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TRAITà DE LA VÃRITà DE LA RELIGION CHRÃTIENNE
Traduit du Latin de GROTIUS
PAR P. LE JEUNE.
_Nouvelle Ãdition augmentée de deux
Dissertations de M. Le Clerc,
qui ont raport à la matière._
à AMSTERDAM,
Chez ELIE JACOB LEDET,
& COMPAGNIE,
MDCCXXVIII.
1797
Emp. Massilia dufelman & co.
AVERTISSEMENT
SUR CETTE ÃDITION
_Les Exemplaires de cette Traduction Françoise du_ Traité de la
Vérité de la Religion Chrétienne, _du célèbre GROTIUS, sont devenus
si rares, qu'on se flate de faire plaisir au Public, en lui en donnant
une nouvelle Ãdition. On ne dira rien ici sur l'excellence de
l'Ouvrage; le mérite en est assez connu, & il y a long tems que divers
Savans en ont fait l'éloge: Le seul nom de l'Auteur seroit même
suffisant pour le recommander, & pour le faire rechercher avec
empressement. Mais on se croit obligé d'avertir, que cette Ãdition a
plusieurs avantages considérables, qui la doivent faire préférer Ã
la précédente. En voici les principaux.
I. Comme l'on sait que plusieurs Personnes de bon goût ont
désapprouvé la_ _liberté que le Traducteur s'étoit donnée,
d'insérer quelques_ Additions _de sa façon dans le Texte même de_
GROTIUS; _on a jugé à propos, pour ôter ce juste sujet de plainte, de
placer ces Additions au bas des pages d'où elles ont été tirées:
& pour les faire distinguer des Notes, on a mis à la fin de chaque
Addition ces mots abrégés_, ADD. DU TRAD.
2. _Dans l'autre Ãdition, on avoit mis toutes ensemble les Notes de_
GROTIUS _après les corps de l'Ouvrage; ce qui étoit fort incommode
pour les Lecteurs, qui n'aiment pas d'interrompre leur lecture, pour
aller chercher à la fin d'un Livre les éclaircissemens dont ils
peuvent avoir besoin: au lieu que dans celle-ci, on a placé ces Notes,
de même que celles du Traducteur, sous l'endroit du Texte auquel elles
se rapportent, chacune dans son rang; de sorte qu'on peut voir d'un coup
d'oeil, et sans se détourner, ce qu'il y a à remarquer sur chaque
page._
3. _On a encore ajouté quelques Notes historiques d'un autre
Traducteur, qui a publié sa Traduction à _ Paris _en 1724; & on les
a toutes distinguées en deux manieres différentes: car d'un coté,
celles de GROTIUS sont marquées par des chiffres, celles du Traducteur
de cette Ãdition par des Astérisques, & celles du Traducteur de_ Paris
_par des lettres: d'autre côté, on n'a rien mis à la fin de celles
du premier, au lieu qu'on a mis le mot_ TRAD. _Ã la fin de celles du
second, & les mots_ TRAD. DE PAR. _à la fin de celles du troisième;
ainsi on ne sauroit prendre les unes pour les autres. Il est bon
d'observer ici, en passant, qu'on n'a emprunté du Traducteur de_ Paris
_que ses Notes historiques, & qu'on a laissé à l'écart celles
d'une autre espèce, n'aiant pas trouvé à propos d'en charger cette
Ãdition. On doit remarquer aussi, que notre Traducteur n'a pris des
Notes & des Citations de GROTIUS, que celles qui lui ont paru curieuses
& de quelque importance, & qu'il en a omis quantité d'autres qu'il a
cru inutiles ou indifférentes pour les Lecteurs; comme, par exemple,
les Citations du Talmud, des Livres des Rabbins, de l'Alcoran &c. Ã
l'égard des Notes qu'il a pris la peine de traduire, il a tâché
de leur donner plus de force & de clarté qu'elles n'en ont dans
l'Original, tantôt en les abregeant, tantôt en les paraphrasant un
peu, tantôt en y faisant quelques remarques_ &c. _& c'est de quoi on
doit lui tenir compte._
4. _Enfin on a enrichi cette nouvelle Ãdition de deux_ Dissertations
_de l'illustre Monsieur LE CLERC; qu'il avoit ajoutées aux dernieres
Ãditions de l'Original, & qu'on a traduites en faveur de ceux qui
n'entendent pas le Latin. Ces deux Pièces ont un si grand rapport avec
la matière qui fait le sujet de ce Traité, qu'on peut dire qu'elles
en sont autant de dépendances, & une espèce de suite assez naturelle.
Monsieur LE CLERC est d'ailleurs si connu dans la République des
Lettres, par tant de beaux & savans Ouvrages, que le nommer simplement,
c'est faire son Ãloge; & c'est aussi pour cette raison qu'on
n'entreprendra pas de s'étendre ici sur ses louanges, d'autant plus
qu'on se sent fort incapable de le louer dignement. On se contentera
donc de dire, qu'on ne doute pas que tout le monde ne lise avec plaisir
les deux Dissertations dont il s'agit, lorsqu'on saura que ce Savant du
premier ordre en est l'auteur._
_En voilà assez pour faire juger que cette derniere Ãdition l'emporte
de beaucoup, à plusieurs égards, sur la précedente. Ainsi l'on se
flate qu'elle sera d'autant plus favorablement reçue du Public, & que
le Libraire n'aura pas sujet de se repentir de l'avoir publiée._
[Illustration]
DISCOURS
DU TRADUCTEUR.
_Où l'on fait voir la nécessité qu'il y a d'étudier les fondemens de
la Religion: où l'on tâche de diminuer le scandale de la voir combatue
par les Libertins tant de moeurs que de créance: & où l'on rend compte
de la conduite qu'on a tenue dans cette Traduction._
Il n'est rien de si commun ni de si blâmable tout ensemble, que le peu
d'aplication des Chrétiens à examiner les véritables fondemens de
leur Religion; & que cette espèce de bonne foi mal-entendue avec
laquelle ils continuent de croire des véritez, qu'ils ont embrassées
avant que de savoir pourquoi ils les embrassoient. Si l'on y prend
garde, on verra que l'un des derniers principes sur quoi repose leur
persuasion, est à peu près le même que celui qui sert d'apui Ã
toutes les fausses Religions, & qui est la source de la plûpart des
erreurs, même de simple spéculation. Voici ce principe, _Mes Ancêtres
ont été dans cette créance: Or ils étaient trop habiles pour se
tromper, & trop sincéres pour se vouloir tromper les uns les autres
successivement: Donc j'ai raison de recevoir cette créance & d'y
persévérer._ Ce raisonnement fait pitié, je l'avoue, lors qu'il est
dévelopé: & tel qui en sent la prétendue force, tant qu'il demeure
dans les replis du coeur, & dans le rang des idées confuses, n'a garde
de le reconnoître, lors qu'on le tire de là pour le mettre en son
jour. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a rien de si ordinaire;
qu'on le renconte en toutes sortes d'hommes, & sur toutes sortes de
sujets, & qu'il est particuliérement assez commun en matière de
Religion.
Remarquons cependant, Ã l'honneur de ceux qui font profession du
Christianisme le plus épuré, que quoi qu'ils ne soient pas exempts
de cette foiblesse, lors qu'ils s'agit de la vérité de la Religion
Chrétienne en général, ils prennent un soin extrême de l'éviter par
raport au Christianisme Réformé. Rien n'est plus édifiant que de voir
parmi eux les enfans croître en la connoissance de leur Religion, Ã
mesure qu'ils croissent en âge, & parvenir avec le tems à une certaine
maturité, qui les rend capables de soutenir leur créance contre les
Docteurs du Parti contraire.
Mais il faut reconnoître de bonne foi qu'ils ne font en cela que la
moitié de leur tâche, & qu'en s'accoutumant à suposer la divinité
des Livres dont ils se servent si bien contre les Communions ennemies
de celle où ils sont nez, ils s'acoutument aussi à négliger
de connoître les preuves de cette divinité. La raison de cette
négligence est claire. Si la Providence eût permis qu'il y eût
des Sociétez de Libertins & d'Athées, distinctes des Sociétez
Chrétiennes, il est certain que l'oposition auroit produit à cet
égard son éfet ordinaire. Le besoin où chaque Chrétien auroit été
de trouver des armes, tant pour ataquer que pour se défendre, lui en
eût bien tôt fait chercher. Mais dans l'état où sont les choses,
la timidité qu'inspirent des sentimens qui choquent la créance
universelle, & apuyée même du bras séculier, oblige les ennemis
de nos Véritez à se cacher sous le voile de la profession du
Christianisme. Si quelquefois ils se produisent, ils le font ou avec si
peu de ménagement, & une si grande éfronterie, qu'il ne paroissent pas
même vouloir faire des Sectateurs; ou d'une maniére si circonspecte &
si mistérieuse, que le commun des Chrétiens ne les comprend pas, ou
n'opose à leur témérité, dés qu'ils viennent à l'apercevoir, que
l'horreur & le mépris.
S'il a plu à Dieu de ne nous pas mettre tout à fait dans cette triste
nécessité de nous atacher à l'étude des principes du Christianisme,
il en naît d'ailleurs une si pressante de la nature même de
la Religion, de la conduite de Dieu dans la Révélation, & des
inconvéniens dont l'ignorance de ces principes pourroit être suivie,
qu'il est étrange qu'on ne sente pas cette nécessité, ou qu'on la
sente si inutilement.
La Religion étant la chose du monde la plus conforme à la droite
Raison, il est juste aussi de la croire sur des principes raisonnables.
De plus, c'est très-mal répondre aux soins que la Sagesse divine a
pris d'y répandre tant de lumière, de ménager avec tant d'art les
degrez de la Révélation, que les premiers conduisent aux derniers,
& les prouvent invinciblement: de déployer si à propos la force du
pouvoir divin pour en autoriser les premiers Ministres; de fournir, en
un mot, tout ce qui pouvoit afermir la créance que c'est Dieu même qui
parle: C'est, dis-je, très-mal répondre à ces soins si dignes de Dieu
que de ne faire que peu ou point d'atention à ces illustres caractéres
de sa Parole, de n'en pas pénétrer le but, & de ne pas travailler Ã
les munir contre les exceptions de l'Impiété.
En vérité, l'on a de la peine à comprendre que l'esprit de l'homme,
toûjours inquiet, jusques dans les moindres choses, toûjours curieux
pour les grandes, toûjours en défiance contre les nouveautez, surtout
si elles lui imposent quelque joug, demeure néanmoins dans une si
grande indolence à l'égard des véritez de la Religion. Cet esprit
qui, lors qu'il agit avec quelque raison, ne se soumet jamais à une
autorité gênante, & ne se laisse jamais éfrayer par de grandes
menaces ni flatter d'espérances un peu extraordinaires, sans en avoir
quelque motif: Cet esprit ne se demandera-t-il pas enfin à lui-même,
mais qui m'a soumis aux Loix de cette Religion que je professe?
N'aurois-je point cru un peu trop légèrement ceux de qui je la tiens?
Quelle certitude ai-je que ses menaces ne sont pas vaines? Qui me sera
garand de l'acomplissement de ses promesses?
Il le fait sans doute, dira-t'on, & il s'est bien tôt répondu, que
sa soumission, ses craintes, & ses espérances sont fondées sur
l'autorité de Dieu qui lui en révèle les objets. J'avoue que cette
raison est bonne, mais ce n'est pas proprement une derniére raison.
Qu'on presse ce Chrétien, & qu'on lui demande les preuves en vertu
desquelles il se persuade que Dieu est l'auteur de cette
Révélation, on verra qu'il les ignore, ou qu'il ne les connoit que
très-imparfaitement.
Distinguons pourtant ici deux sortes de preuves. Les unes consistent,
dans des raisonnemens qui vont à établir la certitude des principaux
Faits que l'Ãcriture contient; dans l'harmonie des deux parties de la
Révélation: dans le juste & précis acomplissement des Oracles qu'elle
renferme; dans la qualité des premiers témoins des événemens
miraculeux qui y sont raportez. Les autres se tirent de diverses
réflexions, sur la simplicité du stile, jointe à une majesté qui
n'a rien d'humain; sur la sublimité des Dogmes; sur l'excellence de la
Morale, & sur le raport de toutes les parties de la Révélation à tous
les besoins de la conscience. Les unes & les autres peuvent être un
sujet de raisonnement, & devenir, étant bien éclaircies, des motifs de
conviction par raport aux Incrédules mêmes. Cependant il est certain
que les derniéres ont ces deux caractéres particuliers, I. Qu'elles
sont encore plus l'objet du sentiment que celui de la réflexion & du
discours, & que toute divine qu'est leur force, il est bien dificile de
la faire passer dans les coeurs qui n'ont point encore été ébranlez
par les premiéres, 2. Que ce sont elles, pourtant qui font le
véritable fidèle, & qui le distinguent le mieux de ceux qui n'ont
qu'une foi stérile, froide, & purement historique.
Cela posé, j'avoue que dans ceux qui sont véritablement persuadez de
la Religion, cette persuasion ne naît pas seulement de ce préjugé
dont j'ai parlé dès l'entrée, & qu'elle vient aussi de cette
derniére sorte de preuves, que j'apelle _preuves de sentiment_. Mais,
après tout, cela ne sufit pas. Outre qu'elles ne sont pas assez
sures, lors qu'on ne veut que les sentir, & qu'on ne tâche pas à les
aprofondir par le secours de la réflexion, on demeure toûjours par lÃ
dans une ignorance assez honteuse des preuves de la premiére espéce, &
l'on néglige d'aquerir des connoissances utiles, capables de fortifier
la foi, & d'afermir même les preuves de sentiment. De plus, où en
seroit-on avec celles-ci, au cas que Dieu présentât quelque ocasion
de défendre la Religion, ou de combatre l'Incrédulité? On rougiroit
assurément d'en être réduit à dire, _Quoi qu'il en soit, je sens
qu'il faut que cela soit ainsi. Je ne puis pas bien vous déveloper
pourquoi ma Religion me semble vraye. Mais j'en suis si pleinement
convaincu, que je suis prêt à répandre mon sang plutôt que d'y
renoncer._ Cela ne ressembleroit-il pas assez à ce _je ne sai quoi_
dont on a tant parlé, & par lequel un bel Esprit de ce tems a
très-sérieusement prétendu définir la grace?
Ce n'est pas là le seul mauvais éfet de cette demi-science des
principes de la Religion. On pourroit soutenir, sans donner dans le
Paradoxe, qu'elle est capable de répandre sur la pratique même,
d'assez mauvaises influences: ou que du moins, une connoissance entiére
des preuves ne peut qu'y en répandre de très-heureuses. Que de
Chrétien à Chrétien on entasse controverses sur controverses, quel
sera l'éfet de toutes ces peines? Ordinairement plus de fermeté
dans la Communion particuliére où l'on est né, mais souvent plus
d'animosité contre ceux qu'on regarde comme errans, & plus de
présomption de sa propre capacité. Pour la sanctification, il ne
paroît pas que cela contribue fort à l'avancer. Mais que par une
méditation sérieuse on entre dans l'étude de la vérité de
l'Ãcriture, & des raisons qui la prouvent, quel sera le fruit de ce
travail? Une persuasion plus vive & plus forte que c'est Dieu qui y
parle: que par conséquent rien n'est plus certain que les promesses &
les menaces qui y sont faites, rien plus auguste & plus inviolable que
les Loix qui y sont prescrites. Et n'est-ce pas là le premier & le plus
universel Principe de la Morale, & celui dont l'afoiblissement est le
plus propre à ralentir l'Homme, & à le jetter dans la négligence &
dans le relâchement?
Enfin, la foi du commun des Fidéles, qui roule sur un certain
sentiment, raisonnable à la vérité, mais un peu confus, est de tems
en tems sujette à des ébranlemens qui naissent, ou de la trop grande
sublimité & de la spiritualité de son objet; ou de l'inconstance
naturelle à l'ame, qui a beaucoup de peine à se tenir sur un certain
point fixe; ou de quelque persécution, qui ne porteroit peut-être pas
le Chrétien à embrasser les opinions de ses Persécuteurs, mais
qui faisant prévaloir le sentiment vif & distinct des peines ou des
récompenses sur le sentiment confus de la vérité du Christianisme,
pourroit bien le porter à ne plus rien croire du tout. Il faut
avouer qu'en ces trois cas-là , le sentiment peut soufrir de grandes
défaillances, & que le moyen le plus sûr de le réveiller, c'est
d'apeller à son secours ces autres preuves de réflexion & de
raisonnement. Ce sont elles qui ont établi la Religion Judaïque. C'est
par elles que le Christianisme s'est produit pour la première fois dans
Jérusalem, & s'est répandu de là dans tout l'Univers. C'est donc
à elles à le défendre dans le coeur des Fidèles, lors qu'il y est
combatu ou par leur foiblesse, ou par leur inconstance, ou par la malice
des hommes.
Il n'est pas dificile de voir où tendent ces réflexions, C'est
d'un côté, à exciter puissamment les Chrétiens à une étude si
nécessaire & si négligée, & à leur faire naître l'envie d'être
aussi raisonnables dans la chose du monde la plus importante, qu'ils
le sont dans les plus indiférentes & les plus communes. Mais d'autre
côté, elles nous mènent à rendre justice à ceux qui nous ayant
prévenu dans cette étude, nous ont bien voulu faire part de leurs
lumiéres; à les écouter favorablement, & à profiter de leurs
travaux.
Et que l'on ne craigne pas de s'engager par là dans une trop longue
étude. Jamais sujet aussi digne d'être traité n'exerça moins
l'esprit des Savans. Le dénombrement des Livres qui ont été faits sur
cette matiére, ne seroit pas fort dificile à faire; & à peine notre
Langue, si fertile en productions d'esprit & de science, en fournit-elle
cinq ou six. Cette stérilité peut venir de deux principes
tout opposez; ou d'une crainte scrupuleuse de donner prise Ã
l'Incrédulité, en montrant à nud les fondemens de la Religion; ou, ce
qui arrive plus souvent, d'une si grande confiance sur l'évidence de
ses preuves, que l'on ait cru que l'industrie n'y pouvoit rien ajouter:
sentimens presque également faux & excessifs.
Quoi qu'il en soit, l'Eglise semble n'avoir pris cette matiere à coeur,
que quand ses Ennemis l'y ont forcée. Lors que le Christianisme,
parfaitement établi sur les ruines de la Religion Payenne, n'eut plus
d'ennemis à combatre, on vit tout d'un coup cesser ces disputes, ces
Apologies, & tels autres Ãcrits que l'Eglise naissante & persécutée
avoit mis en usage avec tant de succès. Délivrée de ces Ennemis, il
lui en naquit d'autres de son propre sein. La corruption des moeurs,
l'obscurcissement des Véritez, l'introduction des erreurs lui furent,
& lui ont toujours été depuis cela, une matiére de combats & de
triomphes. Trop heureuse, au milieu de ces désordres, si elle se fût
souvenue de n'employer contre ses Enfans révoltez, que les mêmes armes
dont elle s'étoit servie jusques là contre ses Ennemis; & si, par une
funeste imitation de la fureur des Payens, elle n'eût pas joint aux
voyes de raisonnement & de discussion, ces mêmes voyes de fait qu'elle
avoit si hautement désaprouvées, & dont elle avoit si bien fait voir
l'injustice!
Il ne faut pas douter que dans ce progrès de corruption & d'erreurs,
la malice du coeur n'en ait souvent précipité plusieurs dans le
Libertinage & dans l'Athéisme. Mais on peut dire que c'étoit plûtôt
un libertinage de moeurs que de créance, ou du moins d'une créance qui
cherchât des raisons pour s'apuyer. Il y avoit sans doute beaucoup de
ces Insensez, qui disent en leur coeur, _Il n'y a point de Dieu:_ mais
il ne paroît pas qu'il y en eût beaucoup qui le dissent dans leur
esprit. La dépravation ordinaire du coeur ne va pas là . Pour franchir
ce pas, il faut un degré de malice qui n'apartient pas à tous les
siécles, il faut un certain tour & une certaine mesure d'esprit assez
extraordinaires. Lors qu'il s'agit d'ataquer des Véritez ou obscures,
ou peu importantes, & ausquelles personne ne prend intérêt, il n'est
besoin pour y réussir, que d'un degré fort médiocre d'esprit & de
hardiesse. Mais il faut beaucoup de l'un & de l'autre, pour entreprendre
de ruiner dans son coeur, & dans celui des autres hommes, des sentimens
& des notions, que la Nature, que la Conscience, que le consentement des
Peuples, qu'une Religion enfin aussi ancienne que le Monde, établissent
unanimement; ou pour tâcher de détruire une Religion, qui, outre ces
apuis généraux, en a d'autres qui lui sont particuliers, & qui sont si
fermes que ni la fureur ni l'artifice, n'ont fait après mille éforts,
que les rendre encore plus inébranlables.
De si étranges excès sembloient donc être réservez à nôtre
siècle: siècle dont on ne sauroit dire ni trop de bien ni trop de mal.
En éfet il n'est pas facile de déterminer s'il a fait plus de progrès
dans les choses qui perfectionnent l'esprit, que dans celles qui le
corrompent. Toutes les Sciences & tous les Arts semblent avoir pris une
nouvelle face. La seule Religion Chrétienne y a perdu. Ses divisions
intérieures, & les ataques secrettes de plusieurs Esprits, beaux &
heureux à l'égard d'autres objets, mais gâtez & perdus par raport Ã
la Religion, ont bien balancé les conquêtes qu'elle a pu faire, soit
dans l'Orient; soit dans l'Occident. Il étoit donc juste qu'à mesure
que les Ennemis paroissoient, il parût aussi des Défendeurs, & que
l'on n'abandonnât pas les foibles à ce sentiment confus, si peu
capable de tenir contre l'artifice d'un Sophisme manié par des mains
adroites. Il étoit même de la charité qu'on travaillât à ramener
ces esprits égarez, & à leur rendre aimable une Religion qu'ils ne
combatent, que parce qu'ils ne la connoissent pas.
C'a été l'une des vues de l'Illustre GROTIUS, dont le nom exciteroit
la plus parfaite admiration qu'on puisse concevoir pour un homme,
s'il ne réveilloit pas en même tems le souvenir de ses derniéres
foiblesses.
Je ne m'étendrai pas sur le mérite de son Ouvrage. Ce seroit avoir
mauvaise opinion du goût du Siécle, que de croire que 50 ou 60 ans
eussent encore laissé quelque chose à ajoûter à sa réputation. Elle
est si bien établie, que l'on peut hardiment dire du bien de ce
Livre sans craindre d'exposer son jugement, & qu'on ne peut en parler
foiblement sans se faire tort à soi-même.
Il me sufira de remarquer, qu'à peine une si belle matière
pouvoit-elle tomber en de meilleures mains. Rien n'est plus satisfaisant
à un coeur plein d'amour pour nôtre sainte Religion, que de la voir
défendre par un homme en qui toutes les Sciences humaines se trouvent
réunies dans le plus haut degré. On a beau faire, on ne se défera
jamais entiérement du préjugé que forment, pour ou contre de certains
sentimens, l'habileté & le mérite de ceux qui les soutiennent ou qui
les combatent. Il est vrai que la Religion Chrétienne est en un sens
la Religion _des simples, des humbles, des enfans, & des pauvres en
esprit_. Mais il n'est pas moins vrai, que c'est aussi la Religion des
_prudens, des sages, & des parfaits_. Il n'y auroit donc rien de plus
capable d'ébranler la Foi, que de voir que dans ce double ordre
de Savans & de Simples, où l'on peut ranger tous les hommes, le
Christianisme n'eût en partage que ces derniers, & fût ou négligé ou
rejetté par les autres. Ainsi c'est par une conduite infiniment sage,
que la Providence atire dans le parti de la Religion ces deux sortes de
personnes indiféremment; & que pendant que ces bienheureux Simples lui
rendent témoignage par la sainteté de leur vie, & quelquefois par
leur sang, cette même Providence suscite de tems en tems des personnes
éclairées, _des scribes bien apris, qui tirant du trésor de leur
coeur des choses anciennes & nouvelles_ la défendent par la voye de la
méthode & du raisonnement. Il semble qu'en Grotius, la Philosophie &
l'érudition fassent hommage à nos Véritez, qu'elles les vangent de
l'insolence & du mépris où l'abus de ces Sciences-là les expose
quelquefois, & qu'elles servent même à établir le Christianisme.
L'érudition sur tout est une des parties les plus nécessaires à un
Apologiste de la Religion Chrétienne. S'il ne faloit que la prouver
positivement, le seul bon sens fourniroit pour cela des secours
sufisans. Mais il faut outre cela répondre aux objections, qui sont les
seules preuves des plus dangereux mêmes de nos Adversaires. Il faut
abatre les fausses Religions, & faire de leurs ruïnes un trophée à la
véritable. Or comment y réüssir que par la connoissance de plusieurs
Langues, par la lecture des Auteurs des autres Religions, par une
Critique tant sacrée que profane, & par une vaste Litérature?
Ce n'est pas qu'entre les preuves positives mêmes de la Religion, ce
siécle n'en ait produit une, dont Grotius a presque donné l'ouverture,
& qui a reçu sa dernière perfection par les recherches utiles &
laborieuses de M. Bochart & de M. Huet. Je parle de ces conformitez
entre les Auteurs sacrez & les Auteurs profanes, & entre la Religion
des uns & la Religion des autres: conformitez qui vont à l'avantage
du Judaïsme ancien & du Christianisme, puis qu'elles tendent à faire
regarder nos Livres sacrez comme un Original, dont les autres n'ont
été que des copies; & par conséquent, comme ayant le privilége de
l'Antiquité, qui étant bien entendue, fait un argument très-solide.
Qui ne sera surpris de voir qu'après tant de preuves de toutes les
espéces, qui chacune en particulier ont beaucoup de solidité, mais
qui réunies avec art, comme elles le sont dans ce Traité, forment une
démonstration invincible, la Religion Chrétienne rencontre encore
de l'oposition en ceux qui étant nez dans son sein, sont assez
téméraires pour oser la rejetter? Qu'il me soit permis de m'arrêter
un peu à en découvrir les raisons.
Ces Ennemis domestiques sont de deux sortes, les Mondains & les
Philosophes. Les uns l'ataquent par une suite du déréglement de leur
coeur, & les autres par le déréglement de leur esprit.
L'oposition des premiers ne doit pas nous étonner. Leur conduite
publioit déjà si hautement le mépris qu'ils font de la Religion, que
la hardiesse qu'ils ont de le découvrir par leurs discours, n'a rien
qui doive nous surprendre. De plus, il faut, si je puis m'exprimer
ainsi, un sixième sens, un coeur libre & dégagé de préjugez
charnels, pour être frapé de nos Véritez; & ils ne l'ont pas.
Fascinez des avantages de la vie, pénétrez de ses douceurs
criminelles, incommodez d'ailleurs du souvenir d'une Divinité, à qui
ils sentent qu'ils feroient nécessairement odieux, quelle merveille
qu'ils ne comprennent rien à tout ce que la Religion nous enseigne
d'une autre sorte de vie, & d'une autre espéce de douceurs, & qu'ils se
tiennent en garde contre la créance d'un Dieu, qui ne pourrait être
qu'irrité de leurs désordres! Quelle merveille qu'ils prennent
les devans, & que, pour me servir de l'expression d'un homme de ce
caractère, _ils tuent leur conscience, de peur que leur conscience ne
les tue_! Une oposition à nos Véritez, qui naît de ces honteuses
sources, leur fait aussi peu de tort, que la profession de les croire,
jointe à de pareils déréglemens, leur feroit peu d'honneur. Je suis
plus indigne de voir un Fourbe conserver des égards pour la Religion au
milieu de ses plus grands excès, que je ne le suis de voir cette union,
toute triste qu'elle est, entre les sentimens & la pratique, en ceux
dont nous parlons à cette heure.
Si leur oposition ne nous surprend point, nous ne devons pas non plus
nous étonner que leur opiniâtreté soit à l'épreuve des argumens les
plus propres à les convaincre de la vérité de la Religion. Il y en a
deux principales raisons, l'une de la part de Dieu, l'autre de la part
de la disposition de leur coeur. Ils ont étoufé toutes les lumiéres
qui pouvoient les tirer de leur déplorable état, à son tour Dieu
les abandonne à leurs ténèbres. Ils lui ont dit librement & de sens
froid, _Retire toi de nous, nous ne voulons point de la science de tes
voyes_: Dieu ne trouve pas à propos de se raprocher d'eux, & il les
laisse dans cette funeste indépendance. Il n'est rien de plus juste. Si
sa bonté fait quelquefois des exceptions à cette conduite ordinaire de
sa Justice, elles sont rares; quoi qu'elles le soient beaucoup moins que
celles dont il use en faveur de la seconde sorte d'Ennemis, dont nous
parlerons tout à l'heure.
La disposition du coeur fait le second obstacle au retour de ces
malheureux dans le bon chemin. Je l'ai touchée dans le premier des 2.
articles précédens, & je n'y reviendrai pas.
Je viens à la seconde espéce d'Ennemis de la Religion. Il n'est
pas aussi de se délivrer de l'embarras où jette la conduite de ces
gens-là . Dans le fond, soit par tempérament, soit par point d'honneur,
soit par je ne sai quelle idée de vertu Payenne; toûjours est-il
certain qu'il y en a parmi eux qui sont assez exemts des plus honteux
excès du libertinage, & dont les occupations vont moins à satisfaire
des passions criminelles, qu'Ã cultiver & Ã polir leur esprit.
D'où peut donc venir leur éloignement pour la Religion? Pourquoi
n'ouvrent-ils pas les yeux à l'évidence, & à la solidité des preuves
du Christianisme? Pourquoi ne les ouvrent-ils pas du moins aux risques
éfroyables de parti qu'ils ont embrassé? Que devient cette prudence
qu'on voit régner dans toute leur conduite, qui leur fait manier si
adroitement les afaires les plus dificiles, & qui les guide si bien dans
les diférens embarras de la vie?
L'Ãcriture; qui a prévû ce scandale, n'a pas manqué de le lever, &
de prévenir ses éfets dans les esprits foibles. Elle le fait par les
dispositions qu'elle demande à ceux qu'elle veut instruire, c'est
l'humilité, c'est la conviction de leur ignorance. Elle le fait par un
aveu sincére que les véritez qu'elle enseigne, ne sont pas pour
_les sages & pour les entendus_. Elle va plus loin. Elle déclare
formellement qu'elle a pour but de choquer leur Sagesse Philosophique
& terrestre, & de l'abolir; pour y en substituer une autre toute
diférente.
Apliquons à nôtre tems ces déclarations de l'Ãcriture, qui nous
ouvrent les deux grandes sources de l'Incrédulité.
Il est aisé de voir qu'il y a deux obstacles principaux à la
conversion des Esprits forts, 1. leur orgueil, 2. le goût qu'ils ont
pris aux idées métaphysiques & de simple spéculation.
Par l'orgueil je n'entens pas proprement cette fierté ridicule &
choquante, qui est si odieuse à toutes sortes de gens; ni même cette
_enflure de coeur_ par laquelle nous grossissons nous-mêmes à nos
yeux tout ce que nous avons de mérite vrai ou faux; ni cette secrette
avidité de louanges & d'aprobations, comme d'autant de témoins que
nous ne nous trompons point dans le jugement avantageux que nous faisons
de nous-mêmes. J'entens une espéce d'orgueil rafiné & spirituel, qui
rend l'esprit indocile & intraitable, arrêté dans ses vûes, plein
d'amour pour ses découvertes, mais sur tout, incapable d'admettre ce
qu'il ne comprend pas jusqu'à la derniére precision. Il n'y a presque
rien, dans la Nature qui ne mette cette sorte d'orgueil à la gêne, &
qui ne donne aux Esprits les plus roides & les plus indomtables, des
leçons d'humilité. Mais malheureusement cette docilité forcée où
les réduit l'obscurité des Véritez naturelles, ne les dispose guére
à quelque humiliation à l'égard des Véritez révélées. On les
voit malgré cela aporter à leur lecture tout le faste & toute la
présomption, que pourroit leur donner la connoissance des secrets les
plus impénétrables de la Nature. Par là nos Véritez deviennent leur
grande pierre d'achopement. Car enfin ce ne sont pas proprement les
Miracles, ni la beauté de la Morale, considérée spéculativement, qui
les rebutent & qui les choquent. Ils ne sont pour la plûpart, ni si
ignorans que de ne pas savoir que la Puissance qui a formé l'Univers,
& qui en a établi les Loix, est assez forte & assez libre pour les
pouvoir violer, ni si corrompus que de ne pas sentir la perfection &
la pureté de nos Régles sacrées. On peut croire que jusques-lÃ
ils prendroient patience. Mais dès que la Révélation prend pié
là -dessus pour captiver leur Raison à des choses qui la surpassent,
ils reculent & aiment mieux se défier de ce qu'ils avoient pu recevoir,
que de se charger l'esprit de choses embarrassantes, obscures, & dont on
leur déclare qu'ils ne doivent pas espérer une parfaite intelligence.
Alors sans doute retournant sur leurs pas, ils cherchent après coup des
raisons de douter de la solidité des preuves, dont ils n'avoient pas
été choquez, tant qu'elles laissoient à leur esprit toute sa liberté
& toute son élévation.
Ne pourrions-nous pas remarquer ici, sans trop nous écarter, que
c'est-là aussi l'esprit régnant de celle d'entre toutes les Sectes
du Christianisme, qui mérite le moins de porter ce nom? Un homme de
qualité assez connu par ses Emplois disoit librement, que s'il avoit
à embrasser le Christianisme (admirable expression pour un homme
né Chrétien) il se rangeroit de ce parti. On a sans doute beaucoup
d'obligation à ceux de cette Secte de la peine qu'ils se sont donnée
pour aplanir la Religion Chrétienne, & pour en faire une Religion toute
unie, toute naturelle, & accessible à toute sorte d'esprits.
Après cela n'ont-ils pas de quoi nous insulter sur ces obstacles
insurmontables, que nos Dogmes, pleins de mystéres & d'obscurité,
mettent à la conversion des Incrédules? Mais plûtôt, ne pouvons-nous
pas leur dire ici, que leur conduite si semblable à celle de ces
nouveaux Apôtres, qui dérobent à la vue des Idolâtres l'Image
choquante de Jésus-Christ crucifié, pour ne leur présenter que celle
de Jésus-Christ glorieux, ne ressemble guère à cette généreuse
liberté de S. Paul; qui pour établir la Sagesse. Chrétienne, ne
l'accommode pas à la Sagesse du siécle, mais détruit de plein pié
celle-ci par la première.
Je pose pour féconde raison de l'obstination des Philosophes Déistes
ou Athées, & de leur peu de sensibilité tant pour la Religion que pour
ses preuves, un certain esprit nourri d'abstractions & de spéculations;
qui n'en trouvant d'un côté dans la Théologie Scholastique que de
sèches & de dégoûtantes, & n'en trouvant point du tout dans la
Religion prise dans sa véritable nature, tiennent cette espéce de
Véritez pratiques extrêmement au dessous d'eux, & tâchent de se
dédommager dans les idées de la Métaphysique, de la perte volontaire
qu'ils font de celles de la Religion. Ils s'y font d'autant plus
aisément, qu'ils ne prennent pas le change à tous égards, qu'ils
rencontrent vérité pour vérité, qu'ils y gagnent même en un sens;
puis que pour des connoissances qui les confondroient presque avec le
reste des hommes, ils en trouvent d'autres qui leur donnent un beau rang
dans le monde savant, & dont l'aquisition les remplit de cette joye, qui
accompagne toûjours la Vérité lors qu'elle paroît après s'être
fait quelque tems chercher. Après tout, comment ne se borneroient-ils
pas là , & ne se contenteroient-ils pas de ces choses si propres à les
flater? Comment au milieu des heureux éforts de leur esprit, & des
aclamations de tous les Savans, sentiroient-ils le besoin que l'Homme
a de la Religion; puis qu'entre ceux-mêmes qui font une profession
sincére de la Religion Chrétienne, il s'en trouve, qui lors qu'ils
ont aquis, dans l'étude de ses Véritez, quelques lumiéres un peu
distinguées, ont tant de peine à en tirer de nouveaux motifs de
sainteté, & s'en tiennent si aisément à ces secrets aplaudissemens
qui sont tous sur le compte de l'Homme, & où Dieu n'a point de part.
Tant il est vrai que les choses les plus excellentes, & les plus propres
à nous rendre heureux, perdent toute leur éficace, dès qu'une fois
l'esprit s'en est emparé au préjudice du coeur.
Je reviens à ce que j'ai posé d'abord: c'est que la Religion n'ayant
aucuns charmes pour des Esprits acoutumez à une autre sorte de
nourriture, ils se laissent aller peu à peu à la mépriser. S'il
arrive donc qu'une nouvelle lumière vienne fraper leurs yeux Ã
l'avantage de la Religion, ils aiment mieux y répandre des ténèbres,
que de s'y laisser conduire; puis qu'aussi bien elle ne les conduiroit
qu'à des choses désolantes pour eux, en les obligeant à perdre la
haute idée qu'ils avoient de leur Science, & en leur faisant voir dans
quel abîme ils se sont précipitez, si la Religion est véritable, &
quelle est l'horreur des mépris outrageans qu'ils ont eu jusques-lÃ
pour elle.
Mais, dira-t'on toûjours, d'où leur vient cette régularité de vie &
cette belle Morale qu'ils savent si bien débiter & dont on aperçoit
quelques traits dans leur conduite: & pourquoi ne les dispose-t-elle pas
à embrasser la Religion, dont le grand but est de corriger l'Homme & de
lui inspirer la vertu?
Je répons premièrement, que cette Morale, toute brillante qu'elle est,
n'est par raport à la véritable Morale, que ce que les premières
lueurs de l'Aurore sont à l'égard de l'éclat du Soleil en plein midi:
elle est si aisée & si douce, cette Morale, que les Idolâtres mêmes,
pour qui ceux dont nous parlons doivent avoir un souverain mépris,
l'ont poussée tout aussi loin qu'eux. Aimer Dieu de tout son coeur,
se sentir porter pour ses intérêts & pour ceux du Prochain par une
véritable sensibilité; s'humilier du fond de l'ame, même auprès des
hommes; avoir pour soi un mépris sincére: voilà les grands Préceptes
du Christianisme. Et c'est ce qui ne se trouvera jamais, ni dans les
Athées, puis qu'ils s'en moquent, ni dans les Déïstes, puis qu'ils se
contentent de certaines Régles commodes, qui laissent l'amour propre
dans son entier.
Je dis en second lieu, que quand même ce qu'ils ont de bon pourroit les
disposer à recevoir la Religion, ce qui leur manque à cet égard est
encore plus capable de les en éloigner. Qui sait si par de certains
retours ordinaires à l'Homme, qui n'est jamais dans un parfait repos
sur ses principes, mais ordinaires sur tout à ceux en qui la conscience
n'est pas entièrement morte, ils n'entrent pas quelquefois en défiance
de leurs sentimens & de leur témérité? Qui sait si alors ils ne
repassent pas avec exactitude ces Véritez; qu'ils avoient rejettées, &
leurs preuves qu'ils n'avoient pû goûter? Qui sait si dans cette revue
ils ne pourroient pas bien passer à la Religion ses obscuritez, ses
Mystéres, ses Miracles, la beauté même & l'austérité de sa Morale,
considerée en général comme preuve, si elle n'exigeoit pas d'eux
des devoirs contre lesquels ils se sont fortifiez le coeur par un long
endurcissement, & dont ils se sont rendu la pratique comme impossible?
Qui sait enfin, si alors désespérant de pouvoir y fléchir leur
coeur, & apaiser par de véritables regrets la Divinité outragée,
ce désespoir ne les replonge pas plus avant que jamais, dans leurs
premiers égaremens?
Toutes ces considérations ne seront peut-être pas inutiles, pour
diminuer le scandale que pourroit donner aux véritables Chrétiens
l'opiniâtreté de tant d'Esprits éclairez, qui marquent si peu de
soumission & si peu d'amour pour une Religion, que mille preuves
convainquantes devroient leur faire recevoir.
Avant que de finir, je dois me justifier sur deux Points. 1. Sur ce que
ce Livre aiant déjà paru en François, il semble que je me sois donné
une peine assez inutile. 2. Sur la conduite un peu libre que j'ai tenue
dans cette Traduction.
A l'égard du 1. j'avouerai franchement que j'avois déjà commencé ma
Traduction, avant que de savoir qu'il y en eût une. Je l'apris quelque
tems après; & j'apris aussi que cette Traduction étoit assez bonne,
quoi qu'elle n'aprochât pas de celles des Giri & des Ablancourt. Sur
cela je fis réflexion que peut-être le Traducteur s'étoit un peu
asservi à l'Original; que peut-être voulant en conserver le suc & la
force, il en avoit un peu conservé la dureté; que depuis ce tems-là ,
nôtre Langue avoit assez considérablement changé, soit pour la
pureté des termes & des expressions, soit à l'égard de la clarté du
stile, pour donner aux esprits médiocres d'à présent quelque avantage
à cet égard sur les meilleurs de ce tems-là ; qu'enfin la facilité
d'avoir une Traduction passablement bonne donneroit à la mienne quelque
avantage sur l'autre, qui est extrémement rare.
Pour ce qui est des libertez que je me suis données, elles regardent ou
le stile, ou les choses mêmes.
Le stile de Grotius, comme on le sait, est serré & concis. Ce
caractére, qui trouve de grands modéles dans la Langue dont cet Auteur
s'est servi, & qui semble avoir cet avantage, de retrancher toutes les
superfluitez fastueuses du Langage des Orateurs, pour présenter Ã
l'esprit plus de choses que de mots: ce caractère, dis-je, n'a pu
jusqu'ici gagner le dessus en nôtre Langue. Si d'un côté elle ne
donne pas dans les prolixitez & les détours du Langage oratoire, elle
se fait d'ailleurs un scrupule d'abandonner cette clarté & cette
douceur, qui l'ont jusqu'ici distinguée des autres Langues. Et pour
le dire ici par une espéce de digression, ce caractère n'est-il pas
infiniment plus raisonnable que l'autre? A quoi bon ce ménagement
mystérieux par lequel on ne se montre qu'à demi, lors qu'on peut sans
honte se montrer tout entier? A quoi bon cette épargne de termes &
d'expressions, lors que ceux à qui vous parlez ne vous peuvent entendre
qu'en supléant à peu près ce que vous avez suprimé? A quoi bon enfin
cette sécheresse & cette dureté dans des matières qui occupent assez
l'esprit par elles-mêmes, sans emprunter le secours du stile obscur &
serré, pour mériter quelque aplication?
Encore une fois, je ne prétens pas blâmer absolument les maniéres de
Grotius. Il a ses modéles, qui font encore aujourd'hui les délices des
Savans. Outre cela il est certain qu'il est bien difficile de vaincre
son naturel, & de sortir de son caractère. Si ce naturel n'a pu le
porter à la dernière clarté ni dans cet Ouvrage ni dans plusieurs
autres, il vaut mieux qu'il s'en soit éloigné par ce stile un peu sec
mais savant, que de donner, en s'en raprochant, dans cette superfluité
si rebutante pour ceux qui ne se payent pas de mots. Il est beaucoup
plus agréable à un esprit bien fait, d'ajouter que de retrancher, de
suivre son Auteur en lecteur atentif & ataché, que de le suivre en
Censeur dégoûté par l'abondance incommode de ses expressions. Il
est plus agréable de trouver plus qu'on n'atendoit, que de ne trouver
presque rien.
C'est dans le dessein de garder le milieu entre ces deux extrémitez
vicieuses, que je me suis permis de tems en tems de certaines libertez.
Ici j'ai dévelopé une pensée ou une preuve que l'Auteur avoit
plûtôt indiquée que traitée: là j'ai changé son ordre, lors que
j'ai cru pouvoir y en substituer un plus clair & plus facile. En un
mot, j'ai tâché à me rendre maître de mon Auteur quand je l'ai cru
nécessaire pour le plier à nos manières. Mes premières vues ont
été de découvrir les pensées & de les exprimer. Mes secondes vûes
ont été de les exprimer, comme il l'a fait lui-même. Mais lors que je
n'ai pu obéïr à cette seconde loi sans tomber dans l'obscurité ou
dans la langueur, je m'en suis départi: me tenant néanmoins ataché
inviolablement à la 1. de ces deux Loix, qui est de réprésenter
fidélement les pensées de l'Auteur.
Pour ce qui est des libertez qui regardent les choses mêmes, elles
consistent en quelques Additions & quelques Remarques.
Je ne dirai là -dessus qu'un mot en général. Il n'est point d'Ouvrage
parfait à tous égards, & où une revue exacte faite par d'autres yeux
que ceux de l'Auteur, ne puisse découvrir quelque endroit à fortifier,
& quelque [Note marg.: Je ne pretens pas exclure Mr. du Plessis Mornai
du nombre de ceux qui ont reüssi sur la matiere.] autre à redresser.
Cela arrive sur tout dans les matiéres qui n'ont pas encore reçu leur
derniére perfection. Telle étoit du tems de Grotius celle qu'il traite
en ce Livre. C'est presque lui qui a ouvert la carriére; d'autres y ont
heureusement couru sur ses pas. Et je ne sai si l'on ne peut pas dire
que M. Abbadie l'a fournie parfaitement, & qu'il s'est rendu pour le
moins aussi original que Grotius l'étoit en son tems. Il ne faut donc
à présent qu'une capacité médiocre pour apercevoir dans ceux qui
ont précédé, certaines choses qui pouvoient être plus éclaircies &
mieux prouvées, & d'autres qui ne sont pas dans toute l'exactitude où
elles auroient été, si elles fussent nées plus tard.
En particulier, l'on voit en quelques endroits du premier Livre de ce
Traité, une certaine teinture de vieille Philosophie qui n'est plus
à la mode, depuis que l'on a apris à mieux raisonner, à ne se pas
contenter de mots, & Ã ne rien admettre que de clair & de certain. Mais
ces endroits sont rares, & ils ne préjudicient aucunement au fond du
Systême de cet Auteur, ni à la force de ses raisons.
Peut-être cependant aurois-je mieux fait de donner l'Auteur tel qu'il
est, & de me tenir dans une religieuse retenue. On écoute volontiers
ceux qui par leurs longs services ont aquis le droit de parler en
maîtres. On souffre qu'ils se mesurent à ceux du premier rang. C'est
là le privilège des _vétérans_ dans la République des Lettres. Le
partage des nouveaux venus est d'écouter, & de se taire. Et quoi qu'en
matiére de raisonnement, le bon sens ne reconnoisse ni âge ni sexe,
& qu'étant Citoyen né dans cette heureuse République dont nous
parlions, il doive jouir de tous ses privilèges: il y a néanmoins en
cela, comme en beaucoup d'autres rencontres, de certaines bien-séances
qu'on ne peut se dispenser de suivre sans quelque nécessité. Si l'on
trouve que j'en aye passé les bornes, je suis tout prêt à rentrer
dans le devoir en éfaçant & Additions & Remarques.
Il ne sera pas inutile d'avertir ici le Lecteur, que quoique nôtre
Langue n'ait point encore d'orthographe fixe, on on s'est déterminé
à retrancher toutes les lettres superflues, afin de mettre ce Livre en
état d'être lu commodément de toutes sortes de personnes. Si cette
maniére d'écrire ne plait pas à tout le monde, du moins elle a cet
avantage par dessus les autres, qu'elle est & la plus débarassée & la
plus uniforme.
AVIS
A CEUX QUI COMBATENT LA
RELIGION CHRÃTIENNE.
_Puis que c'est pour vous que l'on écrit, il est juste que ce soit
à vous qu'on s'adresse. Si l'on n'avoit pour but que de défendre
la Religion contre vos doutes & contre vos dificultez, peut-être
n'employeroit-on à les repousser, que le même moyen dont un certain
homme repoussa les objections contre la possibilité du mouvement. On
iroit toûjours son train; on n'exposeroit point ces ataques à la vue
des faibles qu'elles scandalisent: Content de n'en pas sentir les coups,
on ne songeroit pas à passer en révision les titres sous lesquels la
Religion s'est établie dans le monde. Aussi, ne voit-on pas que ces
ataques nous fassent beaucoup de mal. Vos succès ne grossissent vôtre
parti que des rebuts du nôtre. Ceux qui nous quitent pour vous suivre,
vous suivoient déjà du coeur. Certaines semences de révolte qui y
étoient cachées, sans qu'ils s'en aperçussent, les avoient déjÃ
perdus. Si vos soins y ajoûtent quelque chose, ce n'est qu'un peu plus
de sécurité & beaucoup plus de hardiesse._
_Ce n'est donc pas seulement par un intérêt de parti, mais aussi par
le dessein de vous tirer d'un état, dont on apréhende pour vous les
funestes suites, que l'on tâche de communiquer avec vous, & de vous
faire voir la vérité & l'excellence de nôtre Religion. Nous tenons
encore à vous par quelque endroit, ne fût-ce que par la qualité
d'hommes & de membres d'une même Société. Nous ne pouvons voir sans
douleur ce que nous regardons en vous comme le plus déplorable de tous
les égaremens, & comme un mal très-dificile à guérir, Les lumières
de l'esprit, & je ne sai quelle droiture de coeur, qui devoient être le
premier degré de la Religion, deviennent en vous des machines pour la
détruire, ou du moins un rempart derriére lequel vous vous tenez en
sureté. Ce sont là vos Autels, que vous dressez contre nos Autels: Ce
sont là les livrées de vôtre profession._
_Nous perdrions donc courage, si la charité ne nous ranimoit. C'est
elle qui fait en nous ce que l'horreur de la singularité fait en vous.
Vous n'aimez pas à être seuls: nous n'aimons pas à vous voir périr.
Lequel de ces deux engagemens au dessein de nous atirer les uns les
autres, vous paroît le plus raisonnable? Quelque secret plaisir que
vous donne ce degré d'esprit, qui vous élève au dessus de ce que vous
apellez superstition & opinions populaires, vous vous faites une peine
de n'avoir pas la multitude pour vous. Vous ménagez adroitement le peu
de liberté que vous avez, & vous tâchez d'étendre ses bornes, en
étendant celles de vôtre Parti. Pardonnez nous, si nous ne donnons
point d'autre motif à l'empressement que vous faites paroître pour
répandre vos sentimens, que la crainte de vous voir trop seuls: nous ne
pouvons y en donner d'autres. La charité & la compassion, raisons ou
prétextes ordinaires des Convertisseurs, ne nous paroissent pas être
le mobile qui vous remue, & qui vous porte à nous vouloir détromper._
_Mais ne fouillons pas dans les secrets de vôtre coeur, j'y consens;
égalons-nous pour la bonté des intentions. Il est sûr néanmoins
qu'à l'égard de l'état ou nous sommes & vous & nous, & d'où nous
tâchons de nous retirer les uns les autres, le mal que vous croyez
que nous voulons vous faire, est bien moindre que celui que nous
apréhendons de vôtre part. Laissant dans l'indécision la certitude
des suplices éternels, n'est-il pas vrai que la crainte vive & certaine
que nous en avons, est beaucoup plus sure que la crainte, ou si vous
voulez, le soupçon que vous devez avoir, que ce l'on en dit pourroît
bien être véritable? L'une nous porte à faire nos éforts pour les
éviter; elle diminue à mesure que ces éforts redoublent, & nous fait
dire enfin:_ Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je ne
dois plus craindre. _L'autre vous porte à faire de nouveaux éforts
pour en éloigner la pensée, ou pour les croire chimériques; mais
elle ne diminue jamais assez pour vous faire dire avec une parfaite
confiance;_ Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je n'ai
plus rien à craindre.
_Mais à quoi bon, direz-vous, cet éfroi où vous voulez nous jetter?
Sont-ce là les armes de vôtre Religion? Est-ce ainsi que la vérité
se persuade?_
_Il nous est rude, n'en doutez pas, de vous présenter des motifs
de frayeur, pendant que nous en avons d'autres qui ne respirent que
douceur, que joye, & que tranquillité. Il nous est rude d'être obligez
de vous ébranler par la crainte, pendant que nous croyons avoir de quoi
vous ébranler par le poids & par la force des raisons. Ne prenez pas
cela comme des menaces de personnes poussées à bout, & à qui les
raisons manquent: prenez-le au contraire, comme un avis plein de
tendresse, que nous suggérent vôtre persévérance dans une voye qui
nous fait peur, & le peu de succès de nos autres armes. Si nous voulons
vous éfrayer, c'est parce que nous tremblons les premiers pour vous.
Nous souhaiterions avec ardeur de porter ces craintes jusques dans vos
consciences, & de vous communiquer un peu de nôtre repos par les mêmes
voyes, par lesquelles nous l'avons aquis._
_Mon dessein n'est pas de disputer ici: c'est de vous parler en frère
touché de vôtre état. Au nom de Dieu, faites y avec moi quelques
réflexions: vous sur tout qui n'êtes ni Athées, ni Chrétiens._
_N'oserois-je pas vous prier de rentrer encore un peu en vous-mêmes, &
d'éprouver si vous ne vous acommoderiez pas de la Religion Chrétienne?
Détournez un moment les yeux de dessus ce que vous regardez comme son
foible, ou regardez-le avec un peu moins de prévention, & un peu plus
d'équité. Suposez un peu, par une espéce de concession, que la
Divinité ait voulu se révéler par une autre voye que par celle de ses
Ouvrages; n'auroit-elle pas bien pu trouver à propos de laisser la plus
considérable partie des hommes dans l'ignorance du salut puis
qu'elle ne peut rien devoir à l'homme, encore moins à l'Idolatre?
N'auroit-elle pas même pu mettre dans cette Révélation plusieurs
choses capables de faire de la peine à l'esprit, aussi bien qu'elle
en a pu mettre dans la Nature? Voyez si cela ne pourrait pas un peu
diminuer la surprise, que vous causent les obscuritez de l'Ãcriture.
Voyez si en ce cas la Divinité n'eût pas pû user de quelque retenue,
pour ainsi dire, & de quelque ménagement dans la dispensation de
ses lumières; se cacher pendant long tems sous des voiles, qui ne
laissoient qu'entrevoir ses desseins, se raprocher en suite de nous
par des voyes extraordinaires; employer à cela des gens qui n'avoient
presque rien qui les distinguât, que leur grossiéreté & leur
simplicité. Voyez si elle n'auroit pas pu permettre ce grand nombre de
sentimens oposez, parmi ceux qui font profession de s'en tenir à sa
parole. Voyez si elle n'auroit pas pu se passer de parler avec cette
derniére évidence, qui réunit tous les esprits, & qui bannit tout
doute & tout diférent._
_Pour vous engager un peu à suposer que Dieu pouvait bien ajouter à la
Nature une Révélation expresse, & à la Loi du coeur une Loi écrite,
considérez s'il a pu se contenter de toutes les diférentes maniéres,
dont les hommes le servent; s'il a pu lui être indiférent de se voir
comme multiplié dans toutes les Divinitez des Payens, & si les idées
grossiéres & ridicules qu'ils ont eues de lui, ont pu lui être
suportables. Que jugeriez-vous d'un tas d'Ignorans, qui, suposant en
gros qu'ils vous doivent beaucoup de vénération & d'estime, n'auroient
de vous que des pensées basses & directement contraires à celles qui
doivent imprimer du respect? Si Dieu n'a pu qu'être choqué de ces
extravagances, n'auroit-il pas plus agréé le Culte Judaïque, qui sous
un extérieur charnel renfermoit les idées les plus magnifiques que
l'on puisse avoir de lui, les plus capables, par conséquent, d'exciter
dans l'homme, l'amour, le respect, la confiance, & l'adoration? Ne
trouveroit-il pas encore dans le Culte que les Chrétiens lui rendent,
quelque chose de plus digne de lui: & ainsi, y auroit-il trop de
témérité dans la suposition que nous exigeons de vous? Mais je
vais plus loin. Si nous pensons mieux de lui, que toutes les autres
Religions, seroit-ce le hazard qui nous auroit fait naître ces
pensées? D'où nous viendroit ce rafinement de Culte & de sentimens, si
peu connu dans les autres Religions? Dieu ne s'en seroit-il pas un
peu mêlé, & n'y auroit-il pas, dès là , quelque vraisemblance
dans l'histoire que nous faisons de la manière dont il l'a fait? Ne
pourriez-vous pas remarquer que, dans le tems où l'Idolatrie étoit
montée à son comble, & que tout alloit à déifier sans façon
la Grandeur & l'Autorité, quelque deshonorée qu'elle fût par le
déréglement des moeurs, c'est nôtre Religion seule qui a arrêté ces
excès, fait remonter Dieu sur le Trône, & remis l'homme dans le rang
qu'il doit tenir? Ne pourriez-vous pas enfin reconnoître, que ces
hautes idées que vous croyez avoir de Dieu indépendamment de la
Religion, sont dans le fond des fruits de la Religion même, puis que
les lumières des plus habiles de ceux qui n'ont eu autrefois que la
Nature pour guide, n'étoient presque rien au prix de celles que vous
avez, & qu'étant nez plusieurs siécles après la Religion, vous avez
été élevez par ses mains à ces grands sentimens, & à ces belles
connoissances._
_Si ces réflexions pouvaient un peu diminuer la mauvaise opinion que
vous avez du Christianisme, je vous exhorterois ensuite de tout mon
coeur, d'éprouver, si entrant dans nos sentimens, & vous soumettant,
comme par provision, Ã ce que l'Ãcriture nous prescrit, & pour la Foi
& pour la Vertu, vous ne pourriez pas venir jusqu'au point de sentir ce
que tant de personnes, des lumières de qui vous convenez, se vantent de
sentir; si vous ne pourriez pas trouver que_ nôtre joug est doux, & que
nôtre fardeau est léger; _si la complaisance que vous auriez eue de
mettre à part pour quelque tems les dificultez de l'Ãcriture, de
plier sous ses véritez & de vous assujettir à ses Loix, ne seroit pas
ensuite sufisamment récompensée par une véritable tranquillité, & si
enfin vous ne viendriez pas à faire par goût & par discernement ce
que vous auriez commencé par une espéce d'honnêteté & de
condescendance._
_Je n'ai pas dessein de vous surprendre par des interrogations
captieuses. Je vous ferois en cela moins de tort qu'Ã nous. C'est mon
coeur qui parle & qui parle au vôtre. Après tout, qu'est-ce que vous
auriez à craindre? Vous avez toûjours la voye du retour, si le chemin
où je vous veux engager n'a rien qui puisse vous plaire. Dieu veuille
que vous y entriez, & que vous y persévériez: Dieu veuille ajoûter
aux preuves de nôtre sainte Religion, dont l'évidence n'a pu encore
vous fraper, ce secours puissant, qui plie les coeurs les plus
inflexibles, qui fait rompre les plus durs, mais qui les rompt pour en
faire des coeurs nouveaux, capables de nouvelles inclinations, & de
nouveaux goûts, & faire par là succéder le plus grand de tous les
biens, au plus terrible de tous les malheurs. AMEN._
TABLE
DES
SECTIONS.
LIVRE PREMIER.
I. _OCCASION de cet Ouvrage._
II. _Qu'il y a un Dieu._
III. _Qu'il n'y a qu'un Dieu._
IV. _Que toutes les perfections sont en Dieu._
V. _Qu'elles y sont dans un degré infini._
VI. _Que Dieu est éternel, tout-puissant, tout-bon, et qu'il fait toutes
choses._
VII. _Que Dieu est la Cause de toutes les choses du Monde. 1. Preuve de
cette vérité._ _2. Preuve tirée de la considération de toutes les
parties du Monde, & de leurs diferens usages._ Ibid. _Que les hommes
ne sont pas de toute éternité, & qu'ils sont tous issus d'un seul
homme._
VIII. _Réponse à l'Objection, que si Dieu étoit la Cause de tout, il
seroit l'auteur du mal._
IX. _Réfutation de l'Opinion de deux premiers Principes._
X. _Que Dieu gouverne toutes choses. 1. Preuve._
XI. _Que Dieu gouverne toutes les choses Sublunaires._ _Que Dieu
gouverne les Natures particulieres._
XII. _2. Preuve de la Providence, par la conservation des Ãtats._ Ibid.
XIII. _3. Preuve, par les Miracles._
XIV. _En particulier par les Miracles de Moïse & de Josué, que l'on
prouve 1. par la durée de la Religion Judaïque._
XV. _2. Par la sincérité de Moïse, & par l'antiquité de ses Livres._
XVI. _3. Par les témoignages des Auteurs étrangers._
XVII. _4. Preuve de la Providence, savoir les Prédictions._ _Quelques
confirmations de cette même Vérite._
XVIII. _1. Objection,_ Qu'on ne voit plus de Miracles.
XIX. _2. Objection,_ Que s'il y avoit une Providence, il n'y auroit
pas tant de crimes.
XX. _Que cette 1. Objection nous conduit à reconnaître un dernier
Jugement._
XXI. _Et par cela même l'immortalité de l'Ame._
XXII. _1. Preuve de l'immortalité de l'Ame, savoir, une Tradition
ancienne & universelle._
XXIII. _2. Preuve, tirée de ce qu'aucune raison ne peut faire voir que
l'Ame soit mortelle._
XXIV. _Trois autres Preuves de l'immortalité de l'Ame._
XXV. _Que la derniere fin de l'Homme est un bonheur éternel._
LIVRE SECOND.
I. _DESSEIN de ce II. Livre, savoir de prouver que la Religion
Chrétienne est véritable._
II. _Que JESUS a été._
III. _Qu'il a été crucifié._
IV. _Que les premiers Adorateurs de Jesus Christ n'étoient pas des
personnes ignorantes & grossiéres. Preuve de la vérité des Miracles
de l'Evangile.
V. Que ces Miracles n'ont été ni naturels, ni illusoires &c. mais
produits par la puissance de Dieu_.
VI. _Preuves de la Résurrection de Jesus-Christ._
VII. _Objection:_ Que la Résurrection est une chose impossible.
_Réponse._ _Que la Résurrection de Jesus-Christ prouve
invinciblement la Religion Chrétienne._
VIII. _Que la Religion Chrétienne est plus excellente que toutes les
autres._
IX. _1. Avantage de la Religion Chrétienne sur les autres, savoir les
récompenses qu'elle promet._
X. _Que la Résurrection des corps dissous & réduits en poudre n'est pas
impossible._
XI. _2. Avantage de la Religion Chrétienne sur les autres, savoir la
sainteté de la Morale, dans ce qui concerne le Service de Dieu._
XII. _Avantage de la Religion Chrétienne sur les autres dans les
devoirs qui regardent le Prochain._
XIII. _Dans le devoir de la chasteté, & dans ce qui regarde le Mariage._
XIV. _Dans la maniere d'aquerir & de conserver les richesses._
XV. _Dans les Loix qui règlent le Serment._
XVI. _Perfection de la Morale Ãvangélique._
XVII. _Objection tirée de la diversité de sentimens qui est parmi les
Chrétiens._
XVIII. _3. Avantage de la Religion Chrétienne tiré de la maniere dont
elle s'est établie._ _Où l'on considere 1. son Auteur._ Ibid.
_2. Sa grande étendue dès le commencement même._
_3. Ceux qui l'ont les premiers prêchée. 4. Les dispositions des
premiers qui l'embrassèrent._
XIX. _Réponse à ceux qui demandent des preuves encore plus
demonstratives._
_Conclusion._
LIVRE TROISIÃME.
Où l'on prouve l'autorité de l'Ãcriture.
I. _PREUVE générale de l'autorité des Livres du Nouveau Testament._
II. _Preuves plus particulieres. 1. Que ceux d'entre ces Livres, qui
portent le nom de quelque Auteur, sont véritablement de cet Auteur._
III. _Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne furent pas
généralement reçus._
IV. _Qu'à l'égard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom d'Auteur,
cela ne leur préjudicie point._
V. _2. Que tous ces Auteurs n'ont pu écrire que des choses vraies._
VI. _1. Preuve: on ne peut les accuser d'ignorance._
VII. _Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi._
VIII. _2. Preuve, tirée des Miracles que ces Auteurs ont faits._
IX. _3. Preuve prise des Prédictions que ces Livres renferment._
X. _4. Preuve, Qu'il n'étoit pas de la bonté de Dieu de permettre que
l'on trompât tant de gens de bien._ Ibid. _5. Preuve, tirée du
consentement de tant de Sectes opposées._
XI. _Objection:_ Que quelques Sectes ont rejetté plusieurs de ces
Livres. _Ibid._
XII. _1. Objection:_ Que les Livres du Nouveau Testament contiennent
des choses impossibles.
XIII. _2. Objection:_ Des choses contraires à la Raison.
XIV. _3. Objection:_ Qu'il y a dans ces Livres des choses
contradictoires.
XV. _4. Objection:_ Qu'il y a des choses combatues par les Auteurs
étrangers.
XVI. _5. Objection:_ Que ces Livres ont été corrompus.
XVII. _Preuves de l'autorité des Livres du Vieux Testament._
LIVRE QUATRIÃME.
I. Réfutation du Paganisme.
II. _CONTRE le Culte des Esprits créez_.
III. _Que les Esprits qui étaient adorez, par les Payens étaient les
Démons._
IV. _Impiété de ce Culte_
V. _Contre le Culte que les Payens rendoient aux Héros après leur mort._
VI. _Contre le Culte des Astres & des Ãlémens._
VII. _Contre le Culte que les Payens rendoient aux Animaux_.
VIII. _Contre le Culte qu'ils rendoient aux Passions, Ã la Vertu &c._
IX. _Réfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs Miracles_
_Réfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles._
X. _Que le Paganisme est tombé de lui-même lorsque les secours humains
lui ont manqué_.
XI. _Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion_.
XII. _Que les Principaux Points de la Religion Chrétienne se trouvent
dans les Ãcrits des sages Payens. Et que les Payens croioient des
choses aussi difficiles à croire que nos Mystéres._
LIVRE CINQUIÃME
I. Réfutation du Judaïsme.
II. _Que les Juifs ne doivent pas douter des Miracles de Jésus-Christ._
III. _Que ces Miracles n'ont pas été faits par le secours des Démons._
IV. _Ni par la force de quelques paroles._
V. _Preuve de la divinité de ces Miracles, par la Doctrine de
Jésus-Christ._
VI. _Réponse à l'Objection tirée de la diférence entre la Loi de Moïse
& celle de Jésus-Christ._
VII. _Qu'il peut y avoir une Loi plus parfaite que celle de Moïse._
VIII. _Que Jésus-Christ a observé la Loi._
IX. _Que cette partie des Loix de Moïse, qui a été abolie, ne contenoit
rien que d'indifferent par soi-même._
X. _Que les Sacrifices n'étoient ni agréables à Dieu par eux-mêmes, ni
irrévocables._
XI. _Preuve de la même verité, à l'égard de la difference des viandes._
XII. _2. De la difference des jours._
XIII. _3. A l'égard de la Circoncision._
XIV. _Que les Juifs conviennent qu'un Messie a été promis._
XV. _Que ce Messie est venu. 1. Preuve; le tems marqué pour sa venue
est expiré._
XVI. _Réponse à l'Objection, que l'avènement a été différé à cause des
péchez du Peuple._
XVII. _2. Preuve: Comparaison de l'état présent des Juifs avec ce que la
Loi leur promettoit._
XVIII. _Que Jesus est le Messie. Preuves tirées des Prédictions._
XIX. Réponse à l'Objection, que quelques-unes de ces Prédictions n'ont
pas été accomplies_.
XX. _Réponse à l'Objection prise de la bassesse & de la mort de
Jesus-Christ._
XXI. _Examen du préjugé favorable que beaucoup de Juifs ont pour ceux
qui ont condamné Jesus Christ._
XXII. _Réponse à l'Objection, que les Chrétiens adorent plusieurs Dieux._
XXIII. _Réponse à l'Objection, que les Chrétiens adorent la nature
humaine._
LIVRE SIXIÃME.
Réfutation du Mahométisme.
I. _Origine du Mahometisme._
II. _Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du Mahometisme._
III. _1. Preuve contre les Mohometans, tirée de l'Ãcriture Sainte dont
ils avouent en partie la divinité._
IV. _Que l'Ãcriture n'a pas été corrompue._
V. _2. Preuve tirée de la comparaison de la Religion Chrétienne & de la
Mahometane,
& 1. de la comparaison de Jesus-Christ avec Mahomet._
VI. _2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre._
VII. _3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers embrassé le
Christianisme & le Mahometisme._
VIII. _4. De la comparaison des moyens par lesquels ces deux Religions
se sont établies._
IX. _5. De la comparaison de la Morale Chrétienne avec celle de Mahomet._
X. _Reponse à l'Objection que les Mahometans tirent de la qualité de Fils
de Dieu, que nous donnons à Jesus-Christ._
XI. _Que les Livres des Mahometans sont pleins d'absurditez._
XII. _Application de tout l'Ouvrage, adressée aux Chrétiens._
XIII. _Usage du I. Livre, pour la Pratique._
_Usage du II. Livre._
_Usage du III. Livre._
_Usage du IV. Livre._
_Usage du V. Livre._
_Usage du VI. Livre._
I. DISSERT. Du choix qu'on doit faire entre les divers Sentimens qui
partagent les Chrétiens.
Par Mr. LE CLERC.
I. _Qu'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrétiens, qui
suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jesus-Christ._
II. _Qu'il faut s'atacher à ceux qui sont les plus dignes du nom de
Chrétiens._
III. _Les plus dignes du nom Chrétien sont ceux qui enseignent la
Doctrine la plus pure, dont_ Grotius _a prouvé la verité._
IV. _Des choses dont les Chrétiens sont d'accord, & de celles où ils
sont d'un sentiment contraire._
V. _De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la Religion
Chrétienne._
VI. _Qu'on ne doit prescrire aux Chrétiens que ce qui est tiré du
Nouveau Testament._8
VII. _Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a
pris de conserver la Doctrine Chrétienne._.
VIII. _On répond à la question, pourquoi Dieu a permis qu'il y eût des
erreurs & des disputes entre les Chrétiens_.
IX. _Que ceux-là professent & enseignent la plus pure Doctrine de
Jesus-Christ, qui ne proposent pour Règle de la Foi, de l'Esperance
& des Moeurs que les choses dont tous les Chrétiens sont d'accord._
X. _Que la prudence nous oblige de participer à l'Eucharistie avec ceux
qui ne demandent des Chrétiens, que ce que chacun trouve dans les
Livres du Nouveau Testament._
XI. _De la Discipline Ecclésiastique._
XII. _Que_ Grotius _a beaucoup estimé l'ancienne Discipline, quoiqu'il
n'ait jamais condamné l'autre._
XIII. _Exhortation à tous les Chrétiens, divisés de sentimens, de
n'exiger les uns des autres la créance d'aucun Point de Doctrine,
que de ceux dont chacun connoît la certitude par la lecture du
Nouveau Testament, & qui ont toujours fait l'objet de la Foi._
II. DISSERT. contre l'Indiférence de Religion.
Par Mr. LE CLERC.
II. _Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par
conséquent on doit emploier tous ses soins pour la connoître._
III. _Que l'indifférence de Religion n'est pas permise d'elle même;
qu'elle est défendue par les Loix divines, & condamnée par toutes
les Communions Chrétiennes._
IV. _Qu'il ne faut pas legerement taxer d'erreur & d'un culte deffendu
ceux qui sont d'un sentiment contraire au nôtre, ni les exclure
du Salut éternel qui ne se peut trouver dans leur Communion; quoi
qu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions
pas, ou de pratiquer ce que nous condamnons._
V. _Qu'un homme qui est dans l'erreur, & qui péche par ignorance, peut
être agréable à Dieu; mais qu'un Hypocrite & un Fourbe qui dissimule
ne sauroit lui plaire._
FIN
TRAITÃ
DE LA VERITÃ
DE LA
RELIGION
CHRÃTIENNE.
_LIVRE PREMIER_.
[Note marg.: _Occasion de cet Ouvrage._]
[Note marg.: Jérôme Bignon Avocat Général.]
I. Vous souhaitez, Monsieur, de savoir quel est le précis des livres
que j'ai faits en Flamand, pour prouver la vérité de la Religion
Chrétienne. Vôtre curiosité ne me surprend point. Une personne qui,
comme vous, joint à une lecture fort vaste un discernement parfaitement
juste, ne peut ignorer, que la subtilité du Philosophe Raimond
de Sébonde[a], l'agréable variété des Dialogues de Vivès[b],
l'érudition & l'éloquence de Mr du Plessis-Mornai[c], ont en quelque
sorte épuisé cette matiére, & ne nous ont laissé que le soin de
copier ou de traduire ces Auteurs.
[Note a: Raimond de Sebond étoit Espagnol, sa Théologie naturelle fut
composée en Latin, & le célèbre Montagne l'a traduite en François.
TRADUCTEUR DE PARIS.]
[Note b: Louis Vivès, Espagnol, Professeur de Belles Lettres à Louvain
& à Bruges, un des plus habiles Critiques du seizième siécle, cinq
Livres _de la Vérite de la Religion Chrétienne_, en Latin. TRAD. DE
PAR.]
[Note c: Philippe de Mornay, Sieur du Plessis Marly, _de la Vérité de
la Religion Chrétienne, contre les Athées, Ãpicuriens, &c._ à Paris
in-oct, 1582, en François, à Genève 1590. à Leyde 1651. On le trouve
aussi en Latin & en Italien. TRAD. DE PAR.]
Cependant, quelque jugement que d'autres puissent faire d'un nouvel
ouvrage sur ce sujet, j'espère que vous serez assez équitable pour ne
désaprouver pas qu'après avoir lu non seulement ces ouvrages dont je
viens de parler, mais aussi ce que les Juifs ont écrit pour l'ancienne
Religion Judaïque, & ce que les Chrétiens ont fait pour la défense
du Christianisme, je ne me sois pas contenté de ce qu'ont dit tous ces
Auteurs: mais qu'ajoûtant mes lumiéres aux leurs, j'aye donné à mon
esprit la liberté dont j'étois moi-même privé[d], lors que je
fis cet Ouvrage. Je savois qu'on ne doit employer pour défendre la
Vérité, d'autres armes que la Vérité même; que je ne pouvois
apeller Vérité que ce qui m'avoit paru l'être; & qu'en vain
j'entreprendrois de persuader les autres par des raisons qui ne
m'auroient pas convaincu. Je choisis donc dans les Auteurs anciens &
modernes les preuves qui m'avoient le plus frapé, je laissai celles qui
me paroissoient les plus foibles, & en particulier je ne voulus tirer
aucun avantage de certains livres dont les uns sont évidemment suposez,
& dont les autres m'étoient suspects. Ayant fait ce choix, je donnai
à mes preuves l'ordre le plus naturel qu'il me fut possible, je les
énonçai d'une maniére proportionnée à la portée du peuple, & je
les mis en vers, afin qu'elles fussent plus aisées à aprendre & Ã
retenir.
[Note d: L'Auteur étoit en prison quand il fit cet Ouvrage en vers
Flamands; car ce fut à Paris qu'il le traduisit en Latin. TRAD. DE
PAR.]
Mon dessein étoit de travailler pour l'utilité de tous ceux de mon
païs; mais j'avois sur-tout en vûe ceux qui vont sur mer, à qui je
voulois procurer par là les moyens de bien employer le loisir qu'une
longue navigation leur donne, & dont la plupart tâchent à dissiper
l'ennui par des ocupations peu raisonnables.
Je commence cet ouvrage par les éloges des habitans de nos Provinces,
auxquels aucun autre peuple ne peut sans doute disputer la gloire
d'exceller dans l'art de la navigation. Je leur fais regarder
cet avantage comme un éfet de la bonté de Dieu. Je les exhorte
sérieusement à l'employer comme un moyen pour étendre le
Christianisme, aussi bien que pour s'enrichir. Je leur fais remarquer
que leurs longs voyages leur en fournissent l'occasion; qu'ils trouvent
des Payens dans la Chine & dans la Guinée, des Mahométans dans la
Turquie, dans la Perse & dans la Barbarie; que pour les Juifs, les plus
déclarez ennemis du Christianisme, il y a peu de lieux sur la terre où
ils ne soient répandus; qu'enfin, parmi les Chrétiens mêmes, il se
trouve des Impies, qui dans l'ocasion versent adroitement dans l'esprit
des Simples le venin de leurs sentimens, que la crainte leur fait
ordinairement cacher; que c'est contre ces ataques que je voulois leur
fournir des armes, dont les plus éclairez pourroient se servir pour
combatre vigoureusement l'erreur, & les autres, pour s'en garantir.
Après cela j'entre en matiére; & afin de faire voir que la Religion
n'est pas une chose vaine & imaginaire, j'en établis d'abord le
fondement, renfermé dans cette proposition, qu'_Il y a un Dieu_. C'est
ainsi que je le prouve.
[Note marg.: _Qu'il y a un Dieu._]
II. Le sentiment & l'aveu de tout le monde mettent hors de doute qu'il y
a des choses qui ont commencé d'être. Or ces choses ne se sont point
produites elles-mêmes; car produire c'est agir. Or pour agir il faut
exister. Par conséquent si elles se sont produites elles-mêmes, elles
ont existé avant que d'être, ce qui est contradictoire. Il s'ensuit
donc qu'elles ont tiré l'être de quelqu'autre principe. Pour fortifier
cette preuve, j'ajoûte, qu'elle ne porte pas seulement sur les choses
que nous voyons ou que nous avons vûes, mais aussi sur leurs causes, &
sur les causes de ces causes; jusqu'à ce qu'enfin l'on remonte à un
premier Principe, c'est à dire, à un Ãtre qui n'ait jamais commencé,
& qui existe nécessairement & par lui-même. Et c'est précisement
ce Principe que nous apellons Dieu, & dont nous essayerons tantôt de
découvrir la nature.
Ma seconde preuve est tirée du consentement manifeste de toutes les
Nations du monde à croire une Divinité; au moins de celles en qui un
naturel sauvage & farouche n'a point éteint les lumières de la Raison,
& les idées du bien & du mal. Je dis donc que les choses qui ne
viennent que d'un établissement purement humain, ont deux caractéres
qui ne se trouvent point dans ce consentement unanime. Le premier, c'est
d'être diférentes selon les païs[A] & selon les inclinations des
peuples: le second, d'être sujettes à changer. Or comme l'a remarqué
Aristote même, lequel on auroit tort de soupçonner de crédulité sur
ce sujet, la créance d'une Divinité est généralement répandue par
tout. D'ailleurs, comme l'a aussi reconnu ce Philosophe, le tems qui
change toutes les choses de pure institution, n'a jamais pu altérer
celle-ci. D'où vient donc cette créance, sinon d'une cause qui agit
naturellement sur l'esprit de tous les hommes du monde? Or cette cause
ne peut être que l'une de ces deux-ci: une révélation expresse,
émanée de Dieu, ou une tradition, qui de main en main ait passé des
premiers hommes jusques à nous. La premiére décide la question en
notre faveur; puis qu'il n'y peut avoir de révélation divine, qu'il
n'y ait un Dieu. Si l'on dit que c'est une tradition, qu'on nous aporte
quelque raison, qui puisse nous faire croire que ces premiers hommes ont
eu dessein, dans une afaire de cette importance, d'en imposer à toute
leur postérité[B]. Ajoutez à cela, que soit que nous jettions les
yeux sur toutes les parties de l'ancien Monde, soit que nous regardions
toutes celles du nouveau, nous ne verrons aucuns Peuples, (je ne parle
pas de ceux qui n'ont presque de l'homme que la figure) nous ne verrons,
dis-je, aucuns Peuples qui ne reconnoissent une Divinité, quoi qu'Ã
dire vrai, la connoissance qu'ils en ont soit distincte ou confuse,
à proportion de leur politesse & de leurs lumiéres. Or peut-on se
persuader que ceux d'entre ces Peuples qui ont eu des lumiéres, ayent
pu être trompez ou que ceux en qui l'on remarque de la stupidité,
ayent pu entreprendre de se tromper les uns les autres?
[Note A: On pourroit dire que la Religion est diférente selon les
inclinations des peuples, mais ce n'est qu'à l'égard de telle ou telle
Divinité particuliére, ou de la maniére de servir les Dieux; & non
par raport à cette opinion générale, qu'il y a un Dieu, quel qu'il
soit; & c'est de cela qu'il s'agit ici. TRAD.]
[Note B: Ou que l'on prouve qu'ils se sont eux-mêmes trompez; faute de
quoi j'ai droit de conclurre, qu'ils ont été légitimement persuadez
de cette vérité qu'ils ont transmise à leurs descendans. ADD. DU
TRAD.]
Que l'on n'objecte point ici ce peu d'hommes, qui dans un grand nombre
de siécles ont cru, ou fait profession de croire, qu'il n'y a point
de Dieu. Leur petit nombre, & l'oposition générale qu'ils ont
rencontrée, lors qu'ils ont voulu introduire leurs sentimens, font voir
que ces sentimens n'étoient pas le fruit du bon usage que ces gens
faisoient de leur Raison; mais un éfet, ou de l'amour de la nouveauté,
passion dont la bizarrerie a quelquefois été jusques à faire soutenir
que la neige est noire: ou d'un esprit corrompu, qui de même qu'un
goût dépravé, juge des choses, non selon ce qu'elles sont en
elles-mêmes, mais selon ce qu'elles lui paroissent. En éfet, tant les
Livres historiques que ceux d'un autre genre, nous aprennent que les
hommes ont conservé l'idée d'une Divinité, à proportion de la
droiture de leur coeur. Il paroît donc que cet éloignement pour une
opinion si ancienne & si universelle, est une suite de la dépravation
de l'esprit & qu'elle n'a guére pu se trouver qu'en ceux, à qui il
importe souverainement qu'il n'y ait point de Dieu, c'est à dire, point
de Juge de leurs déréglemens.
Il est si vrai que ce qui peut jetter les hommes dans cette erreur,
n'est pas le dessein d'entrer dans des opinions un peu moins humiliantes
pour la Raison, que pour peu qu'on y fasse reflexion, on voit que le
sentiment d'une suite de générations sans commencement, ou d'un
concours fortuit d'atomes, ou quelque autre sentiment que ce soit,
est sujet à d'aussi grandes dificultez, pour ne pas dire à de plus
grandes, & ne fait pas moins de peine à l'esprit que la créance d'une
Divinité. Par exemple, ce que quelques-uns disent, que parce que leurs
sens ne découvrent pas Dieu, ils ne peuvent croire qu'il y en ait
un, peut-il arrêter un esprit qui fasse quelque usage de sa Raison?
Voyent-ils leur ame, qui de quelque nature qu'elle soit, corporelle ou
spirituelle, est très certainement en eux, & y produit des pensées,
des jugemens, & des volontés[C]? L'objection qu'on tire de
l'incompréhensibilité de l'Ãtre suprême, n'a pas plus de force que
la précédente pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. On sait qu'il
est de la nature des choses inférieures, de ne pouvoir bien comprendre
celles qui sont d'un ordre plus élevé & plus éminent. [D] Les
bêtes ne comprennent point ce que c'est que l'Homme: beaucoup moins
peuvent-elles pénétrer ses actions, & découvrir de quelle maniére
il établit & gouverne les Ãtats, mesure le cours des Astres, & fait
voyager sur la Mer. Certes la vûe même de ces beaux avantages de
l'homme sur la bête, devroit bien lui faire conclurre, que celui de qui
il les a reçus est pour le moins autant au dessus de lui, qu'il est
lui-même au dessus des bêtes, & devroit bien diminuer la peine qu'il a
à reconnaître quelque chose de plus excellent que lui, sous prétexte
qu'il n'en connoit pas la nature.
[Note marg.: _Qu'il n'y a qu'un Dieu._]
[Note C: Si l'invisibilité n'est pas une raison pour faire rejetter ce
principe de connoissance & de volontez, parce qu'on à d'ailleurs de
trop fortes preuves de sa réalité, pourquoi formeroit elle un doute
plus raisonnable contre l'existence d'un Dieu? ADD. DU TRAD.]
[Note D: Cela paroîtra foible à ceux qui sont persuadez que la Bête
est une pure machine: mais qu'au lieu de _Bête_ on mette ici un
_Cafre_, par exemple, ou un _Hottentot_, & cela fera le même éfet.
TRAD. Peut-être le raisonnement seroit meilleur, si on le poursuivoit
ainsi: Or cette proprieté individuelle ne pouvant être en Dieu que
quelque perfection (comme il paroîtra par la suite) l'un de ces Dieux
auroit une perfection que les autres n'auroient pas: par conséquent ces
autres ne seroient pas Dieu. TRAD.]
III. Nous avons prouvé qu'il y a un Dieu: venons à ses atributs. Le
premier qui se présente, c'est l'Unité. Elle se recueille 1. de ce
que nous avons déjà établi, c'est que Dieu est un Ãtre, qui
existe nécessairement & par soi-même. Or une chose est dite être
nécessairement & par elle-même, non entant qu'on la considére dans
une idée générale, & dans l'indétermination à être ou à n'être
pas, mais entant qu'elle existe actuellement. Cela posé, je dis que si
l'on établit qu'il y a plusieurs Dieux, l'on ne trouvera rien en chacun
d'eux qui le fasse exister nécessairement; rien même qui oblige Ã
en admettre deux plutôt que trois, ou dix plutôt que cinq. 2. La
multiplicité des Ãtres particuliers de même espéce, vient de la
fécondité de leurs principes, qui, selon qu'elle est plus ou moins
grande, les rend capables de plus ou de moins de productions: or Dieu
n'a ni principe ni cause.
3. Il y a dans plusieurs Ãtres singuliers certaines propriétez qui les
distinguent les uns des autres: or dans une nature nécessaire,
comme est celle de Dieu, rien n'oblige à reconnoître ces sortes de
propriétez. 4. S'il y avoit plusieurs Dieux, il y auroit plusieurs
agens libres, qui par conséquent pourroient vouloir des choses
directement oposées: [E] or l'un, comme Dieu, c'est-à -dire, comme
Tout-puissant, devroit pouvoir empêcher l'autre d'exécuter ses
desseins. Mais si cela étoit, celui duquel il arrêteroit l'action, ne
seroit pas Dieu, puis qu'être Dieu, & rencontrer de l'obstacle dans
l'exécution de ses projets, sont deux choses incompatibles.[F] Ajoutons
à tout cela une reflexion, qui, quoiqu'elle ne soit pas absolument
concluante, forme pourtant un préjugé assez fort en faveur de l'Unité
de Dieu. C'est que, de quelque côté que nous jettions les yeux, nous
ne découvrons rien qui nous fasse même soupçonner qu'il y ait plus
d'un Dieu. L'Univers fait un seul Monde; dans ce Monde il n'y a qu'un
Soleil: dans chaque homme il n'y a qu'un principe dominant, qui est
l'Esprit.
[Note E: Quelques-uns répondent à cette objection, que ces Dieux ne
pourroient pas vouloir des choses oposées, parce qu'ils seroient sages,
& non bizarres ni capricieux. Mais c'est ne rien dire. J'avoue, si l'on
veut, qu'ils en seroient plus sages, s'ils s'accordoient assez pour
ne vouloir que les mêmes choses. Mais aussi, ils ne seroient pas
infiniment libres s'ils ne pouvoient en vouloir de contraires, & par
conséquent, ils ne seroient pas Dieu. _Le même._]
[Note F: Cette réflexion étoit couchée en forme de preuve, entre la
troisième & quatrième raison; & on l'a mise à la fin de l'article,
parce qu'elle ne paroît pas assez considérable pour être mise entre
de solides preuves. _Le même._]
[Note marg.: _Que toutes les perfections sont en Dieu_]
IV. Poursuivons, & tâchons de découvrir les autres atributs de Dieu.
Tout ce qu'on entend par le mot de _perfection_ est nécessairement en
Dieu, & je le prouve ainsi. Toutes les perfections qui sont dans le
Monde ont eu un commencement, ou n'en ont pas eu. Celles qui n'ont point
eu de commencement, ne peuvent être que celles de Dieu. Celles qui
ont commencé d'être, suposent manifestement un principe qui les ait
produites. Et comme de toutes les choses qui sont, aucune ne s'est
produite elle-même, il s'ensuit que les perfections qu'on découvre
dans les éfets sont tellement dans leurs causes, qu'elles les rendent
capables d'en produire de pareilles: par conséquent tout ce qu'il y
a de perfection au monde, a du se trouver dans la cause premiére.
J'ajoûte, que si elles y ont été, elles n'ont jamais pu cesser d'y
être, puisqu'on ne peut pas dire que cette cause ait pu en suite en
être dépouillée. Je le prouve: ou ce changement viendroit d'ailleurs,
ou il viendroit de la cause premiére elle-même. Le premier ne se peut:
un Ãtre éternel, ne dépendant d'aucun autre, aucun autre ne peut agir
sur lui. Le second n'est pas plus possible, puis que chaque chose tend
d'elle-même autant qu'elle peut à se perfectionner, bien loin de
travailler à se rendre moins parfaite.
[Note marg.: _Qu'elles y sont dans un degré infini._]
V. Ce premier principe étant posé, il faut en établir un autre, c'est
que _Toute perfection se doit trouver en Dieu dans un degré infini_: en
voici la preuve. Ce qui borne l'atribut d'un Ãtre, est, ou que la cause
qui a produit cet Ãtre ne lui a communiqué cet atribut, que jusqu'Ã
un certain degré: ou que cet Ãtre même ne le pouvoit recevoir, que
dans une certaine mesure. Or ni l'un ni l'autre ne se peut dire de Dieu,
par cette seule raison, qu'étant par soi-même & nécessairement, il
n'a jamais pu rien recevoir d'ailleurs.
[Note marg.: _Que Dieu est éternel, tout-puissant, tout bon, & qu'il
fait toutes choses._]
VI. Voyons, à présent quelles doivent être ces perfections de l'Ãtre
suprême. Il est certain que ce qui vit, est plus parfait que ce qui ne
vit pas; que ce qui peut agir, l'est plus que ce qui en est incapable;
que ce qui est doué d'intelligence, est plus excellent que ce qui ne
l'est pas; qu'enfin ce qui a de la bonté, surpasse en perfection ce
qui n'en a point. Donc tous ces atributs de _vivant_, de _puissant_,
d'_intelligent_, de _bon_, sont en Dieu. Or par le second principe que
nous avons posé, il ne peut y avoir rien en Dieu qui ne soit infini:
donc ces atributs y sont dans un degré infini: donc sa vie ne doit
être bornée d'aucun tems, c'est à dire, d'aucun commencement ni
d'aucune fin: voilà l'_Ãternité_. Son pouvoir est illimité: voilÃ
la _Toute-puissance_. Je dis le même de la _Science_ & de la _Bonté_,
qui, comme les deux autres atributs, ne se peuvent trouver en Dieu, que
par cela même ils ne soient infinis.
[Note marg.: _Que Dieu est éternel, tout-puissant tout-bon, & qu'il
fait toutes choses.]
VII. De ce que nous venons d'établir, il résulte que tout ce qui
subsiste, tire son origine de Dieu. Car puis que nous avons conclu de ce
qu'une chose existe nécessairement, qu'elle est par cela même unique,
& exclut tout autre Ãtre de même nature: il est évident que toutes
les choses qui sont hors de Dieu ne sont point nécessairement &
par elles-mêmes, & qu'elles ont dû être produites par une cause
diférente d'elles. Or cette cause ne peut être que celle qui n'a point
eu de commencement, puis que, comme nous l'avons vu dès l'entrée, tout
ce qui est, doit avoir été produit ou immédiatement, ou médiatement,
c'est-Ã -dire, dans ses causes, par un premier Principe. Et ce premier
Principe est ce que nous apellons Dieu.
[Note marg.: _2 Preuve, tirée de la considération de toutes les
parties du Monde, & de leurs diferens usages._]
Quand le raisonnement ne nous conduiroit pas à cette derniére
vérité, la vûe seule des choses créées nous l'aprendroit
sufisamment. En éfet il est impossible de considérer avec atention la
structure admirable du corps humain, l'arrangement de ses parties tant
extérieures qu'intérieures, la destination des plus petites à de
certains usages, le peu de part que les péres & les méres ont à cet
arrangement & Ã cette destination; en un mot, l'artifice exquis que
l'on découvre dans cet excellent ouvrage, & qui fait l'admiration
de ceux qui s'occupent avec le plus de succès à en étudier les
merveilles: l'on ne peut, dis-je, considérer tout cela sans conclurre,
que l'Auteur de cet ouvrage est un Ãtre souverainement sage &
intelligent. Si dans une chose aussi évidente on ne se contente pas de
ses propres lumières, on n'a qu'à lire Galien dans les endroits où il
traite de l'usage de la main, & de celui de l'oeil.
Les corps des animaux brutes ne nous fournissent pas une preuve moins
solide de cette vérité. La forme & la situation de leurs parties
marquent visiblement une certaine intention & de certaines fins, dont
une puissance aveugle, telle qu'est celle de la matiére, est absolument
incapable. Je dis la même chose des plantes & des herbes, & je le dis
après les Philosophes les plus éclairez. La situation des eaux[1] a
fait fort à propos naître à Strabon la même pensée.[G] Selon leur
nature & la qualité de la matiére qui les compose, elles devroient
être placées entre la Terre & l'Air. Si donc la Terre, au lieu d'en
être couverte, en est seulement arrosée en diférens endroits,
n'est-ce pas afin qu'elle puisse servir de demeure à l'homme, &
produire les choses qui lui sont nécessaires? Or qui peut se proposer
une certaine fin dans ses actions, sinon un Ãtre sage & intelligent?
[Note 1: La _situation des eaux &c_. Strabon liv. 17. après avoir
distingué les ouvrages de la nature, c'est-à -dire, de la matiére, &
ceux de la Providence, ajoûte ces mots. «Mais comme naturellement les
eaux devroient environner & couvrir toute la terre, & que d'ailleurs
l'homme n'est pas un animal aquatique, mais en partie terrestre & en
partie aërien, & capable de jouïr de la lumiére, d'un côté la
Providence a fait sur la surface de la terre plusieurs enfoncemens pour
recevoir l'eau ou une partie de l'eau, & pour en être cachée: & de
l'autre, plusieurs éminences par lesquelles la Terre s'élevant au
dessus de l'eau, la couvre & n'en laisse paroître qu'autant qu'il
en faut, pour l'usage de l'homme & des animaux, & pour nourrir les
plantes.]
[Note G: La nature de l'eau ne demande pas qu'elle soit placée entre
l'air & la Terre. Il sufit de remarquer, que la distribution qui en a
été faite par toute la terre marque une sagesse & une bonté qui ne
peut convenir à la matiére. TRAD.]
[H] Pour dire encore un mot des bêtes, quelques-unes, comme les fourmis
& les abeilles, font des choses si bien réglées & si bien conduites
qu'à peine peut-on se défendre d'y reconnoître de la raison & de la
sagesse. On en voit d'autres qui avant que d'avoir éprouvé ce qui leur
peut nuire, ou ce qui leur est bon, s'éloignent de l'un & recherchent
l'autre. Y auroit-il donc, éfectivement en celles-là , quelque
intelligence qui dirigeât leurs actions, & dans celles-ci, quelque
discernement qui réglât leur choix? Non sans doute; puis qu'on les
voit astreintes à agir toûjours de la même maniére, & que leur
capacité est tellement bornée à un certain ordre de choses, qu'elle
n'a point de lieu dans d'autres un peu diférentes, quoi qu'aussi peu
dificiles. Il faut donc que ces actions partent d'une cause extérieure,
intelligente, qui agisse sur ces bêtes, & qui en régle les mouvemens:
& cette cause n'est autre chose que Dieu.
[Note G: On a tiré cet Article de son lieu, pour mettre tout d'une
suite les réflexions de l'Auteur sur les fins particuliéres. TRAD.]
Au reste, on voit dans les parties de l'Univers, non seulement
une direction à de certaines fins particuliéres, mais aussi une
destination à des fins générales, & qui tendent à la conservation
réciproque de ces parties. L'eau, par exemple, qui de sa nature tend en
bas, se meut quelquefois en haut. Pourquoi cela, si ce n'est [I] de peur
que le vuide venant à séparer les parties de l'Univers, n'en détruise
la liaison, qui ne peut subsister, Ã moins qu'elle ne soit universelle?
Or ni cette fin qui va, pour ainsi dire, au profit du Monde entier, ni
la force que telle ou telle partie a d'y concourir, ne peuvent être que
la production d'un Esprit qui préside sur toutes les parties du Monde.
[Note I: Cette crainte du vuide n'est aparemment, dans le sens de
l'Auteur, qu'une précaution de la Providence, qui pour mieux lier les
parties du Monde; en a exclus le vuide. Et cette réflexion, ainsi
expliquée, supose que le vuide est possible. TRAD.]
De plus le cours des Astres, & en particulier celui du Soleil & de la
Lune, est si propre à rendre la terre fertile, & à conserver les
animaux dans une bonne disposition, que l'imagination même, quelques
éforts qu'elle fît, ne pourroit rien concevoir de plus éficace pour
ces usages-là . La simplicité des Loix naturelles exigeoit, ce semble,
que les Astres se mûssent sur l'Ãquateur[e]. Pourquoi donc ont ils
reçu une impression qui les fait mouvoir sur un cercle oblique? C'est
sans doute, afin qu'ils répandissent leurs bonnes influences sur un
plus grand nombre d'endroits. Le Ciel est donc en quelque façon pour la
Terre, & la Terre est pour tous les animaux en général. Mais ne nous
arrêtons pas là . Pour qui sont les brutes? Pour l'Homme, sans doute,
qui par la prééminence de son esprit s'est assujetti les plus
indomtables. Quand nous recueillirons de tout cela, que le Monde entier
a été fait pour l'Homme, nous ne dirons rien que tous les Stoïciens
n'ayent aperçû.[2] Or comme cet ordre qui assujettit à l'Homme toutes
les parties du Monde, & entr'autres les Astres, n'est ni l'éfet de la
puissance de l'Homme, laquelle ne s'éléve guére au-dessus de l'air
qu'il respire, ni de la soumission volontaire de ces Ãtres célestes:
il faut nécessairement reconnoître une Intelligence supérieure, dont
les ordres secrets obligent ces Ãtres sur qui l'Homme a si peu de
pouvoir, à servir continuellement à ses besoins: & cette Intelligence
n'est autre que celle du Créateur même des Astres, & de l'Univers
entier.
[Note e: L'Ãquateur est un des quatre grands cercles qui divise la
Sphère en deux parties égales, dont l'une est septentrionale, &
l'autre méridionale. TRAD. DE PAR.]
[Note 2: _Que tous les Stoïciens n'ayent aperçu._ Cicéron Offic. liv.
I. & de la nature des Dieux liv. 2.]
[3] Enfin tous ces mouvemens, excentriques,[f] epicycliques,[J] &
autres, qu'on remarque dans les Astres; leurs situations diférentes; la
diversité de leurs cours, qui les aproche ou les éloigne plus ou moins
de certains endroits; la variété presque infinie qui se voit dans
la surface de la Terre, & dans la figure des Mers, sont des traces si
sensibles d'une Cause également libre & sage, qu'il faudroit être
stupide, pour n'y reconnoître que l'impression brute & aveugle d'un
principe matériel. [K] La figure du Monde entier, qui est d'une rondeur
parfaite, & l'arrangement admirable de ses parties, toutes enfermées
dans la vaste enceinte des Cieux, font aussi voir clairement que ce
n'est pas le hazard, mais une Intelligence sans bornes, qui a pu
composer ce grand Tout & en assembler les parties. Les coups du hazard
ne sont pas d'ordinaire d'une si grande justesse. L'on ne verra jamais
des matériaux jettez à l'avanture, s'unir avec assez d'art & de
régularité pour composer un Palais. L'on ne verra jamais naître un
Poëme de l'amas fortuit de plusieurs caractéres. C'est du moins ce qui
ne parut pas possible à celui qui ayant vû des figures géométriques
tracées sur le bord de la Mer, dit qu'il apercevoit les traces d'un
homme.
[Note 3: _Enfin tous ces mouvemens &c._ Si l'on supose que la Terre
tourne, la même réflexion aura lieu, quoi que sous diferens termes.]
[Note f: Petit cercle qui a pour centre un point pris sur la
circonférence d'un autre cercle plus grand, sur lequel ce petit se met
εÏί sur & κÏÎºÎ»Î¿Ï cercle. TRAD. DE PAR.]
[Note J: La simplicité du Systême que l'on a substitué à celui de
Ptolémée, est encore bien plus propre à nous faire connoître la
sagesse d'un Dieu Créateur que tous ces mouvemens embarrassez, que l'on
n'a inventez que sur la suposition fausse de la solidité des Cieux.
TRAD.]
[Note K: Cette rondeur du Monde est une suite de ce même faux principe,
que les Cieux sont d'une matiére solide. TRAD.]
[Note marg.: _Que les hommes ne sont pas de toute éternité; & qu'ils
sont tous issus d'un seul homme._]
Il faut aussi prouver que les hommes n'ont pas été de toute
éternité, & qu'ils doivent leur origine & à un certain tems & Ã
une certaine tige qui leur est commune à tous. Cela se recueille,
premiérement[4] du progrès des Arts qui se sont perfectionnez nez
peu-à -peu, & de ce que plusieurs Païs auparavant déserts & incultes,
ont commencé d'être habitez par des Peuples, qui pour la plûpart,
& sur tout ceux des Iles, ont conservé dans la ressemblance de leur
Langue avec celle des Païs voisins, une preuve évidente qu'ils en
étoient venus. Cela se voit en second lieu par quelques maximes &
quelques pratiques, qui naissent moins d'un instinct naturel, ou d'un
raisonnement clair & sensible à tous les hommes, que d'une tradition
qui s'est répandue dans tous les tems, & dans tous les lieux, sans
aucune interruption, que celle qu'a pu y aporter la malice des hommes,
ou les désastres publics. Tels furent autrefois les sacrifices. Telles
ont été, & sont encore aujourd'hui, la délicatesse de la pudeur
pour les choses qui la peuvent blesser, les cérémonies nuptiales, &
l'horreur pour les incestes.
[Note 4: _Du progrès des Arts, &c._ Tertullien prouve ce progrès des
Arts, & cette multiplication du genre humain par le témoignage de
l'Histoire, dans son liv. de l'ame, sect. 36. _Nous trouvons_, dit-il,
_dans les histoires les plus anciennes que le genre humain s'est
multiplié peu-à -peu_ &c. Et plus bas, _le monde entier même se
perfectionne tous les jours & pour la politesse des moeurs, & pour
l'invention de plusieurs choses nécessaires_. Ces deux raisons, savoir
cette multiplication & ce progrès, ont fait rejeter à ceux qui savent
l'Histoire, & aux Ãpicuriens mêmes, l'opinion d'Aristote, lequel a
cru que les hommes ont été de toute éternité. A l'égard des
Ãpicuriens, en voici un témoignage que Lucréce nous fournit. «Si la
Terre & les Cieux n'avoient point eu de commencement, seroit-il possible
que les Poëtes n'eussent rien chanté de plus ancien que la guerre de
Troye et la ruïne de cette Ville; que la mémoire de tant de grandes
actions, que tant de siécles doivent avoir vûes, fût périe, & qu'il
n'en fût resté aucun monument qui les rendît immortelles? Je crois
donc que l'Univers est nouveau, & que la Nature ne subsiste que depuis
peu de siécles. De là vient que nous voyons encore quelques Arts se
polir, & quelques autres nouvellement nez croître de jour en jour.
Tantôt l'on a ajoûté aux navires quantité de piéces & d'instrumens
qui les rendent plus parfaits, tantôt les joueurs d'instrumens ont
inventé des sons mélodieux &c. Virgile. Ecl. 6. _Siléne commença Ã
chanter comment tous les élemens, & le monde entier dans sa naissance,
avaient été composez de ces principes_ (c'est-à -dire des atomes.)
Géorg. liv. I. «Jupiter mit fin à l'heureuse abondance qui régnoit
avant son tems, afin que la nécessité obligeât l'homme à inventer
divers Arts, à chercher le blé dans les sillons, & à tirer des veines
des cailloux le feu qui y est caché. Alors les fleuves commencèrent
à sentir le poids des arbres creusez & travaillez en forme de navires.
Alors le Pilote étudia le rang des Etoiles, apella les unes Pleïades,
les autres Hyades, quelques autres Ourse. Alors on trouva l'invention de
prendre les animaux au lacet & Ã la glu, & d'entourer les bois avec des
chiens. Alors on commença à jetter des filets dans les rivières &
dans la mer même. Alors on profita de la dureté du fer, & au lieu
qu'auparavant on fendoit le bois avec des coins, on commença à le
couper avec des scies. Enfin plusieurs autres Arts commencérent Ã
paroître». _Horace Sat. 3. du liv_ I. Après avoir réprésenté les
premiers hommes dans leur naissance, comme assez semblables à des
bêtes, fait voir par quels progrès ils vinrent à un état plus
policé & mieux réglé. Sénèque dans un endroit cité par Lactance
assure que la Philosophie n'est pas encore vieille de mille ans. Tacite
Ann. 3. dit «que les hommes de la premiére Antiquité ne savoient ce
que c'étoit de loix & d'Empires, & que les loix ne furent introduites,
& les Empires ne se formèrent, qu'après que l'ambition & la violence
eurent succédé à la modération & à l'honnêteté.» Ce qui a
obligé Aristote à croire & à soutenir l'éternité du genre humain &
par conséquent du Monde, a été l'absurdité de l'opinion de Platon,
qui disoit, à la vérité, que le Monde avoit eu un commencement, mais
qui prétendoit qu'il avoit été engendré, & non pas créé. L'un
& l'autre de ces deux Philosophes ont eu raison & ne l'ont pas eu Ã
divers égards. Platon avoit raison de nier l'éternité du Monde,
mais il se trompoit en disant qu'il avoit été formé par voye de
génération. Aristote raisonnoit juste, lors qu'il rejettoit cette
génération; mais il raisonnoit mal, lors qu'il concluoit de
l'absurdité de cette doctrine, qu'il faloit donc que le Monde fût sans
commencement. Que l'on prenne ce que l'un & l'autre ont eu de bon,
& l'on tombera dans l'opinion des Juifs & des Chrétiens. Il semble
néanmoins qu'Aristote n'ait pas été tout à fait content de son
hypothèse. Il en parle fort souvent d'une maniére à faire voir qu'il
étoit fort irrésolu là -dessus. Dans la préface du second livre qu'il
a fait des Cieux, il dit qu'il n'a pas de démonstration de ce qu'il
avance sur ce sujet, mais une simple persuasion. Dans le premier livre
de ses Topiques chapitre 9. il met la question de l'éternité du Monde
au rang de celles sur lesquelles on peut disputer de part & d'autre avec
probabilité. Et dans le 3. liv. de la génération des animaux, il
supose qu'ils ont pu avoir un commencement, & là -dessus il tâche Ã
découvrir de quelle maniére ils ont pu avoir été engendrez.]
[Note marg.: _Réponse à l'objection, que si Dieu étoit la cause de
tout, il seroit l'auteur du mal._]
VIII. Mais ne semble-t-il pas que, s'il y avoit un Dieu auteur de toutes
choses, & infiniment bon, on ne verroit pas dans le monde tant de
miséres & tant de désordres? Je répons qu'il y a de deux sortes de
maux, le mal _moral_, c'est-Ã -dire, le crime, & le mal _physique_,
c'est-à -dire, la misére. A l'égard du premier, il est sûr qu'on ne
peut l'atribuer à Dieu sans blesser sa sainteté. Nous avons dit
qu'il est l'auteur de toutes choses, mais ce n'est que de celles qui
subsistent réellement: & rien n'empêche que les choses qui subsistent
réellement, n'en produisent d'autres qui ne sont que de purs accidens &
de pures maniéres d'être, tel qu'est ce qu'il y a de criminel dans les
méchantes actions: de sorte qu'il n'est pas besoin de remonter
jusqu'à Dieu pour en trouver la source. Lors qu'il créa l'Homme & les
Intelligences qui sont au-dessus de l'homme, il leur donna une liberté
qui les rendait capables du bien & du mal. Mais quoique cette liberté
se puisse déterminer au mal, elle n'est pas cependant mauvaise en
elle-même. Pour ce qui est du mal physique qui est proprement ce que
nous apellons _douleur_, il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il
vient de Dieu; puis qu'il s'en sert ou à corriger l'Homme, ou à le
punir. Et bien loin que cette espéce de mal répugne à sa bonté,
on peut dire qu'il l'employe souvent par un principe d'amour pour les
hommes; de la même manière que les Médecins prescrivent aux malades
des remédes désagréables au goût, mais nécessaires pour leur
guérison.
[Note marg.: _Réfutation de l'opinion de deux premiers principes_]
IX. Il faut réfuter en passant l'opinion de ceux qui établissent deux
premiers Principes, l'un bon, & l'autre mauvais.
I. Deux Principes si oposez ne peuvent que causer du désordre, & même
une destruction entiére, bien loin de pouvoir produire quelque chose
d'aussi bien construit, & d'aussi sagement réglé, qu'est le Monde. II.
De ce qu'il y a un Ãtre bon par soi-même, il ne s'ensuit pas qu'il y
en ait un absolument & nécessairement mauvais. La malice est un défaut
qui supose une chose qui existe déjà : or l'existence est par soi-même
quelque chose de bon[L].
[Note L: De plus il ne faut pas concevoir le mal comme une chose
naturelle, mais comme la dépravation de l'état naturel des choses.
Or, comme nous l'avons prouvé, un Ãtre qui est nécessairement & par
soi-même, est parfaitement immuable: & quand il ne le seroit pas, il
est toujours évident qu'un premier Ãtre devenu mauvais, ne le seroit
pas nécessairement, puis qu'il ne le seroit pas de toute éternité.
ADD. DU TRAD.]
[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes choses. x. Preuve._]
X: S'il est vrai, comme nous l'avons établi, que Dieu a créé le
Monde, il n'est pas moins constant, qu'il le gouverne par sa Providence.
Sa bonté l'y oblige: sa science infinie & sa toute-puissance lui en
donnent les moyens: l'une lui fait connoître tout ce qui se fait & tout
ce qui se doit faire: l'autre le rend capable d'exécuter ce qu'il juge
à propos pour conduire & pour régler l'Univers. Avec un degré de
sagesse & de bonté infiniment plus petit, les hommes étendent leurs
soins sur leurs enfans, & avec quelque chose qui n'est en soi-même ni
bonté ni sagesse, mais qui en réprésenté assez bien les démarches,
les bêtes mêmes savent élever & conserver leurs petits. Il faut
rapeller ici ce que nous avons dit de certains mouvemens peu naturels,
que l'on remarque dans le Monde, mais qui servent bien mieux à sa
conservation que d'autres plus naturels, & plus simples.
[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes les choses sublunaires._]
XI. La Terre & toutes les choses sublunaires étant l'ouvrage du
Créateur, aussi bien que le Ciel, & tous les corps célestes, cette
même raison fait voir combien est mal fondée l'opinion de ceux, qui
reconnoissant une Providence, la renferment dans l'étendue des Cieux.
Il ne seroit pas même dificile de prouver, que la Terre est plus
particuliérement que le Ciel, l'objet des soins de la Providence. Le
cours des Astres est si conforme aux besoins de l'Homme, qu'on peut dire
qu'ils ont été créez pour lui. Or lequel est le plus digne des soins
de Dieu, ou la Fin, ou les moyens qui sont destinez à cette fin?
[Note marg.: _Que Dieu gouverne les natures particuliéres._]
Il n'y a pas plus de raison à prétendre, que Dieu ne conduit que les
natures universelles, & ne touche point aux Ãtres Singuliers. Est-ce
qu'il ne les connnoît pas? C'est ce que quelques-uns disent, mais si
cela est, comment se connoît-il lui-même? De plus, nous avons prouvé
que la science de Dieu est nécessairement infinie: elle s'étend donc
à tous les Ãtres particuliers. Or si Dieu les connoit tous, pourquoi
ne les gouverneroit-il pas tous? Cela paroît encore par ces fins tant
particuliéres, que générales, que nous avons découvertes dans chaque
partie du Monde. Sans toutes ces considérations, une seule raison
sufit. C'est que les natures universelles ne subsistent que dans les
Ãtres particuliers. Si donc Dieu abandonne les Ãtres particuliers, il
faut aussi qu'il abandonne le genre; s'il conserve & gouverne le
genre, il faut de nécessité qu'il conserve & gouverne les Ãtres
particuliers.
[Note marg.: _Preuve de la Providence, par la conservation des Ãtats_]
XII. La durée des Ãtats & des Empires est une preuve si forte de la
Providence Divine, que tous les Philosophes et tous les Historiens en
ont très-bien senti le poids. En général, par tout où cet ordre,
qui soumet un Ãtat à une autorité supérieure, a été reçu, il
y subsiste toujours. En particulier, on voit que certaines formes de
Gouvernement se maintiennent en quelque Païs pendant une longue
suite de siécles. Combien de temps n'a pas duré, par exemple, le
Gouvernement monarchique des Assyriens, des Egyptiens et des François.
Le Gouvernement Aristocratique des Vénitiens compte déjà plus de
douze cents ans. Il est vrai que la Politique a beaucoup contribué
à cette longue durée. Cependant, si l'on prend garde combien il y a
toûjours eu d'esprits déréglez et turbulens; à combien de
traverses un Ãtat est sujet de la part de ses Voisins, et quelle,
est l'inconstance de toutes les choses du Monde: on verra qu'il est
impossible qu'une certaine maniére de Gouvernement subsiste: si long
tems, sans une direction toute particuliére de la Providence. Cette
direction est encore plus sensible dans la maniére dont Dieu change la
forme des Empires & les ôte à de certains Peuples pour les donner Ã
d'autres. Ceux par qui il opére ces grandes Révolutions, Cyrus, par
exemple, Alexandre, César, Cingi parmi les Tartares, & Namcaa dans la
Chine, ont tous eu une enchaînure de succès, que toute la prudence
humaine n'auroit jamais pu leur procurer; ils ont tous éprouvé un
bonheur dont la grandeur surpassoit leurs désirs, & dont la durée
constante était fort éloignée du cours ordinaire des choses du
monde, dans lesquelles on ne voit que mêlange & qu'inégalité. La
ressemblance qu'ont entr'eux ces événemens mémorables, & leur
concours à une même fin, c'est-à -dire, à l'établissement d'un
Empire sur les ruïnes d'un autre, ne peuvent partir d'une cause
fortuite & aveugle. On peut faire plusieurs fois de suite un coup de dé
heureux: mais si on le fait jusqu'Ã cent fois, il n'y a personne qui ne
l'atribue d'abord à quelque adresse cachée.
[Note marg.: _3. Preuve par les miracles._]
XIII. Entre toutes les preuves qui nous convainquent d'une Providence,
il n'en est point de incontestable que les miracles & les prédictions
dont les Historiens font mention. Il est vrai qu'on en débite beaucoup
sans fondement. Mais doit-on rejetter pour cela tout ce qu'on a
là -dessus de bien atesté par des témoins oculaires, dont le
jugement & la bonne foi sont au-dessus du soupçon? Ce sont des choses
impossibles, dira-t'on; mais si Dieu peut tout & sait tout, pourquoi ne
feroit-il pas ce qu'il veut, & ne pourroit-il pas révéler ce qu'il
sait? Si l'on ajoûte que ces actions miraculeuses violent les loix de
la Nature; je demanderai pourquoi Dieu, étant l'auteur de ces loix,
il n'en seroit pas le maître; & s'il s'y est tellement lié, qu'il ne
puisse jamais se dispenser de les suivre? Si l'on dit que ces choses
extraordinaires peuvent avoir été produites par des Esprits
inférieurs à Dieu, j'y consens: mais j'en conclus qu'à plus forte
raison Dieu les pouvoit produire lui-même: outre que, comme dans un
Royaume bien réglé il ne se fait rien d'extraordinaire que sous le
bon plaisir de celui qui le gouverne, il faut nécessairement que ces
Esprits, Ã qui on veut faire honneur de ces grandes choses, ne les
ayant faites que par l'ordre ou par la permission de leur Maître.
[Note marg.: _En particulier par les miracles de Moyse & de Josué, que
l'on prouve I. par la durée de la Religion Judaïque._]
XIV. Que l'on chicane tant qu'on voudra sur la certitude des histoires
qui nous parlent d'événemens surnaturels & miraculeux; l'Histoire de
la Religion Judaïque, & des merveilles qui lui servent de fondement,
est au-dessus de toute exception. Cette Religion[5], quoique privée
depuis long tems de tous apuis humains; quoi qu'en bute à la raillerie
& aux mépris de toutes les Nations, a subsisté jusqu'à présent dans
tous les endroits du du Monde où elle s'est répandue. Toutes les
autres Religions, si vous en exceptez la Chrétienne, qui n'est autre
que la Religion Judaïque amenée à sa perfection, sont tombées du
même coup qui a renversé les Empires, dont la puissance leur servoit
d'apui. C'est ce qui est arrivé à toutes les diférentes branches de
l'ancien Paganisme. Et si le Mahométisme se maintient encore, ce n'est
qu'à la faveur de l'Autorité souveraine. Si l'on recherche la cause
de cette impression profonde & inefaçable, que la Religion Judaïque
a faite dans le coeur de ceux qui la professent, on n'en trouvera pas
d'autre qu'une Tradition certaine & constante, qui leur a apris de
génération en génération les miracles que leurs premiers pères
virent faire à Moyse & à Josué à leur sortie d'Ãgypte, & à leur
entrée dans le Païs de Canaan. Sans cela, il n'est pas concevable
qu'un Peuple qui a toujours eu un grand fonds d'obstination, & un
extrême penchant à la désobéïssance, eût voulu se charger d'une
loi qui l'acabloit par une multitude rebutante de Cérémonies & de
Rites. Sur-tout[6], la Circoncision est quelque chose de si douloureux,
& qui leur atiroit de si cruelles railleries de la part des Ãtrangers,
qu'il n'est pas croyable qu'entre tant de cérémonies que l'esprit
peut inventer, des hommes sages eussent pris celle-ci pour en faire le
symbole de leur Religion, s'ils n'avoient été convaincus que c'étoit
Dieu qui leur en ordonnoit la pratique.
[Note 5: _Cette Religion.... subsiste encore aujourd'hui_. Joséphe dans
son premier livre contre Appion nous a conservé un passage d'Hécatée,
où cet Auteur parlant des Juifs qui étoient avant Alexandre, dit,
«qu'ils étoient si atachez à leurs loix & à leurs coutumes, que ni
le mépris outrageant que leurs Voisins faisoient d'eux, ni les mauvais
traitemens des Rois de Perse & de leurs Satrapes, ni même les derniers
suplices, ne les pouvoient obliger à y renoncer. Un autre passage du
même Hécatée porte que _du temps d'Alexandre, des Soldats Juifs
refusèrent constamment d'aider à rebâtir le temple de Bélus._
Joséphe dans la Réponse à Appion, liv. 2. conclut de cette fermeté
des Juifs à conserver leurs loix au milieu de leurs malheurs & de leurs
dispersions & malgré les menaces & les caresses des Rois étrangers,
qu'il faloit bien qu'ils eussent été fermement persuadez de tout tems
que Dieu en étoit l'Auteur.]
[Note 6: _La Circoncision étoit quelque chose de si douloureux, & qui
leur &c._ Philon.]
[Note marg.: 2. _Par la sincérité de Moyse & par l'antiquité de ses
Livres_]
XV. Les Ãcrits de Moyse, qui nous ont conservé la mémoire de tant de
miracles, ont des caractéres de vérité extrémement vifs & sensibles.
Tous les Juifs qui ont été depuis ce grand Homme jusqu'à nous, ont
toujours cru très-sincérement, que Dieu le leur avoit envoyé pour les
conduire & pour établir leur Religion[M]. On ne lui voit ni passion
pour la gloire, ni desir d'établir sa Maison. S'il fait des fautes, il
veut bien les publier; s'il jouït de l'autorité suprême, c'est parce
qu'il étoit seul capable de la manier. Mais d'ailleurs il ne travaille
point à l'afermir dans sa famille, qu'il s'est contenté de confondre
dans la foule des Lévites. Il laisse à d'autres l'honneur du Sacerdoce
dont il auroit pu s'emparer. On ne remarque dans ses discours, ni
cet artifice, ni ces maniéres flateuses & insinuantes, qui sont les
couleurs ordinaires du mensonge; mais une simplicité inimitable, & une
proportion merveilleuse avec les choses dont il parle. Joignez Ã
cela qu'aucun autre livre ne peut disputer aux siens l'avantage de
l'antiquité. Les Grecs mêmes, de qui les autres Peuples ont tiré
ce qu'ils ont d'érudition, avouent qu'ils ont reçu d'ailleurs[7]
l'invention de l'écriture. Et il est certain que le nom de leurs
lettres, leur rang, & la figure qu'elles eurent dans les commencemens;
ne sont autres que le nom, le rang, & la figure des lettres Syriaques &
Hébraïques.[8] Les loix mêmes les plus anciennes des Athéniens,
sur lesquelles celles des Romains furent ensuite formées, viennent
manifestement des loix de Moyse.
[Note M: Mais comment eût-il obtenu créance dans l'esprit des premiers
Israëlites, si Dieu n'eût véritablement signalé sa Mission par tous
ces prodiges qu'il a laissez par écrit? Certes il n'étoit pas possible
qu'il jouât tout un grand Peuple. Mais quand il l'eût pu, il ne
l'auroit pas fait. On le voit très-éloigné de tout ce qui peut porter
un homme à la fourbe & à l'imposture. ADD. DU TRAD.]
[Note 7: _L'invention de l'Ãcriture_, Hérodote dans sa Terpsichore dit
que «les Ioniens ayant apris des «Phéniciens l'usage des lettres,
l'avoient retenu, quoi qu'avec quelques changemens; que c'est à cause
de cela que les lettres Gréques sont nommées Phéniciennes.» En éfet
Timon & Plutarque les apellent ainsi. Ce dernier dit aussi qu'_Alpha_
signifie _un boeuf_ dans la langue Phénicienne, ce qui est vrai.
Eupoléme dans son livre des Rois de Judée, dit «que Moyse a été
le premier de tous les Sages, & que ce fut lui qui enseigna aux Juifs
l'invention des lettres, laquelle passa ensuite de ce peuple aux
Phéniciens»; & il est vrai que le plus ancien Hébreu étoit le même
ou presque le même que le Phénicien. _Il prononçoit_, dit Lucien,
_certains mots inconnus tels que seroient des mots Hébreux ou
Phéniciens_. Chérilus dans les Vers qu'il a fait des Solymes[N] dont
il posoit la demeure auprès d'un lac, qui est à ce que je crois le lac
Asphaltite ou la mer morte, dit qu'ils parloient Phénicien. Cela se
recueille aussi de cette scéne de Plaute qui est en langue Punique. Non
seulement la langue des anciens Israëlites étoit la même que celle
des Phéniciens, mais ils se servoient aussi des mêmes lettres, comme
l'ont prouvé Joseph Sealiger, & Gérard Vossius.]
[Note N: Rochart Liv. I. _des Colonies des Phéniciens_, Ch. 6. fait
voir que Josephe s'est trompé; & que ces Solymes dont Chérilus
parle ne sont pas un peuple de Judée; mais de l'Asie Mineure dans le
voisinage de la Lycie.]
[Note 8: _Les lois mêmes les plus anciennes des Athéniens_ &c. Telle
est la loi touchant _le voleur de nuit_, & celle qui ordonnoit _qu'un
homme venant à mourir sans enfans, son plus proche parent épouseroit
sa veuve_. Sopater, Térence, & Donat, font voir que c'étoit là une
loi des Athéniens. Ces Peuples avoient aussi pris de la fête des
Tabernacles la coutume de porter des rameaux dans une de leurs
solemnitez. A l'imitation du souverain Sacrificateur des Juifs, leur
Pontife étoit obligé par les loix d'épouser une fille vierge &
citoyenne. Enfin la loi qui ordonnoit parmi eux _que lorsque deux ou
plusieurs soeurs viendroient à mourir sans enfans ou sans frères,
les parens du côté du père seroient héritiers_, venoit aussi des
Hébreux.]
[Note marg.: _3. Par les témoignages des Auteurs étrangers._]
XVI. Outre cela, on trouve dans les Ãcrits de plusieurs Auteurs
Païens, beaucoup de choses conformes à celles que Moyse nous aprend,
& qui ne pouvant être regardées que comme les restes d'une Tradition
très-ancienne & très-universelle, sont fort propres à confirmer ce
que cet Auteur a écrit. Ce qu'il nous dit de l'origine du Monde se
trouve en substance, quoi qu'un peu déguisé,[9] dans les plus vieilles
histoires des Phéniciens, que[P] Sanchionation avoit compilées, &
que[g] Philon de Biblos a traduites.[10] On en voyoit aussi quelques
traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes & de Strabon;[11]
& parmi les Ãgyptiens, selon le témoignage de Laërce & de Diodore de
Sicile. Entre les Grecs,[h] Linus,[12] Hésiode[i], & beaucoup d'autres,
ont parlé du Chaos, que quelques-uns ont réprésenté comme un grand
oeuf[R]. Ils n'ont pas ignoré non plus, [Note marg. A: C'est une
province d'Ãgypte.] ni la création des animaux, ni celle de l'Homme;
ils ont su qu'il a été formé à l'image de Dieu, & qu'il reçut de
son Créateur l'empire sur les animaux.[13] Ovide, qui avoit pris tout
cela des Grecs, l'énonce dans ses Métamorphoses d'une maniére
fort aprochante des expressions de Moyse.[14] Ãpicharme[j] & les
Platoniciens ont dit, que toutes choses avoient été faites par la
parole de Dieu. C'est ce qu'on voit aussi dans l'ancien Auteur des[15]
Vers ausquels on a donné le nom d'Orphiques [Note marg.: δÏÏημα.
και ÏÏημα.] non qu'ils fussent d'Orphée, mais parce qu'ils en
contenoient les leçons & la doctrine. La lumiére du Soleil,[16] selon
Empédocle[k], ne vient pas originairement de lui: il n'en est que le
dépositaire, ou, comme a parlé un des Docteurs de l'ancienne Eglise,
le _réceptacle_ & le _véhicule_.[l] Aratus & Catulle[m] ont placé
au-dessus des Astres le séjour de la Divinité,[n] Homére y a conçu
une lumiére éternelle. Thalés[o], instruit dans la discipline des
Phéniciens, de qui il étoit descendu, a enseigné que Dieu est le plus
ancien de tous les Ãtres comme n'ayant été produit par aucun autre,
que le Monde n'est si Beau que parce qu'il est l'ouvrage de Dieu, & que
les ténèbres ont précédé la lumiére. Ce dernier point, qui se
trouve aussi[17] dans les vers Orphiques, & dans Hésiode, nous aprend
pourquoi[18] plusieurs Nations, qui retenoient inviolablement les
vieilles coutumes, mesuroient plutôt le tems par les nuits que par les
jours. Anaxagore a reconnu que toutes les parties du Monde ont été
arrangées par une Intelligence suprême.[19] Aratus dit que les Etoiles
ont été créées de Dieu.[20] Virgile marchant sur les traces des
Philosophes Grecs, parle d'un Esprit universel répandu dans tout
l'Univers, & qui est le Principe de la vie & du mouvement[21]. Hésiode,
Homére,[22] & Callimaque, ont assuré que l'Homme avoit été formé
de boue.[23] Maxime de Tyr avance que toutes les Nations s'accordent Ã
reconnoître un seul Dieu auteur & maître du Monde. On peut dire aussi
qu'elles ne se sont pas moins rencontrées, à reconnoître dans un
septième jour quelque chose de plus que dans les autres: ce qui est un
monument très-sensible de la création du Monde en six jours. Pour les
Hébreux, cela est clair. A l'égard des Grecs, & des Latins,[24] nous
l'aprenons de Joseph, de Philon, de Tibulle, de Clément Alexandrin,
& de Lucien. Selon le raport de Philostrate de[25] Dion Cassius, & de
Justin Martyr, les Indiens & les Celtes, anciens Peuples de l'Allemagne,
de la Bretagne & de la Gaule, ont divisé le tems en semaines: ce qui
prouve qu'ils conservoient la mémoire du repos qui suivit la Création.
Et cela paroît aussi par les noms que ces peuples donnoient aux jours
de la semaine.
[Note 9: _Dans les plus vieilles histoires des Phéniciens que
Sanchoniaton avoit compilées & que Philon de Biblos a traduites_. Voici
un fragment de cet ancien Auteur qu'Eusebe a garanti de l'oubli en
le citant dans sa Préparation Ãvangélique liv. 1. ch. 10. «La
Théologie des Phéniciens établit pour premier principe du Monde _un
air ténébreux & spiritueux ou un soufle, un vent d'un air ténébreux
& un Chaos_ envelopé d'obscurité: Que ces deux principes occupoient un
espace infini, & que pendant un fort long tems, il ne furent séparez
par aucune borne: mais qu'enfin _l'Esprit_ étant devenu amoureux de ces
principes qui lui apartenoient, il s'étoit mêlé avec eux: Que cette
conjonction avoit été apellée _desir_ ou _amour_: Que ce fut de
là que naquirent toutes choses: Que pour l'Esprit il étoit sans
commencement, & n'avoit été produit par aucune cause: Que la premiére
chose qui provint de son union avec ces principes, fut _Mot_, par où
quelques-uns entendent du limon, d'autres une putréfaction qui naît
d'un mélange d'eau avec quelque autre substance: Que ce _Mot_ avoit
été la semence de toutes les Créatures, & la matiére dont elles ont
été formées...... Que les Astres étoient dans ce limon comme dans un
oeuf, & que ce limon qui renfermoit le Soleil, la Lune, les Ãtoiles, &
[O]les grans Astres, fut ensuite illuminé. Tout le Monde voit le raport
qu'a cette doctrine avec celle de Moyse. Dans l'une & dans l'autre on
voit, I. une matiére informe & ténébreuse que Moyse appelle ת×××
_Tehom_, _abîme_ ת×× & ××× _Tohou_ & _Bohou_, _terre sans forme &
vuide; eaux_ & que Sanchoniaton nomme _Chaos_, avant qu'elle ait reçu
du mouvement, & _Mot_, après qu'elle en eut reçu. On y voit, II.
_l'Esprit_, auteur du mouvement, & qui tire de cette matiére tous les
Ãtres qui devoient composer l'Univers. III. On y voit même son action
représentée par une même image, qui est celle d'une colombe qui couve
un oeuf: car c'est là la force du mot ×ר×פת _Merachépheth_, que
nous avons traduit, _se mouvoir_, comme l'a remarqué le Rabbin Salomon
Jarchi. Or Sanchoniaton dit que les Astres étoient dans le limon comme
dans un oeuf. C'est à cela que se raportent les passages suivans.
Macrobe Saturnal. liv. 7. ch. 16. dit qu'un oeuf est un bel emblême du
Monde. Les Vers Orphiques enseignent que le principe de la génération
de toutes choses a été _un oeuf_, & dans Arnobe les Dieux Syriens, qui
ne sont autre chose que les Astres, sont dits _être nez d'oeufs_. IV.
Enfin on voit dans l'Auteur Phénicien aussi bien que dans Moyse, que la
lumiére a précédé le Soleil. Dans la suite de ce fragment, il est
parlé de βάαν _Bâan_ & de κολÏία _Kolpia_. Le premier est le
×××, _Bohou_ que nous avons traduit, _vuide_; le second, par lequel
Sanchoniaton entend le vent, est visiblement ××פ×× _Kol pi jah_,
_la voix de la bouche de Dieu_. Zenon qui étoit de Cittium, ville
de Cypre & Colonie des Phéniciens, disoit, au raport du Scholiaste
d'Apollonius, «que ce Chaos dont a parlé Hésiode, étoit de l'eau; &
que cette eau venant à s'abaisser, il s'étoit produit une espéce de
limon lequel s'épaississant devint ce que nous apellons la terre».
Numénius, allégué par Porphyre, cite expressément Moyse, dans ces
paroles, _le Prophète a dit que l'Esprit de Dieu_ ÎνεÏÎÏεÏο,
_étoit porté sur les eaux_. La séparation de la terre & des eaux se
trouve aussi dans Phérécydes, qui l'avoit apris des Syriens, & dans
Anaximander, qui dit que la Mer est _un reste de l'humidité originelle
de l'Univers_. Linus & Anaxagore ont enseigné _qu'au commencement tout
étoit mêlé et confus, mais que l'Esprit a tout arrangé_. Ce qu'ils
tiroient des Phéniciens, qui dès la premiére Antiquité ont eu
commerce avec les Grecs. Linus même étoit Phénicien d'origine.
Orphée, qui a puisé des mêmes sources, dit dans un passage cité par
Athénagore, que _le limon a été fait d'eau_. Outre cela, il a parlé
du Chaos comme _d'un grand oeuf, qui venant à se crever, s'est partagé
en deux parties qui sont le ciel & la terre_. On trouve aussi dans un
passage de cet ancien Auteur, cité par Timothée le Chronologue, _& les
premiéres ténèbres, & la premiére illumination de l'Univers_.]
[Note O: Après avoir nommé le Soleil, la Lune & les Ãtoiles
qu'entend-il par les grans Astres? Peut-être les Ãtoiles de la
premiére grandeur.]
[Note P: Sanchoniaton de Betyte est le plus ancien & le plus fameux des
Historiens Phéniciens. Suidas assure qu'il a vécu quelque tems après
la guerre de Troye: & s'il est vrai que son ouvrage ait été adressé
à Abibal Roi de Phénicie, pére d'Hiram, allié de Salomon, il faut
qu'il ait vécu du tems de David. M. de Saint Jore (Richard Simon)
_Bibliot. Crit. t. I._ dit qu'il paroît que l'histoire attribuée Ã
Sanchoniaton a été supposée, vers le tems de Porphyre, en faveur du
Paganisme. Voyez ce qu'il dit _p. 131. & suiv._ TRAD. DE PAR.]
[Note g: Philon _de Biblos_, qui avoit traduit son ouvrage de Phénicien
en Hébreu, étoit un Grammairien qui vivoit, dit-on, sous l'Empereur
Adrien; nous n'avons plus l'original ni la traduction. Voyez-en des
fragmens dans Euseb. _Prep. Ev. Le même._]
[Note 10: _On en voyoit quelques traces parmi les Indiens, au raport de
Mégasthénes._ Voici le passage, tiré du liv. 15. de Strabon. «Les
indiens ont en beaucoup de choses les mêmes opinions que les Grecs. Ils
croyent, par ex. que le Monde a eu un commencement, & qu'il doit finir
un jour: que Dieu qui en est l'auteur, & qui le gouverne, se trouve dans
toutes ses parties: que toutes choses ont chacune en particulier des
principes diférens; mais que le principe général dont tout le Monde
a été formé, c'est l'eau.» On voit aussi dans Clément Alexandrin,
liv. I. des Stromates un passage de Mégasthénes, qui témoigne que
les Brachmanes, Philosophes Indiens, ont cru ce que les plus anciennes
traditions enseignent touchant la Nature.]
[Note 11: _ Et parmi les Ãgyptiens._ Laërce dans sa préface; «Ils
tiennent (_ce sont les Ãgyptiens_) que le Monde dans sa naissance a
été[Q] une masse confuse: que les Ãlémens ont été tirez de cette
masse par voye de séparation: que les animaux en ont été formez.. que
le Monde périra, de même qu'il a commencé d'être.»]
[Note Q: Voici comme Diodore de Sicile explique leur opinion. «Ils
disent que lors que l'Univers commença d'exister, le Ciel & la Terre
n'avoient qu'une même face, & étoient mêlez l'un avec l'autre:
Qu'ensuite l'air ayant reçu un mouvement perpétuel, ce qu'il y avoit
de parties de feu s'élévérent au-dessus des autres, pour composer
les Astres: & les parties bourbeuses & épaisses s'affaissérent &
s'amassérent dans un même lieu, avec les parties humides: Que les unes
& les autres ayant aussi reçu un mouvement continuel, les plus
humides s'étoient séparées des plus grossiéres & des plus solides;
celles-là pour composer la Mer, & celles-ci, la Terre: Que la Terre
qui étoit d'abord fort molle, s'épaissit peu à peu par la chaleur du
Soleil: Que sa surface ayant commencé à fermenter par cette chaleur,
il s'y étoit formé de petites élevures qui contenoient une certaine
pourriture, environnée d'une espéce de membrane ou de peau fort
déliée; ce qui arrive encore aujourd'hui dans des lieux humides &
marécageux, lors que le Soleil vient à les échaufer tout d'un coup.
Que cette petite pourriture étant devenue un Fétus, ou une ébauche
d'animal, tous ces Fétus tirérent leur nourriture d'un brouillard qui
de nuit se répandoit autour d'eux, & que de jour la chaleur du Soleil
leur donnoit une juste consistence: Qu'ayant aquis toutes leurs parties
dans une forme convenable, & le Soleil ayant brulé & dissipé ces peaux
où ils étoient enfermez, toutes les espéces d'animaux vinrent enfin
à paroître: Que ceux qui avoient eu en partage plus de degrez de
chaleur, s'élevérent dans l'air, les plus terrestres demeurérent sur
la Terre, & les plus humides eurent l'eau pour leur demeure: Que la
Terre se durcissant tous les jours de plus en plus par la chaleur &
par les vents, étoit devenue incapable de produire les animaux de la
maniére qui vient d'être décrite; & qu'à cette voye de génération
succéda celle que nous voyons aujourd'hui..... Qu'il ne faut pas être
surpris de cette force que la Terre a eu de produire les animaux: Qu'on
en voit un exemple dans la [A]Thébaïde, où dans le tems que le Nil
est le plus débordé, le Soleil échaufant tout d'un coup la terre qui
a été humectée & détrempée par ce debordement, il s'engendre sur sa
surface une pourriture, de laquelle naît une multitude incroyable de
rats & de souris: Qu'Ã plus forte raison cela a pu arriver dans le
commencement, puis qu'alors la Terre, qui étoit plus molle, & l'air
qui avoit une autre température, étoient dans une disposition plus
prochaine à produire des animaux». Macrobe, Saturnal. liv. VII.
raporte en abrégé cet article de la Théol. Ãgyptienne touchant la
génération des animaux. Tout cela, si vous y joignez _l'Esprit,_
ressemble assez à la doctrine de Moyse, & à la Tradition des
Phéniciens. La plûpart des Philosophes Grecs ne regardant qu'à la
matiére, n'ont point parlé de la cause qui lui a donné le mouvement
& la forme. Aristote, qui a senti ce défaut l'a prétendu éviter en
disant qu'il faloit, outre la matiére, concevoir une cause qui ait agi
sur elle, & que cette cause est la _Nature_. Mais Thalès, Anaxagore,
& Platon ont mieux rencontré lors qu'ils ont dit que cette cause est
ÎαÏ, c'est-à -dire une _Intelligence, un Esprit_.]
[Note h: Linus étoit un Poëte Grec qui vivoit avant Homere, selon
quelques-uns: on le fait inventeur des rithmes & des airs; il ne nous
reste rien de lui. TRAD. DE PAR.]
[Note 12: _Hésiode & beaucoup d'autres_. Ces autres sont l'Auteur
de certains Hymnes, & du Poëme des Argonautes, que l'on a cru être
Orphée; Ãpicharme, le plus ancien des Poëtes Comiques,& Aristophane,
dans la Comédie qui a pour titre, _les oiseaux_, & dont Lucien & Suidas
nous ont conservé le passage qui fait à ce sujet. Dans tous ces
Auteurs on voit un _Chaos_, matiére informe, & principe de toutes
choses: une cause qui agit sur ce Chaos, qu'ils apellent _Amour_, & qui
séparant toutes les diférentes parties du Chaos, a produit le Ciel, la
Terre, la Mer, les Hommes &c. Sur quoi il faut remarquer I. qu'Hésiode
étant né proche de Thèbes, ville qui a été bâtie par Cadmus
Phénicien, il en a pu tirer ce qu'il dit là -dessus, & qui est si
conforme à ce que nous venons de voir de la tradition des Phéniciens.
II. Que les Phéniciens ayant eu de tout tems commerce avec les Ioniens,
qui ont été les premiers habitans de l'Attique, ont pu leur porter la
connoissance de leurs dogmes, aussi bien que leurs marchandises.]
[Note i: Hesiode autre Poëte, né a Ascre en Beocie, que quelques-uns
mettent avant Homere, & d'autres plus probablement un siécle après
ou environ. Les ouvrages qui nous restent de lui sont simples pour
le stile, mais grands pour les pensées morales. Sa Theogonie ou
Génération des Dieux est la Théologie des Païens. Son ouvrage
intitulé les Oeuvres & les Jours, est plein de belles pensées. TRAD.
DE PAR.]
[Note R: Aparemment à cause de la métaphore que Moyse employe pour
réprésenter l'action de l'esprit de Dieu, & qu'il tire de l'action
d'une poule qui fait éclorre ses oeufs en les couvant. ADD. DU TRAD.]
[Note 13: _Ovide.... l'énonce dans ses Métamorphoses_ &c. Le passage
est très-beau, Grotius l'a raporté tout entier. Comme il est un peu
long, je n'en donnerai qu'un abrégé. Ovide, après avoir décrit le
Chaos d'une maniére fort ingénieuse, représente le partage que Dieu
fait de toutes ses parties confuses & mêlées. Il dit qu'il en tira
les Ãlémens, à chacun desquels il marqua sa place: Qu'il arrondit la
Terre, l'environna de Mers, & qu'il la coupa de riviéres, & de lacs:
Qu'il étendit les campagnes, abaissa les valons, éleva les montagnes,
& orna les bois de feuillage. Il parle ensuite des cinq Zones &
célestes & terrestres, des brouillards, des nues, des orages, dont il
dit que Dieu établit le siége dans les airs, ou il assigna de même Ã
chacun des vents leur quartier. Plus haut il nous fait voir l'_Ãther_,
ou l'air pur, & dégagé de parties terrestres; & plus haut encore le
Ciel & les Astres, qu'il représente, aussi bien que les Dieux, comme
les habitans du Ciel. Il parle en général des diférentes espéces
d'animaux, & de leurs demeures. «Il leur manquoit un Maître,
ajoûte-t-il; l'Homme naquit pour posséder ce beau rang. Japétus
mêlant avec de l'eau le limon tout nouvellement séparé de l'_Ãther_,
le forma à l'image des Dieux maîtres & directeurs de tout l'Univers.
Et au lieu que les autres animaux sont panchez vers la terre, il donna
à l'Homme une tête droite, élevée, & capable de porter les yeux vers
le Ciel.» Eurysus Pythagoricien dit «que celui qui a formé l'Homme
étant souverainement bon & bien faisant, a bien voulu se prendre
lui-même pour patron de cet ouvrage.» Horace, Virgile, & Juvénal ont
représenté nôtre ame comme descendue du Ciel, & faisant même partie
des Ãtres célestes. Cicéron, & Hipparchus cité par Pline liv. II.
ont donné à l'ame une espéce de parentage avec les Ãtoiles.]
[Note 14: _Ãpicharme_ &c. _La Raison des hommes_, dit ce Poëte, _est
née de la Raison de Dieu_. Amélius Platonicien cité par Eusébe
Prépar. lib. XI. «Cette Raison par qui subsistent toutes les choses
qui ont été faites, est assurément cette _Parole_ dont un certain
Auteur Barbare dit, qu'elle étoit avec Dieu quand il créoit le Monde,
& même avant qu'il le créât: que tout a été fait par elle: & que
tout Ãtre vivant & animé, vit & subsiste par elle.» Cet Auteur
Barbare est S. Jean, qui vivoit un peu avant ce Philosophe. Chalcidius,
dans son commentaire sur le Timée de Platon, parlant de Moyse: «Il
est clair, _dit-il_, qu'il jugeoit bien que la Sagesse divine avoit
présidé à la creation du Ciel & de la Terre, & qu'en un mot elle est
le premier Principe de tout l'Univers.» Zénon & ses Sectateurs ont
aussi le même dogme. _Tertull._ contre les Gent.]
[Note j: Ãpicharme de Sicile, Poëte comique & Philosophe, que
quelques-uns font inventeur de la Comédie: il avoit écrit sur la
Nature & sur la Medecine, ces ouvrages sont perdus. TRAD. DE PAR.]
[Note 15: _Les vers Orphiques_. «J'en prens à témoin cette premiére
parole que le Pére de l'Univers prononça lors que par ses ordres il
fonda le Monde entier.» Et ailleurs, «Tourne tous tes regards, &
dirige tous les mouvemens de ton coeur vers la Raison divine. Jette les
yeux sur le Créateur du Monde. Lui seul est éternel, lui seul a créé
toutes choses; lui seul présent à toutes les parties de la vaste
machine du Monde, les agite & les remue. Aucun homme ne le voit,& il
voit seul tous les hommes». Ces deux passages se trouvent dans Justin
Martyr, liv. de la Monarchie, dans Clément Alexandrin, Stromat. liv. v.
& dans Eusébe, Prépar. Evang. liv. XIII.]
[Note 16: _Selon Empédocle_. «Ce Philosophe disoit que la premiére
chose qui fut séparée du Chaos, fut _l'Ãther: Qu'ensuite le Feu en
fut tiré, & enfin la Terre: Que la Terre étant venue à se resserrer
par l'impétuosité même du mouvement de ses parties, l'Eau en étoit
sortie, comme par bouillons: Que l'Air s'étoit dégagé de dedans l'eau
à -peu-près comme les exhalaisons sortent de la terre: Que pour ce qui
est de _l'Ãther_, & du Feu, le premier avoit produit le Ciel, & le
second, le soleil.» Plut. liv. 2. ch. 6. Il disoit aussi _qu'il y
avoit deux Soleils, l'un, original, & l'autre qui a été formé sur le
premier, & c'est celui que nous voyons_.]
[Note k: Empedocle d'Agrigente, disciple de Pythagore & de Parménide,
avoit écrit sur la Physique, & une Relation de l'expedition de Xerxès.
TRAD. DE. PAR.]
[Note l: Aratus, c'est ce Poëte Grec dont Cicéron encore jeune, avoit
traduit les Phenomenes. TRAD. DE. PAR.]
[Note m: Catulle Poëte Latin, de Vérone, mort à Rome à l'âge de 30.
ans, 44. ans avant J.C. _Le même_]
[Note n: Homere le meilleur des Poëtes Grecs, & le desespoir de tous
ceux qui voudraient l'imiter, vivoit, Ã ce que l'on croit, plus de
900. ans avant J. C. Il y en a qui le font contemporain de Salomon. _Le
même_.]
[Note o: C'est le premier de ceux qu'on nomma les sept Sages de la
Grèce. Il naquit vers l'an 115. de Rome, & mourut vers l'an 209. âgé
de 92. ans; étant jeune sa mere, dit-on, le pressa de se marier: il
répondit, _il n'est pas encore tems_; sollicité de nouveau dans un
âge avancé, il dit, _il n'est plus temps_. Le même.]
[Note 17: _Dans les vers Orphiques_ &c. _Je chanterai la Nuit, Mere des
Dieux & des hommes_.]
[Note 18: _Plusieurs Nations qui retenoient &c._ Nicolas de Damas le dit
des[S] Numides: Tacite, des Anciens Allemans: César, des Gaulois: &
Pline, des [T]Druïdes, en particulier: Aulu-Gelle des Athéniens. Les
Bohémiens & les Polonois ont encore aujourd'hui cette coutume.]
[Note S: Anciens peuples d'Afrique.]
[Note T: Prêtres & Philosophes des Gaules.]
[Note 19: _Aratus dit que les Etoiles &c._ «Commençons par Jupiter,
& ne nous lassons jamais de parler de lui. Toutes les parties du Monde
ressentent les éfets de sa présence. Nous jouissons même de lui, _&
c'est de lui que nous tirons nôtre origine_. C'est aussi lui qui a
ataché les Astres au Ciel dans l'ordre où nous les y voyons, afin
qu'ils nous montrassent en quelle saison chaque chose se doit faire, &
que tout naquît selon de certaines loix.» Ces mots, _& c'est de lui
que nous tirons nôtre origine_, ont été citez pat St. Paul Act. XVII.
28. Chalcidius, dans son Comment. sur le Timée de Platon. «L'opinion
des Hébreux s'acorde avec ce que je viens de dire. Ils enseignent que
Dieu qui a arrangé & orné l'Univers, a donné charge au Soleil de
dominer sur le jour, & Ã la Lune, d'avoir soin de la nuit: qu'il a
établi les Etoiles pour déterminer les tems, pour marquer les années,
& pour faire connoître d'avance la fertilité ou la stérilité de la
terre.»]
[Note 20: _Virgile parle d'un Esprit &c_. Georgiques liv. IV.
«Quelques-uns faisant réflexion sur cette adresse & sur cette prudence
qui paroissent par tant de marques dans les mouches à miel, ont dit
qu'il y avoit en elles une portion de l'Intelligence divine: qu'en
éfet, Dieu est comme répandu dans toutes les parties de la Terre & de
la Mer, aussi bien que dans les Cieux; & que c'est de lui que l'homme &
tous les animaux puisent en naissant cet Esprit subtil & délié qui les
anime.»]
[Note 21: _Hésiode_. _Il commanda à Vulcain_, dit ce Poëte, _de
mêler de l'eau avec de la terre, & de donner à ce composé une voix
humaine_. Euripide. «Souffrez que les morts rentrent dans le sein de la
Terre. Chaque chose retourne à la source dont elle est sortie. L'Esprit
retourne au Ciel, & le corps rentre dans la Terre. Ce dernier ne nous
est pas donné en possession perpétuelle: il ne nous est que prêté.
Et si, peu après, la Terre le reprend, elle ne reprend que ce qui lui
apartient, puis que c'est elle qui l'a nourri.» Tout cela a un raport
évident avec Gen. III. 9. & Eccles. XII. 7.]
[Note 22: _Et Callimaque_. Il appelle l'Homme, _la boue de Prométhée_.
Démocrite, Ãpicure, Juvénal, & Martial, ont aussi parlé de cette
boue dont l'homme a été formé.]
[Note 23: _Maxime de Tyr_. &c. Dissertat. I. Au milieu de tant
d'opinions diférentes, qui se combattent les unes les autres, on en
voit une constante & universelle; que Dieu est & le Roi & le Pére
de toutes choses; qu'il y a plusieurs Dieux, qui sont fils du Dieu
souverain, & qui ont part à la conduite de l'Univers. Le Grec,
le Barbare; ceux qui habitent près de la mer, & ceux qui en sont
éloignez, le Sage & l'Idiot, parlent tous là -dessus le même langage.
Antisthéne, Sophocle, & Varron, reconnoissent aussi un seul Dieu
souverain.]
[Note 24: _Nous l'aprenons de Joséphe, de Philon_ &c. Jos. Rép. Ã
Appion, liv. II. dit _qu'il n'y a aucune ville, soit Gréque soit
Barbare, où ne soit parvenue la coutume de célébrer le septième
jour, de même que le font les Juifs_. Philon. _Le septième jour est
un jour de fête, non pour une seule ville, ou pour un seul païs, mais
pour tous les peuples du monde._ Clément Alexandrin cite là -dessus
Hésiode, Homére, & Callimaque.]
[Note 25: _Dion Cassius._ Il témoigne «que la coutume de compter le
tems par une révolution, de sept jours est venue des Egyptiens, & que
d'eux elle s'est répandue parmi tous les autres Peuples.»]
Les Egyptiens tenoient que la vie des premiers hommes avoit été d'une
grande simplicité,[26] & que l'usage des vétemens leur étoit inconnu.
L'âge d'or si vanté par les Poëtes, & que Strabon témoigne[27] avoir
été connu des Indiens, n'est autre chose que cet heureux tems qui a
précédé la chûte du premier homme.[p] Maimonides remarque que[28]
l'histoire d'Adam, d'Eve, de l'Arbre, & du Serpent, faisoit de son tems
un des articles de la Tradition des Indiens Idolâtres, des habitans du
Pegu, & des Calaminsames. Ferdinand de Mendès, & quelques autres de ce
siécle, raportent que le nom d'Adam n'est pas inconnu aux Brachmanes:
& que les Siamois comptent aujourd'hui[29] six mille ans, depuis la
création du Monde. La longue vie des Patriarches se trouve dans
l'histoire que[q] Bérose[30] a faite de la Chaldée, dans celle
d'Ãgypte par Manéthon[r], dans celle des Phéniciens composée par
Hirom[s], & enfin dans l'Histoire Grecque d'Hestiæus, d'Hécatée,
d'Hellanicus, & dans les Poësies d'Hesiode. Ce qui peut rendre cette
vérité moins incroyable, c'est que des Auteurs de plusieurs païs,
entre autres[t] Pausanias[31] Philostrate[u] & Pline raportent qu'en
quelques sépulcres on a trouvé des corps[Y] d'une grandeur beaucoup au
dessus de l'ordinaire.[32] Catulle, & avant lui plusieurs Auteurs Grecs,
disent qu'avant que la corruption du genre humain fût montée Ã
l'excès, Dieu[33] & les Intelligences par lesquelles il exécute
ses ordres, n'ayant pas encore rompu tout commerce avec les hommes,
communiquoient quelquefois avec eux par des aparitions. La vie brutale
des Géans raportée par Moyse se lit aussi[34] dans presque tous les
Auteurs Grecs, & dans quelques Auteurs Latins.
[Note 26: _Et que l'usage des vêtements_ &c. Diodore de Sic. raportant
l'opinion des Egyptiens sur cela, dit[U] «que les premiers hommes
menoient une vie fort incommode & fort dure, parce qu'on n'avoit encore
inventé aucune des choses utiles à la vie: qu'ils n'avoient ni habits,
ni maisons, ni feu & que leur manger étoit très-grossier. Dicéarque,
Philosophe Péripatéticien, cité par Varron & par Porphyre, dit «que
les premiers hommes étant bien plus près des Dieux que nous étoient
d'un très-bon naturel», et vivoient dans l'innocence; & que de là est
venu le nom d'âge d'or, qu'on a donné aux premiers siècles.]
[Note U: Ce témoignage joint à celui qui suit forme une description
assez bizarre des premiers hommes, l'un les réprésente menant une
vie fort misérable, & l'autre, fort sainte. Ainsi il pourroit sembler
qu'ils ne sont pas au but de l'Auteur. Ils y sont pourtant, aujourd'hui;
que le lait, le vin & le miel couloient de source de même que l'eau:
mais que cette délicieuse abondance ayant rendu les hommes fiers &
insolens, Dieu qui ne le put souffrir leur ôta tous ces biens, &
établit un autre genre de vie, pénible & laborieux.»]
[Note 27: _Avoir été connu des Indiens._ Strabon, liv. xv. fait dire
à Calanus l'Indien, «qu'autrefois la farine étoit aussi commune que
la poussiére l'est autant le premier, pour ce qui est de la simplicité
de la vie de nos premiers Péres, l'autre, pour l'innocence de leurs
moeurs. Le 3. passage qui est directement contraire au 1. peut
néanmoins avoir lieu ici, en ce qu'il représente assez bien cette vie
toute simple, & toute naturelle de l'homme avant qu'il tombât dans la
révolte.]
[Note p: Le Rabin Maimonides étoit très savant, quelques Juifs
l'appellent la lumière d'Israel, à cause de sa science; il étoit né
à Cordoue en Espagne l'an de J.C. 1135. & mourut âgé de plus de 70
ans. TRAD. DE PAR.]
[Note 28: _L'Histoire d'Adam, d'Eve, du Serpent, &c._ Chalcidius sur le
Timée de Platon: _selon Moyse Dieu défendit aux premiers hommes de
manger de certains fruits, qui leur pouvoient donner la Connoissance du
bien & du mal_. Et ailleurs; «C'est à cela que se raporte ce que les
Hébreux dirent; que Dieu avoit donné à l'Homme une ame raisonnable
par une inspiration céleste, & aux bêtes, une ame destituée de
raison, se contentant de commander à la Terre de les produire de son
sein; que de ce nombre fut ce serpent, qui par ses suggestions engagea
dans le crime ces prémices de tous les hommes.» Dans les plus
anciennes céremonies des Grecs on crioit _Eva,_ & en même tems on
montroit un serpent.]
[Note 29: _Six mille ans depuis la création._ Selon le raport
de Simplicius, Callisthéne envoya à Aristote des Observations
Astronomiques qu'il avoit recueillies à Babylone, & qui remontoient
jusqu'à 1903 ans, ce qui est à -peu-près le tems qui pouvoit s'être
écoulé depuis le Deluge jusqu'à Callisthéne.]
[Note q: Berose est le premier Ãcrivain de l'histoire des Chaldéens;
il fleurissoit sous Ptolémée Philadelphe, Roi d'Ãgypte. Nous n'avons
plus son Histoire, car celle d'Annius de Viterbe est supposée.
Joseph, _dans ses l. contre Appion_, nous a conservé des Fragmens
considérables du véritable Berose. TRAD. DE PAR.]
[Note 30: _Bérose, Manéthon, Hirom, Hestiæus, Hécatée, Hellanicus_.
Joséphe Antiq. Jud. liv. I. ch. 4. cite tous ces Auteurs dont on
avoit encore de son tems les livres. Servins sur Virgile, dit que les
Arcadiens vivoient jusqu'Ã 300 ans.]
[Note r: Manéthon, Grand Prêtre d'Ãgypte, Secrétaire ou
Bibliothécaire des Archives sacrées de l'Ãgypte, sous Ptolem. Philad.
Joseph _contre Appion_, Eusebe _dans sa Chron._ Jules Africain, ont
conservé plusieurs Fragments de l'Hist. d'Ãgypte de Manethon. TRAD. DE
PAR.]
[Note s: Il étoit Ãgyptien & Gouverneur de Syrie sous Antigonus ou
sous Antiochus. _Le même Pline_.]
[Note t: Pausanias étoit de Cesarée en Cappadoce, il vivoit sous
l'Empereur Antonin le Philosophe, & fleurissoit vers l'an de J.C. 139.
Sa description de la Grèce est un bon ouvrage. TRAD. DE PAR.]
[Note 31: _Pausanias...... des corps d'une grandeur au dessus de
l'ordinaire._ Dans ses Laconiques il dit _qu'on montroit dans le Temple
d'Esculape, auprès de la ville d'Asopus, des os d'homme d'une grandeur
extraordinaire_. Et dans le I. liv. de ses Eliaques, _qu'on avoit tiré
de la mer un os qui avoit été ensuite gardé à [V] Pise, & que
l'on croyoit être de Pélops_. _Philostrate_ Au commencement de ses
Héroïques il dit _que dans[W] la Palléne, les inondations & les
tremblemens de terre découvroient beaucoup de corps de taille
démesurée_. Dans le liv. VII. ch. 16., «Dans l'Ãle de Créte un
tremblement de terre ayant rompu une montagne, on y trouva un corps qui
étoit sur ses piez, & que les uns disoient être celui d'Orion, & que
les autres, d'Eétion. L'Histoire nous aprend que le corps d'Oreste
ayant été déterré par le commandement de l'Oracle, on trouva qu'il
étoit grand de sept coudées. Il y a plus de mille ans qu'Homére s'est
plains que les hommes de son tems n'étoient plus si grans que leurs
Ancêtres.» Solin dit «que pendant la guerre de Crete, après une
inondation extraordinairement grande, les eaux s'étant retirées, on
avoit trouvé sur la terre un corps de 33. coudées, qui fut vu de
Mérellus & de son Lieutenant Flaccus. Joséphe, Antiq. Jud. liv. V, ch.
2. «On voyoit encore alors des Géans, dont la grandeur énorme &
la figure extraordinaire ofroit un spectacle capable d'éfrayer, &
étonnoit ceux mêmes qui ne les connoissoient que par le récit des
autres. Aujourd'hui même on montre encore de leurs os qui surpassent
toute créance.» Gabinius dans la description de la Mauritanie disoit
_que Sertorius avoit trouvé les os d'Anteus, qui étant rejoints
faisoient un corps de 69 coudées_. Phlégon, Histoire des choses
merveilleuses ch. 9. parle d'une tête qu'on déterra à Ida, & qui
étoit trois fois plus grosse qu'une tête ordinaire. Il raporte aussi
qu'on avoit trouvé en Dalmatie beaucoup de corps qui d'une main Ã
l'autre avoient plus de seize aunes; & dans [X]le Bosphore Cimmérien,
un squeléte de 24 coudées de hauteur.]
[Note V: Ville du Péloponnèse.]
[Note W: Presqu'ile de Macédoine.]
[Note X: Aujourd'hui détroit de Caffa ou de Kerel, dans la petite
Tartarie.]
[Note u: Philostrate étoit un Courtisan de l'Empereur Sévère, &
de l'Impératrice Julie son épouse. Ce fut à la prière de cette
Princesse & pour lui plaire, qu'il composa la fabuleuse histoire
d'Apollonius de Tyane. Il fleurissoit vers l'an 204. de J. C. TRAD. DE
PAR.]
[Note Y: Je ne vois pas quel raport la taille démesurée des Géans
peut avoir avec la longue vie des premiers hommes. TRAD.]
[Note 32: _Catulle...... qu'avant que la corruption_. C'est dans
l'Epithalame de Pélée & de Thétis. «Mais après que la Terre eut
été fouillée par les crimes des hommes, & que leur coeur transporté
par la passion eut renoncé à la justice, les frères trempérent leurs
mains dans le sang de leurs fréres...... & une fureur criminelle ayant
rompu les bornes qui séparoient la justice d'avec l'injustice, obligea
les Dieux à se retirer d'avec les hommes, & à les abandonner à eux
mêmes.»]
[Note 33: _Et les Intelligences par qui_ &c. Voyez Plutarque dans son
Traité d'Isis, & Maxime de Tyr, Dissertat. I. & XVI. Le nom d'Anges se
trouve en ce sens non seulement dans la Bible des LXX; mais aussi dans
Labéon, Aristide, Porphyre, Jamblique & Chalcidius, Auteurs Payens, &
dans Hostanes, qui est plus ancien que tous ceux-là . Héraclite, selon
le témoignage de Chalcidius, assure _que les puissances divines donnent
des avis & des instructions aux hommes qui en sont dignes._]
[Note 34: _Dans presque tous les Auteurs Grecs_ &c. Homére Iliad. X.
Hésiode, Platon, Ovide, Métamorph. 1. X. Lucain, liv. IV. Sénèque,
30. Quest. Natur.]
Pour ce qui est du Déluge, il est remarquable que de toutes les
Histoires, sans en excepter celles des Peuples du nouveau Monde, aucune
ne remonte plus haut.[35] C'est ce qui a obligé Varron[v] de nommer le
temps qui l'a précédé, _un tems inconnu_. La licence des Poëtes a
fort obscurci la mémoire de ce grand évenement. Mais les Ãcrivains
de la premiére Antiquité, comme[36] Joséphe Rép. à Appion Bérose
Chaldéen, &[37] Abydène d'Assyrie, l'ont rapporté d'une maniére
très-conforme à ce qu'en dit Moyse; jusques-là qu'Abydène,[38] &
Plutarque même parlent du pigeon qui fut lâché hors de l'Arche.[39]
Lucien dit que dans une ville de Syrie, nommée Hiérapolis, on
conservoit une vieille tradition, qui portoit, qu'autrefois un Déluge
universel ayant couvert la Terre, un petit nombre de personnes illustres
par leur piété, & quelques animaux de toute espéce, avoient été
conservez par le moyen d'une grande Arche. La même histoire se lit
aussi[40] dans Molon,[41] dans Nicolas de Damas, & dans Apollodore[w]; &
ces deux derniers font particuliérement mention de l'Arche. Plusieurs
Auteurs Espagnols[AD] assurent que dans quelques endroits de
l'Amérique, comme dans les païs de Cuba, de Méchoachan, & de
Nicaragua, la mémoire du Déluge, & des animaux conservez, & celle du
corbeau & de la colombe, subsiste encore aujourd'hui; & que les habitans
de la Castille d'Or font aussi l'histoire d'un grand Déluge. Il semble
même que les Payens n'ayent pas ignoré en quels endroits de la terre
les hommes demeuroient avant ce tems là ; puis que Pline dit que la
Ville de Joppe a été bâtie avant le Déluge.[AE] On a montré de tout
tems, & on montre encore à present[42] sur les montagnes Gordiées en
Arménie, l'endroit où s'arrêta l'Arche.
[Note 35: _C'est ce qui a obligé Varron_ &c. Censorin; Varron divisoit
le tems en trois grans espaces, savoir, le tems _Inconnu_, le tems
_Fabuleux_, & le tems _Historique_. Le premier, depuis le commencement
du Monde jusqu'au [Z] premier Déluge: le second, depuis le premier
Déluge jusqu'à la premiere Olympiade: le troisieme, depuis la premiere
Olympiade, jusqu'Ã nous. Les Rabbins appellent le premier de ces trois
périodes, _le tems vuide_.]
[Note Z: Les anciennes histoires ont parlé de deux Déluges. Celui
qui arriva dans l'Attique du tems d'Ogygès, environ 532 ans après le
Deluge de Noé. L'autre qui arriva dans la Thessalie sous le Regne de
Deucalion 248 ans après celui d'Ogygès & du tems de Moyse.]
[Note v: Varron, le plus savant des Romains, étoit Poëte & Philosophe:
il avoit composé 24. livres de la langue Latine qu'il dédia Ã
Cicéron. Il mourut 26. ans avant J. C. TRAD. DE PAR.]
[Note 36: _Bérose Chaldéen_. 1. I. [AA] «Berose raporte conformément
aux plus anciennes histoires & Ã ce que Moyse en a dit, la destruction
du genre humain par le Déluge, à la réserve de Noé Auteur de nôtre
race, qui par le moyen de l'Arche se sauva sur le sommet des montagnes
d'Arménie.» Antiq. Jud. liv. I. ch. 3. il raporte ces paroles de
Bérose; «On dit que l'on voit encore des restes de l'Arche sur la
montagne des Cordiées en Arménie, que quelques uns raportent de ce
lieu des morceaux du bitume dont elle étoit enduite, & s'en servent
comme d'un préservatif.»]
[Note AA: Je suis dans ce passage & dans tous ceux qui seront citez de
Joséphe, la Traduction de M. Arnaud d'Andilly, excepté 2 ou 3 endroits
où il me semble qu'il s'est trompé: je les marquerai.]
[Note 37: _Abydène d'Assyrie_. Voici le passage, cité par Eusebe,
Prépar. liv. IX. & par Cyrille contre Julien, liv. II. «Entre ceux qui
leur succédérent fut Sisithrus. Saturne lui ayant prédit que le I du
mois de Désius, il y auroit une pluye extrémement grande & forte, &
donné ordre de cacher à Héliopolis[AB] ville de Sippares, tout
ce qu'il pourroit ramasser d'écrits, il obéit à ce commandement,
s'embarqua pour l'Arménie, & incontinent après il vit l'éfet de cette
prédiction. Le troisième jour la tempête ayant cessé, il lâcha des
oiseaux; pour voir s'ils pourroient découvrir quelque endroit de la
Terre qui ne fût pas couvert d'eau. Mais ces oiseaux ne trouvant par
tout qu'une vaste mer, & ne voyant pas où se reposer, retournérent Ã
Sisithrus. Il en laissa encore sortir d'autres, mais avec aussi peu de
succès, si ce n'est qu'ils revinrent les ailes pleines de boue. A peine
en eut-il lâché d'autres pour la troisième fois, que les Dieux le
retirérent du Monde. Le vaisseau aborda en Arménie; & les habitans
du païs se servirent du bois dont il étoit bâti comme d'un
préservatif». Alexandre Plyhistor cité par Cyrille dit «qu'après la
mort d'Otyarre, son fils Xisuthrus lui succéda & regna 18 ans; que
de son tems il y eut un grand déluge, dont ce Roi s'étoit sauvé en
obéissant à l'ordre que Saturne lui donna de faire une Arche, & d'y
entrer avec des animaux de toute espéce.» Il faut remarquer ici que le
nom de _Sisithrus_, aussi bien que celui _d'Ogygès_ & de _Deucalion_,
signifie en d'autres langues ce que le mot de Noé signifie en Hebreu,
c'est à dire; _repos_. Eusébe nous aprend qu'Alexandre Poyhistor, qui
écrivoit en Grec, appelle Isaac, γÎλÏÏ, _gelôs_ c'est à dire
_ris_, ce qui est le sens du mot _Isaac_. Les Histoires sont pleines
d'exemples de ces sortes de changemens. A l'égard du mon de _Saturne_,
il est donné à Dieu dans ces passages, ou parce que les Assyriens
nommoient le Dieu souverain, du nom de la plus haute des 7. Planétes,
our parce que le mot Syriaque ××× _El_, signifiant & Dieu & Saturne,
les Grecs n'ont pris que la dernière de ces deux significations.
Jusques-là tout se raporte assez bien à l'Histoire sainte. Mais il
faut de plus savoir, que dans la Tradition des Egyptiens, ce Déluge de
Deucalion a été universel. Diodore liv. I. & que Pline liv. III. ch.
14. dit que l'Italie même n'en avoit pas été exemte.]
[Note AB: Dans Prolomée Sippare est une ville de Mesopotamie. Selon le
texte d'Abydène, ce doit être un Peuple.]
[Note 38: _Et Plutarque même_ &c. Voici ses paroles. _On dit que
Deucalion lâcha hors de l'Arche un pigeon, qui, tant qu'il revint lui
fit connoître par là que la tempête duroit encore, & lors qu'il ne
revint plus, lui fit juger qu'elle étoit passée._]
[Note 39: _Lucien dit que dans une ville_ &c. C'est dans la Déesse de
Syrie.[AC] «La plus commune opinion, _dit-il_, est que Deucalion est
le fondateur du Temple de cette ville. Car les Grecs disent que les
premiers Hommes étant cruels et insolens, sans foi, sans hospitalité,
sans humanité, périrent tous par le Déluge; la Terre ayant poussé
hors de son sein quantité d'eaux qui grossirent les fleuves, & firent
déborder la mer à l'aide des pluyes, de sorte que tout fut inondé.
Il ne demeura que Deucalion, qui s'étoit sauvé dans une Arche avec
sa famille, & une couple de bêtes de chaque espéce qui le suivirent
volontairement, tant sauvages que domestiques, sans s'entremanger,
ni lui faire mal. Il vogua ainsi jusqu'Ã ce que les eaux fussent
retirées. Il fut le pére d'une seconde race d'hommes, qui remplit la
place de celle que le Déluge avoit détruite &c.»]
[Note AC: Je donne ce passage selon la Traduction de Mr. d'Ablancourt;
elle est fort libre, & fort belle.]
[Note marg. A: _Joseph d'Acosta & Ant. Herrera._]
[Note 40: _Dans Molon_. Le passage est dans Eusébe Préparat. liv. IX.
ch. 19. «Immédiatement après le Deluge, cet Homme qui s'étoit sauvé
en Arménie avec sa famille, en fut chassé par les habitans du lieu. De
là il vint en cette partie de la Syrie qui est fort montagneuse, & qui
alors n'étoit pas habitée.»]
[Note 41: _Dans Nicolas de Damas_. Voici ses paroles, qui se trouvent
dans Joséphe liv. XCVI. «Il y a en Arménie, dans la province de
Myniade une haute montagne nommée Baris, où l'on dit que plusieurs se
sauvérent durant le Déluge. On dit aussi qu'une Arche, dont les restes
se sont conservez pendant plusieurs années, & dans laquelle un Homme
s'étoit enfermé, s'arrêta sur le sommet de cette montagne. Il y a de
l'aparence que cet Homme est celui dont parle Moyse Législateur des
Juifs». Jérôme d'Ãgypte, & Mnaséas, citez par Joséphe, ont aussi
parlé du Déluge & de l'Arche.]
[Note w: Apollodore étoit Grammairien d'Athenes, il vivoit sous le
regne de Ptolomée Evergetes. Nous avons l'abrégé de sa Bibliothèque,
ou histoire fabuleuse des Grecs, en 3. liv. TRAD. DE PAR.]
[Note AD: _On a montré_ &c. C'est ce que témoignent Théophile
d'Antioche liv. III. St. Ãpiphane contre les Nazaréens, St.
Chrysostome dans son Sermon sur la charité parfaite, Isidore liv.
XIV. des origines ch. 8. le Géographe de Nubie, & l'Itinéraire de
Benjamin.]
[Note 42: _Sur les montagnes Gordiées_. Les Interprétes Chaldaïques
ont rendu l'_Ararath_ de Moyse par _Cardu_; Joséphe par _Cordiées_; Q.
Curce les appelle _Cordées_; Strabon, Pline, & Ptolomée, _Gordiées_.]
Pour achever de parcourir l'histoire de Moyse, [43]Japétus, pére des
Européens, Jon, ou comme on l'écrivoit autrefois, Javon, le pére des
Grecs, & [44]Hammon qui peupla le premier l'Afrique, sont visiblement le
Japhet, le Javan, & le Cham de la Genése.[AF] Joséphe[45] & beaucoup
d'autres ont découvert dans les noms de quantité de Peuples & de
Païs, des traces de ceux qui se trouvent dans ce même livre.[46]
L'entreprise téméraire des Géans & leurs guerres contre les Dieux, si
fameuses chez les Poëtes, n'est qu'un déguisement de l'histoire de la
tour de Babel[x]. [47]Diodore de Sicile,[48] Strabon,[49] Tacite[y],
Pline[z] & Solin, font mention de l'embrasement de Sodome.[50]
Hérodote[aa], [51]Diodore, [52]Strabon, Philon[ab], & avec eux,[53] des
Nations entiéres issues d'Abraham, les Hébreux,[54] les Iduméens,[55]
& les Ismaëlites, confirment ce que Moyse nous aprend de la
circoncision. L'histoire qu'il fait d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, & de
Joseph, se trouvoit autrefois, non seulement dans ce que Philon
avoit traduit de Sanchoniaton, mais aussi dans les ouvrages[56]
de Bérose,[57] d'Hécatée,[58] de Nicolas de Damas, d'Artapan,
d'Eupoléme, de Démétrius, & dans[59] les Vers Orphiques. On en voit
encore aujourd'hui une partie,[60] dans l'abrégé que Justin a fait des
livres de Trogue Pompée.[61] Presque tous ces Auteurs ont aussi parlé
de Moyse & de ses actions. Les Vers Orphiques disent expressément qu'il
fut tiré des eaux, & qu'il reçut de Dieu deux tables. On voit dans
Eusébe un Fragment[62] de Polémon, qui raporte en peu de mots la
sortie des Israëlites hors de l'Ãgypte; & ce même événement se
trouve dans[63] Manéthon, dans Lysimaque, & dans Chérémon, Auteurs
Egyptiens citez par Joséphe.
[Note 43: _Japétus est le Japhet_ &c. La lettre פ se prononçoit
tantôt comme un Ï, _p_, tantôt comme un _ Ï, _ph_.]
[Note 44: _Hammon qui peupla le premier l'Afrique est le cham_ &c. _On_
est une terminaison que les Grecs ont ajoûté au mot de _Cham_. Ils
rendent aussi la lettre ת _ch._ par un simple _h_; quelquefois même
ils l'omettent. St. Jérôme dit que les Egyptiens appeloient encore de
son tems l'Ãgypte _Cham_.]
[Note AF: Bochart l'a fait d'une maniére à laquelle on ne peut rien
ajoûter; mais son livre n'avoit pas encore paru lors que Grotius fit
celui-ci. TRAD.]
[Note 45: _Joséphe a découvert dans les noms_ &c. Selon lui, de
_Gomer_ est la Galatie, où Pline met une ville nommée _Comara_.
De Magog, sont les Scythes, qui ont bâti dans la Sytie la ville de
Scythopolis, & de plus une autre ville que Pline liv. V ch. 25. appelle
_Magog_, d'autres _Hiérapolis_ & _Bambyce_. Il est visible que de
_Medai_ sont venus _les Médes_, de _Javan_ les anciens Grecs, qui
s'appelloient _Ioniens_ ou _Iaoniens_ comme on le lit dans les anciens
Auteurs. De _Chabal_ sont venus les _Ibériens_ peuples d'Asie dans le
voisinage desquels Ptolomée met la ville de _Thabilaca_. De _Mésec_,
vint la ville de _Mazaca_, dont parlent Strabon liv. XII. & Pline liv.
VI. ch. 3. Et de plus les _Mosches_. De _Thiras_ vient le nom & le
peuple de _Thrace_. L'Auteur ajoute à cela plus de 50 noms, sur
lesquels il fait les mêmes remarques. Ceux qui sont curieux de ces
recherches ont déjà lu cet article. C'est pourquoi je ne le traduirai
pas, d'autant plus qu'il est chargé d'une critique qui a meilleure
grâce en Latin qu'en François.]
[Note 46: _L'entreprise téméraire des Géans_ &c. Homére Iliad. 1.
XI. Virgile Géorg. 1. I. Lucain, Pharsale l. VII. Ovide Métamorph.
liv. I. ont dit que les Géans ont tâché de se rendre maîtres du
Ciel. Cette fable est fondée sur la vérité. Le raport de cet atentat
des Géans contre le Ciel est fondé sur le langage courant de toutes
les Nations, selon lequel, tout ce qui est d'une hauteur extraordinaire,
telle que celle de cette tour, est dit aller, s'élever jusqu'au Ciel.
Joséphe cite ce passage d'une certaine Sibylle. «Tous les Hommes
n'ayant alors qu'une même langue ils batirent une tour si haute, qu'il
sembloit qu'elle dût s'élever jusques dans le Ciel. Mais les Dieux
excitérent contre elle une si violente tempête qu'elle en fut
renversée, & firent que ceux qui la bâtissoient parlérent en un
moment diverses langues; ce qui fut cause qu'on donna le nom de Babylone
à la ville, qui a été depuis bâtie en ce même lieu.» Eusébe
Prépar. liv. IX. ch. 4. cite un passage d'Abydène qui porte la même
chose. Bérose nous aprend aussi que les Grecs se sont trompez, lors
qu'ils ont dit que c'étoit Sémiramis qui avoit bâti Babylone.]
[Note x: Diodore de Sicile, Historien Grec, vivoit sous Jules Cesar &
Auguste 60 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 47: _Diodore de Sicile_, &c. Liv. XIX. après avoir décrit le Lac
Asphaltite, ou la mer morte; «parce que les lieux d'alentour, _dit-il_,
sont pleins d'un feu caché, & jettent une odeur fort mauvaise, ceux qui
habitent près de là sont fort sujets à des maladies & ne vivent pas
long tems.»]
[Note 48: _Strabon_ liv. XVI, après avoir parlé de ce même Lac,
ajoûte «Pour prouver qu'il y a dans ces endroits des feux qui minent
la terre, ils montrent auprès de Moasas des pierres âpres, raboteuses,
& brûlées. Ils font remarquer que la terre est en plusieurs lieux
coupée de cavernes, & toute cendreuse; que les pierres y distillent
la poix; qu'il y a quelques riviéres qui bouillent, & qui rendent
une odeur puante. Cela prouve assez bien la vérité d'une certaine
tradition que ces Peuples ont. Ils disent qu'autrefois il y avoit dans
cette contrée treize villes; que Sodome dont on voit encore aujourd'hui
l'enceinte, grande de soixante stades, en étoit la Capitale. Mais que
le feu & les eaux bitumineuses qui sortirent de terre par un grand
tremblement, firent paroître ce Lac que nous nommons Asphaltite,
embrasèrent les pierres, engloutirent une partie de ces treize villes,
& rendirent les autres désertes en contraignant les habitans de
fuir.»]
[Note 49: _Tacite_ Hist, liv. V. «Près de là il y a une vaste
campagne qui, à ce qu'on dit, étoit autrefois fort fertile, & où il
y avoit des villes grandes & bien peuplées, mais qui furent embrasées
par la foudre. On ajoûte qu'il y reste encore quelques marques de cet
embrasement, en ce que le terre paroît toute brûlée, & qu'elle a
perdu la force de produire des fruits: car tout ce qui y naît est d'une
couleur noire, n'a aucune substance capable de nourrir, & se réduit en
cendre.»]
[Note y: Tacite Historien Romain, fleurissoit sous l'Empereur Trajan,
vers l'an 100. de J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note z: C'est Pline l'ancien, ou le Naturaliste: il vivoit sous les
Empereurs Vespasien & Tite 70 ou 75 ans après J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 50: _Hérodote_. C'est dans l'Euterpe. «Les Colches, les
Egyptiens, & les Ãthiopiens sont les premiers qui ont pratiqué la
circoncision. Les Phéniciens & les Syriens de la Palestine avouent
qu'ils l'ont reçue des Egyptiens. Les Syriens qui demeurent auprès du
fleuve de Thermodon, & de Parthenius, & les Macrons leurs voisins disent
qu'ils l'ont reçue des Colches. Pour ce qui est des Ãthiopiens je ne
puis dire avec certitude s'ils l'ont reçue des Egyptiens, ou si ce sont
eux qui la leur ont aprise.» Je remarque sur ce passage I. qu'il n'y
avoit dans la Palestine que les Juifs qui fussent circoncis: c'est ce
que témoigne[AG] Joséphe Antiquit. Liv. VIII. Chap. 4. II. que bien
loin que ceux ci avouent qu'ils l'ont «reçue des Egyptiens», ils
disent au contraire que ce fut Joseph qui la porta en Ãgypte. III. que
ceux qu'Hérodote apelle Phéniciens, sont les Iduméens, lesquels les
Grecs ont cru faussement être descendus des Phéniciens. IV que ceux
d'entre les Ãthiopiens qui se circoncisoient étoient issus d'Abraham &
de Chettura. V. que les Colches & leurs voisins qui pratiquoient cette
cérémonie étoient des dix Tribus que Salmanasar avoit emmenées
captives, & dont quelques personnes vinrent jusqu'en Thrace.]
[Note AG: Josephe 3 ou 4 lignes plus haut atribue à Hérodote d'avoir
dit que les Ãthiopiens ont apris des Egyptiens à se faire circoncire.
Mais comme dans le passage qui vient d'être raporté, Hérodote dit
qu'il ne sait lequel de ces deux peuples l'a apris de l'autre, il faut
ou que dans quelque autre endroit il ait parlé aussi afirmativement que
Josephe dit qu'il a fait, ou que celui-ci se soit trompé.]
[Note aa: Hérodote est le plus ancien Historien Grec, dont les ouvrages
soient venus jusqu'Ã nous, il vivoit 440 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 51: _Diodore_. Liv I. _Une preuve que les Colches sont descendus
des Egyptiens, c'est qu'ils se circoncisent de même que ceux-ci._ Cela
ne prouve pas davantage que les Egyptiens sont ou les auteurs de la
Circoncision; ou les péres de ce Peuple que cela le prouve des Juifs.]
[Note marg. A: Peuples d'Ãthiopie.]
[Note 52: _Strabon_. Liv. XVI. _Quelques-uns d'entre les[A] Troglodites
sont circoncis de même que les Egyptiens._]
[Note ab: Philon étoit Juif, mais né à Alexandrie. L'an 40. de J.C.
les juifs le députèrent à l'Empereur Caligula, pour lui demander
justice des insultes des Païens; mais Caligula ne le voulut point
écouter. _Le même_.]
[Note 53: _Des nations entiéres issues d'Abraham._ Théodore cité par
Eusébe parlant d'Abraham dit _que celui qui l'avoit tiré de son païs
lui commanda de se circoncire lui & toute sa maison, & qu'il obéit._]
[Note 54: _Les Iduméens_. Ils sont ainsi appelez d'Edom le Pére de
ce peuple, & qui est le même qu'Esaü. Je dirai en passant que la
postérité d'Edom s'étant multipliée & répandue jusques vers la Mer
qui sépare l'Ãgypte de l'Arabie, donnérent leur nom à cette Mer, &
que les Grecs sachant qu'Edom signifie _roux_ ou _rouge_, la nommèrent,
_Mer Erythrée_, c'est-à -dire, _rouge_. Ammonius, Justin Martyr, &
Ãpiphane, témoignent que ces Peuples se circoncisoient.]
[Note 55: _Et les Ismaëlites._ De tout tems ils ont circoncis
leurs enfans, mais au même âge qu'Ismaël avoit été circoncis,
c'est-à -dire à l'âge de treize ans, comme le témoignent Joséphe &
Origéne. Ãpiphane entend par ces Ismaëlites, les Sarrazins, & il a
raison; car les Sarrazins ont toujours suivi cette coutume religieuse; &
c'est de ceux-ci que les Turcs l'ont tirée. Alexandre Polyhistor, cité
par Joséphe & par Eusébe, parle ainsi des enfans de Chettura. «Le
Prophéte Cleodéme surnommé Malchas dit dans son Histoire des Juifs,
aussi bien que Moyse, Législateur de ce Peuple, qu'Abraham eut de
Chettura, entr'autres enfans, Afer, Assur, & Afra; qu'Assur donna le nom
à l'Assyrie, Afra & Afer, à la Ville d'Afra & à l'Afrique. On
voit par là d'où les Ãthiopiens, Peuples d'Afrique, ont pris la
circoncision. Ils la retiennent encore aujourd'hui, quoi que Chrétiens,
mais c'est simplement par respect pour une coutume si ancienne, & non
par principe de Religion.]
[Note 56: _De Bérose_. _En l'âge dixième après le déluge il y avoit
parmi les Chaldéens un Homme fort juste & fort intelligent dans la
science de l'Astrologie._ Il est évident par le tems qui est marqué
là que c'est d'Abraham qu'il y est parlé. Ce passage est dans Joséphe
Antiquit. Liv. 1.]
[Note 57: _Hécatée_. Il avoit écrit l'histoire d'Abraham, mais ce
livre qui étoit encore du tems de Joséphe, ne se trouve plus.]
[Note 58: _Nicolas de Damas_. C'étoit un Homme fort illustre & par
lui-même & par l'honneur qu'il avoit d'être aimé d'Auguste &
d'Hérode. Voici ce qu'il dit d'Abraham. «Abraham sortit avec une
grande troupe du païs des Chaldéens qui est au dessus de Babylone,
régna en Damas, en partit quelque tems après avec tout son peuple, &
s'établit dans la Terre de Canaan qui se nomme maintenant Judée, où
sa postérité se multiplia d'une maniére incroyable, ainsi que je le
dirai plus particuliérement dans un autre lieu. Le nom d'Abraham est
encore aujourd'hui fort célèbre & en grande vénération dans le Païs
de Damas. On y voit un bourg qui porte son nom, & où l'on dit qu'il
demeuroit.»]
[Note 59: _Les vers Orphiques_. «Personne n'a connu le Maître & le Roi
de tous les hommes, que ce seul Chaldéen, qui a si bien su le cours du
Soleil & le mouvement des Cieux.»]
[Note 60: _Dans l'Abrégé que Justin_ &c. Liv XXXVI. Ch. 2. «Les Juifs
sont originaires de Damas, la plus célèbre Ville de Syrie. Après
Damascus, Azélus, & Adores, ils eurent pour Rois Abraham & Israël.»
Le tître de Roi que Nicolas de Damas & Justin donnent à ces
Patriarches, vient de ce qu'ils avaient sur leurs familles une autorité
royale. De là vient qu'ils sont apellez _Oints_. Ps. CVI. 15.]
[Note 61: _Presque tous ces Auteurs_ &c. Justin Liv. XXXVI. «Moyse
ayant été fait le Chef de cette Nation que les Egyptiens avoient
banni, déroba de nuit tout ce qu'ils avoient de plus sacré. Ceux-ci
étant venus les armes à la main pour reprendre ce qu'on leur avoit
emporté, furent contraints par de grans orages de s'en retourner. Moyse
étant rentré dans son ancienne patrie s'empara du mont Sina.»]
[Note 62: _De Polémon_. «Sous le régne d'Apis fils de Phoronée; une
partie de l'armée des Egyptiens sortit d'Ãgypte, & s'alla habituer
dans cette partie de la Syrie qu'on apelle Palestine. Ce passage se fit
dans la Chronique d'Eusébe. Polémon vivoit, à ce qu'on croit, dans le
tems d'Antiochus Epiphanès ou l'Illustre.]
[Note 63: _Manéthon, Lysimaque & Chérémon_. Ce que ces Auteurs ont
écrit là -dessus est rempli de fables, & il ne s'en faut pas étonner,
puis que les Egyptiens ont toujours été ennemis jurez des Juifs. Ce
que l'on peut recueillir de plus raisonnable de ce qu'il nous reste
d'eux, c'est que les Hébreux, issus des Chaldéens, étant maîtres
d'une partie de l'Ãgypte, y avoient fait le métier de Berger: mais que
les Egyptiens les ayant traitez en esclaves & acablez de travail,
ils sortirent de ce Païs acompagnez de quelques Egyptiens & sous
la conduite de Moyse: qu'ayant passé les déserts de l'Arabie, ils
étoient enfin arrivez dans la Palestine, & s'étoient fait une Religion
toute diférente de celle des Egyptiens.]
Faisons; en passant, une réflexion sur tout cela. C'est qu'il ne
tombera jamais dans l'esprit d'un homme sensé, que Moyse, étant
environné[64] d'Egyptiens,[65] d'Iduméens,[66] d'Arabes, & [67] de
Phéniciens, tous ennemis des Israëlites, eût jamais osé écrire sur
la naissance du Monde & sur tout ce qui s'étoit passé jusques Ã
son tems, des choses qu'on eût pu réfuter par d'autres livres plus
anciens, ou qui eussent choqué la créance reçue & universelle; ni
qu'il eût été assez hardi, pour avancer des Faits comme arrivez de
son tems, si ces Faits eussent pû être démentis par des Nations
entiéres.
[Note 64: _D'Egyptiens ennemis des Israëlites_. 1. parce que ceux-ci
les avoient quitez malgré eux. 2. parce qu'ils avoient renoncé Ã
leurs cérémonies sacrées.]
[Note 65: _D'Iduméens_. A cause de la haine que les deux Chefs de ces
Nations s'étoient portée l'un à l'autre, & qui vivoit encore dans
leurs descendans: de là vient que les Iduméens refusérent le passage
aux Israëlites, Nomb. XX. 14.]
[Note 66: _D'arabes_. C'étoient ceux qui étoient issus d'Ismaël.]
[Note 67: _De Phéniciens_. Ce sont les Cananéens &c. avec qui les
Hébreux ont eu une guerre éternelle.]
A ces Auteurs déjà allêguez, qui ont fait mention de Moyse, il faut
joindre[68] Diodore de Sicile,[69] Strabon,[70] Pline,[71] Tacite, &[72]
Longin[ac] dans son Traité du Sublime. On voit non seulement dans les
Auteurs du Talmud, mais aussi dans Pline & dans Apulée[ad],[73] le nom
de ces deux Magiciens qui résistérent à Moyse.[74] Plusieurs Auteurs
ont parlé de la Loi, & en particulier, des Ordonnances cérémonielles,
que ce Législateur a établies: & Pythagore même, au raport
d'Hermippus, en a tiré beaucoup de choses lesquelles il a adoptées.
Enfin[75] Strabon &[76] Justin rendent à la piété & à la justice des
premiers Juifs, de magnifiques témoignages.
[Note 68: _Diodore de Sicile_. _Moyse a dit qu'il avoit reçu ses loix
du Dieu que les Juifs apellent Jao._ Ce _Jao_ n'est autre que _Jéhova_.
Philon Juif nous aprend que les Tyriens rendoient ce nom par celui de
_Jevo._ Clement Alexandrin dit que d'autres Peuples l'exprimoient
par celui de _Jaou_, & l'on voit dans Théodoret que les Samaritains
l'écrivoient ainsi, _Jabai_. Cette diversité vient de ce que les
Orientaux exprimoient les mêmes mots, les uns avec de certaines
voyelles, les autres avec d'autres: & c'est de là que vient cette
grande diversité que l'on voit dans les noms propres du vieux
Testament. Philon a fort bien remarqué que ce mot de _Jehovah_,
marquoit l'existence de Dieu. L'exhortation aux Grecs atribuée Ã
Justin Martyr, nomme encore beaucoup d'autres Auteurs Payens qui ont
parlé de Moyse.]
[Note 69: _Strabon_. Dans son liv. XVI. Il donne cet abrégé de la
doctrine de Moyse, dans lequel le vrai est mêlé avec le faux. «Il
enseignoit que les Egyptiens avoient tort de représenter la divinité
par des Images d'animaux: que les Grecs & les Africains n'avoient pas
plus de raison de lui atribuer une forme humaine: que Dieu n'est autre
chose que ce que nous apellons le Ciel, le Monde & la Nature. Peut-on
donc, disoit-il, le représenter par les Images des choses que nous
voyons autour de nous? Ne vaut il pas mieux le servir sans le peindre,
se contenter de lui bâtir un Temple, & dans ce Temple un Sanctuaire
magnifique, & l'adorer là sans y faire intervenir aucune figure? Il
ajoûte que c'est là le sentiment de tous les gens de bien: que Moyse
institua des cérémonies qui n'engageoient pas à trop de dépenses &
où rien ne ressentoit un emportement de fureur religieuse. Il parle
ensuite de la circoncision, des viandes défendues, &c. & après avoir
montré que naturellement l'homme aime la société, il dit que les loix
divines sont les plus propres à établir cette société.]
[Note 70: _Pline_, liv. XXX. ch. I. _Il y a encore une autre Secte de
Magiciens. C'est celle que Moyse a fondée_.]
[Note 71: _Tacite_. Hist. 1. V. Là Moyse est nommé l'un des bannis,
c'est-à -dire, l'un des Israëlites qui furent chassez par les
Egyptiens. Ce qui est oposé aux fables des Egyptiens qui le font passer
pour un de leurs propres Sacrificateurs.]
[Note 72: _Longin_, dans son Traité du Sublime. «Moyse Homme d'un
esprit peu commun a conçu & exprimé la puissance de Dieu d'une maniere
fort sublime au commencement de son livre, où il s'exprime ainsi; _Dieu
dit_, & que dit-il? _Que la lumiére soit, & elle fut; que la Terre
soit, & elle fut_. Chalcidius apelle Moyse un Homme sage, & reconnoît
qu'il passoit pour un Homme inspiré.]
[Note ac: Longin fut Maître du Philosophe Porphyre, ce grand ennemi des
Chrétiens: Zenobie, Reine des Palmyriens, peuples de l'Arabie déserte,
le mit pour son Conseiller. Ce fut lui qui s'opposa à ce que la Reine
se rendît aux Romains: il lui en coûta la vie. L'Empereur Aurélien
aiant défait l'armée de Zenobie, fit servir cette Reine à son
triomphe, & fit tuer Longin. Cela arriva vers le milieu du troisième
siécle de l'Eglise. TRAD. DE PAR.]
[Note ad: Apulée, Philosophe Platonicien, fleurissoit au milieu du 2.
siécle. _Le même_.]
[Note 73: _Le nom de ces deux Magiciens_. Numénius dans Eusébe,
«Jannés & Jambrés, Prêtres Egyptiens, passoient pour grands
Magiciens dans le tems que les Juifs furent chassez d'Ãgypte. Ils
furent choisis pour résister à Musée Homme très-puissant auprès de
Dieu par ses prières, & furent seuls capables de détourner de dessus
les Egyptiens les maux que Musée atiroit sur cette Nation.» Là , Moyse
est apellé _Musée_, pour donner à ce nom un air de nom Grec.]
[Note 74: _Plusieurs Auteurs ont parlé de la Loi_. Strabon, Tacite,
Théophraste, Hécatée. La défense de se joindre avec les étrangers
se trouve dans Justin, & dans Tacite; celle de manger du porc se lit
dans Tacite, Juvénal, & Plutarque. Ce dernier parle aussi des Lévites
& de la fête des Tabernacles. Pythagore en a même tiré beaucoup de
choses; par exemple, la défense de manger de la chair de bêtes mortes
d'elles-mêmes; de représenter Dieu par des Images corporelles; de
gâter les arbres fruitiers &c. Porphyre reconnoissoit aussi que
Platon avoit emprunté beaucoup de choses des Juifs, comme le remarque
Théodoret.]
[Note 75: _Strabon_ liv. XVI. _Les successeurs de Moyse gardérent
pendant quelque tems ses loix & furent justes & pieux._ Un peu plus
bas il dit, _que ceux qui crurent à Moyse étoient justes & craignans
Dieu_.]
[Note 76: _Justin_ liv. XXXVI. Ch. 2. _Il est incroyable combien la
piété & la justice de ces Rois & de ces Sacrificateurs firent fleurir
cette nation._ Aristote parlant d'un Juif qu'il avoit connu, dit qu'il
étoit très-sage & & très-savant. Jos. Rép. à App. liv. 1. Tacite
dit que les Juifs adorent l'Ãtre souverain, éternel, & immuable.]
C'est assez d'avoir trouvé dans les Auteurs étrangers des choses
conformes avec ce que les livres de Moyse enseignent. Je ne m'arrêterai
pas à chercher de pareilles conformitez, entre ces Auteurs, & ce que
Josué & ses successeurs ont fait & laissé par écrit. Je crois avoir
assez solidement établi ce que je prétendois, qui est, que l'autorité
des livres de Moyse étant apuyée sur des fondemens si fermes que
l'impudence même les doit respecter, les miracles que ces livres nous
raportent ne peuvent plus être révoquez en doute. Pour les autres,
que l'Histoire des siécles suivans contient, comme[77] ceux d'Elie,
d'Elisée &c. ils doivent être d'autant moins suspects, que le Peuple
Juif étant alors beaucoup plus connu, & l'opposition de sa Religion
avec celle de ses voisins, le rendant l'objet de leur haine & de leur
contradiction, ils n'eussent pas manqué de se récrier d'abord sur
ses fourberies & sur ses impostures, si les miracles dont ce Peuple se
vantoit, n'eussent pas été véritables[AH].
[Note 77: _Ceux d'Elie_ &c. Eusébe Préparation liv. XX. Ch. 3. dit
qu'Eupoléme a fait un livre touchant les Prophéties d'Elie, & Ch. 19.
il raporte un passage de cet Auteur sur celles de Jérémie.]
[Note AH: Il est aisé de tromper des gens qui n'ont aucun intérêt Ã
se défendre de l'illusion, sur tout si l'on a la prudence de ne pas
choquer grossiérement la déposition des sens & de l'expérience,
& qu'on n'entreprenne pas de leur persuader qu'ils ont vu, ce
qu'éfectivement ils n'ont su ni pu voir. ADD. DU TRAD.]
Je n'alleguerai que deux exemples des témoignages que les Payens ont
rendu aux miracles de l'Ãcriture. L'histoire du séjour que Jonas fit
dans le ventre d'un grand poisson.[78] se trouve dans Lycophron & dans
Enéas de Gaza. Il est vrai qu'ils attribuent cela à Hercule. Mais
Tacite & plusieurs autres ont remarqué, que c'étoit assez la coutume
des Anciens de faire honneur à ce Héros, de tout ce qu'ils savoient
de grand & de merveilleux. La force de la vérité a fait avouer
à l'Empereur Julien, ennemi juré des Juifs aussi bien que des
Chrétiens,[79] que ce Peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, &
que les sacrifices de Moyse & d'Elie avoient été consumez par un feu
descendu du ciel.
[Note marg.: Deut. XIII. 5.]
[Note 78: _Se trouve dans Lycophron_. Ce Poëte représente Hercule tout
vif dans le ventre d'un poisson qu'il apelle le cruel chien de Triton,
ayant la tête tout en sueur, & remuant le foye de ce poisson dans son
vaste corps, comme dans une chaudiére, et sur un foyer sans feu. Sur
quoi le Commentateur Tzetzès dit, _Il parle ainsi parce qu'il fut trois
jours dans le ventre d'une Baleine, ou d'un grand poisson_. Ãneas[AI]
Gazæus, _Hercule fut sauvé d'un naufrage par le moyen d'un monstre
marin qui l'engloutit_.]
[Note AI: Le texte du Traité portoit Hazoüs au lieu de Gazæus.]
[Note 79: _Que ce peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, et que
les sacrifices_ &c. Ce double aveu de Julien se trouve dans S. Cyrille;
le premier liv. III. le second, 1. X. «Vous ne voulez pas sacrifier,
_dit Julien aux Chrétiens_. C'est, sans doute, parce que le feu ne
descend plus du ciel pour consumer les victimes, comme du temps de
Moyse: mais ne voyez-vous pas que cela n'est arrivé que deux fois,
l'une sous Moyse, l'autre, du tems d'Elie le Thisbite? Ménandre dans
l'Histoire des Phéniciens parloit de cette grande sécheresse qui
arriva pendant qu'Elie fleurissoit, et la raportoit au tems d'Ithobal,
Roi de Tyr.]
Je finirai toutes ces considérations par deux remarques; l'une, sur les
Prophètes; l'autre, sur l'Oracle du Pectoral que portoit le souverain
Pontife. Le soin que le Législateur des Juifs avoit pris d'empêcher,
qu'il n'y eût des gens assez téméraires pour s'arroger faussement le
titre et la charge de Prophéte, et les peines qu'il avoit décernées
contre cet atentat, font bien voir qu'il y avoit quelque chose de réel,
de grand, & d'extraordinaire, dans ceux que ce Peuple regardoit comme de
véritables Prophètes. S'il eût été facile de passer pour tel,
il seroit étrange qu'entre tant de Rois dont cette charge eût
extrêmement rehaussé la dignité, & tant de personnes habiles à la
science de qui elle eût donné un fort grand lustre, il n'y en eût eu
aucun qui s'en fût mis en possession. C'est pourtant ce qu'aucun
Roi après David, ce que les Savans d'entre ce Peuple sans excepter
même[80] Esdras, ce que personne enfin depuis lui jusques Ã
Jésus-Christ, n'a jamais osé entreprendre. [81] A l'égard de l'Oracle
de l'Urim & du Thummim, qui se rendoit par une lumiére extraordinaire
des pierres du Pectoral, le moyen de s'imaginer que l'on pût faire
illusion à tout un grand Peuple, sur un Fait si public & si souvent
réitéré? Si donc les Juifs ont constamment cru sur la déposition de
ceux de leurs Ancêtres qui en ont du être les témoins, que cet Oracle
avoit duré jusqu'à la ruine du premier Temple; cette persuasion ne
peut être que très-légitime, puis qu'elle roule sur une déposition
si certaine, & si peu sujette à l'erreur.
[Note 80: _Esdras_ &c. Les Historiens Juifs marquent son tems par ces
paroles: _Ici finissent les Prophètes & commencent les sages_. Cette
cessation de Prophètes paroît encore I. Macchab IX. 27. _Il y eut
une grande afliction en Israël, telle qu'il n'y en avoit pas eu de
semblable depuis qu'il n'y paroissoit plus de Prophètes parmi ce
peuple.]
[Note 81: _A l'égard de l'Oracle_ &c. Les LXX. Interprétes ont traduit
le mot d'URIM, _choses claires & évidentes_; & celui de THUMMIM,
_vérité_. Les Egyptiens ont en cela copié les Juifs, mais en enfans.
Diodore de Sicile liv. I _Leur souverain Juge avoit la Vérité
pendue à son cou._ Et ailleurs. «Une petite image faite de pierres
précieuses, & nommée _Vérité_, pendoit à son cou par une chaîne, &
il commençoit les fonctions de sa charge après s'être ataché cette
image au cou. Voici en passant ce que la Gemara de Babylone ch. 1.
dit qu'il y avoit dans le premier Temple, & qui manquoit au second:
_L'Arche, avec le Propitiatoire, & les Chérubins; le feu tombé du
Ciel; la Schekina, ou, l'habitation de Dieu dans le Temple; le Saint
Esprit; Urim & Thummim._]
[Note marg.: 4. _Preuve de la Providence, savoir, les prédictions._]
XVII. J'ai joint les prédictions aux miracles, comme des preuves qui ne
sont pas moins concluantes en faveur d'une Providence. Les Ãcrits
des Juifs en contiennent un très-grand nombre, dont la plûpart sont
extrémement claires & formelles. Je n'en toucherai que quelques-unes.
[Note marg.: _Ch. III 32. 39. VII. 5. VIII. 3. 20. X. 20. XI. 1._]
Josué prédit en forme d'imprécation, que celui qui rétabliroit
Jérico, se verroit privé d'enfans, Jos. VI. 26: l'accomplissement se
trouve I Rois VI. 34. Un Prophéte déclare, plus de trois cens ans
avant que la chose arrivât, qu'un Roi nommé Josias détruiroit le
Temple de Béthel.[82] Esaïe dans le chap. XXXVII & XXXVIII. de ses
Révélations, prophétize tout ce que Cyrus devoit faire de plus
mémorable, & marque jusqu'à son nom. On voit dans Jérémie la
prédiction de la prise de Jérusalem par les Chaldéens. Daniel décrit
la Révolution qui devoit transporter aux Médes & aux Perses l'Empire
des Assyriens; celle qui devoit assujettir cette féconde Monarchie[A]
à Alexandre Roi de Macédoine; les principaux Successeurs de ce Prince,
qui sont les Lagides[B] & les Séleucides; les maux que la Nation Juive
auroit à soufrir de la part de ces Rois, & sur tout d'Antiochus [ae]
l'Illustre: & il décrit tout cela avec tant de clarté,[83] que
Porphyre, ayant conféré ces Oracles avec les histoires Greques qui
étoient encore de son tems, n'a pu se tirer de ce pas qu'en disant, que
ce qu'on atribuoit à Daniel n'étoit pas de lui, & n'avoit été écrit
qu'aprés l'événement. Avec une pareille défaite on pourroit, si l'on
en avoit besoin, nier que les Ouvrages qui portent le nom de Virgile, &
qu'on a toûjours cru être de ce Poëte, soient véritablement de lui,
& qu'ils ayent été écrits dans le siécle d'Auguste. Le contraire a
toûjours passé pour constant parmi les Romains; les Juifs n'ont pas
varié non plus dans la persuasion qu'ils avoient que les Oracles
atribuez à Daniel sont éfectivement de lui: cette persuasion constante
& universelle fait une preuve pour la premiére de ces deux choses: elle
doit donc en faire une pour la seconde.
[Note 82: _Esaïe.... prophétise ce que Cyrus_, &c. Voyez
l'accomplissement au ch. XXXIX. & LII. Eupoléme a fait mention de cette
prophétie & de son accomplissement, Eus. liv. IX. ch. 39.]
[Note marg. A: _Dan. II. 32. 39. VII. 5. 6. 7. 8. 21. X. 20. XI. 34_]
[Note marg. B: _Dan. II. 33. 40. VII. 7. 19. 23. 24. X. 5--20._]
[Note marg. C: _Dan. VIII. 9-14 & 32-45._]
[Note ae: Des douze Antiochus Rois de Syrie, le plus célèbre & celui
qui a le plus signalé ses exploits, est le quatrième surnommé
_Epiphanès_ ou _l'illustre_. TRAD. DE PAR.]
[Note 83: _Que Porphyre_. &c. Voyez St. Jérôme sur Daniel.]
Les Juifs ne sont pas les seuls qui se vantent d'avoir des prédictions
certaines. Les habitans du Mexique & du Pérou, en ont eu beaucoup, & de
fort claires, qui marquoient l'arrivée des Espagnols dans leurs païs,
& les malheurs dont ces nouveaux hôtes les devoient acabler.
[Note marg.: _Quelques confirmations de cette même vérité._]
On peut raporter à cela plusieurs songes qui ont été vérifiez par
l'événement, & qui marquoient certaines choses, qui, soit qu'on les
considere en elles-mêmes, soit qu'on regarde les causes qui devoient
concourir à leur production, étoient si cachées & si impénétrables
qu'on ne peut sans témérité les atribuer ou au hazard, ou à des
causes naturelles. Je n'aporterai ici aucun exemple de ces songes. On en
peut voir beaucoup de fort singuliers, tirez des meilleurs Auteurs, &
ramassez dans[84] le livre que Tertullien a écrit _de l'ame_. On peut
aussi tirer un grand avantage, de l'aparition[85] des Spectres, lesquels
on a même quelquefois entendu parler[AJ].
[Note 84: _Le livre que Tertullien_ &c. Ch. XLVI. Voyez aussi Valére
Maxime, liv. I. ch. 7. & Cic. de l'art de deviner.]
[Note 85: _Des spectres_. Voyez Plutarque, dans la Vie de Dion & de
Brutus; Tacite Annal. XI. & ce qu'il dit de Curtius Rufus. Valére Max.
liv. I. ch. 8. où il parle de Cassius; qui, tout Ãpicurien qu'il
étoit, fut extrémement éfrayé à la vûe d'un fantôme, qui
représentoit César, dont ce Romain avoit été le meurtrier.]
[Note AJ: Il est vrai que nos esprits forts, voyant bien qu'on ne
les peut convaincre par l'expérience, se munissent ordinairement de
quelques exemples qui se sont trouvez faux dans la suite, & que lÃ
dessus ils nient tout ce que l'on en dit. J'avoue que la crédulité du
peuple va trop loin sur ce sujet. J'avoüerai même, si on le veut,
que la créance commune & perpétuelle n'est pas toujours une preuve
convainquante, dans des choses que l'on ne peut connoître que par la
voye du raisonnement. Quand on auroit cru jusqu'Ã la fin du Monde,
que la Terre est immobile, que les Cométes sont les Avant-coureurs
ordinaires des calamitez publiques &c. il n'en seroit pas moins vrai que
ce sont, ou que ce peuvent être des erreurs. Mais pour les choses qui
frapent les sens, & que les Hommes auroient même intérêt à ne pas
croire; dès qu'une fois elles sont atestées par les Auteurs les moins
crédules, & reçûes dans toutes les parties de l'un & de l'autre
hémisphére, il me semble que ce concours général de tous les
siécles & de tous les Peuples, forme une preuve à l'évidence de
laquelle il n'est pas possible de résister. ADD. DU TRAD.]
Pour ne rien négliger de ce qui peut servir à confirmer l'opinion
d'une Providence, je finirai toutes ces considérations par celle d'une
certaine coutume que quantité d'histoires d'Allemagne certifient, &
dont quelques loix même font mention. Cette coutume est une maniére
d'éprouver l'innocence d'une personne acusée, [86] en lui faisant
toucher un fer rouge, qui, si elle est coupable, la brûle, & si elle ne
l'est pas, ne lui cause aucune douleur.
[Note 86: _En lui faisant toucher un fer rouge_, &c. Il semble que
cette coutume ait eu lieu parmi les Grecs; Sophocle dans la Tragédie
d'Antigone, «Nous sommes prêts à vous prouver que nous ne sommes ni
coupables ni complices de ce crime, ou par des sermens, ou en touchant
des masses de fer toutes rouges, ou en marchant sur du feu.»]
[Note marg.: Objection, _qu'on ne voit plus de miracles_.]
XVIII. Si l'on objecte qu'on n'entend plus aujourd'hui parler ni de
miracles, ni de prédictions; je répons qu'il sufit, pour établir la
vérité d'une Providence, qu'il s'en soit fait autrefois. Et cette
Vérité, qu'il y a une Providence, étant une fois posée, elle
diminue la surprise que pourroit causer la cessation de ces choses
extraordinaires. Car s'il y a un Dieu qui gouverne l'Univers, il faut
croire qu'il a d'aussi fortes raisons de ne plus employer aujourd'hui
ces voyes surnaturelles, qu'il en a eu autrefois de les mettre en usage.
Ces raisons ne sont pas bien dificiles à deviner. Il n'est pas de la
sagesse divine de violer perpétuellement ou pour de légéres causes,
les Loix selon lesquelles elle conduit le Monde, & cache à l'Homme
l'avenir qui dépend de causes libres & contingentes. Elle n'a du le
faire que dans des ocasions importantes, & où les voyes naturelles
auroient été foibles, & sans éfet. Lors que le véritable culte de la
Divinité, ignoré de tous les hommes, étoit renfermé dans un
petit coin de la Terre, ou lorsque la Religion Chrétienne a dû,
conformément aux desseins de Dieu, se répandre par tout l'Univers,
rien n'étoit plus à propos que de l'afermir puissamment par des
coups d'éclat, qui arrêtassent les débordemens de l'impiété & de
l'idolâtrie.[AK]
[Note AK: Il est visible que la nature des obstacles qu'elle avoit
à vaincre, demandoit quelque chose de plus fort que la simple
prédication. ADD. DU TRAD.]
[Note marg.: II. Objection, _que s'il y avoit une Providence, il n'y
auroit pas tant de crimes_.]
XIX. Il est tems de répondre à la grande objection que l'on fait
contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la
Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde,
à quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu'à réprimer l'insolence
des hommes, & à empêcher les tristes éfets de leur corruption? Je
répons que Dieu, qui se vouloit réserver le glorieux privilége d'une
bonté nécessaire & immuable, ayant donné à l'Homme la liberté
de faire le bien & le mal,[87] ne pouvoit empêcher éficacément le
mauvais usage de cette liberté, sans la détruire absolument. C'étoit
assez pour mettre sa bonté à couvert de tout reproche, qu'il employât
tous les moyens, qui, sans violer cette liberté, pouvoient porter
l'Homme à se déterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui
donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs
secours tant intérieurs qu'extérieurs, pour le rendre capable
d'obéïr à cette loi. J'ajoûte, qu'il ne faut pas croire que Dieu
regarde d'un oeil indiférent, le penchant qui entraîne l'Homme au mal.
Il sait y mettre des barriéres, lors qu'il le trouve à propos. Sans
cela, on verroit un bouleversement général dans toutes les afaires du
Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le
destine à des fins très-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de
l'ambition & de la cruauté des uns, pour en punir d'autres qui ne sont
pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui étant tombez
dans le relâchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en
sert enfin à faire éclater la patience & la fermeté de ceux dont il
veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas là . Il
aflige à leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; &
dans le tems qu'une suite continuelle de succès semble les mettre en
repos du côté de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup
troubler leur tranquillité, & leur faire rendre de leurs crimes & de
leurs succès mêmes, un compte d'autant plus sévére, qu'il a été
diféré. C'est alors que par une juste rétribution, Dieu traite
ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient traité avec
insolence & avec mépris.
[Note 87: _Ne pourroit empêcher éficacément_ &c. Orig. contre
Celsus, ch. IV. _Si vous ôtez à la vertu le caractére de libre & de
volontaire, vous la détruisez._]
[Note marg.: _Que cette II. Objection nous conduit à reconnoître un
dernier Jugement._]
XX. Il faut avouer pourtant que cela n'arrive pas toûjours; & que
quelquefois, pendant que les méchans jouïssent d'une prospérité sans
interruption, les gens de bien traînent une vie languissante, qu'ils
finissent même souvent par une mort honteuse. C'est ce qui a de tout
tems surpris & scandalisé les infirmes. Mais bien loin que cela nous
doive faire douter de la Providence, qui, comme nous l'avons vû, se
prouve par des raisons invincibles; nous devons au contraire conclurre
de là , avec tout ce qu'il y a jamais eu de véritables Sages, que
puisque, d'un côté, Dieu est souverainement juste, & qu'il veille sur
les actions des hommes; & que, de l'autre, on voit parmi eux tant de
déréglemens impunis, il faut nécessairement atendre après cette vie
un Jugement solemnel, qui unisse la peine avec le crime, le bonheur avec
l'innocence; & qui condamnant les auteurs de ces actions énormes aux
supplices qu'ils ont méritez, assigne aux grandes vertus de grandes
récompenses, & un repos assuré.
[Note marg.: _Et par cela même, l'immortalité de l'âme._]
XXI. Mais comme ce Jugement supose l'immortalité de l'ame, je vais
tâcher de la prouver. Je me servirai pour cela de la méthode que j'ai
employée pour démontrer l'existence de Dieu. J'établirai donc cette
Vérité, & par le raisonnement, & par la Tradition, ou, le consentement
de tous les Peuples qui ont eu quelque degré de lumiére & d'humanité:
Tradition dont on ne peut rencontrer l'origine, que dans l'origine même
du Genre humain, c'est-Ã -dire, dans les premiers hommes. Je commence
par cette dernière preuve.
[Note marg.: I. _Preuve de l'immortalité de l'ame, savoir, une
Tradition ancienne & universelle._]
XXII. L'opinion de l'immortalité de l'ame se trouve dans Homére.
Les Philosophes Grecs,[88] les Druïdes, qui étoient les Sages de
l'ancienne Gaule,[89] & les Brachmanes, Docteurs des Indiens, l'ont
tous unanimement enseignée.[90] Les Egyptiens,[91] les Thraces, & les
anciens peuples de l'Allemagne l'ont tenue pour certaine, selon le
témoignage de plusieurs Auteurs. Les Grecs, les Egyptiens, & les
Indiens ont connu un Jugement après cette vie, si nous en croyons
Strabon, Laërce, Dion, & Plutarque. L'embrasement futur de tout
l'Univers se trouvoit[92] dans Hystaspe & dans les Sibylles. On le lit
encore aujourd'hui dans les Ãcrits[93] d'Ovide & dans Lucain. Les
Siamois, au raport des Voyageurs, ne l'ont pas ignoré.[94] Quelques
Astrologues ont remarqué que le Soleil s'aproche insensiblement de la
Terre, & ont regardé ce Phénomène comme un acheminement à cette
terrible destruction. Enfin, ceux qui abordérent les premiers dans les
Canaries, dans l'Amérique & dans d'autres païs inconnus, y trouverent
la créance de l'immortalité de l'ame & celle du Jugement, établies
dans l'esprit des habitans de ces terres.
[Note 88: _Les Druïdes_ &c. César nous l'aprend liv. VI. de la Guerre
des Gaules.]
[Note 89: _Et les Brachmanes,_ _Strabon_ lib. XV. «Il faut regarder
l'état de l'Homme dans cette vie, _disoient ces Philosophes_, comme
l'état où il est dans le moment de sa conception; & la mort, comme
un enfantement qui le mène à une vie, seule digne de ce nom,
souverainement heureuse, & destinée aux seuls Sages.]
[Note 90: _Les Egyptiens.... l'ont tenue pour certaine._ Hérod. dans
son Euterpe. Tacite Hist. liv. V. parlant des Juifs. «Ils ne brûlent
pas leurs morts, mais ils les enterrent, Ã l'exemple des Egyptiens.
Cette coutume vient de la persuasion que les uns & les autres ont, qu'il
y a un enfer, (Ce mot) d'enfer doit être ici entendu à la Payenne,
c'est-à -dire, pour le séjour des bienheureux aussi bien que des
damnez.]
[Note 91: _Les Thraces &c._ Méla liv. II. parlant des Thraces. «Les
uns croyent, _dit-il_, que les ames retourneront un jour; les autres,
qu'elles ne retourneront pas; que cependant elles ne périssent avec le
corps, mais passent dans un état plus heureux.» Solin témoigne la
même chose. De là venoient ces marques d'allégresse qu'ils donnoient
dans leurs enterremens, & dont ces mêmes Auteurs parlent. Cela pourroit
rendre vraisemblable ce que nous avons tantôt dit après le Scholiaste
d'Aristophane, que dès les premiéres dispersions des Hébreux,
quelques uns d'entr'eux étoient venus demeurer dans la Thrace.]
[Note 92: _Dans Hystaspe_. Nous l'aprenons de Justin dans sa seconde
Apologie, & de Clément dans ses Stromates.]
[Note 93: _d'Ovide_. Métam. liv. I. _Il se remet aussi devant les yeux
l'arrêt que les Destins ont prononcé, qu'un jour la Mer, la Terre, &
le Ciel périroient dans les flammes; période fatal à toute la machine
du Monde._ Lucain liv. I. _Lorsque la dernière heure du Monde sera
venue, toutes choses retourneront dans l'ancien Chaos: les Etoiles
se heurteront, elles descendront même dans la Mer &c._. Sénèque
écrivant à Marcie, «Les Etoiles choqueront les unes contre les
autres; & l'Univers étant embrasé, toutes les parties que nous voyons
présentement briller par un bel arrangement, ne tireront plus d'éclat
que des feux qui les consumeront.»]
[Note 94: _Quelques Astrologues &c._ Copernic. liv. III. des Révolut.
ch. 16, & d'autres. S. Cyprien écrivant à Démétrianus, dit[AL] que
l'Univers n'a plus la même vigueur qu'autrefois, & qu'il roule vers la
décadence.]
[Note AL: Je demande pardon à ce Pere, mais je ne saurois laisser
passer cette pensée sans dire ce que j'en crois. Par où nous
prouvera-t-il que le Monde vieillit & qu'il perd insensiblement de des
forces? La Terre en a-t-elle moins à produire des fruits, les Animaux
à engendrer, & les Astres à faire leurs révolutions? Ces sortes de
pensées ont je ne sai quel éclat qui pourroit surprendre; mais pour de
la solidité, elles n'en ont pas même assez à ce qu'il me semble, pour
être soufertes dans la bouche des Orateurs.]
[Note marg.: _II. Preuve, tirée de ce qu'aucune raison ne peut faire
voir que l'ame soit mortelle_.]
XXIII. Je viens aux preuves que les lumiéres de la Raison nous
fournissent. Toutes les choses que nous voyons périr, périssent par
l'une de ces trois causes: ou _par l'oposition d'un contraire plus
puissant_, c'est ainsi que la violence de la chaleur détruit le froid;
_ou parce qu'elles se trouvent destituées du sujet qui les soutenoit_;
la grandeur d'un carreau de vitre, par exemple, périt lorsque le
carreau vient à se casser: _ou enfin par l'éloignement de la cause
éficiente_, dont la présence étoit nécessaire pour les conserver; &
c'est ainsi que la lumiére disparoît par l'éloignement du Soleil. Or
aucune de ces trois maniéres de destruction ne peut avoir lieu ici.
Pour la premiére, l'ame n'a proprement rien qui lui soit oposé. Elle a
même ce privilége, qui lui est particulier, de pouvoir assembler dans
ses idées les choses les plus contraires. La seconde ne se peut dire.
L'ame est une substance, c'est-Ã -dire, un Ãtre qui subsiste par
soi-même & qui par conséquent n'a pas besoin de sujet qui le
soûtienne. S'il y en avoit un, ce seroit le corps. Mais plusieurs
raisons détruisent cette pensée. I.[AM] La continuité du travail
abat les forces du corps, celles de l'ame demeurent toûjours dans leur
entier. II.[95] Les facultez corporelles ne peuvent admettre un objet
trop vif & trop excellent: celles de l'ame se perfectionnent Ã
proportion de la sublimité & de la grandeur des choses sur lesquelles
elles déployent leur activité, tels que sont les Universaux, & les
figures considérées en elles-mêmes & separément de la matiére.
III. Le corps ne peut faire agir ses forces que sur des choses qui sont
bornées comme lui par de certains tems & de certains lieux: l'ame agit
& raisonne sur l'infini & sur l'éternité. Je conclus de tout cela que
l'ame ne dépend pas du corps dans ses opérations. Or comme nous
ne pouvons juger de la nature des choses invisibles, que par leurs
opérations, il s'ensuit que l'ame agissant indépendamment du corps,
existe aussi indépendamment de lui. Enfin, la troisiéme voye possible
de destruction, savoir, la cessation de la cause éficiente ou la
suspension de son eficace, n'a pas ici plus de lieu que les deux
autres. L'ame n'a pas de cause éficiente dont elle doive émaner
continuellement. Mais quand on en reconnoîtroit une, ce ne peut être
que la Cause premiére & universelle (car pour ce qui est des pères
& des mères, on sait que leur mort n'entraîne pas celle de leurs
enfans). Or rien ne nous oblige à croire que la Cause premiére cesse
jamais de déployer cette éficace, qui conserve l'ame. Car elle le
feroit, ou faute de puissance, ou faute de volonté. Le premier ne peut
être, & l'on ne prouvera jamais le second.
[Note AM: On pourroit ne pas convenir absolument de cette premiére
raison, quoi que ce qu'elle supose soit vrai pour l'ordinaire. En tout
cas les deux raisons suivantes pourroient sufire. TRAD.]
[Note 95: _Les facultez corporelles ne peuvent &c._ Aristote en donne
cette raison, que ce qui sent en nous, est en partie corporel, & en
partie spirituel; mais que l'ame est purement spirituelle. J'aurois pu
remarquer aussi que l'ame a la force de vaincre les panchans purement
corporels; jusqu'Ã exposer quelquefois le corps aux tourmens & Ã la
mort même: & que moins ses actions tiennent du corps, plus elles sont
parfaites.]
[Note marg.: _Trois autres preuves de l'immortalité de l'ame_.]
XXIV. Outre ces raisons qui prouvent négativement l'immortalité de
l'ame, il y en a d'autres assez fortes, qui la prouvent positivement. En
voici trois que je ne ferai qu'indiquer;[96] le pouvoir que l'Homme a
sur ses propres actions; le desir de l'immortalité, né, pour ainsi
dire, avec nous; & la force de la conscience, qui tantôt trouve dans
les bonnes actions quelque pénibles qu'elles soient, un sujet de joye &
de consolation, & tantôt sent des remords vifs & afligeans des crimes
dont elle est chargée. Ces remords augmentant à l'heure de la mort par
le pressentiment d'un Jugement inévitable & prochain, jettent l'ame
dans la derniére désolation. Cette force, au reste, dépend si peu de
la volonté, que[97] les Tyrans les plus endurcis au crime n'ont jamais
pu s'y soustraire, quelques éforts qu'ils ayent fait pour cela. Les
exemples en sont assez connus.
[Note 96: _Le pouvoir que l'homme &c_. On y peut ajoûter le pouvoir
qu'il a sur tous les animaux, & la faculté qu'a nôtre ame de
connoître Dieu: ce qui paroît si bien par la préférence qu'elle lui
donne sur toutes les autres choses, & par le peu de cas qu'elle fait des
plus fâcheuses, lors qu'il s'agit de lui plaire.]
[Note 97: _Les Tyrans &c._ «Enfin, _dit Suetone, parlant de Tibère_,
il devint insuportable à lui-même, comme il parut par cette Lettre
qu'il écrivit au Sénat, & qui est une peinture si naïve d'une
conscience agitée. Que vous écrirai-je, Messieurs? Comment vous
écrirai-je, ou plutôt, que dois-je ne vous pas écrire dans cette
conjoncture? Que les Dieux me fassent périr d'une manière encore plus
afreuse que celle que j'éprouve tous les jours, si je sai que vous
mander. Tant il est vrai, _dit Tacite, après avoir raporté ce
commencement de Lettre_, tant il est vrai que ses crimes & ses
désordres étoient devenus alors la matiére de son suplice.»]
[Note marg.: _Que la derniére fin de l'Homme est un bonheur éternel._]
XXV. Or si nous ne pouvons rien apercevoir dans la nature de l'ame qui
doive causer sa destruction; si Dieu par quantité de marques, qui ne
sont point équivoques, nous aprend que son dessein est qu'elle survive
au corps; si d'ailleurs il faut reconnoître que l'Homme, en qualité
d'Ãtre intelligent & raisonnable, doit avoir une derniére fin: il ne
s'agit plus que de chercher en quoi cette derniére fin peut consister.
Or par cette seule raison, qu'elle doit avoir du raport à l'excellence
de l'ame & à son éternité, il est assez évident qu'elle ne peut
être autre chose qu'une félicité éternelle. C'étoit la pensée de
Platon & des Pythagoriciens, lors qu'ils ont enseigné que le souverain
Bien de l'Homme, consiste à être élevé à la plus parfaite
ressemblance qu'il puisse avoir avec Dieu.
Pour, ce qui est de la nature de ce bonheur éternel, & des moyens de
l'aquerir, c'est une matiére à conjectures, tant que Dieu n'en a rien
révélé. Mais si l'on peut découvrir qu'il se soit expliqué lÃ
dessus, il ne faut plus balancer; l'on doit recevoir ce qu'il nous en
dit, & le croire avec cette certitude que produisent les Véritez les
plus constantes & les plus autentiques.
Or comme la Religion Chrétienne nous promet sur cet article quelque
chose de plus que toutes les autres Religions, il est bon d'examiner
quelle opinion nous devons avoir de ces grandes promesses. C'est ce que
nous allons faire dans le Livre suivant.
TRAITÃ
DE LA VÃRITÃ
DE LA
RELIGION
CHRÃTIENNE.
_LIVRE SECOND_.
[Note marg.: DESSEIN DE CE II. LIVRE. _Savoir de prouver que la Rel.
Chr. est véritable_.]
Dans ce Livre, que nous ne commençons qu'après avoir adressé Ã
Jesus-Christ régnant glorieusement dans le Ciel, de très-ardentes
priéres, pour obtenir de lui le secours de son Esprit dans un degré
qui réponde à l'importance de notre dessein, & qui nous rende capables
de l'exécuter: nous déclarons dès l'entrée que notre but n'est pas
de traiter tous les dogmes de la Religion Chrétienne, mais de montrer
que cette Religion est très-véritable, & d'une certitude qui exclut
jusqu'aux moindres doutes.
[Note marg.: _Que Jesus a été_.]
II. Qu'il y ait eu autrefois en Judée, sous le régne de Tibére, un
Jésus appelé le Nazaréen, c'est ce dont on ne doutera pas, si l'on
prend garde que les Chrétiens, en quelques endroits de la Terre qu'ils
soient répandus, font & ont toûjours fait une profession invariable
de le croire; que tous les Juifs d'aujourd'hui s'acordent dans le même
aveu, avec tous ceux d'entre eux qui ont vécu & écrit depuis ce
tems-là , & que les Auteurs Payens mêmes, ennemis communs des uns &
des autres,[1] Suetone, par exemple, Tacite,[2] Pline le Jeune, &c.
déposent unanimement de ce même fait.
[Note 1: _Suétone, Tacite, Pline le Jeune &c._ Suétone dans la Vie
de l'Empereur Claude: Tacite liv. XV. où parlant des suplices des
Chrétiens, _l'Auteur du nom & de la Secte des Chrétiens_, dit-il, _
a été Christ, qui sous l'Empire de Tibére avoit soufert la mort par
l'ordre de Ponce Pilate_. Dans cet endroit il représente les Chrétiens
comme des gens chargez de crimes, & comme l'horreur du genre humain.
Mais ces crimes n'étoient autre chose que le mépris des faux Dieux.
C'est par la même raison que cet Auteur & Pline ont parlé des Juifs
avec ce même fiel. Il faut remarquer ici que cette haine ne venoit pas
d'un atachement sincére à la Religion Payenne, entant que Religion.
Les Sages Romains ne l'envisageoient pas ordinairement de ce côté-là .
Ils la regardoient comme une pratique autorisée par les loix; & croyant
y satisfaire par l'observation exacte de toutes ses cérémonies, ils se
réservoient la liberté d'en penser ce qu'ils vouloient. En un mot ils
en usoient à cet égard en simples Politiques, qui ne considérent dans
la Religion que ce qu'elle a de propre à afermir le Gouvernement,
en rendant les hommes plus doux & plus souples. Sénèque, Varron, &
Tacite, étoient dans ce sentiment, comme on le peut voir dans Saint
Augustin, de la Cité de Dieu, liv. IV. ch. 33. & liv. VI. ch. 10. Au
reste on voit par ce passage de Tacite, que du tems même de Néron il y
avoit déjà beaucoup de Chrétiens à Rome.]
[Note 2: _Pline le Jeune_. Voici ce qu'il dit des Chrétiens dans la 97.
Lettre du 10 livre. «Ils ont coutume de chanter des hymnes & la
louange de Christ, qu'ils révérent comme un Dieu; & ils s'obligent
réciproquement, non à commettre quelque crime, mais à ne point voler,
à ne point se souiller d'adultére, à être fidéles & constans dans
toute leur conduite, & à ne point nier le dépôt». Il est vrai qu'il
les acuse d'une opiniâtreté inflexible; mais c'est uniquement en ce
qu'ils refusoient d'invoquer les Dieux, d'encenser leurs Statues, & de
dire du mal de Jésus-Christ, & qu'on ne les y pouvoit contraindre par
les suplices.]
[Note marg.: _Qu'il a été crucifié._]
III. Que ce Jésus ait été crucifié sous Ponce Pilate Gouverneur de
Judée, c'est aussi ce que tous les Chrétiens avouent constamment,
malgré la honte qu'il pourroit y avoir à faire un tel aveu de celui
qui est le grand objet de leur adoration.[3] Les Juifs ne l'avouent pas
moins, eux qui ne peuvent ignorer que la part qu'ils ont eue à cette
mort, par l'empressement avec lequel ils la demandérent à Ponce
Pilate, leur atire la haine & l'indignation des Chrétiens, sous la
domination de qui ils vivent en diférens endroits du Monde. Les Auteurs
Payens que nous venons de citer, atestent ce même fait dans leurs
Ãcrits. On a vu même, long tems après cet événement, les Actes
de Pilate, preuve assez forte de cette Vérité; & on fait que les
Chrétiens y ont quelque fois eu recours. Enfin, ni Julien, ni les
autres ennemis du Christianisme, n'ont jamais chicané sur ce Fait, &
l'ont reconnu pour sufisamment avéré.
[Note 3: _Les Juifs ne l'avouent pas moins_. Ils apellent ordinairement
Jésus-Christ d'un nom qui signifie ataché en croix, ou pendu.
L'itinéraire de Benjamin reconnoit que Jésus a soufert la mort Ã
Jérusalem.]
De sorte qu'il est impossible d'en produire quelqu'un qui soit plus
constant & plus assuré, puis qu'il est apuyé sur le témoignage d'un
si grand nombre d'hommes, & de Peuples mêmes, d'ailleurs si oposez
d'intérêts & de sentimens. C'est pourtant ce Jésus, traité avec tant
d'ignominie, à qui les parties de l'Univers les plus éloignées les
unes des autres, rendent d'un commun consentement les honneurs de
l'adoration religieuse: & cela, non seulement dans ce siécle-ci, ou
dans ceux qui l'ont immédiatement précédé, mais dans un grand nombre
d'autres, & dans ceux même qui ont suivi de plus près cet événement.
Car Tacite & d'autres témoignent que sous Néron la profession du
Christianisme & la vénération que l'on avoit pour son Auteur,
exposérent aux derniers suplices un grand nombre de personnes.
[Note marg.: _Que les premiers adorateurs de J. C. n'étoient pas des
personnes ignorantes & grossiéres_.]
[Note marg.: _Preuve de la vérité des miracles de l'Ãvangile_]
IV. Mais peut-être que ces premiers adorateurs de Jésus-Christ
étoient de bonnes gens, ignorans & entêtez. Nullement, il y a eu parmi
eux beaucoup de personnes sages, judicieuses, & savantes. Pour ne point
parler de ceux qui étoient nez Juifs, on a vu entre eux un Sergius
Gouverneur de Cypre, un Denis l'Aréopagite,[4] Polycarpe,[5] Justin,[6]
Irènée,[7] Athénagore,[8] Origéne,[9] Tertullien,[10] Clement
Alexandrin, & quantité d'autres. Or quelle raison peut-on rendre de
l'atachement de ces gens, qui ne manquoient ni d'esprit ni de savoir, au
culte d'un homme qui avoit soufert une mort ignominieuse; eux qui pour
la plupart avaient été élevez dans d'autres Religions, & qui ne
rencontroient en celle-ci aucun motif ni d'honneur, ni d'intérêt qui
pût les y atirer? Qu'on se tourne de quel côté on voudra, on n'en
trouvera point d'autre raison que celle-ci: c'est qu'après une
recherche aussi exacte & aussi diligente que la prudence le mande dans
une afaire d'une souveraine importance, ils avoient reconnu que rien
n'étoit plus vrai ni mieux atesté, que le bruit qui s'étoit répandu
par tout des miracles éclatans de Jésus-Christ; tels qu'étoient la
guérison de plusieurs maladies dangereuses & invétérées, opérée en
public sans autre moyen que celui de la parole: entr'autres la guérison
d'un aveugle né; la multiplication réitérée de quelques pains
pour sustenter plusieurs milliers de personnes, capables d'en rendre
témoignage; la résurrection de quelques morts, & telles autres
merveilles, également considérables par leur grandeur & par leur
nombre.
[Note 4: _Polycarpe_. Il a soufert le Martyre l'an 169.]
[Note 5: _Justin_. Il a écrit des Apologies pour les Chrétiens l'an
142.]
[Note 6: _S. Irènée_. Il fleurissoit à Lyon l'an 183.]
[Note 7: _Athénagore_. Il étoit d'Athénes, & vivoit dans le même
tems que S. Irènée.]
[Note 8: _Origéne_. En 230.]
[Note 9: _Tertullien_. En 208.]
[Note 10: _Clément Alexandrin_. Dans le même tems.]
[Note marg.: _Que ces miracles n'ont été ni naturels ni illusoires &c.
mais produits par la puissance de Dieu_.]
V. Le bruit de ces miracles avoit un fondement si indubitable & si
ferme, que [11]ni Celsus, [12]ni Julien écrivant contre les Chrétiens,
n'ont osé nier que Jésus-Christ n'ait fait des actions surnaturelles &
prodigieuses, & que les Juifs l'avouent hautement dans leur Talmud. On
ne peut dire, ni que ces miracles ayent été produits par des causes
naturelles, ni que ç'ayent été de pures illusions. Pour le I. outre
que le nom même de miracles & de prodiges que tout le monde leur donne,
fait voir qu'on avoue tacitement qu'il n'y avoit rien de naturel, la
force des causes naturelles va-t-elle bien jusqu'à guérir en un
instant, par la parole seule & par le simple atouchement, des maladies
incurables? Et c'est aussi ce que les ennemis déclarez de Jésus-Christ
n'ont jamais prétendu, ni pendant qu'il étoit encore sur la Terre, ni
depuis la publication de son Evangile dans le Monde. On ne peut croire
non plus qu'il n'y ait rien eu de réel dans ces miracles, & qu'ils
n'ayent été que l'éfet d'une adresse qui ait su tromper les yeux. Ils
ont été faits pour la plûpart en public, en la présence d'un grand
Peuple, & de plusieurs personnes éclairées, qui prévenues contre
Jésus-Christ observoient toutes ses démarches. Mais d'ailleurs, le
nombre en a été trop grand, & les éfets trop réels & trop durables,
pour donner lieu à une pareille défaite. Il faut donc nécessairement
qu'ils ayent été produits par une cause plus qu'humaine, comme les
Juifs l'ont reconnu. Or cette cause ne peut être qu'un Esprit ou bon ou
mauvais. Ce n'est pas le dernier. La doctrine à laquelle ces miracles
servoient de preuve, est à tous égards oposée aux intérêts des
Démons. Elle condamne leur culte, & corrige l'impureté du coeur, qui
leur est si agréable. L'événement a fait voir que par tout où on l'a
reçûe, elle a renversé l'Idolatrie qui n'étoit autre chose que le
service des Démons; qu'elle a inspiré une extrême horreur pour eux;
décrédité les Arts magiques; & établi le Culte d'un seul Dieu.
Porphyre même a reconnu que ces Esprits n'avoient plus ni force ni
puissance depuis que Jésus-Christ avoit paru dans le Monde. Or il n'est
pas croyable que le Démon soit assez imprudent, pour faire des choses,
qui bien loin de lui être ou glorieuses ou utiles, vont à le couvrir
de honte & à ruïner ses intérêts. Mais ce qui est encore plus fort,
il n'étoit nullement ni de la sagesse ni de la bonté de Dieu, de
soufrir que les malins Esprits fissent illusion à des hommes qui
le craignoient, & qui étoient éloignez de tout ce qui lui pouvoit
déplaire. C'est là le caractére des premiers Chrétiens. Leur vie
irréprochable & les maux qu'ils ont endurez, plutôt que de rien faire
contre leur conscience, le prouvent manifestement.
[Note 11: _Ni Celsus_. Origéne. liv. II. _Vous avez cru qu'il étoit
fils de Dieu, parce qu'il a guéri des boiteux & des aveugles_.]
[Note 12: _Ni Julien_. S. Cyrille, liv. VI. raporte ces paroles de
Julien; «A moins que l'on ne regarde comme les plus grandes actions
du monde, de guérir des boiteux & des aveugles, & de secourir les
démoniaques dans les Villages de Bethsaïda ou de Béthanie.»]
Si après cela, on avoue que les miracles de l'Ãvangile ne viennent
ni d'une cause naturelle, ni de l'artifice des hommes, ni de celui des
Esprits malins; il ne restera plus qu'un subterfuge, c'est de dire
qu'ils ont été opérez par une Intelligence sainte & bonne, mais
inférieure à Dieu. Mais que l'on prenne garde I. Qu'en cela on se
raproche extrémement de nous, & qu'on nous donne lieu de conclure, que
puis qu'une Intelligence pure & sainte ne peut rien faire qu'en vue
de plaire à Dieu, & de le glorifier; ces miracles lui ont été par
conséquent agréables & glorieux, & la Doctrine qu'ils ont scellée,
une Doctrine véritable & divine. II. Que cela même ne peut pas être
vrai à l'égard de tous les miracles de Jésus-Christ; à qu'il y en a
de si grands, qu'il ne paroît pas que d'autres forces que celle d'un
Dieu les eussent pû produire: la résurrection du Lazare, par exemple,
& de ce jeune homme de Naïn. Je conclus que c'est Dieu qui est l'auteur
de ces miracles. Or on ne peut pas concevoir qu'il en fasse, ni par
lui-même ni par le ministére d'un autre, sans en avoir de bonnes
raisons. Un sage Législateur ne se départ jamais de ses Loix sans une
nécessité très-urgente. Quelles seront donc les raisons qui l'auront
mû à faire tant de prodiges par les mains de Jésus-Christ? Certes on
ne peut pas en donner d'autre, que celle que Jésus-Christ en donnoit
lui-même; c'est que Dieu vouloit par là rendre un illustre témoignage
à sa Doctrine. Ceux en présence de qui ils ont été faits n'en ont
pu concevoir d'autre; & comme il y avoit parmi eux beaucoup de gens de
probité & de Personnes pieuses, il y auroit de l'impiété à croire
que Dieu eût voulu leur imposer; & les atirer invinciblement dans
l'erreur, par des coups qui ne pouvoient partir que d'une main
toute-puissante. Aussi voyons nous que l'impression de ces miracles a
été si éficace, [13]que ceux mêmes d'entre les Juifs du tems de
Jésus-Christ, qui étoient si inviolablement atachez à la Loi de
Moyse, qu'ils en vouloient retenir jusqu'aux moindres articles, ont
pourtant donné gloire à Dieu, & ont reconnu Jésus pour un Docteur
envoyé du Ciel. Tels étoient ceux qu'on apelloit [14]Nazariens &
Ebionites.
[Note 13: _Que ceux même d'entre les Juifs_, &c. Act. XV. Rom. XIV.
Saint Jérôme dans la Chronique d'Eusébe, après avoir nommé quinze
Ãvêques consécutifs de l'Eglise de Jérusalem, dit qu'ils ont tous
été circoncis.]
[Note 14: _Nazariens_. Ce mot ne signifie pas les Chrétiens de Nazaret,
mais tous ceux qui demeuroient dans la Palestine, & ils étoient apellez
ainsi parce que Jésus-Christ étoit aussi apellé _Nazarien_.]
[Note marg.: _Preuves de la Résurrection de J. C._.]
VI. Le grand miracle qui a été fait en la Personne de Jésus Christ,
vérifie admirablement ceux qu'il a faits sur les autres. J'entens sa
Résurrection, qui suivit sa crucifixion, sa mort & sa sépulture. Les
Chrétiens de tous les tems & de tous les lieux la croyent, & ils la
proposent, comme la principale preuve de leur Religion, & comme le
fondement de leur Foi. Cette créance si générale ne peut venir que de
ce que les premiers Docteurs du Christianisme ont persuadé ce Fait
à leurs Disciples. Or ils n'eussent jamais pu le persuader à ces
Disciples, qui ne manquoient ni d'esprit ni de jugement, s'ils ne leur
eussent assuré positivement qu'ils en avoient été des témoins
oculaires. Sans cela on ne les eût jamais crûs, pour peu que l'on eût
eu de sens commun; puis qu'on ne les pouvoit croire sans s'engager dans
des dangers & dans des malheurs également grands & inévitables. Il est
donc sûr qu'ils se sont portez avec une grande fermeté pour témoins
oculaires de cet événement. Outre cette raison, cela paroît par leurs
Livres & par ceux mêmes de leurs Ennemis. Il faut voir à présent de
quel poids a pu être leur témoignage.
I. Ils fortifient ce témoignage de celui de cinq cens Personnes, qu'ils
disent avoir vu Jésus ressuscité. Ce n'est guére la coutume des
Imposteurs, d'en apeller à un si grand nombre de témoins. D'ailleurs,
il n'est pas possible que tant de personnes s'accordent à déposer
d'une fausseté; particuliérement si cette déposition les met en
risque de perdre le repos & la vie.
2. Quand il n'y auroit pas eu d'autres témoins oculaires de ce Fait,
que ces douze fameux Fondateurs du Christianisme, c'en seroit assez.
On n'est pas scélérat pour avoir simplement le plaisir de l'être,
& l'Imposture se propose toujours pour but, ou l'honneur, ou les
richesses, ou la réputation, ou enfin quelque avantage, quel qu'il
soit. C'est ce qu'on ne peut dire des Apôtres. S'ils avoient pu se
flater qu'un pareil mensonge les avanceroit dans le monde, & leur
ouvriroit un chemin à la gloire & aux dignitez, ils ont dû être
bien-tôt détrompez par la honte & l'ignominie dont les Payens &
les Juifs, qui étoient les seuls dispensateurs des Charges & de la
réputation, les couvrirent dès le commencement. Ils n'auroient pas eu
plus de raison d'espérer qu'ils feroient servir le mensonge à amasser
du bien, puisque leur Doctrine leur coutoit souvent le peu qu'ils en
pouvoient avoir, & que les soins de la Prédication ne leur donnoient
pas le tems de travailler à en aquerir d'autre. De plus, ils ne
pouvoient mentir en vue d'aucune des commoditez de cette vie, puisque
cette Prédication les exposoit sans cesse à mille fatigues, à la
faim, Ã la soif, aux coups & Ã l'emprisonnement. Enfin, le peu de
réputation qu'ils pouvoient aquerir parmi leurs Concitoyens, n'étoit
pas assez considérable pour balancer dans l'esprit de ces Personnes
simples, & qui par une suite de leur créance étoient ennemies de tout
faste, ce nombre éfroyable de maux qu'atiroit sur eux leur Apostolat.
Car d'espérer que leurs Dogmes dûssent faire en si peu de tems de si
grands progrès, c'est ce que ne leur permettoit pas l'oposition qu'ils
rencontroient & dans l'autorité des Magistrats, & dans le coeur de
l'Homme, naturellement ennemi de tout ce qui l'incommode. Il faut donc
convenir qu'ils n'eussent jamais osé porter leurs espérances si loin,
si elles n'eussent été fondées sur les promesses que leur fit leur
divin Maître après sa résurrection. Ajoutez à cela, qu'ils avoient
une raison particuliére à ces tems-là , pour ne se pas promettre une
réputation de fort longue durée. On voit par leurs Ãcrits & par ceux
des Docteurs qui leur succédérent, [15]qu'ils atendoient presque
à tous momens la destruction totale du Monde; Dieu qui leur avoit
révélé tant de choses, leur ayant voulu cacher ses desseins sur
celle-là .
[Note 15: _Qu'ils atendoient à tous momens_ &c. I. Thess. IV. 15. 16.
I. Cor. XV. 52. Tertullien,..... _puis que le tems est plus court
que jamais._ Saint Jérôme écrivant à Gérontia, _que cela nous
touche-t-il, nous qui sommes à la fin des siécles?_]
Mais le dessein de défendre leur Religion, n'auroit-il pas été
sufisant pour les porter à mentir sur l'article de la Résurrection de
Jésus Christ? On ne le dira pas, si l'on examine un peu la chose de
près. Car, ou ils ont cru très-sincérement & de tout leur coeur que
cette Religion étoit véritable, ou ils ne l'ont pas cru: s'ils ne
l'ont pas cru, jamais ils ne l'eussent choisie entre tant d'autres plus
respectées dans le Monde, & moins contraires à la tranquillité de
la Vie. Ils n'en auroient pas même voulu faire profession, toute
véritable qu'elle leur eût paru, s'ils n'eussent cru y être
indispensablement obligez, puis qu'il leur étoit aisé de prévoir
ce que l'expérience leur aprit d'abord; c'est que cette profession
causeroit la mort de quantité de personnes; & qu'ainsi, ils ne
pouvoient se regarder que comme de vrais meurtriers, s'ils les y eussent
exposées sans de légitimes raisons. Si après même que Jésus-Christ
fut mort, ils continuérent à croire que sa Religion étoit véritable
& excellente, & qu'ils ne pouvoient se dispenser d'en faire profession,
il faut nécessairement qu'ils l'ayent vu après sa mort: car il étoit
impossible qu'ils persévérassent dans ces sentimens, s'il n'eût
véritablement acompli la promesse qu'il leur avoit faite de
ressusciter. Un manquement de parole eût, en ce cas là , fait
rebrousser chemin à tout homme de bon sens, & banni de son esprit tous
les préjugez favorables qu'il auroit pu avoir jusques-là , pour celui
qui lui eût fait une promesse si vaine. II. Toutes les Religions du
Monde, & sur tout la Religion Chrétienne, défendent sévérement le
mensonge & le faux témoignage particuliérement, dans des matiéres de
Foi. Comment donc auroient-ils pu mentir en faveur d'une Religion si
ennemie du mensonge? III. Leur vie pure, & Ã couvert des reproches de
leurs ennemis mêmes, ne s'acorde guére avec un pareil dessein; encore
moins leur simplicité, qui est la seule chose que leurs Ennemis leur
ayent objectée. IV. Ils ont tous soufert les derniéres indignitez; &
plusieurs même une mort très-cruelle, à cause de la profession qu'ils
faisoient de croire que Jésus étoit ressuscité. Or il n'est pas
impossible qu'un homme de bon sens soutienne jusqu'Ã de telles
extrémitez, une opinion où il est entré sincérement. Mais il
est tout à fait incroyable qu'une personne, & à plus forte raison
plusieurs, puissent se résoudre à tant soufrir pour une fausseté
qu'ils reconnoissent telle, & à l'établissement de laquelle ils n'ont
aucun intérêt. Ce seroit là l'éfet d'une extravagance qui n'a point
d'exemple, & dont la vie de nos premiers Docteurs, aussi bien que leurs
Ãcrits, prouvent qu'ils étoient incapables.
Ce que nous venons de dire des Apôtres se peut apliquer à St. Paul.
Il a prêché publiquement qu'il avoit vu Jésus-Christ dans sa gloire.
Tout l'engageoit à rester dans le Judaïsme. [16]Il étoit savant, & il
avoit par là un chemin ouvert aux Charges & aux Dignitez. On le voit
cependant renoncer à toutes ses espérances pour la profession de cette
Vérité; encourir volontairement la haine de sa Nation; porter par tout
le Monde la connoissance de cette Vérité malgré les dificultez, les
périls, & les travaux qu'il rencontroit par-tout; & finir une vie si
pleine de traverses, par une mort pleine d'infamie.
[Note 16: _Il étoit savant_. Il avoit été disciple de Gamaliel, &
sous cet illustre Maître il étoit devenu habile dans la Loi & dans la
Tradition. S. Ãpiphane.]
[Note marg.: _Objection: que la Résurrection est une chose impossible.
Réponse._]
VII. Je ne sache qu'une chose qui pourroit renverser tous
ces témoignages, quelque forts qu'ils paroissent: ce seroit
l'impossibilité de la chose même à laquelle ils servent d'apui, & la
contradiction qu'elle renfermeroit. [17]Mais je soutiens qu'il n'y a
ici, ni impossibilité ni contradiction. C'en seroit une de dire, qu'une
personne a été vivante & morte dans le même tems. Mais que celui qui
a produit la vie la puisse aussi reproduire, cela n'est ni impossible ni
contradictoire. Les Sages Payens l'ont bien senti. On voit même dans
leurs Livres quelques exemples de résurrection; comme celle d'un
certain Eris d'Arménie, dans Platon; celle d'une femme, dans Héraclide
de Pont; d'Aristée, dans Hérodote; & de Thespésius, dans Plutarque.
Je ne veux pas garantir ces Faits. Le seul avantage que j'en tire, c'est
de faire voir que les plus habiles gens d'entre les Payens, ont mis
cette merveille au rang des choses possibles.
[Note 17: _Mais je soutiens_ &c. Justin Martyr. Réponse septiéme aux
Objections contre la Résurrection: «Autre chose est d'être impossible
absolument & en soi-même, & d'être impossible à quelqu'un. Par
exemple, il est tout-Ã -fait impossible qu'une figure qui sert de mesure
à une autre, soit égale à un des côtez de cette autre. Il est
impossible, non absolument, mais à la Nature, de produire sans
semence, des Ãtres animez. Si ceux qui disent que la Résurrection est
impossible, l'entendent dans le premier sens, il n'est rien de plus
faux. La Résurrection est une nouvelle Création. Or une nouvelle
Création n'est pas impossible en elle-même, puis qu'elle ne fait rien
de contradictoire, comme seroit l'égalité d'une figure mesurante, Ã
l'un des côtés de celle qu'elle mesure: donc la Résurrection n'est
pas impossible en elle-même. Que s'ils entendent une impossibilité
dans le second sens, ne voyent-ils pas que tout ce qui n'est impossible
qu'à la Creature, est très-possible au Créateur?»]
[Note marg.: _Que la Résurrection de J. Ch. prouve invinciblement la R.
Ch._]
[Note marg.: Le Rabbin Béchaï]
Si donc il n'implique pas que Jésus-Christ soit retourné en vie; si
les preuves de cette Histoire sont si fortes, qu'elles ont même pu
convaincre un célèbre Rabbin, & lui arracher l'aveu de sa conviction;
si enfin Jésus-Christ a prétendu avoir une Mission divine, pour
aporter aux hommes une nouvelle Religion, comme toute sorte de gens,
amis & ennemis, en conviennent: il s'ensuit que cette Mission est
divine, & cette Religion véritable. La force de cette conséquence
vient I. de ce qu'il répugne à la Sagesse & à la Justice de Dieu,
[Note marg.: _Jean XVII. Luc XXIV 46. 47._] d'élever à un si haut
degré de gloire un homme qui auroit joué tout le genre humain, dans
la chose du monde la plus importante. 2. Elle vient aussi de ce que
Jésus-Christ avant que de mourir, avoit prédit sa mort, le genre de
sa mort, & la résurrection; & avoit déclaré que le but de tous ces
événemens, étoit de confirmer la Doctrine qu'il avoit prêchée.
Nous n'avons vu jusqu'ici que les dehors de la Religion, & nous ne
l'avons prouvée que par des circonstances qui lui sont en quelque
façon extérieures. Entrons présentement dans les preuves qui se
tirent du fonds même & de l'essence du Christianisme.
[Note marg.: _Que la R. Chr. est plus excellente que toutes les
autres._]
VIII. Certes si l'on considére que de toutes les Religions qui ont
jamais été, & qui sont encore dans toute l'étendue de la Terre, il
n'y en a point qui l'emporte sur la Chrétienne; soit pour la perfection
des Loix, soit pour la grandeur des récompenses, soit pour la maniére
dont elles se sont établies; je soutiens qu'on sera forcé, ou de
convenir qu'elle est véritable, ou de rejetter toute Religion: excès
où ne tombera jamais un homme qui reconnoit qu'il y a un Dieu; que
ce Dieu gouverne toutes les choses créées; que l'Homme a un esprit
capable de le connoître, de discerner le bien & le mal, de se porter
vers l'un ou vers l'autre, & par conséquent de donner matiére aux
peines ou aux récompenses.
[Note marg.: I. _Avantage de la R. Chr. sur les autres, savoir les
récompenses qu'elle promet_.]
IX. Examinons par ordre les trois prérogatives que nous venons
de donner à la Religion Chrétienne sur toutes les autres; ses
récompenses, ses loix, & la maniére de son établissement.
[Note marg. A: _Deut. XI. Hebr. VIII. 6._]
Pour commencer par ses récompenses, si nous considérons atentivement
les Clauses expresses que Moyse [A]a aposées à l'Alliance légale,
nous verrons qu'il n'y a promis que des biens temporels, & dont la
jouissance ne passe pas les bornes de cette vie. C'est une terre
fertile, une maison bien fournie, des victoires, une vie longue &
pleine de vigueur, une Postérité nombreuse, héritiére de tous ces
avantages. S'il y a quelque chose de plus il est caché sous des
ombres; & on ne peut l'en tirer que par la force du raisonnement. Cette
obscurité fut cause que [18]les Sadduciens, qui recevoient les Livres
de Moyse, n'espéroient rien après cette vie.
[Note 18: _Les Sadduciens_. Joséphe. _Le sentiment des Sadduciens est,
que l'ame périt avec le corps,_ & ailleurs, _Ils nient la subsistence
de l'ame après la mort, & les peines de l'enfer._]
Les Grecs, dont la Science est émanée des Chaldéens & des Ãgyptiens,
ont encore moins connu que les Juifs, ces biens qui regardent une autre
vie. Ceux d'entr'eux qui portoient leurs espérances jusqu'au delà de
la mort, se sont expliquez là -dessus avec une très-grande incertitude;
comme il paroît [19]par les Discours de Socrate, & [20]par les Ãcrits
de Cicéron, de Sénèque & de tous les autres. Les Argumens sur quoi
ils apuyoient l'espérance d'une autre vie, étoient foibles,[21] &
concluoient presque tous autant pour la Bête que pour l'Homme. Ce
fut sans doute en vertu de ces sortes d'argumens, que [22]quelques
Philosophes s'imaginérent que les Ames passoient tantôt des hommes
aux bêtes, & tantôt des bêtes aux hommes. D'autres voyant que cette
opinion n'avoit aucun fondement légitime, ni dans l'expérience ni dans
le raisonnement, & ne pouvant néanmoins s'empêcher de reconnoître que
l'Homme avoit une derniére fin, crurent & enseignérent qu'il n'y avoit
pas d'autre récompense de la vertu que la vertu même; & que le Sage
étoit toûjours heureux, fût-il dans le taureau de Phalaris. Cela
parut trop outré à quelques autres, qui jugérent, avec raison,
[23]qu'un souverain bonheur joint à des maux très-réels, à des
dangers, des incommoditez, des tourmens, & à la mort même, n'étoit
qu'un mot vuide de sens. Cela les oblige de le faire consister dans ce
qui cause du plaisir à l'Homme par l'entremise des sens, en un mot,
dans la volupté. Cette opinion fut rejettée par le plus grand nombre,
& réfutée solidement. En éfet, elle étoufe tous les sentimens
d'honnêteté morale, que la Nature a imprimez dans le coeur; elle
abaisse l'Homme, né pour des choses élevées & sublimes, à la
condition des bêtes, que la figure même de leur corps, toujours
panché vers terre, ne porte qu'à des choses basses & terrestres.
[Note 19: _Par les Discours de Socrate._ _Vous savez,_ disoit ce
Philosophe, _que j'espére de me trouver bien tôt dans l'assemblée
des hommes vertueux quoiqu'Ã dire le vrai, je ne voudrois pas trop
l'afirmer,_ & ensuite, «Si ce que je dis est vrai, il n'est rien de
plus beau que de le croire. Mais si après ma mort il ne reste rien de
moi-même, cette erreur aura toûjours ceci de bon, c'est que dans
le tems qui précéde la mort, elle me rendra moins sensible au mal
présent: & d'ailleurs elle ne durera pas toûjours, car en ce cas ce
seroit un véritable malheur, mais elle périra avec moi. Platon dans le
Phédon.»]
[Note 20: _Par les Ãcrits de Cicéron, de Sénèque, & de tous les
autres_. Cic. Quest. Tuscul. 10. _Faites moi voir premiérement que
l'ame demeure après la mort: & ensuite, si vous pouvez y réussir (car
cela est fort difficile) vous me montrerez que la mort n'est pas un
véritable mal._ Et peu après; _Ils s'imaginent qu'ils ont beaucoup
gagné, lors qu'ils ont apris que la mort les détruira tout entiers.
Quand cela seroit vrai (car je ne veux pas m'y oposer), qu'y a-t-il en
cela d'agréable ou de glorieux?_ Sénèque Lettre LXIV. «S'il est vrai
(comme cela pourroit bien être) ce que les Sages ont cru, qu'il y a
dans le Monde un certain lieu, où nous serons reçus après nôtre
mort, celui que nous estimons être péri, ne l'est pas, mais a été
envoyé dans ce lieu avant nous.»]
[Note 21: _Et concluoient presque tous_ &c. Tel est cet argument de
Socrate, ou de Platon, _ce qui se meut est éternel._]
[Note 22: _Quelques Philosophes._ Les Brachmanes anciens & modernes, &
les Pythagoriciens, qui étoient à cet égard disciples de ceux-là .]
[Note 23: _Qu'un souverain bonheur_, &c. Lactance, liv. III. ch. 12.
_Puisque toute la force & tout l'usage de la vertu consiste à bien
soufrir les maux, il est évident qu'elle n'est pas heureuse par
elle-même._ Dans la suite, «les Stoïciens, que Sénéque a suivis,
disent que l'Homme ne peut pas être rendu heureux sans la vertu. Si la
vertu rend l'Homme heureux, donc le bonheur est la récompense de
la vertu; donc la vertu n'est pas désirable simplement à cause
d'elle-même, comme ils le prétendent, mais à cause du bonheur qu'elle
procure & qui la suit ordinairement. Cet argument devoit leur faire
comprendre quel est le souverain bien. J'en conclus encore, que puis que
cette vie est sujette à tant de maux, elle ne peut pas arriver à ce
souverain bonheur dans toute sa plénitude.»]
Dans le tems donc que les hommes alloient errans sur ce sujet,
d'incertitude en incertitude, & se partageoient en mille opinions
diférentes, Jésus-Christ vint donner aux hommes la véritable
connoissance de leur dernière fin. Il promet à ceux qui le suivront,
qu'après leur mort ils posséderont une vie, qui non seulement ne sera
ni troublée par la douleur & par les aflictions, ni interrompue par la
mort, mais qui sera acompagnée d'une souveraine joye: & il leur promet
aussi que le corps partagera ce bonheur avec l'ame.
On avoit bien eu jusques-là , soit par tradition, soit par conjecture,
quelque espérance que l'ame seroit heureuse après cette vie; mais Ã
peine pensoit-on que le corps dût avoir part à ce bonheur. N'est-il
pas juste, cependant, qu'il ne soit pas privé de la recompense, puis
qu'il entre avec l'ame en société de peines, de traverses & de
tourmens? Ces joyes au reste, qui sont communes à l'une & à l'autre
des deux parties qui composent l'Homme, ne sont pas de la nature de
celles où quelques Juifs grossiers, & les Mahométans, tournent toutes
leurs espérances. Les festins que les premiers atendent, & les plaisirs
charnels dont ceux-ci se flatent, ne sont que des choses à tems, des
remédes à la foiblesse de l'Homme; l'un pour la conservation de
la vie; l'autre pour la conservation de l'Espéce. Le bonheur que
l'Ãvangile promet est une vigueur éternelle, & une beauté plue
brillante que celle des Astres; une connoissance claire & sure de toutes
choses, mais particuliérement de Dieu, de ses Vertus, de ses desseins,
& de tout ce qu'il a voulu nous cacher, ou ne nous révéler qu'en
partie; une ame tranquille, & toute ocupée de la contemplation, de
l'admiration, & des louanges de Dieu.
En un mot, ce bonheur renferme des choses & si grandes & si excellentes,
que toutes les grandeurs & tous les plaisirs que nous connoissons,
ne peuvent nous aider à les concevoir, que d'une maniére très
imparfaite.
[Note marg.: _Que la Résurrection des corps dissous & réduits en
poudre n'est pas impossible_.]
X. Nous avons déjà répondu à l'objection qu'on tire de la prétendue
impossibilité de la Résurrection, lors que nous avons prouvé la
vérité de celle de Jésus-Christ. On la fait encore ici revenir sur
les rangs, & même beaucoup plus plausible, puis qu'il s'agit de
la résurrection des corps dissous, & réduits en une forme toute
diférente de celle qu'ils avoient. Mais cette dificulté n'est appuyée
sur aucune raison. Presque tous les Philosophes tombent d'acord que
quelques changemens qui arrivent aux choses matérielles, leur matiére
demeure toûjours & demeure capable de recevoir diverses formes. Il faut
donc, ou convenir que la Résurrection n'est pas une chose impossible,
ou dire que Dieu ignore en quels endroits du Monde, proches ou
éloignez, sont les parties de cette matiére dont le corps humain
a été composé; ou dire qu'il n'est pas assez puissant pour les
rassembler, les rajuster, & leur redonner leur premiére constitution.
Mais comment ne pourroit-il pas faire dans ce grand Univers, dont il est
le maître absolu, ce que nous voyons faire aux Chymistes dans leurs
fourneaux, & dans les instrumens de leur Art, où après avoir comme
détruit une chose en la dissolvant, ils la reproduisent en réünifiant
ses parties? La Nature ne nous présente-t-elle pas aussi dans les
semences des plantes & des animaux, des exemples du retour d'une
chose à sa premiére forme, après en avoir reçû d'extrêmement
diférentes?
Il n'est pas impossible de se tirer de l'embarras où plusieurs tâchent
de nous jetter, sur ce qu'il arrive quelquefois, que des bêtes, après
s'être nourries de chair humaine, servent elles-mêmes d'alimens Ã
l'Homme.[A] Il faut considérer que la plus grande partie de ce que nous
mangeons ne se convertit pas en nôtre substance, mais se change en
excrémens, ou en quelques humeurs qui ne constituent pas proprement le
corps & qui n'en sont que des accessoires; telles que sont la pituite
& la bile: & que de cela même qui nourrit véritablement le corps, il
s'en consume beaucoup par les maladies, par la chaleur interne, & par
l'air qui nous environne. Cela étant, Dieu qui a tant de soin de toutes
les espèces d'animaux brutes, qu'il ne permet pas qu'aucune périsse,
ne peut-il pas, par l'éfet d'une Providence encore plus particuliére,
empêcher que lors qu'un homme a vécu de quelques animaux nourris de
chair humaine, ce qu'il en mange ne passe en sa substance? Ne peut-il
pas faire que cette sorte d'alimens ne servent pas plus à le
nourrir que les médicamens ou les poisons? Cela est d'autant plus
vraisemblable, que la Nature même nous dicte, en quelque façon,
qu'elle n'a pas mis la chair humaine au rang des choses propres à nous
nourrir.
[Note A: Tout ce raisonnement, jusqu'à la fin de l'Article, paroît
assez foible. I. Il supose un miracle dans le cours ordinaire des
choses. Car cette Providence particuliére dont l'Auteur parle, ne
peut être autre chose ici, qu'un véritable miracle, puis qu'elle
empêcheroit que ce qu'un homme auroit mangé de chair humaine, ne
passât, selon le cours ordinaire, en sa propre substance, & qu'elle
travailleroit à l'exhaler en sueurs, &c. II. On peut assurer que
l'expérience détruit cette suposition, & que ceux d'entre les
Amériquains qui font des repas de la chair de leurs Ennemis vaincus,
en sont aussi parfaitement nourris que de quelque autre aliment que
ce soit. On pourroit donc se passer de cette premiére réflexion de
l'Auteur, d'autant plus que celle de l'Article suivant est bonne &
satisfaisante. TRAD.]
Mais quand cela ne seroit pas, quand un corps devrait perdre pour
toûjours cette portion qui a passé en la substance d'un autre, il
ne s'ensuivroit pas de là que ce ne fût pas le même corps.[24] La
transpiration continuelle des particules qui composent le corps, &
ausquelles d'autres particules succédent aussi continuellement, le
change pour le moins autant, que cet accident dont nous parlons,
obligeroit Dieu à le changer en le ressuscitant. Cependant elle
n'empêche pas que ce ne soit toûjours le même corps.[25] Par quelles
formes diférentes ne passe pas le ver à soye, avant que de devenir un
papillon & les semences des plantes, avant qu'elles arrivent à leur
juste grandeur? Cependant le papillon est dans le ver, & les plantes
sont dans leur semence[B]. Avec ces remarques & plusieurs autres que
l'on pourrait faire, on comprendra aisément que le rétablissement d'un
corps après tous les changemens qu'il a souferts, & les pertes mêmes
qu'il a pu faire, n'a rien que de très-possible. Le bon sens seul l'a
persuadé à Zoroastre Philosophe Chaldéen, [26] à presque tous les
Stoïciens, [27]& à Théopompe, fameux Péripatéticien. Ils ont même
été plus loin, & ont cru que ce rétablissement arriveroit un jour.
[Note 24: _La transpiration_ &c. Sénèque Ãpît. XVIII. «Le temps
entraîne nos corps avec une rapidité semblable à celle d'un fleuve.
Rien de ce que nous voyons n'est fiable & perpétuel: dans le moment
même que je parle de cette vicissitude, Je sai que je l'éprouve.»]
[Note 25: _Par quelles formes diférentes_ &c. Je passe à dessein,
comme peu nécessaires, quelques citations de Pline, où cet Auteur
raporte de pareils changemens dans les grenouilles, dans les coucous,
dans les cigales, & dans une certaine chenille qu'il apelle Chrysalis.]
[Note B: Et ce sont toujours les mêmes plantes, parce que les parties
qu'elles aquiérent, deviennent leurs parties en s'ajustant avec le peu
qu'elles en ont eu d'abord. Un corps humain sera donc toujours le même,
quand Dieu devroit y ajoûter une portion d'autre matiére qui le
surpasseroit autant en quantité, que, ce qu'une semence ou une plante
naissante aquiert, surpasse ce qu'elle a d'elle-même. ADD. DU TRAD.]
[Note 26: _A presque tous les Stoïciens_ Clément Stromat. 1. V.
«Héraclite, instruit dans les sentimens de la Philosophie Barbare
(c'est-à -dire étrangére, par raport à la Grèce) n'ignoroit pas
qu'un jour le Monde sera nettoyé de méchant Hommes par un grand
embrasement. C'est ce que les Stoïciens, qui font venus depuis, ont
entendu par le mot ÎκÏÏÏÏÏιÏ, ecpurôsis, c'est-à -dire,
embrasement. Ils ont aussi cru que par là tous les morts revivroient, &
redeviendroient tels qu'ils avoient été en cette vie. Qui ne reconnoit
au travers de ces envelopes la résurrection des morts?»]
[Note 27: _Et à Théopompe._ Diogéne de Laërce: «Théopompe enseigne
dans le 8. liv. de ses Philippiques, que les Hommes revivront, comme
l'ont aussi enseigné les Philosophes Orientaux; que cette nouvelle vie
sera immortelle; & que chaque chose retiendra les mêmes noms qu'elle a
dans cette vie.»]
[Note marg.: II. _Avantage de la R. Chr. savoir la sainteté de la
Morale, dans ce qui concerne le service de Dieu._]
XI. Le second avantage que la Religion Chrétienne a sur toutes les
Religions qui ont jamais été, ou que l'on pourroit imaginer, consiste
dans la souveraine sainteté de ses Préceptes, tant de ceux qui
constituent le Culte de Dieu, que de ceux qui réglent les devoirs
d'homme à homme. Presque dans tous les lieux où le Paganisme a fleuri,
ses Cérémonies sacrées ne respiroient que fureur & que cruauté.
Porphyre nous en instruit amplement, & les Relations de nos Voyageurs
nous l'aprennent aussi. Non seulement les Nations barbares apaisoient
leurs Dieux avec du sang humain: mais les Grecs mêmes, avec toutes
leurs lumiéres & toute leur érudition, & les Romains qui se
conduisoient par des Loix si sages, ont suivi là -dessus le penchant
général du Paganisme.[28] Les Grecs sacrifioient des Victimes humaines
à Bacchus Omestes. Et[29] l'Histoire Romaine nous aprend que l'on avoit
immolé à Jupiter, quelques Gaulois & quelques Grecs de l'un & de
l'autre sexe. Les mystéres de Cérès & de Bacchus, si saints & si
révérez, ont long tems caché sous le voile sacré du silence, les
plus honteuses saletez; comme il parut, lorsque ce silence religieux
ayant été rompu, le Public fut témoin des excès abominables que ces
mystéres renfermoient. Clément d'Alexandrie, & quelques autres, ont
traité ce sujet fort au long. Pour ce qui est des jours consacrez
aux Dieux du Paganisme, on les solemnisoit avec des Spectacles qui
blessoient si grossiérement la pudeur, que Caton, au raport de
l'Histoire[A-side]*, n'osoit pas y assister.
[Note marg. A: _Val. Max._ Liv. II. c. 10.]
[Note 28: _Les Grecs sacrifioient &c._ Plutarque & Pausanias en font
mention. Clément dans son Exhortation nomme tous les Peuples qui
faisoient la même chose.]
[Note 29: _L'Histoire Romaine nous aprend_ &c. Denys d'Halicarnasse liv.
I. dit _que la coutume de sacrifier des hommes étoit fort ancienne en
Italie_. Elle est demeurée jusqu'au tems de Justin Martyr & de Tatien.
Justin I. Apolog. parlant aux Romains, _Vous faites à votre Idole_,
leur dit-il, _des aspersions, non seulement de sang de bêtes, mais
aussi de sang humain_. Tatien, _J'ai connu avec certitude que le Jupiter
Latialis des Romains aime le sang des hommes, & qu'il prend plaisir aux
victimes humaines qu'on égorge en son honneur_. Cicéron dit la même
chose des Gaulois; Pline, des habitans de la grande Bretagne; Helmoldus,
des Sclavons. Porphyre dit que cette coutume étoit encore de son tems,
& dans l'Arcadie, & Ã Carthage, & Ã Rome.]
La Religion Judaïque n'avoit à la vérité rien de tel. Rien n'y
choquoit les Loix naturelles, & en particulier celles de l'honnêteté.
Cependant le penchant qu'il avoit à l'Idolatrie, fut cause que Dieu
le chargea de beaucoup de Préceptes sur des choses, qui n'étoient
moralement ni bonnes ni mauvaises. J'entens par là les Sacrifices, la
Circoncision, l'observation exacte du jour du repos, & la défense de
quantité de viandes. La plûpart de ces choses de trouvent aussi dans
le Mahométisme, qui y a ajoûté la défense de boire du vin.
La seule Religion Chrétienne nous enseigne un Culte proportionné Ã
la nature de Dieu. Elle nous aprend que Dieu étant Esprit, nous lui de
vouons une adoration spirituelle & pure. Si elle nous prescrit outre
cela quelques Actes extérieurs & visibles, ils sont par eux-mêmes
justes & saints, & n'obligent pas seulement en vertu de l'ordre exprès
qui les exige de nous. Selon cette Religion, ce n'est plus la chair
qu'il faut circoncire, c'est le coeur. Elle ne nous ordonne plus
l'abstinence de tout travail, mais l'abstinence de toute action mauvaise
& illicite. Elle ne nous demande plus le sang ou la graisse de nos
bêtes: elle nous demande de plus nobles Victimes, & veut que nous
sacrifiïons nos biens aux nécessitez des Pauvres, & nôtre sang à ses
Véritez lors qu'il peut servir à les confirmer. Au commandement de
s'abstenir de certaines viandes & de certains breuvages, elle substitue
celui d'user de tout, & d'en user avec cette modération qui est propre
à conserver & à afermir la santé. Si elle commande le jeûne, c'est
afin d'élever l'esprit, en abatant un peu le corps. Mais d'ailleurs,
tous ses Préceptes tendent à exciter dans l'homme une confiance tendre
& respectueuse, qui le disposant à une obéïssance exacte, lui fasse
trouver tout son repos en Dieu, & le porte à croire invariablement ses
promesses. Par ces Principes, l'Evangile produit une ferme espérance &
un véritable amour pour Dieu, & pour le Prochain. Lors qu'il a rempli
le coeur du Fidéle de ces sentimens, il le tourne sans peine vers Dieu
comme vers son Pére, son bienfaiteur & son remunérateur; & l'anime
à une obêissance, dont le motif n'est plus la crainte servile des
châtimens & des peines, mais la crainte de lui déplaire. La priére,
qui est l'acte le plus essentiel du Service divin, trouve aussi ses
régles dans l'Evangile. Selon ces régles, nous ne devons demander ni
les richesses, ni les honneurs, ni en un mot tout ce qui pourroit être
pernicieux aussi bien qu'utile. Mais 1. toutes les choses qui sont à la
gloire de Dieu: 2. entre les choses caduques & passagéres, celles dont
la Nature ne se peut passer; laissant le reste à la Providence, & nous
tenant préparez à tout événement. 3. Nous sommes obligez de demander
de tout nôtre coeur & avec toute l'ardeur dont nous sommes capables,
les choses qui ménent à l'Ãternité, le pardon de nos péchez, & le
secours du saint Esprit, qui nous rendant inébranlables aux menaces des
hommes, & invincibles aux atraits de la chair, nous fasse perséverer
jusqu'à la fin dans nôtre course spirituelle. Se peut-il rien imaginer
de plus digne de Dieu, qu'un Culte de cette nature?
[Note marg.: _Avantage de la R. Ch. sur les autres dans les devoirs qui
regardent le Prochain._]
XII. Les devoirs des hommes les uns envers les autres, ne sont pas
réglez dans l'Evangile d'une maniére moins raisonnable & moins
spirituelle. Le Mahométisme ne respire que la guerre. Et cela n'est pas
surprenant, puisque c'est à la guerre qu'il doit & sa naissance &
ses progrès. Les Loix des Lacédémoniens, ausquelles l'Oracle même
d'Apollon donna le premier rang entre celles de tous les autres
peuples de la Grèce, tendent généralement à rendre cette Nation
belliqueuse.[30] Aristote l'a remarqué, & l'a remarqué comme un grand
défaut. Mais s'il paroît raisonnable en cela, il ne l'est pas lors
qu'il dit que la guerre est naturellement permise contre les Nations
barbares; puisqu'au contraire il est certain que la Nature a établi
entre les hommes les devoirs de l'amitié, & les douceurs de la
Société. On a bien compris qu'elle défendoit & punissoit sévérement
le meurtre commis d'homme à homme. Si cela est juste, il est donc
très-injuste de regarder la destruction de Nations entiéres par les
voyes cruelles de la guerre, comme une chose glorieuse, & comme une
matiére de triomphes. C'est pourtant par ces voyes-là , que la fameuse
République de Rome est montée à ce comble de gloire & de grandeur,
que nous admirons encore dans les Histoires. Ses Ãcrivains ont même
été d'assez bonne foi,[31] pour avouer que la plûpart de ces guerres
étoient injustes. C'est ce qu'ils disent en particulier de celles qui
lui ont assujetti la Sardaigne[32] & l'Isle de Cypre. Il paroît par les
Historiens les plus célèbres,[33] que la plûpart des Peuples ne se
faisoient pas un scrupule ni une honte de piller leurs Voisins, & qu'ils
comptoient de bonne prise tout ce qu'ils pouvoient leur enlever.[34]
Aristote & Cicéron mettent la vangeance au rang de actions vertueuses.
Les combats sanglans des Gladiateurs à outrance, entroient dans les
réjouïssances publiques. Enfin, rien n'étoit plus ordinaire que la
cruelle coutume d'exposer les Enfans nouvellement nez.
[Note 30: _Aristote &c._ Euripide l'avoit remarqué avant lui, dans
la Tragédie d'Andromaque. _Si l'on vous ôtoit_, dit-il aux
Lacédémoniens, _la gloire qui naît des armes, vous n'auriez plus rien
qui vous distinguât.]
[Note 31: _Pour avouer &c._ Pétrone, _S'il y avoit quelque terre qui
fût riche en mines d'or, il n'en faloit pas davantage pour la faire
déclarer ennemie du Peuple Romain_.]
[Note 32: _Et l'Isle de Cypre._ Florus liv. III. ch. 9. «Le bruit des
richesses de cette Isle étoit si grand & si bien fondé, que le Peuple
Romain qui égaloit en grandeur toutes les autres Nations de la Terre,
& dont la libéralité n'allait pas moins qu'à donner des Royaumes,
ne pouvant résister à l'impression que ces richesses firent sur lui,
déclara le Roi de cette Isle, tout Allié qu'il étoit, déchu de
sa Royauté, réduit l'Isle en Province, & en enleva[C] des sommes
prodigieuses.]
[Note C: Plutarque les fait monter à 7000 talens, qui font environ
douze millions six cens mille livres.]
[Note 33: _Que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule_
&c. Thucydide Liv. I. «Autrefois les Grecs, aussi bien que les Barbares
de Terre ferme & des Isles, ayant trouvé la commodité d'aller les
uns chez les autres par le moyen de la Navigation, s'en servirent
pour exercer des brigandages; prenant pour Chefs de ces sortes
d'expéditions, des Personnes illustres, qui s'y laissoient aller, tant
pour l'espérance de s'enrichir, que dans le dessein de faire du bien Ã
ceux qui étoient dans l'indigence. Ils avoient d'autant moins de peine
à réüssir dans ces entreprises, qu'ils ne s'ataquoient qu'à des
Villes ouvertes, & Ã des villages. Ils les pilloient, ils vivoient de
leur butin; tout cela, sans encourir d'infamie, car bien loin qu'il y
en eût à ce métier, il y avoit même de la gloire.. les habitans de
Terre ferme se pilloient aussi, les uns les autres: & les [D]Locres
Ozoles, les Etoliens, les Acarnaniens & les Nations voisines, le font
encore aujourd'hui. Justin témoigne la même chose des Phocenses;
Plutarque des anciens Espagnols; Diodore, des anciens Toséans; César &
Tacite, des Peuples d'Alemagne.]
[Note D: Locres Ozoles, ainsi apellez pour les distinguer de 3. autres
sortes de Locres: Etoliens, Acarnaniens, Phocenses, Peuples de Grèce.]
[Note 34: _Aristote & Cicéron mettent la vangeance_ &c. Arist. Ã
Nicomachus IV. II. _C'est la marque d'un coeur bas & servile, que de
soufrir patiemment un afront_. Cic. Liv. II. de l'Invention, met au
nombre des choses qui sont fondées sur le Droit naturel, les actes de
vangeance par lesquels nous repoussons la violence ou les injures, en
nous défendant, ou en rendant la pareille. Dans une Lettre à Atticus:
_Je hai cet homme_, dit-il, _& je le haïrai toûjours: & plût aux
Dieux que je me pusse venger de lui_.]
Les Loix des Hébreux étoient à tous égards plus justes, & leurs
Réglemens plus saints. Mais comme ce Peuple étoit naturellement
violent, & sujet aux emportemens de la colére, elles passoient
légérement sur certaines choses, & lui en permettoient même d'autres
qu'autrement elles lui auroient défendues. C'est à cela qu'on doit
atribuer la permission qui fut donnée aux Israëlites, de traiter avec
la derniére cruauté les sept Nations qu'ils depossédérent. En quoi
pourtant on peut remarquer, qu'ils ne faisoient qu'exécuter les Arrêts
de la Justice divine. C'est par une suite, ou plutôt par un abus de
cette condescendance de leurs Loix,[35] qu'ils ont toûjours porté une
haine mortelle à ceux qui suivoient d'autres Loix que les leurs, & qui
ne s'acordoient pas de créance avec eux: & aujourd'hui encore
leurs priéres sont pleines d'imprécations & d'amertume contre les
Chrétiens. La Loi[E] les autorisoit aussi à se venger par une exacte
rétribution des outrages qu'ils avoient reçus, & à tuer de leur
propre autorité le Meurtrier de leur Prochain.
[Note 35: _Qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux_ &c.
Les Rabbins enseignent qu'il faut faire tout le mal qu'on peut, Ã ceux
de contraire Religion, & qu'on ne doit pas leur rendre ce qu'on leur a
dérobé: qu'il faut exterminer tous ceux qui ne sont pas Juifs. Les
Juifs ont ordinairement cette imprécation à la bouche, _Que tous les
Sectaires périssent subitement_.]
[Note E: Levit. XXIV. 20. L'Auteur entend ce passage, de la vengeance
entre Particuliers. Mais on l'explique ordinairement de la maniere dont
les Juges devoient punir les violences & les outrages.]
La Loi de Jésus-Christ défend de rendre injures pour injures, de
quelque nature qu'elles soient. Elle ne veut pas que nous aprouvions par
l'imitation, ce que nous regardons comme criminel dans les autres. Elle
nous ordonne de faire du bien généralement à tous, & si elle donne
aux personnes vertueuses le premier rang entre les objets de nôtre
amour & de nos bontez, elle ne manque pas de donner le second à ceux
dont la malice sembleroit les en exclurre. Pour nous y engager plus
fortement, elle nous met devant les yeux l'exemple de Dieu, qui fait
servir toutes les créatures aux nécessitez de tous les hommes
indiféremment.
[Note marg.: _Dans le devoir de la chasteté, & dans ce qui regarde le
mariage_]
XIII. La manière dont Dieu a voulu que le Genre humain se multipliât,
est une chose très-digne des sages Réglemens d'un Législateur.
Cependant à peine la Religion Payenne y a-t-elle touché. Et certes
elle auroit eu mauvaise grâce à être sévére là -dessus,[36] puis
qu'elle faisoit mille le contes infames des débauches & des adultéres
de ses Dieux. Ce péché même qui outrage la Nature, trouvoit sa
protection dans l'exemple des Dieux. Ce fut par là que Ganyméde &
Antinoüs méritèrent les honneurs divins. Ce crime monstrueux est
assez commun parmi les Mahométans, & il est permis dans la Chine, & en
d'autres endroits. Les Philosophes Grecs semblent avoir travaillé[37]
à en diminuer l'horreur en le voilant de termes honnêtes. Ceux
d'entr'eux qui ont eu le plus de réputation, ont fort aprouvé que les
femmes fussent communes. Par là ils ouvraient la porte à une licence
& à une impureté générale, & mettoient les hommes au-dessous des
bêtes; [38]puisqu'il y en a qui se gardent entr'elles une espéce de
fidélité conjugale. Une pareille licence auroit ces deux mauvais
éfets; qu'elle déroberoit aux Enfans la connoissance de leurs
véritables Péres; & qu'elle ne laisseroit aucun lieu à l'afection
réciproque des uns & des autres. Les Loix des Hébreux défendent
toutes sortes d'impuretez. [39]Mais elles ne condamnent ni la Polygamie,
[A]ni le Divorce même, pour quelques raisons que ce soit. Les
Mahométans usent de ces mêmes droits. Les Grecs & les Romains
répudioient leurs femmes pour des sujets assez légers. Les
[A]Lacédémoniens alloient même jusques à se les prêter les uns aux
autres. Et Caton, le sage Caton, s'en est aussi mêlé.
[Note 36: _Puis qu'elle faisoit mille contes des débauches_ &c. Les
Péres ont souvent fait ce reproche aux Payens: Mais il y a du plaisir
à voir la leçon qu'Euripide même fait là -dessus aux Dieux du
Paganisme. «Il faut, _dit-il_, que je donne ici un petit avis Ã
Apollon. Ce Dieu ne se contente pas de ravir par force l'honneur à des
filles chastes, il soufre patiemment qu'elles se défassent des enfans
qui naissent de ses débauches. Ah! pour vous qui possédez le tître &
l'autorité de Roi, gardez-vous bien de suivre un exemple si pernicieux.
Suivez constamment la vertu. Si quelqu'un tombe dans le crime, les Dieux
ne manquent pas de le punir sévérement. Mais vous, Dieux, si j'ose
m'adresser à vous, n'est-il pas bien injuste, que vous qui prescrivez
des Loix aux hommes, vous viviez vous-mêmes sans Loix. Permettez moi de
vous dire une chose, qui assurément n'arrivera jamais: C'est que si vos
impudicitez étoient punies aussi sévérement que vous punissez celles
des Hommes, bientôt & vous Apollon, & vous Neptune, vous-même grand
Jupiter, qui régnez sur les Cieux, vous vous verriez & sans Temples &
sans Autels.»]
[Note 37: _A en diminuer l'horreur_ &c. Philon liv. _De la
Comtemplation_. «Tous les discours du Festin de Platon roulent non sur
l'amour des hommes pour les femmes ou des femmes pour les hommes; cela
ne seroit pas si honteux, puis que cet amour ne passe point les bornes
de la Nature: mais sur l'amour des hommes pour les garçons. Car tout ce
qu'on y dit de Vénus & de l'amour céleste, ne se dit que pour sauver
un peu les aparences par des mots qui n'ont rien de choquant».]
[Note 38: _Puis qu'il y en a qui se gardent_ &c. Pline le dit des
colombes, & Porphyre des pigeons ramiers.]
[Note marg. A: Dent. XXIV. 1-4.]
[Note 39: _Mais elles ne condamnent ni la Polygamie_ &c. Deuter. XXI.
15. 11. Samuel, XII. 2. Joséphe Antiq. Jud. liv. XVI. _La coûtume de
notre Nation permet d'avoir plusieurs femmes_. Les Docteurs Juifs & les
Péres ont aussi entendu dans ce sens, les passages que je viens de
raporter.]
[Note marg. A: _Herodot_. L. VI. _Plut._ Vie de Lycurg. & de Caton
d'Utique.]
La Loi trés-parfaite de Jésus-Christ ne régle pas seulement
l'extérieur: elle va jusqu'à la racine du déréglement; elle
retranche la cupidité, & ne lui permet pas les moindres mouvemens,
ni les moindres atentats à la chasteté des femmes. Tout, jusqu'aux
regards mêmes, devient criminel par ces Loix sévéres qui font
craindre à l'Homme un Dieu scrutateur des coeurs, juge & vangeur
non seulement du crime, mais aussi du dessein de le commettre. Elles
défendent le Divorce. Et n'est-il pas juste, en éfet, que puisque
toute véritable amitié doit être perpétuelle & indissoluble, celle
qui unit & les coeurs & les personnes entiéres, dure tout autant que
la vie? Joignez à cela qu'il n'est pas possible que l'éducation des
Enfans ne reçoive quelque préjudice de cette séparation. Pour ce qui
est du nombre des femmes, ces mêmes Loix n'en permettent qu'une. Les
raisons en font claires, & n'ont pas été ignorées, ni des Romains, ni
des anciens Peuples de l'Allemagne, qui condamnoient la Polygamie. Il
y en a trois principales raisons. I. Il est juste que la Femme qui
s'engage à donner son coeur tout entier & sans réserve, [40]posséde
aussi sans partage celui de son Mari. II. Les afaires domestiques sont
mieux conduites, lors qu'elles sont sous la direction d'une seule tête.
III. Enfin, cette pluralité de Méres de Famille ne peut causer parmi
les Enfans, que du désordre & de la désunion.
[Note 40: _Posséde aussi sans partage_ &c. Saluste, Guerre de Jugurtha,
_Ceux qui ont plusieurs femmes, ont le coeur tellement partagé, qu'ils
n'en ont proprement aucune_.]
[Note marg.: _Dans la maniére d'acquerir & de conserver les
richesses_.]
[Note marg. A: _Diod. Sic._ L. I. _Plut._ Vie de Lycurgue.]
XIV. Venons aux devoirs de l'Homme par rapport aux richesses, &
aux commoditez de la vie. Les Ãgyptiens & les Lacédémoniens[A]
permettoient le vol. Les Romains, qui le défendoient entre
Particuliers, le savoient très-bien pratiquer de Nation à Nation. La
plûpart de leurs Guerres étoient d'honnêtes Brigandages; & Cicéron
a reconnu que s'ils eussent été obligez de faire restitution, ils en
auroient été bientôt réduits à leurs anciennes Cabanes.
[Note marg. A: Deut. XXIV. 20.]
La Loi défendoit le vol aux Juifs; mais elle leur permettoit[A] de
donner leur argent à usure aux Ãtrangers: s'acommodant en cela à leur
naturel assez avide de biens, & au génie des promesses qu'elle faisoit
à ses observateurs.
L'Ãvangile ne condamne pas seulement toutes sortes d'injustices, sans
distinction de ceux à qui ont en pourroit faire: il travaille aussi Ã
tarir la source ordinaire de toutes nos injustices, en nous défendant
d'atacher nôtre coeur aux richesses. Il nous en fait voir le néant. Il
nous tourne entiérement vers les biens du ciel. Il nous représente que
nôtre ame est trop petite, pour pouvoir donner une égale aplication
à deux choses, dont chacune demande l'Homme entier, & qui sont assez
oposées, pour nous obliger souvent à des résolutions & à des
démarches toutes contraires; que l'aquisition, & la conservation
des richesses coute mille inquiétudes, qui rongent le coeur, qui
l'asservissent, & qui empoisonnent le plaisir qu'il s'en promettoit: au
lieu que les choses dont la Nature se contente, sont & en petit nombre,
& très-faciles à aquerir. S'il arrive que Dieu nous donne quelque
chose de plus que ce qui est uniquement nécessaire, l'Evangile ne veut
pas que nous nous en défassions, [41] & qu'à l'exemple de quelques
Philosophes [a] peu sages, nous le jettions dans la Mer. Il ne veut pas
aussi, ni que ce surplus demeure inutile entre nos mains, ni que nous
le prodiguions: mais il nous ordonne que gardant un raisonnable milieu,
nous employions ce bien à réparer l'indigence des autres, soit par de
purs dons, soit en prêtant à ceux qui dans le besoin ont recours Ã
nous. La raison en est, que nous ne devons pas nous regarder comme les
maîtres de nos biens à l'exclusion de Dieu, qui étant le Pére de
tous les hommes, & le Maître de tout ce qu'ils ont, nous a établis
dispensateurs de ses biens, plutôt que véritables possesseurs. Mais
quoique par cette raison, il eût droit d'exiger de nous purement &
simplement que nous en disposions selon ses ordres, il veut bien nous y
inviter par la déclaration qu'il nous fait, qu'une grâce bien placée
nous assure des trésors que les Voleurs ne pourront nous enlever, &
dont jamais aucun accident ne nous frustrera. Si nous cherchons des
exemples d'une libéralité sincére & pleine de charité, les premiers
Chrétiens nous en donnent un qui est digne d'admiration. Ne semble-t'il
pas, en éfet, à voir la promptitude [Note marg.: Rom. XV. 25. 26] de
ceux de Macédoine & d'Achaïe à soulager la pauvreté de ceux de la
Palestine, qu'ils n'étoient tous qu'une même Famille dispersée par
tout l'Univers?
[Note 41: _Et qu'Ã l'exemple de quelques Philosophes._ Ces Philosophes
sont Aristippe & Cratès.]
[Note a: Ainsi Démocrite, au rapport de Sénèque & de Cicéron, laissa
ses Terres incultes, négligea son Patrimoine, regardant les biens de
l'esprit comme les seuls biens, & croiant que la possession des choses
de la Terre étoit un obstacle à la Philosophie. TRAD. DE PAR.]
Mais comme ce seroit peu d'avoir réglé l'extérieur si on laissoit le
coeur dans toute sa liberté, la Loi de J. C. n'oublie pas de marquer
quel doit être le vrai principe de nos bienfaits. Elle nous aprend que
l'espérance du réciproque ou de la réputation, en ôte tout le prix;
& qu'ils ne sont de quelque valeur aux yeux de Dieu, qu'autant que son
amour en a été le motif, & sa gloire, la derniére fin. Elle prend
soin de renverser tous les prétextes dont l'amour du bien colore une
épargne excessive. Elle dissipe la crainte qu'on auroit, ou qu'on
feroit semblant d'avoir, de tomber dans l'indigence par trop de
libéralité, & de se dérober par là les secours dont la vieillesse
a besoin, & dont on peut se soulager en cas de quelque disgrace. Elle
prévient tous ces prétextes, en promettant que Dieu aura des bontez
toutes particuliéres pour ceux qui observeront ses Loix. Elle ajoûte
même le raisonnement à la promesse. Elle nous fait jetter les yeux sur
les soins tout visibles de la Providence, dans la production des plantes
& des fleurs, qu'elle veut bien même orner & embellir. Elle nous
oblige à penser que Dieu étant si bon & si puissant, nous lui ferions
outrage, si nous ne nous fiions à lui, qu'à proportion des gages
présens & visibles qu'il nous donne de son amour.
[Note marg.: _Dans les Loix qui réglent le serment._]
XV. Enfin les autres Loix défendent sévérement le parjure. Les Loix
de l'Ãvangile défendent le serment même, excepté quand il est d'une
absolue nécessité: outre qu'elles nous forment à une habitude si
[Note marg.: Matth. V. 33-37.] constante de dire la vérité, que
les ocasions d'être réduit à faire serment, deviennent par lÃ
extrêmement rares.
[Note marg.: _Perfection de la Morale Ãvangélique_]
XVI. En général on peut dire que tout ce qu'il y a d'excellent dans
les Livres des Philosophes Grecs, dans les Maximes des Auteurs Juifs
& de ceux de tous les autres Peuples, est contenu dans la Doctrine
évangélique, comme émané de Dieu même. On y trouve des Préceptes
sur la modestie, sur la tempérance, sur la bonté, & sur l'honnêteté
des moeurs. On y aprend les devoirs réciproques des Magistrats & des
Peuples; des Péres & des Enfans; des Maris & des Femmes. On y voit la
condamnation de certains défauts, sur lesquels la plûpart des Grecs
& des Romains se sont fait illusion à eux-mêmes par les beaux noms
qu'ils leur donnoient, & par je ne sai quel éclat de Grandeur qu'ils y
apercevoient; j'entens la passion pour les honneurs & pour la gloire.
Mais ce qu'il y a de plus admirable dans l'Evangile, c'est cet abrégé
de tous les Préceptes, plein de sens dans sa briéveté, & qui porte
que nous devons aimer Dieu par-dessus toutes choses, & nos Prochains
autant que nous-mêmes; ou, ce qui revient à un, [42] que nous leur
devons faire ce que nous voulons qu'on nous fasse.
[Note 42: _Que nous leur devons faire._ L'Empereur Alex Sévére louoit
fort cette Loi.]
[Note marg.: _Objection tirée de la diversité de sentimens qui est
parmi les Chrétiens_.]
XVII. Quelqu'un objectera peut-être contre l'excellence de la Doctrine
Chrétienne, dont nous tirons avantage, cette grande diversité
d'opinions qui partage les Chrétiens, & qui les divise même en tant de
Sectes diférentes.
La Réponse est aisée. Il n'arrive en cela à la Religion Chrétienne
que ce qui arrive à tous les Arts, & à toutes les Sciences humaines.
Ce malheur si général est un éfet de la foiblesse de l'esprit de
l'Homme, ou des préjugez qui lui ôtent la liberté de juger sainement
des choses. Mais ces diversitez d'opinions ont d'ailleurs cela de bon,
qu'elles ne vont que jusqu'à un certain point, au de-là duquel il y
a des véritez dont tout le monde convient, & qui répandent même des
lumiéres sur les Articles contestez. Dans les Mathématiques on dispute
sur la quadrature du Cercle; mais on est d'acord sur cette maxime, par
exemple, que si de choses égales on en ôte des portions égales, ce
qui demeure est égal. On pourroit faire voir la même chose dans la
Physique, dans la Médecine, & dans les autres Sciences. De même, la
diversité de sentimens qui régne parmi les Chrétiens, n'empêche pas
qu'ils ne conviennent des principaux Articles, c'est-Ã -dire, de
ces Préceptes que nous avons fait regarder comme la gloire du
Christianisme. Leur certitude paroît sur-tout, en ce que ceux qui par
le principe d'une haine & d'une animosité mutuelle, cherchent toujours
de nouveaux sujets de se contredire, n'en sont jamais venus jusqu'Ã
nier que ces Préceptes ne viennent de Jésus-Christ. Je n'en excepte
pas même les Personnes déréglées, qui refusent de se conduire selon
ces saintes maximes. Et en éfet il n'y auroit pas moins d'absurdité Ã
nier que la doctrine Chrétienne procéde de Jésus-Christ, qu'il y en
avoit dans les chicanes que quelques Philosophes ont fait autrefois
contre la blancheur de la neige. Si les sens nous aprennent que la neige
est blanche, la vûe de tous les Peuples Chrétiens, & la lecture des
Livres de tous leurs Auteurs, depuis les plus anciens jusqu'aux plus
nouveaux, & de ceux même qui ont rendu témoignage à la Religion par
une mort violente; tout cela, dis-je, forme aussi une preuve de sens &
d'expérience, qui anéantit tout doute sur l'origine de nos Dogmes. On
croit aisément sur le témoignage de Platon, de Xénophon, & des autres
Sectateurs de Socrate, que ce qu'ils nous donnent comme la doctrine
de ce Philosophe, est véritablement sa doctrine. On ne doute pas que
Zénon n'ait enseigné ce que les Philosophes de sa Secte lui atribuent.
Quelle équité donc y auroit-il à former des doutes sur la validité
du témoignage de tous les Chrétiens, touchant l'Auteur des
enseignemens de leur Religion?
[Note marg.: _III. Avantage de la R. Ch. tiré de la maniére dont elle
s'est établie._]
XVIII. Le troisiéme avantage que nous avons remarqué dans la Religion
Chrétienne par-dessus toutes celles qui sont actuellement, ou que
l'imagination pourroit se figurer, consiste dans la maniére dont elle
a été enseignée, & dont elle s'est répandue dans le Monde. En quoi
nous avons à considérer 1. Son Auteur. 2. Sa grande étendue. 3. La
qualité de ceux qui l'ont prêchée. 4. Les dispositions de ceux qui
l'embrassérent les premiers.
[Note marg.: _Où l'on considére 1. Son Auteur._]
1. Les Chefs de Secte parmi les Grecs, avouoient qu'ils n'osoient donner
pour certain tout ce qu'ils enseignoient. Ils disoient que la Vérité
est cachée dans un puits; que nôtre esprit n'est pas plus propre Ã
soutenir l'éclat des Véritez divines, que les yeux des chouettes Ã
soufrir les rayons du Soleil. Et à la faveur de ces belles maximes, ils
diminuoient le mieux qu'ils pouvoient la honte de leur ignorance. Outre
cela [43] il n'y en a eu aucun dont la vie n'ait été souillée de
quelques vices assez grossiers. Les uns étoient [44] de lâches
adulateurs des Puissances souveraines. [45] Les autres avoient de
criminelles liaisons avec des Femmes. Quelques autres étoient d'une
impudence si excessive, [46] qu'on les comparoit à des chiens: ce qui
imprimoit sur toute leur Secte une note d'infamie. Tous en général se
portoient réciproquement une envie furieuse, comme on le voit par leurs
disputes continuelles, [47] & par leurs démêlez pleins de chaleur
sur de simples mots, ou sur des choses très-légéres. [48] Leur
indiférence pour le Service divin paroît en ce que, bien qu'ils
crûssent presque tous l'existence d'un seul Dieu, non seulement ils ne
lui rendoient pas leurs hommages, mais prenant pour Régle en fait de
Religion la créance publique, ils adoroient par une prévarication
criminelle, ceux qu'ils savoient très-bien n'avoir de Divinité que
dans l'opinion des Peuples. Enfin ils n'avançoient rien d'assuré sur
les récompenses de la piété & de la vertu. Je n'en veux point d'autre
preuve que les derniéres paroles de Socrate.
[Note 43: _Il n'y en a eu aucun_ &c. Socrate même, le plus
irrépréhensible de tous, étoit extrémement colére, & ne pouvoit se
modérer à cet égard, ni dans ses discours, ni dans ses actions.]
[Note 44: _De lâches adulateurs_ &c. comme Platon & Aristippe.]
[Note 45: _Les autres avoient de criminelles liaisons_ &c. Platon,
Aristote, Ãpicure, Aristippe, &c. Zénon Auteur de la Secte des
Stoïciens alloit encore plus loin, & aimoit les garçons.]
[Note 46: _Qu'on les comparoit à des chiens_. De là vint le nom de
_Cyniques_ qui fut donné à leur Secte.]
[Note 47: _Et par leurs démêlez, pleins de chaleur_ &c. Timon
Phliasius. «Malheureux hommes, _dit-il aux Philosophes_, honte du Genre
humain; gens qui n'êtes que ventre; vous ne faites que vous égarer en
vaines disputes sur des choses de néant. Puis-je vous mieux dépeindre
qu'en vous comparant à des outres remplis de vent? _Ailleurs_: Mais
qui les a donc animez ainsi les uns contre les autres? C'est une vaine
populace, qui aime le babil; & qui acourt au moindre bruit qu'ils font.
Voila ce qui cause & qui entretient cette maladie pernicieuse à tant de
gens.» Ces passages se trouvent dans Clément, Eusébe, & Théodoret.]
[Note 48: _Leur indiférence pour le Service divin_ &c. Xénophon, liv.
V. des choses mémorables, raporte un Oracle qui ordonnait _que l'on
servît les Dieux de la manière que chaque Ville l'auroit prescrit par
ses Loix_. Platon disoit qu'il étoit dangereux de discourir sagement &
raisonnablement devant le Peuple touchant les choses divines. C'est
ce qui a fermé la bouche à tous les Philosophes Grecs, Latins, &
Barbares, & qui leur a fait dissimuler la vérité. Et n'est-ce pas lÃ
un grand préjugé contr'eux?]
Pour ce qui est de Mahomet, dont la Religion a gagné un si grand nombre
de Peuples; ses Sectateurs mêmes nous ôtent la peine de le convaincre
de crimes, par l'aveu qu'ils font de ses débordemens. On peut aussi
remarquer qu'il n'a donné aucun gage indubitable de la certitude du
Paradis charnel, qu'il promet à ceux qui le suivent. Les Mahométans ne
disent pas qu'il soit ressuscité; & quand ils le diroient, son corps,
qui est encore à Medine, les démentiroit.
Moyse le Législateur des Hébreux a été un grand Homme à tous
égards; mais il a été homme & a eu ses foiblesses. Ce ne fut
qu'après une longue résistance, qu'il put se résoudre à accepter la
Commission que Dieu lui donnoit d'aller trouver Pharaon de sa part. La
promesse expresse qu'il lui fit de tirer des eaux du rocher par son
ministére, ne put bannir toute sa défiance. Ce sont là des Faits dont
les Juifs mêmes conviennent. S'il a proposé des récompenses, il n'en
a presque pas jouï lui-même. Il n'entra pas dans la Terre promise;
mais il mourut dans le Désert, après y avoir passé une grande partie
de sa vie au milieu des révoltes presques continuelles de son Peuple.
Jésus-Christ est le seul dont la vie ait été parfaitement pure &
irrépréhensible. Ses premiers Disciples ne lui reconnoissent point de
défauts, & ses Ennemis ne l'en ont jamais convaincu d'aucun. [49]Il a
rempli exactement tous les devoirs qu'il a prescrits aux hommes. Il a
suivi fidélement les ordres qu'il avoit reçus de Dieu. Sa vie a été
de la simplicité la plus parfaite. Il a soufert les injures & les
derniers suplices avec une patience exemplaire; comme il paroît par
l'Histoire de sa crucifixion. Il a eu pour les hommes, même pour ses
Ennemis & pour ses Bourreaux, l'amour le plus sincére & le plus ardent,
jusqu'à prier Dieu pour ceux qui le crucifioient. Il a ratifié dans sa
personne les récompenses qu'il a promises à ses Fidéles, les ayant
obtenues dans le degré le plus magnifique. Son Histoire nous l'aprend,
& mille preuves nous en assurent. Plusieurs l'ont vû ressuscité, l'ont
ouï parler, & ont apuyé leur foi par le secours de l'atouchement. Il
a été élevé dans le Ciel à la vûe de ses Apôtres, & a donné
des marques certaines de son autorité suprême en conférant à ses
Disciples le pouvoir de parler diverses Langues, & celui de faire des
miracles, après le leur avoir promis en les quitant. Par là , il a
ôté tout lieu de douter, qu'il fût assez puissant pour nous conférer
la récompense qu'il nous a proposée. D'où je conclus, que puis qu'il
a confirmé ses Préceptes par son obéïssance, & ses promesses par
la part excellente qu'il y a eue lui-même, sa Religion l'emporte sur
toutes celles qui sont, ou qui ont jamais été dans le Monde.
[Note 49: _Il a rempli exactement_ &c. Lactance. _Il a marché lui-même
dans le chemin qu'il nous a montré, de peur que les dificultez qui se
rencontrent dans ce chemin ne nous détournassent d'y entrer._]
[Note marg.: _2. Sa grande étenduë dès le commencement même._]
Voyons à présent les succès dont la Prédication de l'Evangile
a été suivie. Ils sont tels, qu'à les bien considérer, il faut
reconnoître que l'Evangile est divin, ou ne pas croire que Dieu se
mêle de ce qui concerne les hommes. Il étoit digne des soins paternels
de sa Providence, de donner à des sentimens vertueux & bons, des
succès & une étendue qui répondissent à leur excellence. Tel a été
le sort de la Religion Chrétienne. Toute l'Europe, même jusqu'aux
endroits les plus proches du Nord, fait profession de la croire, &
de l'enseigner. Elle est connue par toute l'Asie, & dans les Iles
de l'Océan qui l'environne, dans l'Ãgypte, dans l'Ãthiopie, dans
quelques autres Païs de l'Afrique, & presque par tous les endroits de
l'Amérique où l'on a pu pénétrer.
L'Histoire de tous les siécles, les Livres de nos Ãcrivains, les Actes
des Conciles; une vieille tradition que quelques Indiens ont conservée
jusqu'à nôtre tems touchant [50]les Voyages de S. Thomas, de S. André
& des autres Apôtres; tout cela, dis-je, montre que ce n'est pas
d'aujourd'hui que le Christianisme est en possession de cette
universalité, & qu'il en jouït depuis plusieurs siécles. En
particulier Clément, [51]Tertullien, & quelques autres remarquent que
de leur tems le Nom de Jésus-Christ étoit révéré dans les Iles
Britanniques, dans l'Alemagne, & jusqu'aux extrémitez de la Terre. Or
je demande s'il y a quelque Religion qui puisse entrer en concurrence
avec la nôtre, sur le privilége d'une étendue aussi universelle. Le
Paganisme a presque couvert toute la Terre; mais à parler juste, sous
ce nom étoient comprises une infinité de Religions diférentes. Entre
les Payens, les uns adoroient les Astres; les autres les Ãlémens;
d'autres servoient les Bêtes; plusieurs révéroient des choses qui ne
subsistent que dans l'imagination. Leurs Loix sacrées n'étoient
pas moins diverses que les objets de leur culte; & ils en devoient
l'institution à des Auteurs très-diférens. Les Juifs dans leur
dispersion paroissent un très-grand Peuple; mais enfin, ce n'est qu'un
Peuple; & depuis J. C. leur Religion n'a pas reçu d'acroissement fort
considérable. Si depuis ce tems-là elle est sortie de l'obscurité où
elle avoit été jusqu'alors, on peut dire que les Chrétiens y ont plus
contribué que les Juifs.
[Note 50: _Des Voyages de St. Thomas_. On montre encore aujourd'hui son
sépulcre dans le païs de Coromandel. Clement &c. Stromar. V. dit que
Jesus-Christ est connu de toutes les Nations.]
[Note 51: _Tertullien_ liv. I. _contre les Juifs. En quel autre toutes
les Nations ont-elles cru, qu'en Jesus-Christ, et quel autre
ont-elles embrassé comme le Messie venu au monde?_ Après il fait un
dénombrement des Nations qui croyoient en Jésus-Christ de son tems, &
ce dénombrement contient tous les Peuples des 3. parties du Monde
qui étoient alors connues. Plus bas il montre combien le Royaume
de Jesus-Christ est plus étendu que ne l'ont été l'Empire de
Nebucadnésar, & d'Alexandre, & que ne l'étoit celui des Romains.
«La Royauté de Jésus-Christ, _dit-il_, s'étend par-tout & est crue
par-tout. Ce grand Roi est servi par tous les Peuples que nous venons de
nommer: il regne; il est adoré en tous lieux; il se communique à tout
le monde également.» Arnobe, S. Athanase, Théodoret, & S. Jérôme,
font voir par le même détail, cette grande étendue de l'Empire de
Jesus-Christ. Origéne dans une Homélie sur Ezéchiel, «Les malheureux
Juifs avouent que ces choses sont dites du Messie. Mais c'est à eux
un aveuglement déplorable, d'ignorer encore la Personne à qui elles
conviennent, puis qu'ils les voyent acomplies. Qu'ils nous marquent
avant l'avénement de Jésus-Christ, quelque temps auquel la Bretagne,
le Mauritanie, le Monde entier s'est acordé à ne servir qu'un seul
Dieu.» S. Chrysostome, Homél. VI. «Comment les Ãcrits des Apôtres
auroient-ils pu passer jusques aux terres étrangéres, jusqu'aux Indes,
jusqu'à ces bords de l'Océan qui terminent toute la Terre, si les
Auteurs de ces Livres n'eussent été dignes de foi?» Le même Pére
dans l'Homélie sur la Divinité de Jésus-Christ, «Parcourir en si peu
de tems toute la Terre; inviter ainsi à de si grandes choses des hommes
prévenus de mauvaises habitudes, & plongés dans la plus énorme
corruption, cela est assurément au-dessus des forces d'un homme, &
c'est cependant ce qu'a fait Jésus-Christ. Il a délivré de ces maux
tout le Genre humain. Les Romains, les Perses, & toutes les Nations
Barbares ont jouï de cette heureuse délivrance.»]
Le Mahométisme ocupe un très-grand nombre de Païs; mais il ne l'ocupe
pas seul. Presque par-tout où il régne, notre Religion y a ses
Sectateurs & même en quelques endroits ils surpassent en nombre les
Mahométans; au lieu qu'on trouve très-peu de ceux-ci dans la plûpart
des Païs que les Chrétiens possédent.
[Note marg.: _3. Ceux qui l'ont les premiers prêchée_.]
3. Comparons maintenant les moyens par lesquels la Religion Chrétienne
s'est établie dans le Monde, avec ceux qui ont servi à afermir les
autres Religions; & les premiers Docteurs de celle-là avec ceux qui ont
fait fleurir celles-ci. Nous voyons que pour l'ordinaire les hommes
ont le foible de se laisser entraîner par l'exemple des Rois, & des
personnes revêtues de quelque autorité, sur-tout si cet exemple passe
en loi, & si l'on met en usage la force & la contrainte. C'est par ces
voyes que les diférentes Religions Payennes & la Mahométane se sont
acrues & fortifiées. Les premiers Docteurs de nôtre Religion étoient
dénuez de ce secours éficace. C'étoient des personnes sans naissance
& sans nom; c'étoient des Pêcheurs, & des gens de métier. Ils ont
cependant trouvé le moyen de l'établir en l'espace de trente ans [A]
[Note marg. A: Rom. XV. 19.] dans toutes les parties de l'Empire Romain,
dans celui des Parthes, dans les Indes, c'est-Ã -dire, par toute la
Terre. Pendant près de 300. ans elle n'a dû ses acroissemens qu'à des
Particuliers, qui bien loin d'avoir en main ou de quoi se faire
craindre par des menaces, ou surprendre la faveur des Peuples par
des espérances, rencontroient par tout des obstacles de la part des
Souverains. Malgré tout cela, avant qu'elle eût atiré Constantin
à la profession de ses véritez, [52]il s'en faloit peu qu'elle ne
remplît la plus grande partie de l'Empire Romain. Ceux d'entre
les Grecs qui ont donné des Régles pour les moeurs, se rendoient
d'ailleurs recommandables aux Peuples par quelques autres endroits.
Platon étoit grand Géomètre. Les Péripatéticiens s'apliquoient Ã
étudier les animaux & les plantes. Les Stoïciens étoient habiles dans
l'art du raisonnement. Les Pythagoriciens possédoient la Science des
nombres & de l'harmonie. Plusieurs d'entr'eux, comme Platon, Xénophon &
Théophraste, faisoient valoir leurs préceptes par toutes les graces &
toute la force de l'éloquence. Rien de tout cela ne se trouvoit dans
nos premiers Docteurs. Leurs discours étoient simples & sans agrémens.
Ils instruisoient, ils promettoient, ils menaçoient: tout cela sans
étude & sans art. Or comme ces maniéres ne peuvent pas aler loin & ont
très-peu de proportion avec les succès qu'elles ont eus; il faut de
toute nécessité reconnoître, ou que les miracles ont supléé au
défaut de l'Art; ou qu'une Providence secrette a veillé favorablement
sur les desseins de ces premiers Fidéles; ou qu'ils ont eu l'un &
l'autre de ces deux secours.
[Note 52: _Il s'en faloit peu qu'elle ne remplît_ &c. Tertullien II.
Apolog. «Nous ne sommes que d'hier & nous nous trouvons par-tout.
Nous remplissons vos Villes, & municipales, & autres, vos Iles, vos
Forteresses, vos Bourgs. Nous sommes répandus dans les Armées, dans
les Tribus, dans les Décuries. La Cour, le Sénat, le Barreau sont
pleins de Chrétiens. En un mot vous nous trouvez par tout, si ce n'est
dans vos Temples.]
[Note marg.: _4. Les dispositions des premiers qui l'embrassèrent._]
4. Ceux qui ont reçu le Christianisme par les instructions des
Apôtres, avoient l'esprit imbu des principes d'une autre Religion, &
par conséquent dificile à manier. Les premiers Disciples de Mahomet
& des Auteurs des Religions Payennes, étant moins prévenus, étoient
plus capables de recevoir de nouvelles impressions. La Circoncision & la
connoissance d'un seul Dieu, avoient disposé les Hébreux à recevoir
la Loi de Moyse. Mais rien ne préparoit les premiers Chrétiens à se
soumettre à l'Ãvangile. Ils étoient dans d'autres sentimens; & une
longue habitude, qui tient souvent lieu d'une seconde Nature, les y
confirmoit, & les éloignoit de ces nouvelles doctrines. L'éducation &
le respect des Loix & de l'autorité de leurs Ancêtres les afermissoit,
les uns dans la Religion Payenne, & les autres dans le Judaïsme. Ce
n'étoit pas là le seul obstacle que la Religion rencontroit dans leur
coeur. Ils ne pouvoient s'y ranger sans se soumettre infailliblement Ã
la fâcheuse nécessité de craindre les maux les plus terribles, ou de
les endurer. L'horreur que les maux impriment naturellement, se répand
souvent jusques sur les choses qui les peuvent atirer; & il est assez
rare qu'on entre dans des sentimens qui traînent après eux d'aussi
tristes suites. Nos premiers Péres ont passé par-dessus tout cela.
C'est peu de dire que le Christianisme leur fermoit l'entrée des
Charges, les assujettissoit à des peines pécuniaires, à la
confiscation de leurs biens, & au bannissement: on les envoyoit
travailler aux Mines: la cruauté s'épuisoit en nouvelles maniéres de
les tourmenter. Le martyre & les massacres étoient si ordinaires, que
les Auteurs de ce tems-là assurent qu'il périt par là plus de monde,
que la famine, ni la contagion, ni la guerre, n'en peuvent détruire.
Les genres de mort qu'on leur faisoit soufrir étoient des plus afreux.
[53]On les brûloit vifs, on les crucifioit, en un mot, on leur ôtoit
la vie par des suplices, qu'on ne peut ni lire ni se représenter sans
une extrême horreur. Ces cruautez continuérent dans l'Empire Romain,
presque jusqu'Ã Constantin le Grand. Si elles eurent quelques
intervales, ils étoient peu considérables, & même n'étoient pas
universels. Elles durérent plus long tems encore dans les Païs qui ne
reconnoissoient pas l'autorité des Romains, mais elles ne purent jamais
afoiblir ce Parti. Il sembloit même qu'elles l'augmentassent, & que
pour un Chrétien qu'elles détruisoient, elles en fissent renaître
plusieurs. C'est ce qui donna lieu à quelques-uns de dire, que le sang
des Martyrs étoit la semence de l'Eglise.
[Note 53: _On les brûloit vifs_ &c. Ulpien célèbre Jurisconsulte a
fait sept Livres sur cette question; Quelles sortes de peines il faloit
infliger aux Chrétiens. Lact. liv. V. ch. II.]
Comparons encore ici le Christianisme avec les Religions contraires. Les
Grecs, & les Juifs, qui avoient coutume de parler de tout ce qui les
concernoit, avec beaucoup de vanité & d'ostentation, ne peuvent citer
que fort peu de personnes qui ayent eu le courage de soufrir la mort
pour leurs Opinions. Les Indiens peuvent se faire honneur de quelques
Gymnosophistes; & les Grecs de leur Socrate. Le reste se réduit à peu
de chose. Encore n'y a-t-il guére lieu de douter que ces personnes, qui
s'étoient déjà rendues célèbres, n'ayent eu en vûe de se faire un
grand nom dans la Postérité, Nos Martyrs étoient pour la plûpart des
Personnes du plus bas rang, connues à peine parmi leurs Concitoyens,
C'étoient des femmes, c'étoient de jeunes gens, qui ne pouvoient ni
désirer ni se promettre avec quelque vrai-semblance, une réputation
qui les fît vivre long tems dans la mémoire des hommes. En éfet le
Martyrologe ne fait mention que de la moindre partie de ceux qui ont
soufert le martyre pour la défense de la Religion, [54]Le reste va trop
loin pour être compté un par un. Ajoûtons à cela qu'il étoit
aisé à la plûpart d'entr'eux de se dérober aux suplices. Un peu de
dissimulation, un grain d'encens jetté sans dessein sur un Autel, les
en eût afranchis; ce qui ne se peut pas dire des Martyrs Payens.
[Note 54: _Le reste va trop loin_ &c. Le Martyrologe marque seulement
en gros les 300 qui ont soufert le martyr à Carthage; un grand nombre
d'autres Martyrs en Afrique sous l'Empereur Tibére; en Antioche, en
Arabie, en Cappadoce, & dans la Mésopotamie, sous Valérien: dans la
Phrygie & dans le Pont, sous Maximim &c.]
Quelques sentimens qu'ils cachassent dans le fond de leur coeur, ils
avoient du moins la complaisance de conformer leur extérieur au goût
de ceux à qui ils étoient suspects. Il n'y a donc proprement que les
Juifs & les Chrétiens qui ayent soufert la mort uniquement pour la
gloire de Dieu. à l'égard des Martyrs de la Religion Judaïque,
on n'en trouve que dans les tems qui ont précédé la venue de
Jésus-Christ; encore y en a-t-il eu si peu en comparaison des Martyrs
du Christianisme, qu'on en compteroit plus de ceux-ci dans une seule
Province, que des autres dans toute l'étendue de leur Ãtat, & dans
toute la durée de leurs soufrances. En éfet, cette durée n'a pas
été bien longue, puis qu'elle ne comprend que les Régnes de Manassé
& d'Antiochus.
Cette multitude innombrable de Personnes de tout rang & de tout sexe,
séparées par l'intervale de tant de lieux & de tant de siécles, & qui
ont sêllé de leur sang la Foi Chrétienne, doit avoir eu sans doute
quelque raison de persévérer si constamment. Or cette raison ne
pouvant être que la force de la vérité, & le secours de l'Esprit de
Dieu; c'est avec justice que nous regardons nos Martyrs comme une bonne
preuve de la Religion Chrétienne.
[Note marg.: Réponse à ceux qui demandent des preuves encore plus
démonstratives.]
XIX Si toutes ces preuves ne satisfont pas, & qu'on en désire de plus
convainquantes, on doit considérer que[55] les preuves varient, selon
la diversité des choses que l'on veut établir. On ne peut conclurre
une vérité Mathématique que par des raisons de la dernière
évidence. Les disputes de la Physique se doivent terminer par des
argumens fondez sur des Principes naturels. Lors qu'il s'agit de
délibérer, il faut se déterminer par des argumens tirez des maximes
que le sens commun & l'expérience suggérent. Les Faits ont aussi leurs
preuves, qui consistent dans la qualité de ceux qui les atestent: &
c'est les avoir prouvez, que de faire voir que ces Témoins n'ont rien
qui les les rende suspects. Si l'on ne s'en tient pas là , on anéantit
la certitude des Faits Historiques; on détruit celle des expériences,
qui font la partie la plus considérable de la Médecine; & l'on suspend
les devoirs réciproques des Péres & des Enfans; puis que ces relations
ne se connoissent que par ces sortes de preuves. Dieu eût pu fonder
nôtre Foi sur le témoignage des sens de chaque Fidéle, & même sur
des démonstrations: mais il vouloit commander aussi bien que persuader,
& donner à la Foi un caractère d'obéïssance & de soumission. Il
sufisoit donc qu'il se révélât d'une maniére capable de convaincre
les esprits dociles. Il vouloit que l'Evangile fût une Pierre-de-touche
qui distinguât les ames ployables & flexibles d'avec celles qui sont
d'une opiniâtreté incurable. Nos preuves ont persuadé un très-grand
nombre de Personnes sages & vertueuses; il est donc évident que
l'incrédulité des autres ne vient pas de l'insufisance de ces
preuves,[56] mais de la répugnance qu'ils ont contre des véritez &
des Loix qui choquent leurs passions, & qu'ils ne peuvent admettre sans
s'engager à compter pour rien la gloire, les honneurs, & les biens de
cette vie. Ils reçoivent sans scrupule mille autres Faits qui ne sont
apuyez que sur le raport des Historiens, & dont ils ne voyent même Ã
present aucuns monumens sensibles. Mais lors qu'il s'agit de l'Histoire
de l'Evangile, ils entrent en défiance, & n'ont aucun égard au raport
de ses premiers témoins, ni aux monumens qui pourroient servir à la
confirmer; tel qu'est l'aveu de tous les Juifs; & cette multitude de
Sociétez Chrétiennes qui ne peuvent s'être formées sans quelque
raison légitime.
[Note marg.: Conclusion.]
[Note 55: _Les preuves varient selon la diversité._. Aristote
Métaphys. liv. I. ch. dernier «Il ne faut pas chercher en toutes
sortes de sujets, une certitude aussi grande que celle des véritez
mathématiques.]
[Note 56: _Mais de la répugnance_ &c. St. Chrysostome à Demetrius.
«Le refus que l'on fait de recevoir les Préceptes de l'Evangile, ne
vient que de ce qu'on n'a pas le courage de les suivre.»]
Je conclus, que puis que la longue durée du Christianisme, & son
établissement par toute la Terre, ne peuvent pas être la production
de l'Esprit humain, il faut, ou les atribuer à quelques miracles
éclatans, ou avouer que cette durée & ce progrès si extraordinaire,
où l'on ne veut reconnoître rien de surnaturel, sont le plus grand de
tous les miracles.
TRAITÃ
DE LA VÃRITÃ
DE LA
RELIGION
CHRÃTIENNE.
_LIVRE TROISIEME_.
_Où l'on prouve l'autorité de l'Ãcriture_.
[Note marg.: _Preuve générale de l'autorité des Livres du Nouveau
Testament_.]
I. Le but des preuves que nous avons déduites jusqu'ici, & de toutes
les autres qu'on pourroit ajoûter, est de persuader aux Incrédules &
à ceux qui sont encore dans l'incertitude, que la Religion, dont les
Chrétiens font profession, est très-véritable & très-bonne. Mais ce
n'est pas assez. Après les avoir convaincus de cette vérité, il
faut les conduire à ces Livres très-anciens où cette Religion est
renfermée, & que nous apellons les Livres du Nouveau Testament, ou pour
parler plus exactement, les Livres de la Nouvelle Alliance.
Il y auroit de l'injustice à nier que ce soit à ces livres que l'on
se doive adresser pour connoître nôtre Religion, & à n'en pas croire
là -dessus le témoignage constant de tous les Chrétiens. Quelle que
soit une Secte, bonne ou mauvaise, l'équité veut qu'on croye sur sa
parole, que ses sentimens sont contenus dans les Livres où elle nous
renvoye pour en être instruits. C'est sur ce Principe que nous recevons
sans dificulté l'assurance que les Mahométans nous donnent, que leur
Religion se trouve dans l'Alcoran. Puis donc qu'il paroît par les
argumens que nous venons de proposer, que la Religion Chrétienne est
véritable, & qu'il n'est pas moins évident par la raison que nous
venons d'alleguer, que cette Religion est enseignée dans nos Livres
sacrez; il n'en faut pas davantage pour établir solidement l'autorité
de ces Livres. Si pourtant on souhaite que nous en aportions des preuves
plus particuliéres, nous le ferons volontiers: mais ce sera après
avoir posé une Régle qui est connue & suivie de tout ce qu'il y a de
Juges équitables. C'est que quand on entreprend d'ataquer un Livre qui
est reçû depuis plusieurs siécles, on s'engage nécessairement Ã
produire des objections capables de lui ôter toute créance: au défaut
de quoi, il est censé digne de cette autorité, dont il a été
jusqu'alors en possession.
[Note marg.: _Preuves plus particulières. I. Que ceux d'entre ces
Livres qui portent le nom de quelque Auteur, sont véritablement de cet
Auteur_.]
II. Nous disons donc, que les Ãcrits qui sont reçus unanimement par
tous les Chrétiens, & atribuez aux Auteurs dont ils portent le nom,
sont éfectivement de ces Auteurs. La raison en est, que les Docteurs
des premiers siécles, comme Justin, Irénée, Clément, & ceux qui les
ont suivis, ont cité ces Ãcrits sous les mêmes noms d'Auteurs
qu'ils portent aujourd'hui:[1] Que Tertullien dit que les Originaux de
quelques-uns de ces Livres se voyoient encore de son tems: Que toutes
les Eglises les ont reçus comme les Ouvrages de ces mêmes Auteurs,
& avant qu'elles eussent encore assemblé de Conciles: Que jamais les
Payens ni les Juifs ne leur ont fait d'afaire sur cet article:
[Note marg.: _+ S. Cyllir. L. X_.]
Que Julien + même avoue que les Ãcrits qui sont atribuez à S. Pierre,
à S. Paul, à S. Mathieu, à S. Marc, & à S. Luc, ont été écrits
par ces Auteurs: Qu'enfin, si le témoignage des Grecs & des Latins
paroît à tout homme de bon sens, une raison de ne pas douter que
les Poëmes que l'on atribue à Homére & à Virgile, ne soient
véritablement d'eux: à plus forte raison le témoignage constant de
presque toutes les Nations, prouve invinciblement que les Livres du
Nouveau Testament ont été composez, par ceux dont ils portent le nom
sur leurs Titres.
[Note 1: _Que Tertullien dit_ &c. Liv. de la prescription contre les
Hérétiques, «Vous qui voulez exercer plus utilement votre curiosité
dans l'afaire du Salut, parcourez les Eglises où les Apôtres ont
particulièrement résidé, vous y verrez encore leurs Chaires; vous y
entendrez encore lire leurs Ãpîtres sur les Originaux mêmes.» Cela
n'est pas étonnant, puis que Quintilien dit que de son tems on voyoit
encore les Originaux des Livres de Cicéron, & qu'Aulu-Gelle dit la
même chose de ceux de Virgile.]
[Note marg.: _Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne
furent pas généralement reçus_.]
III. Ce n'est pas qu'entre ces Livres il n'y en ait quelques-uns qui
n'ont pas été d'abord reçus de tous les Chrétiens. On a douté de la
seconde Ãpître de S. Pierre, de l'Ãpître de S. Jude, des deux
que nous avons sous le nom de Jean l'Ancien, de l'Apocalypse, & de
l'Ãpître aux Hébreux. Mais ces Ãcrits étoient d'autre côté
reconnus par un grand nombre d'Eglises, comme il paroît par l'usage
qu'en font les plus anciens Docteurs, qui en citent des passages pour
prouver nos Dogmes. Il y a donc aparence que si quelques Eglises ne s'en
servoient pas, c'étoit ou parce qu'elles ne les connoissoient pas, ou
parce qu'elles n'étoient pas assez persuadées de leur autorité; & que
si dans la suite elles se conformérent à celles qui les recevoient
pour divins, c'est parce qu'elles s'instruisirent plus à fonds
là -dessus, & reconnurent leur ignorance ou leur erreur. Et en éfet il
n'y a presque plus de lieux où l'autorité de ces Livres ne soit Ã
présent établie. Si l'on dit qu'ils ont été suposez, on le dira sans
preuve, & même contre la vrai-semblance. Car quel intérêt auroit pû
obliger à les suposer, puis qu'ils ne nous aprennent rien qui ne se
trouve amplement dans ceux dont personne n'a jamais douté?
[Note marg.: _Qu'à l'égard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom
d'auteur, cela ne leur préjudicie point_.]
IV. Le peu de connoissance que l'on a du véritable Auteur de l'Ãpître
aux Hébreux, & le doute où quelques-uns ont été si les deux
derniéres Ãpîtres de S. Jean, & l'Apocalypse, sont de S. Jean
l'Apôtre, ou de quelqu'autre qui ait eu le même nom, ne peuvent
aucunement préjudicier à l'autorité de ces Ãcrits. On sait qu'en
matiére d'Auteurs, il faut faire plus d'atention à leurs qualitez
qu'Ã leur nom. Nous recevons comme vrais plusieurs Livres historiques,
quoi que nous ne sachions pas le nom de ceux qui les ont écrit. Le
Livre de la Guerre d'Alexandrie est de ce nombre. On n'en connoit pas
l'Auteur, mais parce qu'on voit que, qui que ce soit qui l'ait écrit,
il vivoit dans le temps de cette Guerre, & que même il y a eu part,
cela paroît sufisant pour autoriser cette Histoire. On ne doit donc pas
être plus dificile à l'égard des Livres donc nous parlons, puis
que ceux qui nous les donnent, assurent qu'ils ont vécu dans le
commencement du Christianisme, & qu'ils avoient reçu les dons
extraordinaires que Dieu conféra aux Apôtres. Si l'on dit qu'ils ont
pu s'atribuer faussement ces avantages, & qu'à l'égard même des
autres Livres, on leur a peut-être suposé de grans noms, pour leur
donner plus de poids: nous répondons qu'il est tout-à -fait incroyable,
que des Personnes qui ne prêchent par tout que la sincérité & la
piété, ayent voulu sans sujet se charger du crime de faussaires; crime
que tout honnête homme déteste, & que les Loix de Rome punissoient du
dernier suplice.
[Note marg.: _Que tous ces Auteurs n'ont pu écrire que des choses
vrayes._]
V. Il demeure donc constant que les Livres de la nouvelle Alliance, ont
été composez par ceux dont ils portent le nom, & que les qualitez que
ces Auteurs se sont atribuées, leur convenoient éfectivement. Si l'on
considére outre cela, qu'il n'est pas moins certain qu'ils n'ont rien
écrit dont ils n'eussent une connoissance parfaite, & qu'ils n'ont
pû se mettre en l'esprit de vouloir tromper le monde, on conclura
invinciblement, que ce qu'ils ont écrit est vrai & indubitable, puis
qu'on ne peut dire des choses fausses que par l'un ou l'autre de ces
deux principes, ou l'ignorance, ou la malice. Mais n'avançons rien sans
preuve, & faisons voir que ces Auteurs ont su ce qu'ils disoient, &
qu'ils n'ont rien dit que ce qu'ils croyoient véritable: qu'en un mot
ils n'ont été, ni trompez, ni trompeurs.
[Note marg.: _Preuve: on ne les peut accuser d'ignorance.]
VI. S. Matthieu, S. Jean, S. Pierre, S. Jude étoient du Collége de ces
douze, que Jésus-Christ avoit choisis pour témoins de sa vie & de sa
doctrine. Ainsi il est impossible qu'ils n'ayent pas bien sû les choses
qu'ils nous racontent. C'est ce qu'on doit dire aussi de S. Jaques, qui
a été, ou Apôtre, ou, selon le sentiment de quelques-uns,[2] proche
parent de Nôtre Seigneur, & de plus, Ãvêque de Jérusalem par les
sufrages des Apôtres. Pour ce qui regarde S. Paul, on ne peut pas
croire qu'il se soit imaginé sans fondement, que Jésus-Christ lui ait
révélé du Ciel les véritez qu'il a enseignées; ni qu'il se soit
figuré vainement qu'il ait fait toutes les grandes choses dont il se
glorifie; ni que S. Luc, le fidéle compagnon de ses voyages ait donné
dans les mêmes visions. Ce seroient là d'agréables songes, mais
dont des personnes aussi sensées que S. Paul & S. Luc, n'étoient
assurément point capables. Quoi que S. Luc ne fût pas du nombre de
ceux qui avoient vécu avec Jésus-Christ, son témoignage néanmoins ne
nous doit pas être suspect de crédulité. Il étoit né sur les lieux;
il avoit voyagé par la Palestine; [3]il s'étoit informé exactement de
la vérité des Faits qu'il a écrits, & il en avoit conféré avec ceux
qui en avoient été témoins oculaires, comme il paroît par le premier
verset de son Ãvangile. Il ne faut pas douter qu'outre les Apôtres,
avec qui il avoit des liaisons fort étroites, il n'ait parlé Ã
plusieurs de ceux qui avoient été guéris par Jésus-Christ, & de
ceux qui l'avoient vû mourir, & qui l'avoient aussi vû après sa
Résurrection. Si la confiance que nous avons sur les recherches exactes
de Tacite & de Suétone, fait que nous croyons sur leur raport, des
choses qui se sont passées long tems avant qu'ils fussent nez; à plus
forte raison devons-nous ajouter foi à un Ãcrivain qui nous assure
qu'il n'avance rien que sur le récit de témoins oculaires.[4] Pour ce
qui est de S. Marc, comme on n'a point douté dans les premiers tems
qu'il n'ait toûjours vécu avec S. Pierre, on doit avoir autant de foi
pour son Evangile que s'il lui avoit été dicté par cet Apôtre, &
c'est dire assez, puis que cet Apôtre devoit savoir avec certitude
toutes les choses que S. Marc a écrites dans son Evangile. Outre cela
cet Evangile n'a rien écrit qui ne se trouve dans les Ouvrages des
Apôtres. Enfin ni l'Auteur de l'Apocalypse n'a pu se mettre faussement
dans l'esprit qu'il avoit avoit eu toutes ces Visions dont il dit que
Dieu l'a honoré: ni celui de l'Ãpître aux Hébreux n'a pu se figurer
sans raison, que l'Esprit de Dieu ou les autres Apôtres lui avoient
apris les choses dont il a traité dans cette Ãpître.
[Note 2: _Ou proche parent_ &c. C'est le sentiment de St. Chrysostome &
de plusieurs autres.]
[Note 3: _Il s'étoit informé_ &c. Cela paroît par les premiers
versets de son Ãvangile.]
[Note 4: _Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté_ &c. St
Irénée liv. III. ch. I. Clément cité par Eusébe.]
[Note marg.: _Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi_.]
VII. Nous avons posé en second lieu que nos Auteurs sacrez n'ont pu
avoir dessein de mentir. Nous l'avons déjà prouvé lors que nous avons
établi la vérité de la Religion Chrétienne en général & qu'en
particulier nous avons montré la certitude de la résurrection de
Nôtre Seigneur. Quand on récuse des témoins parce qu'on les croit de
mauvaise foi, on est obligé de donner quelques raisons de ce soupçon,
& de dire par quels motifs ils ont pu se laisser aller au mensonge & Ã
la fourbe. Or c'est ce qu'on ne peut pas faire en cette rencontre. Car
si l'on objecte qu'ils ont pu mentir parce que l'intérêt de leur Cause
le demandoit; il faudra un peu examiner pourquoi ils se sont embarquez
dans cette cause, & sont entrez dans ces intérêts. Certes, ce n'a
été ni pour l'espérance de quelques avantages, ni pour la crainte
de tomber dans quelques disgraces: puis que cette Cause, dont ils
entreprenoient la défense, les privoit de toutes commoditez, & les
jettoit dans toutes sortes de périls. Ils ne se sont donc chargez d'une
Commission si dangereuse, que par la crainte de Dieu. Or cette crainte
peut-elle porter un homme à mentir, principalement dans une chose dont
dépend le salut éternel de tous les hommes? Si l'on considére que
leurs Ãcrits ne respirent que la piété; que leur vie n'a jamais
donné prise aux acusations de leurs ennemis, que tout ce que ces
ennemis leur ont pu reprocher a été leur ignorance, défaut qui
ne s'acorde guére avec la qualité d'imposteurs, on sera contraint
d'avouer qu'ils n'étoient pas capables d'une impiété aussi horrible,
que celle d'apuyer les intérêts de Dieu sur le mensonge & sur la
fourberie. Ajoûtez à cela, que pour peu qu'ils eussent eu de mauvaise
foi, ils n'auroient eu garde de laisser dans leurs Ãcrits des monumens
éternels de leurs fautes, telles que furent, & leur fuite dans les
dangers de leur Maître, & la triple abnégation de S. Pierre.
[Note marg.: _Preuve, tirée des miracles que ces Auteurs ont faits._]
VIII. Si l'on veut une preuve authentique de leur bonne foi, Dieu
lui-même nous la fournit dans les miracles qu'il a opérez par leur
ministére. Eux & leurs Disciples les ont publiez en présence de tout
un grand Peuple, avec beaucoup de confiance. Ils ont marqué les noms
des Personnes, & toutes les circonstances les plus propres ou à prouver
le Fait, s'il étoit véritable, ou à fournir aux Magistrats des moyens
de les convaincre de mensonge, s'il eût été suposé. Il faut sur tout
faire quelque atention à ce qu'ils ont très-constamment dit & écrit,
qu'en présence de plusieurs milliers de personnes, ils s'étoient
énoncez en quantité de Langues qu'ils n'avoient pas aprises, & qu'Ã
la vûe du Peuple de Jérusalem ils avoient guéri sur le champ un homme
qui étoit né boiteux. Ils ne pouvoient pas ignorer que les Magistrats
du Peuple Juif les haïssoient à mort, & s'oposoient à tous leurs
desseins; que ceux des Romains ne leur vouloient pas de bien; & que les
uns & les autres les regardant comme auteurs d'une nouvelle Religion,
ne manqueroient pas de profiter de toutes leurs fausses démarches, &
d'embrasser avec joye les moindres ocasions de leur faire des afaires,
& de les acuser. Cependant ils n'ont rien rabatu pour cela de leur
fermeté, & de leur hardiesse à publier leurs miracles. Il faut
donc croire qu'ils avoient raison, & que ces miracles étoient
très-véritables. Ni les Juifs, ni les Payens de ces tems-là n'ont
jamais ose les nier: [5]même Phlégon[a], Afranchi de l'Empereur
Adrien, a fait mention de ceux de S. Pierre dans ses Annales. [6]Dans
les Livres où les premiers Chrétiens rendoient raison de leur Foi aux
Empereurs, au Sénat, & aux Gouverneurs de Provinces, ils parlent de ces
miracles comme de choses qui étoient de notoriété publique, & dont
on ne pouvoir pas douter, ils disent même ouvertement que les Apôtres
avoient conservé jusqu'après leur mort le pouvoir de faire des
miracles, & qu'il s'en faisoit auprès de leurs sépulchres par
l'atouchement de leurs os. Ils pouvoient bien juger cependant que
si cela eût été faux, les Magistrats les en eussent bien-tôt
convaincus, & leur en auroient fait porter la peine, en les couvrant de
honte, & en les faisant mourir. Mais ils parloient à coup sûr: les
miracles faits auprès des sépulchres étoient en si grand nombre,
& atestez par tant de personnes, que Porphyre même fut forcé d'en
convenir.
[Note marg.: _Cyril: cont. Jul. L. X._]
[Note 5: _Même Phlégon_. Nous l'aprenons d'Origéne contre Celsus liv.
II.]
[Note a: Phlégon surnommé Trallien de Tralles Ville d'Asie, où
il étoit né, fleurissoit dans le second siécle, vers le milieu.
L'Empereur Adrien l'aimoit & vouloit l'avoir presque toujours auprès
de lui. C'étoit en effet un fort bel esprit, & un savant à qui une
profonde érudition n'avoit rien ôté de sa politesse: il avoit
composé une Histoire des Olympiades dont il ne nous reste que des
Fragments. C'est dans cet Ouvrage où Phlégon, tout Païen qu'il
étoit, dit que Jésus-Christ a été un vrai Prophète, qu'il a connu
l'avenir, qu'il l'a prédit, & que ses prédictions ont eu leur effet.
Il rend le même témoignage à celles de S. Pierre sur la ruine de
Jérusalem. Enfin Phlégon parle des ténèbres qui couvrirent toute la
Terre à la mort de Jésus-Christ; nous avons encore les propres paroles
de ce Païen. TRAD. DE PAR.]
[Note 6: _Dans les Livres où les premiers Chrétiens_ &c. Origéne, St.
Aug. de la Cité de Dieu, liv. XXII, ch. 8.]
Quoi que ce que nous venons de dire sufise pour établir la vérité des
Livres du Nouveau Testament, nous ne laisserons pas d'y ajoûter quelque
autres argumens; comme par abondance de droit.
[Note marg.: _3 Preuve, prise des prédictions que ses Livres
renferment._]
IX. Il y a dans ces Livres quantité de prédictions ausquelles
l'événement a admirablement répondu, & qui ne pouvoient être l'éfet
d'une prévoyance humaine. Telles sont celles [b] des grands & des
rapides progrès de la Religion Chrétienne; [c] de sa durée non
interrompue; [d] du refus que devoient faire les Juifs de la recevoir;
[e] de l'entrée des Nations étrangéres dans l'Ãglise; [f] de la
haine des Juifs contre ceux qui feroient profession de cette Religion;
[g] des suplices très-cruels que ceux-ci soufriroient pour sa défense;
[h] du siége & de la ruine de Jérusalem & du Temple; & [i] des
malheurs éfroyables qui devoient tomber sur les Juifs.
[Note marg.: _4 Preuve, qu'il n'étoit pas de la bonté de Dieu de
permettre que l'on trompât tant de gens de bien._]
X. Ceux qui reconnoissent que Dieu prend soin des choses qui regardent
les hommes, & particuliérement de celles qui concernent son Culte; &
où sa gloire est intéressée, doivent aussi reconnoître qu'il étoit
impossible qu'il permît que l'on trompât par des Livres suposez &
pleins de mensonges, un nombre infini de personnes, qui n'avoient en vue
que sa gloire & son service.
[Note: b: Matt. XIII. 33. [c]: Luc X. 18. Luc I. 33. Matt. XXVIII. 20.
Jean XIV. 16. [d]: Matt. XXI. 33. &c. XXII. Luc. XV. 11. &c. [e]: Ibid.
Matt. VIII. 2. XII. 21. XXI. 43. [f]: Matt. X. 17. [g]: Matt. X. 21. 39.
XXIII. 34. [h]: Matt. XXIII. 38. XXIV. 16. Luc XIII. 34. XXI. 24. [i]:
Matt. XXI. 33. XXIII. 34. XXIV. 20.]
[Note marg.: _5. Preuve, tirée du consentement de tant de Sectes
opposées._]
Après que le Christianisme fut partagé en une infinité de Sectes, Ã
peine s'en est-il trouvé qui n'ait reçu tous les Livres du Nouveau
Testament; & s'il y en a eu qui en rejettoient quelques-uns, ils ne
contenoient rien qui ne se trouvât dans ceux qu'elles admettoient.
Preuve assez forte, qu'on a toûjours reconnu dans ces Ãcrits une
autorité à laquelle on ne pouvoit rien oposer de raisonnable; puisque
ces Sectes qui les ont reçûs, étoient d'ailleurs si animées les unes
contre les autres; qu'il sufisoit qu'une chose plût aux unes, pour
être par cela même rejettée, par les autres.
[Note marg.: _Objection, que quelques Sectes ont rejetté plusieurs de
ces Livres._]
XI. Entre ceux qui faisant profession du Christianisme refusoient
leur créance aux Livres du Nouveau Testament où ils voyoient leurs
sentimens combatus, il y a eu deux espéces de gens directement oposez;
[7]les uns, en haine des Juifs, blasphémoient le Dieu que ceux-ci
reconnoissoient comme le Créateur du Monde, & ils traitoient fort
indignement la Loi de Moyse. Les autres, au contraire, par la crainte
des maux ausquels les Chrétiens étoient exposez, tâchoient de s'y
dérober [8]en se confondant avec les Juifs, [9]qui avoient alors une
entiére liberté de conscience. Mais il faut savoir [10]que ni les uns
ni les autres n'étoient reconnus pour vrais Chrétiens par aucune
des autres Sociétez du Christianisme; [11]& cela, dans le tems que
l'Ãglise suportoit avec beaucoup de patience, selon l'ordre établi par
les Apôtres, tous ceux dont les erreurs ne choquoient pas les fondemens
de la Religion. A l'égard de la premiére sorte d'Errans, nous croyons
les avoir sufisamment refutez, lors que nous avons prouvé dans le
premier Livre, qu'il n'y a qu'un seul Dieu dont l'Univers est l'ouvrage.
Mais sans cela, il paroît évidemment par les autres Livres du Nouveau
Testament, lesquels ils n'osoient rejetter de peur de ne pas passer pour
Chrétiens, entr'autres par l'Evangile de S. Luc, que Jésus-Christ a
annoncé aux hommes le même Dieu que Moyse & les Hébreux ont adoré.
Pour ce qui est de ceux qui se tenoient à l'abri du Judaïsme pour se
garantir des persécutions, & qui se disoient Juifs sans l'être, nous
aurons ocasion de les combatre, lors que nous disputerons contre ceux
qui se disent Juifs & qui le sont en éfet. Nous remarquerons cependant
que c'étoit avoir beaucoup de hardiesse & d'impudence, que
d'afoiblir l'autorité de S. Paul, sur ce qu'il prêchoit aux Juifs
l'afranchissement du joug des Cérémonies. Car I. il est celui de tous
les Apôtres qui a fondé le plus d'Ãglises, & qui a le plus contribué
à l'avancement du Christianisme par ce nombre infini de miracles qu'il
a faits dans un tems auquel il étoit aisé d'examiner s'ils étoient
vrais ou faux. S'il a fait des miracles, pourquoi ne croirions-nous
pas ce qu'il nous dit des admirables Visions qu'il a eues, & de son
installation dans l'Apostolat par Jésus-Christ? S'il a été si
chéri & si favorisé par Nôtre Seigneur, il est impossible qu'il ait
enseigné des choses désagréables à son divin Maître, c'est-à -dire,
des faussetez.
[Note marg.: Act. XVI. 3. XX. 6. XXI. &c.]
II. S'il a travaillé à l'abolition des Rites Mosaïques, il faut bien
qu'il y ait été forcé par la Vérité; puis qu'il étoit circoncis;
qu'il observoit volontairement plusieurs cérémonies de la Loi; que
pour la gloire de la Religion Chrétienne il faisoit beaucoup de choses
plus dificiles que la Loi ne lui en commandoit, & en enduroit de plus
fâcheuses qu'elle ne lui en eût atiré; & qu'il portoit toit ses
Disciples à faire & à soufrir les mêmes choses. Ce qui fait voir que
s'il leur prêchoit la liberté, ce n'étoit pas pour s'acommoder Ã
leur goût, & pour ménager le crédit qu'il avoit parmi eux, en leur
traçant des routes commodes. Bien loin de cela, ce qu'il leur imposoit,
étoit bien plus pénible que ce dont il les afranchissoit. Les Juifs
destinoient le Sabbat au service de Dieu: S. Paul veut que ses Disciples
y consacrent tous les jours. La Loi obligeoit à quelques dépenses:
S. Paul leur ordonne de perdre en tems & lieu tous leurs biens. La Loi
exigeoit des Sacrifices de bêtes: S. Paul veut qu'ils se sacrifient
eux-mêmes. Enfin cet Apôtre dit hautement que S. Pierre, S. Jean, &
S. Jaques lui avoient donné la main d'association; ce qu'il n'eût pas
osé dire, si cela eût été faux, puis que le disant du vivant de
ces trois Apôtres, il devoit craindre qu'ils ne relevassent un pareil
mensonge.
[Note 7: _Les uns, en haine des Juifs._ C'étoient les Marcionites.
Voyez St. Irénée liv. I. ch. 9. Tertull. S. Ãpiphane.]
[Note 8: _En se confondant avec les Juifs._ C'étoient les Ãbionites.
Voyez St. Irénée & St. Ãpiphane.]
[Note 9: _Qui avoient alors une entiére liberté._ Cela paroît par les
Actes des Apôtres, par Philon, par Joséphe, & par Tertullien.]
[Note 10: _Que ni les uns ni les autres n'étoient reconnus_ &c.
Tertull. contre Marcion liv. I. _Vous ne trouverez aucune des Eglises
qui peuvent passer pour Apostoliques, qui n'ait à l'égard du Créateur
des sentimens véritablement Chrétiens_.]
[Note 11: _Et cela dans un tems_ &c. St. Irénée, S. Jérôme, St.
Cyprien. _Ne jugeons_, dit ce dernier, _ni ne condamnons personne pour
des diversitez de sentimens_.]
Je conclus, que puis qu'Ã l'exception de ces deux sortes de personnes,
de l'erreur de qui j'ai parlé, & qui à peine pouvoient passer pour
Chrétiens, toutes les autres Sociétez s'acordoient manifestement Ã
recevoir les Livres du Nouveau Testament; que d'ailleurs ceux qui les
ont écrits ont eu le pouvoir de faire des miracles; qu'ils ont prédit
beaucoup de choses qui ont été confirmées par l'événement; qu'enfin
la Providence très-particuliére qui veille sur les afaires des hommes,
n'eût pas soufert qu'ils eussent trompé le monde par des Ãcrits
fabuleux: il est de la dernière évidence, du moins pour des Personnes
équitables, que ces Livres jouïssent à juste tître de l'autorité
où ils sont parmi les Chrétiens. Car, encore une fois, il y a peu
d'Histoires qu'on ne croye véritables, toutes destituées qu'elles sont
de ces preuves, & simplement sur ce qu'on ne peut aporter de raison
solide pour en ébranler la certitude. Or je pose en fait qu'on ne
peut en proposer aucune, qui puisse balancer les solides preuves de la
vérité des Livres du Nouveau Testament. C'est ce que nous alons voir
dans le détail.
Ce que l'on peut dire contre la vérité de ces Livres, se réduit Ã
ces cinq objections. I. Qu'ils contiennent des choses impossibles. Il.
Contraires à la Raison. III. Contraires entr'elles. IV. Contraires au
témoignage des Auteurs profanes. V. Qu'enfin il est arrivé à ces
Livres des changemens qui nous les ont laissez tout autres qu'ils
n'étoient, lors qu'ils sont sortis des mains de leurs Auteurs.
Examinons ces objections par ordre.
[Note marg.: _1. Obj. que les Livres du N. T. contiennent des choses
impossibles._]
XII. I. Nous avons déjà répondu à la premiére dans le second Livre,
lors que nous avons fait voir qu'il ne s'ensuit pas de ce qu'une chose
est impossible à l'homme, qu'elle le soit par raport à Dieu; que Dieu
peut faire celles qui n'impliquent pas contradiction; & que de ce nombre
sont les actions miraculeuses, & en particulier la résurrection des
morts.
[Note marg.: _2. De choses contraires à la Raison._]
XIII. 2. On n'est pas mieux fondé à dire que dans ces Livres il y a de
certains Dogmes qui ne s'acordent pas avec la droite Raison. 1. Cela se
réfute, parce qu'une infinité de personnes savantes & éclairées, qui
ont vécu depuis le commencement du Christianisme jusques à ce siécle,
ont reconnu l'autorité de ces Livres nonobstant [Note marg.: _Cette
Reponse donne une idée trop vague du Christianisme & ne touchant pas Ã
nos mystéres laisse à cet égard l'Object dans son entier. Voyez M._
Abbadie _Tr. de la Ver. &c. IX. Tableau de la R. Chr. P. 446. du 2 Tome
seconde édit._ REM DU TRAD.] ces prétendues absurditez. II. On y
trouve très-clairement enseignées toutes les choses, que nous avons
fait voir dans le premier Livre être conformes à la Raison saine &
dégagée de préjugez; savoir qu'il y a un Dieu; qu'il n'y en a
qu'un; qu'il est très-parfait, tout-puissant, vivant aux siécles
des siécles, infiniment sage & bon, auteur de tout ce qui existe
réellement; que sa Providence s'étend sur toutes choses, mais
particuliérement sur les hommes; qu'il peut récompenser après
cette vie ceux qui lui obéïssent; qu'il faut mettre un frein à la
cupidité; que tous les hommes sont d'un même sang, & par conséquent
obligez à s'aimer reciproquement. Si quelqu'un par les seules lumiéres
de la Raison prétend aller plus loin, & donner pour certaines ses
spéculations sur l'essence de Dieu, & sur sa volonté, il s'engage par
là dans une route périlleuse, & s'expose à mille égaremens; comme il
paroît par la diversité presqu'infinie de sentimens que l'on remarque
tant entre une Secte & l'autre, qu'entre ceux qui sont d'une même
Secte. Et cela n'est pas étonnant. Car si lorsque les Savans
entreprennent de discourir sur l'essence de l'ame, ils s'écartent
infiniment les uns des autres, combien moins peuvent-ils s'acorder,
lorsqu'ils veulent discourir à fonds de l'essence de cette
Intelligence suprême, auprès de laquelle nôtre ame n'est qu'un point
imperceptible? Si ceux qui connoissent le mieux les Maximes de la
Politique, disent qu'il est dangereux de fonder les secrets desseins des
Rois, & presque impossible d'y bien réüssir; y a-t-il quelqu'un qui
puisse s'assûrer assez sur sa pénétration pour oser le flater de
découvrir par ses conjectures, quels sont les desseins de Dieu dans des
choses qui sont purement libres? C'est ce qui faisoit dire à Platon,
avec beaucoup de justice, [12]que l'homme ne pouvoit connoître les
desseins de Dieu que par le moyen des Oracles. Or il est sûr que
l'Antiquité n'en a point eu de mieux avérez que ceux des Livres du
Nouveau Testament. Et bien loin qu'on prouve que Dieu par quelques
autres Oracles a révélé touchant son essence, des choses qui
répugnent à ce qu'il nous en a apris dans ces Livres, on ne l'a même
jamais prétendu. à l'égard de la manifestation de ses volontez, on
n'en peut alléguer aucune qui soit postérieure à celle qu'il nous a
faite, & qui ait quelque vraisemblance. Si avant les tems du Messie,
Dieu a donné de certaines régles, ou a toléré de certaines choses
qu'il n'a ni prescrites ni permises dans la Révélation nouvelle, cela
ne fait aucun tort à cette Révélation; puis que c'étoient des
choses indiférentes; ou du moins qui n'étoient ni nécessaires par
elles-mêmes, ni contraires à la Vertu; & qu'en pareil cas, [13]les
derniéres Loix annullent les premiéres.
[Note 12: _Que l'homme ne pouvoit connoître_ &c. S. Ambroise dit fort
bien sur ce sujet, _à qui ajoûterai-je foi sur ce qui regarde Dieu,
qu'à Dieu même?_]
[Note 13: _Les derniéres Loix annullent les premiéres_. Tertull.
Plutarque, & les Jurisconsultes.]
[Note marg.: _3. Obj. Qu'il y a dans ces Livres des choses
contradictoires._]
XIV. 3. Venons à la troisiéme objection tirée des contradictions
que l'on croit apercevoir dans les Ãcrits du Nouveau Testament. Cette
objection, bien loin de faire quelque tort à leur autorité, presente
à tout esprit équitable un nouvel argument pour la divinité de ces
Livres, puis qu'elle donne lieu de remarquer que dans les choses ou
dogmatiques ou historiques, qui sont de quelque importance, il y a entre
les Auteurs sacrez un acord si visible & si parfait, qu'il ne se trouve
rien d'aprochant entre les Ãcrivains de quelqu'autre Secte que ce soit.
Si on jette les yeux sur les Docteurs Juifs, sur les Philosophes Grecs,
sur ceux qui ont écrit de la Médecine, & sur les Jurisconsultes
Romains, on verra que non seulement ceux qui suivent une même Secte,
Platon par exemple & Xénophon, sont très-souvent oposez; mais aussi
que le même Auteur, comme s'il s'oublioit soi-même, ou comme s'il
ne savoit pas bien à quoi se déterminer, avance souvent des choses
contraires. Mais ceux dont il s'agit, parlent de ce que nous devons
croire & pratiquer, & sont l'histoire de la vie, de la mort, & de la
résurrection de Jésus Christ avec une uniformité si parfaite, que le
précis de leurs enseignemens est par tout absolument le même. Pour
ce qui regarde quelques circonstances de fort peu de poids, & qui ne
regardent pas le fonds des choses; s'il y a quelque contrariété, il
est très-possible qu'il y ait une maniére commode & sure de la lever;
mais que nous l'ignorons, ou parce que certaines choses semblables sont
arrivées en des tems diférens, ou parce qu'un même nom signifie
plusieurs choses; ou parce qu'un même homme, ou un même lieu sont
quelquefois marquez par plusieurs noms, ou enfin pour quelque autre
raison.[A] Je dirai même qu'à le bien prendre; ces diversitez sont
à quelque égard avantageuses à nos Auteurs, & qu'elles sont
très-propres à dissiper le soupçon qu'il y eût de la collusion
entr'eux, & qu'ils eussent conspiré à nous en faire acroire;[14] puis
que ceux qui forment de pareils desseins, ont coutume de concerter si
bien leurs récits, qu'ils n'y laissent pas même les moindres aparences
de diversité. Que si quelques légères contradictions qu'on ne peut
pas bien concilier, étoient capables de renverser tout un Livre qui
d'ailleurs a de beaux caractéres de vérité, ce seroit fait de tous
les Livres, & sur tout de toutes les Histoires. Mais on sait trop bien
raisonner pour aller dans de tels excès: on a assez d'équité pour
faire grace là -dessus à Polybe, à Denys d'Halicarnasse, à Tite Live,
à Plutarque, & à d'autres, & pour n'en pas tirer des argumens contre
leurs Ouvrages entiers. N'est-il donc pas sans comparaison plus juste,
que puis que nos Auteurs font voir par tout un si grand atachement Ã
la piété & à la Vérité, on les traite avec cette raisonnable
condescendance, & qu'on passe par dessus ces petits embarras, en faveur
des choses sures & indubitables dont leurs Livres sont remplis?
[Note A: _Et nous ne devons pas douter que nous ne démêlassions bien
ces embarras, si nous avions autant de connoissance de ces tems là , que
les premiers à qui ces Ãcrits furent mis entre les mains._ ADD. DU
TRAD.]
[Note 14: _Puis que ceux qui forment de pareils desseins_ &c. C'étoit
la pensée de l'Empereur Adrien, lors qu'il disoit _qu'il faloit
examiner si les témoins tenoient précisément les mêmes discours_.]
[Note marg.: _4. Objection: Qu'il y a des choses combatuës par les
Auteurs étrangers._]
XV. 4. On dit en quatrième lieu qu'il y a dans le Nouveau Testament des
choses démenties par les Auteurs étrangers. Mais je soutiens hautement
que cela n'est pas, si ce n'est peut-être que l'on entendît par
ces Auteurs; ceux qui sont venus long tems après la naissance du
Christianisme, & qui en étant les ennemis déclarez, sont dès lÃ
même absolument récusables. Pour ce qui est des Auteurs contemporains,
ou de ceux qui ont écrit peu de tems après, bien loin qu'ils
contredisent nos Livres, on pourroit, si cela étoit nécessaire,
produire de leurs Ãcrits plusieurs témoignages qui confirment les
principaux Points de l'Histoire sacrée. Nous avons déjà vû dès
l'entrée du second Livre, que les Ãcrivains du Judaïsme & du
Paganisme font mention de la crucifixion de Jésus-Christ, de ses
miracles, & de ceux de ses Disciples. Dans les Livres que Joséphe a
écrits environ quarante ans depuis l'ascension de Jésus Christ, il a
parlé fort amplement d'Hérode, de Pilate, de Festus, de Félix, & de
la ruïne de Jérusalem. Les Auteurs du Talmud s'acordent sur tout cela
avec lui & avec nous. Tacite nous aprend la cruauté que Néron exerça
contre les Chrétiens. On avoit autrefois tant dans les Ãcrits de
quelques Particuliers, [15]comme de Phlégon, [16]que dans les Registre
publics, des confirmations de ce que nous lisons dans l'Ãvangile,
[17]de l'Ãtoile qui parut après la naissance de Jésus-Christ, du
tremblement de terre que l'on sentit dans le tems de son crucifiement,
& de l'éclipse de Soleil qui arriva dans le même tems contre le cours
ordinaire de la Nature, puis qu'alors la Lune étoit en son plein. Et
les Chrétiens, comme nous l'avons déjà remarqué, ne manquoient
pas d'en apeller à ces Ãcrits, tant d'Auteurs particuliers, que de
personnes publiques.
[Note 15: _Comme Phlégon_ &c. Chroniques, liv. XIII. «La quatrième
année de la CCII. Olympiade, il y eut une Ãclipse de Soleil plus
remarquable qu'aucune de celles qui fussent encore arrivées. à midi le
jour s'obscurcit tellement, que l'on vit les Etoiles. Et un tremblement
de terre renversa beaucoup de maisons à Nicée ville de Bithynie.» Ces
paroles se trouvent dans la Chronique d'Eusébe & de St. Jérôme, &
dans Origéne.]
[Note 16: _Que dans les Registre publics._ Tertull. Apolog. ch. CXXI.
_Vous avez, ce mémorable accident dans vos Archives._]
[Note 17: _De l'Ãtoile qui parut_ &c. Chalcidius, Philosophe
Platonicien, dans son Commentaire sur le Timée de Platon. «Une autre
Histoire plus digne de respect raporte qu'une nouvelle Ãtoile avoit
paru, non pour présager des maladies ou la mort de plusieurs personnes,
mais pour annoncer la descente d'un Dieu souverainement vénérable, qui
devoit venir pour le salut des hommes; que cette Etoile ayant été vûe
par des Chaldéens, hommes sages, & bons Astronomes, ils cherchérent le
Dieu naissant, & que l'ayant trouvé dans la personne d'un enfant plein
de majesté, ils lui rendirent leurs hommages, & lui firent des voeux
très-dignes de sa Grandeur».]
[Note marg.: _5. Objection Que ces Livres ont été corrompus_.]
XVI. 5. On objecte en cinquième lieu, que nos Livres sacrez ne sont pas
tels qu'ils étoient dans le commencement. Il faut avouer qu'ils peuvent
avoir eu, & qu'ils ont eu en éfet, le même sort que les autres Livres.
C'est-à -dire que la négligence des Copistes, ou même leur fausse
exactitude y a pu introduire quelques changemens, quelques omissions,
& quelques additions de lettres, de syllabes & de mots. Mais il feroit
injuste que cette diversité de copies, qui étoit inévitable dans un
si grand nombre de siécles, fît douter de l'autorité de ces Livres.
Ce que l'on fait ordinairement en pareil cas, & avec beaucoup de raison,
c'est de choisir entre toutes les copies, celles qui sont les plus
anciennes, & dont il y a le plus. Mais on ne prouvera jamais qu'elles
ayent toutes été corrompues, ou par la malice des hommes, ou de
quelque autre maniére que ce puisse être, & cela, dans les Dogmes, ou
dans les Points considérables de l'Histoire. Cela ne se peut justifier,
ni par aucun Acte authentique, ni par le témoignage d'aucun Auteur
contemporain. Et si, long tems après, cela fut reproché aux Chrétiens
par leurs ennemis mortels, cela doit passer pour une injure que la
passion leur suggéroit, plutôt que pour un témoignage valable.
Cette réponse pourroit sufire, puis que c'est à ceux qui font de ces
sortes d'objections, sur tout lors qu'il s'agit de Livres qui ont pour
eux l'avantage d'une longue durée, & d'une autorité reconnue par tout,
c'est, dis-je, à ceux qui les ataquent par cet endroit là , à prouver
ce qu'ils avancent. Cependant afin de mieux faire sentir le peu de
fondement de cette dificulté, nous allons prouver que ce qu'ils nous
objectent, n'est ni véritable ni possible.
I. Nous avons déjà fait voir que ces Livres ont été composez par
ceux dont ils portent le nom; donc ils ne sont pas suposez. Mais, au
moins, n'est-il pas arrivé quelque changement à une partie de ces
Livres? Non: car puis que les auteurs d'un tel changement auroient dû
se proposer en cela quelque but, on devroit remarquer, une diférence
assez grande entre les Livres qu'ils auroient ou ajoûtez ou substituez
à d'autres, & ceux ausquels ils n'auroient pas touché. Or c'est ce qui
ne se voit en aucun de ces Ãcrits, qui au contraire ont entr'eux un
raport admirable. II. Il ne faut pas douter que dès qu'un Apôtre ou
un homme Apostolique publioit quelque Livre, la piété, & le désir de
conserver les Véritez salutaires, & de les faire passer entre les mains
de la Postérité, n'ayent porté les Chrétiens à en multiplier les
copies avec toute la diligence possible, & que ces copies ne se soient
ensuite répandues dans l'Europe, dans l'Asie, & dans l'Ãgypte; car
dans toutes ces parties il y avoit des Chrétiens, & la Langue Gréque y
étoit connue. On a même conservé quelques Originaux jusques à la fin
du second siécle, comme nous l'avons déjà remarqué. Or il étoit
impossible que des Livres dont on a tiré tant de copies, & qui ont
été conservez par la vigilance des Particuliers & des Ãglises,
courussent même le risque d'être falsifiez. III. Dans les siécles
immédiatement suivans, ces Livres furent traduits en Syriaque, en
Ãthiopien, en Arabe, & en Latin. Ces Versions subsistent encore
aujourd'hui & ne diférent de l'Original Grec en rien qui soit de
quelque importance. IV. Nous avons les Ãcrits de ceux qui ont été
instruits ou par les Apôtres ou par leurs Disciples, & dans ces Ãcrits
on lit quantité de passages citez au même sens où ils sont dans les
Livres du Nouveau Testament. V. Ceux qui avoient le plus d'autorité
dans l'Eglise des premiers siécles, n'en auroient jamais eu assez pour
faire recevoir quelques changements dans l'Ãcriture; comme il paroît
par la liberté que S. Irénée, S. Cyprien, & Tertullien ont prise de
s'oposer quelquefois à ceux qui tenoient le premier rang. VI. Depuis
ces premiers tems il s'est trouvé plusieurs personnes fort savantes &
d'un esprit fort juste, qui, en suite d'un examen très-particulier, ont
reconnu que ces Livres étoient demeurez dans leur premiére pureté.
VII. On peut encore apliquer ici ce que nous disions tantôt, que de la
maniére dont les diverses Sectes du Christianisme s'en sont servies,
il paroît qu'elles les avoient tout tels qu'ils sont aujourd'hui.
J'excepte, encore une fois, celles qui ne regardoient pas le Dieu des
Juifs comme Créateur du Monde, ou qui ne reconnoissoient pas que
Jésus-Christ eût donné une Loi qui dût abolir une partie de celles
de Moyse. VIII. Ajoûtons à tout cela, que si quelques-unes eussent eu
la témérité de changer quelque chose dans le Nouveau Testament,
on n'eût pas manqué de se récrier contr'eux, comme contre des
faussaires. IX. Toutes les Sectes tiroient de ces Ãcrits des arguments
en leur faveur contre celles qui leur étoient oposées: ce qui fait
voir qu'aucune n'a jamais osé entreprendre de les changer pour les
ajuster avec ses sentimens. X. Enfin, nous pouvons dire ici des
principaux endroits de nos Livres, ce que nous avons dit des Livres
entiers: c'est qu'il n'étoit nullement convenable à la Providence
divine de permettre que tant de milliers d'hommes, qui ne se proposoient
que d'avancer dans la piété, & de faire leur salut, fussent engagez
dans une erreur dont il ne leur eût pas été possible de se défendre.
Nous n'en dirons pas davantage pour la défense des Livres du Nouveau
Testament. Nous croyons les avoir assez munis contre la Chicane, & avoir
ainsi démontré que ce sont là les véritables sources d'où l'on
doit puiser la Religion Chrétienne. Mais parce que ces sources, toutes
sufisantes qu'elles peuvent être, ne sont pas les seules que nous
ayons, & qu'il a plu à Dieu de nous mettre entre les mains les Livres
qui servent de fondement à la Religion Judaïque, qui fut autrefois
véritable, & qui fait aujourd'hui l'une des grandes preuves du
Christianisme, il est à propos que nous fassions voir la certitude de
ces Livres.
[Note marg.: _Preuves de l'autorité des Livres du V. T._]
XVII. Qu'ils ayent été écrits par les Auteurs dont ils portent le
nom, c'est ce qui se prouve par les mêmes raisons, sur lesquelles
nous avons établi la même chose à l'égard des Livres du Nouveau
Testament. Or ces Auteurs ont été ou des Prophétes, ou des personnes
très-dignes de foi; tel que fut par exemple Esdras, qui comme l'on
croit, ramassa les Livres du vieux Testament en un seul Volume, dans le
tems que les Prophétes Aggée, Malachie, & Zacharie vivoient encore. Je
ne répéterai pas ce que j'ai dit dans le premier Livre à l'avantage
de Moyse; je dirai seulement que l'Histoire sacrée des tems suivans se
confirme, aussi bien que celle de Moyse, par des témoignages tirez des
Auteurs Payens. [18]Les Annales des Phéniciens faisoient mention de
David & de Salomon & de leurs Alliances avec les Tyriens. [19]Bérose a
parlé de Nabuchodonosor, [20] & des autres Rois des Chaldéens, dont
les noms se trouvent dans l'Ãcriture. Le Roi d'Ãgypte [21]Vaphrès,
est l'Apriès d'Hérodote [22]Cyrus & ses Successeurs [23]jusqu'Ã
Darius Codomanus, remplissent les Livres des Auteurs Grecs. Joséphe
dans ce qu'il a écrit contre Appion, en cite un grand nombre sur
plusieurs Points de l'Histoire des Juifs, & nous avons entendu sur le
même sujet les témoignages de Strabon & de Trogus. Les Chrétiens
n'ont pas le moindre sujet de douter de la divinité des Livres du Vieux
Testament, puis qu'Ã peine y en a-t-il un dont il n'y ait quelque
passage dans ceux du Nouveau. Et comme Jésus-Christ, Christ, qui a
censuré en mille choses les Docteurs de la Loi & les Pharisiens de son
tems, ne les a jamais acusé d'avoir falsifié les Livres de Moyse & des
Prophétes, ou de n'avoir que des Livres suposez ou corrompus; il est
visible que ceux qui se lisoient de son tems étoient les mêmes que
ceux que Moyse & les Prophétes avoient composez. Mais peut-être
ont-ils été corrompus depuis Jésus-Christ dans des endroits
importans. C'est ce qu'on ne sauroit prouver, & c'est même ce qui
paroît tout à fait incroyable. Les Juifs, dépositaires de ces Livres,
étoient répandus presque par toute la Terre. On sait que dès le
commencement des malheurs de ce Peuple, dix de ses Tribus furent
transportées dans la Médie par les Assyriens: Que quelque temps après
les deux autres furent amenées captives en Babylone: Que de ces deux
il y eut quantité de personnes qui ne voulurent pas profiter de la
liberté que Cyrus donna aux juifs de retourner dans leur païs, &
qui aimérent mieux s'arrêter dans ces terres étrangéres: Que les
Macédoniens atirérent un grand nombre de juifs[24] à Alexandrie par
les grands avantages, qu'ils leur y firent trouver: Que la cruauté
d'Antiochus, les troubles domestiques causez par les Asmonéens, les
Guerres de Pompée & de Sossius, en obligérent plusieurs Ã
chercher ailleurs des habitations plus tranquilles: Que cette Nation
remplissoit[25] la Province de Cyréne, les villes de l'Asie, de la
Macédoine, de la Lycaonie, les Iles de Cypre, de Créte, & d'autres:
Qu'enfin la Ville de Rome en étoit pleine, comme il paroît par ce
qu'en ont dit Horace, Juvénal, & Martial. Or peut-on concevoir que les
Juifs étant divisez en tant de corps si éloignez les uns des autres,
eussent pu se laisser surprendre par des supositions de Livres & par des
changemens de quelque importance, ou conspirer unanimement à falsifier
l'Ãcriture?
[Note 18: _Les Annales des Phéniciens_ &c. Voyez Joséphe Antiq. Jud.
liv. VIII. ch. 2. où il en cite quelques passages. Il ajoûte que
si quelqu'un veut avoir copie des Lettres que Salomon & Irom se sont
écrites, il n'a qu'à s'adresser aux Gardiens des Archives de Tyr. Il
cite aussi liv. VII. ch. 9. ce passage tiré de Nicolas de Damas, liv.
XV. «Long tems après, le plus puissant de tous les Princes de ce
païs, nommé Adad, régnoit en Damas, & dans toute la Syrie, excepté
la Phénicie. Il entra en guerre avec David, Roi des Juifs, & après
divers combats, fut vaincu par lui dans une grande Bataille qui se
donna auprès de l'Euphrate, où il fit des actions dignes d'un
grand Capitaine, & d'un grand Roi. Après la mort de ce Prince, ses
Descendans, qui portoient tous son nom, de même que les Ptolomées
en Ãgypte, régnérent jusqu'à la dixième génération, & ne
succédérent pas moins à sa gloire qu'à sa Couronne. Le troisiéme
d'entr'eux qui fut le plus illustre de tous, voulant vanger la perte
qu'avoit fait son Ayeul, ataqua les Juifs sous le Régne du Roi Achab; &
ravagea tout le païs des environs de Samarie.» La premiére partie de
cette histoire se lit II. Samuel, VIII. 5. Le seconde I. Rois. XX. C'est
cet Adad que Justin, après Trogue-Pompée, apelle _Adofis_. Joséphe
liv. VIII. ch. II. cite ce passage de l'hist. Phénicienne de Dius. «Le
Roi Abibal étant mort, Irom son fils lui succéda, [j] acrut les villes
de son Royaume qui étoient du côté de l'Orient, de beaucoup celle
de Tyr, & par le moyen des grandes chaussées qu'il fit, y joignit le
Temple de Jupiter Olympien, & l'enrichit de plusieurs ouvrages d'or.
Il fit couper sur le mont Liban, des forêts pour l'édification des
Temples, & l'on tient que Salomon Roi de Jérusalem lui envoya quelques
énigmes, & lui manda que s'il ne les pouvoit expliquer, il lui payeroit
une certaine somme; & qu'Irom confessant qu'il ne les entendoit pas, la
lui paya. [k]Mais qu'Irom lui ayant depuis envoyé proposer d'autres
énigmes par un nommé Abdémon, qu'il ne peut non plus expliquer,
Salomon lui paya à son tour aussi de grandes sommes.» Dans le même
chapitre l'Historien Juif produit ce passage de Ménandre Ãphésien,
qui, dit-il, a écrit les actions de plusieurs Rois tant Grecs que
Barbares «Il succéda au Roi Abibal son pére & régna 34 ans. Il
joignit à la ville de Tyr par une grande chaussée l'île d'Eurychore,
& y consacra une[l] colomne d'or à l'honneur de Jupiter. Il fit couper
sur le mont Liban quantité de bois de cédre pour couvrir des Temples,
ruina les anciens & en bâtit de nouveaux à Hercule, & à la Déesse
Astarte, dont il dédia le premier dans le mois de Péritheus, &
l'autre, lors qu'il marchoit avec son Armée contre les Tyriens, pour
les obliger, comme il fit, Ã s'aquiter du tribut qu'ils lui devoient &
qu'ils refusoient de lui payer. Un de ses Sujets, nommé Abdémon,
quoi qu'il fût encore jeune, expliquoit les énigmes que Salomon lui
envoyoit. [m]Or pour connoître combien il s'est passé de tems depuis
ce Roi jusqu'Ã la construction de Carthage, on compte de cette sorte.
Le successeur d'Irom fût:
1 Baleazar son fils qui régna 7 ans.
2 Abdastarte frére de Baleazar, 9 ans: les quatre fréres de sa
nourrice, le tuérent en trahison.
3 L'ainé de ces 4 régna 12 ans.
4 Astartus frére de Déléastartus 12 ans.
5 Azerim frére d'Astartus: 9 ans. Il fut tué par son frére.
6 Péles qui régna 8 mois: il fut tué par..
7 Ithobalus Sacrificateur de la Déesse Astarte, lequel régna 32 ans.
8 Badezor frére d'Ithobalus 6 ans.
9 Margénus frére de Badezor 9 ans.
10 Pygmalion 47 ans: ce fut en la 7° année de son Régne que Didon sa
soeur s'enfuit en Afrique, où elle bâtit Carthage dans la Libye. En
suputant ces années, on voit que depuis le commencement d'Irom jusqu'Ã
construction de cette fameuse Ville, il y a eu; 137 ans. Alexandre
Polyhistor, Ménandre de Pergame, & Lætus dans son Histoire de
Phénicie, ont aussi parlé d'Irom, & de Salomon son contemporain.
Joféphe Antiq. Jud; liv. IX. ch. 2. parlant d'Asaël, qui succéda Ã
Adad I. Rois XIX. 15. dit que les Syriens le mettoient encore de son
tems au nombre de leurs Divinitez, Liv. IX. ch. 14. il raporte ce
passage de Ménandre d'Ãphése, où il est parlé de la guerre que
les Tyriens ont eue contre le même Salmanasar qui vainquit Samarie,
& emmena les 10. Tribus captives, a II. Rois. XVII. 3, & XVIII. 9.
«Eluleus régna 36 ans. Et les Cittiens s'étant révoltés, il alla
contr'eux avec une flotte, & les réduisit sous son obéissance. Le Roi
d'Assyrie envoya aussi une armée contr'eux, se rendit maître de toute
la Phénicie, & ayant fait la paix s'en retourna en son païs. Et
voilà , _ajoûte Joséphe_, ce que l'on trouve dans les Annales des
Phéniciens touchant Salmanasar, Roi d'Assyrie.
Liv. X. ch. 1. _Il nous aprend que Bérose a fait mention de
Sennachérib dans l'Hist des Chaldéens: qu'il a dit de lui qu'il étoit
Roi des Assyriens, & qu'il avoit fait la guerre dans toute l'Asie & dans
l'Ãgypte._ Hérodote liv. II. en a aussi parlé.
Liv C. ch. 3. Il dit que Bérose a aussi parlé de Balad, ou Baladan,
Roi des Babyloniens, dont il est fait mention II. Rois XX. 12. Es.
XXXIX.
Hérodote liv. II. _Nécos en étant venu aux mains avec les Syriens
dans la campagne de Magdolon, remporta la victoire_. Par les Syriens il
entend les Juifs, qu'il n'appelle jamais autrement. Or c'est cette même
bataille de II. Chron. XXXV. 22.]
[Note j: Mr. Arnaud n'a pas le sens du Grec. Le voici: il fortifia la
Ville (de Tyr.) du côté de l'Orient.]
[Note k: Mr. Arnaud s'est encore ici écarté de l'Original: Car c'est
ainsi qu'il porte, «Mais qu'un Tyrien nommé Abdémon ayant expliqué
celles que Salomon avoit proposées en proposa aussi quelques-unes, dont
Salomon n'ayant pu deviner le sens, paya à son tour de grandes sommes
à Irom.]
[Note l: L'édition que j'ai de la Traduction de Mr. Arnaud a
_couronne_, pour _colomne_. Mais aparemment que c'est une faute
d'impression.]
[Note m: Dans cet endroit il y a une grosse faute dans la Version que je
suis. Mais je crois qu'elle n'est pas de cet Illustre Traducteur. Voici
comme mon exemplaire porte. «Or pour connoître combien il s'est passé
de tems depuis la construction de Carthage» &c. Ce qui ne signifie rien
du tout.]
[Note 19: _Bérose a parlé de Nabuchodonozor_. Joséphe Antiq. Jud.
XX. & Rép. à Appion, liv. I. Eusébe Chron. & Prépar. I. Ce Bérose
étoit Prêtre de Belus, un peu après le tems d'Alexandre le Grand.
Pline raporte liv. VII. ch. 37. que les Athéniens, en mémoire de ses
divines prédictions lui érigèrent dans une Ãcole publique, une
Statue dont la langue étoit dorée. Athénée liv. XV. apelle, le
Livre Auteur, _Babylonica_, ou Histoire de Babylone; Tatien & Clément,
_Chaldaïca_, ou Histoire des Chaldéens. Tatien remarque que le Roi
Juba avouoit qu'il avoit pris de Bérose, de quoi composer son Histoire
d'Assyrie. Je joindrai ici trois passages d'Abydéne qui a aussi fait
une Histoire d'Assyrie. C'est Eusébe qui nous les a conservez.
Eusébe, Chron. & Prépar. liv. IX. ch. 40. 41. «Nabopolassar, pére de
Nabuchodonozor, ayant apris que le Gouverneur qu'il avoit établi dans
l'Ãgypte, la Célésyrie & la Phénicie, s'étoit révolté, & se
voyant trop âgé pour agir en personne contre lui, en donna la
commission à son fils qui étoit encore dans la fleur de son âge, &
qui s'en aquita si bien qu'il vainquit le rebelle, le prit, & remit ces
païs dans l'obéïssance. Dans ce même tems Nabopolassar étant tombé
malade à Babylone, mourut après 29 ans de Régne. Nabuchodonozor n'eut
pas plutôt su la maladie de son Pére, qu'il donna ordre aux affaires
d'Ãgypte & des Peuples voisins, donna charge à une personne en qui il
avoit de la confiance, de ramener à Babylone l'Armée & les prisonniers
de guerre, Juifs, Phéniciens, Syriens & Ãgyptiens; & y revint avec
fort peu de ses gens par le chemin le plus court, qui est celui du
désert. Il trouva les afaires en bon état entre les mains des
Chald&Ati |