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LE KAMA SOUTRA
RÈGLES DE L'AMOUR
DE VATSYAYANA
(MORALE DES BRAHMANES)
TRADUIT PAR E. LAMAIRESSE
ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF
DES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS L'INDE
Traducteur de la Morale du Divin Pariah
THÉOLOGIE HINDOUE
INTRODUCTION
Les principes sur le juste et l'injuste sont les mêmes en tout temps et
en tout lieu, ils constituent la morale absolue; mais les principes sur
les moeurs varient avec les âges et les pays. Depuis la promiscuité sans
limites des tribus sauvages jusqu'à la prohibition absolue de l'oeuvre
de chair en dehors du mariage, que de degrés divers dans la liberté
accordée aux rapports sexuels par l'opinion publique et par la loi
sociale et religieuse! A l'exception des Iraniens et des Juifs, toute
l'antiquité a considéré l'acte charnel comme permis, toutes les fois
qu'il ne blesse pas le droit d'autrui, comme par exemple le commerce
avec une veuve ou toute autre femme complètement maîtresse de sa
personne. Toutefois la Chine, la Grèce et Rome ont honoré les vierges,
et l'Inde les ascètes voués à la continence à titre de sacrifice.
Au point de vue de la raison seule et d'une conscience égoïste, la
tolérance des Indiens et des païens parait naturelle et la règle sévère
des Iraniens semble dictée par l'intérêt social ou politique; aussi
cette règle n'a-t-elle été imposée qu'au nom d'une révélation par
Zoroastre et par Moïse.
De là deux grandes divisions entre les peuples sous le rapport des
moeurs; chez les uns la monogamie est obligatoire, chez les autres la
polygamie est permise sous toutes les formes qu'elle peut revêtir, y
compris le concubinage et la fornication passagère. Dans l'antiquité on
doit, entre les peuples qui n'admettent pas de révélation, distinguer
sous le rapport des moeurs: d'une part, les Ariahs de l'Inde chez
lesquels la religion et la superstition se mêlent intimement et
activement à tout ce qui concerne les moeurs, dans un intérêt politique,
avec absence de génie artistique; et d'autre part, les Ariahs
d'Occident, c'est-à-dire les Grecs et les Romains chez lesquels ce culte
a été seulement la manifestation extérieure des moeurs, sans direction
ni action marquée sur elles, et où le génie artistique a tout idéalisé
et tout dominé.
Ainsi le naturalisme des Brahmes, l'antiquité payenne et les principes
de l'Iran ou d'Israël, dont a hérité le Christianisme, forment trois
sujets d'études de moeurs à rapprocher et à faire ressortir par leurs
contrastes. La matière se trouve: pour le premier sujet, dans les
scholiastes et les poètes du brahmanisme; pour le second, dans la
littérature classique, principalement dans les poètes latins sous les
douze Césars; pour le troisième, dans les auteurs modernes sur les
moeurs, savants et théologiens. Ces auteurs sont universellement connus
et il suffira d'en citer quelques extraits. Mais il est nécessaire de
donner, dans cette introduction, d'abord des renseignements sommaires
sur les Iraniens, puis des détails plus complets sur les Brahmes.
LES IRANIENS.--Il paraît établi que le Mazdéisme est postérieur au
XIXe siècle avant Jésus-Christ, époque où commence l'ère védique, et
antérieure au VIIIe siècle avant Jésus-Christ; d'où l'on conclut
que l'auteur de l'Avesta a précédé la loi de Manou et n'a pu être
contemporain de Pythagore comme l'affirment quelques historiens grecs.
Peut-être d'ailleurs Zoroastre est-il un nom générique (comme l'ont
été probablement ceux de Manou et de Bouddha) qui désigne une série de
législateurs dont le dernier serait celui que Pythagore aurait connu à
Babylone et à Balk où il tenait école.
L'antique Iran était à l'est du grand désert salé de Khaver, autrefois
mer intérieure; son centre était Merv et Balk. Tout près était, sinon
le berceau de la race Aryenne, au moins sa dernière station, avant la
séparation de ses deux branches asiatiques.
On s'accorde à reconnaître dans Zoroastre un réformateur qui voulut
relever son pays succombant à l'exploitation des Mages (magiciens) et à
l'inertie, et le régénérer par le travail, surtout agricole, et par le
développement de la population fondé sur le mariage, les bonnes moeurs
et les idées de pureté. Voici ses deux préceptes essentiels que nous
retrouvons dans la loi de Moïse:
Eviter et purifier les souillures physiques et morales; avoir des moeurs
pures pour augmenter la population. Zoroastre recommande l'art de guérir
et proscrit la magie, son code n'est qu'une thérapeutique morale et
physique.
Il peut, ainsi que quelques-uns le prétendent de Moïse, avoir emprunté
à l'Égypte une grande partie de ses préceptes sur les souillures et les
purifications.
Ce qui domine dans la morale de Zoroastre, c'est l'horreur du mensonge;
ce trait ne se trouve dans aucune des religions de l'Orient ni dans le
caractère d'aucune de ses races, sauf les Iraniens et les Bod (anciens
Scythes).
Comme principe, il paraît dériver de la quasi-adoration de la lumière,
qui fait le fond du Mazdéisme. On doit certainement aussi en faire
honneur à la droiture et à l'élévation de caractère de son fondateur.
Les aspirations morales du Mazdéen, sa conception de la vie, du devoir
et de la destinée humaine, sont exprimées dans la prière suivante:
«Je vous demanderai, ô Ozmuzd, les plaisirs, la pureté, la sainteté.
Accordez-moi une vie longue et bien remplie. Donnez aux hommes des
plaisirs purs et saints, qu'ils soient _toujours engendrant, toujours
dans les plaisirs_.»
«Défendez le sincère et le véridique contre le menteur et _versez la
lumière_.»
Après le mensonge, le plus grand des crimes, aux yeux de Zoroastre, est
le libertinage, tant sous la forme d'onanisme ou d'amour stérile que
sous celle d'amour illégitime et désordonné.
La perte des germes fécondants est la plus grande faute aux yeux de la
société et de Dieu.
L'Iranien sans femme est dit «_au dessous de tout_.»
Le père dispose de sa fille et le frère de sa soeur.
La jeune fille doit être vierge. Le prêtre dit au père: «Vous donnez
cette vierge pour la réjouissance de la terre et du ciel, pour être
maîtresse de maison et gouverner un lieu.»
L'acte conjugal doit être sanctifié par une prière: «Je vous confie
cette semence, ô Sapondamad» (la fille d'Ozmuzd).
Chaque matin, le mari doit invoquer Oschen (qui donne abondamment les
germes).
Si l'amant se dérobe, la femme qu'il a rendue mère a le droit de le
tuer.
L'infanticide et le concubinage sont punis de mort, mais la loi n'édicte
rien contre les femmes «publiquement amoureuses, gaies et contentes, qui
se tiennent par les chemins et se nourrissent au hasard de ce qu'on leur
donne.» Cette tolérance est une sorte de soupape ouverte aux passions
pour empêcher le concubinage et l'adultère.
Zoroastre recommande aussi l'accouplement des bestiaux.
Il prescrit de traiter les chiens presque aussi bien que les hommes;
sera damné celui qui frappera une chienne mère. Dans tout l'Orient on ne
retrouve qu'au Thibet ce soin presque pieux pour les chiens. Outre les
préceptes sur le mariage et les souillures, il y a beaucoup d'autres
points de ressemblance entre l'Avesta et la Bible. M. Renan en a conclu
qu'il y a eu certainement un croisement entre le développement iranien
et le développement juif. M. de Bunsen a publié un livre pour démontrer
que le Christianisme n'est autre chose que la doctrine de Zoroastre,
transmise par un certain nombre d'intermédiaires jusqu'à saint Jean dont
l'évangile est, selon quelques uns, l'expression de la doctrine secrète
de Jésus, de sa métaphysique. Il soutient que la formule «je crois au
père, au fils et à l'esprit» à laquelle se réduisait, d'après M. Michel
Nicolas, le _Credo_ des premiers chrétiens, n'est pas juive, mais
qu'elle vient de Zoroastre.
Il n'est point surprenant qu'un homme d'imagination identifie ainsi deux
doctrines qui se rapprochent beaucoup par leur pureté.
M. Emile Burnouf, de son côté, pense que ce _Credo_ était aussi celui
des Ariahs dans l'Ariavarta, ce qui peut se concilier avec la thèse de
Mr de Bunsen.
Le même auteur fait dériver la symbolique chrétienne du culte primitif
des Ariahs.
Ce sont là de brillants aperçus plutôt que des faits rigoureusement
acquis à la science. Ce qui n'est point contesté, c'est l'identité
presque parfaite des règles sur les moeurs chez les Iraniens et chez les
juifs, et par suite chez les chrétiens. Pour qu'on en soit frappé, il
suffit de rappeler:
1° Les préceptes du Décalogue: VIe «Tu ne forniqueras point»; «IXe Tu ne
désireras pas la femme de ton prochain»; ou bien le 6e commandement de
Dieu: «L'oeuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement», et le 9e
«Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement.»
2° La doctrine de l'Eglise sur l'Onanisme (Père Gury, théologie morale).
«La pollution consiste à répandre sa semence sans avoir commerce avec
un autre; la pollution directe parfaitement volontaire est toujours un
péché mortel.»
«Toute effusion de semence, faite de propos délibéré, si faible qu'elle
soit, est une pollution et par suite un péché mortel.»
«DE L'ONANISME EN PARTICULIER»
«L'onanisme tire son nom d'Onam, second fils du patriarche Juda, qui
après la mort de son frère Her, fut forcé, selon la coutume, d'épouser
sa soeur Thamar pour donner une postérité à son frère. Mais,
s'approchant de l'épouse de son frère, il répandait sa semence à terre
pour que des enfants ne naquissent pas sous le nom de son frère. Aussi
le Seigneur le frappa parce qu'il faisait une chose abominable (Genèse
XXXVIII, 9 et 10).
«922.--L'onanisme volontaire est toujours un péché mortel en tant que
contraire à la nature; aussi il ne peut jamais être permis aux époux,
parce que:
1° Il est contraire à la fin principale du mariage et tend en principe à
l'extinction de la société et par conséquent renverse l'ordre naturel;
2° Parce qu'il a été défendu strictement par le législateur suprême et
créateur, comme il résulte du texte précité de la Genèse.»
L'INDE.--Dans l'Inde la morale se confond avec la religion, et la
religion avec les Brahmes. Ce sont trois termes qu'on ne peut séparer
dans un exposé. Nous nous étendrons donc quelque peu sur les Brahmes.
Les moeurs des Ariahs paraissent avoir été pures dans l'Aria-Varta,
berceau commun des Ariahs asiatiques, et dans le Septa Sindou leur
première conquête dans l'Inde, entre la vallée délicieuse de Caboul et
la Serasvati.
L'épouse était une compagne aussi respectée que dévouée.
Le culte était privé, le père de famille pouvait, même sans le poète ou
barde de la tribu, consommer le sacrifice; mais bientôt le poète imposa
sa présence et il devint prêtre.
Dans le principe rien ne distinguait les prêtres du corps des Ariahs ou
Vishas, pasteurs; ils étaient, comme les autres membres de la tribu,
pasteurs, agriculteurs, guerriers, souvent les trois à la fois.
A la fin de la seconde période védique (la seconde série des hymnes), le
sacerdoce s'établit avec le culte public.
On adore Indra soleil, qu'on agrandit pour en faire Vichnou soleil.
Des hymnes font de Roudra un dieu en deux personnes.
C'est le souffle impur lorsqu'il vient des marais sub-himmalayens, le
dieu purificateur quand il chasse l'air empesté des bas-fonds et des
jungles.
Quand la conquête embrasse tout le pays entre la Sérasvati et la
Jumma, l'aristocratie guerrière se forme en même temps que la caste
sacerdotale.
Les Ariahs ont à combattre les _Daysous noirs_ habitants des montagnes
et les _Daysous jaunes_ (sans doute de la race mongole) qui occupent les
plaines; ces derniers sont avancés dans la civilisation, combattent sur
des chars, ont des villes avec enceintes. Quand ils sont assujettis, les
Brahmes leur empruntent le culte des génies qui était leur religion.
Dans la vallée du Gange, les Ariahs se civilisent et se corrompent; les
Brahmes favorisent l'établissement de petites monarchies pour tenir en
bride les guerriers (Kchattrias) et parmi les compétiteurs ils appuient
ceux qui les soutiennent.
Quelques-uns sont guerriers et rois.
Ils se font les gourous (directeurs de Conscience) et les pourohitas
(officiants) des rajahs.
Pour acquérir un grand prestige, ils établissent le noviciat des jeunes
Brahmes et l'ascétisme des vieillards.
Jouissant de la paix par la protection des Radjas (princes guerriers),
les Brahmes se divisent en deux camps; les uns n'admettent comme
efficaces pour le salut que la foi et la prière (la backti), les autres
proclament la souveraineté de la boddhi ([Grec: sorich] des Grecs, la
connaissance).
A la période védique succède la période héroïque, l'Inde des Kchattrias,
qui dure plusieurs siècles pendant lesquels les Ariahs s'emparent:
d'abord du cours inférieur du Gange, puis du reste de la péninsule.
Pendant que les guerriers achèvent la conquête, les trois classes se
distinguent et se séparent de plus en plus, les Brahmes s'emparent de
tous les pouvoirs civils et judiciaires.
Les Brahmes et les Kchattrias se disputent le pouvoir; les premiers,
pour flatter la foule, adoptent ses superstitions et ses dieux, ils font
appel aux races non-aryennes et principalement aux peuplades guerrières
à peine soumises; avec leur aide et celle de quelques rois qui se
déclarent pour eux, ils exterminent les Kchattrias dans le sud et ne
leur laissent ailleurs qu'un rôle subordonné.
Ils composent alors une série d'ouvrages théologiques qui change la
religion et qui leur donne la possession exclusive de tout ce qui touche
au culte. Le couronnement de l'oeuvre est la loi de Manou qui consacre
leur suprématie sur tous et en toute chose et achève l'abaissement
physique et moral des classes serviles vouées, même à leurs propres
yeux, par la doctrine de la métempsycose, à une déchéance irrémédiable.
C'est ainsi que les Pariahs se croient eux-mêmes inférieurs à beaucoup
d'animaux. Par la peur, par la corruption, par le dogme de l'obéissance
aveugle à la coutume immuable, l'institution de Manou a vécu plus
qu'aucune autre et on ne saurait en prévoir la fin. Jamais et nulle part
on n'a poussé aussi loin que les Brahmes l'habileté théocratique pour
l'asservissement.
Ce qui était resté des Kchattrias et la caste entière des Vessiahs
(Vishas) supportaient avec impatience l'arrogance et les privilèges
exorbitants des Brahmes.
Les théosophes et les ascètes, en dehors de leur caste, les combattaient
dans le champ de la spéculation.
Tous ces adversaires se réunirent dans le Bouddhisme; il eut une telle
faveur que tout ce qui avait une certaine valeur morale entrait dans les
couvents bouddhiques: les Brahmes délaissés et réduits à leurs propres
ressources vécurent de leurs biens et des métiers que Manou leur permet
en temps de détresse. Mais ils n'abandonnèrent point la partie. Tandis
que le célibat bouddhique dévorait les hautes castes qui leur étaient
opposées et ne laissait rien pour le recrutement du corps religieux,
les brahmes se maintenaient par l'esprit de famille, et à force de
persévérance, de talents, d'habileté et d'astuce, ils parvenaient à
supprimer le bouddhisme.
Par une série de transformations, les Brahmes ont fait de la
divinisation de la vie et de la génération, l'essence même de la
religion. Aujourd'hui les Hindous se divisent en deux grandes
sectes:--les adorateurs de Siva, autrefois Roudra, qui portent au
bras gauche un anneau dans lequel est renfermé le lingam-yoni, sorte
d'amulette figurant l'accouplement des organes des deux sexes, (verenda
utriusque sexus in actu copulationis),--et ceux de Vishnou qui portent
au front le Nahman. C'est une sorte de trident tracé à partir de
l'origine du nez. La ligne verticale du milieu est rouge et représente
le flux menstruel; les lignes droites latérales sont d'un gris cendré et
figurent la semence virile.
En introduisant la sensualité dans tout ce qui touche à la religion, les
Brahmes avaient eu deux objectifs.
Arracher au Bouddhisme et captiver par des images de leur goût grossier
les Hindous, surtout ceux de la caste servile incapables d'atteindre aux
délicatesses du sentiment et de l'idéal. C'était avec la représentation
sculpturale des scènes mythologiques qui avait un certain mérite, non de
forme, mais de mouvement, le moyen le plus facile et peut-être unique
de plaire aux yeux; c'était aussi une concession aux cultes locaux
antérieurs à la conquête, qui purent ainsi se continuer dans le sein du
Panthéisme.
Le second objectif des Brahmes, celui-là fondamental et non point
seulement une arme et un expédient de circonstance, nous est indiqué par
la prescription de Manou: «chacun doit acquitter la dette des ancêtres»
(avoir au moins un fils pour lui fermer les yeux).
Le but était d'empêcher la diminution numérique et par suite
l'effacement de la race des Ariahs, aujourd'hui représentée uniquement
par les Brahmes, et aussi de développer la population servile dont
le travail était la source principale de la richesse publique. Le
législateur pensait sans doute qu'il fallait exciter les passions chez
un peuple physiquement assez faible, d'un tempérament lymphatique,
disposé à l'anémie par l'insuffisance d'une alimentation exclusivement
végétale et par l'accablement du climat.
La religion naturaliste ou érotique de l'Inde a commencé par l'adoration
de Siva, confondu d'abord avec le fétiche du membre viril, le linga.
Le linga, qu'on rencontre partout dans l'Inde, sur les routes, aux
carrefours et places-publiques, dans les champs n'est point ce qu'était
dans l'antiquité payenne le phallus, une image obscène et quelquefois un
objet d'art. Si on n'était point averti, on le prendrait pour une borne
presque cylindrique, c'est-à-dire un peu plus large à la base qu'au
sommet, laquelle se termine par une calotte sphérique fort aplatie et ne
présentant aucune saillie sur le fût. Celui que j'ai rapporté de l'Inde
avait une hauteur d'un mètre, un diamètre moyen de 0,25 à 0,30 m. et
reposait sur une base également en granit d'un mètre et demi de côté,
clans laquelle était creusée au pied du fût une sorte de rainure
circulaire représentant le pli du yoni (partie sexuelle de la femme)
figuré par la base, ainsi que cela a lieu généralement.
Ainsi, même aujourd'hui, après trente siècles peut-être, le linga et
l'yoni ne sont point des images qui parlent aux sens, ce sont des corps
géométriques servant de symboles, des fétiches.
Comme il ne s'est trouvé aucune trace de fétichisme chez les Ariahs
de l'époque védique, ni aucun autre fétiche dans le culte brahmanique
postérieur, il faut penser que le linga est le fétiche probablement très
ancien d'une race assujettie, peut-être les Daysous noirs, et que les
Brahmes, pour s'attacher cette race, adoptèrent Siva et le linga,
en confondant à dessein Siva avec Roudra, le dieu védique qui s'en
rapprochait le plus par ses attributs: Siva était sans doute le dieu
national d'une partie notable de l'Inde avant la conquête Aryenne; car,
dès le commencement, il a reçu la qualification d'Issouara, l'être
suprême.
Le linga n'avait point pénétré dans la religion védique, où il n'y a
point de culte du phallus. Stevenson et Lassen lui attribuent, avec
beaucoup de preuves à l'appui de leur opinion, une origine dravidienne
(la langue dravinienne, aujourd'hui le tamoul, est en usage dans tout le
sud de la péninsule).
Le linga apparaît dans la religion des Brahmes en même temps que le
Sivaïsme, et celui-ci s'y montre immédiatement après la période des
hymnes; quelques morceaux du yagur-véda (véda du cérémonial) supposent
un état déjà avancé de la religion sivaïste.
Le temple d'Issouara (Siva, être suprême) à Benarès paraît avoir été
très ancien; il était dans toute sa splendeur lors de la visite du
pèlerin chinois Fa-Hien.
Encore aujourd'hui, c'est le sivaïsme qui domine à Benarès, la ville
sainte et savante par excellence.
Plusieurs passages du Mahabarata ont trait au culte de Siva et du
linga; les Épopées, bien que Vichnouistes, supposent une prépondérance
antérieure du culte de Mahadèva (le grand dieu, Siva, l'être existant
par lui-même).
Dans les premières légendes bouddhistes, le Lalita-Vistara, par exemple,
Siva vient immédiatement après Brahma et Çakra (Indra). On sait qu'il
y a toujours eu grande sympathie et nombreux rapprochements entre le
bouddhisme et le sivaïsme, sans doute parce que ce dernier était très
rationnaliste et presque monothéiste, tandis que le vishnouvisme
représentait le panthéisme et l'idolâtrie. Le sivaïsme est resté
longtemps la religion professionnelle des Brahmes lettrés.
Il y a maintenant dans le sud de l'Inde une secte spiritualiste qui
prétend professer le sivaïsme primitif. Elle a eu pour interprète
Senathi Radja dans son livre: «le sivaïsme dans l'Inde méridionale.»
Le sivaïsme, dit l'auteur, paraît être la plus ancienne des religions;
l'ancienne littérature dravidienne est entièrement sivaïste. Agastia est
le premier sage qui a enseigné le monothéisme sivaïste, bien avant les
six systèmes de philosophie hindoue, en le fondant à la fois sur les
Vedas et sur les Agamas, écrits qui n'ont jamais été traduits dans
aucune langue européenne. Voici le résumé de la doctrine monothéiste:
«Tout est compris dans les trois termes: Dieu, l'âme, la matière.
Issouara ou Siva ou Dieu est la cause efficiente de l'univers, son
créateur et sa providence.
Siva est immuable, omnipotent, omniscient et miséricordieux, il remplit
l'univers et pourtant il en diffère.
Il est en union intime avec l'âme humaine immortelle, mais il se
distingue des âmes individuelles qui sont inférieures d'un degré à
son essence. Son union avec une âme devient manifeste quand celle-ci
s'affranchit du joug des sens, ce qu'elle ne peut faire sans la grâce
dont Siva est le dispensateur.
La matière est éternelle et passive, c'est Siva qui la meut; il est
l'époux de la nature entière qu'il féconde par son action universelle.
Il n'y a qu'un dieu, ceux qui disent qu'il y a plusieurs dieux seront
voués au feu infernal.
La révélation de Dieu est une, la destinée finale est une, la voie
morale pour l'humanité tout entière est une.»
De là vient sans doute le renseignement suivant, donné par l'abbé
Dubois: chaque Brahmane dirait à son fils au moment de l'initiation:
«Souviens-toi qu'il n'y a qu'un seul Dieu; mais c'est un dogme qu'il ne
faut point révéler parce qu'il ne serait point compris.»
Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires et le linga est
le symbole le plus répandu. On le trouve à profusion au Cambodge où,
tous les ans, à la fête du renouveau, on promène dans les rues en
procession un immense linga creux dans lequel se tient un jeune garçon
qui en forme la tête épanouie.
Chose curieuse! Le linga est la matière d'un ex-voto très commun pour
les ascètes au Cambodge. Voici, un peu abrégée, la dédicace d'un linga
par l'un d'eux (_Journal de la Société asiatique_).
Om, adoration à Siva.
1°.--2°.--3°.--Formules préliminaires d'adoration à Siva.
4°. Le linga érigé par l'ascète Djana-Priga dans le temps de l'ère Çaka
exprimée par le chiffre 6, les nuages 7 et les ouvertures du corps
9, soit le nombre 976; respectez-le, habitants des cavernes (ermites
ascètes) voués à la méditation de Siva qui a résidé en lui.
5°. Réfugié auprès de tous ceux qui ont pour occupation la science du
maître des maîtres du monde (Siva), il l'a donné (le linga) à tous pour
protéger le sattra (le soma offert en sacrifice comme symbole de la
semence divine de Siva) de ces ascètes aux mérites excellents, l'ayant
tiré des entrailles de son corps.
6°. C'est le Seigneur en personne (le linga est Siva lui-même), se
disaient tous ceux qui ont des mérites excellents (les ascètes). Aussi
vouèrent-ils une affection éternelle à ce yoghi aspirant à la délivrance
(celui qui avait donné le linga).
7°. Pour lui, abattus par des haches telles que celles de Maïtri, et
précipités dans cet océan qu'on appelle la qualité de bonté (la qualité
de bonté embrassait tout ce qui est excellent et saint), _les arbres
qu'on appelle les six ennemis_ (les six sens) ne porteront plus aucun
fruit.
8°. Sorti d'une race pure, il a accompli les oeuvres viriles qu'il avait
à accomplir. Et maintenant, son âme purifiée a en partage la béatitude
suprême (même avant la mort dans sa retraite, etc.).
9°. On voit par cette dédicace que le voeu ou la consécration d'un linga
était un acte d'austérité et que le linga, comme Siva, avait un culte
plutôt sévère qu'aimable.
Le culte de Priape, en Grèce, paraît avoir eu à peu près le même
caractère. C'était une divinité rurale dont le délicieux roman de
Daphnis et Chloé nous donne une idée respectable et sympathique,
nullement licencieuse. Ce caractère paraît avoir changé à Rome par
l'effet du progrès de l'érotisme dans toutes les religions de l'Inde.
D'après Richard Payne, auteur du _Culte de Priape_, Priape y avait un
temple, des prêtres, des oies sacrées. On lui amenait pour victimes de
belles filles qui venaient de perdre leur virginité.
La haute antiquité du culte du linga dans l'Inde et la certitude
aujourd'hui acquise d'une expansion ou éruption de l'hindouisme vers
l'Occident, antérieur aux sept sages de la Grèce, rendent très probable
l'opinion que c'est de l'Inde qu'est venu le culte phallique; d'abord
associé sans doute à celui des divinités assyriennes et phéniciennes
dont l'une a pu représenter Siva, il s'établit ensuite avec éclat dans
l'île de Chypre qui lui fut consacrée tout entière. Il passa de là dans
l'Asie Mineure, en Grèce et en Italie.
Rien de surprenant que, dans ces contrées où l'art était tout, le linga,
encore fétiche à Paphos, se soit transformé en une image que les idées
des anciens sur les nudités, absolument différentes des nôtres, ne
faisaient point considérer comme obscène et que la sculpture s'efforçât
de rendre aussi belle et aussi gracieuse qu'aucune autre partie du corps
humain. C'est ce que l'on voit dans la statue de l'Hercule phallophore
qui porte une corne d'abondance remplie de phallus, et dans un grand
nombre de camées antiques. Sans doute on mit beaucoup de lingas ou
priapes pour servir de délimitation ou de repère dans les champs et les
jardins. De là l'origine du dieu champêtre Priape. C'est la prédominance
primitive de l'énergie mâle qui se continua dans la Grèce, tandis que,
peu à peu, dans l'Inde, l'énergie femelle prenait le dessus. Chez les
poètes anciens jusqu'à Lucrèce, Vénus est la déesse de la beauté, de
la volupté, des amours faciles, des jeux et des ris plutôt que de la
fécondité. Junon avait pour les épouses ce dernier caractère plus
peut-être que Vénus; et une autre déesse, Lucine, présidait aux
accouchements. Ce fut probablement par l'effet de la pénétration des
idées indiennes transformées, au sujet des énergies femelles, et
peut-être aussi par un progrès naturel, que les poètes philosophes tels
que Lucrèce célébrèrent Vénus comme la _mère universelle: Venus omnium
parens_.
Le culte de Vénus dans l'île de Chypre réunit beaucoup de traits du
culte naturaliste de l'Inde à la prostitution sacrée des religions
assyriennes et phéniciennes, le tout relevé par l'arc grec.
Le temple de Paphos dessinait un rectangle (forme des temples indiens et
grecs) de dix-huit mètres de longueur sur neuf mètres de largeur. Sous
le péristyle, un phallus d'un mètre de hauteur, érigé sur un piédestal,
annonçait l'objet du culte. Au milieu du temple se dressait un cône d'un
mètre de hauteur (forme du linga), symbole de l'organe générateur.
Tout autour du cône étaient rangées de nombreuses déesses dans des
poses appropriées au culte du temple (comme les gopies autour du dieu
Krishna).
La statue de la déesse placée dans le sanctuaire a l'index de la main
droite dirigé vers le pubis (Latchoumy, la déesse de la fécondité,
figure dans les bas-reliefs des pagodes avec un doigt placé
immédiatement au-dessous du pubis).
Le bras gauche s'arrondit à la hauteur de la poitrine et l'index de la
main gauche est dirigé vers le mamelon du sein droit; on se demande si
c'est un appel à la volupté ou l'indication de l'allaitement.
Cette statue, oeuvre admirable de Praxitèle, est surtout gracieuse et
délicate; c'est la volupté idéalisée (voir à ce sujet le chapitre des
amours de Lucien).
L'aphrodite phénicienne est au contraire un type réaliste; elle a les
formes massives, les flancs larges et robustes, la poitrine rebondie,
les hanches et le bassin largement développés; tout en elle respire la
luxure.
A l'entrée de tous les temples naturalistes de Chypre, de la Phénicie,
se dressent des colonnes de formes diverses, symboles de l'organe mâle.
Il y avait toujours deux de ces symboles, colonnes ou obélisques, devant
les temples construits par les Phéniciens, y compris celui de Jérusalem.
Des érudits attribuent cette origine, comme emprunt fait au temple de
Jérusalem, aux deux tours ou flèches de nos cathédrales gothiques;
l'auteur du _Génie du christianisme_ ne s'en doutait guère! Et cependant
les menhirs de la Basse-Bretagne, tout à fait semblables à ceux d'une
grande région du Décan, paraissent avoir appartenu au même culte
naturaliste[1].
Remarquons que les Sivaïstes et les Phéniciens, ceux-ci comme Sémites,
avaient, outre les mêmes symboles, les mêmes croyances monothéistes.
Ce qu'on adorait à Paphos et dans les autres temples naturalistes,
c'était la volupté souveraine par l'union des sexes, l'amour universel
dans le monde, la force productrice chez les êtres animés.
[Note 1: Mgr Laouénan.--Les monuments celtiques sont très communs dans
l'Inde; dans les plaines rocheuses qui s'étendent parmi les massifs des
gates orientales jusqu'à la Nerbudda et aux monts Vindhyas, on rencontre
à chaque pas pour ainsi dire des constructions identiques à celles qui
existent au nord et à l'ouest de l'Europe. D'après la tradition locale
ou l'opinion des habitants intelligents, les menhirs représentent le
linga. Les étymologies appuient cette opinion.]
Dans les fêtes d'Adonis dont la légende est un mythe solaire, on
célébrait le retour du soleil et de l'amour universel par des transports
de joie, des chants et des danses orgiaques (comme dans le culte de
Krishna, incarnation de Vishnou-Soleil).
Alors avaient lieu les prostitutions sacrées considérées comme des
sacrifices (elles ont de l'analogie avec les Sakty pudja, sacrifices de
la Sackty, que nous verrons plus loin s'établir dans le Sivaïsme).
«Sous de légers berceaux de myrthe et de laurier, sous des tentes
enguirlandées de fleurs, se tenaient les Hériodules, prêtresses de la
déesse, jeunes et belles esclaves grecques ou syriennes; elles étaient
couvertes de bijoux, vêtues de riches étoffes, coiffées d'une mitre
enrichie de pierreries, de laquelle s'échappaient les longues tresses
de leurs noires chevelures entremêlées de guirlandes de fleurs dans
lesquelles se jouait une écharpe écarlate. Sur leurs poitrines aux
seins fermes et arrondis, que protégeait une gaze légère, pendaient
des colliers d'or, d'ambre et de perles ou de verre chatoyant, comme
insignes de leur office religieux; elles tenaient à la main un rameau de
myrthe et la colombe, l'oiseau de Vénus.»
Ainsi parées, elles attendaient souriantes et toujours prêtes à célébrer
le doux sacrifice en l'honneur de la déesse avec tous ceux qui les en
priaient.
Partout où domine le culte du Linga ou de ses équivalents, on est obligé
de voir une émanation du Sivaïsme primitif, divinisation du pouvoir
rénovateur, avec un rôle secondaire pour la déesse de la beauté (dans
l'Inde, Parvati, la femme de Siva).
Dans cette période reculée, Siva est la cause efficiente qui, par son
énergie ou sa sakti comme instrument, produit ou détruit le monde qui
a pour matrice la prakrite ou la matière universelle (voir, pour la
définition de la prakriti, le sankya commenté par M. Barthélemy de
Saint-Hilaire). La sakty d'un dieu forme avec lui un seul être à double
face. Peu à peu, par la prédominance de la sakty, le rôle de l'élément
mâle diminua, puis s'effaça, mais ce fut assez tard. La prédominance de
la sakty de Siva ne s'affirme que dans les derniers Pouranas et dans la
littérature des Tantras qui commence au IVe siècle de notre ère.
Le culte des saktis, tel qu'il est décrit dans les _Tantras_, forme une
religion à part, celle des Saktas, qui se divise en plusieurs branches
et qui a sa mythologie spéciale. La divinité dominante est Mahadeva
(Siva). Selon le Vayou Pourana, non-seulement Siva avait une double
nature mâle et femelle, mais sa nature femelle se divisa en deux
moitiés, l'une blanche et l'autre noire, cette dernière sans doute
imaginée pour la satisfaction des castes des Soudras (noirs). A la
nature blanche, ou qualité de bonté, on rattacha les Saktys ou déesses
bienfaisantes, telles que Latchoumy, Seravasti, épouses de Vischnou et
de Brahma; à la nature noire Dourga, Candi, Cananda, toutes les saktys
ou déesses redoutées. Mahadévi ou la sakty de Siva, qu'on suppose une
transformation de Maya, le principe féminin des Vedas, se développa dans
une infinité de manifestations ou de personnifications de toutes les
forces physiques, physiologiques, morales et intellectuelles, qui eurent
chacune leurs dévots et leur culte. Comme plusieurs de ces déesses
sont notoirement des divinités aborigènes, il est vraisemblable que
l'ensemble fut constitué par le groupement des divinités femelles des
cultes aborigènes pour former une sorte de polythéisme féminin que les
Brahmes acceptèrent comme une religion populaire en y introduisant au
dernier degré les femmes mortelles, depuis les Brahmines.
Pour creuser une séparation plus profonde entre le Bouddhisme et la
religion populaire, les Brahmes avaient développé jusqu'à la fausser
la Bakti, l'ancienne doctrine du salut par la foi et la dévotion ou
la grâce, opposée à celle du salut par la boddhi (la connaissance),
doctrine de l'ancienne thésophie, du sankia, du bouddhisme et de
l'orthodoxie brahmanique moderne formulée par Cançara, le résurrecteur
du Brahmanisme presque tué par le Bouddhisme. La backti s'adresse,
dans chaque secte, à la manifestation du dieu la plus rapprochée, par
exemple, chez les Vichnouvistes, non à Vishnou, mais à Krishna, le dieu
fait homme; il y répond par sa grâce. La dévotion au dieu de la secte
suppléait à tout, à la morale, aux oeuvres, à l'ascétisme, à la
contemplation. Cette doctrine est pleinement développée dans le chant
du _Bien Heureux_ et systématisée par Sandilya dans ses _Sutras de
la Bakti_, d'où Nagardjuna les a introduits dans le grand véhicule
bouddhiste. Par elle la religion, jusque-là dérobée aux masses dans son
essence, devient un fait de sentiment que le sensualisme hindou change
bien vite en un fait de passion.
En resserrant la dévotion sectaire sur une divinité très précise, la
bakti a poussé à l'idolâtrie; elle a confondu d'abord le dieu avec son
image, puis distingué entre les sanctuaires d'un même dieu. De là une
subdivision à l'infini des sectes et des cultes.
La Bakti embrasse tout le vichnouvisme et une partie seulement du
sivaïsme.
Les bakta ou sectateurs de la Bakti se divisèrent en: _main droite_, qui
s'en tient aux Pouranas et à la dévotion pour leurs dieux et déesses
mythologiques (les Pouranas sont la mythologie populaire recueillie
officiellement par les Brahmes), et _main gauche_, qui fait du Kaulo
Upanishad et des Tantras une sorte de veda particulier, adressant
de préférence sa dévotion aux énergies et divinités femelles et
principalement à l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras
sont des livres d'érotisme et de magie.
Les rites de la main gauche unissent les deux sexes en supprimant toute
distinction de caste. Dans des réunions qui ne sont point publiques, les
affiliés, gorgés de viandes et de spiritueux, adorent la sakti sous la
forme d'une femme, le plus souvent celle de l'un d'eux; elle est placée
toute nue sur une sorte de piédestal et un initié consomme le sacrifice
par l'acte charnel. La cérémonie se termine par l'accouplement général
de tous, chaque couple représentant Siva et sa Sakty et devenant
identique avec eux. C'est absorbé dans la pensée de la divinité et sans
chercher la satisfaction des sens que le fidèle doit accomplir ces
actes. Les catéchismes qui enseignent ces pratiques sont remplis de
hautes théories morales et même d'ascétisme, mais en réalité, les
membres de ces réunions ne sont que des libertins hypocrites. On prétend
que beaucoup de brahmes en font secrètement partie bien que publiquement
ils affectent de les blâmer, parce que toutes ces pratiques sont
contraires aux règles sur les castes et les souillures.
Ce fait n'est qu'une application particulière de la politique générale
des Brahmes qui partout ont flatté les passions et semé la corruption,
pour détacher du bouddhisme les populations qu'il avait d'abord
conquises.
C'est dans cette même pensée qu'ils ont constitué la grande secte
essentiellement panthéiste de Vichnou, et principalement le culte de
Krichna. Bien mieux encore que le Sivaïsme, le Vischnouvisme, par sa
théorie des incarnations et de l'action continue de Vischnou pour la
conversion du monde et par la divination de la vie dans toutes ses
manifestations, se prêtait à l'adoption de toutes les divinités, de tous
les cultes, de toutes les superstitions aborigènes. Actuellement l'Inde
compte plus de 20,000 dieux, la plupart anciennes divinités locales qui
sont adorées par les vishnouvistes, en même temps que Vichnou dans ses
principales incarnations de Rama et de Krischna et dans ses attributs
essentiels de dieu soleil, tel que le conçoivent une grande partie des
Hindous, surtout les plus instruits.
Krishna fut un prince, ou chef indigène (le mot krishna veut dire noir),
guerrier habile et heureux, qui rendit aux Brahmes des services signalés
dans le cours de leurs luttes contre les Kchattrias, et dont les
premiers, en récompense, firent une incarnation de Vichnou. Son culte
et ses légendes, notamment celles de ses amours avec Radha, furent, dès
l'origine, très licencieux, et Krishna fut sans doute tout d'abord le
dieu du plaisir. Le _Lalita-Vistara_ (vie poétique de Bouddha) confond
Krishna avec Marah, le tentateur, le dieu de la concupiscence. Pour les
besoins de leur lutte contre le bouddhisme, les Brahmes relevèrent le
culte de Krishna, fort goûté du sensualisme hindou; ils lui laissèrent
probablement toute la licence de ses pratiques pour le bas peuple, mais
en même temps ils s'efforcèrent de l'entourer aux yeux des classes
élevées d'une auréole de mysticisme. Krishna s'élève à une grande
hauteur de philosophie religieuse dans le chant du _Bien Heureux_; soit
rencontre fortuite, soit emprunt du philosophe grec, la théorie des
divinités secondaires, ministres du dieu principal, est la même dans
Platon et dans le poète hindou. On a commenté les amours de Krishna avec
Rhada, comme une allégorie figurant le commerce de l'âme avec Dieu.
Mais, de même que nous l'avons vu tout à l'heure pour les Tantras et
les catéchismes de la Sakty, il faut penser que ce prétendu amour divin
n'existait que pour des ascètes, et que, au fond, c'était pour les
Brahmes une manière de couvrir d'une apparence de piété l'érotisme du
culte.
A mesure que la Bakti s'accentue dans le vichnouvisme et que les mérites
de la dévotion sont de plus en plus considérés comme dispensant de
tous les autres, la religion de Krishna plonge de plus en plus dans
l'érotisme et fait parler davantage à l'amour divin le langage de la
passion. Cette tendance se montre avec un éclat incomparable dans le
Baghavata pourana et avec plus d'intensité encore dans les remaniements
populaires de cet ouvrage répandus dans toute l'Inde, notamment dans le
Premsagar Indi (l'Océan d'amour).
Le Baghavata Pourana donne des descriptions très lascives des amours de
Krishna avec les gopies (bergères).
Le poëme lyrique de _Gita Govinda_ (le Chant du pâtre, Krishna) rappelle
le Cantique des Cantiques et Lassen ne l'a traduit qu'en latin. Il
n'a été dépassé en verve érotique que par l'ode à Priape de Piron.
L'érotisme a infecté tous le vichnouvisme; M. Théodore Pavie a vu à
Ceylan des scènes répugnantes jusqu'au dégoût. Dans la province de
Bombay et au Bengale, les dévots de Krishna, surtout dans les campagnes,
ont des réunions de nuit où, en imitation des jeux de Krishna et des
Gopies, ils s'exaltent en commun jusqu'à un paroxysme frénétique et une
licence sans bornes.
Krishna est le véritable dieu de l'amour pour les Hindous. Quant au dieu
Kama, le Cupidon indien, c'est évidemment un emprunt fait aux Grecs. Le
mot Kama signifie le plaisir charnel et il est employé dans ce sens par
les plus anciens auteurs, en même temps que le Darma (devoir religieux)
et I'Artha (la science de la richesse). Ces trois mots forment la
trilogie hindoue des mobiles de nos actions. Comme les Hindous sont fort
imitateurs, ils ont adopté le Cupidon des Grecs, après l'établissement
de ceux-ci dans une partie du Punjab, et lui ont donné le nom déjà
bien ancien de Kama. Il figure seulement dans une légende sans doute
relativement récente des Pouranas[2].
[Note 2: Le baron d'Ekstein dit: «Les Ariabs ont emprunté aux Cephenès,
leurs prédécesseurs dans l'Inde, le dieu Kama, _pareil à l'Eros des
Grecs_; ils l'ont embelli, _bien qu'il n'appartienne pas dans son
principe à leur pensée cosmologique et ils l'ont _postérieurement_
reproduit dans le Véda comme il est décrit par Hosunt.]
Les bayadères ne sont pas, comme on pourrait le croire, consacrées au
dieu Kama; elles sont les épouses de Soubramaniar, le dieu de la guerre.
Après avoir reçu du paganisme Cupidon, sous le nom de Kama, l'Inde, à
son tour, semble lui avoir donné, comme imitation ou importation de ses
pratiques de plus en plus corrompues, surtout de celles des saktis de
la main gauche, le culte de plus en plus corrompu de Priape, dont le
chevalier Richard Payne nous a donné une histoire. En voici quelques
traits essentiels.
Avant la célébration d'un mariage, on plaçait la fiancée sur la statue
du dieu, le phallus, pour qu'elle fût rendue féconde par le principe
divin. Dans un poème ancien sur Priape (_Priapi Carmen_) on voit une
dame présentant au dieu les peintures d'Éléphantis et lui demandant
gravement de jouir des plaisirs auxquels il préside, dans toutes les
attitudes décrites par ce traité.
Lorsqu'une femme avait rempli le rôle de victime dans le sacrifice
à Priape, elle exprimait sa gratitude par des présents déposés sur
l'autel, des phallus en nombre égal à celui des officiants du sacrifice.
Quelquefois ce nombre était grand et prouvait que la victime n'avait pas
été négligée.
Ces sacrifices se faisaient dans des fêtes de nuit, aussi bien que tous
ceux offerts aux divinités qui présidaient à la génération. Les dévots
à ces divinités s'enfermaient dans les temples et y vivaient dans la
promiscuité. Il y avait aussi des initiées dont Pétrone a peint les
moeurs dans quelques pages que nous avons résumées.
A Corinthe et à Ereix, ville de Sicile, il y avait des temples consacrés
à la prostitution.
Selon l'érudit Larcher, Vénus était la déesse qui possédait le plus
grand nombre de temples dans les deux Grèces; on en comptait une
centaine. Plusieurs villes de la Grèce, mais surtout Athènes et
Corinthe, célébraient ses fêtes avec un nombre de belles femmes qu'on ne
pourrait réunir aujourd'hui. Elle était encore plus en honneur à Rome
dont elle était considérée comme la mère. Jamais peuple ne porta
la sensualité plus loin que les Romains; hommes et femmes de toute
condition et de tout rang se livraient avec fureur à tous les
débordements.
LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE.--SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE.--LE
KAMA-SOUTRA OU L'ART D'AIMER DE VATSYAYANA.--PLAN DE CET OUVRAGE.
Nous avons vu les Brahmes introduire l'érotisme le plus réaliste dans
le culte, dans la religion et dans les livres qui en font partie
intégrante, comme les Pouranas, les Tantras, les catéchismes des Saktis,
etc. Ils s'en étaient servi, bien avant la venue de Bouddha, pour
captiver les populations sujettes et les rallier à leur cause dans
leurs luttes contre les Kchattrias. Le bouddhisme conquit l'Inde si
complètement que les Brahmes presque partout furent délaissés; la
plupart durent, pour vivre, recourir à tous les métiers que Manou leur
permet _dans les temps de détresse_. Mais ils avaient la persistance
et l'habileté des aristocraties héréditaires. Gens essentiellement
pratiques et aptes aux affaires, juristes, financiers, administrateurs,
diplomates, au besoin soldats et généraux, dialecticiens vigoureux,
subtils, polémistes sans scrupules, poètes élégants, ingénieux et
quelquefois pleins d'éclat et de génie, ils se rendirent indispensables
aux princes et aux grands par les services qu'eux seuls savaient leur
rendre, et gagnèrent leur faveur par l'agrément de leur esprit et de
leurs talents et par la souplesse de leur caractère. En même temps
qu'ils développaient dans les masses le vichnouvisme ou plutôt la
religion de Krishna que le Bouddha avait condamnée, ils produisaient
beaucoup d'oeuvres remarquables. Ils ennoblissaient par de grandes
épopées et popularisaient par des légendes écrites les dieux et les
héros. Restés les seuls héritiers du genre Aryen dans l'Inde et
possédant dans la langue sanscrite un admirable instrument pour la
poésie et la philosophie[3], ils renouvelèrent tout: hymnes, poèmes
épiques, systèmes théosophiques, codes de lois. Ce fut une véritable
renaissance. Des rois, amis de l'ancienne littérature, tinrent à leur
cour des Académies de poètes aimables et de beaux esprits qu'ils
payaient fort cher. On y improvisait des vers et jusqu'à des madrigaux
et des épigrammes. Parmi ces poètes, on cite Kalidaça, l'auteur du drame
si admiré de _Çakountala_. Commencé avant l'ère chrétienne, ce mouvement
littéraire se continua jusqu'à la conquête musulmane. Cette littérature
des Brahmes plaisait beaucoup plus que la soporifique et nuageuse
métaphysique des Bouddhistes. La faveur des princes les aidait à écraser
leurs adversaires. Ils achevèrent de se la concilier en ayant pour leur
usage et pour celui de ce qu'on appellerait aujourd'hui la haute société
et la bonne compagnie et pour eux-mêmes, en ce qui concerne les plaisirs
charnels, une morale des plus faciles. Les règles ont été tracées par
Vatsyayana dans le _Kama-Soutra_ ou traité de l'amour (art d'aimer), qui
est considéré comme le chef-d'oeuvre et le code sur la Matière.
[Note 3: Ce mouvement extraordinaire suivit de près l'invention et
l'adoption de l'écriture sanscrite qui servirent à la fois au Bouddhisme
et à la renaissance brahmanique, de même que la découverte de
l'imprimerie favorisa le développement de le Réforme et de la
Renaissance.]
Ce livre doit être rattaché à la renaissance brahmanique; il a été écrit
pendant la lutte entre les brahmes et les bouddhistes, puisqu'il défend
aux épouses de fréquenter les _mendiantes bouddhistes_ (on sait que les
religieuses bouddhistes étaient mendiantes).
L'Inde a plusieurs autres livres érotiques fort répandus, la plupart
postérieurs au _Kama-Soutra._ On se procure facilement les suivants,
écrits en sanscrit:
1° Le _Ratira hasya_, ou les Secrets de l'Amour, par le poète Koka. Il a
été traduit dans tous les dialectes de l'Inde et est fort répandu
sous le nom de _Koka-Shastra_; il se compose de 800 vers, formant dix
chapitres appelés Pachivédas. Il paraît postérieur au _Kama-Soutra_ et
contient la définition des quatre classes de femmes: Padmini, Chitrini,
Hastini et Sankini (voir l'appendice du chapitre II du titre I).
Il indique les jours et les heures auxquels chacun de ces types féminins
est plus particulièrement porté à l'amour. L'auteur cite des écrits
qu'il a consultés et qui ne sont point parvenus jusqu'à nous.
2° _Les Cinq flèches de l'Amour_, par Djyotiricha, grand poète et grand
musicien; 600 vers, formant cinq chapitres dont chacun porte le nom
d'une fleur qui forme la flèche.
3° _Le Flambeau de l'Amour_, par le fameux poète Djayadéva, qui se vante
d'avoir écrit sur tout.
4° _La Poupée de l'Amour_, par le poète Thamoudatta, brahmane; trois
chapitres.
5° _L'Anourga Rounga_, ou le Théâtre de l'Amour, appelé encore: _Le
Navire sur l'Océan de l'Amour_, composé par le poète Koullianmoull, vers
la fin du XVe siècle. Il traite trente-trois sujets différents et donne
130 recettes ou prescriptions _ad hoc_. Voici les principales:
1re Recette pour hâter le spasme de la femme;
2e Pour retarder celui de l'homme;
3e Les aphrodisiaques;
4e Moyens pour rétrécir le yoni, pour le parfumer;
7e L'art d'épiler le corps et les parties sexuelles;
8e Recette pour faciliter l'écoulement mensuel de la femme;
9e Pour empêcher les hémorragies;
10e Pour purifier et assainir la matrice;
11e Pour assurer l'enfantement et protéger la grossesse;
12e Pour prévenir les avortements;
13e Pour rendre l'accouchement facile et la délivrance prompte;
14e Pour limiter le nombre des enfants;
21e Pour faire grossir les seins;
22e Pour les affermir et les relever;
23e, 24e, 25e Pour parfumer le corps; faire disparaître l'odeur forte de
la transpiration; oindre le corps après le bain;
26e Parfumer l'haleine, en faire disparaître la mauvaise odeur;
27e Pour provoquer, charmer, fasciner, subjuguer les femmes et les
hommes;
28e Moyens pour gagner et conserver le coeur de son mari;
29e Collyre magique pour assurer l'amour et l'amitié;
30e Moyen pour triompher d'un rival;
31e Filtres et autres moyens de captiver;
32e Encens pour fasciner, fumigations excitant la génésique;
33e Vers magiques qui fascinent.
Etc. etc.
Il est évident que ce livre fourmille d'erreurs; selon toute
probabilité, il ne dit rien qui ne soit acquis à la science moderne.
_L'Art d'Aimer_, de Vatsyayana, se distingue de tous ces écrits par son
caractère et sa forme exclusivement didactiques. Chacune de ses parties
forme un catéchisme: catéchisme des rapports sexuels sous toutes les
formes et du fleurtage pour les deux sexes; catéchisme des épouses et du
harem; de la séduction et du courtage d'amour; et enfin catéchisme des
courtisanes. C'est un document historique précieux, car il nous initie
de la manière la plus intime aux moeurs de la haute société hindoue de
l'époque (il y a environ 2,000 ans) et aux conseils de plaisir et de
duplicité des Brahmes.
La curiosité qu'éveille le fonds ne suffirait peut être pas à faire
supporter la sécheresse de la forme, si le lecteur était strictement
limité aux leçons de Vatsyayana; pour éviter cet écueil on a mis à la
suite de chacune d'elles, dans un appendice au chapitre qui la contient,
les équivalents ou les correspondants de la morale payenne qui se
trouvent dans les poètes, les seuls docteurs ès-moeurs de l'antiquité
payenne; on a cité aussi quelques poètes hindous et deux morceaux
concernant les Chinois. On a complété chaque appendice par la morale
Iranienne, soit la morale chrétienne empruntée à la _Théologie morale_
du père Gury, en se bornant à un petit nombre d'articles accompagnés
quelquefois de renseignements physiologiques.
Ce rapprochement des textes divers se rapportant respectivement à chaque
sujet, permet au lecteur de se faire une idée relative très exacte des
trois morales sur chaque point traité.
Celle que notre raison préfère est évidemment la morale Iranienne
socialement le plus recommandable, source des plaisirs les plus purs et,
par cela même, peut-être les plus grands, parce que le coeur y entre
pour une forte part.
La morale du Paganisme nous séduit par sa facilité, par l'art et la
poésie qui l'accompagnent; mais, à la réflexion, nous sommes frappés
d'une supériorité de _l'Art d'Aimer_ de Vatsyayana sur celui des poètes
latins. Ceux-ci ne chantent que la volupté, le plaisir égoïste, et
souvent le libertinage grossier d'une jeunesse habituée à la brutalité
des camps. Vatsyayana donne pour but aux efforts de l'homme la
satisfaction de la femme. C'est déjà, indépendamment même de la
procréation, un point de vue altruiste par comparaison avec celui
auquel se plaçaient les rudes enfants de Romulus, tels que nous les ont
dépeints Catulle, Tibulle et Juvénal. On sait que ce dernier commence sa
satyre sur les femmes de son temps par le conseil de prendre un mignon
plutôt qu'une épouse pour laquelle il faudrait se fatiguer les flancs.
La philopédie ([Grec: philopaidia]) était plus en honneur à Rome que le
mariage; elle était inconnue à l'Inde brahmanique; Vatsyayana n'en fait
même pas mention.
Un autre avantage des Indiens sur les Romains, c'était la décence
extérieure dans les rapports entre les deux sexes. Les bonnes castes de
l'Inde n'ont jamais rien connu qui ressemble à l'orgie romaine sous les
Césars et au cynisme de Caligula.
Dans l'antiquité, une intrigue amoureuse n'était point une affaire de
coeur. Pas plus chez les Indiens que chez les Romains, on ne trouve dans
l'amour ce que nous appelons la tendresse; c'est là un sentiment tout
moderne et qui prête à nos poètes élégiaques, tels que Parny, André
Chénier, etc., un charme que n'ont point les Latins. Properce est le
seul qui approche de la délicatesse moderne.
Mais la dureté romaine se retrouvait jusque dans la galanterie.
Les jeunes Romains maltraitaient leurs maîtresses. Au cirque, on
représentait des scènes mythologiques où le meurtre, non point simulé,
mais bien réel, se mêlait à l'amour quelquefois bestial, et où souvent
ont figuré Tibère et Néron.
Au contraire, l'Inde obéit à ce précepte: «Ne frappez point une femme,
même avec une fleur.»
Nous rappellerons enfin que, dans l'Inde, l'amour est au service de la
religion, tandis qu'à Rome la religion (le culte de Vénus par exemple)
était au service de l'amour comme de la politique.
L'érotisme joue un grand rôle dans toutes les fêtes religieuses des
Hindous, il en est pour eux le principal attrait.
Tels sont les contrastes que notre travail fait ressortir et ils ne sont
pas sans intérêt pour la science des religions.
L'ART D'AIMER
TITRE I GÉNÉRALITÉS
CHAPITRE I
Invocation.
Au commencement, le Seigneur des créatures[4] donna aux hommes et
aux femmes, dans cent mille chapitres, les règles à suivre pour leur
existence, en ce qui concerne:
Le Dharma ou devoir religieux[5];
L'Artha ou la richesse;
Le Kama ou l'amour.
La durée de la vie humaine, quand elle n'est point abrégée par des
accidents, est d'un siècle.
On doit la partager entre le Dharma, l'Artha et le Kama, de telle sorte
qu'ils n'empiètent point l'un sur l'autre; l'enfance doit être
consacrée à l'étude; la jeunesse et l'âge mûr, à l'Artha et au Kama;
la vieillesse, au Dharma qui procure à l'homme la délivrance finale,
c'est-à-dire la fin des transmigrations.
[Note 4: Le Seigneur des créatures est une qualification souvent donnée
à Siva. Vatsyayana était donc Sivaïste comme tous les brahmes de son
temps.]
[Note 5: Pour les Brahmes, le Dharma est le rite religieux, le
sacrifice, l'offrande, le culte, l'obéissance à la coutume. Pour les
Bouddhistes, c'est la règle morale, le devoir philosophique.]
Le Dharma est l'accomplissement de certains actes, comme les sacrifices
qu'on omet parce qu'on n'en aperçoit pas le résultat dans ce monde, et
l'abstention de certains autres, comme de manger de la viande, que l'on
accomplit parce qu'on en éprouve un bon effet.
L'Artha comprend l'industrie, l'agriculture, le commerce, les relations
sociales et de famille; c'est l'économie politique que doivent apprendre
les fonctionnaires et les négociants.
Le Kama est la jouissance, au moyen des cinq sens; il est enseigné par
le Kama Soutra et la pratique.
Quand le Dharma, l'Artha et le Kama se présentent en concurrence, le
Dharma est généralement préféré à l'Artha et l'Artha au Kama. Mais pour
le roi, l'Artha occupe le premier rang, parce qu'il assure les moyens de
subsistance.
Toute une école, très nombreuse, fait passer l'Artha avant tout, parce
que, avant tout, il faut assurer les besoins de la vie.
En pratique, toutes les classes qui vivent de leur travail, et tous les
hommes qui convoitent la richesse, suivent le sentiment de cette école.
Les Lokayatikas prétendent qu'il n'y a pas lieu d'observer le Dharma,
parce qu'il n'a en vue que la vie future dans laquelle on ignore s'il
portera ou non son fruit.
Selon eux, c'est sottise que de remettre en d'autres mains ce que l'on
tient. En outre, il vaut mieux avoir un pigeon aujourd'hui qu'un coq de
paon demain, et une pièce de cuivre que l'on donne vaut mieux qu'une
pièce d'or que l'on promet.»
Réponse à l'objection:
«1° Le livre saint qui prescrit les pratiques du Dharma ne laisse place
à aucun doute.
2° Nous voyons par expérience que les sacrifices offerts pour obtenir la
destruction de nos ennemis ou la chute de la pluie portent leur fruit.
3° Le soleil, la lune, les étoiles et les autres corps célestes
paraissent travailler avec intérêt pour le bien du monde.
4° Le monde ne se maintient que par l'observance des règles concernant
les quatre castes et les quatre périodes de la vie.
5° On sème dans l'espérance de récolter.»
On ne doit point sacrifier le Kama à l'Artha parce que le plaisir est
aussi nécessaire que la nourriture. Modéré et prudent, il s'associe au
Dharma et à l'Artha. Celui qui pratique les trois est heureux dans cette
vie et dans la vie future. Tout acte qui se lie à la fois aux trois ou
seulement à deux ou même à un seul des trois peut être accompli. Tout
acte qui, pour satisfaire l'un des trois, sacrifie les deux autres,
_doit être évité_ (par exemple, un homme qui se ruine par la dévotion ou
le libertinage est insensé et coupable)[6].
[Note 6: Au temps de Vatsyayana, la philosophie Sankia et le Bouddhisme
avaient complètement discrédité, au moins dans les hautes castes,
les pratiques du Dharma brahmanique; ce n'était plus guère qu'une
superstition populaire. On s'en aperçoit à la pauvreté des arguments que
Vatsyayana oppose aux Lokayatikas.
On voit que le Dharma, I'Artha et le Kama avaient chacun des partisans
exclusifs dont les préférences dépendaient de leur situation:
quelques-uns choisissaient seulement deux de ces trois termes.
Barthriari dit (_Amour_, stance 53): «Les hommes ont à choisir ici-bas
entre deux cultes: celui des belles qui n'aspirent qu'à jeux et plaisirs
toujours renouvelés, ou celui qu'on rend dans la forêt à l'Etre
absolu.»]
Une partie des cent mille commandements, particulièrement ceux qui se
rapportent au Dharma, forment la loi de Svayambha. Ceux relatifs à
l'Artha ont été compilés par Brihaspati, et ceux qui concernent le Kama
ou l'amour ont été exposés dans mille chapitres par Nandi, de la secte
de Mahadéva ou Civa[7].
[Note 7: Vatsyayana, on le voit par les mots en italique, prétend qu'il
se borne à reproduire des préceptes édictés par la divinité depuis
l'origine des choses et par conséquent obligatoires.]
Les Kama Shastras (codes de l'amour) de Nandi furent successivement
abrégés par divers auteurs, puis répartis entre six traités composés par
des auteurs différents, dont l'un, Dattaka, écrivit le sien à la requête
des femmes publiques de Patalipoutra; c'est le Shastra ou Catéchisme des
courtisanes[8].
[Note 8: De même que le Shastra des courtisanes de l'Inde a été écrit à
leur requête, le 3e livre de _l'Art d'aimer_ a été composé par Ovide, à
la demande des femmes galantes de Rome: «Voici que les jeunes beautés,
à leur tour, me prient de leur donner des leçons. Je vais apprendre aux
femmes comment elles se feront aimer. L'homme trompe souvent, la femme
est bien moins trompeuse. La déesse de Cythère m'a apparu et m'a dit:
«Qu'ont donc fait les malheureuses femmes pour être livrées sans défense
comme de faibles troupeaux à des hommes bien armés. Deux chants de tes
poésies ont rendu ceux-ci habiles aux combats de l'amour. Il faut aussi
que tu donnes des leçons à l'autre sexe. Tes belles écolières, comme
leurs jeunes amants, inscriront sur leurs trophées: «Ovide fut notre
maître.»]
Après avoir lu et _médité_ les écrits de Babhravya et d'autres auteurs
anciens, et avoir étudié les motifs des règles qu'ils ont tracées,
Vatsyayana, pendant qu'il était étudiant en religion (comme en Europe
étudiant en théologie), entièrement livré à la contemplation de la
divinité, a composé le Kama-Sutra, résumé des six Shastra susdits,
conformément aux préceptes du saint Livre, pour le bien du monde. Cet
écrit n'est point destiné uniquement à servir nos désirs charnels. Celui
qui possède les principes de la science du Kama et qui, en même temps,
observe le Dharma et l'Artha, est sûr de maîtriser ses sens.
APPENDICE AU CHAPITRE I
Si, au lieu d'être simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le génie
lyrique, il aurait commencé par un hymne au dieu Kama, tel que celui
ci-après (traduction de M. Chezy).
HYMNE A KAMA
Quelle est cette divinité puissante qui, des bocages situés à l'Orient
d'Agra, s'élance dans les airs où se répand la lumière la plus pure,
tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimées
aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de
l'harmonie, et que les zéphirs légers leur dérobent, en se jouant, les
plus ravissants parfums?
Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tête gracieuse,
les vallées et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et
chaque fleur épanouie suspend, en souriant, à ses tresses de musc, les
perles éclatantes de la rosée.
Je sens, oui, je sens ton feu divin pénétrer mon coeur, je t'adore et je
baise, avec transport, tes autels.
Et pourrais-tu me méconnaître?
Non, fils de Mayâ, non, je connais tes flèches armées de fleurs, la
canne redoutable qui compose ton arc, ton étendard où brillent les
écailles nacrées, tes armes mystérieuses.
J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savouré tous tes plaisirs.
Tout-puissant Kâmâ, ou, si tu le préfères, éclatant Smara, Ananya
majestueux!
Quel que soit le siège de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque,
les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent
leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers.
Ta jeune compagne, la Volupté, sourit à ton côté. Elle est à peine
voilée de sa robe éclatante.
A sa suite, douze jeunes filles, à la taille charmante, élancée,
s'avancent avec grâce; leurs doigts délicats se promènent avec légèreté
sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse
voluptueuse.
Sur leurs cous élégants, elles disposent des perles plus brillantes que
les pleurs de l'aurore.
Ton étendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait étinceler dans la
voûte azurée des cieux des astres nouveaux[9].
[Note 9: Allusion aux écailles brillantes du poisson qui couronne
l'étendard de l'amour indien.]
Dieu aux flèches fleuries, à l'arc plein de douceur, délices de la terre
et des cieux! Ton compagnon inséparable, nommé Vasanta chez les Dieux,
aimable printemps sur la terre, étend sous tes pieds délicats un doux
et tendre tapis de verdure, élève sur ta tête enfantine des arceaux
impénétrables aux feux brûlants du midi. C'est lui qui, pour te
rafraîchir, fait descendre des nuages une rosée de parfums, qui remplit
de flèches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, présent bien
cher d'un ami plus cher encore.
A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme
ravissant de leurs tendres modulations, arrachent à ses liens la fleur
encore captive.
Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour
corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfumé est si doux, mais
dont l'aiguillon, hélas! cause de si vives douleurs.
C'est encore lui qui arme la pointe acérée de tes traits qui jamais ne
reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le délire
de cinq fleurs:
Le Tchampaca pénétrant, semblable à l'or parfumé;
Le chaud Amra rempli d'une ambroisie céleste;
Le desséchant Késsara au feuillage argenté;
Le brûlant Kétaça qui jette le trouble dans les sens;
L'éclatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dévorante.
Quel mortel, Dieu puissant, pourrait résister à ton pouvoir, lorsque
Krischna lui-même est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivré de
délices dans les plaines fortunées du Malhoura, fait résonner sous ses
doigts divins la flûte pastorale, et aux accords mélodieux d'une céleste
harmonie, forme avec le choeur des Gopis éprises de ses charmes, des
danses voluptueuses à la douce clarté de Lunus, le mystérieux flambeau
des nuits.
O toi, Dieu charmant! dont la naissance a précédé la création et dont la
jeunesse est éternelle! Que le chant de ton brahmane asservi à tes lois
puisse, à jamais, retentir sur les bords sacrés du Gange! Et à l'heure
où ton oiseau favori, déployant ses ailes d'émeraude, te fait franchir
l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse,
les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite
mystérieuse des amants favorisés ou malheureux, que la plus douce
influence soit le partage de ton chantre dévoué, et que, sans le
consumer, ton feu divin échauffe voluptueusement son coeur!
Il est intéressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrèce à
Vénus.
INVOCATION
Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains,
Suprême volupté des Dieux et des humains
Qui, sous la voûte immense où dorment les étoiles,
Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles,
Par toi tout vit, respire, éclos sous ton amour
Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour.
Aussi, devant tes pas, le vent fuit; les nuages,
A ta divine approche, emportent les orages;
Pour toi, la terre épand ses parfums et ses fleurs;
Le ciel s'épanouit et se fond en lumière.
Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière,
Et que, par les hivers, le zéphir arrêté
Reprend enfin sa course et sa fécondité,
Les oiseaux, les premiers frappés par ta puissance,
O charmante Déesse, annoncent ta présence;
Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants,
Et, plein de toi, se jette à travers les torrents:
Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces
Ainsi des animaux les innombrables races,
Dans le transport errant des amoureux ébats,
Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas.
Enfin, au fond des mers, sur les rudes montagnes,
Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes,
Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts,
Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers,
Le coeur blessé d'amour, frissonnants de caresses,
Brûlent de propager leur race et leurs espèces.
L'invocation qui nous paraît avoir le plus de charme est celle de l'_Art
d'aimer_ d'Ovide.
Romains, s'il est quelqu'un parmi vous à qui l'art d'aimer soit
inconnu, qu'il lise mes vers, qu'il s'instruise et qu'il aime!
N'est-ce pas l'art qui fait voguer les vaisseaux rapides à l'aide de
la voile et de la rame? qui guide dans la course les chars légers?
L'art doit aussi gouverner l'amour.
Loin d'ici, bandelettes légères, ornement de la pudeur et vous
longues robes qui descendez jusqu'aux pieds! Je chanterai les ruses
et les larcins innocents d'un amour qui ne craint rien, et mes vers
n'offriront rien de répréhensible.
L'auteur de la _Callipèdie_, poème latin du moyen âge, s'est inspiré
d'Ovide dans l'invocation qui suit:
O vous, Grâces, modèles divins, et toi, Vénus, mère des amours et de
tout ce qui nous charme, toi que Pâris, sur le mont Ida, a justement
proclamée la plus belle, inspirez moi des chants dignes des
sanctuaires d'Idalie, afin que ma muse ne dépare point un si beau
sujet et apprenne à tout le genre humain un art sans prix.
CHAPITRE II
De la possession des soixante-quatre arts libéraux
Il y a soixante-quatre arts libéraux qu'il convient d'apprendre en même
temps que ceux enseignés dans le Kama Soutra.
Leur liste comprend, outre les talents d'agrément, les arts utiles tels
que l'architecture, les armes, la stratégie, la cuisine, le moyen
de s'approprier le bien d'autrui par des mantras (prières) et des
incantations, etc.; en un mot, tous les arts libéraux de l'époque.
Une courtisane qui a en partage l'esprit, la beauté et les autres
attraits et qui, en outre, connaît les soixante-quatre arts libéraux,
obtient le titre de Ganika ou courtisane de haut rang, et occupe une
place d'honneur dans les réunions d'hommes. Les respects du roi et les
louanges des savants lui sont acquis; tous recherchent sa faveur et lui
rendent des hommages.
Si la fille d'un roi ou d'un ministre possède ces talents, elle est
toujours la favorite, la première épouse, quand bien même son mari
aurait des milliers d'autres femmes[10].
[Note 10: On voit par ce qui précède que les courtisanes et les filles
des grands étaient les seules femmes auxquelles il fut permis d'acquérir
des talents.]
Une femme séparée de son mari ou tombée dans le dénûment, peut vivre de
ces talents, même en pays étranger.
Leur possession seule donne beaucoup d'attraits à une femme, lors même
que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme
qui en est muni et qui en même temps est éloquent et galant, fait de
rapides conquêtes. En voici la nomenclature:
1. Le chant.
2. La musique instrumentale.
3. La danse.
4. L'union des trois arts précédents.
5. L'écriture et le dessin.
6. Le tatouement.
7. L'art d'habiller une idole et de l'orner avec du riz et des fleurs.
8. Étendre et arranger des lits ou couches de fleurs ou bien répandre
des fleurs sur le sol.
9. Application de couleurs aux dents, aux habits, aux cheveux, aux
ongles et au corps, c'est-à-dire y faire des mouchetures et des dessins,
les teindre et les peindre.
10. Fixer les verres coloriés dans un parquet.
11. La confection des lits, des tapis et des coussins de repos.
12. Faire une musique avec des verres remplis d'eau.
13. Amasser de l'eau dans des aqueducs, des citernes et des réservoirs.
14. La peinture, l'ornementation et la décoration des coffres et des
coffrets.
15. La confection des chapelets, des colliers, des guirlandes et des
tresses.
16. L'arrangement des turbans, des couronnes, des aigrettes et des
tresses de fleurs au sommet de la tête.
17. Les représentations théâtrales, le jeu scénique.
18. L'art de faire des ornements d'oreilles.
19. La préparation des odeurs et des parfums.
20. L'art de placer les bijoux et les ornements dans l'habillement.
21. La magie et la sorcellerie.
22. L'adresse des mains.
23. La cuisine.
24. La préparation des boissons acidulées, parfumées, des limonades, des
sorbets et des extraits liquoreux et spiritueux agréables au goût et à
la vue.
25. La couture et la taille des vêtements.
26. La tapisserie, la broderie en laine ou en fil, des perroquets, des
fleurs; faire des aigrettes, des glands, des panaches, des bouquets, des
boutons, des broderies en relief.
27. Résoudre des énigmes, des phrases à double sens, des jeux de mots et
des charades.
28. Le jeu des vers; ainsi, une personne dit des vers, la suivante les
continue par d'autres, qui doivent commencer par la dernière lettre du
dernier vers récité; si la personne qui donne la réplique ne réussit
pas, elle paie une amende ou donne un gage.
29. La mimique ou l'imitation.
30. La déclamation et la récitation.
31. La prononciation des phrases difficiles; c'est un jeu entre femmes
ou enfants; quand les phrases sont répétées vite, il y a souvent des
mots tronqués, transposés, mal commencés, qui prêtent à l'équivoque et au
rire.
32. L'escrime aux armes, au bâton; l'exercice de l'arc en lançant des
flèches sur un but mobile et immobile.
33. La dialectique.
34. L'architecture.
35. La charpente.
36. La connaissance des titres de l'or et de l'argent, des marques sur
les bijoux et les pierres précieuses.
37. La chimie et la minéralogie.
38. La coloration des bijoux, des pierres précieuses et des perles.
39. L'exploitation des mines et des carrières.
40. Le jardinage, le traitement des maladies des arbres et des plantes,
leur entretien et la détermination de leur âge.
41. Les combats de coqs, de cailles et de pigeons.
42. L'art d'apprendre à parler aux perroquets et aux sansonnets.
43. L'art de parfumer le corps et les cheveux, de tresser et arranger
ceux-ci.
44. L'art de déchiffrer les écritures où les mots sont disposés d'une
certaine manière particulière.
43. L'art de parler en changeant la forme des mots; les uns changent
le commencement et la fin des mots; d'autres introduisent des lettres
particulières entre les syllabes, etc.
46. Connaissance des langues et des patois.
47. L'art de faire des voitures avec des fleurs.
48. La composition des diagrammes mystiques, des sorts et des charmes,
l'art d'attacher des anneaux.
49. Jeux d'esprit: comme compléter des vers et des stances inachevées ou
remplir par des vers des intervalles laissés entre d'autres vers qui ne
sont liés par aucun sens, de manière à donner un sens à l'ensemble;
ou bien arranger les lettres d'un mot qu'on a mal écrit à dessein, en
séparant les voyelles des consonnes, ou mettant ensemble toutes les
voyelles; mettre en vers ou en prose des stances représentées par des
lignes ou des symboles (logogriphes); et autres jeux semblables.
50. La composition des poèmes[11].
51. La composition des dictionnaires, lexiques, vocabulaires.
52. L'art de se déguiser et de déguiser les autres.
53. L'art de changer les apparences des objets, par exemple donner au
carton l'apparence de la soie, faire paraître belles et précieuses des
choses communes et grossières.
54. Les jeux d'argent.
55. L'art de s'emparer du bien d'autrui par des mantras et des
incantations, l'insensibilisation et l'enchantement.
56. L'habileté dans les jeux et exercices d'adresse (pour les jeunes
gens).
57. La connaissance du monde, des respects, égards et compliments dus à
chacun selon son rang, son âge.
58. L'art de la guerre, la stratégie, le maniement des armes.
59. La gymnastique du corps.
60. L'art de reconnaître le caractère des personnes à l'inspection de
leur physionomie.
61. La versification.
62. L'arithmétique et la résolution des problèmes.
63. L'art de faire des fleurs artificielles.
64. L'art de faire avec de l'argile des figures en relief, des statues
(céramique).
[Note 11: A cette époque la poésie était fort en honneur à la cour des
rois indiens. On payait des sommes considérables un sonnet ou épigramme
qui avait plu.
(Théodore Pavie, la Renaissance du Brahmanisme. _R. des Deux-Mondes_).
Ces épigrammes devaient surtout être fines, telle que celle adressée à
Baour de Lormiau, par un académicien qu'il avait raillé lourdement sur
sa florissante santé:
De gloire Baour se nourrit
Aussi voyez comme il maigrit!
(Baour était toujours sifflé au théâtre).]
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--Liste des talents exigés d'un homme d'après le Lalita-Vistara.
Telle est la liste officielle des soixante-quatre arts libéraux
que devait posséder toute personne éminente dans la civilisation
brahmanique. Ils sont mentionnés dans beaucoup de livres religieux de
l'Inde, comme obligatoires pour les grands, les Gourous et pour tous les
savants, notamment les Brahmanes de distinction. C'est pourquoi nous
avons dû en reproduire la liste, un peu fastidieuse à cause de sa
longueur, mais certainement intéressante comme document historique.
Le Lalita-Vistara donne, à l'occasion des épreuves et examens subis par
le Bouddha-Gautama, pour épouser la belle Gopa, une liste semblable mais
non identique.
En réunissant ces deux listes, on a une nomenclature complète de tous
les arts et métiers de cette époque; chacun d'eux était l'objet de
traités spéciaux.
Inutile d'ajouter que personne ne possédait sérieusement toutes ces
connaissances, bien qu'elles fussent considérées comme obligatoires.
Liste d'après la traduction de M. Foucault.
Le saut, la science de l'écriture, des sceaux, du calcul, de
l'arithmétique, de la lutte, de l'arc, de la course, la natation, l'art
de lancer les flèches, de conduire un éléphant en montant sur son cou,
l'équitation, l'art de conduire les chars; la fermeté, la force, le
courage, l'effort des bras dans la conduite de l'éléphant avec le
crochet, avec le lien; dans l'action de se lever, de sortir, de
descendre; dans la ligature des poings, des pieds, des mèches de
cheveux; dans l'action de couper, de fendre, de traverser, de secouer,
de percer ce qui n'est pas entamé, de percer le joint, de percer ce qui
résonne, dans l'action de frapper fortement.
L'habileté au jeu de dés, dans la poésie, la grammaire, la composition
des livres, la peinture, le drame, l'action dramatique, la lecture
attentive, l'entretien du feu sacré, l'art de jouer de la Vinâ, la
musique instrumentale, la danse, le chant, la lecture, la déclamation,
l'écriture, la plaisanterie, l'union de la danse et de la musique,
la danse théâtrale, la mimique, la disposition des guirlandes, dans
l'action de rafraîchir avec l'éventail, dans la teinture des pierres
précieuses, la teinture des vêtements, dans l'oeuvre de la magie,
l'explication des songes, celle du langage des oiseaux; l'art de
connaître les signes des femmes, les signes des éléphants, des chevaux,
des taureaux, des chèvres, des béliers, des chiens.
La composition des vocabulaires, l'écriture sainte, les Pouranas, les
Ilihâsas, le Véda, la grammaire, le Niroukta, l'art de prononcer la
poésie, les rites du sacrifice.
Dans l'astronomie, le yoga, les cérémonies religieuses, la méthode
des Vaïcéchikas, la connaissance des richesses, la morale, l'état de
précepteur, l'état Asoura, le langage des oiseaux et des animaux.
La science des causes, l'arrangement des filets, les ouvrages de cire,
la couture, la ciselure, la découpure des feuilles, le mélange des
parfums. Dans ces arts et tous ceux qui sont pratiqués dans ce monde, le
Bouddha excellait.
N° 2--Quatre classes de femmes, qualités qui leur sont propres.
On peut considérer comme rentrant, mieux que les arts libéraux, dans le
sujet traité par Vatsyayana, la description des qualités qui distinguent
les femmes entre elles.
En général, les auteurs indiens divisent les femmes en quatre classes
d'après leurs caractères physiques et moraux.
Le type parfait est la Padmini, ou la femme Lotus; il n'est sorte
d'avantages qu'on ne lui attribue. En voici le résumé.
Elle est belle comme un bouton de Lotus, comme Rathi (la volupté). Sa
taille svelte contraste heureusement avec l'amplitude de ses flancs;
elle a le port du cygne, elle marche doucement et avec grâce.
Son corps souple et élégant a le parfum du sandal; il est naturellement
droit et élancé comme l'arbre de Ciricha, lustré comme la tige du
Mirobolam.
Sa peau lisse, tendre, est douce au toucher comme la trompe d'un jeune
éléphant. Elle a la couleur de l'or et elle étincelle comme l'éclair.
Sa voix est le chant du Kokila mâle captivant sa femelle; sa parole est
de l'ambroisie.
Sa sueur a l'odeur du musc. Elle exhale naturellement plus de parfums
qu'aucune autre femme; l'abeille la suit comme une fleur au doux parfum
de miel.
Ses cheveux soyeux, longs et bouclés, odorants par eux-mêmes, noirs
comme les abeilles, encadrent délicieusement son visage semblable au
disque de la pleine lune et retombent en torsades de jais sur ses riches
épaules.
Son front est pur: ses sourcils bien arqués sont deux croissants;
légèrement agités par l'émotion, ils l'emportent sur l'arc de Kama.
Ses yeux bien fendus sont brillants, doux et timides comme ceux de la
gazelle et rouges aux coins. Aussi noirs que la nuit au fond de leurs
orbites, leurs prunelles étincellent comme des étoiles dans un ciel
sombre. Ses cils longs et soyeux donnent à son regard une douceur qui
fascine.
Son nez pareil au bouton du sezame est droit, puis s'arrondit comme un
bec de perroquet.
Ses lèvres voluptueuses sont roses comme un bouton de fleur qui
s'épanouit ou rouges comme les fruits du bimba et le corail.
Ses dents blanches comme le jasmin d'Arabie ont l'éclat poli de
l'ivoire; quand elle sourit, elles se montrent comme un chapelet de
perles montées sur corail.
Son cou rond et poli ressemble à une tour d'or pur. Ses épaules s'y
joignent par de fines attaches, ainsi qu'à ses bras bien modelés,
semblables à la tige du manguier et qui se terminent par deux mains
délicates pareilles chacune à un rameau de l'arbre Açoka.
Ses seins amples et fermes ressemblent aux fruits du Vilva; ils se
dressent comme deux coupes d'or renversées et surmontées du bouton de la
fleur du grenadier.
Ses reins bien cambrés ont la souplesse du serpent; ils se fondent
harmonieusement avec ses fesses et ses larges hanches qui ressemblent au
corsage de la colombe verte.
Sonjadgana, pur et délicatement arrondi, laisse apercevoir un ombilic
profond et luisant comme une baie mure. Trois plis gracieux s'accusent à
sa taille comme une ceinture au-dessus de ses hanches.
Ses fesses sont merveilleuses; c'est une Nitambini (Callipige,
Sakountala était une Nitambini).
Comme le Lotus épanoui à l'ombre d'une tendre motte d'herbe Kusha (herbe
sacrée par excellence), son yoni petit s'ouvre mystérieusement sous le
pubis ombragé par un voile velu large de six pouces.
Sa semence d'amour est parfumée comme le lys qui vient d'éclore, ses
cuisses rondes, fermes, potelées, ressemblent à la tige polie d'un jeune
bananier.
Ses pieds petits et mignons se joignent finement à ses jambes, on dirait
deux Lotus.
Quand elle se baigne dans un étang sacré, par toutes sortes de jeux elle
réveille l'amour, les dieux se troubleraient à la voir se jouer dans
l'eau.
Des perles tremblent à ses oreilles; sur son sein repose un collier de
pierres précieuses; elle a, mais en petit nombre, des ornements aux bras
et au bas des jambes.
Elle aime les vêtements blancs, les blanches fleurs, les beaux bijoux et
les riches costumes. Elle porte un triple vêtement de mousseline rayée.
Délicate comme la feuille du béthel, elle aime les aliments doux, purs,
légers; elle mange peu et dort d'un sommeil léger.
Elle connaît bien les trente-deux modes musicaux de Radha; aussi bien
que l'amante de Krishna, elle chante harmonieusement en s'accompagnant
de la vina qu'elle touche avec grâce de ses doigts effilés et agiles.
Quand elle danse, ses bras aux mouvements souples et harmonieux
s'arrondissent en courbes gracieuses et semblent parfois vouloir dérober
aux regards ses merveilleux appâts, car sa pudeur est extrême (dans
I'Inde une femme danse toujours seule).
Elle a une conversation agréable, son sourire répand la béatitude; elle
est espiègle et folâtre, pleine d'enjouement dans les plaisirs.
Elle excelle dans les oeuvres qui lui sont propres.
Elle fuit la société des malhonnêtes gens et accomplit scrupuleusement
ses devoirs; le mensonge lui est inconnu.
Incessamment, elle vénère et adore les brahmanes, son père et les dieux;
elle recherche la société et la conversation des brahmanes; elle est
libérale envers eux et charitable aux pauvres. Pour ceux-ci elle
épuiserait le trésor de son mari.
Elle se plaît avec son époux et sait exciter ses désirs par des
caresses.
Le dieu d'amour trouverait un superbe plaisir à reposer près d'elle.
Son affection pour son époux est extrême et elle n'aura peur aucun autre
une pareille tendresse. Elle est affectueuse dans toutes ses paroles et
absolument dévouée à son mari. Elle est parfaite en tout point.
Ajoutez à ce portrait déjà si flatteur une foule d'exclamations que les
poëtes poussent en l'honneur de la Padmini.
Trésor d'amour! tendresse sans bornes! femme qui aime et qui n'éprouve
aucun désir! femme dont le bonheur est manifeste; femme pareille à Rathi
(la volupté), épouse d'Ananya (l'amour), qui plies sous le poids de tes
seins fermes et arrondis! femme dont l'amour enivre!
Après la Padmini, vient la Chitrini ou la femme habile.
La Chitrini a l'esprit mobile, l'humeur légère et essentiellement
folâtre! son oeil ressemble au Lotus, sa gorge est ferme: ses cheveux
tressés en une seule natte retombent sur ses riches épaules comme de
noirs serpents; sa voix a la douceur de l'ambroisie; ses hanches sont
minces, ses cuisses douces et polies ont la rondeur de la tige du
bananier; sa démarche est celle d'un éléphant en gaité; elle aime le
plaisir, sait le faire naître et le varier.
La Hastini (nom de la femelle de l'éléphant) occupe le troisième rang.
La Hastini a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues
boucles soyeuses, son regard troublerait le dieu d'amour et ferait
rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse ressemble à
une liane d'or, ses pendants d'oreilles sont garnis de pierreries et
ses vêtements sont chargés de fleurs. Ses seins fermes et rebondis
ressemblent à un couple de vases d'or.
Le dernier type est la Sankhini (la truie).
Ses cheveux sont nattés et roulés sur sa tête; sa face qui exprime la
passion est difforme; son corps ressemble à celui d'un porc. On la
dirait toujours en colère, toujours elle gronde et grogne.
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
Elle est malpropre de sa personne; elle mange de tout et dort à l'excès.
Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
On a mis en regard les traits distinctifs des quatre classes dans le
tableau suivant:
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DÉSIGNATION | Padmini | Chitrini | Hastini | Sankhini
| | | |
FIGURE | comme la | parfaite | de lotus | d'oie
| lune | | |
| | | |
ODEUR | du lotus | des fleurs | du vin | du poisson
| | | |
CHEVELURE | fine et | longue et | bouclant | comme des
| soyeuse | flottante | naturellement | soies de
| | | | sanglier
| | | |
VOIX | harmonieuse | du kokila | bramement de | croassement
| comme un | | l'éléphant | du corbeau
| luth | | |
| | | |
GOÛT | le béthel | les dons | les plaisirs | les querelles
DOMINANT | | | variés |
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Quatre sortes d'hommes correspondent comme amants ou époux à ces quatre
sortes de femmes.
A la Padmini, l'homme _lièvre_, c'est-à-dire actif, vif et éveillé.
A la Chitrini, l'homme _cerf_, celui qui recherche l'affection dans le
commerce amoureux.
A la Hastini, l'homme _taureau_, c'est-à-dire qui a la force et le
tempérament de cet animal.
A la Sankhini, l'homme _cheval_, celui qui a la vigueur et la fougue de
l'étalon.
Il existe, disent les poëtes, une Padmini sur dix millions de femmes,
une Chitrini sur dix mille, une Hastini sur mille; la Sankhini se trouve
partout.
Cette proportion n'est point flatteuse pour le beau sexe dans l'Inde;
heureusement, elle n'est point exacte. En général les Hindous, hommes
et femmes, même dans les castes serviles, ont de très grands soins de
propreté. La femme malpropre, la Sankhini, ne se trouve que dans la
classe infime et hors caste, et chez les Pariahs des campagnes.
CHAPITRE III
De la possession des soixante-quatre talents ou arts de volupté
enseignés par le Kama Soutra.
L'homme doit étudier le Kama Soutra après le Dharma et l'Artha, et la
jeune fille elle-même doit en apprendre les pratiques; d'abord avant son
mariage, et, ensuite, après, avec la permission de son mari[12].
[Note 12: Dans les pays musulmans, les femmes sont éduquées en vue
d'exciter les sens par la danse et la mimique, etc.]
On objecte à cela que les femmes, n'ayant point à étudier les sciences,
ne doivent point non plus étudier le Kama Soutra.
A cela, Vatsyayana répond: Que les femmes peuvent, sans étudier le
traité et ses explications, en connaître la pratique, puisqu'elle
est tirée du Kama-Schastra (ou les Règles de l'Amour) qu'on apprend
expérimentalement, soit par soi-même, soit par des intimes. C'est ainsi
que le Kama-Schastra est familier à un certain nombre de femmes, telles
que les filles des princes et de leurs ministres.
Il convient donc qu'une jaune fille soit initiée aux principes du Kama
Soutra par une femme mariée, par exemple sa soeur de lait, ou bien une
amie de la maison éprouvée sous tous les rapports, où une tante, une
vieille servante, ou une mendiante qui a vécu autrefois dans la famille,
ou une soeur (voir Appendice, n° 1 et 2).
Ces pratiques du Kama-Soutra sont empruntées à la partie du Kama-Shastra
qui a rapport à l'union sexuelle, et que Babhravia intitule aussi les
soixante-quatre arts, comme les soixante-quatre arts libéraux dont la
nomenclature a été donnée ci-dessus.
Pour arriver à ce nombre de (soixante-quatre), on a divisé ce qui a
rapport au rapprochement des sexes, c'est-à-dire le Kama-Shastra,
en huit parties ou sujets; et dans chaque partie on a fait huit
subdivisions principales. Il en a été de même dans le Kama-Soutra[13].
[Note 13: Évidemment, pour les divisions, le chiffre de soixante-quatre
est cher aux écrivains de l'époque; selon les anciens commentateurs, il
est consacré par les Védas.]
L'homme auquel sont familiers les (soixante-quatre) moyens de plaisir
indiqués par Babhravya, atteint le but de son désir, et possède la femme
la plus enviable.
Celui qui parle bien sur les autres sujets, mais ne connaît pas les
(soixante-quatre) voluptés du Kama-Soutra, n'est point écouté avec
faveur dans une réunion de savants.
Celui qui, au contraire, les possède toutes, quoique n'ayant pas d'autre
science, prend la tête de la conversation dans toutes les sociétés
d'hommes et de femmes.
En raison de leur prestige et de leur charme, les Acharyas, ou auteurs
anciens, les plus recommandables, qualifient de _chers aux femmes_ les
soixante-quatre talents voluptueux.
L'homme, en effet, qui y est exercé, gagne le coeur de sa propre femme
et celui des femmes des autres hommes et des courtisanes.
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.--Il y a dans le Kama-Soutra mille choses qui peuvent dépraver une
jeune fille, et que, conséquemment, elle doit ignorer, lors même qu'elle
est mariée aussitôt qu'elle a atteint l'âge de puberté, comme il est
d'usage dans l'Inde.
Dans cette contrée, tout est fait pour provoquer les désirs charnels,
même chez les jeunes enfants des deux sexes.
Les chars sacrés sur lesquels on promène les images des Dieux, dans les
grandes fêtes publiques, sont chargés de peintures et de sculptures
d'une obscénité indescriptible, publiquement exposées à tous les
regards, sans que personne songe à en éloigner les enfants.
A la jeune fille indienne s'appliquent pleinement les vers d'Horace:
«.......Incestos amores
A tenere meditatur ungui.»
Dès la plus tendre enfance, elle rêve d'impudiques amours.
N° 2.--Sauf quelques sculptures d'un naturalisme naïf dans des
cathédrales du moyen âge et quelques pratiques équivoques, restes du
paganisme qui lui ont survécu, on ne trouve rien de pareil chez les
chrétiens d'aucune confession.
On lit dans le P. Gury (traduction P. Bert):
«417.--Les regards jetés sans raison sur des choses honteuses
constituent des péchés graves ou légers, suivant l'intention de la
personne, le degré de turpitude et le danger de consentement à la
débauche.
«En pratique, on excuserait difficilement d'un péché mortel un homme qui
regarderait les parties honteuses d'une femme peinte, parce qu'il ne
pourrait guère éviter d'y prendre un plaisir.
«420.--1° _C'est un péché grave, en général, de parler, même par
légèreté, de l'acte conjugal, de ce qui est permis ou défendu entre
époux_, des moyens d'empêcher la conception, de procurer la pollution;
surtout, si c'est entre jeunes gens de sexes différents.
«2° Il y a grave péché à dire des choses honteuses par le seul plaisir
qu'on trouve à y penser.
«Le confesseur ne recommande à de jeunes époux que l'abstention de ce
qui pourrait aller contre le but du mariage, la procréation.»
Ainsi, la morale chrétienne est très sévère pour tout ce qui concerne la
pureté.
N° 3.--L'éducation des belles par Ovide.
Les listes des (soixante-quatre) arts libéraux et des (soixante-quatre)
talents de voluptés, avec les portraits de la Padmini et de la Citrini,
nous donnent l'idée de l'éducation féminine dans l'Inde à l'époque de
Vatsyayana; il est très intéressant de la rapprocher de celle qu'Ovide
trace pour les Romaines dans son _Art d'aimer,_ livre III.
«O femmes! ne négligez aucun soin de votre personne!
«La figure s'embellit si on la soigne; sans soins, le plus beau visage
perd sa fraîcheur, fût-il comparable à celui de la déesse du mont Ida.
«Ne chargez point vos oreilles de perles de grand prix, et votre corps
de vêtements tout pesants d'or. Une élégante propreté nous charme bien
davantage. Choisissez la manière d'arranger votre chevelure qui vous
sied le mieux. Un visage un peu allongé demande de simples bandeaux; une
figure arrondie un noeud léger sur le sommet de la tête et qui laisse
les oreilles découvertes.
«Celle-ci laissera flotter ses cheveux sur ses deux épaules; celle-là
les relèvera à la manière de Diane chasseresse.
«Tandis que vous travaillez à votre toilette, laissez croire que vous
êtes encore au lit; vous paraîtrez avec plus d'avantages quand vous y
aurez mis la dernière main. Vous pouvez toutefois faire peigner vos
cheveux devant nous.
«Apprenez à rire avec grâce. Ouvrez modérément la bouche; formez sur
l'une et l'autre joue deux petites fossettes et couvrez avec la lèvre
inférieure l'extrémité des dents supérieures. Ne vous fatiguez point les
flancs par des éclats continuels, que votre rire ait quelque chose de
doux et d'agréable à l'oreille.
«Les femmes apprennent aussi à pleurer d'une manière à la fois gracieuse
et intéressante; elles pleurent quand elles veulent.
«Apprenez également à marcher, la démarche séduit ou fait fuir un homme
qui ne vous connaît pas.
«Il est des femmes qui, par un mouvement de hanches étudié, font
flotter leur robe au gré des vents; elles s'avancent fièrement d'un pas
majestueux. D'autres marchent à grands pas et d'un air effronté. Évitez
que la première de ces démarches soit prétentieuse et que la dernière
soit rustique. Cependant, laissez à découvert l'avant-bras depuis le
coude jusqu'au poignet, si vous avez la peau d'une blancheur sans tache.
Combien de fois j'ai été tenté de baiser un bras d'albâtre!
«Que les jeunes filles apprennent à chanter. Plusieurs ont trouvé dans
leur voix un dédommagement à leur figure.
«La femme qui veut plaire doit s'appliquer à manier l'archet de la main
droite et à pincer de la harpe de la main gauche.
«_Apprenez par coeur Sapho; rien de plus voluptueux que ses vers;_ lisez
les poésies du tendre Properce et celles de mon cher Tibulle, l'Eneïde
et _même mes Amours._
«Je voudrais encore qu'une belle sût danser (on ne dansait à Rome qu'au
théâtre), qu'elle fut habile aussi aux jeux des osselets, des dés et des
échecs. Apprenez mille jeux; souvent, à la faveur du jeu, l'amour se
glisse dans les coeurs.
Qu'une belle s'occupe de tout ce qui peut augmenter ses charmes; qu'elle
se donne en spectacle à la foule; que partout elle soit empressée de
plaire; qu'elle ait toujours l'hameçon prêt; dans l'endroit qu'elle
soupçonne le moins, elle trouvera du poisson qui viendra y mordre.
«Les funérailles d'un époux sont souvent une occasion d'en trouver un
autre. Il convient alors de paraître échevelée et de donner un libre
cours à vos pleurs.
«Pour garder la pureté de vos traits, évitez la colère, partage farouche
des bêtes féroces; elle enfle le visage et fait noircir les veines où le
sang s'accumule.
«Évitez aussi un air de fierté. Un regard doux et gracieux captive
l'amour. Nous haïssons aussi la tristesse; c'est la gaieté qui nous
charme dans une femme.
«Ne venez aux festins que tard, lorsque les flambeaux sont allumés, vous
paraîtrez toujours belle aux yeux troublés par le vin et la nuit voilera
vos imperfections.
«Prenez les mets du bout des doigts (les Romains d'alors, comme
aujourd'hui encore les Indiens, mangeaient avec les doigts); n'allez pas
porter à votre bouche une main mal assurée; ne vous gorgez pas de mets
pour les vomir chez vous (usage des Romains), et mangez un peu moins que
votre appétit. Il sied mieux qu'une jeune belle se permette quelques
excès dans le boire. Toutefois ne vous laissez point à table aller à
l'ivresse ou au sommeil, qui vous livreraient sans défense à toutes les
entreprises des pires débauchés.»
TITRE II
LA VIE ÉLÉGANTE.--DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES
L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU
CHAPITRE I
La vie élégante ou d'un homme fortuné.
SECTION 1.--INTÉRIEUR (_at home_).
L'habitation doit être bien située, au bord d'une eau pure, dans une
ville ou une bourgade, ou un lieu de plaisir.
Les appartements intérieurs sont sur les derrières, ceux de réception
sur le devant, tous sont meublés confortablement et ornés avec goût.
SOINS D'HYGIÈNE.--Chaque jour le bain et le frottement du corps avec de
l'huile; tous les trois jours, application de laque à tout le corps;
tous les quatre jours, raser la tête entière; et tous les cinq ou dix
jours, tout le corps.
EMPLOI DU TEMPS.--Trois repas par jour, le matin, à midi et la nuit;
le bain, la sieste; des vêtements blancs et élégants; des fleurs, une
volière; le matin, quelques jeux et divertissements avec des parasites,
et après midi avec des amis.
Après le déjeuner, leçon pour parler donnée aux perroquets et autres
oiseaux, puis combats de coqs, de cailles et de pigeons.
Dans la soirée, le chant; ensuite le maître de maison, avec ses amis,
attend, dans la salle de réception bien ornée et parfumée d'essences,
l'arrivée de sa maîtresse; celle-ci, quand elle se présente, est reçue
avec les compliments d'usage; elle tient avec tous une conversation
aimable et tendre.
Lorsqu'elle doit passer toute la nuit chez son amant, elle y vient
baignée, parfumée et parée; son amant lui offre des rafraîchissements;
il la fait asseoir à sa gauche, lui prend les cheveux entre ses mains,
touche aussi le bout et le noeud de son vêtement du bas et l'entoure
doucement de son bras droit. Alors s'engage une conversation légère
et variée; on tient des propos lestes et joyeux; on traite des sujets
graveleux ou galants. Puis on chante avec ou sans gestes; on fait de la
musique, on boit en s'excitant à boire.
Enfin, quand la femme, échauffée par ces provocations à l'amour, trahit
ses désirs, le maître congédie tous ceux qui sont près de lui en leur
donnant des fleurs, des bouquets et des feuilles de béthel[14].
[Note 14: Dans les usages de l'Inde, c'est le maître de maison, celui
auquel on fait visite, qui donne le signal du départ au visiteur.]
Les deux amants restent seuls. Après avoir goûté le plaisir à leur gré,
ils se lèvent pudiquement et, sans se regarder, s'en vont, séparément,
au cabinet de toilette qui est, dans l'Inde, la salle du bain.
Ils reviennent ensuite s'asseoir l'un près de l'autre et mâchent
quelques feuilles de béthel. Puis l'homme, de sa propre main, frotte le
corps de la femme avec un onguent de pur bois de sandal, ou une autre
essence odorante; ensuite il l'enlace dans son bras gauche, et tout en
lui tenant de doux propos, il lui fait boire, dans une coupe qu'il
tient de la main droite, une boisson excitante et parfumée; ils mangent
ensemble des gâteaux et des sucreries, prennent des consommés et de la
soupe de gruau, boivent du lait de coco frais, des sorbets, du jus de
mangues et de citron sucré; enfin, ils savourent ainsi, dans l'intimité,
tout ce que le pays produit d'agréable, de doux et de pur.
Souvent aussi, les deux amants montent sur la terrasse de la maison pour
jouir du clair de lune et causer agréablement. A ce moment, pendant que
la femme est sur ses genoux la face tournée vers la lune, l'amant lui
désigne de la main les diverses planètes, l'étoile du matin, l'étoile
polaire, les constellations[15].
[Note 15: Les magnifiques nuits de l'Inde donnent à ce passe temps un
grand charme.]
APPENDICE
A LA PREMIÈRE SECTION DU CHAPITRE I
Complétons par des emprunts aux poètes les indications trop sommaires de
Vatsyayana.
N° 1.--Barthriari a décrit l'amour selon les saisons (trad. Regnaud).
(St. 39).--Bouquets odorants, couronnes dont l'aspect réjouit le coeur,
zéphir qu'agité l'éventail, rayon de la lune, parfum des fleurs, lac
frais, poudre de sandal, vin clair, terrasse bien blanche, vêtements
très légers, femmes aux yeux de lotus, tels sont les agréments que les
heureux ont ici en partage, l'été.
En hiver, les heureux reposent voluptueusement dans une chambre,
couverts de vêlements rouges, enlaçant dans leurs bras leurs bien-aimées
aux seins opulents, mâchant à pleine bouche des feuilles et des noix de
béthel.
(St. 44).--Les éclairs serpentent dans le Ciel pareils à des lianes, le
tonnerre éclate au sein des nuages amoncelés; on entend les cris confus
des paons qui se livrent à leurs jeux; les averses tombent comme des
torrents; la belle, aux yeux allongés, qui tremble d'effroi, se serre
étroitement dans les bras du bien-aimé dont elle ne peut quitter
la maison; puis s'élèvent des vents chargés de pluie glaciale qui
renouvellent la vigueur des amants.
(St. 49 et 50.)--Ils embrassent les fossettes de leurs joues; ils font
entrechoquer bruyamment leurs lèvres en jouant dans les boucles qui
encadrent leur visage; ils mettent en désordre leur chevelure et leur
font cligner les yeux; ils chiffonnent avec violence leurs vêtements,
arrachent de leur poitrine leur corset et bouleversent leurs seins;
ils font grelotter leurs cuisses et détachent le pagne qui ceint leurs
larges hanches.
On connaît le distique de Catulle:
«Quam juvat immites ventos audire cubantem
Et dominant tenero delinuisse sinu»
Quel plaisir d'entendre, de sa couche, rugir la tempête, en pressant sa
maîtresse sur son sein.
N° 2.--Visite de Corine à Ovide.
Il est intéressant de rapprocher la visite d'une maîtresse indienne à
son amant de celle de Corine à Ovide (_Les Amours_, liv. 1er, élégie 5).
«Vers midi, lorsque j'étais sur mon lit pour me reposer dans un
demi-jour mystérieux, Corine entra dans ma chambre, la tunique relevée,
les cheveux tombant sur sa gorge nue, plus blanche que la neige,
semblable à la charmante Laïs quand elle recevait ses amants.
«Je lui ôtai d'abord sa tunique dont le tissu transparent était à peine
un obstacle. Elle faisait quelque résistance à paraître nue; mais on
voyait bien qu'elle ne voulait pas vaincre.
«Quand elle fut devant moi sans vêtement, je ne vis pas une tache sur
tout son corps. O quelles épaules, ô quels bras j'eus le plaisir de voir
et de toucher! Que sa gorge était faite à souhait! Quelle peau douce et
unie! Quelle taille superbe et quelles cuisses fermes!
«Mais pourquoi entrer dans ces détails? Je n'ai vu que des choses
parfaites, et il n'y avait point de voile entre ce beau corps et le
mien!
«Le reste est facile à deviner. Enfin, après une fatigue mutuelle, nous
reposâmes tous deux.»
Ce petit morceau nous charme autant, mais d'une autre manière que les
poètes Hindous.
Ce qu'Ovide laisse à deviner, Properce le dit dans l'Élégie v du livre
II.
Une nuit de Cynthée donnée à Properce.
«O nuit fortunée! Que de mots échangés à la clarté de la lampe! Et la
lumière éteinte, quels ébats!
«Tantôt elle lutte contre moi, le sein découvert; tantôt à mon ardeur
elle opposait sa tunique. Puis, quand le soleil eut vaincu mes
paupières, c'est elle qui me réveilla en les pressant de ses lèvres.
«Est-ce donc ainsi, me dit-elle, que tu dors nonchalamment?
«Comme nos bras s'enlaçaient en mille noeuds divers!
«Mais l'obscurité nuit aux jeux de l'amour.
«Les yeux sont les guides de nos transports.
«Endymion, par sa nudité, charme la chaste Diane qui vient, nue, reposer
près d'un mortel.
«Cesse de voiler tes attraits sur ta couche ou bien je déchirerai ce lin
odieux; et même, si la colère m'emporte, ta mère en verra les traces sur
tes bras.
«Livre-moi ces globes charmants qui se soutiennent d'eux-mêmes; que mes
yeux se rassasient tandis que les destins le permettent. Vivant ou mort,
c'est à toi que j'appartiens pour toujours.
«Si tu m'accordes encore de semblables nuits, une année sera pour moi
plus qu'une vie.
«Prodigue-les-moi, ces nuits, et je deviens immortel dans tes bras.
«Une seule nuit de toi peut, du dernier des hommes, faire un dieu.»
SECTION II.--L'EXTÉRIEUR.
§ I.--_Fêtes religieuses._
A certains jours propices (fastes) une société d'amateurs s'assemble
dans le temple de la déesse Sarasvati (déesse des beaux-arts).
Là, on essaie les chanteurs récemment arrivés dans la localité. Le
lendemain on leur donne quelque gratification et l'on retient ceux qui
ont plu.
Les membres de cette société agissent ainsi dans les temps de détresse
comme dans ceux qui sont prospères.
Ils exercent l'hospitalité envers les étrangers qui sont venus à la
réunion.
Ils agissent de même lors des autres fêtes en l'honneur de quelque
divinité.
§ 2.--_Promenades aux jardins et aux bains publics._
Les hommes s'y rendent élégamment vêtus en compagnie de courtisanes et
avec une suite nombreuse de serviteurs.
Trois sortes d'hommes, dans ces circonstances, prêtent leurs bons
offices aux personnes riches et aux courtisanes, ce sont:
1° Le Pithamarda, qui ne possède rien que son talent à tout faire et à
tout montrer (magister).
2° Le Vita est celui qui, ayant perdu sa fortune, est, à cause de cela,
de son ancienne éducation et de ses anciennes relations d'amitié dans la
localité, admis chez les riches et les courtisanes et vit de ce qu'il en
peut tirer.
C'est le parasite officieux.
3° Le Vidashka est une sorte de bouffon, d'utilité, toujours un
brahmane, que tout le monde accueille pour sa bonne humeur et ses
spirituelles saillies[16].
[Note 16: C'est le fou du moyen âge dont Walter Scott nous a donné le
type dans le personnage de Wamba (roman d'_Ivanhoé_).]
Ces trois sortes de personnages sont ordinairement employées pour opérer
les réconciliations entre les hommes riches et les courtisanes.
On emploie également les femmes mendiantes, celles qui ont la tête rasée
(les veuves) et les anciennes courtisanes qui possèdent des talents
appropriés.
SECTION III
§ 3.--_Réunions de sociétés._
Des hommes de même âge, de mêmes goûts, de même éducation, se réunissent
en société, soit chez des courtisanes en renom et en leur compagnie,
soit dans la demeure de l'un d'eux, pour converser, composer des vers et
se les Communiquer. Dans ce dernier cas, les femmes distinguées par leur
beauté, et qui ont des goûts et des talents semblables, peuvent être
admises et recevoir des hommages.
Souvent les conversations étaient une joute d'improvisations poétiques
et de citations opposées de divers poètes.
Pour en donner une idée, nous avons arrangé le dialogue suivant avec des
citations de poètes:
UN BRAHMANE SAVANT.--Par qui a été fabriqué ce dédale d'incertitude, ce
temple d'immodesties, ce réceptacle de fautes, ce champ semé de mille
fourberies, cette barrière de la porte du Ciel, cette bouche de la cité
infernale, cette corbeille remplie de tous les artifices, ce poison qui
ressemble à l'ambroisie, cette corde qui attache les mortels au monde
d'ici-bas, la femme en un mot?
UNE COURTISANE.--Le faux sage qui médit des femmes trompe lui-même et
les autres; car le fruit de la pénitence est le _Ciel_ et le Ciel offre
les Apsaras à ceux qui l'obtiennent.
LE BRAHMANE.--Les femmes ont du miel dans leurs paroles et du poison
dans le coeur, aussi leur suce-t-on les lèvres, tandis qu'on leur frappe
la poitrine avec le revers de la main[17].
[Note 17: Pétrone a dit:
«Toute femme, en soi, cache un venin corrupteur,
Le miel est sur sa lèvre, et le fiel dans son coeur.»]
LA COURTISANE.--Les fous qui fuient les femmes n'obtiennent que des
fruits amers; leur sottise et le dieu d'amour les châtient cruellement.
Le jour où des hommes honorables parviendront à maîtriser leurs sens,
les monts Vindhyas traverseront l'Océan à la nage.
LE BRAHMANE.--Il n'est ici-bas qu'un jardin rempli de fleurs
pernicieuses, c'est la jeunesse; elle est le foyer de la passion, la
cause de peines plus cuisantes que n'en feraient endurer cent enfers,
le germe de la folie, le rideau de nuages qui couvre la lumière de la
science, la seule arme du Dieu de l'amour, la chaîne de fautes de toute
nature.
LA COURTISANE.--Un vieux chien borgne, boiteux, galeux, n'ayant que la
peau et les os et dont la gueule est déchirée par les tessons qu'il
ronge, poursuit encore les chiennes; le Dieu de l'amour tourmente
jusqu'aux mourants. Quand l'arbre Açoka est touché du pied d'une belle,
ses fleurs s'épanouissent de suite[18].
[Note 18: Jolie légende indienne.]
Les femmes voluptueuses enflamment tous les coeurs de leurs grâces
lascives; elles babillent avec l'un, envoient à un autre des oeillades
provocatrices, un troisième occupe leur coeur.
LE BRAHMANE.--Celui qui, maîtrisant ses sens, a confondu son
intelligence dans l'âme-suprême, qu'a-t-il à faire des causeries des
bien-aimées, du miel de leurs lèvres, de la lune de leur visage, des
jeux d'amour accompagnés de soupirs dans lesquels on presse leurs seins
arrondis?
LA COURTISANE.--Les Docteurs ayant sans cesse à la bouche les saints
écrits, sont les seuls qui parlent, et seulement du bout des lèvres, de
renoncer à l'amour.
Qui pourrait fuir les hanches des belles jeunes filles ornées de
ceintures bruyantes, auxquelles pendent des perles rouges?
Ce que femme entreprend dans sa passion, Brahma lui-même n'a pas le
courage d'y mettre obstacle[19].
[Note 19: Nous disons dans le même sens: Ce que femme veut, Dieu le
veut.]
UN HOMME MUR.--L'homme n'est sûr de son honneur, de sa vertu, de sa
sagesse, que quand son coeur et ses fermes résolutions ont résisté
victorieusement à la corruption par les femmes.
Combien ont succombé par elles, que tout l'or du monde n'aurait pu
acheter!
UN JEUNE HOMME.--Quel est le plus beau des spectacles? Le visage
respirant l'amour d'une fille. Quel est le plus suave des parfums?
Son haleine douce. Quel est le plus agréable des sons? la voix de la
bien-aimée.
Quelle est la plus exquise des saveurs? La rosée qui humecte ses lèvres.
Quel est le plus doux des contacts?
Celui de son corps.
Quelle est l'image la plus agréable sur laquelle la pensée puisse
s'arrêter? Ses charmes.
Tout dans la jeune fille aimée est plein d'attraits.
UN JEUNE POÈTE.--La jeune vierge est semblable au tendre bouton de la
rose non encore épanouie; dans toute sa pureté, elle croît en paix à
l'ombre du bosquet tutélaire, à l'abri de tout outrage; mais lorsque son
sein dévoilé s'est prêté aux baisers du rossignol séducteur, bientôt
séparée de sa tige maternelle et indignement associée à l'herbe que
foule un pied vulgaire, on l'expose aux passants sur la place publique,
et flétrie alors par mille baisers impurs on chercherait en vain sa
fraîcheur virginale (voir l'Appendice).
AUTRE JEUNE HOMME.--Léger sourire sur les lèvres, regards à la fois
hardis et timides, babil enjoué, fuite, retour précipité, amusements
folâtres et continuels, tout n'est-il pas ravissant chez les jeunes
femmes aux yeux de gazelle?
Quand elles sont absentes, nous aspirons à les voir.
Quand nous les voyons nous n'avons qu'un désir, jouir de leur étreinte.
Quand nous sommes dans leurs bras, nous ne pouvons plus nous en
arracher.
LE JEUNE POÈTE.--A quel mortel est destinée cette beauté ravissante
semblable dans sa fraîcheur à une fleur dont on n'a pas encore respiré
le parfum, touché le fin duvet; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane
n'a point osé séparer de sa tige, à une perle encore pure au sein de la
nacre protectrice où elle a pris naissance?
APPENDICE
A LA IIIe SECTION DU CHAPITRE I.
Le poète Catulle a exprimé la même pensée que le jeune poète indien dans
les beaux vers que nous traduisons:
«La fleur que la haie d'un jardin protège contre les troupeaux et le
tranchant du soc, croît mystérieusement caressée par le zéphyr, colorée
par le soleil, nourrie par la pluie, recherchée des jeunes beautés et
des amants; mais sitôt qu'un ongle léger l'a cueillie, elle n'inspire
plus que le dédain. De même une vierge reste chère à tous tant qu'elle
reste pure; mais si elle perd sa fleur d'innocence, les jeunes gens lui
retirent leur amour et les jeunes filles leur amitié.»
L'Arioste a presque traduit Catulle dans la plainte de Sacripant contre
Angélique (_Rolland furieux_).
«La Verginella è simile alla rosa;
Che in bel jardin sulla uativa spina
Mentre sola et sicura si reposa,
Ne grege ne pastor de le avvicina;
L'aura suave e l'alba rugiadosa
L'Aqua, la terra al suo amor s'inchina,
Giovani vaghi e donne innamorate
Amano averne i seni e le tempie ornate.
Ma non si tosto dal materno stelo
Rimossa viene dal suo ceppo verde,
Che quanto avea dagli uomini e dal cielo
Favor grazia e bellezza, tutto perde.
La vergine che il fior di che piu zelo
Che degli occhi et della vita aver dei
Lascia altrui corre, il pregio che aveva innanzi
Perde nel cor di tutti gli altri amanti.»
La vierge est comme la rose sur sa tige naissante dans un beau jardin;
tant qu'elle reste dans la solitude et la paix, elle n'a rien à craindre
du troupeau ni du berger.
Le doux zéphir, l'aube humide de rosée, la terre et l'onde lui
prodiguent leurs caresses et leurs trésors; les jeunes gens qui
soupirent et les belles énamourées se plaisent à orner de ses boutons
leurs cheveux et leurs seins.
A peine séparée de la branche maternelle, de ses vertes épines, elle
perd et la faveur des hommes et les dons du ciel, la grâce et la beauté.
Ainsi quand une jeune fille a laissé cueillir la fleur qu'elle devait
défendre plus que ses yeux et que sa vie, elle est avilie aux yeux de
tous les autres amants.
Nos naïvetés gauloises sont plus brèves et presque aussi expressives:
La pucelle est comme la rose
Dans sa primeur à peine éclose;
Chacun s'empresse à les cueillir.
Vienne la rose à se flétrir,
Vienne la fille à se donner,
Plus un ne veut les ramasser.
CHAPITRE II
Différentes sortes d'unions sexuelles.
Il y a sept sortes d'unions:
L'UNION SPONTANÉE.--Deux personnes s'aiment et s'unissent par sympathie
et par goût mutuel. Cette union a lieu entre deux amants de même
naissance.
Les jeux d'amour avec une femme de bonne naissance, dit Barthriari, sont
remplis de charme. D'abord, l'amante dit: non, non! et semble dédaigner
les caresses; puis les désirs naissent, sans que la pudeur disparaisse;
ensuite, la résistance se relâche et la fermeté est abandonnée; enfin,
elle ressent vivement le secret plaisir des ardeurs amoureuses; laissant
alors de côté toute retenue, elle goûte un bonheur inexprimable qui lui
fait crisper les membres.
L'UNION DE L'AMOUR ARDENT.--L'homme et la femme s'aiment depuis quelque
temps, et ont eu beaucoup de peine à se réunir; ou bien, l'un d'eux
revient de voyage, ou bien, deux amants se réconcilient après s'être
querellés.
Dans ces cas, les deux amants brûlent de s'unir et se donnent
mutuellement une complète satisfaction.
L'UNION POUR L'AMOUR A VENIR--Entre deux personnes dont l'amour n'est
encore qu'en germe.
L'UNION DE L'AMOUR ARTIFICIEL.--L'homme n'opère la connexion qu'en
s'excitant par les moyens accessoires qu'indique le Kama Soutra, les
baisers, les embrassements, ou bien l'homme et la femme s'unissent sans
amour, le coeur de chacun d'eux étant ailleurs. Dans ce cas, il faut
qu'ils emploient tous les moyens d'excitation enseignés par le Kama
Shastra (Appendice, n° 1).
L'UNION DE L'AMOUR TRANSMIS.--L'un des deux acteurs, pendant toute la
durée de la connexion, s'imagine qu'il est dans les bras d'une autre
personne qu'il aime réellement (Appendice, n° 2).
L'UNION DITE DES EUNUQUES.--La femme est une porteuse d'eau [20] ou une
domestique de caste inférieure à celle de l'homme; la conjonction dure
seulement le temps nécessaire pour éteindre le désir de l'homme. Dans ce
cas, il n'y a point d'actes accessoires ou préliminaires.
[Note 20: La porteuse d'eau est ordinairement attachée à une maison et y
fait le service de propreté.]
L'UNION TROMPEUSE.--Entre une courtisane et un paysan, ou entre un homme
de bonne éducation et une paysanne; elle se borne à un acte brutal, à
moins que la femme ne soit très belle.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--L'Union artificielle est blâmée par les poètes.
Bhartrihari (stance 29 _l'Amour_) dit: En ce monde, l'amour a pour effet
d'unir deux coeurs en une même pensée.
Quand les sentiments des amants ne sont pas confondus, c'est comme
l'union de deux cadavres.
Le mariage sans l'amour est un corps sans âme, dit Tirouvallouvao (le
divin Pariah).
N° 2.--Le Père Gury, _Théologie morale _(908). L'usage du mariage est
gravement illicite s'il a lieu dans un esprit d'adultère, de telle sorte
qu'en approchant de son épouse, on se figure que c'est une autre femme.
Cet avis est évidemment celui de tous les théologiens.
G. Sand, dans _Mademoiselle de la Quintinie, _décrit une union de ce
genre.
CHAPITRE III
Des cas ou le Kama est permis ou défendu
Le Kama, quand il est pratiqué dans le mariage contracté selon les
règles tracées par Manou, entre personnes de même caste, donne une
progéniture légitime et la considération générale.
Il est défendu avec des femmes de caste supérieure ou bien de même
caste, mais ayant déjà appartenu à d'autres.
Le Kama n'est ni ordonné ni défendu avec des femmes, de castes
inférieures ou déchues de leur caste, avec les courtisanes et avec les
femmes divorcées.
Avec toutes ces femmes, la pratique du Kama n'a pas d'autre but que le
plaisir.
On appelle Nayikas les femmes auxquelles on peut s'unir sans péché;
telles sont les filles qui ne dépendent de personne, les courtisanes et
les femmes qui ont été mariées deux fois (N° 1 Appendice).
Vatsyayana rattache à ces trois catégories les veuves, les filles des
courtisanes, les servantes qui sont encore vierges, et même toute femme
de caste qui a dépassé l'âge de puberté, sans se marier.
Ganikapati pense qu'il existe des circonstances ou des considérations
particulières qui autorisent la connexion avec les femmes des autres.
Par exemple, on peut se faire, selon les cas, les raisonnements
suivants;
--Cette femme veut se donner à moi, et déjà s'est livrée à beaucoup
d'autres auparavant; quoi qu'elle soit d'une caste supérieure, elle est
dans la circulation comme une courtisane; je puis donc m'unir à elle
sans pécher.
--Cette femme exerce un grand empire sur son mari qui est un homme
puissant et ami de mon ennemi. En devenant son amant, j'enlèverai à mon
ennemi l'appui de son mari.
--J'ai un ennemi qui peut me nuire beaucoup; si sa femme devient ma
maîtresse, elle changera ses dispositions malveillantes à mon égard.
--Avec l'aide de telle femme, si je suis son amant, j'assurerai le
triomphe de mon ami ou la ruine de mon ennemi, ou la réussite de
quelqu'autre entreprise fort difficile.
--En m'unissant à telle femme, je pourrai tuer son mari et m'approprier
ses biens.
--Je suis sans ressources et sans moyens d'en acquérir, l'union avec
telle femme me procurera la richesse sans me faire courir aucun danger.
--Telle femme m'aime ardemment et connaît tous mes secrets, toutes mes
faiblesses et, à cause de cela, peut me nuire infiniment, si je ne suis
point son amant.
--Un mari a séduit ma femme, je dois le payer de retour (peine du
talion).
--Devenu l'amant de telle femme, je tuerai un ennemi du roi, proscrit
par celui-ci et auquel elle a donné asile.
--J'aime une femme placée sous la surveillance d'une autre; par celle-ci
j'arriverai à posséder celle que j'aime.
--C'est par cette femme seulement que je puis épouser une jeune fille
riche et belle que je recherche; si je deviens son amant, elle me fera
atteindre mon but.
Pour ces motifs et d'autres semblables, il est permis d'avoir des
rapports avec des femmes mariées; mais il est bien entendu que c'est
seulement dans un but particulier, et jamais en vue du seul plaisir,
autrement il y aurait faute et péché [21].
[Note 21: Il est à peine besoin de faire remarquer que cette morale
n'est admise que par les brahmanes; on n'en trouve trace nulle part
ailleurs que dans leurs écrits, quelle qu'ait pu être la subtilité des
casuistes.]
L'école de Babhravya professe qu'il est permis de jouir de toute femme
qui a eu cinq amants; mais Ganakipoutra pense que, même dans ce cas, il
doit y avoir des exceptions pour les femmes d'un parent, d'un brahmane
savant et du roi. Vatsyayana dit que peu de femmes résistent à un homme
bien secondé (N° 2, Appendice).
Il est défendu de s'unir aux femmes énumérées ci-après:
Lépreuses, lunatiques, rejetées de la caste, ne sachant pas garder les
secrets, exprimant publiquement leur désir charnel, (N° 3, Appendice),
atteintes d'albinisme (elles sont impures), et celles dont la peau, d'un
noir intense, a mauvaise odeur.
Femmes amies [22], Femmes de la parenté (N° 4, Appendice); femmes
ascètes avec lesquelles l'union sexuelle est interdite.
[Note 22: Ce respect pour les amies dont la liste est assez longue ainsi
que celle de leurs qualités, honore les Hindous. Nous ne retrouvons pas
ce scrupule louable au même degré en Europe où beaucoup de gens ont
peine à croire à une amitié platonique entre personnes de sexes
différents.]
Sont réputées femmes amies avec lesquelles l'union sexuelle est
interdite:
Celles avec lesquelles nous avons joué dans la poussière (amies
d'enfance), auxquelles nous sommes liés d'obligation pour services
rendus.
Celles qui ont nos goûts et notre humeur.
Celles qui ont été nos compagnes d'études.
Celles qui connaissent nos secrets et nos défauts comme nous connaissons
les leurs.
Nos soeurs de lait et les jeunes filles élevées avec nous; les amies
héréditaires, c'est-à-dire appartenant à des familles unies par une
amitié héréditaire.
Ces amies doivent posséder les qualités suivantes: la sincérité, la
constance, le dévouement, la fermeté, l'exemption de convoitise,
l'incorruptibilité, une fidélité à toute épreuve pour garder nos
secrets.
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.--Sans doute les femmes mariées qui ont un amant, celles qui sont
séparées de leur mari et les veuves. Celles-ci, en grand nombre dans
l'Inde, et dans la force de l'âge, sont obligées d'avoir recours à
l'avortement pour cacher les conséquences de leur inconduite qui, si
elle était connue, serait punie par l'exclusion de la caste.
Toutes connaissent les drogues qui font avorter.
Quand la potion n'a pas produit l'effet voulu, quelques-unes ont recours
à des moyens mécaniques qui, souvent, mettent leurs jours en danger.
Ce fait nous a été révélé par des médecins européens qui, dans des cas
pareils, avaient été appelés par des femmes indigènes.
Lorsqu'aucun des moyens n'a réussi, les veuves enceintes prétextent un
voyage ou un pèlerinage et s'en vont au loin faire leurs couches.
L'avortement était une pratique usuelle chez les femmes galantes de
Rome, au temps d'Ovide. Ce poète consacre la 14e Élégie du Livre II _des
Amours_ à reprocher ce crime à sa maîtresse, Corine.
«Quoi, dit-il, de peur que les rides de ton ventre ne t'accusent, il
faudra porter le ravage sur le triste champ où tu livras le combat!
Femmes, pourquoi portez-vous dans vos entrailles des engins homicides?
Les tigresses ne sont pas si cruelles dans les antres de l'Hircanie,
et jamais la lionne n'osa se faire avorter; et ce sont de faibles et
tendres beautés qui commettent ce crime, non pas toutefois impunément.
Souvent celle qui étouffe son enfant dans son sein périt elle-même;
et, quand on emporte son cadavre encore tout échevelé, les spectateurs
s'écrient: Elle a bien mérité son sort.»
N° 2.--_Art d'aimer, _Livre I. Ne doutez point que vous ne puissiez
triompher de toutes les jeunes beautés; à peine sur mille en trouverez
vous une qui vous résistera. Celle qui se rend aisément, comme celle qui
se défend, aiment également à être priées.
Si vous échouez, qu'avez-vous à craindre? Mais pourquoi échoueriez-vous?
On se laisse prendre aux attraits d'un plaisir nouveau, et le bien
d'autrui nous paraît toujours préférable au nôtre.
Vous verrez plutôt les oiseaux se taire au printemps, et les cigales en
été, qu'une femme résister aux tendres sollicitations d'un jeune homme
caressant. Celle même qui paraît insensible brûle de secrets désirs.
Si les hommes s'entendaient pour ne pas faire les premières avances, les
femmes se jetteraient dans leurs bras toutes pâmées.
Entendez dans les molles prairies la génisse qui mugit d'amour pour le
taureau, et la jument qui hennit à l'aspect de l'étalon vigoureux.
N° 3.--Dans l'Inde, la décence extérieure est toujours observée entre
les deux sexes, au point qu'il ne vient à la pensée de personne d'y
manquer.
Quand on chemine en troupe, les hommes marchent en avant des femmes,
et les attendent aux passages des gués, pour leur tendre la main par
derrière. Les femmes se troussent alors jusqu'aux dessus des hanches, et
jamais un homme ne se retourne pour regarder (abbé Dubois).
Toute provocation en public d'un sexe à l'autre, et même toute
galanterie, sont absolument inconnues.
Une femme se croirait insultée par un homme qui lui témoignerait, au
dehors, des attentions particulières.
On verra plus loin que, quand un homme veut courtiser une femme,
il procède toujours par des voies indirectes, par des insinuations
détournées, des propos à double sens qui semblent s'adresser à une autre
personne.
Mais, dans le particulier, les femmes indiennes, habituées à se
considérer comme uniquement faites pour le plaisir de l'homme, ne savent
rien refuser aux sollicitations dont elles sont l'objet, lors même
qu'elles manquent de tempérament et d'imagination, ce qui est le cas le
plus ordinaire dans les pays Dravidiens (Sud de l'Inde).
N° 4.--Empêchement à l'union, doctrine de l'Eglise.
La Père Gury (Traduction P. Bert.)
Les casuistes hindous, on le voit, vont beaucoup plus loin que
les chrétiens dans les incompatibilités pour l'acte sexuel; ils
l'interdisent entre personnes dont les familles sont liées par une
amitié héréditaire et à fortiori entre tous les parents à tous les
degrés.
Dans sa théologie morale, le P. Gury défend l'inceste, l'union sexuelle
avec des parents ou des alliés à des degrés prohibés par l'Eglise; au
sujet de l'empêchement du mariage par l'alliance, il s'exprime ainsi:
810.--L'alliance est un lien qui s'établit avec les parents de la
personne avec laquelle on a un commerce charnel; ou encore, un lien
provenant d'un commerce charnel entre l'un et les parents de l'autre.
Il y a donc alliance entre le mari et les cousins de la femme, et
réciproquement.
L'alliance vient soit d'un commerce licite ou conjugal, soit d'un
commerce illicite, fornication, adultère, inceste.
811.--L'alliance venant d'un commerce licite empêche le mariage jusqu'au
4° degré inclusivement; venant d'un commerce illicite, seulement
jusqu'au 2° degré.
(On sait que l'autorité ecclésiastique accorde beaucoup de dispenses à
cet empêchement).
Une alliance n'est contractée que par un acte sexuel accompli et
consommé, de telle sorte que la génération puisse en résulter.
812.--Celui qui a péché avec les deux soeurs ou les deux cousines
germaines, ou la mère ou la fille, ne peut épouser aucune des deux.
L'homme qui a péché avec la soeur, la cousine ou la tante de son épouse,
est tenu de rendre, mais ne peut demander le devoir conjugal: parce
que, comme il s'agit d'une loi purement prohibitive, l'innocent ne peut
souffrir de la faute du coupable.
On n'est pas privé du droit de demander le devoir conjugal, pour avoir
péché avec ses propres cousines, parce qu'on ne contracte par là aucune
alliance avec son épouse.
(Mais c'est seulement quand ce péché a été commis avant le mariage, car
l'adultère prive le coupable de son droit).
L'amitié, surtout héréditaire, la parenté et le rejet de la caste sont
pour le brahmane les seuls empêchements rigoureux à l'acte sexuel; nous
venons de voir qu'ils autorisent toujours la fornication et qu'ils
excusent presque toujours l'adultère. Le Décalogue les interdit
absolument et, à cet égard, le P. Gury n'est que l'interprète de la
morale chrétienne dans les textes suivants:
411.--La luxure est un appétit déréglé dans l'amour et consiste dans un
plaisir charnel (delectatio venerea) goûté volontairement en dehors du
mariage. Or ce plaisir vient de l'excitation des esprits destinés à la
génération et ne doit pas être confondu avec un plaisir purement sensuel
qui provient de l'action d'un objet sensible sur quelque sens, par
exemple d'un objet visible sur la vue. Autre est donc l'objet de la
luxure, autre l'objet de la sensualité. Un plaisir sensuel, ou n'est pas
coupable, ou n'excède pas la plupart du temps, en principe, un péché
véniel.
412.--La luxure dans tous ses genres, dans toutes ses espèces, est,
en principe, un péché grave. La luxure directement volontaire n'admet
jamais matière légère.
_IX° Commandement de Dieu: _Luxurieux tu ne seras de fait ni de
consentement.
C'est, avec un peu plus de rigueur, la morale de Zoroastre et des
Iraniens.
Le Bouddha ne l'a adopté que pour ses religieux.
Il a permis aux laïques tout ce qui n'est pas compris dans la
prohibition: «Le bien d'autrui ne prendras», en considérant comme _bien
d'autrui _toute femme qui dépend d'un mari, ou de ses parents et tuteurs
ou d'un maître.
TITRE III
DES CARESSES ET MIGNARDISES
QUI PRÉCÈDENT OU ACCOMPAGNENT L'ACTE SEXUEL
CHAPITRE I
Des baisers.
On conseille de ne point, dans les premiers rendez-vous, multiplier les
baisers, les étreintes et autres accessoires de l'union sexuelle; mais
on pourra en être prodigue dans les rencontres qui suivront (Ap. N° 1).
On baise le front, les yeux, les joues, la gorge, la poitrine, les
seins, les lèvres et l'intérieur de la bouche (Ap. N° 2).
Les habitants de l'Est baisent aussi la femme aux jointures des cuisses,
sur les bras et le nombril.
Avec une jeune fille, il y a trois sortes de baisers:
Le nominal, le mouvant et le touchant.
Le nominal est le simple baiser sur la bouche, par l'apposition des
lèvres des deux amants.
Dans le baiser mouvant, la jeune fille presse entre ses lèvres la
lèvre inférieure de son amant; elle l'introduit dans sa bouche en lui
imprimant un mouvement de succion.
Dans le baiser touchant, elle touche avec sa langue la lèvre de son
amant, en fermant les yeux, et place ses deux mains dans les siennes.
Les auteurs distinguent encore quatre sortes de baisers:
Le droit, le penché, le tourné, le pressé.
Dans le baiser droit, les deux lèvres s'appliquent directement, celles
de l'amant sur celles de l'amante.
Dans le baiser penché, les deux amants, la tête penchée, tendent leurs
lèvres l'un vers l'autre.
Dans le baiser tourné, l'un des amants tourne vers lui, avec la main, la
tête de l'autre, et, de l'autre main, lui prend le menton.
Le baiser est dit pressé lorsque l'un des deux amants presse fortement
avec ses lèvres la lèvre inférieure de l'autre. Il est très pressé,
lorsqu'après avoir pris la lèvre entre deux doigts on la touche avec la
langue et la presse fortement avec une lèvre.
Entre amants, on parie à qui saisira le premier, avec ses lèvres,
la lèvre inférieure de l'autre. Si la femme perd, elle doit crier,
repousser son amant en battant des mains, le quereller et exiger un
autre pari. Si elle perd une seconde fois, elle doit montrer encore plus
de dépit, et saisir le moment où son amant n'est pas sur ses gardes,
ou bien dort, pour prendre entre les dents sa lèvre inférieure, et la
serrer assez fort pour qu'il ne puisse la dégager; cela fait, elle se
met à rire, fait beaucoup de bruit et se moque de son amant; elle danse
et s'agite devant lui, et lui dit, en plaisantant, tout ce qui lui passe
par l'esprit; elle fronce ses sourcils en lui roulant de gros yeux.
Tels sont les jeux et les paris de deux amants à l'occasion des baisers.
Les amants très passionnés en usent de même pour les autres mignardises
que nous verrons plus loin.
Quand l'homme baise la lèvre supérieure de la femme pendant que
celle-ci, en retour, lui baise la lèvre inférieure, c'est là le baiser
de la lèvre supérieure.
Quand l'un des amants prend avec ses lèvres les lèvres de l'autre, c'est
là le baiser agrafe.
Quand, dans ce baiser, il touche avec la langue les dents et le palais
de l'autre, c'est là le combat de la langue.
Le baiser doit être modéré, serré, pressé ou doux, selon la partie du
corps à laquelle il est appliqué.
On peut encore ranger parmi les baisers la succion du bouton ou du
mamelon des seins qui, dans les chants des Bayadères du Sud de l'Inde,
est mentionnée comme un des préliminaires naturels de la connexion[23].
[Note 23: D'après le docteur Jules Guyot (_Bréviaire de l'amour
expérimental_), cette succion doit être forte pour produire l'effet
voulu (v. App.)]
Quand une femme baise au visage son amant endormi, cet appel est le
_baiser qui allume l'amour_.
Quand une femme baise son amant qui est distrait ou affairé, ou bien le
querelle, c'est le _baiser qui détourne_.
Quand l'amant attardé trouve l'amante couchée, et la baise dans son
sommeil pour lui manifester son désir, c'est le _baiser d'éveil_. En
pareil cas, la femme peut faire semblant de dormir à l'arrivée de son
amant pour provoquer ce baiser.
Quand on baise l'image d'une personne réfléchie dans un miroir ou
dans l'eau, ou bien son ombre portée sur un mur, c'est le _baiser de
déclaration_.
Quand on baise un enfant que l'on tient sur ses genoux, ou une image, ou
une statue, en présence de la personne aimée, c'est le _baiser que l'on
transmet_.
Quand la nuit, au théâtre ou dans une assemblée d'hommes de caste, un
homme s'approche d'une femme et lui baise un doigt de la main, si elle
se tient debout, ou un doigt de pied, si elle est assise; ou bien quand
une femme, en massant le corps de son amant, pose la figure sur sa
cuisse, comme si elle voulait s'en faire un coussin pour dormir de
manière à allumer son désir et lui baise la cuisse ou le gros doigt du
pied, c'est le _baiser de provocation_.
Au sujet de ces baisers on cite les vers suivants:
«Quelque chose que l'un des amants fasse à l'autre, celui-ci doit lui
rendre la pareille: baiser pour baiser, caresse pour caresse, coup pour
coup.»
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Bharlrihari (_l'Amour_, stance 26). «Heureux ceux qui baisent le
miel des lèvres des jeunes filles couchées dans leurs bras, la chevelure
dénouée, les yeux langoureux et à demi-clos, et les joues mouillées de
la sueur qu'a provoquée la fatigue des plaisirs d'amour.»
N° 2.--Les caresses et mignardises précédemment décrites sont
considérées par les Hindous, par les poètes latins et par beaucoup
d'auteurs modernes, comme les excitants les plus efficaces à l'amour
charnel.
Le docteur Gauthier pense, au contraire, que l'homme doit agir sur le
coeur et sur l'imagination bien plutôt que sur les sens pour préparer la
femme à l'union ou augmenter son amour. Il a sans doute raison quand il
s'agit de la généralité des femmes honnêtes; en tout cas, il est bon de
ne recourir aux moyens physiques qu'après avoir épuisé tous ceux qui
ménagent la pudeur et la délicatesse.
N° 3.--De tous les théologiens catholiques, les Jésuites sont, on le
sait, les plus indulgents; il suffit donc de citer le P. Gury pour
comparer, sur les sujets semblables, les casuistes brahmaniques et
catholiques.
_Théologie morale_, 413.--«Les baisers et les attouchements sur les
parties honnêtes ou peu honnêtes constituent des péchés mortels, si on y
cherche le plaisir charnel; véniels, s'il n'y a que de la légèreté, de
la plaisanterie, de la curiosité, etc.»
«Ils ne sont pas coupables, si c'est la coutume ou si l'on agit par
politesse ou par bienveillance.»
415. no 4.--«Mais doivent être considérés comme péchés mortels les
baisers et attouchements sur les autres parties du corps que la décence
et la pudeur prescrivent de voiler; tels, par exemple, que les baisers
sur les seins, surtout entre personnes de sexes différents et aussi les
baisers prolongés sur la bouche, notamment si on y introduit la langue.»
416.--«Les attouchements sur les parties honteuses ou qui y confinent,
même lorsqu'ils ont lieu pardessus le vêtement, constituent, en
général, un péché grave, à moins qu'on ne le fasse par pétulance, par
plaisanterie, par légèreté ou en passant.»
«A plus forte raison, en dehors du cas de force majeure, il y a péché
mortel toutes les fois qu'on touche pour le plaisir les parties
honteuses de sexes différents.»
418.--«Regarder les parties honteuses ou les parties avoisinantes d'une
personne d'un autre sexe constitue un péché mortel, à moins que ce ne
soit de loin ou pendant fort peu de temps.»
918 P. Gury. _Théologie morale_.--«Tout ce qui est nécessaire pour
accomplir l'acte conjugal ou pour le rendre plus facile, plus prompt ou
plus parfait, est absolument permis aux époux, parce que si l'on permet
la chose principale on perme aussi la chose accessoire ou le moyen qui y
conduit.
«Tout ce qui est pour la génération est permis, tout ce qui est contre
est péché mortel. Tout ce qui est en dehors est péché véniel, ou bien
est permis.»
919.--«Il n'y a pas faute dans les baisers honnêtes, dans les
attouchements sur les parties honnêtes ou moins honnêtes destinées à
montrer l'affection conjugale ou à entretenir l'amour; parce que toute
marque honnête d'amour, même tendre, est permise à ceux qui, d'après le
lien du mariage, ne doivent faire qu'un seul coeur, une seule chair.
«Il n'y a pas faute _en principe_ dans les attouchements et les regards
peu honnêtes s'ils visent _immédiatement_ à l'acte sexuel.
«Il en est de même s'ils sont _simplement_ déshonnêtes, mais nécessaires
ou utiles pour exciter la nature; car alors ils sont comme une
préparation à l'acte, comme des préliminaires.
«Il y a péché véniel dans les attouchements, les regards et les propos
honteux qui ne visent pas _immédiatement_ l'acte conjugal et n'ont
pas pour but d'entretenir l'amour légitime d'une manière modérée et
raisonnable.»
CHAPITRE II
Des embrassements ou étreintes.
Les embrassements pour se témoigner un amour réciproque, sont de quatre
sortes: par le toucher, par la pénétration, par le frottement ou la
friction, par la pression.
Le premier a lieu lorsqu'un homme, sous un prétexte quelconque, se place
à côté ou en face d'une femme, de telle sorte que les deux corps se
touchent.
L'embrassement par pénétration se produit lorsque, dans un lieu
solitaire, une femme se penche pour prendre quelque objet, et pénètre,
pour ainsi dire, de ses seins l'homme qui, à son tour, la saisit et la
presse[24].
[Note 24: Ce passage fait supposer qu'à l'époque où écrivait Vatsyayana
les femmes allaient le sein nu, comme cela a lieu encore aujourd'hui
dans quelques basses castes et pour les Pariahs. Dans certaines
peintures ou sculptures très anciennes, on voit les femmes, même celle
du roi, avec la gorge découverte.]
Ces deux premières sortes d'embrassement se font entre personnes qui ne
peuvent se voir et se parler librement.
Le troisième embrassement a lieu quand deux personnes qui se promènent
lentement, dans l'obscurité, ou dans un lieu solitaire, frottent leurs
corps l'un contre l'autre.
Lorsque, dans les mêmes circonstances, l'un des amants presse fortement
le corps de l'autre contre un mur ou un pilier, c'est de l'embrassement
par pression.
Ces deux derniers contacts se font d'un accord commun.
Dans un rendez-vous, on se livre aux embrassements partiels, visage
contre visage, sein contre sein, Jadgana contre Jadgana (partie du corps
comprise entre le nombril et les cuisses), cuisses contre cuisses, et
aux étreintes de tout le corps, avec toutes sortes de mignardises, la
femme laissant flotter ses cheveux épars.
Ces étreintes portent les noms suivants: 1° celle du lierre; 2° celle
du grimpeur à l'arbre; 3° le mélange du sésame avec le riz; 4° celui du
lait et de l'eau.
Dans les deux premières, l'homme se tient debout; les deux dernières
font partie de la connection.
1° La femme enserre l'homme comme le lierre l'arbre; elle penche la tête
sur la sienne pour le baiser en poussant de petits cris: sut, sut; elle
l'enlace et le regarde amoureusement.
2° La femme met un pied sur le pied de l'homme et l'autre sur sa cuisse,
elle passe un de ses bras autour de son dos et l'autre sur ses épaules,
elle chante et roucoule doucement, et semble vouloir grimper pour
cueillir un baiser.
3° Contact: l'homme et la femme sont couchés et s'étreignent si
étroitement que les cuisses et les bras s'entrelacent comme deux lianes
et se frottent pour ainsi dire.
4° L'homme et la femme oublient tout dans leur transport; ils ne
craignent et ne sentent ni douleur, ni blessures; se pénétrant
mutuellement, ils ne forment plus qu'un seul corps, une seule chair,
soit que l'homme tienne la femme assise sur ses genoux, ou de côté, ou
en face, ou bien sur un lit.
Un poëte a formulé cet aphorisme sur le sujet:
«Il est bon de s'instruire et de converser sur les embrassements, car
c'est un moyen de faire naître le désir; mais, dans la connexion, il
faut se livrer même à ceux que le Kama Shastra ne mentionne pas, s'ils
accroissent l'amour et la passion.»
On observe les règles du Shastra tant que la passion est modérée; mais
quand une fois la roue de l'amour tourne, il n'y a plus ni Shastra ni
ordre à suivre.
CHAPITRE III
Des pressions et frictions (App 1), égratignures, marques faites avec
les ongles.
Généralement, les marques avec les ongles s'impriment sur les aisselles,
la gorge, les seins, les lèvres, le Djadgana ou milieu du corps, et les
cuisses.
Ce sont, aussi bien que les morsures, des témoignages d'amour
singuliers, souvent affectés, entre amants très passionnés; ils se les
donnent au premier rendez-vous, au départ pour un voyage, au retour,
lors d'une réconciliation, enfin quand la femme est dans une ivresse
quelconque.
On fait avec les ongles huit marques, par égratignures ou pressions: la
sonore, la demi-lune, le cercle, le trait de l'ongle ou la griffe du
tigre, la patte de paon, le saut du lièvre, la feuille de lotus bleu.
La sonore se fait en pressant le menton, les seins, la lèvre inférieure
ou le Djadgana, assez doucement pour ne faire aucune marque ou
égratignure, et seulement pour que les poils se hérissent au contact des
ongles dont on entend le grattement.
Un amant en use ainsi avec une jeune fille, lorsqu'il la masse ou lui
égratigne légèrement la tête et s'amuse à la troubler en l'effrayant.
La demi-lune: la courbe d'un seul ongle que l'on imprime sur le cou ou
les seins.
Le cercle: l'ensemble de deux demi-lunes opposées. Cette marque se fait
ordinairement sur le nombril, dans les petits creux qui se forment
autour des fesses dans la station droite, aux aînes.
Le trait: un petit trait d'ongle que l'on imprime sur une partie
quelconque du corps.
La griffe de tigre: ligne courbe tracée sur le sein.
La patte de paon: courbe semblablement tracée sur le sein avec les cinq
ongles; celui qui la réussit est considéré comme un artiste.
Le saut du lièvre: la marque des cinq ongles est faite près d'un bouton
du sein.
La feuille de lotus bleu: marques faites sur les seins ou les hanches en
forme de feuilles de lotus.
Il existe encore d'autres marques et même en nombre illimité; car, dit
un auteur ancien: «l'art d'imprimer les marques d'amour est familier à
tous.» (App. n°2).
Vatsyayana ajoute: «De même que la variété est nécessaire dans l'amour,
la variété, à son tour, engendre l'amour.
C'est pourquoi les courtisanes, qui n'ignorent rien de ce qui concerne
l'amour, sont si désirables.
On ne fait point de marques avec les ongles sur les femmes mariées; mais
on peut faire des marques particulières sur les parties cachées de leur
corps, comme souvenir et pour accroître l'amour.
Les marques des ongles même anciennes et presque effacées rappellent à
une femme et réveillent son amour qui, sans cela, pourrait se perdre
tout à fait.
Une jeune femme sur les seins de laquelle apparaissent ces empreintes
impressionne même un étranger qui les aperçoit à distance.
Un homme qui porte des marques d'ongles et de dents réussit auprès des
femmes, même celles qui sont rebelles à l'amour.
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1. Ovide, _Art d'aimer_, liv. II.--«Au lit, les amants ne garderont
pas leurs mains immobiles; leurs doigts sauront s'exercer dans le
mystérieux asile où l'amour aime à pénétrer en secret.
«Quand vous aurez trouvé ces endroits qu'une femme aime à sentir
toucher, qu'une sotte pudeur ne vous empêche pas d'y porter la main.
«Vous verrez briller dans ses yeux une mobile clarté, comme les rayons
du soleil se réfléchissent dans l'onde limpide.
«Elle fera entendre des plaintes, d'agréables paroles, des soupirs
d'amour, de tendres gémissements.»
N° 2.--«Les égratignures avec les ongles sont choses malsaines, surtout
dans les pays très chauds, comme l'Inde, où les plaies se guérissent
difficilement. On sait que l'acide unguique contenu dans la corne de
l'ongle est un poison des plus violents. Il suffit de râper l'ongle à
forte dose, dans une boisson, pour qu'elle devienne mortelle. Selon
quelques auteurs, ce fut ainsi que Thémistocle exilé se donna la mort.
CHAPITRE IV
Des morsures.
On peut mordre toutes les parties du corps que l'on baise, excepté la
lèvre inférieure, l'intérieur de la bouche et les yeux.
Les qualités des dents sont: l'éclat, l'égalité entre elles, les
proportions convenables, l'acuité aux extrémités.
Leurs défauts sont d'être rudes, molles, grandes et branlantes.
On distingue plusieurs sortes de morsures: celles non apparentes, ne
laissant sur la peau qu'une rougeur momentanée;
La morsure gonflée: la peau a été saisie et tirée comme avec une
tenaille;
Le point: une très petite portion de peau a été saisie par deux dents
seulement;
Corail et joyau: la peau est pressée à la fois par les dents (les
bijoux) et les lèvres (le corail);
La ligne de joyaux: la morsure est faite avec toutes les dents;
Le nuage brisé: ligne brisée formée de points sortant et rentrant par
rapport à un arc de courbe, à cause de l'intervalle entre les dents;
La morsure du verrat: sur les seins et les épaules, deux lignes de dents
marquées les unes au-dessus des autres, avec un intervalle rouge.
Les trois premières morsures se font sur la lèvre inférieure; la ligne
de points et celle des joyaux, sur la gorge, la fossette du cou et aux
aînes.
La ligne de points seule s'imprime sur le front et les cuisses.
La morsure gonflée, et celle dite corail et joyau, se font toujours sur
la joue gauche dont les traces d'ongles et de dents sont considérées
comme les ornements.
On témoigne à une femme qu'on la désire en faisant, avec les ongles et
les dents, des marques sur les objets suivants qu'elle porte ou qui
lui appartiennent: un ornement du front ou des oreilles, un bouquet de
fleurs, une feuille de béthel ou de tamala.
Voici à ce sujet quelques vers:
«Quand un amant mord bien fort sa maîtresse, celle-ci doit, d'une feinte
colère, le mordre deux fois plus fort.»
Ainsi, pour un point, elle rendra une ligne de points; pour une ligne de
points, un nuage brisé.
Si elle est très exaltée, et si, dans l'exaltation de ses transports
passionnés, elle engage une sorte de combat, alors elle prend son amant
par les cheveux, attire à elle sa tête, lui baise la lèvre inférieure;
puis, dans son délire, elle le mord par tout le corps, en fermant les
yeux.
Et même le jour et en public, quand son amant lui montre quelque marque
qu'elle lui a faite, elle doit sourire à cette vue, tourner la tête de
son côté comme si elle voulait le gronder, lui montre à son tour, d'un
air irrité, les marques que lui-même lui a faites.
Quand deux amants en usent ainsi, leur passion dure des siècles sans
diminuer.
APPENDICE AU CHAPITRE IV
Ovide ne parle guère des mignardises que dans la XIVe Élégie du livre
III, _Des Amours._
«Non, je ne te défends pas quelques faiblesses, puisque tu es belle.
«Il est un lieu fait pour la débauche; là, ne rougis point de te
dépouiller de la tunique légère qui voile tes charmes et de soutenir sur
ta cuisse celle de ton amant; là, qu'il glisse entre tes lèvres de rose,
sa langue jusqu'au fond de ta bouche, et que l'amour varie en mille
manières les jeux de Vénus. Là, n'épargne ni les douces paroles, ni les
caresses provocantes, et fais trembler ta couche par des mouvements
lascifs. Mais fais au moins que je l'ignore; que je ne voie pas tes
cheveux en désordre et la trace d'une dent marquée sur ton cou.
«Si je venais à te surprendre nue dans les bras d'un autre, j'en
croirais plutôt la bouche que mes yeux.»
Properce, livre III, Élégie VIII.
Morsures entre amants.
«Quelle douce querelle tu me fis hier aux flambeaux!
Avec quel plaisir j'ai vu tes éclats, entendu tes malédictions!
«Échauffée par le vin, tu repousses ta table et tu me lances, d'une
main égarée, des coupes encore pleines. Eh bien, poursuis, saisis mes
cheveux, déchire ma figure, menace mes yeux, arrache mes vêtements et
mets à nu ma poitrine, voilà des marques certaines de tendresse.
«Jamais de colère furieuse chez une femme sans un violent amour.
«Quand une belle s'emporte aux amours, qu'elle parcourt les rues comme
une bacchante, que de vains songes l'épouvantent souvent ou qu'elle
s'émeut à la vue d'une jeune fille, ces marques trahissent un amour
réel; pour croire à la fidélité, il faut qu'elle se montre par des
injures.
«Dieu de Cythère, donne à mes ennemis une amante insensible.
«Que mes rivaux comptent sur mon sein les dents de ma maîtresse.
«Que des traces bleuâtres montrent à tous que je l'aime près de moi.
«Je veux me plaindre d'elle ou entendre ses plaintes.
«Je serai, ô Cynthie, toujours en guerre avec toi ou pour toi avec mes
rivaux.
«Je t'aime trop pour vouloir quelque trêve; jouis du plaisir de n'avoir
point d'égale en beauté.
CHAPITRE V
Des diverses manières de frapper et des petits cris qui leur répondent.
Les coups sont une sorte de mignardise.
On assimile l'union sexuelle à une dispute, à cause des mille
contrariétés qui surgissent entre amants et de leur disposition à se
quereller.
Les parties du corps que l'on frappe par passion sont: les épaules, la
tête, la poitrine entre les seins, le dos, le Jadgana, les hanches et
les flancs.
On frappe avec le dos de la main, avec les doigts réunis en tampon, avec
la paume de la main, le poing.
Lorsque la femme reçoit un coup, elle fait entendre divers sifflements
et huit sortes de petits cris:
Phra! Phat! Sout et Plat; le cri tonnant, le roucoulant, le pleureur.
Le son Phat imite le son du bambou que l'on fend.
Le son Phut, celui que fait un objet qui tombe dans l'eau.
Les femmes prononcent aussi certains mots, tels que:
Mère, Père, etc.
Quelquefois ce sont des cris ou des paroles qui expriment la défense, le
désir de la séparation, la douleur ou l'approbation.
On peut ajouter à ces exclamations diverses l'imitation du bourdonnement
des abeilles, le roucoulement de la colombe et du coucou, le cri du
perroquet, le piaillement du moineau, le sifflement du canard, la
cascadette de la caille et le gloussement du paon.
Les coups de poing se donnent sur le dos de la femme pendant qu'elle est
assise sur les genoux de l'homme; elle doit riposter en feignant d'être
fâchée et en poussant le cri roucoulant et le pleureur.
Pendant la connexion, on donne entre les deux seins, avec le revers de
la main, des petits coups qui vont en se multipliant et s'accélérant à
mesure que l'excitation augmente, jusqu'à la fin de l'union; à ce moment
on prononce le son Hin répété, ou d'autres alternativement, ou ceux que
l'on préfère dans ce cas.
Quand l'homme frappe la tête de la femme avec le bout de ses doigts
réunis, il prononce le son Phat et la femme le son roucoulant, et ceux
Phat et Phut.
Quand on commence les baisers et autres mignardises, la femme doit
toujours siffler.
Pendant l'excitation, quand la femme n'est pas habituée aux coups, elle
prononce continuellement les mots: assez, assez, finissez et aussi ceux
de père, mère, mêlés de cris et de gémissements, les sons tonnants et
pleureurs.
Vers la fin de l'union, on presse fortement avec la paume des mains les
seins, le Jadgana ou les flancs de la femme et celle-ci fait entendre
alors le sifflement de l'oie, ou la cascadette de la caille.
On peut compter parmi les modes de frapper l'usage de quelques
instruments particuliers à certaines contrées de l'Inde, principalement
à celles du sud:
Le coin entre les seins, les ciseaux pour la tête, les perçoirs des
joues (sans doute des aiguilles très fines). Vatsyayana condamne cet
usage comme barbare et dangereux, et il cite des accidents graves et
même mortels qu'il a occasionnés.
APPENDICE AU CHAPITRE V
N° 1. Contenance des femmes pendant l'union.
Toutes ces pratiques et mignardises sont plutôt de convention que
naturelles, comme tout ce que font les Hindous.
Une Bayadère égarée dans Paris et qui en voudrait faire usage, serait
une curiosité si extraordinaire qu'elle aurait certainement un succès de
vogue pour rire.
La contenance que les femmes d'Europe ont naturellement, ou prennent
pendant l'union, est très variable; les trois types les plus saillants
sont: celles qui gardent le silence et ferment les yeux;
Celles qui font beaucoup d'exclamations et de démonstrations;
Enfin, celles qui, comme prises d'attaques de nerfs, se pâment ou
s'évanouissent.
N° 2.--A Rome, les coups entre amants n'étaient pas seulement des
mignardises, bien qu'ils pussent être du goût des belles, comme ils
l'étaient de celui de la ménagère de Colin, chantée par Béranger, et de
la fille de faubourgs de Jules Barbier, qui voulait un amant:
«Qui la batte et la fouaille depuis le soir jusqu'au matin.»
Tous les poètes élégiaques latins se reprochent d'avoir battu et
maltraité leurs maîtresses, ou se louent d'avoir été frappés par elles.
Ovide, _Les Amours, _livre I, Elégie VII.
«Ma maîtresse pleure des coups que je lui ai donnés dans mon délire.
N'était-ce point assez de l'intimider par mes cris, par mes menaces, de
lui arracher ses vêtements jusqu'à la ceinture! J'ai eu la cruauté de la
traîner par les cheveux et de lui sillonner les joues de mes ongles.
«Puis, honteux de ma stupide barbarie, j'ai imploré son pardon. Ne
crains pas, lui disais-je, d'imprimer tes ongles sur mon visage,
n'épargne ni mes yeux ni ma chevelure, que la colère aide tes faibles
mains.»
Tibulle, livre I, Élégie X.
«La guerre s'allume entre les amants; la jeune fille accable de
reproches le cruel qui a enfoncé sa porte et lui a arraché les cheveux.
Ses joues meurtries sont baignées de larmes; mais le vainqueur pleure à
son tour de ce que son bras a trop bien servi sa colère.
«Il faut être de pierre ou d'acier pour frapper la beauté qu'on aime.
«C'est assez de déchirer sa tunique légère, de briser les liens qui
retiennent ses cheveux, de faire couler ses larmes.
«Heureux celui qui, dans sa colère, peut voir pleurer une jeune fille;
mais celui qui frappe n'est bon qu'à porter le bouclier et le pieu;
qu'il s'éloigne de la douce Vénus.»
Les jeux des filles de Sparte.
Les jeux des filles de Sparte qui avaient un but sérieux au temps
de l'indépendance de cette République, n'étaient plus, après son
asservissement, qu'un spectacle licencieux que Properce a décrit dans
l'Élégie XIV du livre III.
«Heureuse Lacédémone, nous admirons les jeux où se forment les jeunes
filles. Sans honte, elles paraissent nues au milieu des lutteurs. Tour à
tour, on les voit, couvertes de poussière, attendre l'heure de la lice
et recevoir les rudes coups du pancrace.
«Elles attachent le ceste à leurs bras, lancent le disque, ou bien elles
font décrire un cercle à un coursier rapide, ceignent d'un glaive leurs
flancs d'albâtre et couvrent d'un casque leur tête virginale.
«D'autres fois, les cheveux couverts de frimas, elles pressent sur les
longs sommets du Taygète le chien de _Laconie_.»
La loi de Sparte défend le mystère aux amants et on peut se montrer
partout en public aux côtés de la femme qu'on aime. On n'a point à
redouter la vengeance d'un mari, on n'emploie pas d'intermédiaire pour
déclarer ses feux, et si l'on est repoussé, on n'a point à subir de
longs délais. Le regard errant à l'aventure n'est point trompé par la
pourpre de Tyr, ou intercepté par un nombreux cortège d'esclaves.
La description que, dans son chapitre XLII, Lucien donne de la lutte
amoureuse entre Lucius et Palestra lui a peut-être été suggérée par les
jeux de Sparte:
«Nue et droite Palestra commande:
«Frotte-toi d'huile, embrasse ton adversaire, renverse-le d'un croc en
jambe, tiens-le sous toi, glisse; un écart, qu'on se fende, serre bien;
prépare ton arme en avant; frappe, blesse, pénètre jusqu'à ce que tu
sois las. De la force dans les reins! allonge maintenant ton arme,
pousse-là par en bas; de la vigueur; vise au mur, frappe; dès que tu
sens mollir, vite un dégagement et une étreinte; tiens ferme, pas tant
de précipitation; un temps d'arrêt! Allons! au but! Te voilà quitte.
«Une pose, maintenant, dit Palestra, la lutte à genoux! et elle
tombe-sur ses genoux au milieu du lit. Te voilà au milieu, beau lutteur!
serre ton adversaire comme un noeud; penche-le ensuite et fonds sur lui
avec ton trait acéré, saisis-le de près et ne laisse aucun intervalle
entre vous. S'il commence à lâcher prise, enlève-le sans perdre un
instant, tiens-le en l'air, frappe-le en dessous et ne recule pas sans
en avoir reçu l'ordre; fais-le coucher, contiens-le, donne-lui de
nouveau un croc-en-jambe afin qu'il ne t'échappe pas; tiens-le bien et
presse ton mouvement; lâche-le, le voilà terrassé, il est tout en nage.»
CHAPITRE VI
Querelles entre amants.
On peut considérer les querelles entre amants comme une sorte de
mignardise ou de moyen d'excitation.
Une femme qui aime beaucoup un homme ne souffre pas qu'il parle devant
elle d'une rivale, ni que, par mégarde, il l'appelle du nom d'une autre
femme. Quand cela arrive, il en résulte une grosse querelle; la femme
se fâche, crie, dénoue ses cheveux et les laisse tomber en désordre,
se jette à bas de son lit ou de son siège, lance loin d'elle ses
guirlandes, ses ornements et se roule à terre.
L'amant s'efforce alors de l'apaiser par de bonnes paroles; il la relève
et la replace avec précaution sur son lit ou siège; mais elle, sans rien
répondre, se fâche plus fort encore et le repousse; le tirant par les
cheveux, elle lui abaisse la tête, puis elle lui donne des coups de pied
dans les jambes, dans la poitrine et dans le dos; elle se dirige vers
la porte de la chambre comme pour sortir, mais elle ne sort pas; elle
s'arrête près de la porte et fond en larmes.
Au bout de quelques moments, quand elle juge que son amant a fait par
ses paroles et ses actes tout ce qu'il pouvait pour se réconcilier,
elle doit se montrer satisfaite en le serrant dans ses bras et en
lui témoignant son désir de s'unir à lui pour tout oublier; alors la
réconciliation est parfaite.
Quand la femme a sa demeure séparée et que les deux amants se sont
quittés en querelle, la femme signifie à son amant que tout est rompu
entre eux; alors celui-ci envoie successivement vers elle, pour
l'apaiser: le Pitkamarda, le Vita et le Vidashaka.
Elle se rend enfin, elle revient chez son amant et passe la nuit avec
lui.
Voici deux aphorismes au sujet des mignardises qui accompagnent l'union.
Lorsque la connexion est commencée, la passion détermine seule tous les
actes des deux amants.
Toutefois l'homme doit s'étudier, pour reconnaître la manière de
procéder qui lui donne le plus de ressources dans la connection.
Il doit aussi étudier la femme avec laquelle il a des rapports suivis
pour se comporter avec elle de la façon qui lui procure le plus de
plaisir.
La femme doit aussi faire sur elle-même et sur son amant les mêmes
observations, afin de pouvoir seconder son bon vouloir dans la
connection.
Le propre de l'homme est la rudesse et l'impétuosité, celui de la femme,
la délicatesse, la tendresse, l'impressionnabilité, la répugnance pour
les choses naturellement déplaisantes.
L'excitation et l'habitude peuvent produire des effets contraires à
la nature de chaque sexe; mais ils ne sont que passagers, et celle-ci
revient toujours.
APPENDICE AU CHAPITRE VI
Art d'aimer (Ovide, livre II).
«Je ne vous condamne pas à la fidélité, mais tenez secrets vos larcins
d'amour.
Ne faites point à une femme de présents qui puissent être reconnus par
un autre [25].
[Note 25: Le général Lecourbe s'amusa à faire cadeau du même costume
pour la fête patronale à une douzaine de paysannes qu'il avait pour
maîtresses dans le bourg qu'il habitait dans le département de l'Ain; ce
n'est pas là le plus beau de ses exploits.]
«Si votre maîtresse découvre une infidélité, ne craignez pas de nier;
n'en soyez ni plus soumis, ni plus caressant que de coutume; ce serait
vous avouer coupable, mais prouvez lui par votre vigueur que vous êtes
tout à elle.
«Mais si votre, amante se refroidit, laissez-lui croire à une
infidélité. Heureux celui dont la maîtresse offensée s'évanouit, à qui
elle arrache les cheveux, meurtrit le visage de ses ongles, qu'elle ne
voit qu'en versant des larmes, et sans lequel elle voudrait, mais ne
peut vivre.
«Hâtez-vous toutefois de mettre fin à sa désolation, sa colère pourrait
s'aigrir en se prolongeant.
«Signez la paix dans son lit: c'est là que naquirent ces deux jumeaux,
le pardon et la réconciliation.
«Voyez ces colombes qui viennent de se battre, elles se béquètent
tendrement, elles se caressent et s'expriment leur amour par de doux
roucoulements.
L'Infidélité (Properce, livre IV, Élégie VIII).
La querelle de Properce avec Cynthie est le modèle du genre.
«Un élégant attelage avait conduit à Lavinium ma Cynthie pour y faire à
Vénus quelques sacrifices.
«Irrité de ses infidélités, je voulus changer de couche. J'invite une
certaine Phillis peu séduisante à jeun, mais en qui tout plaît quand
elle est ivre; et, avec elle Théia, femme aimable, mais à qui, dans le
vin, un seul homme ne suffit pas.
«Je voulais passer la nuit avec elles, pour oublier mes chagrins et
réveiller mes sens par la nouveauté.
«Un seul lit fut dressé pour nous trois, sur un gazon à l'écart.
«J'étais entre Théia et Phillis, Lydgamus nous versait à boire un vin
grec de Métymne le plus exquis.
«Un égyptien jouait de la flûte, Phillis des castagnettes, et la rose
pleuvait au hasard sur nos têtes, tandis qu'un nain ramassé dans sa
courte grosseur agitait ses petits bras au son des instruments.
«Cependant nos lampes épuisées ne donnaient qu'une faible lueur. La
table s'était renversée; les dés ne m'apportaient que des coups du plus
triste augure.
«En vain Théia et Phillis chantaient et se découvraient le sein; j'étais
sourd et aveugle, ou plutôt j'étais tout seul aux portes de Lanuvium.
«Soudain, ma porte crie sur ses gonds et j'entends à l'entrée un léger
bruit.
«Bientôt, Cynthie rejette le battant avec violence; son regard nous
foudroie; c'est toute la fureur d'une femme; c'est le spectacle d'une
ville prise d'assaut.
«Dans son courroux, Cynthie jette ses ongles au visage de Phillis; et
Théia, saisie d'effroi, appelle au feu le voisinage qui s'éveille, et
les lumières brillent; dans la rue, s'élève un affreux tumulte; les deux
femmes, les cheveux épars, se réfugient dans la première taverne qui
s'ouvre.
«Cynthie, toute fière de sa victoire, revient alors près de moi, me
frappe, au visage sans pitié, imprime ses ongles dans ma poitrine, me
mord et veut m'aveugler.
«Lasse enfin de me frapper, elle saisit Lygdamus, caché dans la ruelle
du lit et qui implore à genoux ma protection.
«Enfin, moi-même j'implore mon pardon à ses pieds; si tu veux, dit-elle,
que j'oublie ta faute, jamais à l'avenir n'étale une vaine parure, ni au
portique de Pompée, ni aux yeux licencieux du Forum; tu ne t'arrêteras
jamais devant une litière entr'ouverte.
«J'accuse surtout Lygdamus de mes chagrins; qu'il soit vendu, et qu'il
traîne à ses pieds une double chaîne.
«Ensuite, elle purifie la place que Phillis et Théia avaient touchée;
elle me fait changer complètement de vêtements; et trois fois elle
promène au bord de ma tête le souffle enflammé; après qu'on eut échangé
le lin de ma couche, nous cimentâmes la paix par d'ardentes caresses.
CHAPITRE VII
Des goûts sexuels des femmes des diverses régions de l'Inde.
L'auteur donne sur les femmes des différentes contrées de l'Inde des
renseignements qu'il destine aux hommes pour qu'au besoin ils sachent en
faire usage.
Les femmes du centre, entre le Gange et la Jumma, ont des sentiments
élevés et ne se laissent point faire de marques avec les ongles ni avec
les dents.
Les femmes d'Avantika ont le goût des plaisirs bas et des manières
grossières.
Les femmes du Maharashtra aiment les soixante-quatre sortes de voluptés.
Elles se plaisent aux propos obscènes et sont ardentes au plaisir.
Les femmes de Patalipoutra (aujourd'hui Pathna) ont les mêmes ardeurs
que les précédentes, mais ne les manifestent point publiquement.
Les femmes Dravidiennes, malgré les caresses de toutes sortes,
s'échauffent difficilement et n'arrivent que lentement au spasme
génésique.
Les femmes de Vanavasi sont assez froides et peu sensibles aux caresses
et aux attouchements et ne souffrent point de propos obscènes.
Les femmes d'Avanti aiment l'union sous toutes ses formes, mais à
l'exclusion des caresses accessoires.
Les femmes de Malva aiment les baisers, les embrassements et surtout les
coups, mais non les égratignures et les morsures.
Les femmes de Punjab sont folles de l'auparishtaka (caresses avec la
langue, plaisir lesbien)[26].
[Note 26: Plaisir lesbien ou saphisme, titillation ou succion du
clitoris ou de la vulve ou de tous les deux avec la langue. Aujourd'hui
le saphisme a remplacé généralement la tribadie.]
Les femmes d'Aparatika et de Lat sont très passionnées et poussent
doucement le cri: Sit!
Les femmes de l'Oude ont les désirs les plus impétueux, leur semence
coule avec abondance et elles y aident par des médicaments.
Les femmes du pays d'Audhra ont des membres délicats et sont très
voluptueuses.
Les femmes de Ganda sont douces de corps et de langage.
APPENDICE AU CHAPITRE VII
Note I.--Les femmes du centre et du nord-ouest de l'Inde sont grandes et
fortes, mais beaucoup moins délicates que celles du sud.
Ces dernières, d'une taille plutôt au-dessous qu'au-dessus de la
moyenne, ont les membres très délicats et les attaches très fines. Elles
ont toutes de belles dents, de beaux yeux et de beaux cheveux très noirs
et très lisses, qu'elles ont soin d'oindre fréquemment d'huile; elles
les roulent par derrière, en un chignon fixé à côté de l'oreille droite;
elles les ornent de fleurs jaunes, et, quand elles le peuvent, elles y
ajoutent des bijoux d'or placés au sommet de la tête ou à l'extrémité du
chignon.
Les indiennes recherchées dans leur toilette se jaunissent, avec
du safran, toutes les parties du corps qui se laissent voir, et se
noircissent, avec une solution d'antimoine, le bord des paupières.
Selon leurs moyens, elles se parent de bracelets d'or, d'argent ou de
cuivre. Celles qui sont riches se couvrent de bijoux.
La parure d'argent se porte aux jambes et aux pieds, quelquefois aux
bras.
Chaque doigt de pied a son anneau particulier.
Enfin, elles portent au nez un anneau en or très mince, d'un décimètre
de diamètre, de la même manière que nos femmes portent des boucles
d'oreilles.
Les bijoux étant les seuls ornements des femmes indiennes, elles les
gardent constamment, même lorsqu'elles vaquent aux soins domestiques
dont aucune n'est dispensée, pas même les brahmines. Dans l'Inde, toutes
les femmes se font épiler tout le corps.
Les femmes de l'Inde sont naturellement d'une très grande douceur.
Note 2.--Goûts sexuels des dames romaines sous les Césars.
Citons comme toujours les poètes:
Juvénal, Satire VI, _Les femmes_.
«Quelle femme peux-tu épouser sans crainte? à voir l'acteur Bathyle
danse mollement la Léda, Tuccia se pâme; Appulla, comme aux bras d'un
amant, roucoule de petits cris. Telle est folle d'un comédien qui la
ruine; telle a tué la voix d'un ténor. Hispulla adore un tragédien.
Épouse donc et tes enfants naîtront d'une lyre, d'une flûte, d'Echion,
de Glaphyre, d'Embroise.
Hippia, femme d'un sénateur, suit en Égypte un gladiateur.
Agrippine quitte la couche de Claude et court au lupanar chaud d'une
vapeur fétide, où l'attend sa loge vide; nue, une résille d'or sur les
seins, sous le nom de Lycisca, elle montre à qui veut s'en repaître les
flancs qui ont porté Britannicus.
Elle attire ceux qui entrent, perçoit l'argent, assouvit la passion d'un
grand nombre d'hommes qui se succèdent sans relâche. Quand le patron
renvoie ses nymphes, elle sort, mais la dernière et malgré elle. Dévorée
d'ardents prurits, les sens et les organes en feu, palpitante, rompue
par les assauts soutenus, mais non rassasiée, elle porte au chevet des
Césars l'âcre parfum du lupanar.»
Le lupanar où se rendait Messaline ne gardait, on le voit, les femmes
que la nuit; c'était sans doute le cas général.
Le lupanar de Pompéï se compose de petites cellules disposées autour
d'une cour rectangulaire. Sur la clef de voûte en relief de la porte
d'entrée sur la rue, et comme pour servir d'enseigne, sont sculptés des
organes virils de dimensions colossales.
Juvénal, _Mystères de la bonne déesse._
Les membres rougis de vin, elles luttent aux joutes de Vénus. La tribade
Lanfulla défie les filles des lupanars. Insatiable et infatigable,
elle les force à demander merci sous ses caresses. Puis elle se livre
elle-même à la tribade Mesulline qu'elle adore et qui s'attache à ses
flancs.
De toutes les parties de l'antre s'élève un même cri:
«Des hommes! des hommes!» c'est le moment. Chaque matrone fait courir
après son amant. S'il est au lit, qu'il se couvre seulement d'un manteau
et qu'il vole!
Si les amants sont absents, qu'on prenne pour les suppléer les esclaves
de la maison. Si ceux-ci ont fui, redoutant les mystères, qu'on loue
à tout prix des porteurs d'eau. Faute d'homme, la femme non pourvue
accepte un âne.
On sait que les dames romaines se rendaient, sous un déguisement, aux
lieux où les gladiateurs s'exerçaient nus par des combats préparatoires.
Cachées dans une loge, elles assistaient à leurs luttes, faisaient leur
choix et ensuite se faisaient amener ceux qui pouvaient le mieux les
satisfaire.
Juvénal, Sat. VI.--«Il est des femmes qui aiment les timides eunuques,
leurs baisers sans fougue, leurs figures imberbes. Avec eux, elles
n'auront pas besoin de recourir à l'avortement, et malgré cela elles
jouiront à souhait. Car elles prendront soin que leur futur gardien ne
soit fait eunuque qu'après le développement complet de sa virilité.
Pour les dimensions, son pieu ferait envie à Priape. Il est remarqué et
universellement connu dans les bains publics. Qu'il dorme donc près de
la femme de son maître; mais, ô Posthume, garde-toi de lui donner ton
mignon à raser ou à épiler.»
N° 3.--Cruauté des dames Romaines, comparée à la douceur des Indiennes.
Ovide, _Art d'aimer_, livre III.
«J'aime à assister à votre toilette, à voir vos cheveux dénoués sur vos
blanches épaules. Mais je ne puis souffrir que vous déchiriez avec vos
ongles le visage de votre femme de chambre ou que vous lui meurtrissiez
le bras[27], et qu'elle mouille votre chevelure de ses pleurs et de son
sang.»
[Note 27: On voit dans les musées d'antiquités une sorte de pinces qui
servaient aux dames Romaines pour stimuler ou punir leurs esclaves; très
acérées, elles déchiraient la chair et faisaient venir le sang.]
Martial, dans son épigramme 46, maudit Lalegée qui a maltraité
cruellement sa femme de chambre pour une maladresse en la coiffant. Mais
rien n'égale les traits de Juvénal, toujours dans la Satyre VI.
«Si la nuit le mari a tourné le dos à sa moitié, l'intendante est
perdue; on dépouille nue la coiffeuse. Si le liburnien s'est fait
attendre, on le punira du sommeil de son maître.
«Les férules éclatent par la violence des coups, le sang jaillit sous
les fouets et les verges.
«On a des bourreaux à l'année. Ils frappent; l'illustre épouse se farde
le visage. Ils frappent; elle tient cercle avec ses amies, elle admire
les dessins d'une robe brochée d'or. Ils continuent; elle parcourt les
longues colonnes d'un journal. Enfin, las de frapper, les bourreaux
demandent trêve.--Sortez, crie-t-elle alors, justice est faite.
«--En croix l'esclave!--Mais quel crime a-t-il commis? demande le mari,
où sont le délateur et les témoins? Qu'on entende la cause! Il n'est
jamais trop tard pour faire mourir un homme.
«--Imbécile! un esclave est-il un homme? Coupable ou non, il mourra, je
le veux.»
Lorsqu'un gladiateur vaincu dans l'arène attendait son sort de la
décision des spectateurs, on sait que les femmes étaient toujours les
plus impitoyables.
N° 4.--Ce qui, en Europe, plaît aux femmes selon leur nationalité.
En Europe, la conduite à tenir avec les femmes pour leur plaire dépend
de leur caractère.
On admet généralement qu'il faut, pour les Françaises, la jovialité;
avec les Anglaises, l'originalité; avec les Allemandes, le sentiment
ou la sentimentalité; avec les Italiennes, la tendresse; avec les
Espagnoles, la passion.
On cite les Viennoises pour leur amabilité. L'aventure de deux grandes
dames de la cour, une princesse polonaise et la femme du ministre de la
guerre, a couru toute l'Allemagne, il y a un demi-siècle.
Dans un pari, comme deux déesses, elles se disputèrent le prix de la
beauté et prirent pour juge le public.
Fut reconnue la plus belle celle qui, dans un nombre d'heures déterminé,
se fit suivre dans un lieu intime, par le plus grand nombre de jeunes
gens racollés sur le trottoir du boulevard.
Lord Byron et avec lui tous les voyageurs ne tarissent pas d'admiration
pour la jeune fille de Cadix. Martial dit d'elle, livre XIV, 203: «Elle
a des mouvements si brusques, elle est si lascive et si voluptueuse
qu'elle eût fait se masturber Hippolyte lui-même.»
TITRE IV
DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE SE TENIR
ET D'AGIR DANS L'UNION SEXUELLE
CHAPITRE I
Classification des hommes et des femmes d'après les dimensions de leurs
organes sexuels, l'intensité de leur passion et la durée de l'acte
charnel.
On divise les hommes en trois classes, d'après les dimensions de leur
linga.
Classe N° 1, _Le lièvre_.--N° 2, _Le taureau_.--N° 3, _L'étalon_.
On divise également les femmes en trois classes correspondantes d'après
les dimensions de leur yoni.
N° 1, _La gazelle_.--N° 2, _La cavale_.--N° 3, _L'éléphant_ (Voir
l'Appendice, N° 1).
Il y a ainsi trois unions égales, c'est-à-dire entre des classes qui se
correspondent, et six inégales, c'est-à-dire qui ne se correspondent
pas.
Les unions du N° 2 (_taureau_) avec le N° 1 (_gazelle_), et du N° 3
(_étalon_) avec le N° 2 (_cavale_), sont dites supérieures.
Celle du N° 3 (_étalon_) avec le N° 1 (_gazelle_) est dite très
supérieure.
Les unions N° 1 (_lièvre_) avec N° 2 (_cavale_), et N° 2 (_taureau_) avec
N° 3 (_éléphant_), sont dites unions inférieures.
Celle N° 1 (_lièvre_) avec N° 3 (_éléphant_) est dite très inférieure.
Les unions supérieures sont celles qui procurent le plus de
satisfaction.
On classe de la même manière les hommes et les femmes, d'après le degré
d'intensité de la passion génésique, faible, moyen et fort (Appendice N°
2).
Ce point de vue donne, pour les unions, autant de combinaisons que le
précédent.
Il y a, en outre, une troisième classification semblable, d'après le
temps au bout duquel se produit, chez l'homme et chez la femme, le
spasme génésique, et elle donne lieu, pour les unions, aux mêmes
combinaisons (Appendice N° 3).
En combinant entre eux les numéros des trois classifications, on a un
très grand nombre de cas.
Il appartient aux hommes, et surtout aux maris, de prendre, dans
chaque cas, les moyens les plus propres à atteindre le but de l'union
(Appendice N° 4).
Dans le premier acte d'une réunion pour l'accouplement, la passion de
l'homme est intense et son terme court; c'est le contraire dans les
actes suivants. Chez la femme, c'est l'inverse qui a lieu.
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Dimensions des organes.
Beaucoup de rhétoriciens connaissent les distiques suivants:
OVIDE
Noscitur e pedibus quantum sit virginis antrum
Noscitur e naso quanta sit hasta viro.
Chez une femme: petit pied, petit bijou;
Chez un homme: gros nez, gros membre.
MARTIAL
Mentula tant magna est, lantus tibi, Papile nasus Ut possis, quoties
arrigis, olfacere.
Littéralement: Ton nez est si long, Hapilus, et ta mentule si grande que
tu peux la flairer quand elle est debout.
En vers: Jean a le nez si long et la verge si grande
Qu'il peut se moucher quand il bande.
Le même, Livre XI, 71.
Lydie est aussi large que le derrière d'un cheval de bronze, qu'un vieux
soulier tombé dans la boue, qu'un matelas vide de sa laine. On dit que
j'ai besogné Lydie dans une piscine d'eau de mer; c'est bien plutôt une
piscine que j'ai besognée.
N° 2.--Intensité de la passion.
Martial X. 60.--Sur Chloé et Phlogis.
Vous demandez laquelle de Chloé ou Phlogis vaut le mieux pour l'amour.
Chloé est plus belle, mais Phlogis est un volcan qui rajeunirait Nestor.
Chloé, au contraire, ne sent rien, ne dit rien. On la croirait absente
ou de marbre. Dieu fasse que Phlogis ait les formes de Chloé et Chloé le
feu de Phlogis.
Docteur Villemont, _Amour conjugal_.--C'est un péché plus grand de
forniquer avec une laide qu'avec une belle. Se griser avec du bon vin
est un péché véniel; avec du mauvais, un péché mortel.
Docteur P. Garnier.--La science repousse aujourd'hui l'ancienne théorie
de la toute puissance du clitoris sur la production des désirs vénériens
chez la femme et son développement exagéré n'est point la cause directe
de la luxure et de la tribadie. Beaucoup de femmes sont insensibles aux
titillations de cet organe puisqu'un certain nombre se masturbent en
introduisant dans le vagin des corps qui ont la forme de phallus.
L'absence de l'un des organes génitaux, clitoris, vagin ou ovaire,
suffit quelquefois, mais exceptionnellement, à'éteindre le désir chez la
femme. Le sens génésique se trouve dans toutes les parties du système
génital de la femme, il n'est exclusivement dans aucune d'elles.
Certaines femmes très amoureuses n'éprouvent aucune sensibilité spéciale
dans le clitoris et dans les bulbes du vagin, cette sensibilité est
répandue uniformément dans tout l'appareil génital, dans les seins plus
qu'ailleurs. C'est du coeur et de l'imagination qu'émanent les désirs de
la femme et c'est en excitant ses sentiments qu'on peut et qu'on doit
les provoquer.
La menstruation ne se développe pas seule. L'excitabilité génitale se
décèle souvent avec cet âge par le prurit et la masturbation chez les
petites filles et persiste encore plus souvent après chez de vieilles
femmes lascives.
L'état passif de la femme dans la copulation lui rend _cet acte
possible indéfiniment_, tandis que l'âge et les excès limitent l'homme
étroitement à cet égard.
L'embonpoint n'éteint point le désir chez la femme, mais les femmes
passionnées sont généralement très maigres.
La frigidité féminine a ses degrés et n'est souvent que relative. Malgré
sa fréquence, la répulsion en est très rarement la cause; l'attraction,
le plaisir font seuls défaut. Elle n'empêche que très rarement la femme
de se marier, ne la rend jamais stérile ni mère imparfaite.
Il existe des hommes et des femmes qui vivent continuellement sous
l'influence des organes génitaux. Ce sont ordinairement des sujets
pauvres d'intelligence et des idiots.
Phacès cite un prince maure qui, en trois jours, donnait satisfaction à
ses quarante femmes. On cite une femme publique qui, pendant dix ans, a
reçu tous les jours dix hommes sans en souffrir.
C'est surtout chez la femme douée d'une ardente imagination que la
continence provoque l'exaltation cérébrale et celle de l'organe génital.
No 3.--Durée de l'acte charnel.
Ovide, _Art d'aimer_, Livre II.
Allez doucement dans l'hyménée et ne vous hâtez pas d'atteindre le but;
ne laissez pas votre maîtresse en arrière, et ne souffrez pas non plus
qu'elle vous devance dans la course. Le plaisir n'est parfait que
lorsque, également vaincus, l'homme et la femme rendent en même temps
les armes.
J'aime à entendre la voix émue de ma maîtresse exprimer son bonheur et
me prier de le faire durer.
Qu'il m'est doux de la voir se pâmer de plaisir et me demander merci.
La nature n'a point accordé cet avantage à la première jeunesse de la
femme; il est réservé à l'âge qui suit le septième lustre.
A cet âge, et même à un âge plus avancé, les femmes instruites par
l'expérience, qui seule forme les artistes, savent mieux tous les
secrets de l'art d'aimer.
Elles rajeunissent leur corps à force de soins; par mille attitudes
savantes, elles savent varier et doubler les plaisirs de Vénus; elles
font goûter le plaisir sans recourir à des moyens honteux pour rallumer
vos feux; la jouissance qu'elles procurent, elles la partagent
également. C'est pour vous, c'est pour elles qu'elles agissent alors.
Nous emprunterons la note suivante et quelques autres au _Bréviaire de
l'amour expérimental _de Jules Guyot, petit livre publié après la mort
de l'auteur par trois savants très haut placés dans l'estime publique,
_pour l'usage des gens du monde, même les plus chatouilleux au point de
vue de la décence._
N° 4.--Simultanéité des spasmes.
Docteur Jules Guyot, 11° méditation.
La meilleure préparation pour la fécondation est la continence de
l'homme.
L'époque la plus favorable à la conception est le septennaire qui suit
la menstruation.
Les conditions nécessaires sont la simultanéité des deux spasmes ou, à
défaut, le spasme de la femme provoqué le plus tôt possible après celui
de l'homme.
L'ignorance ou la négligence de cette pratique est la cause des neuf
dixièmes des unions stériles (cela explique et corrobore le conseil de
Sanchez).
Cependant, par une déplorable facilité à la conception, la fécondation
se produit très souvent sans que le spasme de la femme ait eu lieu.
CHAPITRE II
Positions et attitudes diverses dans l'acte sexuel qui permettent la
fécondation.
Dans l'union supérieure, la femme doit se placer de manière à ouvrir
l'yoni.
Dans l'union égale, elle se couche sur le dos dans la position naturelle
et laisse l'homme lui faire un collier de ses bras.
Dans l'union inférieure, elle se pose de façon à rétrécir l'yoni; il est
bon aussi qu'elle prenne des médicaments propres à hâter le moment où sa
passion est satisfaite.
Pour la femme _Gazelle_, N° 1, couchée, il est trois positions:
PLEINEMENT OUVERTE.--Elle tient sa tête très basse, de manière à élever
le milieu du corps. L'homme doit alors appliquer sur son linga ou
sur l'yoni de la salive ou quelque onguent lubréfiant pour faciliter
l'introduction.
BAILLANTE.--La femme lève les cuisses et les écarte.
CELLE DE L'ÉPOUSE D'INDRA.--Elle croise ses pieds sur ses cuisses, ce
qui exige une certaine habitude. Cette position est très utile pour
l'union très supérieure (N° 4 _étalon_, avec N° 1 _gazelle_).
Pour les unions inférieures et très inférieures, on a:
1° La position bouclante: l'homme et la femme étant couchés, ont leurs
jambes étendues et appliquées directement, celles de l'un sur celles de
l'autre.
La position peut être horizontale, de côté; dans cette dernière
position, l'homme doit se tenir sur le côté gauche.
Cette règle doit être suivie toute les fois que l'on est couché et
quelque soit le numéro typique de la femme.
POSITION DE PRESSION.--Après que la connexion s'est faite dans la
position bouclante, la femme serre son amant avec ses cuisses.
POSITION ENTRELACÉE.--La femme croise, avec l'une de ses cuisses, la
cuisse de l'homme.
POSITION DITE DE LA CAVALE.--La femme serre, comme dans un étau, le
linga engagé dans son yoni. Cela s'apprend seulement par la pratique et
se fait, principalement, par les femmes du pays d'Andra.
Souvarnanabha donne en outre:
LA POSITION MONTANTE.--Dans laquelle la femme lève ses jambes toutes
droites.
LA POSITION BAILLANTE.--La femme place ses deux jambes sur les épaules
de l'homme.
LA POSITION SERRÉE.--L'homme serre contre lui les deux pieds croisés
et relevés de la femme; si un pied seulement est levé, la position est
demi-serrée. La femme met un pied sur l'épaule de l'homme et étend
l'autre jambe de côté; puis elle prend une position semblable du côté
opposé, et continue ainsi alternativement.
L'ENFONCEMENT DU CLOU.--Une des jambes de la femme est sur la tête de
l'homme et l'autre est étendue de côté.
LA POSITION DU CRABE.--Les deux pieds de la femme sont tirés et placés
sur son estomac.
LE PAQUET.--La femme lève et croise ses cuisses.
LA FORME DU LOTUS.--Dans cette position, la femme croise ses jambes
l'une sur l'autre, en tenant les cuisses écartées. Cette position est
celle indiquée plus haut sous le nom de l'épouse d'Indra.
LA POSITION TOURNANTE.--L'homme, pendant la connexion, tourne autour de
la femme sans se détacher d'elle, ni interrompre l'acte, tandis que
la femme tient son corps embrassé; cela s'apprend seulement en s'y
exerçant.
Il est facile et il convient, dit Souvernanabha, de s'unir de toutes les
manières possibles étant dans le bain; mais Vatsyayana condamne toute
connexion dans l'eau, comme contraire à la loi religieuse.
Quand la femme se tient sur ses mains et ses pieds comme un quadrupède,
et que son amant la monte comme un taureau, cela s'appelle l'union de la
vache. Dans cette position, on peut faire sur le dos toutes mignardises
qui se font ordinairement sur le devant du corps. L'homme peut aussi
saisir avec sa main droite les seins et avec la main gauche titiller le
clitoris, tandis qu'il meut son linga dans le vagin, ce qui double la
volupté de la femme ainsi caressée et peut hâter son spasme de manière à
le faire coïncider avec celui de l'homme.
C'est la position où la matrice est la mieux située pour la conception,
car alors son fond est plus bas que son orifice. C'est la plus naturelle
et la moins voluptueuse, car le clitoris n'est point touché, à moins
qu'on n'y porte la main.
APPENDICE AU CHAPITRE II
Note 1.--OVIDE, _Art d'aimer. _Livre III.
Ovide ne voit dans les attitudes diverses qu'un moyen de coquetterie
pour les belles.
Que les femmes dit-il, apprennent à se connaître pour s'offrir avec tous
les avantages aux combats de l'amour.
Si vous brillez par la beauté de vos traits, couchez-vous sur le dos;
si vous avez une croupe élégante, présentez en aux yeux toute les
richesses. Si vos jambes sont bien faites, placez les sur les épaules
de votre amant, comme Mélanion posait sur ses épaules les jambes
d'Alalante. Si vous êtes de petite taille, que votre amant remplisse le
rôle de coursier. Celle dont la taille a des inflexions voluptueuses
appuiera ses genoux sur le lit, en inclinant légèrement la tête. Celle
dont les cuisses ont la ferme beauté de la jeunesse, dont les seins ont
une courbure gracieuse, se couchera obliquement sur le lit de manière
que son amant, debout près d'elle, la voie dans cette position
charmante.
Celle dont les flancs portent les traces des travaux de Lucine combattra
comme le Parthe, le dos tourné.
Vénus, la mère des amours, en sait varier les jeux de mille manières;
mais la position la plus simple et la moins fatigante, est de s'étendre
sur le côté droit.
Déjazet avait l'habitude de dormir sur le dos, parce que, disait-elle,
«arrive qui plante!»
Note 2.--Théologiens.
Le P. Gury, art. 997.--Les fins qui rendent honnête l'acte conjugal
sont:
1° La génération qui est l'une des principales;
2° Le moyen de satisfaire les obligations entre époux;
3° Le moyen de prévenir l'incontinence chez les époux;
4° Le désir d'animer ou de faire naître un amour honnête, de montrer ou
provoquer l'affection conjugale.
(On peut remarquer que les deux dernières fins légitiment tous les
plaisirs naturels entre époux, même stériles par le fait de leur
conformation naturelle).
Art. 911.--La position tout à fait licite est celle que la nature
elle-même enseigne; c'est-à-dire, la femme couchée dessous et l'homme
dessus (faire la bête à deux dos, comme dit Rabelais).
Aucune position, quoique contre nature, n'est, en principe, gravement
défendue, pourvu que l'acte conjugal puisse être accompli, parce qu'il
n'y a pas d'obstacle à la génération.
Toute position contre nature, prise pour un motif légitime, est exempte
de faute; car, parfois, ces positions sont plus commodes ou seules
possibles; et toute commodité ou nécessité peut rendre légitime cette
dérogation, légère en elle-même, à l'ordre naturel.
Art. 912.--Cela peut arriver pour différentes causes, même celle de la
froideur, lorsqu'on est plus excité dans cette position.
Si l'homme, dit Sanchez, ne peut être amené à connaître sa femme hormis
dans une certaine position, qui doutera que la femme est tenue de la
prendre?
La position, quelle qu'elle soit, n'est condamnée en aucune façon, si
elle est la seule possible.
C'est aussi l'opinion de saint Thomas et de plusieurs autres grands
théologiens, notamment en ce qui concerne la position à retro.
Note 3.--Les hommes de l'art.
Docteur Debay, _Hygiène de l'homme et de la femme._
Toutes attitudes favorables à la fécondation sont permises, toutes
celles qui y mettent obstacle doivent être proscrites. Ainsi les
attitudes assises, indolentes, paresseuses éludent souvent le but de la
nature. L'attitude droite est on ne peut plus fatigante, elle expose
l'homme à de graves accidents, par exemple des tremblements convulsifs
et des paralysies dans les jambes dans la seconde jeunesse.
La posture à retro doit être recommandée dans l'état de grossesse ou
d'obésité de la femme et lorsque le membre viril n'a pas la longueur
requise.
Lorsque celui-ci est trop long, il peut blesser le col de l'utérus et
l'homme doit limiter son introduction à l'aide d'un bourrelet.
Aujourd'hui on applique à la racine de la verge, avant l'érection, un
anneau creux en caoutchouc de la longueur nécesaire; il est aussi facile
à mettre qu'à retirer. A son défaut, dit Venête (Cologne 1696), la femme
pourra le remplacer agréablement par sa main.
CHAPITRE III
Attitudes qui ont pour but unique la volupté.
Lorsque l'homme et la femme s'unissent debout, appuyés l'un contre
l'autre ou bien contre un mur ou un pilier, c'est _l'union appuyée._
Quand l'homme, adossé à un mur, soulève et soutient la femme assise
sur ses mains jointes et entre ses bras, tandis que celle-ci, les bras
entrelacés autour de son cou, l'embrasse avec ses cuisses vers le milieu
du corps, et s'imprime à elle-même un mouvement, à l'aide de ses pieds
qui touchent le mur auquel l'homme est appuyé, cela s'appelle la
_connexion par suspension._
(Cette position est figurée dans la collection des fermiers généraux,
reproduction des camées érotiques antiques).
On peut, de même, imiter l'acte du chien, du bouc, du daim, la montée
et la pénétration forcée de l'âne et du chat, le bond du tigre, le
frottement du verrat et la saillie de la jument par l'étalon, en opérant
comme ces différents animaux avec leurs femelles.
L'UNION D'UN HOMME AVEC DEUX FEMMES.
Quand un homme caresse deux femmes dans le même moment, cela s'appelle
l'union double. Elle peut se faire lorsque deux femmes se tiennent
horizontalement sur le bord d'un lit, l'une sur l'autre, face à face,
comme deux amants, et les jambes en dehors du lit; le linga passe
alternativement d'un yoni dans l'autre, par des coups successifs, les
uns à _recto_, les autres à _retro_.
L'union simultanée avec plusieurs femmes s'appelle l'union avec un
troupeau de vaches.
On a de même _l'union dans l'eau; _c'est celle de l'éléphant avec
plusieurs femelles, qui ne se pratique, dit-on, que dans l'eau; _l'union
avec plusieurs chèvres, celle avec plusieurs gazelles, _c'est-à-dire que
l'homme reproduit avec plusieurs femmes les mêmes actes que ces animaux
avec plusieurs femelles.
Dans le Gramaneré, plusieurs hommes jeunes jouissent d'une femme qui
peut être l'épouse de l'un d'eux, l'un après l'autre ou tous en même
temps. La femme est étendue sur l'un d'eux; un autre consomme l'hyménée
de l'yoni et du linga; un troisième se sert de sa bouche, un quatrième
embrasse étroitement le milieu de son corps et ils continuent de cette
manière, en jouissant alternativement des différentes parties de la
femme (App. n° 1).
La même chose peut se faire quand plusieurs hommes sont en compagnie
avec une courtisane, ou quand il n'y a qu'une courtisane pour satisfaire
un grand nombre d'hommes.
L'inverse peut se faire par les femmes du harem royal, quand,
accidentellement, elles peuvent y introduire un homme.
Dans le sud de l'Inde, on pratique aussi l'union basse, c'est-à-dire
l'introduction du linga dans l'anus (App. n° 2).
L'aphorisme suivant forme, en deux vers, la conclusion du sujet:
«L'homme ingénieux multiplie les modes d'union en imitant les
quadrupèdes et les oiseaux; car ces différents modes pratiqués suivant
l'usage de chaque pays et les goûts de chaque personne inspirent aux
femmes l'amour, l'amitié et le respect.»
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1. Martial, livre X.--«Deux galants se rencontrèrent un matin, chez
Phillis, elle les satisfit tous les deux en même temps: l'un la prit par
devant, et l'autre par derrière.»
N° 2. _La Sodomie_.--Dans l'Inde, cette pratique, à cause des souillures
qu'elle est censée entraîner, n'a jamais eu beaucoup de faveur.
Les musulmans l'y ont propagée en l'approuvant.
Il ne paraît être ici question que de l'union basse, entre un homme
et une femme; elle est moins révoltante que la sodomie parfaite,
qualification que les théologiens donnent à l'union avec un mignon.
Le P. Gury, art. 434.--«La sodomie parfaite n'est pas de la même espèce
que la sodomie imparfaite, parce que, dans la première, l'homme est
porté vers le même sexe et contre la nature, dans la seconde il est
porté contre la nature.
«La première a un nom grec: la Philopédie [Grec: Philopaidia], amour des
jeunes garçons.»
On sait combien la Philopédie était en faveur chez les Grecs et les
Romains. Tous les vers d'Anacréon sont consacrés à Batyle. Qui ne
connaît le vers de Virgile:
«Formosum pastor Corydon ardebat Alexim!
N° 3. _Les Latins_.--Parmi les poètes latins qui ont chanté l'amour,
Ovide est le seul qui se taise sur les mignons.
Catulle et Tibulle se montrent attachés à leurs mignons autant qu'à
leurs maîtresses. Catulle, poésie XV. «Je te recommande mes amours,
Aurélius, toi qui es redoutable à tous les adolescents beaux ou laids.
Satisfais ta passion quand et comme il te plaira, dans toutes les
ruelles où tu trouveras un mignon de bonne volonté, je n'en excepte que
le mien seul; mais si la fureur lubrique s'attaque à lui, malheur à
toi! Puisses-tu, les mains liées, publiquement exposé, subir l'affreux
supplice que le raifort et les mulets font souffrir à l'adultère (sans
doute le même qu'en Chine).
Tibulle, dans l'Élégie IV, livre I, donne des leçons aux amants des
jeunes garçons.
«Prête-toi à toutes les fantaisies de l'objet que tu aimes.
«Pour l'accompagner, ne crains ni la fatigue de la route, ni le chaud,
ni le froid, ni les intempéries.
«Veut-il traverser l'onde azurée, prends la rame.
«Veut-il s'exercer à l'escrime, badine d'une main légère, et souvent
laisse ton flanc à découvert, alors tu pourras essayer de lui ravir un
baiser qu'il laissera prendre en résistant.
«Bientôt, il accordera ces baisers à tes prières, et enfin, de lui-même,
il s'enlacera à ton cou.
«Mais hélas, les jeunes garçons ont pris l'habitude d'exiger des
présents. Enfants, aimez les doctes poètes, l'or ne doit pas l'emporter
sur la muse. Que le barbare qui est sourd à leur voix, qui vend son
amour, soit attaché au char de Cybèle, qu'il se mutile honteusement au
son de la flûte phrygienne.
«Vénus elle-même veut qu'on écoute les doux propos; elle s'intéresse aux
plaintes de l'amant qui supplie, à ses larmes touchantes.»
Dans son célèbre chapitre: _Des Amours_, Lucien complète ces leçons par
la description de la séduction finale.
Après avoir vu et contemplé, le désir vient de se rapprocher par
l'attouchement. Il commence par le chatouiller seulement du bout des
doigts en quelque endroit découvert, puis il promène la main sur tout
son corps de la même manière, ce qu'on lui permet sans difficulté.
Ensuite il essaie de prendre un baiser, chaste d'abord, où ses lèvres
sont simplement juxtaposées à celles de son ami et s'en écartent avant
de les avoir touchées complètement, de manière à n'éveiller chez lui
aucun soupçon. A mesure qu'il trouve plus de complaisance, il renouvelle
les baisers et les prolonge comme dans une sorte d'effusion, sans
passion, mais alors, aucune de ses mains ne reste inactive. Ces
embrassements apparents dans les vêtements condensent la volupté et
augmentent progressivement l'excitation; alors par une manoeuvre
lubrique, il glisse la main sous le sein de son ami et presse les
mamelons qui entrent en érection; ensuite il caresse mollement de ses
doigts le ventre arrondi et ferme et descend dans la tendre touffe qui
ombrage la puissance des organes.
«Si enim vel summis tantum digitis attigerit, totum corpus fructus ille
percurrit. Hoc ubi facilè consecutus est, tertio tentat osculum, non
statim luxuriosum illud sed placidè admovens labia labiis quæ prius
etiam quam plane se contigerint desistant, nullo suspicionis relicto
vestigio. Deindè concedenti se quoque accommodans longioribus amplexibus
quasi illiquescit, etiam placidè os diducens nullamque manum otiosam
esse patitur: nam manifesta illa in vestimentis complexionis voluptatem
conglutinant, aut latenter lubrico lapsu dextra sinum subiens, mamillas
premit paulum ultrà naturam tumentes, et duriusculi ventris rotonditatem
digitis molliter percurrit, post hoc etiam primæ laluginis in pube
florem.»
L'amour, trouvant une occasion favorable, s'emporte à une entreprise
plus hardie et frappe enfin le but qu'il a visé.
Dans sa satyre VI contre les femmes, l'austère Juvénal conseille de
prendre un mignon plutôt qu'une épouse.
«Le lit conjugal a été souillé dès l'âge d'argent, et tu te laisses,
Posthume, atteler au joug.
«Manques-tu de moyens pour y échapper? N'y a-t-il plus de cordes? plus
de fenêtres aux derniers étages? N'as-tu pas le pont Emilien près de ta
demeure?
«Et s'il te déplaît de quitter ce monde, pourquoi ne préfères-tu pas
à une fiancée cet adolescent qui dort près de toi? Lui au moins ne
profitera pas, la nuit, de votre intimité, pour te tourmenter, pour te
demander des cadeaux; il n'exige point que tu t'attaches à ses flancs
et que tu te mettes hors d'haleine aussi longtemps qu'il lui plaît.»
On peut voir dans ce conseil une simple boutade poétique; de même il ne
faut voir qu'une ironie dans la conclusion de Lucien sur le même sujet.
N°4.--Dans le chapitre XXXVIII déjà cité, Lucien se met en scène avec un
partisan des femmes et un Philopède, qui l'ont pris pour juge entre eux,
Chariclès, l'avocat de l'amour avec les femmes, parle avec beaucoup de
raison et d'éloquence et termine ainsi:
«On peut, à la rigueur, concevoir jusqu'à un certain point que l'homme
use de la femme comme vous usez d'un mignon, mais jamais et en aucune
façon il ne doit remplir l'office de femme.
«Si le commerce d'un homme avec son semblable est honnête, qu'à l'avenir
les femmes puissent s'aimer et s'unir entre elles! que ceinte de ces
instruments infâmes, inventés par le libertinage, monstrueuse imitation
faite pour la stérilité (peut-être importés à Rome de l'Inde où nous
verrons plus loin qu'ils étaient fort en usage), une femme embrasse une
autre femme comme le ferait un homme, que l'obscénité de nos tribades
triomphe impudemment. Que nos gynécées se remplissent de Philénis qui
se déshonorent par des amours androgynes. Et combien ne vaudrait-il pas
mieux qu'une femme poussât la fureur de sa luxure jusqu'à vouloir faire
l'homme que de voir celui-ci se dégrader au point de jouer le rôle d'une
femme.»
L'avocat de la philopédie, un rhéteur d'Athènes, réplique:
«L'amour avec un mignon est le seul qui puisse allier la volupté à la
vertu, car les femmes sont une chaîne et souvent un tourment qui ne
laisse point l'homme maître de lui-même, tandis qu'un jeune garçon
peut être un ami, un disciple, un compagnon d'exercices de tout genre.
D'ailleurs l'amour masculin a sur l'autre la supériorité du plaisir sur
la fonction, du superflu sur le nécessaire, etc. etc.»
Ce discours ressemble beaucoup à celui de l'avocat dans les _Plaideurs_
de Racine, et Lucien le prête au philopède avec une intention évidente
de ridicule. La cause est entendue, le juge prononce la sentence
suivante, fine ironie contre la philosophie et les philosophes de son
temps:
«Le mariage est infiniment utile aux hommes; il rend heureux quand on
rencontre bien. Mais la philopédie, considérée comme la sanction d'une
amitié pure et chaste (cas de Socrate et d'Alcibiade), n'appartient,
selon moi, qu'à la seule philosophie. Je permets donc à tous hommes de
se marier, mais les philosophes seuls ont le droit d'aimer les jeunes
gens; la vertu des femmes n'est pas pour eux assez parfaite. Ne sois
point fâché, Chariclès, si Corinthe (la ville des courtisanes) le cède à
Athènes (la ville des philosophes et des mignons).»
N° 5.--Martial adresse nombre d'épigrammes aux philopèdes et aux gitons.
IX, 64.--«Tous les gitons t'invitent à souper, Phébus; celui qui vit de
sa mentule n'est pas, je pense, un homme pur.
XI, 22.--Il maudit un pédéraste masturbant.
XI, 26.--Au jeune Théophorus. «Donne-moi, enfant, des baisers parfumés
de Falerne et passe-moi la coupe après y avoir trempé les lèvres. Si tu
m'accordes en outre les vraies jouissances de l'amour, moins heureux
sera Jupiter avec son Ganymède.»
XII, 64.--Sur Cinna. D'un esclave plus blond, plus frais que le fût
jamais esclave, Cinna fait son cuisinier, Cinna est un fin gourmet.»
XII, 69.--A Paullus. «Comme pour tes coupes et tes tableaux, Paullus, tu
n'as, en fait d'amis, que des modèles.»
XII, 75.--Sur les mignons. «Politimus n'est bien qu'avec les jeunes
filles; Atticus regrette ingénument d'être garçon; Secundus a les fesses
nourries de glands; Diodymus est lascif et fait la coquette; Amphion
pouvait naître fille. Je préfère, ami, les douces faveurs de ces
mignons, leurs dédains superbes et leurs caprices à une dot d'un million
de sesterces.»
XI, 43.--Contre Sabellus.
«Tu m'as lu, Sabellus, sur des scènes de débauche, des vers par
trop excessifs et tels que n'en contiennent pas les livres obscènes
d'Elephanta. Il s'agit de nouvelles postures érotiques, de
l'accouplement par cinq formant une chaîne, enfin de tout ce qu'il est
possible de faire quand les lumières sont éteintes; ce n'était pas la
peine d'être si éloquent.»
«N° 6. La sodomie dans les armées et chez les femmes.
D'après Catulle, la philopédie était de son temps tout à fait générale
à Rome, dont la plupart des citoyens étaient encore à cette époque des
soldats. C'est dans les camps, sans doute, qu'ils avaient contracté ces
habitudes qu'on trouve déjà chez les Grecs dans les armées.
Ainsi on lit dans la _Retraite des Dix mille_ (Xénophon) que, pour
alléger la marche, on ne permit aux mercenaires d'emmener avec eux aucun
impedimentum, butin ou esclave, excepté un jeune garçon pour chaque
soldat.
Les _Mille et une Nuits_ sont un recueil de Sodomies que la traduction
de Galand a transformées en galanteries décentes.
Cette débauche existe dans nos corps indigènes d'Afrique et, pour ce
motif, on ne devrait point y admettre de Français, même comme engagés
volontaires.
Malheureusement on la trouve aussi dans les compagnies de discipline.
On voit à quelle démoralisation sont exposés les enfants de famille
honnêtes condamnés par les conseils de guerre.
Il fut un temps où quelques officiers d'Afrique avaient pris goût à la
sodomie imparfaite.
Les patronnes de quelques maisons de tolérance de France se plaignaient
des offenses faites par eux à la dignité de leurs nymphes.
Cependant quelques femmes provoquent à cette débauche et y prennent un
certain plaisir (la proximité du rectum et du canal vaginal établit une
sympathie du premier avec le vagin et l'utérus) et elles l'accompagnent
ou la font accompagner d'une autre, le clytorisme. On a remarqué dans
les hôpitaux que, chez toutes les femmes traitées pour ulcérations
anales, on trouve en même temps des déformations vulvaires provenant de
la manualisation et du saphisme. La crainte de la conception est sans
doute le motif déterminant de cette double débauche. Cependant on a
vu des femmes qui avaient remplacé le vagin absent par l'urètre et le
rectum, être ainsi fécondées.
A la clinique gynécologique et siphyligraphique de l'hôpital de
Lourcine, le docteur Martineau s'exprimait ainsi:
«Ceux d'entre vous qui assistent à mes visites ont pu s'assurer de la
fréquence de la sodomie chez les femmes qui fréquentent l'hôpital de
Lourcine. Si je la vois coïncider chez les filles publiques avec la
prostitution ordinaire, je la constate le plus souvent chez les femmes
qui ignorent l'abjection d'un acte qui leur est imposé par leur mari.
«A l'hôpital de Lourcine je dois même dire que c'est le cas le plus
ordinaire; je l'observe bien plus fréquemment chez les femmes mariées,
chez les jeunes femmes, chez les filles débauchées, il est vrai, mais
non prostituées. En consultant mes observations, je trouve surtout des
domestiques, des couturières, des modistes, des demoiselles de café,
etc, etc., et très rarement des prostituées. La sodomie donc, pas plus
que les déformations vulvaires provenant de la manualisation et
du saphisme, n'appartient pas à la prostitution. On la rencontre
indifféremment chez la femme mariée et chez celle qui vit dans le
concubinage; chez toutes on trouve, en même temps que les traces de
sodomie, des déformations vulvaires provenant de la manualisation et du
saphisme.
La sodomie s'observe à tous les âges de la femme, depuis huit ans
jusqu'à cinquante et même plus; elle est surtout fréquente entre seize
et vingt-cinq ans parmi les observations recueillies à l'hôpital de
Lourcine. Les femmes qui viennent là ne présentent pas des habitudes
invétérées de sodomie comme les prostituées.»
A. Tardieu avait fait les mêmes remarques, et il nous dit:
«Chose singulière, c'est principalement dans les rapports conjugaux que
se sont produits les faits de cette nature. C'est, en général, très peu
de temps après le mariage que les hommes commencent à imposer à leurs
femmes leurs goûts dépravés. Celles-ci, dans leur innocence, s'y
soumettent d'abord; mais plus tard, averties par la douleur ou
renseignées par une amie, par leur mère, elles se refusent plus ou moins
opiniâtrement à des actes qui ne sont plus dès lors tentés ou accomplis
que par la violence. C'est dans ces derniers cas seulement que le
médecin intervient, consulté par la justice. La cour suprême a rendu
plusieurs arrêts consacrant le principe que le crime d'attentat à la
pudeur peut exister de la part du mari se livrant sur sa femme à des
actes contraires à la fin légitime du mariage, s'ils ont été accomplis
avec violence physique.»
Les révélations des hommes de l'art expliquent comment des théologiens
ont pu, sans être des érotomanes ou des exploiteurs de consciences,
tracer aux confesseurs la règle suivante:
«Immédiatement avant le mariage, avertir la fiancée qu'elle devra se
refuser à tout ce qui est contraire à la procréation, et en cas de doute
sur l'application de cette prescription dans le mariage, consulter au
besoin son confesseur.»
Il peut arriver, surtout dans le bas peuple, qu'une femme ne trouve pas
chez une autre de son intimité, pas même chez sa mère, les lumières ou
la moralité nécessaires pour être bien et suffisamment renseignée.
CHAPITRE IV
Le rôle de l'homme dans l'union.
L'homme doit faire tout ce qu'il peut pour procurer le plaisir à la
femme.
Lorsque la femme est sur son lit et comme absorbée par sa conversation,
l'homme défait le noeud de son vêtement inférieur; et, si elle le
querelle, il lui ferme la bouche par des baisers.
Beaucoup d'auteurs sont d'avis qu'il doit commencer par lui sucer le
mamelon des seins.
Lorsque son linga est en érection, il la touche avec les mains en
différents endroits et caresse agréablement les diverses parties de son
corps.
Si la femme est timide et se rencontre avec lui pour la première fois,
il placera sa main entre ses cuisses qu'elle serrera instinctivement.
Si c'est une très jeune fille, il mettra les mains sur ses seins qu'elle
couvrira sans doute avec les siennes, sous les aisselles et sur le cou.
Si c'est une femme mûre, il fera tout ce qui pourra plaire à tous deux
et ce qui conviendra pour l'occasion.
Puis il lui prendra la chevelure et le menton entre ses doigts pour les
baiser.
Si c'est une jeune fille, elle rougira et fermera les yeux.
Par la manière dont elle recevra ses caresses, il devinera ce qui lui
plaît le plus dans l'union.
A ce sujet, Souvarnanabha dit: Quelque chose que l'homme fasse dans
l'union pour son plaisir, il doit toujours presser la partie du corps de
la femme vers laquelle elle tourne les yeux.
Voici quels sont les signes de la jouissance et de la satisfaction chez
la femme.
Son corps se détend, ses yeux se ferment, elle perd toute timidité,
fait effort pour que les deux organes soient unis aussi étroitement que
possible.
Quand, au contraire, elle n'éprouve point de jouissance, elle frappe
sur le lit avec les mains, ne laisse point l'homme avancer, elle est
maussade, mord l'homme, lui donne des coups de pied et continue son
mouvement quand l'homme a fini.
Dans ce cas, l'homme doit frotter, en l'ébranlant, le yoni de la femme
avec sa main et ses doigts (comme l'éléphant frotte avec sa trompe)
avant de commencer l'union, jusqu'à ce qu'il soit humide, et, ensuite, y
introduire son linga.
Il reprend le même mouvement avec sa main après son spasme, si celui de
la femme ne s'est pas encore produit (voir à ce sujet l'appendice).
Il y a neuf actes que l'homme doit accomplir.
1° LA PÉNÉTRATION OU MOUVEMENT EN AVANT.--Les deux organes se portent
tout droit l'un vers l'autre, exactement en face;
2° LA FRICTION ou BARATEMENT.--Le linga tenu dans la main est tourné
en rond dans le yoni, autour des bords (comme dans le baratement du
beurre);
3° LE PERCEMENT.--Le yoni est abaissé et le linga frappe sa partie
supérieure;
4° LE FROTTEMENT.--Dans la même situation, le linga frappe contre la
partie inférieure du yoni;
5° LA PRESSION.--Le linga presse le yoni pendant un temps long;
6° LE COUP.--Le linga, tiré hors du yoni, y revient ensuite et le frappe
fort et à fond; la sortie rend de la vigueur au linga, retarde le spasme
de l'homme; le retour tend à accélérer celui de la femme;
7° LE COUP DU VERRAT.--Le linga revient frapper seulement une partie du
yoni;
8° LE COUP DU TAUREAU.--Le linga dans sa rentrée frappe à la fois les
deux côtés du yoni;
9° LE SPORT DU MOINEAU.--Le linga a un mouvement très rapide de va et
vient dans le yoni sans en sortir.
Cela se fait généralement vers la fin de l'union, lorsque l'homme sent
qu'il ne peut plus retarder son spasme.
APPENDICE AU CHAPITRE IV
PLAISIR DE LA FEMME DANS L'UNION
Vatsyayana discute longuement les opinions des anciens sages sur la
semence de la femme; nous préférons donner les résultats de la science
moderne sur ces questions si vieilles.
Dans l'union, le clitoris grossit et se dresse; les grandes et les
petites lèvres se gonflent; le tissu érectile du vagin entre en
action, excité par le frottement; la muqueuse vulvo-utérine sécrète,
conjointement avec les glandes, une humeur visqueuse qui rend le canal
plus glissant.
Cette sécrétion, bien qu'elle apparaisse quelquefois sous la forme
d'un fluide laiteux, n'est point une éjaculation, car la femme n'a pas
d'appareil éjaculateur.
Le plaisir, chez la femme, est dû, pour la plus grande partie, aux
chatouillements exercés sur le clitoris, et, pour le reste, aux
frottements produits sur les parois du vagin et les petites lèvres,
pendant l'action.
Si le spasme voluptueux a moins de violence chez la femme, il est par
contre plus prolongé que chez l'homme.
Les femmes nerveuses ou à imagination ardente éprouvent un plaisir très
vif au moindre chatouillement des parties. Tout contact par l'homme les
impressionne.
Les femmes lymphatiques, grasses, n'arrivent au spasme vénérien qu'après
de longues caresses et excitations des organes.
Le Docteur Jules Guyot, _bréviaire de l'amour Expérimental, _s'exprime
ainsi sur le sujet, dans sa 3e méditation.
«Tant que le spasme n'est pas déterminé dans les deux parties, la
fonction n'est pas accomplie; l'homme n'a pas émis le fluide vivant,
la femme n'a pas projeté de ses limbes, dans l'utérus, des ovules avec
toute l'énergie nécessaire.»
Une cause déterminante du spasme réside dans les mamelles et surtout
dans les titillations et la succion des mamelons.
Beaucoup de jeunes filles croient permis et permettent à leurs amies et
quelquefois à leurs amis la titillation et la succion de leurs seins;
leur pudeur ne s'en effarouche point comme de l'attouchement des parties
secrètes. C'est ce que le docteur Gauthier appelle l'onanipumammaire,
très commun dans les pensionnats.
L'impression ressentie détermine constamment l'érection du clitoris;
et la friction de ce dernier organe, simultanée à la succion ou à la
friction des mamelons, amène nécessairement le spasme génésique.
Rarement, le baiser avec les lèvres et dans la bouche peut produire un
pareil résultat.
Dans l'état de besoin et de désir, les lèvres vaginales de la femme sont
fermes et vibrantes, les seins sont gonflés et les mamelons en érection.
Si la femme ne présente pas ces signes, l'homme doit les déterminer
par ses caresses, et ne doit accomplir la connexion que lorsqu'il est
parvenu à produire le désir chez la femme.
Dans ce cas, il commence par toucher délicatement le clitoris.
Le clitoris est placé en haut et en avant de la vulve, sous deux
petites lèvres, tout près et au-dessous du pubis ou mont de Vénus, à
la commissure supérieure des grandes lèvres, comme serait un bouton de
violette caché sous les feuilles supérieures; il est court, et le plus
souvent a 2 ou 3 centimètres de long; il est de quelques centimètres
au-dessus du vagin, canal de 4 à 10 centimètres de diamètre qui monte de
la vulve à la matrice ou utérus.
La vulve ou vestibule des organes génitaux de la femme s'ouvre de haut
en bas par deux replis membraneux placés de chaque côté; ce sont les
grandes et les petites lèvres, celles-ci au-dessous de celles-là, qui,
par leur accolement naturel, forment le vestibule.
Par suite de cette disposition, le pénis, en s'introduisant dans le
vagin, ne touche que rarement le clitoris; mais il le touche dans la
connexion complète, par le contact et le frottement extérieur des
surfaces supérieures du pénis et des parties subspubiennes de la femme;
en d'autres termes, le pénis qui se meut de bas en haut vient choquer ou
presser la tête du clitoris qui lui se dirige toujours de haut en bas.
Dans ce cas, l'excitation du clitoris se communique nécessairement à
tout le reste de l'appareil génital de la femme.
Lorsque le vagin entre en érection, soit spontanément, soit par
l'excitation des autres organes, il se porte en avant, s'entr'ouvre et
favorise ainsi l'introduction du pénis qui, si cette introduction était
intempestive ou violente, pourrait déchirer les parois du vagin et
blesser la femme au col de l'utérus.
«La matrice,» dit Platon, «est un animal qui se meut extraordinairement
quand elle hait ou aime passionnément quelque chose. Son instinct est
surprenant lorsque par son mouvement précipité elle s'approche du
membre de l'homme pour en tirer de quoi s'humecter et se procurer du
plaisir[28].
[Note 28: Cuveillier.--La matrice (mater) ou utérus (utriculus, outre)
est l'organe de la gestation, le vase où se produit la fécondation par
la semence virile des oeufs détachés de l'ovaire.]
Si les parties de la femme n'entrent point en érection, le pénis se meut
dans le vagin qui reste insensible; dans ce cas l'homme seul éprouve un
plaisir et le spasme, par l'effet de la friction exercée sur les parois
internes du vagin par le pénis.
L'homme peut ainsi s'épuiser sans que la femme éprouve aucun plaisir,
parce que, soit par ignorance de la nature de la femme, soit par
impétuosité passionnelle, il n'agit que sur les muqueuses vaginales.
Dans ces conditions, la femme reste froide, insensible, souvent même
elle souffre; l'homme s'offense de son inertie, de sa stérilité, car
elle ne peut concevoir en cet état.
De là naissent la désaffection et l'infidélité souvent réciproques qui
seraient évitées sûrement par des rapports mieux compris entre époux.
C'est sans doute pour éviter ces fâcheux effets que des théologiens
permettent et même conseillent à la femme des attouchements sur
elle-même qui suppléent à l'insuffisance du mari pour déterminer son
spasme et pour, autant que possible, le faire coïncider avec celui de
l'homme.
La matrice est située dans l'excavation du bassin; son axe, dirigé
obliquement de haut en bas et d'avant en arrière, occupe la ligne
médiane entre la vessie et le rectum. Il est maintenu dans sa position
par les ligaments ronds et les ligaments larges qui, lâches et
flexibles, lui permettent de flotter, pour ainsi dire, dans l'excavation
du bassin et d'y exécuter des mouvements plus ou moins étendus. C'est
pour quoi on l'attire facilement vers la vulve dans certaines opérations
chirurgicales et, lors de la grossesse, elle se déplace et s'élève dans
l'abdomen.
CHAPITRE V
Ce qui se passe quand la femme prend le rôle actif.
Certaines conditions physiques dans lesquelles se trouve l'un des
amants, notamment la fatigue de l'homme à la suite d'efforts prolongés
sans crise finale (il est des hommes qui restent ainsi indéfiniment en
érection), peuvent déterminer la femme à prendre alors le rôle actif.
Souvent l'amour du changement et la curiosité suffisent pour l'y
décider.
Il y a deux cas: celui ou la femme, durant la connexion, pivote sur
l'homme de manière à continuer l'union sans interrompre le plaisir; et
celui où elle prend la position de l'homme dès le début de l'action.
Dans ce dernier cas, avec des fleurs dans ses cheveux flottants, et des
sourires mêlés de gros soupirs, elle presse le sein de son amant avec
ses seins, et, baissant la tête un grand nombre de fois, elle le caresse
de toutes les manières dont il avait l'habitude de la caresser et de
l'exciter, en lui disant: «Vous avez été mon vainqueur, je veux, à mon
tour, vous faire demander grâce.»
Par intervalles, elle jouera la honte, la fatigue et le désir de
terminer la connexion.
Cependant, outre les neuf actes propres à l'homme elle fera encore les
trois suivants.
Les PINCES.--Elle tient le linga dans l'yoni, le fait pénétrer par une
sorte d'aspiration répétée, le serre et le garde ainsi longtemps..
Le PIVOT.--Pendant la connexion, la femme tourne autour de l'homme comme
une roue horizontale autour d'un axe vertical.
Le BALANCEMENT.--C'est l'inverse du baratement; l'homme soulève le
milieu de son corps et la femme imprime au milieu du sien et aux organes
engagés ensemble un mouvement oscillatoire et tournant (App. n° 1).
Quand la femme est fatiguée, elle pose sa tête sur celle de son amant et
reste ainsi, les organes continuant à être unis; quand elle est reposée,
l'homme tourne autour d'elle et recommence l'action (App. _n°2).
APPENDICE AU CHAPITRE V
N° 1.--Dans Pétrone, _Satyricon_, CXI.
«Une mère amène sa fille à Eumolpe. Le vieillard se couche sur le dos
dans son lit, fait étendre la jeune fille sur son corps, membres contre
membres; puis il enjoint à son valet Coréas de se glisser sous le lit
et s'appuyer sur le parquet pour soulever son maître avec ses reins.
L'ordre est d'aller doucement. Il obéit et répond par des mouvements
égaux à ceux de l'habile écolière.
«Cependant l'exercice touche à sa fin, Eumolpe crie à l'esclave de
presser la mesure, et ainsi balancé entre la nymphe et Coréas, il semble
jouer à l'escarpolette.
N° 2.--Ovide, _Art d'aimer, _livre III.
«Femmes, laissez-vous aller à la volupté; qu'elle remue jusqu'à la
moelle de vos os et que le plaisir soit égal et pour vous et pour votre
amant; qu'il s'exhale en petits cris de joie, en tendres paroles, en
doux murmures, que les propos licencieux redoublent votre ardeur.
«Que je plains la femme qui ne ressent point le plaisir, qu'elle feigne
au moins d'en éprouver et qu'elle ne se trahisse point dans cette
feinte!
«Que ses cris, ses yeux tournés, ses torsions concourent à nous tromper
et que sa voix mourante, sa respiration oppressée achèvent l'illusion.
«O honte! la volupté a ses tricheries et ses mystères!
«Aussi n'ayez point dans votre chambre à coucher une lumière trop vive;
beaucoup de choses, chez une belle, ont besoin du demi-jour.»
CHAPITRE VI
De l'Auparishtaka ou hyménée avec la bouche.
DES EUNUQUES ET AUTRES PERSONNES QUI SONT LES INSTRUMENTS DE CETTE UNION
(App. n° 1).
Il y a deux sortes d'eunuques: ceux qui s'habillent en hommes et ceux
qui se font passer pour des femmes.
Ce que l'on fait aux femmes sur le Jadgana, se fait dans la bouche de
ces eunuques; cela s'appelle l'auparishtaka (App. n° 2). C'est le moyen
d'existence de ces eunuques qui vivent comme des courtisanes (App. n°3).
Les eunuques qui s'habillent en hommes cachent leurs désirs. Quand ils
veulent y donner cours, ils font le métier de masseurs.
Un eunuque de cette sorte tire à lui les cuisses de l'homme qu'il masse
et lui touche les joints des cuisses et le jadgana.
S'il trouve le linga en érection, il l'excite par le jeu de la main.
Si l'homme, qui connaît par là son intention, ne lui-dit pas de procéder
à l'auparishtaka, il commence de lui-même à besogner.
Si, au contraire, l'homme lui en fait la demande, l'eunuque paraît
s'offenser d'une telle proposition, n'y consent et ne s'y prête qu'avec
difficulté.
Il se livre alors à huit exercices gradués, mais ne passe de l'un à
l'autre que sur la demande de l'homme.
1° L'UNION NOMINALE.--L'eunuque, tenant le linga dans la main et le
pressant entre ses lèvres, imprime un mouvement à sa bouche.
2° La MORSURE SUR LES CÔTÉS.--L'eunuque saisit avec ses doigts ramassés
comme le bouton d'une plante ou d'une fleur le bout du linga et il en
serre les côtés avec ses lèvres et même avec les dents.
3° La SUCCION EXTÉRIEURE.--L'eunuque presse le bout du linga avec ses
lèvres fortement serrées elle pousse dehors par cette pression, et puis
le reprend avec ses lèvres et répète le même jeu.
4° La SUCCION INTÉRIEURE.--L'eunuque introduit le linga Dans sa bouche,
le presse avec ses lèvres et le tire en dehors; puis il le reprend dans
sa bouche et continue ainsi.
5° Le BAISER.--L'eunuque, tenant le linga dans sa main, le baise à la
manière décrite pour le baiser de la lèvre inférieure.
6° Le LÈCHEMENT.--Après le baiser, l'eunuque touche le linga de tous les
côtés avec la langue et en lèche le bout.
7° La SUCCION DE LA MANGUE.--L'eunuque met la moitié du linga dans sa
bouche et le suce avec force.
8° L'AVALEMENT.--L'eunuque introduit le linga tout entier dans sa bouche
et en presse le bout au fond de sa gorge, comme s'il voulait l'avaler.
Les domestiques mâles font quelquefois l'auparishtaka à leur maître. Il
se pratique aussi entre intimes.
Quelques femmes du harem, très ardentes, se le font aussi entre elles,
en unissant la bouche à l'yoni (c'est un mode des amours lesbiennes ou
saphiques, la titillation du clitoris par la langue).
Quelques hommes caressent ainsi le yoni des femmes et y font les mêmes
actes et mignardises que dans le baiser de la bouche (App. 4 et 5). Dans
ce cas, quand la femme est renversée, la tête en bas, vers les pieds de
l'homme, celui-ci caresse le yoni avec sa bouche et sa langue. C'est
_l'union de la corneille _(figurée au temple souterrain d'Éléphanta).
Par passion pour cette sorte de plaisirs, des courtisanes quittent des
amants généreux et possédant de bonnes qualités pour s'attacher à des
esclaves et à des cornacs (App. 6).
Contrairement à l'opinion des anciens casuistes qui sont plus sévères,
Vatsyayana est d'avis que l'Auparishtaka n'est défendu qu'aux maris avec
leurs femmes. Il ajoute que, pour les pratiques de l'amour, on ne doit
obéir qu'à l'usage du pays et à son propre goût.
On retrouve cette maxime chez les philosophes grecs et chez ceux du
XVIIIe siècle.
«L'amour, dit Zenon, est un dieu libre, n'ayant d'autre fonction à
remplir que l'union et la concorde.»
«Tout est femme dans ce qu'on aime, dit Lamettrie, l'amour ne connaît
d'autres bornes que celles du plaisir.»
Ce principe a été appliqué sans réserve, aussi bien dans le siècle du
grand Frédéric que dans celui de Périclès. Frédéric lui-même passait
pour sodomiste; Catherine de Russie se livrait à toutes les dépravations
et avait constamment deux amants bien choisis. Que n'a-t-on pas dit du
Régent et de ses filles!
APPENDICE AU CHAPITRE VI
N° 1.--Usage actuel de l'Auparishtaka.
L'auparishtaka, aujourd'hui relégué dans les mauvais lieux et dans les
ménages onanistes (Gauthier, _Onanisme buccal_), parait avoir été très
commun anciennement dans l'Inde.
On en trouve dans les gravures du chevalier Richard Payne, intitulé le
_Culte de Priape_, une représentation empruntée au temple souterrain
d'Éléphanta, et où l'homme agit sur la femme qui a la tête en bas.
Les différentes sortes d'auparishtaka se voient aussi dans les
sculptures des temples de Civa, à Bhuvaneshwara, près de Cuttak, dans
l'Orissa, qui remontent jusqu'au VIIIe siècle.
L'auparishtaka ne paraît pas habituel maintenant dans l'Hindoustan.
Il y a, en Algérie, des Arabes qui provoquent les hommes à cette
débauche; pour quelques-uns, c'est un moyen de chantage ou de vol.
Dans les maisons de tolérance de Paris, celles mêmes qui sont tenues sur
un grand pied, les femmes se prêtent à cette pratique et y provoquent
même.
Beaucoup de célibataires d'un âge mûr qui fréquentent ces maisons
préfèrent cette pratique à la connexion, non par libertinage, mais parce
qu'elle satisfait, sans danger pour leur santé, ce qui n'est chez eux
qu'un simple besoin d'hygiène analogue au bain.
N° 2.--Emploi ancien des eunuques.
L'emploi des eunuques est fort ancien en Orient, puisque Putiphar était
eunuque.
(Comme Puliphar avait une fille, il faut admettre, ou que la mère de
cette fille avait rencontré mieux que Joseph, ou que Puliphar n'était
eunuque qu'en apparence et par hermaphrodisme).
A Rome, beaucoup de maris en avaient un pour garder leur femme.
Ovide, livre II, _Les Amours_, adresse à Bagoas l'Élégie deuxième pour
qu'il ne soit pas un gardien trop sévère:
«O toi, Bagoas, qui n'es ni homme ni femme, gardien de ma maîtresse,
laisse-lui prendre à la dérobée un peu de liberté, et tout ce que tu
lui en accorderas, elle te le rendra. Consens à être de complicité avec
elle. Un complice discret gouverne la maison, il ne sent plus le fouet.
Pour cacher au mari la vérité, on le berce de chimères, et maîtres
autant l'un que l'autre, le complice et le mari approuveront ce
qu'approuvé la femme.
«Une femme caressante obtient de son époux tout ce qu'elle désire.
«Toutefois, que de temps en temps elle te querelle; qu'elle feigne de
verser des larmes et te traite de bourreau.
«Tu lui reprocheras alors des fantes dentelle se justifiera aisément;
elle deviendra par là irréprochable aux yeux de son mari. Ces
complaisances te seront bien payées, et tu y gagneras bientôt ta propre
liberté.»
N° 3.--Autre emploi des eunuques.
Aujourd'hui les eunuques servent de plastron pour la sodomie aux
musulmans de l'Inde; ils ne se déguisent plus en femmes, attendu que
ceux-ci préfèrent les jeunes garçons, à tel point que les Bayadères
qui vont chanter et danser chez les princes musulmans s'habillent
quelquefois en hommes, pour répondre à leur goût (voir les _Chants des
Bayadères_).
Dans tout l'Orient, les masseurs des bains, qui sont des adolescents,
s'offrent d'eux-mêmes comme plastrons.
Le nombre des eunuques alla toujours en augmentant à Rome, malgré un
édit de Domitien qui interdit la castration, et que Martial a loué dans
son Épigramme 3 du livre, VI:
«On se faisait un jeu de violer les droits sacrés du mariage, un jeu de
mutiler des hommes innocents. Vous défendez cette infamie, César! et
vous rendez service aux générations futures. Personne, sous votre règne,
ne sera eunuque ni adultère. Avant vous, cependant, ô moeurs! l'eunuque
lui-même était un adultère.»
Déjà considérable sous les empereurs grecs, le nombre des eunuques le
devint bien plus encore sous les successeurs de Mahomet.
On alla jusqu'à faire des eunuques femelles. On fendait le ventre aux
jeunes filles pour extirper les ovaires et on coupait le clitoris
jusqu'à sa racine, ensuite on fermait la vulve en rétrécissant les
grandes lèvres par des points de suture. On obtenait des êtres sans sexe
et sans désirs dont on était plus sûr que des eunuques, mâles encore
capables de désirs ou bien dont, à défaut même des sens, le coeur
pouvait être captivé.
N° 4.--Obscénités sur les chars sacrés de l'Inde.
Cette caresse est la principale de celles figurées sur le char sacré
de Mazulipatam par un groupe de six personnes: un homme besognant cinq
femmes avec sa langue, ses pieds et ses mains. Rien de plus dégoûtant
que cette peinture de grandeur plus que naturelle, dont les enfants des
deux sexes se montrent tous les détails constamment exposés à tous les
yeux.
Très souvent la masturbation, comme manifestation d'amour, est figurée
sur les chars sacrés Sur celui de Chandernagor une gopi s'y livre en
regardant Krishna. Les cariatydes d'un char récemment fait à Pondichéry
sont des singes se masturbant.
N° 5.--Épigrammes de Martial.
L'Auparishtaka était fort pratiqué à Rome du temps de Domitien, ainsi
que le montrent les épigrammes suivants de Martial:
L. II, 49. «Je ne veux pas épouser Thalisma, c'est une libertine... mais
elle se donne à de jeunes garçons... Je l'épouse.»
L. JI, 50. Contre Lesbie: «Tu suces et tu bois de l'eau, Lesbie; c'est
très bien, tu laves l'endroit qui en a besoin.»
L. II, 73. «Lyris suce, même quand elle n'est pas ivre.»
L. 111, 75. Contre Luperculus. «Depuis longtemps, Luperculus, ta mentule
a perdu toute vigueur et les aphrodysiaques n'ont pu lui rendre sa
vertu. Maintenant tu commences à corrompre à force d'argent des bouches
pures, et tu ne réussis pas mieux. Il t'en a bien coûté pour rester
impuissant!
L. III, 88. Contre deux frères impudiques. «Ils sont frères jumeaux,
mais lèchent chacun un sexe différent; dites s'ils sont plus
ressemblants que différents!»
L. III, 96. «Tu lèches ma maîtresse et tu ne lui fais rien autre
chose; puis tu babilles comme si tu étais besogneur. Si je t'y prends,
Gargitius, je te ferai taire (en te coupant la langue).»
Dans l'épigramme 43 du livre IV, Martial reproche à Coracinus d'être
cunnilingue.
L. IV, 50. «Pourquoi, Thaïs, me répéter que je suis trop vieux? on n'est
jamais trop vieux pour lécher.»
L. XI, 25. «Cette libertine éhontée, cette connaissance intime de tant
de fillettes, la mentule de Lunius, ne peut plus se dresser; gare à
sa langue !» Dans l'épigramme 46 du livre XI, Martial conseille
l'Auparishtaka à un vieillard.
L. XI, 47. «Pourquoi Blattara fuit-il tout commerce avec les femmes?
Pourquoi joue-t-il de la langue?--Pour ne pas besogner (impuissant).»
L. XI, 61. Sur Mantius. «Mantius ne peut plus raidir sa langue
libertine, car pendant qu'il la plongeait dans une vulve gonflée de
luxure, et qu'il y demeurait attaché, entendant dans l'intérieur les
vagissements de l'enfant, une maladie honteuse a paralysé cette langue
avide; aujourd'hui il n'est plus possible à Mantius d'être pur ni
impur.»
L. XII, 86. Contre Fabullus. «Les philopèdes, dis-tu, puent de la
bouche; dis-moi, ô Fabulus, que sentent les cunnilingues?»
On a peine à croire à un tel dévergondage; cependant, comme Martial
adresse plusieurs de ses épigrammes aux hommes qui vivent de leur
impudicité, on peut admettre tout comme possible. Le docteur Garnier
cite une classe de faits de ce genre et les explique naturellement ainsi
que la sodomie, en faisant remarquer que souvent l'anus est un foyer
érogène.
N° 6.--Talents intimes.
On voit, non-seulement dans l'Inde, mais en tout pays, des hommes
distingués enchaînés par des femmes sans jeunesse, esprit ni beauté,
mais possédant quelques talents intimes comme ceux qui ont fait la
fortune de la du Barry.
Diderot donne, dans les _Bijoux indiscrets, _sous le titre: le _Bijou
voyageur, _les récits d'une femme laide et sotte qui a gagné une
grande fortune par une complaisance cosmopolite. Ceux qui concernent
l'Allemagne, l'Italie, et l'Espagne, et qui sont écrits respectivement
en latin, en italien et en espagnol, sont curieux; ils nous mettent au
courant des vices dominant dans ces pays au XVIIIe siècle. A Vienne,
ce sont les raffinements indiens, les mignardises et l'hyménée par la
bouche, les seins, etc. En Italie, ce sont les amours florentins (in vas
non naturale); en Espagne, des tours de force de prouesses amoureuses,
des nuits de plaisir sans trêve ni merci. Pourquoi le _Bijou
voyageur _ne se sert-il du français que pour lier et commenter ses
_indiscrétions_ polyglottes? Diderot fait lui-même la réponse:
«Le lecteur français veut être respecté.»
N° 7.--Docteur GARNIER, Onanisme buccal.
L'onanisme en général et souvent l'onanisme buccal est aujourd'hui
fréquent. Il est la règle dans les unions libres, sans être une
exception dans les autres. L'influence directe d'organes étrangers,
actifs, conscients, pour ainsi dire, comme les lèvres, la bouche et
surtout la langue, a pour effet une impression beaucoup plus vive et
profonde que les rapports naturels.
L'odeur spéciale qui se dégage des organes secrets de la femme est, pour
certains vert-galants, comme Henri IV, le souverain excitant de l'amour.
Elle les surexcite au point qu'ils fouillent avec la bouche et le nez
les parties sexuelles et en aspirent les liquides. De là leur nom de
renifleurs.
Excitées directement par la succion, l'aspiration et le lèchement de
tous leurs organes, les femmes, parvenues au paroxysme, lancent dans la
bouche de l'homme, par leur conduit afférent, le mucus glaireux sécrété
par les glandes vulvo-vaginales. Le plaisir que cette éjaculation
procure aux femmes passionnées leur fait rechercher cette débauche.
Les femmes galantes la considèrent comme la plus grande preuve d'amour
qu'elles puissent, recevoir de leurs sigisbés et comme le moyen le plus
sur de les fixer (des femmes dites honnêtes et du monde ont ce goût).
Pour ne pas avoir à rougir d'un office vil non partagé, c'est
ordinairement par réciprocité alternative, et souvent simultanée, que
des amants libres ou des époux se livrent ensemble à ces écarts. Opposés
l'un à l'autre de la tête aux pieds, ils agissent ensemble, chacun de
leur côté, avec une telle passion qu'ils en deviennent inconscients
[29]. Ce vice a quelquefois pour conséquence, chez la femme, l'hystérie,
chez l'homme, la paralysie plus ou moins complète des membres et du
cerveau.
[Note 29: Cette pratique devenue fréquente est appelée par les libertins
FAIRE 69.]
La succion du clitoris et le lèchement de la vulve avec la langue
constitue le saphisme. Le saphisme féminin est préféré par les femmes
lubriques à tous les autres moyens de plaisir. Le saphisme détermine un
état particulier du clitoris très caractéristique.
L'auparishtaka ou onanisme buccal entre hommes paraît s'être répandu
dans ces derniers temps. Quelques libertins choisissent criminellement
pour cet office de jeunes enfants dans la bouche desquels le pénis se
meut comme dans le vagin.
TITRE V
COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL,
ON VIENT EN AIDE A LA NATURE
CHAPITRE I
Des attouchements.
Lorsqu'un homme ne peut satisfaire une femme Hastini (type éléphant) il
est obligé de recourir à des moyens propres à l'exciter. Il commence par
lui frotter le yoni avec les doigts ou la main et n'entre en connexion
avec elle que lorsqu'elle éprouve déjà du plaisir.
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Opinion des Théologiens.
Ici, comme dans tout le corps du Soutra, le but poursuivi est la
satisfaction de la femme, indépendamment même de la génération ou du
dessein d'augmenter l'amour réciproque. Ainsi que nous l'avons fait
remarquer dans une note précédente, ces deux dernières fins peuvent,
aux yeux des théologiens que nous avons cités, légitimer l'attouchement
recommandé par l'auteur indien. Cela résulte, d'ailleurs, implicitement,
dans le cas de mariage, du premier alinéa de l'art. 920 de la théologie
morale du P. Gury.
920.--Il n'y a pas de péché grave, ni même léger, suivant l'opinion plus
commune et plus probable, de la part d'une épouse qui s'excite par des
attouchements à répandre sa semence aussitôt après l'acte dans lequel le
mari seul l'a répandue:
1° Parce que cette semence est destinée à accomplir l'acte conjugal,
pour que les époux ne soient promptement qu'une seule chair, et, de même
que l'époux peut se préparer à l'acte par des attouchements, l'épouse
peut également le terminer par des attouchements.
2° Parce que, si les femmes, après une telle excitation, étaient tenues
de réprimer les mouvements naturels, elles risqueraient de pécher
gravement.
Sanchez dit: Conjugi tardivo ad seminandum consuledum est ut ante
concubitum tactibus venerem excitet, ut vel sic possit in ipso concubitu
effundere semen.
Cet avis est sans doute fondé sur l'opinion généralement admise que
la coïncidence des deux spasmes génésiques favorise la conception (se
reporter à la note 4 de l'appendice du Chapitre I et à l'appendice du
Chapitre IV du Titre IV).
On doit le supposer: 1° à cause de la question suivante que pose
Sanchez:
An sit mortale quoties non simul conjuges semen consulte effundant.
Y a-t-il péché mortel quand les deux époux s'entendent pour empêcher la
simultanéité de leur spasme respectif?
2° Parce que, en tout autre cas, les attouchements personnels sont
défendus, ainsi qu'il résulte de l'alinéa ci-après de l'article 920 déjà
en partie cité du Père Gury:
«Les attouchements sur soi-même en vue du plaisir vénérien en l'absence
de l'autre époux, selon l'opinion de plusieurs, constituent un péché
grave, parce que l'époux n'a pas le droit de se servir de son propre
corps pour son plaisir, mais seulement pour l'acte conjugal. Saint
Alphonse considère cette opinion comme plus probable et comme devant
être suivie dans la pratique.»
Il n'est question nulle part dans le Kama Soutra des attouchements
personnels. La facilité des moeurs doit les rendre très rares dans
l'Inde, excepté pour ceux qui font voeu de chasteté. Mais comme les
casuistes indiens croient ces derniers incapables d'aucune sorte
d'incontinence, ils ont dû considérer les attouchements personnels comme
une quantité négligeable.
N° 2--Opinion des médecins.
AMBROISE PARÉ
Dans son traité de la génération de l'homme (1573) Ambroise Paré
conseille au mari de préparer sa femme afin que les deux semences se
puissent rencontrer ensemble:
«L'homme étant couché avec sa compagne la doit mignardiser, chatouiller,
caresser et émouvoir s'il trouvait qu'elle fut dure à l'éperon; et le
cultivateur n'entrera dans le champ de nature humaine à l'estourdy, sans
que premièrement n'ait fait ses approches afin qu'elle soit esguillonée
et titilée tant qu'elle soit éprise du désir du masle et que l'eau lui
en vienne à la bouche, afin qu'elle prenne volonté et appétit d'habiter
et faire une petite créature de Dieu et que les deux semences se
puissent rencontrer ensemble, car aucunes femmes ne sont pas si promptes
à ce jeu que les hommes.»
Le Docteur Jules Guyot cite et appuie l'avis d'Ambroise Paré; Paul
Garnier le combat.
Docteur PAUL GABSIER (De l'Onanisme).
«Sauf de rares exceptions, la femme ne ressent point spontanément
l'incitation qui chez l'homme résulte de l'érection de ses organes; elle
ne l'éprouve que par son contact avec lui lorsqu'il la provoque et la
transmet par ses caresses. De là la nécessité des préludes tout en
observant cette règle:»que les organes génitaux de l'un des sexes ne
doivent recevoir que l'action naturelle des organes génitaux de l'autre
sexe à l'exclusion de tout autre contact ou ébranlement, les caresses
des époux avant et après l'union ne devant point s'étendre à ces
organes. Des pratiquas contraires mènent à l'onanisme à deux qui a pour
la femme les conséquences les plus funestes: la dépravation et la perte
de la santé. L'onanisme à deux détermine presque toujours l'onanisme
isolé, et chacun de ces onanismes engendre fréquemment soit l'hystérie,
soit le gonflement et par suite l'hypertrophie des glandes vaginales,
soit l'allongement du col de la matrice, soit un développement du
clitoris qui en nécessite l'excision, soit le cancer de la matrice. Le
plus grand de ces maux est la nymphomanie et le moindre la perte de la
voix.
CHAPITRE II
Les Apadravyas.
L'homme peut aussi, pour satisfaire une femme, user des apadravyas ou
objets qui, mis sur le linga ou autour, en augmentent la longueur ou la
grosseur, de manière qu'il corresponde aux dimensions du yoni[30].
[Note 30: Les apadravyas ayant pour objet la satisfaction de la femme,
leur invention, bien que bizarre à nos yeux, part cependant d'un bon
sentiment; et, sous ce rapport, les hindous valent mieux que les chinois
qui estropient leurs femmes pour resserrer les lèvres par le gonflement
des cuisses.
Au point de vue du P. Gury, les apadravyas pourraient être permis, quand
ils ne forment pas obstacle à la génération.
Nous avons vu plus haut Chariclès, dans Lucien, les qualifier de
monstrueux parce que généralement leur emploi a pour objet ou
conséquence la stérilité. Ce emploi était commun à Rome où sans doute
l'Inde les avait importés.]
Bathravia est d'avis que ces objets doivent être d'or, d'argent, de
cuivre, de fer, d'ivoire, de corne de buffle, de bois de différentes
sortes, en peau, en cuir, doux, frais, provoquant l'érection, et bien
appropriés à leur but.
Vatsyayana, sous ce rapport, s'en remet au goût de chacun.
Voici les différentes sortes d'Apadravyas.
1° L'anneau de la longueur du linga au-dessous de sa tête; sa surface
extérieure doit être rude et garnie de petites saillies hémisphériques
ou globuleuses de manière à former une lime à frottement doux qui n'use
point.
2° Le couple: formé de deux anneaux.
3° Le bracelet: formé de plusieurs anneaux ayant ensemble la longueur du
linga.
4° La spirale: elle s'obtient en enroulant autour du linga un fil
métallique, comme du laiton, dont les tours sont très rapprochés.
5° Le Jalaka, tube métallique ouvert à ses deux extrémités; à
l'extérieur, il est rude et parsemé de saillies hémisphériques douces au
toucher; il a les dimensions du yoni; on l'attache à la ceinture.
6° A défaut du Jalaka, un tube fait de bois de pommier ou du goulot
d'une gourde ou d'un roseau amolli avec de l'huile et des essences, qui
s'attache à la ceinture avec des cordons; ou bien une foule de petits
anneaux de bois doux et attachés ensemble.
Les tubes peuvent servir, soit en entourant le linga, soit seuls et à sa
place[31].
[Note 31: Ces apadravyas paraissent grossiers ou dangereux. Un
industriel qui s'aiderait de la science pourrait, aujourd'hui, en
fabriquer d'inoffensifs avec le caoutchouc, et vu leur bon usage, il en
pourrait vendre beaucoup dans l'Inde. On peut rattacher à cette sorte
d'apadravyas qui peuvent fonctionner sans le linga tous les engins
imaginés pour le remplacer (Voir appendice N° 3).]
Il est d'usage, dans le sud de l'Inde, de se faire un trou dans la peau
du linga, comme on s'en fait aux oreilles pour y suspendre des boucles;
à ce trou on accroche divers apadravyas, ceux mentionnés plus haut et
d'autres de formes appropriées pour le plaisir de la femme.
L'auteur indique comment on fait grossir le linga pour un mois en le
frictionnant avec certaines plantes.
Il prétend que, dans les pays dravidiens, on obtient un grossissement
qui persiste indéfiniment en le frottant d'abord avec les soies de
certains insectes qui vivent dans les arbres, comme les chenilles:
ensuite pendant deux mois avec de l'huile, puis de nouveau avec les
soies de chenilles et ainsi de suite.
Le linga gonfle graduellement; quand il est assez gros, l'homme se
couche sur un hamac percé d'un trou, à travers lequel il laisse pendre
son linga; il fait ensuite passer la douleur du gonflement avec des
lotions froides[32].
[Note 32: Voir la fin du N° 2 de l'Appendice.]
Un onguent, fait avec le fruit de l'asteracantba longiflora rétrécit
pour une nuit le yoni d'une femme éléphant[33].
[Note 33: Aujourd'hui, dans le sud de l'Inde, les femmes usent beaucoup
d'astringents pour rétrécir leur yoni. Il en est, dit-on, qui par ce
moyen se refont une virginité.
Un jeune médecin de la marine avait commencé une étude de ces procédés
qu'il croyait pouvoir être utilisés en Europe; mais ayant du quitter
l'Inde plus tôt qu'il ne pensait, il ne put réaliser son projet.
Les prostituées qui font abus des astringents perdent toute sensibilité
dans la paroi vaginale.]
Un autre onguent composé du fruit et du jus de plusieurs plantes élargit
le yoni d'une femme gazelle.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--Secret de Popée
Dans la note précédente, nous avons parlé des moyens employés par les
femmes de l'Inde pour resserrer le yoni.
Le Docteur Debay en indique qui ne sont point dangereux et qui sont
usités en France.
Nous citerons seulement le secret de Popée pour paraître toujours
vierge.
«Lavez la partie avec de l'eau blanchie par quelques gouttes d'alcool
benzoïque; séchez la ensuite avec des linges fins, et saupoudrez la
intérieurement avec de l'amidon. L'effet est très remarquable.
N° 2.--Les ennemis de la virilité
Les transports d'une imagination lubrique et les désirs charnels
excessifs sont les plus dangereux ennemis de la virilité.
L'homme raisonnable attend que la nature parle, sans provocation
artificielle, et cela même dans l'intérêt de la fréquence de l'acte
sexuel; le seul stimulant doit être l'attrait de la personne.
Tout ce qui échauffe le sang, en accélère la circulation, et le porte au
cerveau, prédispose à la frigidité.
Les abus alcooliques et l'usage des mets échauffants détruisent aussi la
virilité.
La fréquence excessive de l'acte sexuel nuit à la qualité de la
procréation.
Pour ce sujet nous renvoyons au traité fort savant, fort bien écrit et
pensé, du docteur Garnier (impuissance physique et morale de l'homme et
de la femme). Nous lui empruntons l'application suivante.
Chez un jeune client la verge était recouverte par le prépuce et, en
érection, avait à peine la grosseur d'une plume sur deux pouces de long;
les proportions de tout l'appareil génital étaient aussi lilliputiennes.
Un cylindre en caoutchouc, de la forme et du volume d'un pénis
ordinaire, avec un canal intérieur dont le diamètre était proportionné à
la verge en érection, fut adapté au pubis par une lanière passée sur
les lombes comme un bandage de corps. Son élasticité, en permettant
aux mouvements du cylindre de se transmettre au pénis emprisonné à
l'intérieur, donna un succès complet. En s'essayant ainsi, avec un régime
tonique, après un temps assez long, la verge s'étant accrue, le sujet
primitivement impuissant put se livrer naturellement au coït.
Ce phallus artificiel est imité du congesteur de Mondat contre le défaut
d'érection par anaphrodysie; de jeunes pucelles pourraient en tenir
lieu.
En somme, le moyen de beaucoup le meilleur de développer l'organe est de
rendre son action possible et fréquente. Dans ce but les Arabes donnent
à leurs fils adolescents des femmes étroites ou habiles à les exciter.
N° 3,--Onanisme mécanique (Docteur GARNIER)
Dès la plus haute antiquité les femmes de l'Orient faisaient un fréquent
usage de phallus et autres objets matériels, ainsi que le prouve un
passage du prophète Ezéchiel.
Chez les anciens le phallus était l'instrument le plus répandu;
plusieurs spécimens de divers modèles trouvés dans les ruines de Pompéi
et Herculanum sont exposés au musée de Naples.
On les fabrique à Canton avec un mélange gommo-résineux d'une certaine
souplesse et coloré en rosé, et on les vend publiquement à Tien-Tsin,
ainsi que des albums représentant des femmes nues qui font usage de ces
instruments attachés à leurs talons. On les exhibe même au théâtre pour
en indiquer aux jeunes femmes l'emploi contre la génération.
On en fabrique aussi à Paris en caoutchouc rouge durci, parfaitement
imités, que l'on vend secrètement à des adresses connues de toutes les
intéressées. Ils se gonflent à volonté, et du lait ou tout autre liquide
placé à l'intérieur, s'échauffant au contact du vagin, s'échappe et se
répand au moment psychologique pour rendre l'illusion plus complète.
Les boules japonnaises, en usage aussi en Chine et dans les sérails de
l'Inde, consistent en deux boules creuses d'égale grosseur, formées par
une feuille mince de laiton. L'une est vide, tandis que l'autre contient
une boule ou une certaine quantité de mercure coulant; c'est le mâle.
Introduite, dans le vagin, la boule vide la première, elles produisent,
au plus petit mouvement des cuisses, du bassin, ou même par l'érection
spontanée du tissu érectile, cette secousse légère qui fait les délices
des femmes par la titillation voluptueuse qui en résulte et qui se
prolonge à volonté.
On sait que l'usage de la machine à coudre est un véritable onanisme
mécanique.
N° 4.--Anaphrodisie. MONTAIGNE, L'ARIOSTE, OVIDE.
La crainte et la honte de rester en affront devant une femme est une des
causes les plus fréquentes de syncope génitale, surtout chez les hommes
de la seconde jeunesse.
Il existe chez les jeunes gens une espèce d'aphrodisie accidentelle
occasionnée par l'excès de l'amour sentimental. Montaigne raconte qu'il
s'est trouvé dans ce cas.
Enfin, l'application soutenue à l'étude et la méditation produisent
aussi l'anaphrodisie accidentelle et même habituelle (souvent sans doute
chez les religieux).
L'Arioste a décrit, avec beaucoup d'esprit, l'anaphrodisie d'un vieil
ermite.
Orlando furioso. Canto Ottavo.
Angelica e l'Ermita.
Giù resupina nel l'arena giace
À lutte voglie dell'ucchio rapace,
Egli l'abbraccia et a placer la tocca;
Ed ella dorme et non puo far ischermo;
Hor le baccia il bel petto, Hor la bocca;
Non e chi lo vèddia in quel loco aspro ed ermo
Ma, nell'incontro, il suo destrier trabocca;
Chè al desio non risponde il corpo infermo;
Ed era mal alto perche ave va troppi anni;
E potra peggio quanto pru l'affanni.
Tulle le nie, lutte i modi tenta;
Ma quel pigro rozzon non pern s'alza,
Inderno il fren gli scuote e lo tormenla
E non puo far che tenga la testa alla.
Al fin pressa alla donna s'addormenta.
Angélique et l'Ermite
La plage l'a reçue comme une épave, nue gisante sur le dos, évanouie, à
la merci de l'oiseau de proie.
Le vieil ermite l'embrasse et la palpe à plaisir;
Il lui baise tantôt les seins, tantôt la bouche;
Car personne ne le voit dans ce lieu sauvage et désert.
Mais son coursier trébuche à la rencontre.
Son cerveau est en feu, mais son corps est de glace,
Et son dépit ajoute encore à son impuissance;
Il a beau faire tous les efforts, tenter tous les essais,
Sa rosse fourbue ne veut point se lever;
En vain, il secoue le frein et la tourmente de la main,
Il ne parvient point à lui faire tenir la tête haute.
Enfin, à bout d'efforts, il s'endort près de la belle.
OVIDE.--_Les Amours. _Livre III, Élégie 7e.
Corine entrelaçait autour de mon cou ses bras d'albâtre; elle me donnait
des baisers lascifs, elle glissait amoureusement sa cuisse sous la
mienne, m'appelait son vainqueur, ajoutant tout ce qu'on peut dire pour
exalter la passion; et malgré tout, mes membres sont demeurés engourdis
et je n'ai pu me servir de l'instrument du plaisir.
Cache toi pleine de honte, ô la plus vile partie de mon corps! par
toi, j'ai été trouvé en défaut; tu m'as fait éprouver le plus sensible
affront. Ma maîtresse, cependant, ne dédaigne pas de me secourir, dans
ma détresse, de sa main délicate; mais voyant que rien ne pouvait lui
rendre la vie, et qu'il demeurait malgré tout insensible: Pourquoi,
dit-elle, te joues-tu de moi? Qui le forçait, insensé, devenir malgré
toi partager ma couche?
Ou tu as été ensorcelé par une magicienne, ou tu t'es épuisé avec une
autre avant de venir me trouver.
Aussitôt elle sauta hors du lit, à peine vêtue de sa tunique, et
s'enfuit pieds-nus.
CHAPITRE III
Les Aphrodisiaques.
Voici comment on les prépare.
Dans du lait sucré, on met beaucoup de poivre Ghaba, et on y ajoute
tantôt: 1° Une décoction de la racine de l'uchala, ou bien des graines
de la sanseviera, roxbourgiana, et, 2° de l'hédysarum gangeticum, ou du
jus de cette plante avec elle, 3° Du jus de Kuiti et de la Kshirika,
4° Ou bien une pâte composée avec l'asperge rameuse et des plantes
schvadaustra et goudachi, avec addition de miel et de gui (on sait
que ce dernier jouait un rôle dans une préparation magique chez les
Druides). 5° Ou bien une décoction des deux dernières plantes, avec des
fruits de premna spinosa. 6° Lait sucré dans lequel on fait bouillir
des testicules de bouc ou de bélier. 7° Mélange de miel, de sucre et
d'esprit, tous trois en quantités égales. Le jus de fenouil dans le lait
est un aphrodisiaque saint, qui prolonge la vie et se boit comme le
nectar. 8° Une décoction multiple, analogue aux cinq premières indiquées
ci-dessus, fouettée avec des oeufs de moineau (comme oiseau très
amoureux) rend un homme capable de satisfaire beaucoup de femmes.
Une autre composition très compliquée, ne renfermant que des végétaux,
donne à l'homme le pouvoir de servir un nombre illimité de femmes.
L'aphorisme suivant (en vers) donne la règle générale sur la matière:
Les moyens de produire la vigueur et l'amour sexuels doivent être
empruntés à la médecine, aux védas, à la magie, et à des parents
discrets.
On ne doit en essayer aucun d'un effet douteux ou nuisible à la santé
ou nécessitant soit la mort d'un animal quelconque, soit un contact qui
occasionne une souillure.
On ne doit user que de ceux qui sont _saints_, consacrés par
_l'expérience et approuvés par les brahmanes_[34].
[Note 34: Les mots en italique montrent bien le caractère religieux,
c'est-à-dire obligatoire que le Kama Soutra attache aux conseils et aux
règles qu'il formule.]
APPENDICE AU CHAPITRE III
Les Orientaux se sont, de tous temps, occupés des aphrodisiaques; leurs
auteurs les divisent en deux classes: les naturels et mécaniques, tels
que la flagellation, et les artificiels ou médicinaux.
On cité, dans la première classe, les insectes qu'appliquaient des
tribus sauvages, et l'exemple de la jeune femme d'un vieux brahmane qui
voulait de nouveau le faire piquer par une guêpe.
Ovide, _Art d'aimer, _livre II, nous conseille la discrétion sur les
aphrodisiaques.
Il en est qui conseillent de prendre pour stimulants des plantes
dangereuses: du poivre mêlé avec la semence de l'ortie ou du pyrètre
broyé, mêlé à du vin vieux. Autant de poisons selon moi, et de moyens
qu'interdit Vénus.
Je ne vous défends point cependant l'oignon blanc de Mégare, les herbes
stimulantes, les oeufs, le miel de l'Hymelte, les pommes de pin.
Mais pourquoi, divine Erato, traiter de ces matières qui regardent l'art
d'Esculape?
Pétrone s'élève avec force contre les empoisonneuses qui, par leurs
drogues, prétendaient exciter l'ardeur génitale.
Il cite la rage de Caligula causée par un hippomane que lui avait donné
Caesonie.
Eusèbe cite la folie de Gallus due à un aphrodisiaque. Lucullus, le
gourmand légendaire, et Lucrèce, l'auteur du poème de Natura Rerum,
seraient morts au milieu des fureurs frénétiques causées par des
breuvages hippomaniques.
Comme Ovide, nous renvoyons aux médecins; nous leur emprunterons
seulement quelques indications sommaires.
Les aphrodisiaques les mieux connus sont:
La flagellation, l'urtication, la scarification, l'électricité, les
lotions stimulantes sur les organes génitaux avec de l'eau à la glace,
de l'eau salée et de l'eau aromatique, le phosphore.
Dans le règne végétal, la sarriette, la menthe poivrée, le cresson
alénois, le céleri, l'artichaut et l'asperge, la cinéraire sibérienne,
la benoîte, la muscade, le poivre, la girofle et tous les condiments
fortement aromatiques, la vanille et le cacao, le genseng, le salep, la
truffe parfumée, l'oronge, la morelle, le bole, le phallus et plusieurs
autres champignons, le safran.
Dans le règne animal (poissons et coquillages) les crustacés, tels que
le homard, les écrevisses, les mollusques, les cétacés, les pétoncles,
les huitres et les autres bivalves, l'ichthyophagie en général.
L'ambre gris, la civette, le castor et le musc, les cantharides; ces
dernières et le phosphore sont presque toujours mortels.
Ambroise Paré cite un homme qui mourut de priapisme et d'hémorragie
urétrale causée par une potion cantharidée qu'une courtisane, sa
maîtresse, lui avait fait prendre.
Le baume de tolu, celui de la Mecque et du Pérou, sont aussi des
excitants.
En Chine et dans les contrées de l'extrême Orient on fait un grand usage
de l'opium et du hatchi qui procurent, le dernier surtout, des rêves
délirants et une ivresse dans laquelle on goûte toutes les joies du
paradis de Mahomet. Une personne qui a été empoisonnée avec du hatchi
nous a décrit les sensations vraiment extraordinaires qu'elle a
éprouvées.
Selon le docteur Gauthier, pour réveiller l'amour, rien n'égale
l'expérience d'une prostituée consommée dans les pratiques du métier.
CHAPITRE IV
Des embellissements artificiels.
Ceux qui sont disgraciés à la fois de la nature et de la fortune peuvent
pour plaire recourir à des moyens artificiels tels que ceux-ci:
Un onguent fait avec la coronaria tabernamontana, le costus speciosus ou
arabicus et la calaphracta flacourtia. On en frotte tout le corps et on
se rend ainsi agréable à la vue.
Si on passe une poudre fine extraite des plantes ci-dessus à la flamme
d'une lampe alimentée avec de l'huile de vitriol bleu, on obtient un
fard noir qui se met sur les cils.
On emploie, de la même manière que le premier onguent ci-dessus
mentionné, des huiles extraites de plusieurs plantes: l'herbe de porc,
l'échites putrida; et des fards noirs tirés des mêmes plantes ou de leur
mélange, et un onguent composé de même.
On attribue la même propriété à une poudre formée de quelques végétaux
et que l'on mange après l'avoir mélangée avec du miel.
Un os de paon ou de hyène doré attaché à la main rend un homme agréable
aux yeux des autres[35].
Même succès si l'on s'attache à la main un chapelet de grains de
jujubier et de coquilles, enchanté de la manière indiquée par
l'Atharva-Véda (livre des incantations magiques) ou par un habile
magicien (Appendice 2).
[Note 35: Nous donnons ce détail comme singularité de goût, et le
suivant comme exemple de superstition.]
APPENDICE AU CHAPITRE IV
N° 1.--Conseils d'Ovide
Nous préférons à ces recettes singulières les conseils d'Ovide, _Art
d'aimer_, Livre III.
Il est peu de figures et de corps sans défauts, sachez les dissimuler.
Si vous êtes de petite taille, restez assise ou étendue sur votre lit et
là, pour qu'on ne s'aperçoive pas de votre taille, recouvrez vos pieds
de votre robe.
Si vous êtes trop mince, portez des vêtements épais et non collants.
Avez-vous le teint pâle? mettez un peu de rouge.
Êtes-vous trop brune, employez le poison de Pharos (blanc tiré des
entrailles du crocodile, remplacé aujourd'hui par la poudre de riz).
Une belle chaussure doit toujours cacher un pied difforme. Une jambe
sèche et maigre doit toujours être bien entourée. Que de minces
coussinets rendent les épaules égales; qu'un léger voile couvre les
seins quand ils sont trop élevés ou trop amples.
Si vous avez des doigts épais, des ongles peu polis, faites le moins de
gestes possible en parlant.
Ne parlez point à jeun si vous avez l'haleine mauvaise et tenez-vous
toujours loin de votre interlocuteur.
Évitez de rire, si vous avez les dents noires, trop longues ou mal
rangées.
N° 2.--Filtres et magie
Vatsyayana donne encore beaucoup d'autres recettes, les unes
superstitieuses, les autres singulières. Nous en donnerons seulement une
idée.
1° Compositions bizarres de 6 poudres; un homme qui oint son linga avec
l'une d'elles se rend maître de telle femme qu'il veut.
2° Des fards composés avec le résidu de la combustion d'os de chameaux,
de chouettes, de vautours et de paons donnent un pouvoir illimité de
séduction.
Une certaine composition mélangée de crottes de singes et jetée sur une
jeune fille comme un sort l'empêche de jamais se marier.
Si une laque saturée sept fois avec de la sueur des testicules d'un
cheval blanc est appliquée à une lèvre rouge, celle-ci devient blanche;
elle redevient rouge, si on la frotte avec un certain composé végétal.
De tout temps, jusqu'à la fin du moyen âge, on a cru à la puissance des
filtres et de la magie pour faire aimer ou détester, enrichir, vivre ou
mourir.
Du temps d'Ovide et de Pétrone, on faisait remonter aux sorcières de la
Thessalie cet art porté à Rome sans doute d'abord par les Grecs.
Dans les siècles suivants, l'influence des idées et des superstitions
indiennes fut prépondérante à Rome, surtout sur les païens (Juvénal
dans ses satires cite plusieurs fois les Indiens). Elle dominait à
Constantinople et dans tout l'Orient pendant le bas Empire, alors même
que régnait le mysticisme; sous Justinien, au VIe siècle, tout le monde
croyait à la magie. Il y avait des recettes vendues au poids de
l'or, surtout pour faire mourir. On employait communément des herbes
enchantées, notamment la mandragore et aussi le poisson Rémora, des os
de grenouilles, la pierre astroïte, l'hippomane et autres drogues.
L'empereur Justinien se croyait thaumaturge et aimait à le faire croire
aux autres. On disait dans le peuple que l'Empereur était un démon et
pouvait se transformer à volonté. Le grave jurisconsulte Tribonien lui
disait avec conviction ou par flatterie qu'il pouvait se faire quand il
voulait un pur esprit et se transporter partout surnaturellement.
TITRE VI
DES DIVERS MODES DE MARIAGE
CHAPITRE I
Préceptes généraux.
(Ces préceptes sont conformes aux lois de Manou).
On doit se marier dans sa caste, avec une vierge bien apparentée, riche,
noble, belle, et qui a au moins trois ans de moins que soi.
On ne doit point rechercher en mariage une jeune fille dans les cas
suivants.
C'est une amie ou une soeur plus jeune; on la tient cachée; son nom
n'est pas harmonieux; elle a le nez écrasé; elle a le nombril effacé
et saillant, au lieu d'être creux; elle est hermaphrodite (App. 1).
Sa taille est courbée ou déformée; elle est nouée; elle a le front
proéminent; elle manque de tête; elle est malpropre; elle a appartenu à
un homme; elle est affectée de goitre ou d'autres glandes saillantes;
elle est défigurée plus ou moins; elle a dépassé l'âge de puberté; elle
transpire continuellement des mains et des pieds (App. 2).
Il faut surtout éviter les mésalliances. Celui qui entre dans une
famille supérieure à la sienne n'est considéré ni de sa femme ni des
parents de celle-ci. Celui qui épouse une femme de rang inférieur au
sien n'obtient point pour elle, dans sa propre famille, les égards
ordinaires (App. 3).
Voici quelques aphorismes au sujet du mariage.
Une jeune fille fort recherchée doit prendre pour époux l'homme qu'elle
aime et qui lui paraît devoir satisfaire ses désirs de toute nature.
Si ses parents la donnent à un homme riche, uniquement à cause de sa
fortune, ou à un homme qui a plusieurs femmes, elle ne s'attachera
jamais à lui, quelles que soient ses qualités.
Mieux vaut un mari pauvre et de peu d'apparence, mais tout entier à
elle, qu'un homme beau et attrayant qui se doit à plusieurs femmes.
Les femmes d'un homme riche, bien qu'elles jouissent de tous les
avantages et plaisirs qu'elles peuvent désirer, ont toujours des
amants[36].
On ne doit pas accepter pour mari un homme sans jugement ou déchu de sa
position sociale[37], ou passionné pour les voyages, ou chargé de femmes
et d'enfants, ou adonné au jeu.
Le véritable époux d'une jeune fille est l'homme qui a toutes les
qualités qu'elle aime.
Celui-là seul a sur elle de l'ascendant et du prestige, parce qu'il est
l'époux de l'amour.
[Note 36: Aujourd'hui la polygamie est très rare dans l'Inde. Tous
les mariages se font par les parents, sans même que les fiancés se
connaissent avant la cérémonie. Il n'en est autrement que chez les
Indiens convertis et chez les Brahmanes des grandes villes anglaises qui
ont eu beaucoup de rapports avec les Européens; on devrait bien répandre
parmi tous les Hindous les aphorismes ci-dessus.]
[Note 37: _La déchéance_, c'est l'exclusion de la caste, qui est une
sorte de mort civile ou d'excommunication. Une condamnation à une peine
infamante (prononcée toujours par des juges européens) n'entraîne pas la
déchéance aux yeux des Hindous.]
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Hermaphrodisme.
Les hermaphrodites femelles ou femmes à long clitoris, ou tribades, ont
généralement les seins, la matrice, les ovaires très peu développés; le
pubis aplati, les hanches étroites, les formes sèches, le système pileux
abondant, la lèvre supérieure garnie de poils, la voix forte et tous les
traits d'une virago.
Elles n'ont aucun penchant pour les hommes. La plupart recherchent,
au contraire, les femmes pour les caresser virilement. Cette sorte de
tribades était nombreuse à Rome[38].
[Note 38: La tribadie est le vice qui fait rechercher aux femmes leurs
semblables pour se frotter l'une contre l'autre par plaisir; d'où le nom
de fricatrices qui leur a été donné.]
Les tribades examinées par le docteur Martineau dans sa clinique n'ont
offert rien de particulier (sauf le développement des grandes lèvres)
dans la conformation de leurs organes sexuels. Les seules remarques que
Roubaud ait faites sur elles est l'absence presque complète des seins et
leur goût très prononcé pour l'équitation.
Martial, 67 du livre VII, a fait contre l'une d'elles l'épigramme
suivante:
«La tribade Philenis sodomise de jeunes garçons; toujours en érection,
jamais assouvie, jamais ne molissent, elle dévore en un jour onze jeunes
filles. La robe retroussée, les membres frottés de la poudre jaune, elle
lance le disque et reçoit toute souillée de boue dans la lutte les coups
de fouet des lutteurs. Elle ne se met à table qu'après avoir vomi sept
mesures de vin, puis elle en avale autant avec seize des pains préparés
pour les athlètes. Après cela, elle plonge sa langue, non dans la bouche
des hommes, mais dans les appats secrets des jeunes filles, pour faire
acte de virilité.»
Hermaphrodites mâles.
Les hermaphrodites mâles ou hommes imparfaits dont les testicules sont
restés dans le ventre ont une espèce de vulve, un simulacre de vagin,
des mamelles quelquefois assez développées, des formes arrondies,
une voix grêle, peu ou point de barbe. Ces êtres languissent dans
l'impuissance jusqu'à ce qu'un effort de la nature ou un accident jette
hors du ventre les testicules qui y étaient restés cachés: alors ces
sujets équivoques deviennent des hommes.
Dorothée Perrin, née en Russie en 1780, réunissait complètement les deux
sexes; les organes virils étaient placés au-dessus du vagin; elle aurait
pu se féconder elle-même.
N° 2.--Causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église.
Toutes les causes d'empêchements énumérées par Vatsyayana sont physiques
ou sociales. Il n'est pas sans intérêt de les rapprocher de quelques
causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église.
Nous avons déjà donné, au chapitre III du titre II, les article 810,
811, 812 de la _Théologie morale_ du P. Gury, relatifs à l'alliance.
Voici, maintenant, ceux qui concernent l'impuissance.
855. «L'impuissance antécédente et perpétuelle, soit absolue, soit
relative, rend le mariage non-valable, d'après le droit naturel, parce
que l'objet du contrat conjugal fait absolument défaut, puisque l'union
sexuelle est impossible.
«L'impuissance, connue d'une manière certaine, rend l'usage du mariage
illicite, même pour un simple essai; du moment que l'union sexuelle ne
peut être parfaite, la fin qui rend ce commerce licite n'existe pas.
859. «Sont réputés impuissants: les eunuques privés des deux testicules,
mais non ceux qui n'en n'ont qu'un.
«Dans le doute au sujet de l'impuissance antécédente ou conséquente, on
permet l'union aux époux jusqu'à ce qu'ils se soient bien assurés que
leurs efforts sont restés impuissants.»
N° 3.--Croisements.
Les empêchements pour cause de mésalliance étaient évidemment motivés,
chez les brahmanes, par la connaissance de l'hérédité. Cette hérédité a
été reconnue de tout temps, et n'est guère contestée aujourd'hui. Les
interdictions pour cause d'alliance doivent avoir été motivées par
la connaissance qu'on avait déjà, du temps de Vatsyayana, de l'effet
avantageux et même de la nécessité du croisement des races et des
familles. Ces interdictions sont légales et absolues en Chine.
Influence du père et de la mère dans la procréation.
Le père transmet à ses filles les formes de la tête, de la charpente
pectorale et des membres supérieurs, tandis que la conformation du
bassin, de l'abdomen et des extrémités inférieures est transmise par la
mère.
Pour les fils, c'est le contraire: d'où il résulte que les garçons
procréés par des femmes intelligentes seront intelligents, que les
filles procréées par des pères capables hériteront de leurs capacités.
En général, la mère transmet à ses fils ses qualités morales, et le père
transmet les siennes à ses filles (docteur Debay).
Le croisement des races, des nationalités, des tempéraments et des
constitutions, est une des conditions principales de la callipédie.
C'est pourquoi les régions non susceptibles d'être cultivées par des
Européens sont prédestinées à être de plus en plus peuplées et dirigées
par des mulâtres. De même qu'Abdel-Kader l'a observé pour la race
chevaline, il a été reconnu aux colonies que, dans le croisement des
races humaines, l'influence du père est prépondérante surtout pour les
formes et les qualités extérieures, notamment pour la couleur.
Un fait généralement constaté, c'est l'attrait des blonds ou races
blondes pour les brunes ou races de couleur. Les femmes espagnoles et
arabes, et les femmes noires ou cuivrées à tous les degrés aiment les
Anglais et les Français, sans doute à cause de leur fraîcheur. Le goût
des blonds pour les brunes est bien moins général, aussi les croisements
tendent-ils à faire prédominer et à répandre les qualités supérieures
des races blondes.
L'imagination et la vue continuelle de beaux types ont une grande
influence sur la callipédie. Les belles statues, les belles peintures
qui autrefois remplissaient la Grèce, et remplissent encore l'Italie,
jouent certainement un rôle important à ce point de vue.
Le très grand développement qu'ont pris, depuis un demi-siècle, en
Europe et principalement en France, les arts du dessin, la photographie,
la sculpture, etc., doit avoir eu déjà et avoir dans l'avenir une
influence dans le sens de la callipédie, surtout au point de vue de
l'expression de la physionomie.
N° 4.--Anomalies sexuelles.
Les anomalies sexuelles si bien étudiées déjà par le docteur Gautier
pourront, par les progrès de la science, entrer de plus en plus dans le
droit civil et ecclésiastique, comme empêchement au mariage.
Certaines peuplades, notamment en Afrique (Delaporte, _le Voyageur
français_, 1872), sont signalées comme pratiquant le _mariage
à l'essai_. C'est le seul criterium absolument complet des
incompatibilités sexuelles. Le relâchement des moeurs et l'abandon
croissant de l'institution de la famille en propagent l'application.
Malheureusement ce remède est pire que le mal à conjurer.
CHAPITRE II
Mode de mariage ordinaire entre gens honorables.
Quand le moment est venu de marier une fille, les parents doivent la
produire le plus possible; faire bon accueil à ceux qui viennent,
accompagnés de leurs parents et amis, pour rechercher sa main; et, sous
un prétexte quelconque, la leur présenter bien parée.
Quand la demande est faite par des intermédiaires, les parents de la
jeune fille invitent ces personnes à prendre le bain et à dîner, mais
ajournent leur réponse, pour ne pas paraître trop pressés.
Le prétendant doit se retirer en cas de mauvais présages; par exemple
si, au moment où on présente sa demande, la jeune fille dort, crie ou
est absente de la maison.
Le prétendant doit faire agir ses amis auprès des parents de la jeune
fille; ils dénigrent par tous les moyens possibles ses rivaux et le
louent lui-même jusqu'à l'exagération, surtout sous les rapports
auxquels la mère de la jeune fille attache le plus d'importance.
L'un des amis, _sous le déguisement d'un astrologue_[39], pronostique
la prospérité et la richesse futures du prétendant, en faisant voir
les présages et les signes heureux, la bonne influence des planètes,
l'entrée opportune du soleil dans le signe du zodiaque le plus
favorable, les étoiles propices et les marques de bon augure sur son
corps.
D'autres affidés éveillent la jalousie de la mère, en lui insinuant que
le prétendant a chance de faire un mariage plus avantageux, lors même
que cela ne serait pas [40].
Lorsque les parents ont consenti au mariage, celui-ci s'accomplit
suivant les rites prescrits par le livre saint pour les quatre sortes de
mariage (App. n° 1 et 2).
[Note (39): On voit que, déjà à cette époque, l'astrologie était un
moyen de tromperie et de charlatanisme d'un usage général.]
[Note (40): Il appert de là que la supercherie et le mensonge étaient
en toute occasion des moyens autorisés et même conseillés par les
Brahmanes.]
APPENDICE AU CHAPITRE II
N°1.--Conventions matrimoniales.
Dans la classe riche, le père de la mariée fait tous les frais de la
cérémonie, du trousseau et des cadeaux de noces; quelquefois, les
dépenses sont partagées entre les deux familles. Manou défend à tous les
gens honorables, même aux Soudras, de rien accepter pour eux-mêmes, de
celui qui épouse.
Ils ne peuvent recevoir que des cadeaux pour leur fille.
Dans la classe peu fortunée, les parents du marié ont à faire toutes les
dépenses du mariage et du trousseau, et, de plus, ils doivent payer,
comme prix de la fille, à ses parents, une somme d'argent déterminée par
les usages de la caste; car, dans les idées du bas peuple, prendre une
femme en mariage ou l'acheter, c'est tout un.
On sait qu'il en est de même chez les Arabes de l'Algérie.
Les gens qui n'ont absolument rien, remettent leur fille, sans
condition, aux parents du garçon qui règlent toutes choses comme ils
l'entendent en donnant seulement ce qu'ils veulent comme prix de la
fille.
N° 2.--Fêtes du mariage chez les Hindous.
Les cérémonies du mariage diffèrent peu pour les trois castes aryennes:
brahmanes, nobles et vaïssias.
On se réunit sous un pandal ou salle provisoire, formée d'une légère
charpente ornée de draperies. Les trois premiers jours sont consacrés
à des actes préparatoires; les cinq jours suivants à la célébration du
mariage. Le premier jour de la célébration est le mahourta, ou le jour
de la commune assemblée, que nous allons décrire.
D'abord, on évoque et on appelle au mariage les dieux principaux et les
mânes; on offre un sacrifice au dieu Pouléar (dieu du foyer domestique),
et les femmes mariées parent magnifiquement les deux fiancés. Ceux-ci
s'étant placés sur une estrade, on réunit l'un à l'autre, par un fil
double, deux morceaux de safran sur lesquels on a prié tous les dieux
de venir se fixer. L'époux fixe l'un des morceaux de safran au poignet
gauche de l'épouse, et celle-ci lui attache l'autre morceau au poignet
droit.
Vient alors le don de la vierge par son père; il met la main de sa fille
dans celle de son époux, verse dessus un peu d'eau et lui présente du
bétel en gage de donation.
On déroule devant les époux une pièce de soie qui est soutenue par
douze brahmanes qui la dérobent à la vue. Les brahmanes invoquent
successivement les couples des grands dieux: Brahma et Sarasvati,
Vischnou et Lakshmi, Civa et Oumar, afin d'attirer leur faveur sur les
nouveaux mariés. Puis, on procède à la cérémonie du Tahly ou cordon
terminé par un bijou d'or que les femmes mariées portent au cou, comme
signe qu'elles sont en puissance de mari. On place le Tahly sur un coco
qui repose sur deux poignées de riz, placées dans un vase de métal; on
lui offre un sacrifice de parfums, on le fait toucher à tous les invités
hommes et femmes, qui lui donnent des bénédictions. On allume quatre
grandes lampes à quatre mèches, et d'autres lampes faites avec du riz,
et quatre femmes les tiennent élevées; en même temps, on en allume
d'autres en grand nombre, tout autour. Alors l'époux, récitant un
mantra, attache, en le nouant de trois noeuds, le Tahly au cou de sa
jeune compagne qui a la face tournée vers l'Orient.
C'est l'instant solennel et l'on y fait le plus de bruit possible avec
la musique et le chant des femmes. On apporte du feu dans un réchaud, le
Pourohita (brahmane officiant), fait le Homan ou sacrifice au feu. Alors
l'époux, tenant sa femme par la main, et suivi de tout le cortège des
invités réunis par couples et magnifiquement parés, les femmes couvertes
de bijoux, fait trois fois le tour du réchaud, en prenant le feu à
témoin de ses serments. Puis on apporte au milieu du pandal deux bambous
rapprochés; au pied de chacun d'eux on pose une corbeille de bambous
dans laquelle l'un des époux se tient placé debout; on apporte
deux autres corbeilles pleines de riz et les invités viennent
processionnellement leur verser du riz sur la tête comme pour leur
souhaiter l'abondance des biens temporels.
Ces cérémonies où ne figurent que des produits de la terre, des
fleurs, des fruits, des grains, du beurre, du lait, du miel, sont très
gracieuses dans leur ensemble; elles sont relevées par l'éclat des
parures indiennes qui, dans les hautes castes, sont très remarquables
chez les femmes et les enfants, par les chants et la musique, les
danses et les pantomimes des bayadères, et par le costume écarlate des
Pourohitas, qui est très pittoresque.
A la cérémonie à laquelle j'ai assisté, il y avait deux Pourohitas qui
employèrent tous les intermèdes de leurs fonctions à se disputer la plus
grosse part des dons en nature qu'ils reçoivent pour leur office.
On fait aux pauvres de larges distributions de riz.
Ensuite on s'asseoit à un grand festin auquel les époux n'assistent pas.
C'est seulement lorsqu'il est terminé que les époux prennent ensemble un
repas qui leur est servi sur des feuilles de bananier. C'est la seule
fois que l'époux indien fasse à sa femme l'honneur de manger avec elle.
Les quatre derniers jours se passent en cérémonies et réjouissances
semblables. La fête se termine par une procession aux flambeaux dans les
rues. Les époux magnifiquement parés sont assis en face l'un de l'autre,
dans un superbe palanquin; quelquefois ils sont portés sur un éléphant.
Quand les familles sont très riches, rien n'égale la splendeur du
cortège; la procession est féerique et coûte jusqu'à 30,000 francs et
plus. Éléphants, bayadères, cavaliers, musiciens, chars richement ornés,
pyramides et feux tournants s'avançant sur des chariots, rues pavoisées
et jonchées de verdure, arcs de triomphe, pièces d'artifices, etc., en
un mot, tout ce qui fait l'éclat des fêtes orientales s'y trouve réuni
avec un goût parfait.
Les mariages des Soudras (4e caste, non-aryenne) se célèbrent avec
moins de cérémonies, mais cependant avec toute la pompe qu'ils peuvent
déployer.
Les dépenses que l'usage rend obligatoires pour les mariages sont la
cause de la ruine de la plupart des Indiens.
Après ces fêtes, la mariée reste chez ses parents jusqu'à ce qu'elle
devienne pubère. Ce moment est l'occasion de nouvelles fêtes semblables.
Les Soudras font également des fêtes pour la puberté de leurs filles,
lors même qu'elles ne sont pas mariées. C'est, dans ce cas, une sorte
d'appel aux épouseurs.
N° 3.--Les noces chez les Romains.
Nous pourrions recourir aux érudits pour les cérémonies du mariage chez
les Grecs et les Romains, nous nous bornerons à en donner un aperçu en
citant l'épithalame de Manlius et de Julie par Catulle:
Collis ô Heliconis aime Cultor, Uranioe genus, Qui rapis teneram ad
virum Virginem, ô hymeneæ, hymen, Hymen, ô hymeneæ.
Ad dominum dominam voca Conjugis cupidam novi Mentem amore revinciens Ut
timax hoedera, hue et hue Arborem implicat errans.
«Divin habitant de l'Hélicon, fils d'Uranie, qui mets la tendre vierge
aux bras de l'époux, hymen, dieu d'hymenée!
«Appelle à une nouvelle demeure dont sera la maîtresse la jeune fille
qui désire un époux. Que l'amour les lie tous deux, comme le lierre
timide enlace l'arbre capricieusement.
«Vos item simul integræ virgines,
Virgines quibus advenit
Par dies, agite in modum,
Dicite: ô hymeneæ hymen
Hymen ô hymeneae.
«Nil potest sine te Venus
Fama quod bona comprobet
Commodi capere; at potest
Te volente. Quis huic deo
Comparare ausit?
«Claudia pandite januæ,
Virgo adest. Video ut faces
Splendidas quatiunt comas
Sed moraris, abiit dies
Prodeas, nova nupta.
«Flere desine. Non tibi
Aurunculcia periculum est,
Ne qua fæmina pulchrior
Clarum ab Oceano diem
Viderit venientem.
«Tollite, ô pueri, faces.
Flammæum video venire
Ite, concinite ia modum
Io hymen, hymeneæ lo,
Io hymen hymeneæ.
«Sordebant tibi villuli,
Concubine hodie atque heri;
Nunc tuum cinerarius
Toudet os miser, ah miser
Concubine nuces da.
«Diceris male a tuis
Unguentate glabris marite
Abstinere. Sed abstine
Io hymen.
«Scimus hæc tibi quæ licent
Sola cognita, sed marito
Ista non eadem licent.
Io hymen.»
«Et vous, vierges pures qu'attend le même bonheur, chantez en cadence:
«ô hymen, dieu d'hyménée! Dieu d'hyménée, hymen!
«Les plaisirs que Vénus donne sans toi entachent la bonne renommée; avec
toi, ils sont légitimes. Quel dieu pourrait-on égaler à toi.
«Que les portes s'ouvrent. Voici la vierge. Les torches secouent leur
brillante chevelure. Mais elle tarde et le jour fuit. Viens, nouvelle
épouse!
«Sèche tes larmes; ne crains rien, car jamais une beauté plus grande n'a
vu le soleil se lever sur l'Océan.
«Enfants, levez les torches. J'aperçois le flammeum (voile rouge que
l'épouse portait pour la cérémonie) qui s'avance. Allez, chantez en
coeur: «Io hymen, dieu d'hyménée, Io hymen.»
«Et toi, dont hier et aujourd'hui encore les joues s'ombrageaient d'un
léger duvet, mignon désormais inutile, le barbier va raser ton menton.
Jette des noix aux enfants.
«Et toi, époux parfumé, tu regrettes, dit-on, tes mignons. Il faut leur
dire adieu pour toujours. O hymen, dieu d'hyménée!
«Ce qui t'était permis avant le mariage ne l'est plus aujourd'hui. O
hymen, dieu d'hyménée!»
«Nupta, tu quoque quæ tuus Vir petit, cave ne neges; Ne petitum aliundè
est; Io hymen!
«Aspice intus ut accubans Vir luus Tyrio in toro Totus immineat tibi. Io
hymen!
«Mitte bracchiolum teres Prætexlate, puellulie; Jam cubile adest viri Io
hymen!
«Vos bonae, senibus viris Cognitae bene feminæ Collocate puellulam. O
hymen!
«Jam licet venias, marite, Uxor in thalamo est tibi Ore florido nitens;
Alba Parthenia velut Luteum ve papaver.
«Laudite ut lubet et brevi Liberos date. Non decet Tam vetus sine
liberis Nomen esse: sed indidem Semper ingenerari.
«Claudile ostia, virgines; Lusimus satis. At boni Conjuges, bene vivete
et Munere assiduo valentem Exercete juventam.»
«Et toi, jeune épouse, ne refuse rien aux désirs de ton époux, de peur
qu'il qu'il ne cherche ailleurs. Io hymen!
«Vois ton époux impatient de quitter le lit de pourpre du festin, tout
entier à l'attente et au désir. Io hymen!
«Guide de la vierge, adolescent qui portes encore la prétexte, quitte
son bras arrondi, car voici le lit nuptial. Io hymen!
«Et vous, matrones respectées de tous, placez-y la jeune épouse. Io
hymen!
«Tu peux venir maintenant, ô époux, elle est à toi; elle est dans le
lit, brillante de jeunesse, les couleurs du pavot pourpré et de la
blanche pariétaire se partagent son visage pudique.
«Soyez tout à l'amour fécond: Donnez vite des rejetons à une race
antique dont le nom ne doit pas périr.
«Jeunes filles, fermez la chambre nuptiale et vous, couple charmant,
vivez heureux; que votre vaillante jeunesse ne fasse jamais trêve aux
amoureux ébats.»
Cet épithalame est complété par un choeur de jeunes gens et de jeunes
filles dont nous donnerons seulement une strophe (voir pour le latin,
Catulle, LXII, le chant entier):
«La vigne née solitaire dans un champ nu ne s'élève point et ne porte
point de doux raisins; elle retombe de son poids et confond ses rameaux
avec ses racines. Jamais le vigneron ne s'arrête près d'elle. Mais si
elle s'accouple à l'orme tutélaire, elle devient aussitôt l'objet de
soins empressés. Ainsi, la jeune fille qui vît sans époux vieillit
délaissée. Celle au contraire qui contracte une union opportune, obtient
à la fois l'amour d'un époux et une affection plus vive de ses parents
satisfaits.»
CHAPITRE III
La lune de miel.
Lorsque les fêtes et les cérémonies du mariage sont terminées (après la
puberté), dans la nuit du dixième jour seulement, le mari reste seul
avec sa femme; il lui adresse de tendres paroles, l'attire à lui et la
presse doucement sur son sein, d'abord de la manière que la jeune fille
aime le mieux, et chaque fois pendant quelques instants seulement.
Ensuite, il procède aux attouchements et commence d'abord par le haut du
corps, parce que c'est plus aisé et plus simple.
Si la jeune fille est timide et complètement ignorante, et s'il n'est
pas encore familiarisé avec elle, il essaiera ses premières caresses
dans l'obscurité. Si elle se laisse faire, il lui mettra dans la bouche
une bamboula (noix et feuille de bétel); il usera de toute son éloquence
pour la lui faire accepter; au besoin, il s'agenouillera devant elle;
car on sait qu'une femme, quelle que soit sa timidité ou sa colère, ne
repousse jamais l'homme qui est suppliant à ses pieds.
Tout en lui donnant la bamboula, il la baisera sur la bouche doucement
et gentiment. Puis il la fera causer, en lui adressant des questions sur
des choses qu'il dira ne pas connaître et qu'elle pourra expliquer
en quelques mots. Si elle ne répond pas, il ne la brusquera pas; il
répètera ses questions avec douceur, et la pressera de répondre en la
flattant; car, dit Govakamoukka, «les jeunes filles écoutent tout des
hommes, mais sans mot dire.»
A force d'instance, il obtiendra qu'elle réponde, au moins par des
signes de tête. Quand il lui demandera si elle l'aime, si elle le
désire, longtemps elle gardera le silence; puis, enfin, à force d'être
pressée, elle finira par approuver de la tête.
Une amie, présente pour la circonstance, pourra répondre pour elle,
et même lui fera dire plus qu'elle n'a dit, ce dont la jeune fille
la grondera en souriant, et tout en jetant à son mari un regard
d'acquiescement.
Si la jeune fille est familière avec son mari, elle lui mettra au cou
une guirlande de fleurs, suivant le désir qu'il lui en aura exprimé; il
profitera de ce moment pour lui toucher les seins et les chatouiller
avec les doigts. Si elle l'en empêche, il lui dira: Je ne recommencerai
plus, mais à la condition que vous me tiendrez embrassé.
Quand elle sera dans cette position, il lui passera la main à plusieurs
reprises sur le cou et tout autour. De temps à autre, il la placera
sur ses genoux, la pressera sur son sein, et s'efforcera d'obtenir son
consentement à l'union. Si elle ne veut pas céder, il la menacera de
faire sur elle et sur lui-même des marques aux bras et aux seins avec
les ongles et les dents, et de dire ensuite que c'est elle qui les lui a
faites.
Les deux nuits suivantes, comme la jeune fille se confie et s'abandonne
davantage, il la caressera par tout le corps avec les mains et la
couvrira partout de baisers; il lui placera les mains sur les cuisses et
les palpera doucement. De là, il passera aux aînes; si elle écarte
ses mains, il lui dira: quel mal y a-t-il à cela? et la décidera à le
laisser faire.
Cette faveur obtenue, il lui touchera les parties sexuelles, il
détachera sa ceinture et le noeud qui retient son vêtement inférieur, et
massera le haut de ses cuisses mises à nu. Tout cela se fera sous divers
prétextes, mais sans commencer l'union. Puis il lui enseignera les
soixante-quatre manières du Kama, en lui exprimant tout son amour et
tout ce qu'il espère d'elle. Il lui promettra fidélité pour toujours, et
l'assurera qu'elle sera sans rivale.
Enfin, après avoir vaincu sa timidité, il consommera l'union et jouira
d'elle sans l'effrayer.
En agissant ainsi, suivant les dispositions d'une jeune fille, l'homme
gagne son amour et sa confiance.
On ne réussit ni par une soumission absolue ni par une violence brutale
faite à la volonté de la femme; la prude méprise, comme ne connaissant
rien au coeur des femmes, l'homme qui tient trop de compte de ses refus;
et d'un autre côté, la jeune fille violentée prend en haine celui qui a
manqué de ménagements pour elle [41].
[Note 41: Les Pariahs livrent leurs filles à peine nubiles, afin que
leur virginité soit matériellement démontrée.
Il en est de même des Arabes de l'Algérie.
Dans ces conditions, la consommation du mariage est un véritable viol.
Le mariage avant l'entier développement, joint a l'excès du travail,
fait que les femmes arabes sont petites et chétives pendant que les
hommes sont grands et forts.]
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.--Conseils d'Ovide.
Ovide, _Art d'aimer_, livre I. «Quel amant un peu habile ne joint point
aux tendres propos de doux baisers? Si on ne lui en donne point, qu'il
s'en prenne à lui-même. D'abord la belle l'appellera méchant, mais en
résistant elle désire sa défaite.
«Prenez garde seulement de blesser par de brusques caresses ses lèvres
délicates. Après un baiser pris, si vous ne prenez pas tout le reste,
vous méritez qu'on vous refuse même les faveurs qu'on vous a accordées;
car une sotte timidité a pu seule vous arrêter.
«La violence plaît aux belles. Ce qu'elles veulent donner, elles aiment
qu'on le leur ravisse. Toute femme prise de force, dans un mouvement
passionné, s'en réjouit et rien ne lui est plus doux.
«Mais si, lorsque vous pouvez la prendre d'assaut, vous la laissez se
retirer intacte du combat, son visage en exprimera la joie, mais la
tristesse sera dans son coeur. Quand la force triomphe d'une belle,
c'est qu'elle l'a bien voulu.»
N° 2.--Le docteur J. Guyot.
VIIIe méditation. «La meilleure condition pour le mariage, c'est l'amour
réciproque.
«S'il n'existe pas chez la femme, l'homme pourra le créer par l'art
qu'il apportera dans ses caresses.
«La femme, dans la première jeunesse, est toujours moins ardente et plus
faible que l'homme; les apparences contraires viennent, le plus souvent,
de ce que la fonction sensoriale reste inachevée chez la première.
«La lune de miel est un temps d'ivresse donné par la nature aux époux
pour se comprendre et s'accorder sur la satisfaction normale et complète
des besoins du sens génésique.
«La volupté a cela de particulier qu'elle résulte, pour chacun des deux
époux, principalement de celle qui est éprouvée par l'autre.
«Quand on lui a donné sa direction naturelle, l'exercice régulier et
normal du sens génésique devient un besoin fonctionnel essentiel à la
liberté du cerveau, à la paix du coeur, à la santé du corps.»
CHAPITRE IV
Séduction d'une jeune fille en vue du mariage
(Voir App. 1).
Un homme pauvre mais de bonnes qualités (caste, beauté, science), un
homme de famille infime et n'ayant que des qualités médiocres, un riche
voisin, un jeune homme sous la tutelle de son père, de sa mère ou de ses
soeurs, ne peuvent se marier qu'avec une jeune fille dont ils se sont
efforcés de gagner le coeur, depuis son enfance.
Ainsi, un jeune garçon qui vit chez son oncle essaiera de s'attacher la
fille de cet oncle, ou quelqu'autre jeune fille dans la maison ou dans
les maisons qu'il fréquente, quand bien même elle aurait été promise à
un autre.
«Cette conduite, dit Gopotamoukkà, est légitime dans tous les cas;
car elle conduit toujours à l'accomplissement du Dharma (le devoir
religieux).»
Quand un jeune garçon aura ainsi jeté son dévolu ou son amour sur une
jeune fille, il s'efforcera constamment de lui plaire par tous les
moyens en son pouvoir.
Quand il s'aperçoit qu'elle l'aime, il se consacre tout entier à
satisfaire tous ses goûts et à lui procurer tous les plaisirs qu'elle
recherche. Quand elle revient des fêtes, il lui offre des bouquets, des
guirlandes pour la tête, des ornements et des anneaux pour les oreilles.
Tout d'abord, il a soin de mettre dans ses intérêts la soeur de lait
de la jeune fille; puis il lui enseigne les soixante-quatre moyens de
jouissance sexuelle employés par les hommes, et lui vante ses talents en
ce genre.
Il est toujours bien habillé et paré et fait aussi bonne figure que
possible; car les jeunes filles s'éprennent des hommes de leur intimité
qui sont beaux, de bonne mine et toujours bien parés [42].
[Note 42: Voir au n° 8 de l'Appendice: «les Conseils d'Ovide.»]
Une jeune fille trahit toujours son amour par quelques signes ou actes
tels que les suivants. Elle ne regarde jamais l'homme en face et éprouve
de la gêne et de la honte quand il la regarde (App.2). Sous quelque
prétexte, elle lui montre ses membres; elle le regarde furtivement
quand il s'éloigne d'elle, baisse la tête quand il lui adresse quelque
question et lui répond avec trouble et par des phrases inachevées; elle
aime à rester longtemps dans sa compagnie, parle à ses suivantes sur
un ton particulier, afin d'attirer son attention lorsqu'il est à une
certaine distance, tient à ne point s'éloigner du lieu où il se trouve,
prend quelque prétexte pour lui faire regarder différents objets, lui
conte lentement des anecdotes pour prolonger la conversation avec lui;
elle baise et presse un enfant qu'elle tient assis sur ses genoux, fait
des gestes gracieux ou drôles lorsque ses soubrettes lui tiennent des
propos plaisants devant l'homme qui la captive, montre à ses amis de la
confiance, du respect et de la déférence, témoigne de la bonté à ses
serviteurs, les écoute attentivement lorsqu'ils lui parlent, ou parlent
à quelqu'autre de leur maître, se rend chez lui quand elle y est engagée
par sa soeur de lait ou par quelque avis de ses domestiques, pour
converser et jouer avec lui; elle évite d'être vue de lui en négligé,
lui fait remettre par quelque amie ses ornements d'oreilles, anneaux et
guirlandes de fleurs qu'il a demandé à voir; elle porte constamment
tous les objets dont il lui a fait présent, se montre désolée quand
ses parents lui parlent de tout autre prétendant, et se fâche contre
quiconque appuie un rival.
Voici quelques vers sur ce sujet:
«Celui qui a reconnu à des signes extérieurs les sentiments qu'une jeune
fille a pour lui, doit faire tout ce qu'il faut pour s'unir à elle.
Il captivera une toute jeune fille par des jeux enfantins; une grande
demoiselle, par ses talents (dans le Kama sans doute), et une personne
qui l'aime, par le moyen d'intermédiaires dans lesquelles elle ait
confiance.»
Quand l'amant possède le coeur de la jeune fille, il achève de la
séduire par divers moyens, tels que ceux-ci.
Quand il est avec elle, à quelque jeu ou quelqu'exercice, il lui prend
les mains avec une intention marquée; il pratique sur elle les divers
embrassements décrits dans le Soutra.
Parfois, il lui montre une découpure faite dans la feuille d'un arbre
et figurant deux amants accouplés; il s'extasie à la vue des nouveaux
boutons des fleurs et des feuilles nouvelles de la poussée de la sève, à
l'époque du renouveau (App. 2).
Il lui décrit ses tourments, lui raconte un beau rêve qu'il a fait au
sujet d'autres femmes.
Aux assemblées de la caste, il se place près d'elle, et, sous quelque
prétexte, il la touche, place son pied sur le sien, lui touche doucement
et progressivement les doigts d'un pied avec les siens et les presse
avec le bout de ses ongles.
S'il n'est point repoussé, il prendra ensuite ses pieds avec la main
et les serrera délicatement. Il lui pressera aussi un doigt de la main
entre ses doigts de pied, quand il lui arrivera de se lever; toutes
les fois qu'il recevra d'elle ou lui donnera quelque objet, il lui
manifestera, par ses manières et l'expression de ses regards, tout
l'amour qu'il ressent pour elle. Il jettera sur elle l'eau qu'on lui
aura apportée pour se rincer la bouche (App. 4).
Quand il se trouvera avec elle dans un lieu isolé, il lui fera des
caresses amoureuses en lui peignant sa passion, sans cependant la
troubler ou la blesser en quoi que ce soit.
Toutes les fois qu'il sera assis à côté d'elle sur le même banc ou
le même lit, il l'emmènera à l'écart en lui disant qu'il a besoin de
l'entretenir en particulier, et alors il lui exprimera tout son amour
par des signes plutôt qu'avec des paroles. Il lui prendra la main et
la placera sur son front; si elle est chez lui, il l'y retiendra sous
prétexte de préparer pour lui-même quelque médication qui ne peut être
efficace que si elle-même y met aussi la main.
Quand elle s'en ira, il la priera instamment de revenir le voir, et
lorsque, devenue familière, elle le visitera souvent, il aura avec elle
de longues conversations; «car, dit Gothakamouka, quel que soit l'amour
d'un homme pour une femme, il ne réussit auprès d'elle qu'à force de lui
parler (App. 5).
Enfin, quand il voit que la jeune fille est complètement subjuguée, il
peut commencer à en jouir.
Quand un homme ne pourra à lui seul atteindre ce résultat, il emploiera
la soeur de lait de la jeune fille (App. 6).
Celle-ci la décidera à venir le voir chez lui et tout se passera alors
comme il vient d'être dit.
A défaut de soeur de lait, il enverra vers elle une de ses servantes qui
se fera l'amie de la jeune fille et travaillera pour lui.
Il fera en sorte de se rencontrer avec elle dans toutes les réunions
publiques et privées, et quand il se trouvera en tête-à-tête avec elle,
il en jouira. «Car, dit Vatsyayana, en temps et lieu propices, la femme
ne résiste point à celui qu'elle aime (App. 7).
APPENDICE AU CHAPITRE IV
N° 1.--Séduction.
Les agissements préconisés sous ce titre sont, pour la plupart,
malhonnêtes, contraires à la sincérité, aux droits des parents et
autres, à la parole donnée et aussi à la moralité de la jeunesse.
Ils sont autorisés et même prescrits ici, en vertu de ce principe établi
par Manou et reproduit dans le Kama Soutra: que le mode de mariage des
Gandharvas, c'est-à-dire par consentement mutuel, prime les trois autres
modes, d'où l'on conclut que tout est permis à qui s'efforce de réaliser
un mariage par ce mode.
Le poète Kalidaça l'a rendu célèbre dans son beau drame de _Sakountala_,
si poétiquement traduit par M. de Chesy.
C'est le mode de mariage des musiciens et des apsaras du paradis
d'Indra, mythe atmosphérique qui personnifie le phénomène des vapeurs
légères s'unissant pour former des nuages.
N° 2.--Afflux du sang au visage.
En Europe, la honte fait monter le sang à la face et l'on dit que la
personne rougit. Dans l'Inde, il faut dire: elle blêmit; tel est l'effet
que produit chez les Hindous, qui sont noirs, l'afflux du sang au
visage.
N° 3.--Le renouveau.
Tous les poètes de l'Inde célèbrent le renouveau et la grande fête du
printemps. Tous les poètes de l'antiquité ont chanté le réveil de la
nature et les amours printaniers.
N° 4.--Singulière politesse chez les Hindous.
Jeter de l'eau à la figure d'une personne est, dans l'Inde, une
politesse de la part de celui à qui cette eau a servi pour sa toilette.
N° 5.--Liberté des jeunes filles au temps de Vatsyayana.
Tous ces détails indiquent que, du temps de Valsyayana, les jeunes
filles jouissaient d'une liberté très grande dans l'Inde, ce qu'il faut
sans doute attribuer à l'influence du Bouddhisme à cette époque. Cette
liberté n'existe plus aujourd'hui.
N° 6.--La soeur de lait.
Il est souvent parlé, dans le Soutra, de la soeur de lait; cela prouve
que, du temps de Vatsyayana, les dames Hindoues quelque peu aisées ne
nourrissaient point elles-mêmes leurs enfants et que les soeurs de lait
étaient élevées dans la maison.
Il en était de même chez les Romains sous les Césars. On voit dans
les poètes que toutes les dames romaines gardaient près d'elles leur
nourrice qui devenait pour elles une confidente dévouée.
N° 7.--Motifs de la préférence donnée par Manou au mode de mariage des
Gandarvas.
La préférence donnée par Manou au mariage par consentement mutuel, sans
l'intervention des parents, malgré les indélicatesses de toutes sortes
qu'à nos yeux il entraîne, pourrait avoir son excuse si elle était
fondée sur le droit qu'a chaque partie de disposer de soi, ou sur la
considération du bonheur futur des deux époux. Mais, pour qui a étudié
le livre de Manou et l'Inde, la raison de cette préférence est que
les mariages d'amour réciproque sont les plus féconds; le législateur
n'avait en vue que l'accroissement de la population, but unique des
règles qu'il a tracées pour les rapports entre les deux sexes.
L'idée du plaisir naturel devait même être écartée lorsqu'un frère était
appelé à donner un fils au frère décédé sans enfants, en s'unissant une
fois avec sa veuve.
Au point de vue social, le motif du législateur hindou a certainement
sa valeur; mais il ne doit pas primer la justice, ni dispenser de la
loyauté.
N° 8.--Conseils d'Ovide pour la séduction.
Ces conseils pour la séduction d'une jeune fille ressemblent fort,
d'ailleurs, à ceux qu'Ovide donne pour faire la conquête d'une belle.
«Si votre belle, dit-il, n'a pour vous que des rigueurs, ne perdez pas
courage elle s'adoucira. Cédez d'abord pour vaincre ensuite.
«Quelqu'office qu'elle exige, remplissez-le promptement; blâmez ce
qu'elle blâme, approuvez ce qu'elle approuve, assurez ce qu'elle assure,
niez ce qu'elle nie, riez ou pleurez avec elle, composez votre visage
sur le sien; si elle veut manier le _dévidoir_, son coup joué, manquez
le vôtre exprès et passez-lui la main.
«Tenez vous-même le parasol déployé sur sa tête, frayez-lui le chemin à
travers la foule; approchez avec empressement le marchepied de son lit;
mettez ou ôtez la chaussure de ses pieds.
«Fussiez-vous transi de froid, réchauffez dans votre sein ses mains
glacées; n'ayez pas honte de tenir le miroir devant elle, le plaisir
vous dédommagera de cet office servile.
«La nuit, quand elle reviendra chez elle au sortir d'un souper,
mettez-vous à sa disposition si elle demande quelqu'un.
«Si votre belle vous ordonne de vous trouver quelque part, soyez-y avant
l'heure prescrite; si elle vous appelle de la campagne, volez chez elle;
qu'aucun obstacle ne vous arrête.
«Si vous ne pouvez faire à votre maîtresse que de légers présents, ayez
soin de les bien choisir et de les offrir à propos.
«Quand vous serez décidé à faire quelque chose que vous croirez utile,
faites en sorte que votre amie l'ait demandé.
«Vous voulez donner la liberté à un esclave, qu'il la fasse solliciter
par elle; vous voulez accorder à un autre la grâce d'un châtiment,
qu'elle vous en ait l'obligation; en agissant ainsi elle s'imaginera
qu'elle a tout pouvoir sur vous.
«Faites-lui croire que vous êtes ravi de ses parures et de ses charmes.
Admirez ses bras quand elle danse, sa voix quand elle chante et, quand
elle a cessé, regrettez qu'elle ait sitôt fini.
«Exprimez d'une voix tremblante de plaisir le ravissement de ses
caresses; surtout sachez dissimuler avec adresse; que votre visage ne
démente jamais vos paroles et que votre maîtresse ne puisse jamais
soupçonner votre sincérité.
«Tâchez, au prix même de tous les ennuis, de vous attacher son coeur par
l'habitude, le plus puissant des liens. Qu'elle vous voie, qu'elle vous
entende sans cesse; soyez nuit et jour près d'elle. Mais quand vous
serez bien sûr qu'elle peut vous regretter, éloignez-vous pour qu'elle
sente le vide. Le repos, d'ailleurs, vous sera utile: un champ reposé
rend la semence avec usure. Mais ne prolongez pas trop votre absence.
Car le temps dissipe les inquiétudes et les regrets; l'amant qu'on ne
voit plus est bientôt oublié et sera vite remplacé.»
CHAPITRE V
De la jeune fille qui fait la conquête d'un époux.
Quand une jeune fille pourvue de bonnes qualités, d'une bonne éducation,
appartient à une famille sans position, et, pour ce motif, n'est point
recherchée en mariage par les membres de sa caste; ou bien quand une
jeune fille qui observe les règles de de sa famille et de sa caste, est
orpheline et sans parents qui s'occupent d'elle, elle doit chercher
elle-même à se marier quand le moment est venu.
Elle s'efforcera de faire la conquête d'un jeune homme vigoureux et de
bonne mine, ou bien d'un homme que, par sa faiblesse d'esprit, elle
espère décider à se marier avec elle, même sans le consentement des
parents du jeune homme.
Elle emploiera tous les moyens pour le captiver et le verra et
l'entretiendra fréquemment. Sa mère aussi se servira de ses amies et de
sa soeur de lait pour amener de fréquentes rencontres, soit chez ses
amies, soit ailleurs, avec le mari convoité. La jeune fille, de son
côté, tâchera de se trouver seule avec lui, en lieu sûr et non troublé,
et, de temps en temps, lui fera des présents de fleurs, de parfums et de
noix et de feuilles de bétel.
Elle lui montrera les talents qu'elle possède, tels que ceux de masser,
d'égratigner et de presser avec les ongles; causera avec lui des choses
qui lui plaisent ou l'intéressent, et même discutera avec lui les voies,
et moyens pour gagner le coeur d'une jeune fille. Les anciens auteurs
sont d'avis que la jeune fille, même quand elle aime, ne doit point
faire les premières avances; elle doit seulement encourager l'homme
qui la recherche, lui permettre quelques privautés et recevoir les
manifestations de son amour sans paraître s'apercevoir de sa passion.
Quand il essaiera de prendre des baisers, elle ne s'y prêtera pas tout
d'abord; quand il lui demandera l'union, elle n'y consentira pas; elle
lui permettra seulement, tout en faisant beaucoup de difficultés,
des attouchements à ses parties cachées, et résistera à toute autre
tentative.
C'est seulement lorsqu'elle sera bien certaine de son amour et de sa
constance à toute épreuve qu'elle consentira à se donner à lui s'il est
décidé à se marier de suite avec elle (App. 1).
Quand elle aura ainsi perdu sa virginité, elle en fera la confidence à
ses amies[43].
[Note 43: Sans doute pour notifier son mariage. Dans ce cas, comme dans
tous les autres, l'union sexuelle précède la consécration religieuse; le
véritable sacrement pour les Hindous paraît être la promesse du mariage
cimentée par l'union sexuelle qui est nécessaire et suffisante pour
assurer l'exécution de la promesse.]
APPENDICE AU CHAPITRE V
N°1.--Fleurtage dans les chants des Bayadères.
Tout le manège de la jeune fille est figuré très exactement dans un
chant des Bayadères intitulé: _Entretien d'un homme et d'une femme en
route_ (voir les _Chants des Bayadères_, traduit du tamoul, par M.
Lamairesse).
Entretien d'un homme et d'une femme en route.
1. L'HOMME.--Toi qui es belle comme une paonne et qui portes des bijoux
des neuf espèces de pierres précieuses, où vas-tu avec les lèvres de
corail et tes yeux bleus comme la fleur Nilopalam?
6. LA FEMME.--Je m'appelle Poulocadi (nymphe terrestre) et je vais
puiser de l'eau.
7. L'HOMME.--Je te suis pour remplir ta cruche et ensuite pour te la
placer sur la tête.
10. LA FEMME.--Je sais ce que tu veux de moi. Les hommes doivent-ils se
permettre de suivre les femmes en route?
15. L'HOMME.--Je suis venu mettre à tes pieds toutes mes richesses,
quand je t'ai vue passer seule si légèrement.
16. LA FEMME.--Je ne te comprends pas; tu n'as aucun droit de me suivre,
tu feras bien de t'en retourner.
21. L'HOMME.--J'ai couru après toi, sans reprendre haleine; prends pitié
de mon tourment.
26. LA FEMME.--Tu me parles sans retenue, veux-tu aussi m'insulter en
tirant ma pagne? N'es-tu pas honteux de mes refus?
33. L'HOMME.--Il n'est point de rebuts ni de honte pour les amoureux. Si
tu le veux, je te remettrai une promesse de mariage par écrit.
34. LA FEMME.--Puisque tu prends cet engagement, je t'avouerai que je me
suis prise d'amour, malgré moi, sur le chemin.
34. L'HOMME.--Si tu y consens de bon coeur, je te ferai goûter le
plaisir charnel.
38. LA FEMME.--Fais-le sans plus discourir et tes traits ne sortiront
jamais de mon coeur.
39. L'HOMME.--Tu me promets de ne jamais m'oublier et moi je te dis que
tu as une habileté que n'aura jamais aucune fille, fût-elle venue au
monde sept fois.
40. LA FEMME.--Les filles possèdent l'habileté; elles ne déclarent
jamais les premières leur amour. Mais cesse de parler. Occupe-toi aux
oeuvres du livre des sciences d'amour (Kamasoutra).
42. LA FEMME.--Presse d'abord mes seins, ô mon bien-aimé, en regardant
ma figure et en suçant mes lèvres.
46. LA FEMME.--Pénètre-moi, membre contre membre, et en serrant mes
cuisses. Donne-moi toute ta vie.
49. L'HOMME.--Je t'étreins si amoureusement dans mes transports, que les
perroquets et les coucous chantent.
54. LA FEMME.--Tu pars déjà. Arrête-toi et dis-moi si tu es satisfait,
car tu me laisseras ainsi la joie au coeur.
55. L'HOMME.--Je m'en vais chez moi et je t'enverrai mon frère aîné pour
consommer notre union.
56. LA FEMME.--Que pourrai-je faire si tu me trompes en me promettant de
m'épouser? Personne ne nous a vus ici.
57. L'HOMME.--Ne crains rien, je prends à témoins le ciel et la terre,
le soleil et la lune.
58.--LA FEMME.--C'est assez, je t'en remercie, mon amant; tu peux te
retirer, je m'en vais aussi chez moi.
N° 2.--Fleurtage chez les Chinois.
Il est intéressant de rapprocher du fleurtage hindou, si passionné, le
fleurtage chinois si formaliste.
_La jeune chinoise qui se marie elle-même _(Jules Arène, _La Chine
familière et galante)_.
«LA JEUNE FILLE.--Triste, les sourcils froncés, je brode pour tuer le
temps; de mes manches j'essuie mes larmes; je n'ai pas le courage de me
coiffer près de la fenêtre et je m'en veux à moi-même; la destinée
des jolies femmes, c'est chose connue, est mauvaise! Je m'appelle
Sou-yu-Tchiaou, ma mère est veuve, notre avoir est mince. J'ai
aujourd'hui dix-huit ans et n'ai point de mari. Ma mère est toute
confite en dévotion et néglige les affaires de la maison.
«LA MÈRE.--J'ai appris l'arrivée d'un bonze pèlerin qui fait des
conférences dans la pagode Poutousse, et je me suis levée de bonne heure
pour l'entendre; je vais sortir, applique-toi à broder jusqu'à mon
retour; à midi je préparerai de quoi apaiser notre faim.
«LA JEUNE FILLE (elle chante).--Toute seule enfermée dans la chambre
intérieure. Toute seule! seule je m'assieds, seule je me couche! Pauvres
jolies femmes, quelle est votre destinée? Beaucoup de tristesses,
beaucoup de larmes.
«(Elle parle).--Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si
j'allais l'entrebâiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne
convient pas à une jeune fille comme moi de se tenir à la porte. Mais,
pour un instant!... Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire.
«LE JEUNE HOMME (il chante).--Je me promène pour me distraire. Passons
devant la porte de la famille Soun:--j'aperçois une charmante créature,
aussi belle que Tchango (la déesse de la lune), j'aperçois son joli
visage si tendre qu'un souffle le déchirerait. A sa vue, j'ai perdu
l'âme et l'esprit.
«Attention! ce doit être la fille de la veuve Shen, la plus belle fille
de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes
voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui
défendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de
famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hésite et mon coeur est en feu.
Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais
feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage.
«Une question, s'il vous plaît, Mademoiselle; c'est ici la porte ou
demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle?
«LA JEUNE FILLE.--Ma mère n'est pas à la maison.
«LE JEUNE HOMME.--Ah, vous êtes alors mademoiselle Soun? je vous salue.
«LA JEUNE FILLE.--Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est
votre haut nom? Quels sont vos riches prénoms? pour quelle affaire me
demandez-vous si ma mère est chez elle?
«LE JEUNE HOMME.--Mon nom est Phon, mon prénom est Pang, mon nom de
fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous éleviez
bien les coqs: je veux en acheter une paire.
«LA JEUNE FILLE.--Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de
ma mère, il m'est difficile de les vendre.
«LE JEUNE HOMME.--Alors je prends la liberté de me retirer. (A
part) J'enlève mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes
fiançailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle
le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se
fasse. Je vais de ce pas prier ma mère de chercher une tierce personne
pour arranger l'affaire.
«LA JEUNE FILLE (elle chante).--En me quittant, il souriait, il m'a
saluée, et c'est exprès qu'il a laissé tomber ce bracelet de
jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi
n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'ébattent au
milieu des nénuphars? J'aurais ainsi jusqu'à ma mort quelqu'un sur qui
m'appuyer.
«UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).--Ces deux
personnes se souriaient, leur passion est brûlante: il ne manque
qu'un tiers pour régler le mariage. Le courtage de cette affaire ne
m'échappera pas. Ce jeune roué connaît très bien son affaire.
(A la jeune fille qui considère le bracelet de jade en soupirant ):
«--Mademoiselle, je vous l'amènerai et vous causerez à votre aise, cela
vous convient-il?
«LA JEUNE FILLE.--Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage
à lui envoyer.
«L'ENTREMETTEUSE.--En échange du bracelet, des pantoufles brodées
suffiront.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, des pantoufles brodées de mes mains, je peux
donc les envoyer?
«L'ENTREMETTEUSE.--Parfaitement, vous le pouvez.
«LA JEUNE FILLE.--En voici une paire.
«L'ENTREMETTEUSE.--Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous
rapporter une réponse.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, cette aventure, vous seule la connaissez.
Attention à ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me
l'amener. Je vous devrai la même reconnaissance qu'à la mère qui m'a
donné le jour. Même n'étant que la deuxième femme, je vivrai heureuse
avec lui et il me fermera les yeux.
«L'ENTREMETTEUSE.--Il faut patienter trois jours dans l'attente du
moment heureux. Je me retire.
«LA JEUNE FILLE.--Je remonte la mèche de la lampe et j'attends le
phénix.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le
papillon dans le jardin.
«LA JEUNE FILLE.--Je ne vous ai pas traitée avec assez d'égards.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est moi qui vous ai dérangée.»
CHAPITRE VI
Formes du mariage.
1° Quand la jeune fille qu'un jeune homme a séduite est entièrement à
lui, il se comporte publiquement avec elle comme avec une épouse; il
fait apporter de la maison d'un brahmane le feu consacré, répand sur la
terre l'herbe Kousha, fait une oblation au feu et se marie selon les
prescriptions religieuses relatives à ce genre de mariage, sans témoin.
Après la cérémonie, le jeune homme informe les parents de la jeune fille
du fait accompli. D'après les anciens auteurs, le mariage contracté
en présence du feu est indissoluble. On en fait part aussi à tous les
parents des conjoints, et on s'efforce d'obtenir leur assentiment.
Tel est le mariage selon le mode des Gandharvas.
Lorsqu'une jeune fille ne peut suivre ou ne veut pas déclarer son
intention de se marier avec lui, l'amant l'obtiendra de l'une des
manières suivantes.
Par le moyen d'un intermédiaire il attirera la jeune fille chez lui sous
quelque prétexte, et lorsqu'elle sera venue, il fera apporter de la
maison d'un brahmane le feu consacré et procédera au mariage comme il
est dit plus haut.
Lorsque la jeune fille qu'il désire doit en épouser un autre
prochainement, il perdra son rival dans l'esprit de la mère, et, de
connivence avec celle-ci, il fera venir la fille dans une maison du
voisinage où il aura fait apporter le feu consacré, et procèdera à son
mariage comme il est dit plus haut.
Ou bien il opérera de la même manière avec la connivence du frère de
la jeune fille, qu'il aura mis dans ses intérêts par tous les moyens
possibles.
(Ces cas peuvent se rattacher au mode des Gandharvas; le consentement de
la jeune fille est supposé exister tacitement).
2° Avec la connivence de la soeur de lait de la jeune fille, il fait
endormir ou enivrer celle-ci, et l'amène dans quelque endroit sûr, et là
il en jouit. A son réveil, il accomplit la cérémonie religieuse (c'est
là le mode dit des Vampires, de Manou).
3° Quand la jeune fille se rend à un jardin public ou à un village du
voisinage, l'amant tombe sur les hommes qui la gardent, les met en fuite
ou les tue, puis il enlève la jeune fille et procède ensuite au mariage.
C'est le mode dit des géants; d'après Manou, celui des Ksha tryas ou
guerriers; il rappelle l'enlèvement des Sabines et celui des nobles
Damoiselles, au moyen âge [44].
La conclusion de Vatsyayana, conforme à la loi de Manou, est que chacun
des divers modes de mariages ci-dessus mentionnés est préférable à tous
ceux qui viennent après dans l'ordre suivi.
On ne doit recourir à l'un d'eux que quand tous ceux qui le précèdent
dans l'énumération donnée sont d'une application impossible.
[Note 44: Il est à remarquer que, parmi ces modes de mariage décrits par
le Kama Soutra, il n'en est pas un seul qui ne renferme quelque chose de
malhonnête. Le P. Gury, _Th. mle_. 837, dit:
«L'enlèvement consiste à emmener par violence une femme d'un lieu dans
un autre où elle est au pouvoir du ravisseur pour cause de mariage.
«L'enlèvement annule le mariage entre le ravisseur, c'est-à-dire celui
pour lequel on enlève la femme, et la femme enlevée.»]
APPENDICE AU CHAPITRE VI
N° 1.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les Brahmes et
d'après l'Église.
Un rapprochement entre la doctrine brahmanique sur le mariage, et celle
de l'Église, peut présenter un certain intérêt, au moins de curiosité.
Le P. Gury, _Théologie morale_:
763. «La matière éloignée du sacrement de mariage est le corps des
fiancés qu'ils se livrent réciproquement dans le contrat. La matière
prochaine est la remise même du corps qui se fait par des paroles ou des
signes exprimant le consentement.
766. «La forme consiste dans l'acceptation réciproque des contractants,
exprimée par des paroles ou des signes.»
D'après cet alinéa, le sacrement est tout entier dans le consentement
mutuel des contractants, d'où beaucoup d'anciens docteurs concluaient
que l'absence des formalités religieuses, quoique pouvant constituer un
péché en soi, n'annulait pas le mariage, même au point de vue religieux;
mais le Concile de Trente a décidé (P. Gury):
837. «Ceux qui essaieront de contracter mariage autrement qu'en la
présence du curé, ou d'un autre prêtre avec la permission du curé ou
de l'évêque, et de deux ou trois témoins, ceux-là, le saint Synode
les déclare absolument incapables de contracter mariage, et annule le
contrat.»
852. «La présence du curé à la déclaration du consentement mutuel valide
le mariage, lors même qu'il serait contraint par la violence ou par la
crainte; il suffit qu'il sache, soit de bon, soit de mauvais gré, ce qui
se fait, même s'il affecte de ne pas comprendre, par exemple en fermant
les yeux et se bouchant les oreilles.»
Remarquons que cela peut se faire dans un lieu quelconque et sans aucune
cérémonie accessoire.
La doctrine des anciens casuistes aurait aujourd'hui l'avantage de
supprimer la question du mariage purement civil et de son insuffisance
religieuse.
Chez les Bouddhistes, il n'y a point de cérémonie religieuse pour le
mariage ni la naissance, attendu que la naissance est considérée par eux
comme un mal et conséquemment le mariage.
Cependant on ne peut méconnaître la bonne impression que peut faire
sur les époux le mariage chrétien, surtout quand il est accompagné de
conseils éloquents. Nous avons entendu des prêtres catholiques et des
ministres protestants parler avec beaucoup d'âme dans ces occasions.
TITRE VII
LE HAREM ROYAL
CHAPITRE I
Rapports du roi avec ses femmes.
Les épouses du roi vivent dans l'oisiveté, le luxe et les
divertissements; on ne leur donne jamais rien à faire de fatiguant.
Elles assistent aux fêtes, concerts, spectacles, y sont traitées avec
honneur, et on leur offre des rafraîchissements.
Il leur est interdit de sortir seules; et on ne laisse pénétrer dans
le harem que des femmes qui sont parfaitement connues des gardiens et
surveillants.
Les femmes attachées au service des femmes du harem portent au roi,
chaque matin, des fleurs, des muguets et des habits, présents de ses
épouses. Le roi en fait don à ces femmes, ainsi que des objets de même
nature qu'il a portés la veille.
Dans l'après-midi, le roi paré de tous ses ornements, rend visite à
ses épouses, également parées pour le recevoir; il rend à toutes des
hommages et leur assigne leur place, puis il engage avec elles une
conversation gaie.
Ensuite, il visite les vierges veuves remariées, les concubines et les
bayadères, chacune dans sa chambre (v. App.2).
Quand le roi a terminé sa sieste, la dame de service chargée de lui
désigner l'épouse avec laquelle il doit passer la nuit vient le trouver,
accompagnée des servantes de l'épouse dont le tour est arrivé et de
celles dont le tour peut avoir été passé par erreur et pour cause
d'indisposition.
Ces suivantes présentent au roi des essences et des parfums envoyés
par leurs maîtresses et marqués du sceau de leur anneau, elles lui
expliquent les motifs de cet envoi.
Le roi accepte le présent de l'une d'elles qui, par ce fait, se trouve
informée de son choix.
Quelques rois, par scrupule ou par compassion, prennent des
aphrodisiaques, afin de pouvoir servir plusieurs épouses dans une même
nuit. D'autres, au contraire, ne s'unissent qu'avec celles qu'ils
préfèrent et délaissent les autres. La plupart donnent à chacune son
tour.
APPENDICE AU CHAPITRE I
1.--Sérails musulmans.
On voit que l'usage imposait aux rois quelques égards envers leurs
épouses.
Le sérail n'eut une importance capitale que pour les princes musulmans.
Ceux-ci, dans l'Inde, se pourvoyaient avec les filles des Hindous
brahmaniques prises de gré ou de force à leurs parents. Tous les
musulmans agissaient ainsi (c'était le mode des géants).
Le sérail a été une cause de ruine pour l'empire turc; les sultans
et hauts dignitaires ont de tout temps épuisé et épuisent encore
aujourd'hui le trésor public pour les dépenses du sérail. Certains
sultans ont fait une telle consommation de femmes qu'elles
enchérissaient sur le marché, et y devenaient très rares.
2.--Les Bayadères.
La première classe des courtisanes dont il sera question au dernier
Titre n'est plus guère représentée dans l'Inde que par les bayadères.
A l'époque où écrivait Vatsyayana, c'est-à-dire avant la conquête
musulmane, il ne devait exister dans l'Inde que des bayadères
brahmaniques attachées au culte, où leur fonction officielle consiste
à chanter et à danser chaque matin et chaque soir, dans les temples et
aussi les cérémonies publiques.
A chaque pagode de quelque importance est attachée une troupe de
bayadères dont le nombre n'est jamais au-dessous de huit, et auxquelles
des musiciens sont toujours adjoints. Chaque troupe fait aux personnages
haut placés des visites qui sont pour elles des occasions de danses et
de gratifications.
Elles sont appelées dans les familles pour danser, surtout aux fêtes
données à l'occasion des mariages.
La plus grande partie des dons qu'elles reçoivent dans ces occasions
leur est reprise par les brahmanes et les musiciens qui les
accompagnent. Leur profit le plus clair leur vient de leurs amants.
Les bayadères sont aujourd'hui les seules femmes dans l'Inde auxquelles
il soit permis de danser et d'être aimables pour les hommes. Entretenir
une bayadère n'est pas seulement, chez les Indiens, un luxe de bon ton
et de bon goût, comme l'est chez nous celui des chevaux, mais c'est
encore une oeuvre méritoire. Souvent les brahmanes chantent des vers
dont le sens est: «Le commerce avec une bayadère est une vertu qui
efface les péchés (la pénitence est douce!...)
Comme toutes les personnes du sexe sans aucune exception, les bayadères
ont, en public, la réserve la plus absolue, et sont également traitées
avec la même réserve par les hommes.
Les bayadères peuvent être prises dans toutes les castes au-dessus de
celle des bergers (basse caste de Soudras).
Celles des jeunes filles qui doivent entrer dans le sacerdoce sont
mariées au dieu de la guerre dès qu'elles sont pubères.
Lorsqu'elles sont devenues vieilles, on les réforme; les brahmanes qui
ont exploité leur jeunesse, leur appliquent avec un fer chaud sur la
cuisse (comme aux chevaux réformés) la marque de la pagode où elles ont
servi, et on leur délivre un diplôme qui leur donne le droit de mendier
(l'abbé Dubois, _Moeurs et coutumes de l'Inde_, dit cela des belles
femmes que les brahmes prenaient dans les foules les jours des grandes
fêtes et qu'ils consacraient au dieu de la pagode; voir le volume:
_Chants des bayadères_).
Le costume des bayadères est fort gracieux et très riche; elles portent
une ceinture d'or, des bijoux en or au sommet de la tête, des anneaux
aux oreilles, aux bras, aux pieds; ceux-ci, quand elles dansent,
résonnent et accompagnent leurs mouvements.
Elles sont généralement jolies et gracieuses, et toujours bien faites.
Leur danse est une pantomime très étudiée où figure généralement une
seule bayadère, accompagnée par des musiciens dont la musique barbare
est peu agréable pour des Européens. Hors des pagodes, cette pantomime
représente généralement les diverses phases d'une lutte amoureuse
chantée par les musiciens qui accompagnent la bayadère.
Le caractère de la pantomime et du chant est reproduit, autant qu'il est
possible de le faire en français, dans la chanson intitulée: _Entretien
d'un homme en route_(ci-dessus, page 138).
Dans les fêtes et les temples, elles chantent des hymnes en l'honneur
des dieux ou leurs aventures galantes et guerrières.
Lorsqu'elles se produisent devant les Européens, les bayadères se
livrent quelquefois à des fantaisies; par exemple, elles parodient les
danses et les manières de nos demi-mondaines.
Quelquefois plusieurs bayadères se réunissent pour exécuter certaines
figures d'ensemble, toujours sur place et sans se transporter sur un
certain espace.
Les bayadères brahmaniques, à cause de leur caractère sacré, ne se
donnent que très secrètement aux Européens, parce qu'ils sont réputés
impurs; il n'en est pas de même des bayadères musulmanes qui sont de
simples danseuses.
Il est même d'usage de les offrir aux Européens devant lesquels on les
fait danser; mais ce sont des beautés fort dangereuses, ainsi que l'ont
éprouvé Jacquemont et d'autres voyageurs.
Leurs danses, beaucoup plus gracieuses et animées que celles des
bayadères brahmaniques, ressemblent aux danses espagnoles et mauresques.
En Algérie, il y a aussi des danseuses qui s'exhibent dans les fêtes
arabes et même européennes. Elles sont bien inférieures aux bayadères
de l'Egypte et de l'Inde. Leur pantomime, également sur place, consiste
surtout en mouvements des hanches et du ventre, qui plaisent beaucoup
aux Arabes, mais qui, dans l'Inde seraient regardés comme indécents;
c'est par le geste et le regard que les bayadères de l'Inde sont
provoquantes.
CHAPITRE II
Des intrigues du roi.
Le roi ne se contente pas toujours de ses épouses; il a aussi des
caprices, même pour des femmes mariées.
Le roi et les ministres ne vont jamais chez les sujets; ceux-ci ont
toujours les yeux fixés sur eux pour les imiter. En conséquence, ils ne
doivent faire publiquement aucun acte qui puisse être censuré. Un poète
a même écrit:
«Un roi qui a à coeur le bien de son peuple, respecte toutes les femmes
des autres.
«Un roi qui triomphe des six ennemis de l'homme conquiert toute la terre
(les six péchés capitaux de l'Inde; la gourmandise est inconnue
des Orientaux; et la paresse consiste pour eux dans l'_ignorance
spirituelle_).»
Quand le roi juge bon d'écarter ce scrupule, il doit agir de l'une des
manières suivantes [45].
[Note (45): Les casuistes hindous ont toujours, pour dispenser de tout
scrupule en amour, une raison péremptoire à leurs yeux: la nécessité de
ne pas mourir d'amour.]
A certaines époques, les femmes des villes et des villages visitent les
épouses du harem, et passent la nuit dans leurs appartements à converser
et se divertir, puis s'en vont le matin.
Une dame du service du roi, qui s'est liée à l'avance avec la belle que
le roi désire, l'engage le matin, au moment où elle va s'éloigner, à
visiter avec elle, en détail, le palais. Dans un à parte, elle emploie
toutes les ressources de son esprit à la persuader de répondre aux
désirs du roi. Si elle éprouve un refus, elle n'en laisse voir aucun
déplaisir, se montre toujours très courtoise, lui fait accepter des
présents dignes d'un roi, l'accompagne à une certaine distance du palais
et la congédie en termes très affectueux.
La personne que désire le roi peut aussi venir au harem sur l'invitation
de l'une des épouses du roi, qui aura fait sa connaissance par
l'intermédiaire du mari ou d'une des suivantes des femmes du harem.
Surviendra alors l'affidée du roi, qui agira comme il est dit ci-dessus.
Ou bien la première épouse du roi, sous prétexte de se faire enseigner
par elle quelque talent, mandera au palais la femme convoitée.
Ou si le mari de cette femme a quelque chose à redouter du roi ou d'un
ministre, elle la décidera, à l'aide d'un intermédiaire, à venir au
palais solliciter sa protection. Les choses se passeront ensuite comme
dans les cas précédents.
On agira de même, si le mari de la femme est dans le besoin ou
l'oppression; ou s'il sollicite quelque chose ou aspire à la faveur
du prince, ou veut s'élever, ou bien s'il est tenu à l'écart par les
membres de sa caste, ou si c'est un espion au service du roi.
Si la personne désirée par le roi vit avec un homme qui n'est pas son
mari, le roi la fait arrêter, la fait déclarer esclave pour inconduite
et la place au harem.
Si la femme convoitée est régulière, l'ambassadeur du roi, à son
instigation, dénonce le mari; puis on fait emprisonner la femme, comme
étant l'épouse d'un ennemi du roi; ensuite, on la fait entrer au harem.
(Ces deux procédés se passent de commentaires, le dernier surtout).
Un roi ne doit jamais aller chez un sujet pour une intrigue amoureuse,
plusieurs rois ont payé de leur vie cette imprudence.
Certains usages locaux favorisent les amours royales.
Chez les Andras, le roi exerce le droit du seigneur;
Chez les Vatsagoulmas, les femmes des ministres servent le roi la nuit;
Les Vaïdarbhas qui ont de belles femmes, les envoient, par amour pour
leur prince, passer un mois au harem;
Chez les Aparatakas, ceux qui avaient de belles femmes les donnaient en
présent aux ministres du roi;
Enfin, dans le pays des Sourashtras, les femmes de la ville et de la
campagne entrent au harem pour le plaisir du roi, soit individuellement,
soit par groupes.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--Les amours du roi Agnivarna.
Nous empruntons à la traduction du _Raghou-Yanea de Kalidasa_, par M.
Hippolyle Fauche, le _Tableau des amours du roi Agrioarna_, le prince
charmant de l'Inde; ce tableau est pour les Hindous l'idéal des voluptés
royales.
«Après avoir tenu pendant quelques années les rênes de l'Etat, Agnivarna
l'impudique, les abandonna aux ministres et se livra tout entier aux
femmes luxurieuses. Dans le palais où toujours résonnait le tambourin,
et où la fête du lendemain surpassait celle de la veille, le roi,
incapable de supporter l'intervalle d'une seule minute sans volupté,
nuit et jour s'amusait avec ses femmes.
«Il avait des étangs remplis de lotus que ses folâtres concubines
faisaient trembler des palpitations de leurs seins dressés comme des
piques; des cachettes pour la volupté s'y dérobaient sous les fleurs.
Brûlant d'amour, il se plongeait dans l'onde; là, ses femmes, sans fard
comme sans voile, excitaient ses désirs par leurs mouvements gracieux et
lascifs. Avec elles, il portait ses pas vers des lieux disposés avec
art pour des buvettes, où il prenait le rhum enivrant. Sur son sein
reposaient continuellement une lyre aux sons enchanteurs et une belle à
la voix douce, aux yeux charmants. Frappant de ses mains le tambourin,
agitant ses guirlandes et ses bracelets, habile musicien, il ravissait
l'âme; à l'entendre, les danseuses oubliaient leurs pantomimes; il
mangeait alors de baisers leurs visages et soufflait sur leurs bouches
le vent amoureux de ses lèvres. Plus d'une fois, ses amantes qu'il avait
trompées le lièrent en punition avec leurs ceintures, le menaçant du
bout du doigt, le châtiant d'un regard courroucé et du froncement de
leurs sourcils. En proie à un violent amour et à la jalousie, les reines
saisissaient l'occasion de toute fête pour combler d'elles-mêmes ses
voeux. C'était lui-même qui peignait de fard les pieds de ses épouses,
mais c'était pour admirer ces pieds charmants et tout ce que laissaient
entrevoir les ceintures relâchées et les robes mal attachées. Parfois
ses désirs voluptueux rencontraient des obstacles: une bouche se
détournait d'un baiser, des mains retenaient une ceinture qu'il voulait
dénouer, mais ces manèges n'étaient que du bois jeté dans le feu de
l'amour.
«Harassées de voluptés, les épouses s'endormaient sur sa vaste poitrine,
d'où leurs seins potelés effaçaient l'onguent du sandal.
«Laissait-il, dans un rêve, échapper le nom d'une rivale, celles qui
étaient avec lui mouillaient de larmes le bord de la couverture et
brisaient de dépit leurs bracelets à force de s'agiter dans la couche.
«Essayait-il de se dérober pour quelque rendez-vous nocturne, ses femmes
aux aguets le ramenaient.--Pourquoi, libertin, vas-tu porter ailleurs ce
qui nous appartient?
«Quand il se levait de sa couche, ses amantes, enlaçant son cou de leurs
bras, pressant de la plante de leurs pieds les pointes de ses pieds, se
faisaient donner le baiser d'adieu.
«Sa couche, jaune de sandal, rouge de laque, remplie de ceintures
brisées et de bouquets déliés, attestait la fougue de ses assauts.
«Alors venaient vers lui ses autres épouses irritées; il cherchait à les
apaiser, joignant les mains, mais sa faiblesse dans l'amour les irritait
de nouveau. Voulait-il s'éloigner sous prétexte d'affaires avec un ami,
elles le prenaient aux cheveux et l'arrêtaient en disant: «Ah traître,
cet ami est une amie; ta fuite n'est qu'une ruse.
«Quand il leur échappait, il prenait le chemin de la campagne, où il
était guidé par des confidentes vers des berceaux de lianes mystérieux.
Là, sur des lits de fleurs préparés, il savourait la volupté dans les
bras d'une jolie suivante (chez les grecs, on aurait dit _une belle
esclave_; mais l'esclavage n'a jamais existé dans l'Inde).
«L'été, il passait les nuits sur les terrasses de son palais, savourant
le clair de lune sans nuage qui dissipe les fatigues de la volupté.
«Là, ses femmes, vêtues de l'air, à la taille charmante, le ravissaient
avec leurs ceintures d'or; lumineuses et gazouillantes, elles
l'enivraient des vapeurs embaumées de l'encens et de l'aloès.
«Ce monarque puissant, redouté de ses voisins, n'avait jamais pu se
vaincre lui-même. Il devint malade de la poitrine. Quand il connut
son état, il ne voulut pas d'autre médecin que ses femmes; frappé
mortellement dans leurs bras, il voulut y mourir.
«Il s'éteignit comme une lampe épuisée, sans postérité, au milieu de ses
épouses qui le tenaient embrassé.»
Ce tableau idéal a au moins le mérite de nous faire voir que les
Hindous, même dans leurs plus grands excès de plaisir, sont restés
décents et même aimables et qu'ils n'ont rien fait ou imaginé qui
inspire la répulsion ou le dégoût.
On ne saurait en dire autant des Romains; ils nous révoltent par des
lubricités sans nom et à peine concevables. Pour faire ressortir le
contraste, après Kalidaça, citons Suétone.
N° 2.--Débauches des empereurs romains.
TIBÈRE DANS SA RETRAITE DE CAPRÉE.
Tibère, retiré dans l'île de Caprée (située près de Naples, au fond de
la plus belle baie du monde), rassemblait de toutes parts des troupes
de jeunes filles et de mignons et des inventeurs d'accouplements
monstrueux, qu'il appelait spinthaies, pour que, se tenant enlacés et
formant une triple chaîne, ils se prostituassent mutuellement devant lui
de manière à rallumer ses désirs.
Il avait fait disposer en plusieurs endroits des chambres ornées de
tableaux et de statuettes représentant les scènes et les figures les
plus lascives, et meublées des livres d'Éléphantis, pour qu'on ne
manquât pas de modèles pour les postures qu'on avait ordre de prendre.
En public, il jouait le rôle de Jupiter caressant Léda, et du minotaure
s'unissant à Phasiphaé.
Lorsque la représentation de ces scènes mythologiques comprenait un
meurtre, celui-ci était commis réellement sur le théâtre avec ses
détails cruels; tels, par exemple, la mort d'Hippolyte, le supplice de
Prométhée.
Il dressait de très petits enfants à s'ébattre et à jouer entre ses
cuisses pendant qu'il nageait (c'étaient ses petits poissons), et à le
lécher et le mordre doucement; il apprenait à d'autres enfants, non
encore sevrés, à lui prendre la verge comme ils eussent pris le sein de
leur mère et à pratiquer la succion.
CAÏUS CALIGULA.
Caligula abusa de Valérius Catullus, jeune homme d'une famille
consulaire, et commit l'inceste avec ses deux soeurs. Il invitait à
souper, avec leurs maris, les femmes les plus distinguées; il les
passait en revue en les examinant comme ferait un marchand d'esclaves,
menait dans une chambre voisine celle qui lui plaisait et, rentrant
avec les souillures de la débauche, il louait ou blâmait ce que leur
jouissance ou leur corps avait de bon ou de mauvais.
NÉRON.
Sans parler des hommes libres avec lesquels il eut commerce, des femmes
mariées qu'il corrompit, Néron fit violence à la vestale Rubria. Il fit
couper les testicules à un jeune garçon nommé Sporus et s'efforça même
de le métamorphoser en femme. On le lui amena en grande pompe avec la
dot et le voile rouge (flammeum), suivant l'usage du mariage, et il lui
donna le rang d'épouse.
Il finit par imaginer comme un jeu de nouvelle espèce de se mettre dans
la peau et à la place d'une bête du cirque et de s'élancer sur les
parties naturelles ou non d'hommes et de femmes attachés nus à
des poteaux; il faisait ces outrages, dans les lieux publics, aux
adolescents et aux vierges chrétiennes. De là vient la bête dont il est
parlé dans l'Apocalypse et qui désigne Néron (Renan).
DOMITIEN.
Domitien n'avait pas les vices monstrueux de Tibère et de Néron.
Cependant il partagea et il développa la corruption générale.
Dans une fête solennelle, il fit descendre dans l'arène des femmes parmi
les gladiateurs et les bestiaires.
Il fit courir des jeunes vierges dans le stade et présida lui-même à la
course, vêtu d'un habit de pourpre à la grecque, portant sur la tête une
couronne d'or où étaient représentés Jupiter, Junon et Minerve, et ayant
auprès de lui le flamendial et les prêtres de la famille Flavia.
(Dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, Domitien voulut
affirmer son zèle pour le paganisme).
Pour plaire au peuple, il continua les représentations à la fois si
impudiques et si cruelles des scènes mythologiques. Martial, son
protégé, nous en a transmis le souvenir dans les épigrammes suivants du
Livre I:
6. Sur le spectacle de Phasiphaé.
«Croyez que Phasiphaé s'est accouplé avec le taureau de Crète; tout ce
que la renommée nous en a dit, la scène le reproduit devant nos yeux.»
9. Sur un condamné donnant une représentation véritable du supplice de
Prométhée. «Tel Prométhée, enchaîné sur un roc, en Scythie, nourrit de
ses entrailles renaissantes un vautour insatiable, tel ce Lauréolus,
attaché à une véritable croix, vient d'offrir sa poitrine nue à un ours
de Calédonie.
«Ses membres déchirés palpitaient et son corps tout entier n'était plus
un corps. Ce scélérat avait sans doute dépassé les crimes dont parle
l'antiquité.»
10. «Dédale, quand tu es ainsi déchiré par un ours de Lucanie, que tu
voudrais alors avoir des ailes.»
Ces scélérats, ces victimes, étaient les chrétiens condamnés comme
criminels d'État.
On se faisait scrupule de prendre les gladiateurs; ceux-ci étaient des
prisonniers de guerre qu'on n'avait pu utiliser autrement, parce qu'ils
étaient trop incultes pour être vendus assez cher comme esclaves et trop
insoumis pour être incorporés dans les légions.
HÉLIOGABALE.
Héliogabale parcourait les rues de Rome dans les attitudes et la
compagnie les plus indécentes sur un char traîné par des femmes nues.
CHAPITRE III
Intrigues des femmes du harem.
Les femmes du harem sont sévèrement gardées et ne peuvent voir aucun
homme (App. 1 et 2). Presque toutes brûlent de désirs qu'elles satisfont
entre elles, par des procédés indiqués au chapitre de l'auparishtaka, et
au moyen desquels la femme peut remplacer l'homme[46].
[Note 46: La titillation et la succion des mamelons, ainsi que nous
l'avons vu, déterminent constamment l'érection du clitoris, et la
friction de cet organe simultanée avec la succion forte des mamelons
amène nécessairement le spasme _génésique_.]
Elles ont encore recours aux moyens suivants.
Elles habillent en homme leur soeur de lait, leurs amies et leurs
suivantes, et se font caresser l'yoni à l'aide de végétaux tendres
(fruits ou racines), qui ont ou reçoivent la forme et les dimensions
d'un linga, ou bien elles embrassent une statue dont le linga est figuré
en érection (App.).
Des moyens inverses sont employés par certains hommes (voir dans Lucien
l'outrage fait par un jeune homme à la Vénus de Paros dont il était
amoureux).
Parfois, et avec l'aide de leurs suivantes, les femmes du harem y
introduisent des hommes déguisés en femme. Leurs soeurs de lait et leurs
affidées s'efforcent de décider des hommes à venir au harem, en leur
vantant la bonne fortune qui les y attend; elles leur décrivent
l'intérieur du palais, les facilités pour s'y introduire et en sortir;
elles indiquent les fortes saillies des corniches, les grandes
dimensions des portiques, des corridors et des issues, la négligence des
sentinelles et les absences fréquentes des gardiens du harem. Mais ces
émissaires ne doivent jamais tromper un homme pour le décider à tenter
l'aventure, car cela entraînerait probablement sa mort.
Quant à l'homme, il fera bien de ne point s'introduire dans le harem à
cause des terribles mésaventures auxquelles il s'expose.
Si toutefois il s'y détermine, il devra reconnaître s'il y a une sortie
assurée, si le jardin de plaisance ou bien un mur de ronde entoure
étroitement le harem (App. 1), si les sentinelles manquent de vigilance
et si le roi est parti en voyage. Dans ce dernier cas, lorsqu'il sera
appelé par les femmes du sérail, il observera avec soin les lieux, et
entrera de la manière que les femmes lui auront indiquée. S'il est
adroit et avisé, il parcourra chaque jour les environs du harem, se
liera avec les sentinelles, se fera l'ami des femmes de service du
sérail qui peuvent avoir connaissance de son dessein et leur témoignera
son regret de ne pouvoir l'exécuter.
Enfin, il prendra pour entremetteuse une femme qui a ses entrées au
harem, et il s'étudiera à connaître les espions du roi.
Si l'entremetteuse ne peut entrer au harem, il se tiendra à quelque
endroit d'où il peut voir la femme qu'il aime.
Si cet endroit est gardé par des sentinelles, il se déguisera en prenant
le costume d'une suivante de la femme désirée, qui vient ou passe par
cet endroit.
Quand la femme le regardera, il lui fera connaître ses sentiments par
des gestes et des signes, lui fera voir des dessins à double sens, des
guirlandes de fleurs et des anneaux.
Il observera avec beaucoup d'attention les signes qu'elle fait, ses
gestes ou ses paroles; et alors il essaiera de pénétrer dans le palais.
S'il est certain qu'elle vient dans quelque lieu particulier, il s'y
cachera, et, au moment fixé, il entrera au harem avec elle, comme s'il
était un des gardiens.
Il peut aussi entrer et sortir dans un lit plié, ou dans une couverture
de lit, ou bien se rendre _invisible_: pour cela il lui suffit de se
frotter les yeux avec un collyre obtenu en mêlant avec une quantité
égale d'eau les cendres provenant de la combustion, sans fumée, d'une
mangouste, des yeux d'un serpent et du fruit de la longue courge
tumbi!!!
Duyana, les brahmanes et les yoguis, donnent encore d'autres moyens de
se rendre invisible.
L'homme peut aussi, pour entrer au harem, saisir l'occasion de la fête
de la huitième lune, pendant laquelle les femmes de service du palais
sont toutes très affairées et en désarroi.
On introduit des jeunes gens au harem, ou on les en fait sortir,
lorsqu'on y apporte ou on en fait sortir du mobilier, ou pendant les
fêtes où l'on prend des boissons et des rafraîchissements, quand les
femmes de service sont extraordinairement occupées et pressées, ou quand
on déplace une des épouses, ou quand on les conduit aux jardins publics
ou aux fêtes, ou bien lors de leur retour au palais, ou enfin quand le
roi est parti pour un lointain pélerinage.
Les femmes du harem connaissent mutuellement leurs secrets, et comme
elles ont toutes le même but, elles s'entraident.
Un jeune homme qui est l'amant de toutes peut continuer ce commerce très
longtemps sans être découvert.
Chez les Aparatakas, les épouses du roi ne sont pas bien gardées, et les
femmes qui ont accès dans le harem y introduisent avec elles beaucoup de
jeunes gens.
Les épouses royales du pays d'Ahira se livrent aux kshatriyas mis en
sentinelle dans le harem.
Celles du pays des Vatsagoulmas font venir au harem, à l'aide de
messagères, des hommes qui peuvent leur plaire.
Chez les Vaïdharbas, les fils des épouses royales ont leur entrée au
harem et sont les amants de toutes les épouses, excepté de leur mère.
Dans le Stri radjyas, les femmes du roi ont pour amants les hommes de sa
caste et de sa famille.
Au pays de Ganda, elles se donnent aux brahmanes, à leurs amis, à leurs
serviteurs et esclaves.
Dans le Sandhava, à leurs domestiques, marmitons, etc.
Chez les Haïmavat, des hommes hardis corrompent les sentinelles et
entrent au harem.
Chez les Vanyas et Kalmyas, les brahmanes, au su du roi, entrent au
harem avec des bouquets pour les épouses, conversent avec elles derrière
un rideau, et des doux propos passent aux doux exercices.
Enfin, les femmes du roi de Prashyas cachent dans le harem un jeune
homme pour chaque groupe de femmes.
APPENDICE AU CHAPITRE III
Nº 1.--Description du harem d'Agra.
Tous les détails donnés dans ce chapitre montrent que les anciens rois
de l'Inde brahmanique n'étaient guère plus jaloux des femmes de leur
harem que les maris hindous ne l'étaient, en général, de leurs épouses.
On retrouve là encore la douceur et l'apathie du caractère indien.
Il en est autrement des Musulmans de l'Inde, en partie d'origine Afgane
ou Mongole.
Ils gardent étroitement leurs femmes, et les harems de leurs princes
étaient et sont encore aujourd'hui très surveillés.
On peut en juger par les dispositions du sérail qui forme partie du Tage
d'Agra, le Versailles des empereurs mongols, qu'on préfère au palais de
Louis XIV, bien qu'il ait coûté moins de cent millions, au lieu d'un
demi-milliard.
Le harem se compose de deux parties attenant l'une à l'autre, mais
parfaitement distinctes; l'une est occupée par les femmes musulmanes,
pour la plupart des Cachemiriennes qui sont blanches comme des
européennes.
L'autre est occupée par des femmes hindoues, et fut probablement
construite sur le modèle des harems des anciens rois du pays.
Le harem musulman borde, sur l'un de ses côtés, le magnifique jardin du
palais. Tout est en marbre; à l'étage, on y remarque quelques trous des
boulets de lord Clive, lorsqu'il prit la citadelle d'Agra (le Tage).
Les chambres sont des cellules de quatre mètres carrés; elles ont
chacune, du côté opposé au jardin, ayant vue sur le paysage et sur
la Joumma, une ouverture fermée par une claire-voie découpée dans le
marbre, qui empêche de rien voir du dehors.
Il y a aussi, dans chaque chambre, sur une autre face, une petite
ouverture par laquelle on introduisait la nourriture de la recluse, et
qu'on refermait ensuite.
Ces chambres forment deux groupes que sépare un palier assez grand, qui
servait pour la récréation des femmes pendant deux heures par jour.
L'escarpolette était fort en usage parmi ces dames.
Le harem hindou est, comme toutes les habitations des indigènes, disposé
en forme de cloître autour d'une cour rectangulaire assez grande.
Tout autour, à l'étage, sont de petites chambres précédées de portiques
et de balustrades donnant sur la cour.
Cette disposition permettait de laisser aux femmes la liberté de
circuler sous les portiques et de se visiter entre elles, liberté que
n'avaient point les femmes étrangères de l'autre harem, sans doute des
esclaves.
La cour intérieure du harem hindou servait pour les représentations
théâtrales et autres scènes de jongleurs, de saltimbanques, et aussi
pour les cérémonies religieuses.
Les femmes assistaient à ces représentations, appuyées sur les
balustrades des portiques et sans qu'on pût avoir aucune communication
avec elles depuis la cour.
Du côté opposé du jardin, en face du harem étranger, se trouvaient les
bains du sérail, d'une richesse et d'une beauté merveilleuses.
L'or, en lames épaisses, artistement travaillé ou en filets délicats,
court partout sur les caissons des plafonds et les parois en marbre des
murs.
Pour se rendre au bain, les favorites avaient à traverser le jardin, un
des plus beaux du monde, dont toutes les allées sont dallées en marbre
et dont les parterres sont parsemés de vastes bassins en marbre blanc
avec jets d'eau.
Certaines heures de la journée étaient réservées aux femmes du harem
pour leur promenade dans le jardin où elles étaient seules.
Le cicerone montre aux visiteurs un long couloir souterrain qui descend
du jardin au bord de la Joumma, et il explique que, vers son extrémité,
on abattait les femmes coupables ou trop âgées, et qu'ensuite leurs
corps étaient jetés à la rivière.
On se débarrassait ainsi des vieilles parce que le harem n'eût pas suffi
à loger ces inutilités, et qu'il ne convenait pas que des femmes, après
avoir été les favorites de l'empereur, pussent habiter ailleurs que dans
son palais ou dans la mort.
N° 2.--La vie du sérail.
Avec l'aide d'un officier de marine français, une femme européenne s'est
évadée du sérail de Constantinople. Réclamée par le sultan, elle a
déclaré qu'elle se tuerait plutôt que d'y rentrer.
Cependant Lady Montagu, la Sévigné des Anglais, nous a donné au XVIIIe
siècle, dans ses _Lettres_ si intéressantes, une description fort
gracieuse de la vie et des plaisirs des femmes du sérail dans l'intimité
desquelles elle a été admise en sa qualité de femme de l'ambassadeur
d'Angleterre près du sultan. Le tableau qu'elle en trace est loin d'être
triste. Les danses et les jeux après le bain solliciteraient le pinceau
d'un artiste.
Peut-être Lady Montagu n'a-t-elle vu que les beaux côtés, et n'a-t-elle
conversé qu'avec les privilégiées, comme la mère du sultan régnant dont
elle parle beaucoup. Peut-être le sérail a-t-il déchu avec la puissance
des sultans.
TITRE VII
DEVOIRS DES ÉPOUSES
CHAPITRE I
Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse.
Une femme vertueuse se conforme aux désirs de son mari comme s'il était
un dieu. Elle s'assied toujours après lui et se lève avant lui (App. 1).
Elle prend sa charge de la famille et de la maison. Elle tient tout dans
le plus grand état de propreté (App. 2).
Elle entoure la maison d'un petit jardin où elle apporte tout ce qu'il
faut pour les sacrifices du matin, de midi et du soir, aux dieux
domestiques.
Elle révère elle-même le sanctuaire des dieux du foyer car, ainsi que le
dit Gonardiya, rien ne gagne le coeur d'un mari, d'un maître de maison,
comme l'observation des rites domestiques.
Elle aura tous les égards possibles pour son beau-père et sa belle-mère,
et pour tous les membres de la famille de son mari.
Elle évite la société des mendiantes, des _religieuses bouddhistes
mendiantes_[47], des femmes perdues, des voleuses, des diseuses de bonne
aventure et des sorciers.
[Note 47: Les mots en italique prouvent qu'à l'époque où écrivait
Vatsyayana le bouddhisme était encore en vigueur dans l'Inde.]
Elle ne fait rien avant d'en avoir obtenu le consentement de son mari
(App. 3).
Quand elle va trouver son mari en particulier, elle doit être parée de
ses ornements et de fleurs diverses et porter une robe de plusieurs
couleurs. Mais son habillement ordinaire de tous les jours sera léger et
collant.
Au cas où il aurait quelques torts de conduite à son égard, elle ne lui
en fera pas de reproches, malgré son déplaisir.
Elle soigne sa tenue de manière à toujours plaire à son mari.
Elle garde ses secrets, lui prête toute l'aide possible dans ses
affaires lorsqu'il est obligé de s'absenter pour quelque voyage.
Elle ne porte que des ornements de bon augure et observe les fêtes en
l'honneur des dieux. Elle ne sort que pour les deuils et les fêtes de
famille. Elle prend soin des intérêts de son mari.
Quand il arrive de voyage, elle le reçoit dans sa tenue ordinaire, pour
qu'il voie comment elle a vécu pendant son absence. Elle lui apporte
quelque présent et des objets qui peuvent être offerts pour le culte de
la divinité.
C'est ainsi, conclut l'auteur, qu'une femme d'une bonne conduite, épouse
ou vierge remariée, ou concubine, doit vivre purement, toujours dévouée
à l'homme auquel elle est unie, faisant tout pour son bien et pour lui
plaire.
Les femmes qui tiennent cette conduite possèdent le Dharma, l'Artha et
le Kama, obtiennent une haute considération et, généralement, conservent
tout l'amour de leur mari (App. 4).
APPENDICE AU CHAPITRE I
Respect des femmes hindoues pour leur mari.
N° 1.--Les dames indiennes sont très respectueuses envers leur mari.
Elles ne l'appellent que mon maître, mon seigneur, et, quelquefois même,
mon dieu, tandis que celui-ci, au contraire, ne leur parle que d'un ton
de supériorité. Si un mari en prenait un autre, en public surtout, sa
femme s'en offenserait comme d'une inconvenance.
Une femme indienne prépare le repas de son mari et le sert; mais elle ne
mange jamais qu'après lui, et que ses restes.
Elle ne l'accompagne jamais à la promenade; en voyage, elle marche
derrière lui à une certaine distance, sans pouvoir lui adresser la
parole.
N° 2.--Manou, livre IV. «Renfermées sous la garde d'hommes fidèles et
dévoués, les femmes ne sont point en sûreté; celles-là seulement sont
bien en sûreté, qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté.»
«On ne parvient point à tenir les femmes dans le devoir par des moyens
violents. Mais un mari y réussit en assignant pour fonctions à sa femme
le compte des recettes et des dépenses, la purification des objets et du
corps, l'accomplissement de son devoir, la préparation de la nourriture
et l'entretien des ustensiles de ménage. Mettre au monde des enfants,
les élever et s'occuper chaque jour des soins du ménage et de
l'entretien du feu consacré, tels sont les devoirs des femmes mariées
dans l'Inde; nulle n'en est affranchie.»
N° 3.--Même livre. «Jour et nuit les femmes doivent être tenues dans la
dépendance par leurs protecteurs: une femme est sous la tutelle de son
père pendant son enfance; de son mari, pendant sa jeunesse; de son fils,
pendant sa vieillesse; elle ne doit jamais se conduire à sa fantaisie.»
«Si les femmes n'étaient pas surveillées, elles feraient le malheur des
deux familles.» Manou a donné en partage aux femmes l'amour de leur
lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère et la
perversité.»
«Aucun sacrement n'est pour les femmes accompagné de prières.»
Il n'en était point ainsi chez les Ariahs védiques. Il est impossible de
pousser plus loin le mépris de la femme.
L'idée de son infériorité a été générale dans l'antiquité; nous la
trouvons aux premiers temps de la Grèce, dans le Mythe de Pandore,
raconté si malicieusement par Hésiode (400 ans avant Homère) dans sa
Théogonie.
Pour se venger des humains dans la demeure desquels brillait le feu
dérobé par Prométhée, Zeus (Jupiter) leur prépare un fléau. Par son
ordre, Vulcain façonne, avec de l'argile, la pudique image d'une
vierge. Athéna (Minerve) la revêt d'une blanche tunique, lui attache sa
ceinture, lui jette sur la tête un voile d'un merveilleux travail,
orne ses cheveux de fleurs et place sur sa tête, une couronne d'or,
chef-d'oeuvre de l'illustre boîteux.
«Lorsqu'il a préparé ce présent fatal, le dieu amène la jeune fille
dans l'Assemblée des dieux et des hommes. Ils admirent ce piège cruel à
l'appât duquel la race des mortels n'échappera pas.
«C'est d'elle que nous vient la race des femmes; c'est d'elle que
viennent ces funestes compagnes de l'homme qui s'associent à sa
prospérité et non à sa misère, comme les frelons méchants et parasites
que les abeilles nourrissent à l'abri de leurs ruches. Bien des maux
nous viennent de ce cruel présent. Si nous fuyons l'hymen et le commerce
inquiet des femmes, nous n'avons aux jours de la triste vieillesse
personne qui nous soutienne et nous console, et des parents éloignés se
partagent entre eux notre héritage.»
«Le sort nous a-t-il uni à une épouse vertueuse et chérie, le mal se
mêle encore au bien dans toute notre vie. Mais s'il nous fait rencontrer
quelque femme d'une race perverse, alors nous vivons dans l'amertume,
portant au fond de notre coeur un éternel ennui, un chagrin que rien ne
peut guérir.»
On lit dans les _Travaux et les Jours_:
«Garde qu'une femme impudique ne te séduise le coeur par de douces
paroles et ne s'introduise dans ta maison. Se fier à la femme, c'est se
fier aux voleurs.»
«N'aie qu'un fils pour soutenir la maison paternelle. C'est ainsi que
les maisons prospèrent.»
On ne s'attendait guère, sans doute, à trouver dans Hésiode ce conseil
de Malthus si fort suivi de nos jours.
Hésiode fait dire à Télémaque recevant des hôtes qui le louent d'être le
fils d'Ulysse: «On n'est jamais sûr d'être le fils que de sa mère.»
Nous trouvons, même dans quelques docteurs chrétiens, le préjugé contre
les femmes: «Foemina infirmius, le sexe est faible,» a dit saint
Augustin; mais à cause de ses autres qualités, le bouddhisme et le
christianisme ont mis le sexe faible au niveau du sexe fort.
Dans l'Inde, la condamnation prononcée par Manou a ôté à la femme le
respect des autres et d'elle-même.
Aux reproches les plus graves la femme hindoue répond: «Après tout, je
ne suis qu'une femme.»
La femme occupe cependant une bien meilleure place chez les Hindous que
chez les Musulmans dans la famille où elle est beaucoup plus utile, plus
libre et plus respectable. Toutefois, comme elle n'a ni instruction, ni
valeur morale, on n'a pour elle d'autres sentiments que ceux qu'on a en
France pour une bonne domestique. Souvent ses fils l'injurient. Manou ne
prescrit aucuns égards envers la mère, tandis que le Bouddha a fait à
son sujet mille recommandations qui sont pieusement suivies encore de
nos jours.
N° 4. Manou, livre IX:
«La femme qui ne trahit point son mari, dont les pensées, les paroles
et le corps sont purs, parvient, après la mort, au même séjour que son
époux» (cette perspective serait peu encourageante pour beaucoup de
françaises).
«Les femmes mariées doivent être comblées d'égards et de présents par
les père et mère, et les frères de leurs maris, lorsque ceux-ci désirent
une grande postérité.»
«Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites;
lorsqu'on ne les honore pas, les actes pieux sont sans fruits.»
«Lorsqu'une femme brille par sa parure, toute la famille resplendit
également; mais si elle ne brille pas, la famille ne jette aucun éclat.»
Tous ces préceptes commandent aux maris la fidélité, la douceur et la
bonté matérielles, mais ne consacrent aucun droit pour la femme, et
n'assurent point sa dignité et sa considération, ainsi qu'on le voit
dans plusieurs passages du _Kama Soutra_, qui permettent aux maris toute
licence.
Devoir conjugal.
N° 5.--L'auteur ne dit rien du devoir conjugal. Sans doute il le
considère comme compris dans la généralité des rapports sexuels au sujet
desquels il dit, au titre IV, que l'homme doit _faire tout pour le
plaisir de la femme_.
C'est là un principe altruiste dont il faut, sans doute, faire honneur à
l'influence du bouddhisme (religion absolument altruiste) sur les idées
de l'époque. Son application qui tend à augmenter l'amour conjugal,
fin honnête, et même à entretenir la santé, fin légitime, peut être
justifiée presque toujours. L'église, qui interdit le mariage pour
cause d'impuissance, ne le défend pas aux personnes stériles et aux
vieillards.
Le père Gury dit, à l'article 378 de la _Th. morale_:
«Les époux se doivent: 1° une affection mutuelle; 2° la société
conjugale et la cohabitation; 3° les aliments et ce qui est nécessaire
pour une position honorable; 4° le devoir conjugal quand il est
sérieusement demandé et lorsqu'il n'y a pas de raison pour le refuser.»
Vatsyayana ne prévoit même pas comme possible dans l'Inde le refus de
la femme. Ce cas se présente en Europe et il est réglé en théologie. Le
père Gury dit:
915, I. «Il y a une obligation de justice, grave en principe, de rendre
le devoir conjugal à l'autre époux qui le demande sérieusement et
raisonnablement, parce que d'après la nature du contrat conjugal, les
époux se doivent mutuellement la puissance sur leur corps pour l'amour
conjugal.»
II. «Il peut y avoir obligation de demander le devoir conjugal par
charité ou à cause d'une autre vertu, surtout de la part de l'homme, si
la demande est nécessaire pour entretenir ou ranimer l'amour conjugal.»
«L'obligation de le rendre cesse pour l'un des époux quand cesse pour
l'autre le droit de l'exiger, ce qui arrive: 1° _si l'un des époux
a commis un adultère_.» (Le droit est égal pour les deux époux,
contrairement à ce qui a lieu dans l'Inde où une femme ne doit même pas
reprocher à son mari l'adultère; on verra plus loin l'épouse indienne
servir d'entremetteuse à son mari).
«2° . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«3° Si celui qui le rend peut craindre raisonnablement un préjudice ou
un danger pour sa santé.»
916. «Les époux sont tenus d'habiter ensemble et l'un d'eux ne peut
s'absenter longtemps sans le consentement de l'autre ou sans nécessité;
car cette obligation découle de celle de rendre le devoir conjugal.
Or les causes légitimes de s'absenter pour longtemps sont: l'intérêt
public, la subsistance ou le salut de la famille, un mal à éviter de la
part de ses ennemis. Mais le mari qui va habiter longtemps ailleurs doit
emmener son épouse pour qu'elle habite avec lui.»
«Un époux qui refuse le devoir conjugal pèche gravement, s'il y a danger
d'incontinence ou d'un grave ennui pour l'autre. Il ne pèche pas en le
repoussant lorsque l'autre époux le demande avec excès.»
«Un époux n'est pas dispensé de le rendre parce qu'il craint d'avoir
trop d'enfants, car la procréation des enfants est la fin principale du
mariage et n'est pas un inconvénient intrinsèque de ce même mariage.»
CHAPITRE II
Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses plus jeunes de son
mari.
L'homme peut pendant la vie de sa première épouse en prendre d'autres
pour les motifs suivants:
Folie ou mauvais caractère de la femme, aversion du mari[48], stérilité,
absence de progéniture mâle, incontinence de la femme.
[Note 48: Manou, livre IX. «La femme acariâtre doit être remplacée de
suite; la femme stérile, après huit ans; celle qui ne donne que des
filles, après onze ans.]
Quand la femme est stérile ou n'a pas de fils, elle doit elle-même
engager son mari à prendre une autre femme, donner à celle-ci une
position supérieure à la sienne, la considérer comme une soeur, lui
prodiguer les bons conseils, traiter ses enfants comme s'ils étaient les
siens propres et en agir de même à l'égard de ses serviteurs, de ses
amis et parents.
Quand il y aura plusieurs femmes, la plus âgée fera alliance avec celle
qui la suit immédiatement en âge et en rang et tâchera de brouiller avec
la favorite actuelle la femme que la favorite a remplacée auprès du
maître; puis, ayant ligué toutes les femmes contre la favorite, elle
prendra alors le parti de celle délaissée et, sans se compromettre
d'aucune façon, elle fera dénoncer la favorite comme méchante et
querelleuse.
Si la favorite se querelle avec l'époux, la première femme feint pour
elle de la sympathie, l'excite et aggrave autant qu'il est en elle le
dissentiment. Mais si, en dépit de tous ses efforts, l'époux continue
à aimer la favorite, elle changera de tactique et s'emploiera à les
concilier afin de ne point tomber elle-même en disgrâce[49].
[Note 49: Dans ces conseils se retrouve toute la duplicité brahmanique.]
CHAPITRE III
Devoirs de la plus jeune épouse.
La femme la plus jeune regardera la plus âgée comme sa mère et ne fera,
à son insu, de don à personne, pas même à ses propres parents. Elle lui
dira tout, et n'approchera son mari qu'avec sa permission. Quoi que
celle-ci lui confie, elle ne le divulguera point, et elle prendra soin
de ses enfants comme des siens propres.
Quand elle sera seule avec son époux, elle lui complaira en tout, mais
elle ne lui parlera jamais du chagrin qu'elle peut éprouver à cause
d'une rivale.
Elle se contentera d'obtenir secrètement des marques particulières de
son affection, de l'assurer qu'elle ne vit que pour lui, et par l'amour
qu'il lui témoigne.
Avec les autres épouses de son mari elle ne parlera jamais, soit par
orgueil, soit par colère, de son amour pour son mari ni de l'amour que
celui-ci a pour elle; car un mari n'aime point les indiscrétions sur des
détails intimes.
Elle dissimulera, autant que possible, à la vue de la première épouse
les efforts qu'elle fait pour captiver son époux. Si cette première
épouse a été prise en aversion par le mari, ou si elle n'a pas
d'enfants, elle s'intéressera à sa situation, et engagera le mari à
avoir pour elle de bons procédés; mais elle-même s'efforcera de la
surpasser par sa bonne conduite.
CHAPITRE IV
Devoirs d'une veuve vierge remariée.
Comme la veuve vierge remariée a eu, avant son second mariage, une
existence plus libre et une connaissance plus grande des choses du
mariage qu'une jeune fille, elle apportera chez son nouvel époux plus
d'expérience des plaisirs et des goûts plus mondains. Si, plus tard, il
y a séparation entre eux, elle ne gardera pas les présents qu'elle a
reçus de son mari, sauf ceux qui ont fait l'objet d'un mutuel échange
entre eux, à moins qu'elle n'ait été renvoyée par lui (alors elle ne
restitue rien).
Elle prendra dans la maison conjugale la même situation que les femmes
de la famille de son mari; mais elle devra se montrer supérieure à elles
pour les soixante-quatre talents voluptueux.
Elle ne se liera pas avec les autres épouses, mais plutôt avec les amis
et les serviteurs de la maison.
Elle se montrera également supérieure aux autres épouses pour les
soixante-quatre voluptés.
Elle accompagnera son mari aux fêtes, réunions, parties de plaisir; elle
engagera son mari à donner lui-même de ces sortes de fêtes ou parties de
plaisir.
Elle mettra en train toutes sortes de jeux et amusements.
APPENDICE AU CHAPITRE IV
Souvent, dans l'Inde, on marie des filles presque dans l'enfance à des
vieillards veufs qui prennent une épouse parce que sa présence est
obligatoire dans les sacrifices aux mânes. De là le grand nombre des
veuves vierges. On voit par ce qui précède qu'elles se remariaient du
temps de Vatsyayana.
C'est d'après un préjugé religieux que les femmes veuves ne peuvent se
remarier; les Hindous sont convaincus qu'elles portent malheur. C'est
peut-être un calcul du législateur pour qu'une femme ait tout intérêt à
prolonger les jours de son mari.
Plusieurs tentatives ont été faites pour faire disparaître ce préjugé,
mais on n'a pu y parvenir.
Dans le sud de l'Inde, toutes les veuves, _sans exception_, ne
se remarient point. Mais à Calcutta, elles le font aujourd'hui
généralement; à l'instigation du vice roi, les brahmanes ont eux mêmes
donné l'exemple, et cet exemple a été suivi.
A Pondichéry, M. de Verninac, alors qu'il y était gouverneur, avait
fait, dans ce sens, de généreux efforts qui ont été bien près d'aboutir.
Dans l'Alharva-Véda, on voit que les veuves pouvaient, à certaines
conditions, se remarier. Ce livre a précédé celui de Manou qui est fort
dur pour les veuves.
Devoirs de la veuve
Aussitôt qu'un indien vient d'expirer, l'usage exige que sa veuve se
pare magnifiquement, qu'elle se précipite sur le cadavre de son mari et
le tienne embrassé en poussant de grands cris jusqu'à ce que les parents
l'en arrachent.
Quelques jours après, en présence de ses parents et de ses amis qui
cherchent à la consoler, on lui rase la tête et on lui enlève le tally
que son mari, le jour de son mariage, lui avait attaché au cou. A partir
de ce moment, et jusqu'au jour de sa mort, elle porte le deuil de son
époux. Le deuil consiste à se faire raser la tête une fois par mois, à
ne point faire usage de bijoux ni de bétel, à ne se vêtir que de
toile blanche, à ne tracer sur son front aucun des signes de sectes
religieuses, et enfin à n'assister jamais aux fêtes de famille ou
publiques où sa présence porterait malheur.
Les suttys ou sacrifices des veuves
Les suttys sont aujourd'hui interdits dans l'Inde anglaise, mais ils
n'ont complètement cessé que depuis un petit nombre d'années.
Cette coutume barbare paraît avoir été en honneur d'abord chez les
anciens rajahs du pays et dans la caste des Kshatryas, car il n'est fait
mention dans les anciens auteurs que des suttys des ranies ou reines.
Le sacrifice n'était pas toujours volontaire; c'était de force, bien
souvent, qu'on y traînait la victime.
Les suttys dans le Mahabarata
Parmi les héroïnes du dévouement dont parle le Mahabarata, il ne cite
qu'incidemment le sacrifice de Madri, la deuxième épouse du roi Pandou,
père putatif des cinq héros célébrés dans ce vaste poème encyclopédique.
Voici, en raccourci, la légende de la mort du roi Pandou, et du
sacrifice de Madri son épouse.
Le roi Pandou, étant à la chasse, aperçut deux gazelles accouplées;
aussitôt, il leur décoche une flèche et tue le mâle. Celui-ci était un
brahmane qui avait eu la fantaisie de prendre cette forme de gazelle
pour s'unir à son épouse.
Au moment d'expirer, il dit au roi Pandou: Puisque, cruel Kshatrya, tu
m'as ravi l'existence, avant que j'eusse parfait mon désir, tu subiras
la peine du talion; car, toi aussi, tu mourras dans les bras de ton
épouse avant d'avoir joui complètement, et de plus tu seras frappé
d'impuissance. Pandou, en effet, épousa deux femmes et n'eut point
d'enfants; mais cependant, il en obtint cinq par l'opération miraculeuse
des Dieux Indra, Yama et les deux Advins.
Un jour que le roi Pandou se promenait dans la forêt avec Madri, sa
deuxième épouse, excité par la vue de ses charmes, il voulut s'unir avec
elle malgré qu'elle s'y refusât, redoutant pour lui le fatal moment;
Pandou, aveuglé par sa passion, l'y contraignit; il s'unit donc à elle,
mais il fut frappé de mort dans ses bras.
Après ce fatal événement, Madri, l'âme troublée et s'accusant d'être la
cause de la mort du roi, dit à Kounti, la première épouse: Maintenant
que ce monarque est mort dans mes bras, je le demande en grâce, illustre
Kounti, de me laisser monter sur son lit funéraire; car il est juste que
je suive ce monarque chez les mânes, puisque c'est dans mes bras qu'il
a trouvé le chemin de la mort. La noble Kounti reprocha à Madri sa
faiblesse pour ce prince, puisqu'elle connaissait son impuissance et la
malédiction qui pesait sur lui: tu n'aurais pas dû lui laisser accomplir
cette fantaisie érotique, que je lui ai toujours refusée. Pourtant,
fille de Balkan, tu es heureuse, car il t'a été donné de voir une fois
le visage enflammé par le désir, et le membre dressé de ce vertueux
monarque, ce qui ne m'est jamais arrivé à moi.
Ne m'en veux pas de cela, noble dame, repartit Madri et veuille me
laisser suivre notre époux dans la mort; accorde-moi cette grâce,
vertueuse Kounti; adopte mes deux enfants, et veuille avoir pour eux les
mêmes soins maternels que pour les tiens.
Kounti, comme première épouse, aurait souhaité d'accompagner le roi dans
l'autre monde; c'était son devoir comme son droit; mais, cédant aux
instances de Madri, elle consentit à la laisser monter sur le bûcher, à
sa place (à cause des enfants, la plus jeune des épouses devait survivre
à l'époux).
Après cet accord, les deux nobles épouses, aidées de leurs cinq fils,
s'empressèrent de dresser le bûcher; lorsqu'il fut terminé, elles y
placèrent le corps de Pandou, et Madri s'étendit à son côté. Elle dit
alors à Kounti: «La flamme de ce bûcher me purifiera de mon péché, et,
pure de toute souillure, je suivrai notre époux au Swarga; veuillez
donc, noble dame, y mettre le feu.» Kounti y porta aussitôt la flamme et
le funèbre sacrifice s'accomplit.
Il n'est question des suttys ni dans les Védas, ni dans les Pouranas, ni
dans le Ramayaua, ni dans les lois de Manou, ni dans le Kama Soutra.
Les grecs d'Alexandre les trouvèrent en usage chez un peuple au moins du
Punjab. D'abord propre aux Rajahs, cette coutume paraît s'être étendue
sous l'empire des religions sectaires. Elle était assez répandue et très
connue du temps de Properce, sous Tibère.
Properce, Livre III, Elégie XIII, en faisant la critique des femmes
de son temps, fait l'éloge du dévouement des femmes indiennes qui
accompagnent leurs maris dans la mort.
L'Inde, dit-il, nous envoie l'or de ses mines; la mer rouge, ses
précieux coquillages; Tyr, sa pourpre; l'arabe nomade, le cinname; voilà
les armes qui triomphent de la plus fière vertu.
Vois s'avancer, magnifiquement parée, cette femme chargée du patrimoine
de toute une famille; elle étale à nos yeux les dépouilles de ses
amants.
On demande sans pudeur, on donne de même.
Heureuse cette loi des nations lointaines de l'Orient!
Fortunés époux! Quand la dernière torche a été lancée sur le lit
funéraire, les femmes du mort, les cheveux épars, se disputent l'honneur
de quitter la vie pour le suivre. Honte à celle qui n'obtient pas la
faveur de mourir. La rivale préférée s'élance triomphante sur le bûcher,
et va, au milieu des flammes qui la consument, placer sa bouche sur
celle de son époux.
Chez nous, l'hymen est perfidie; on n'y connaît ni le dévouement
d'Evadné, ni la fidélité de Pénélope.
CHAPITRE V
Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari.
Une femme prise en aversion par son mari et qui est tourmentée par les
autres femmes, fera alliance avec la favorite et prendra soin, comme une
mère, des enfants de son mari; elle se rendra favorables ses amis et lui
fera connaître par eux son dévouement pour lui.
Quand il est couché, elle n'ira vers lui que dans un moment où cela lui
plaira, et ne lui résistera jamais, ni ne s'entêtera à rien.
Quand il arrivera à son mari de se quereller avec l'une de ses femmes,
elle les réconciliera; et, si celui-ci désire voir quelque femme en
secret, elle facilitera leur rencontre. En même temps, elle étudiera les
côtés faibles de son mari, mais n'en fera part à personne; enfin, elle
fera tout ce qu'il faut pour qu'il la regarde comme une femme bonne et
dévouée.
CHAPITRE VI
L'homme qui a plusieurs épouses.
Un homme qui a plusieurs épouses doit être galant pour toutes.
Il doit veiller sur leur conduite et ne jamais révéler à l'une d'elles
ce qui se passe dans l'intimité avec une autre.
Il ne doit point leur permettre de lui parler de leurs rivales, ni de se
dénigrer mutuellement.
Il plaira à l'une d'elles par sa confiance secrète; à l'autre, par des
égards particuliers; à une troisième, par des compliments; à toutes,
par des promenades aux jardins publics, par des divertissements, des
présents, des honneurs rendus à leurs parents, des marques de confiance,
et, enfin, par des témoignages d'amour qu'il donnera à chacune.
Une jeune femme qui a bon caractère et une conduite conforme aux
préceptes du saint livre, s'attache son mari et triomphe de ses rivales.
Bhabravya enseigne qu'un mari doit se lier avec une jeune femme qui lui
dira les secrets des autres femmes, et le renseignera sur la conduite
des siennes propres.
Mais Vatsyayana est d'avis qu'un mari ne doit point exposer sa jeune
épouse à être corrompue dans la société d'une intrigante de cette
espèce, qui prendrait sur elle l'ascendant que les mauvaises femmes
savent toujours conquérir sur l'esprit des autres.
APPENDICE AU CHAPITRE VI
Chez les musulmans, où la polygamie est la règle, le Koran formule le
même précepte que le 1er alinéa du 6e chapitre.
«Chaque épouse a droit à la part de Dieu ou minimum de galanterie
périodiquement obligatoire.»
Un chef arabe auquel je demandais des nouvelles de sa santé, se lamenta
de ne plus pouvoir servir qu'une fois par nuit chacune de ses quatre
épouses (il avait passé la cinquantaine).
Dans l'Inde, les femmes sont toujours traitées avec douceur.
Les maris renvoient leurs femmes, mais ne les battent pas.
En Europe, c'est généralement le contraire qui a lieu, au moins dans le
peuple.
Il est même des femmes du peuple qui aiment les maris énergiques. On
connaît la chanson de Béranger: «Collin bat sa ménagère...» et les vers
de Jules Barbier sur la fille des faubourgs qui veut «un amant qui la
fouaille, depuis le soir jusqu'au matin».
Le Père Gury dit, Théologie morale, 379: Le mari est tenu de punir son
épouse lorsqu'elle commet une faute, dès que c'est nécessaire pour la
corriger et prévenir tout scandale.
381. Il doit ordinairement user, en commençant, des paroles
bienveillantes, et, si cela ne suffit pas, avoir recours à une punition
sévère (c'est là, évidemment, un reliquat du moyen âge).
«Le confesseur ne doit pas ajouter foi tout de suite aux paroles d'une
femme qui se plaint de son époux, parce que les femmes sont d'habitude
portées à mentir.»
On remarquera que ni le P. Gury, ni le cathéchisme, ne parlent
d'obéissance due par la femme au mari, tandis que le code civil la
prescrit. Napoléon a même insisté sur ce point au Conseil d'État.
Condition des femmes dans l'Inde
Les travaux des femmes, dans l'Inde, sont toujours très doux.
Les soins très simples du ménage remplis, leur seule occupation est de
filer. Tous les autres ouvrages sédentaires qui, en Europe, sont confiés
aux femmes, sont, dans l'Inde, exécutés par les hommes.
Il est vrai que les femmes des basses classes travaillent avec les
maçons, les terrassiers, les cultivateurs; mais elles sont toujours très
ménagées, et ne remplissent que des tâches faciles.
Autrefois, les deux sexes allaient nus, jusqu'à la ceinture, dans tout
le sud de la presqu'île. Cet usage existe encore sur la côte du Malabar
et dans tous les pays circonvoisins.
Le morceau de toile qui compose l'habillement des femmes des Soudras ne
couvre juste que ce que la pudeur empêche de laisser à découvert.
Les femmes riches se chargent de bijoux et ne s'en dépouillent jamais.
Les femmes Hindoues sortent librement pour leurs dévotions, leurs
affaires et les besoins de leur maison; par exemple, pour quérir de
l'eau aux fontaines publiques; et, bien que toute intimité avec
les hommes leur soit interdite, elles peuvent, néanmoins, sans se
compromettre, converser avec ceux qui viennent dans leur maison comme
connaissances et amis.
TITRE IX
RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES
CHAPITRE I
Obstacles aux rapports avec une femme mariée.
Il est permis de séduire la femme d'un autre, si l'on court le danger de
mourir d'amour pour elle_[50].
L'intensité de cet amour a dix degrés marqués par les effets suivants:
1° Amour des yeux; 2° attachement d'esprit; 3° idée fixe; 4° perte du
sommeil; 5° amaigrissement; 6° aversion pour les divertissements; 7°
oubli de la décence; 8° la folie; 9° évanouissement ou affaissement; 10°
enfin la mort (App. I).
D'après Vatsyayana, on reconnaît qu'une jeune femme est ou non
passionnée: à sa conduite, à sa conversation et aux mouvements de son
corps.
[Note 50: Ce principe, largement interprété par les intéressés, autorise
toutes les entreprises; il peut s'accommoder à tout en théorie et
s'accommode à tout réellement en pratique dans l'Inde. Il est fondé sur
la croyance que les âmes des hommes qui meurent d'un désir non satisfait
errent pendant un certain temps à l'état de mânes avant de transmigrer.]
En règle générale, dit Gonikapoutra, la beauté d'un homme impressionne
toujours une femme, et celle d'une femme toujours un homme; mais le plus
souvent, diverses considérations les empêchent de donner une suite à
cette impression.
En amour, voici ce qui est particulièrement propre à la femme. Elle aime
sans s'inquiéter de ce qui est bien ou mal (App. 2). Elle ne cherche
point à faire la conquête d'un homme par intérêt. Quand un homme la
courtise, son premier mouvement est de le repousser, alors même qu'elle
le désire; mais elle cède à des instances réitérées (App. 3).
Au contraire, l'homme épris d'une femme maîtrise sa passion par scrupule
ou par raison, et bien qu'il ne puisse détourner ses pensées de cette
femme, il résiste même lorsqu'elle s'efforce de l'entraîner.
Quelquefois il fait une tentative auprès d'elle et renonce à elle s'il
échoue.
Quand il a réussi, il arrive souvent qu'il devient ensuite indifférent.
Une femme peut repousser les avances d'un homme pour les motifs
suivants.
Attachement à son mari; crainte d'avoir des enfants illégitimes; manque
d'occasion favorable; offense pour déclaration trop brusque; différence
de rang; incertitude au sujet d'absences de l'homme pour voyages;
crainte que l'homme en aime un autre; pensée que ses amis sont tout pour
lui; crainte d'indiscrétion; timidité à l'égard d'un homme illustre ou
trop puissant ou trop habile; crainte de la fougue de sa passion si elle
est une femme gazelle (yoni n° 1); pensée qu'autrefois elle a été liée
d'amitié avec lui (App. 4); mépris pour son manque d'usage du monde;
défiance de sa mauvaise réputation; dépit de ce qu'il ne comprend pas
l'amour qu'elle ressent pour lui.
Si elle est une femme éléphant, la pensée qu'il est un homme lièvre ou
froid; la crainte qu'il lui arrive quelque chose à cause de sa passion
pour elle; défiance de ses propres charmes; crainte d'être découverte;
désillusion à la vue de ses cheveux blancs, de son apparence chétive;
crainte qu'il soit l'affidé de son mari pour éprouver sa fidélité;
pensée qu'il est d'une vertu trop sévère.
APPENDICE AU CHAPITRE 1
Maladies provenant de l'érotisme
Nº 1.--Les principales affections qui mettent en jeu et surexcitent le
système génital, sont:
L'érotomanie ou délire érotique, qui a son siège exclusivement dans la
tête; les quatre autres affections ont leur siège dans le cervelet et le
système génital.
_L'érotomanie_ (qui affecte l'un et l'autre sexe) est chaste dans sa
manifestation; l'activité vitale, toute dans le cerveau, se communique
rarement aux parties génitales. On comprend, d'après cela, comment on
a pu accuser les Jésuites de tendances érotomanes sans accuser leurs
moeurs. En rapprochant ce fait des deux causes d'anaphrodisie signalées
à l'appendice du chapitre II, titre V, et de l'anaphrodisie résultant de
la chasteté habituelle, on s'explique la continence des prêtres.
_L'hystérie_, nommée aussi maladie vaporeuse ou prurit ou attaque de
nerfs, a son siège dans la matrice, et, de là, s'irradie au cerveau.
Elle n'a lieu qu'entre l'âge de la puberté et celui du retour. Elle est
toujours accompagnée de désordres dans le système génital. Elle affecte
mille formes, depuis la plus légère attaque de nerfs, jusqu'aux accès
épileptiques.
Les nombreuses causes d'hystérie se rencontrent dans le tempérament
même de la femme, et dans les agents intérieurs ou extérieurs propres à
augmenter la vitalité de l'utérus.
La pudeur donne à la majeure partie des femmes hystériques la force de
dissimuler, pendant l'accès même, leurs sensations génitales.
Le satyriasis, la nymphomanie ou fureurs utérines, dépendent: le
premier, du cervelet d'où il s'irradie aux parties génitales; la
seconde, du cervelet et de l'exaltation des organes génitaux.
Les symptômes sont la tristesse, l'isolement, la turgescence et le
prurit des organes génitaux.
La nymphomane s'efforce, mais en vain, de résister au désir, et elle
s'isole pour le satisfaire. Devant un homme, elle ne peut contenir ses
gestes, elle perd toute décence dans sa tenue et son langage. Alors, ses
parties se gonflent, s'enflamment, et laissent couler une humeur
fétide. Ordinairement, les fourmillements qu'éprouve la partie, et la
constriction du vagin, provoquent l'éjaculation d'une humeur laiteuse
fournie par les cryptes muqueuses et les glandes vulvo-vaginales.
C'est parmi les filles dont les désirs sont longtemps et violemment
comprimés que se trouvent les nymphomanes.
(On sait que c'est la même cause qui occasionne la rage chez les
animaux, l'espèce canine notamment).
Le priapisme est une érection violente et permanente du membre viril, le
plus souvent sans désir vénérien. Le malade, loin d'éprouver du plaisir
dans le coït, n'en ressent, le plus souvent, que fatigue et douleur; et,
quelquefois, de graves hémorragies uréthrales s'en suivent. Lorsque le
priapisme n'est pas le symptôme d'une maladie du cervelet, il
provient, soit d'une irritation directe de la partie, soit de l'usage
d'aphrodisiaques dangereux tels que les cantharides et le phosphore.
N° 2.--«On peut tout supposer et tout attendre d'une femme amoureuse»
(Balzac). Cette idée a été développée dans plusieurs romans
remarquables, notamment dans celui de _M. de Camors_, par Octave
Feuillet.
Les auteurs l'ont empruntée au coeur humain et à la satyre VI de
Juvénal.
«Si, pour remplir un devoir, il faut courir un danger, le courage manque
aux femmes; pour le mal rien ne les arrête. Faut-il accompagner en mer
un époux, la sentine est infecte et le ciel tourne; on vomit sur le
mari. Pour suivre un amant, l'estomac est de fer; ou partage le repas
grossier des matelots; on se promène de la proue à la poupe, le coeur ne
se soulève jamais; on s'amuse à manier le câble, etc.»
N° 3.--Ovide, _Art d'Aimer_, livre I.--La séduction.
«Si la pudeur empêche la femme de faire des avances ou de se rendre à
la première demande, elle n'en aime pas moins céder. C'est à l'homme
d'employer les prières. Voulez-vous obtenir, sollicitez, soyez pressant,
que la femme connaisse votre amour, votre passion. Cependant, si vous
voyez que vos prières irritent, arrêtez-vous, revenez sur vos pas,
simulez le renoncement à vos désirs. Combien de femmes regrettent ce qui
leur échappe et détestent ce qu'on leur offre avec instance! En cessant
d'être moins pressant, vous cesserez d'être importun. Quelquefois aussi,
vous devrez ne point manifester l'espoir d'un prochain triomphe, et,
quelquefois, vous vous ferez désirer.»
Quelquefois, l'amour doit s'introduire sous le voile de l'amitié; plus
d'une vertu a été prise à ce piège, et l'ami est devenu bientôt un amant
(dans plusieurs romans c'est ainsi que la femme entraîne un homme arrêté
par des scrupules de délicatesse).
Vous trouverez mille femmes d'humeur différente; prenez mille moyens
pour les gagner. Vous devez aussi les faire varier, selon l'âge. Une
vieille biche flaire de loin le piège. Si vous vous montrez trop savant
avec une novice, trop entreprenant avec une prude, vous éveillerez
leur méfiance, et elles se mettront sur leurs gardes. C'est ainsi que,
souvent, celle qui a craint un homme honnête s'abandonne à un habile
vaurien.
N° 4.--On a vu, au chapitre des empêchements au mariage, que l'amitié
doit exclure l'amour. C'est là, certainement, un sentiment qui à sa
délicatesse et qui indique le haut prix que, dans l'Inde, à cette
époque, on attachait à l'amitié. En France, on a peine à croire à des
rapports de pure amitié entre un homme et une femme, tous deux jeunes,
quoique beaucoup d'hommes y soient réellement portés, surtout dans la
première jeunesse, pour des femmes un peu moins jeunes. Ces amours
platoniques sont généralement plus durables et plus dévoués que les
amours charnels.
CHAPITRE II
Hommes heureux auprès des femmes.
Les hommes qui ont des succès auprès des femmes sont: Ceux qui possèdent
la science de l'amour; les conteurs agréables; ceux qui, dès leur
enfance, ont vécu dans la compagnie des femmes; ceux qui savent gagner
leur confiance; ceux qui leur envoient des présents; les beaux parleurs;
ceux qui savent complaire à leurs désirs; ceux qui n'ont pas encore aimé
d'autre femme; les courtiers d'amour; ceux qui connaissent leurs côtés
faibles; ceux qui sont désirés par les femmes honnêtes, ont bon air,
bonne mine; ceux qui ont été élevés avec elles; leurs voisins; les
hommes qui se donnent tout entiers aux plaisirs charnels, fussent-ils
même leurs propres serviteurs; les amants des soeurs de lait; les ho |