HISTOIRE
DE LA MAGIE
AVEC UNE
EXPOSITION CLAIRE ET PRÉCISE DE SES PROCÉDÉS,
DE SES RITES ET DE SES MYSTÈRES

PAR ÉLIPHAS LÉVI

Auteur de _Dogme et rituel de la haute magie_.

_Opus hierarchicum et catholicum_. (C'est une oeuvre hiérarchique et
catholique.)

_Définition du grand oeuvre_, H. KHUNBATH

Avec 18 planches représentant 90 figures.


PARIS
GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
17, RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE.
LONDRES ET NEW-YORK,
H. BAILLIÈRE.


MADRID.
CH. BAILLY-BAILLIÈRE.
1860




PRÉFACE



Les travaux d'Éliphas Lévi sur la science des anciens mages formeront un
cours complet divisé en trois parties:

La première partie contient le _Dogme_ et le _Rituel de la haute magie_;
la seconde, l'_Histoire de la magie_; la troisième, la _Clef des grands
mystères_, qui sera publiée plus tard.

Chacune de ces parties, étudiée séparément, donne un enseignement
complet et semble contenir toute la science. Mais pour avoir de l'un une
intelligence pleine et entière, il sera indispensable d'étudier avec
soin les deux autres.

Cette division ternaire de notre oeuvre nous a été donnée par la science
elle-même; car notre découverte des grands mystères de cette science
repose tout entière sur la signification que les anciens hiérophantes
attachaient aux nombres. Trois était pour eux le nombre générateur, et
dans l'enseignement de toute doctrine ils en considéraient d'abord la
théorie, puis la réalisation, puis l'adaptation à tous les usages
possibles. Ainsi se sont formés les dogmes, soit philosophiques, soit
religieux. Ainsi la synthèse dogmatique du christianisme héritier des
mages impose à notre foi trois personnes en Dieu et trois mystères dans
la religion universelle.

Nous avons suivi, dans la division de nos deux ouvrages déjà publiés, et
nous suivrons dans la division du troisième le plan tracé par la
kabbale; c'est-à-dire par la plus pure tradition de l'occultisme.

Notre _Dogme_ et notre _Rituel_ sont divisés chacun en vingt-deux
chapitres marqués par les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. Nous
avons mis en tête de chaque chapitre la lettre qui s'y rapporte avec les
mots latins qui, suivant les meilleurs auteurs, en indiquent la
signification hiéroglyphique. Ainsi, en tête du chapitre premier, par
exemple, on lit:

[Hébreu]

LE RÉCIPIENDAIRE,

Disciplina,

Ensoph,

Keter.

Ce qui signifie que la lettre aleph, dont l'équivalent en latin et en
français est A, la valeur numérale 1 signifie le récipiendaire, l'homme
appelé à l'initiation, l'individu habile (le bateleur du tarot), qu'il
signifie aussi la syllepse dogmatique (disciplina), l'être dans sa
conception générale et première (Ensoph); enfin l'idée première et
obscure de la divinité exprimée par _keter_ (la couronne) dans la
théologie kabbalistique.

Le chapitre est le développement du titre et le titre contient
hiéroglyphiquement tout le chapitre. Le livre entier est composé suivant
cette combinaison.

L'_Histoire de la magie_ qui vient ensuite et qui, après la théorie
générale de la science donnée par le _Dogme_ et le _Rituel_, raconte et
explique les réalisations de cette science à travers les âges, est
combinée suivant le nombre _septénaire_, comme nous l'expliquons dans
notre Introduction. Le nombre septénaire est celui de la semaine
créatrice et de la réalisation divine.

La _Clef des grands mystères_ sera établie sur le nombre _quatre_ qui
est celui des formes énigmatiques du sphinx et des manifestations
élémentaires. C'est aussi le nombre du carré et de la force, et dans ce
livre nous établirons la certitude sur des bases inébranlables. Nous
expliquerons entièrement l'énigme du sphinx et nous donnerons à nos
lecteurs cette clef des choses cachées depuis le commencement du monde,
que le savant Postel n'avait osé figurer dans un de ses livres les plus
obscurs que d'une manière tout énigmatique et sans en donner une
explication satisfaisante.

L'_Histoire de la magie_ explique les assertions contenues dans le
_Dogme_ et le _Rituel_; _la Clef des grands mystères_ complétera et
expliquera l'histoire de la magie. En sorte que, pour le lecteur
attentif, il ne manquera rien, nous l'espérons, à notre révélation, des
secrets de la kabbale des Hébreux et de la haute magie, soit de
Zoroastre, soit d'Hermès.

L'auteur de ces livres donne volontiers des leçons aux personnes
sérieuses et instruites qui en demandent, mais il doit une bonne fois
prévenir ses lecteurs qu'il ne dit pas la bonne aventure, n'enseigne pas
la divination, ne fait pas de prédictions, ne fabrique point de
philtres, ne se prête à aucun envoûtement et à aucune évocation. C'est
un homme de science et non un homme de prestiges. Il condamne
énergiquement tout ce que la religion réprouve, et par conséquent il ne
doit pas être confondu avec les hommes qu'on peut importuner sans
crainte en leur proposant de faire de leur science un usage dangereux ou
illicite.

Il recherche la critique sincère, mais il ne comprend pas certaines
hostilités.

L'étude sérieuse et le travail consciencieux sont au-dessus de toutes
les attaques; et les premiers biens qu'ils procurent à ceux qui savent
les apprécier, sont une paix profonde et une bienveillance universelle.

ÉLIPHAS LÉVI.
1er septembre 1859.




TABLE ANALYTIQUE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.


Préface v

INTRODUCTION 1

Fausse définition de la magie. Elle ne doit pas être définie au hasard.
Vraie définition, 1
Étoile flamboyante, ce que c'est. Existence de l'absolu, 2
La magie science absolue, 3
Erreurs de Dupuis, 4
Profanations de la science. Prédiction du comte de Maistre, 5
Mesure et portée de la science magique. Justice de Dieu, 7
Puissance de l'adepte, 8
Le diable et la science, 10
Existence des démons, 11
Fausse idée du diable, 12
Conception des Manichéens. 16
Crimes des sorciers, 18
La lumière astrale. On l'appelle _imagination de la nature_.
Ce que c'est, 19
Ses effets, 20
Le magnétisme défini, 22
Accord de la raison avec la foi, 23
Jakin et Bobas, 24
Principe de la hiérarchie, 25
Religion des kabbalistes, 26
Images de Dieu, 28
Théorie de la lumière, 28
Mystères de l'amour sexuel, 29
Antagonisme des pouvoirs, 31
La prétendue papesse Jeanne, 32
La kabbale explique et concilie tout, 32
Pourquoi l'Église a condamné la magie, 33
La magie dogmatique explique la philosophie de l'histoire, 34
Mauvaises curiosités relatives à la magie, 35
Plan de ce livre, 37
Soumission de l'auteur à l'ordre établi. 39


LIVRE PREMIER--Les origines magiques.


CHAPITRE PREMIER.--Origines fabuleuses 41

Le livre d'Hénoch et la chute des anges, 41
Sens de la légende, 42
Livre de la pénitence d'Adam, 43
Ce que c'est que le personnage d'Hénoch. 46
Apocalypse de Saint-Méthodius. 46
Les enfants de Seth et ceux de Caïn. 47
Raison de l'occultisme. 48
Erreur de Rousseau. 49
Traditions judaïques. 50
Gloire du christianisme. 51
Le Sepher Jezirah, le Sohar et l'Apocalypse, 51
Commencement du Sohar. 52


CHAPITRE II.--Magie des mages 55

Le vrai et le faux Zoroastre, 55
Dogmes du vrai Zoroastre. 56
Pyrotechnie transcendentale. 57
Secrets électriques de Numa. 57
Une page de Zoroastre sur les démons et les sacrifices. 58
Révélations importantes sur le magnétisme. 60
L'initiation en Assyrie, 61
Prodiges des Assyriens. 62
Du Potet d'accord avec Zoroastre. 62
Danger que courent les imprudents. 63
Puissance de l'homme sur les animaux. 63
Chute du sacerdoce en Assyrie. 64
Mort magique de Sardanapale. 65

CHAPITRE III.--Magie dans l'Inde 67

Les Indiens descendants de Caïn. L'Inde mère de l'idolâtrie. Doctrine
des gymnosophistes, 67
Origine indienne du gnosticisme, 68
Fables savantes de l'Inde, 69
Magie noire de l'Oup nek' hat. M. Ragon, auteur cité, 74
Grands arcanes indiens, 75
Les Indiens révoltés et les Anglais. 76

CHAPITRE IV.--Magie hermétique 77

La table d'Émeraude, 77
Autres écrits d'Hermès, 78
Sens magique de la géographie ancienne de l'Égypte, 79
Ministère de Joseph, 80
Alphabet sacré, 81
Table isiaque de Bembo, 81
Le tarot expliqué par le Sepher Jezirah, 82
Le tarot de Charles VII, 82
Science magique de Moïse. 83

CHAPITRE V.--Magie en Grèce 85

Fables de la toison d'or, 86
Médée et Jason, 88
Les cinq épopées magiques, 89
Eschyle profanateur des mystères, 89
Orphée de la légende, 90
Mystères orphiques, 92
La Goétie, 93
Les sorcières de Thessalie, 94
Médée et Circé, 95

CHAPITRE VI.--Magie mathématicienne de Pythagore 96

Pythagore héritier des traditions de Numa, 96
Ce qu'était Pythagore. Sa doctrine sur Dieu, 97
Belle sentence contre l'anarchie. Vers dorés, 98
Symboles de Pythagore. Sa chasteté, 100
Sa divination, 101
Comment il explique ses miracles, 102
Secret de l'interprétation des songes, 103
Croyance de Pythagore. 104

CHAPITRE VII.--La sainte kabbale 105

Origine de la kabbale 105
Horreur des kabbalistes pour l'idolâtrie 105
Leur définition de Dieu 105
Principes de la kabbale 106
Les noms divins et l'alphabet sacré 109
Les clavicules de Salomon 110
Si les esprits peuvent revenir 113
Les larves fluidiques 114
La lumière, grand agent magique 115
Origine obscène des larves 117


LIVRE II.--Formation et réalisation du dogme.


CHAPITRE PREMIER.--Symbolisme primitif de l'histoire 118

Allégorie du paradis terrestre 119
Bêtise d'un grand esprit 119
Mystères de la Genèse 120
Belphégor 121
Son culte 122
Le sabbat, imitation des mêmes rites 122
Décadence de la hiérarchie 123
Philosophie de hasard 124
Doctrine de Platon 124
Réponse d'Apollon à ceux de Délos 125
La pierre cubique 126
Résumé du néoplatonisme 127

CHAPITRE II.--le mysticisme 128

Inviolabilité de la science magique 128
Écoles profanes et mystiques 129
Les Bacchantes 129
Réformateurs matérialistes. Mystiques anarchistes 130
Fous-visionnaires. Leur horreur pour les sages 131
Tolérance de la vraie Église 132
Tendance immorale des faux miracles 132
Les faux théraphims 133
Rites de la magie noire 134
Cause des visions 135
M. Brierre de Boismont et son Traité des hallucinations 136

CHAPITRE III.--Initiations et épreuves 137

Ce que c'est que le grand oeuvre 137
Les quatre formes du sphinx reproduites allégoriquement sur le
bouclier d'Achille 137
Allégories d'Hercule et d'Oedipe. Épreuves 138
Tradition invoquée par Platon 140
Platon kabbaliste 141
Différence entre Platon et Saint-Jean 142
Expériences funestes 142
Homoeopathie pratiquée par les Grecs 143
L'antre de Trophonius et la grotte du chien. Science des prêtres
égyptiens 144
Lactance se moque des antipodes 145
Enfers des Grecs 145
Utilité de la douleur 147
Le tableau de Cébès et le poëme de Dante 147
Doctrines du Phédon 148

CHAPITRE IV.--Magie du culte public 149

La superstition expliquée par la nécessité du culte 150
Traditions orthodoxes 151
Calomnies des profanes contre les initiés 152
Une allégorie sur Bacchus 153
Tyrésias et Calchas 153
Le sacerdoce suivant Homère 155
Oracles des sybilles 156

CHAPITRE V.--Mystères de la virginité 157

Institution des vestales 158
Vertu traditionnelle du sang virginal 158
Symbolisme du feu sacré 159
L'honneur chez les femmes romaines 160
Hiérophantisme de Numa 161
Idées ingénieuses de Voltaire sur la divination 161
Instinct prophétique des masses 162
Fausses appréciations des oracles par Kircher et Fontenelle 162
Calendrier religieux de Numa 163

CHAPITRE VI.--Des superstitions 164

Belle pensée de saint Grégoire, pape 164
Observance des nombres et des jours 165
Abstinences des mages 166
Opinions de Porphyre 166
Données mythologiques sur l'instinct des animaux 167
Passage d'Euripide 168
Raison des abstinences pythagoriciennes 168
Singulier passage d'Homère 169
Superstitions romaines 169
Enchantements 171
Tourbillons magiques 172

CHAPITRE VII.--Monuments magiques 173

Les sept merveilles du monde représentant les sept planètes
magiques 173
Résumé philosophique des anciens 175



LIVRE III.--Synthèse et réalisation divine du magisme
par la révélation chrétienne.



CHAPITRE PREMIER--Christ accusé de magie 177

Sens profond du commencement de l'évangile selon saint Jean
Ézéchiel kabbaliste 177
Caractère spécial du christianisme 178
Accusations des Juifs contre le Sauveur 179
Une belle légende des évangiles apocryphes 180
Les Joannites 181
Livres magiques brûlés à Éphèse 181
Le grand Pan est mort! 181

CHAPITRE II.--Vérité du christianisme par la magie 182

Existence absolue de la religion 182
Distinction essentielle de la science et de la foi 183
Objections absurdes 184
Réalité du christianisme démontrée par la charité 185
Simon le Magicien 187
Son histoire 188
Sa doctrine 190
Sa conférence avec saint Pierre et saint Paul 192
Sa chute 193
Sa secte continuée par Ménandre 194

CHAPITRE III.--Du diable 194

Satan et Lucifer 194
Sagesse de l'Église 196
Ce que c'est que le diable suivant les initiés aux sciences
occultes 196
Opinions de Torreblanca 198
Perversités astrales 199
Les démons, vices personnifiés 200

CHAPITRE IV.--Les derniers païens 201

Le miracle éternel de Dieu 201
Action civilisatrice du christianisme 201
Apollonius et Julien. Légende allégorique d'Apollonius 202
Suite de cette légende 205
Jugement sur Julien et sur Apollonius 206

CHAPITRE V.--Les légendes 207

Justine et Cyprien 208
Oraison magique de saint Cyprien 211
La légende dorée 212
Pourquoi les chrétiens étaient accusés d'adorer une tête
d'âne 213
L'âne d'or d'Apulée 215
Finesse de saint Augustin 215

CHAPITRE VI.--Peintures kabbalistiques 216

Emblèmes des catacombes 216
Vrais et faux gnostiques 217
L'hérésiarque Marcos 218
Intrusion des femmes dans le sacerdoce 218
Miracles diaboliques 220
Les manichéens 220
Danger des évocations 221
Perte des clefs kabbalistiques 222

CHAPITRE VII.--École d'Alexandrie 223

Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus, Hypathie 223
Imprudents aveux de Synésius 224
Écrits de cet initié 225
Son traité des songes est commenté par Jérôme Cardan 225
Livres de saint Denys l'Aréopagite attribués à Synésius 227



LIVRE IV.--La magie et la civilisation.



CHAPITRE PREMIER.--Magie chez les Barbares 228

Histoire de Philinnium et de Machatès 232
Mythologie des Germains et des druides 234
Magie des Eubages 236

CHAPITRE II.--Influence des femmes 238

Velléda calomniée par Chateaubriand 239
Ce que c'est que Berthe au long pied 239
Mélusine 240
Sainte Clotilde 241
Frédégonde 241
Légende ou histoire de Klodswinthe 242
Frédégonde sauve une femme par méchanceté 244

CHAPITRE III--Loi salique contre les sorciers 244

Lois saliques 245
Singulier passage du Talmud expliqué à la reine Blanche par le
rabbin Jéchiel 246
Amateurs du diable condamnés par l'Église 248
Charles Martel 249
Le kabbaliste Zédéchias et les esprits élémentaires 250

CHAPITRE IV.--Légendes de Charlemagne 254

Charlemagne et Roland 254
L'Euchiridion de Léon III 257
Les francs-juges 261
Les illuminés 262
La chevalerie errante 263

CHAPITRE IV.--Magiciens 264

Le pape et l'empereur 264
Excommunications 265
Légendes diaboliques 265
Le rabbin Jéchiel et saint Louis 266
Albert le Grand et son androïde 267
Saint Thomas d'Aquin 270
Ce que c'est que la quinte-essence 271

CHAPITRE VI.--Procès célèbres 272

Puissance des ordres religieux 273
Les templiers 275
Légende profane des Jonnnites sur la vie de
N.-S. Jésus-Christ 275
Doctrine secrète des templiers 278
Leur procès 279
Leur destruction apparente 280
La sainte et vaillante Jeanne d'Arc 280
Gille de Laval, seigneur de Raiz, type de la _Barbe-Bleue_ 290

CHAPITRE VII.--Superstitions relatives au diable 290

Comment le diable apparaît 291
Hallucinations terribles 293
Le pourquoi des apparitions 295
Ce que disent les tables tournantes 297



LIVRE V.--Les adeptes et le sacerdoce.



CHAPITRE PREMIER.--Prêtres et papes accusés de magie 298

Sainteté inviolable du sacerdoce 298
Accusations des faux adeptes 299
Sylvestre II faussement accusé 300
Légèreté de Platine 300
Absurde histoire de la papesse Jeanne 301
Opinion de Naudé sur Sylvestre II 304
Le grimoire d'Honorius, 305
--Son auteur présumable 306
Analyse curieuse et entièrement nouvelle de ce grimoire 314

CHAPITRE II.--Apparition des Bohémiens nomades 314

Extrait d'une ancienne chronique 317
Citation de l'_Histoire vraie des vrais Bohémiens_, par
M. Vaillant 327
Opinion de l'auteur sur les Bohémiens 328

CHAPITRE III.--légende et histoire de Raymond Lulle 341

CHAPITRE IV.--Alchimistes 342

Flamel et le livre du Juif Abraham, 342
--Figures mystérieuses de ce livre, 343
--Tradition sur Flamel 345
Bernard le Trévisan. Basile Valentin et Trithéme. Cornelius
Agrippa, 345
--Le pantacle de Trithéme 346
Guillaume Postel. Sa doctrine, 348
--La mère Jeanne, 349
--Postel le Ressuscité, 350
--Le père Desbillons justifie Postel 351
Paracelse, 353
--La médecine occulte, 354
--Histoire racontée par Tavernier, 355
--Les secrets de Paracelse 357

CHAPITRE V.--Sorciers et magiciens célèbres 358

Analyse kabbalistique du poëme de Dante 358
Le roman de la Rose 359
Disputes du diable et de Luther 360
Les regrets de Luther de s'être marié 362
Les sorciers sous Henri III 363
Les visions de Jacques Clément 363
Origine des roses-croix, 364
--Henri Khunrath, 366
--Oswald Crollius 369
Les alchimistes célèbres du commencement du XVIIe siècle 371
Manifeste des roses-croix 371

CHAPITRE VI.--Procès de magie 373

Crimes réels des sorciers 376
Condamnations déplorables 377
Procès de Louis Ganfridi 380
Procès d'Urbain Grandier 381
Jugement de l'auteur sur ce procès 384
Procès pour les religieuses de Louviers, 387
--Procès du père Girard, 388
--Raisons de certains prodiges, 389
--Une histoire d'apparition 391

CHAPITRE VII.--Origines magiques de la maçonnerie 399

Ce que c'est que la franc-maçonnerie 399
Légende d'Hiram, 402
--Son explication 407



LIVRE VI.--La magie et la révolution.



CHAPITRE PREMIER.--Auteurs remarquables du XVIIIe siècle 408

Découvertes en Chine 409
L'y-kim et les trigrammes de Fo-hi 409
Opinion de Leibnitz sur l'y-kim 411
Swedenborg 412
Mesmer 414
Découverte du magnétisme 416

CHAPITRE II.--Personnages merveilleux du XVIIIe siècle 418

Le comte de Saint-Germain 419
Société secrète du Saint-Jakin 425
L'alchimiste Lascaris 426
Le comte de Cagliostro 427
Explication de son sceau et de son nom kabbalistique 430
Secret de la régénération physique suivant Cagliostro 431

CHAPITRE III.--Prophéties de Cazotte 435

École des martinistes 435
Le souper de Cazotte 436
Mystères du diable amoureux 437
Lilith et Nabéma 438
Mort de Cazotte 440

CHAPITRE IV.--Révolution française 441

Malheurs occasionnés par les hallucinations de Rousseau 441
La loge de la rue Plâtrière 441
Louis XVI livré à la vengeance des templiers 443
Les Joannites et les Jacques 444
Étranges prédictions 445

CHAPITRE V.--Phénomènes de médiamanie 446

Naissance d'une secte 446
Dom Gerle et Catherine Théot 448
Visite nocturne de Robespierre 449
Les sauveurs de Louis XVII 451
Naundorf, Vintras et M. Madrolle 452

CHAPITRE VI.--Les illuminés d'Allemagne 454

La magie d'Eckartshansen 455
Évocations de Lavater 456
Révélations de l'esprit Gablidone, 457
--Il prédit la venue d'un mage nommé _Osphal, Alphos, Maffon_
ou _Éliphisma_ 458
Stabs et Napoléon 459
Les mopses et leurs mystères 460
L'épopée dramatique de Faust 460

CHAPITRE VII.--Empire et restauration 463

Prédictions relatives à Napoléon 463
Mademoiselle Lenormand 465
Madame Bouche et madame de Krudener près de l'empereur
Alexandre 467
Le paysan Martin voit un ange habillé en laquais et se fait
présenter au roi Louis XVIII 468



LIVRE VII.--La magie au XIXe siècle.



CHAPITRE PREMIER.--Les magnétiseurs mystiques et les matérialistes 470
Folies contagieuses de Charles Fonrier 471
Le dogme de l'enfer expliqué 472
Une évocation par M. Oegger vicaire de Notre-Dame 476
Les faux dieux grotesques.--Gouneau, Cheneau, Tourreil, Auguste
Comte et Wronski 477

CHAPITRE II.--Des Hallucinations 479

Histoire de l'halluciné Eugène Vintras 479

CHAPITRE III.--Les magnétiseurs et les somnambules 491

Justes défiances de l'Église contre les abus du somnambulisme 491
Ouvrage remarquable du baron Du Potet 492
Les tables tournantes fatales à Victor Hennequin 495
Une dame russe trouvant que son guéridon est hérétique, le porte
à Rome et obtient du Saint-Père l'autorisation de le brûler 496

Réflexions sérieuses à propos d'un mélodrame diabolique et
burlesque 496

CHAPITRE IV.--Les fantaisistes en magie 497

Alphonse Esquiros invente une magie romanesque et fantastique 498
Henri Delaage se fait le continuateur d'Alphonse Esquiros 498
Ses naïvetés scientifiques et littéraires 499
M. le comte d'Ourches et ses prodiges 500
M. le baron de Guldenstubbe et ses écritures miraculeuses 505
L'homme enterré vivant 507
Une histoire de vampire 517
Le cartomancien Edmond 519

CHAPITRE V.--Souvenirs intimes de l'auteur 519

L'auteur est présenté par le magicien Esquiros au _dieu_
Gauneau 520
Les doctrines excentriques du Mapah 522
Conséquences fâcheuses 523
Cause inconnue de la révolution de 1848 524
Le magicien posthume 525

CHAPITRE VI.--Des sciences occultes 525

Récapitulation des principes 528

CHAPITRE VII.--Résumé et conclusion 532

L'énigme du sphinx et sa solution 533
Les huit questions paradoxales avec les réponses 549

Conclusion 549

Pourquoi celui qui sait doit croire 551
Résultat des découvertes en magie 552
Passage curieux de Vincent de Lérins 553
Citation du comte Joseph de Maistre 555
Texte remarquable de saint Thomas 557
Avenir probable de la science 558
But de l'ouvrage 559

FIN DE LA TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.


[1]

HISTOIRE
DE LA MAGIE.



INTRODUCTION.


Depuis trop longtemps on confond la magie avec les prestiges des
charlatans, avec les hallucinations des malades, et avec les
crimes de certains malfaiteurs exceptionnels. Bien des gens,
d'ailleurs, définiraient volontiers la magie: l'_art de produire
des effets sans causes_. Et d'après cette définition, la foule
dira, avec le bon sens qui la caractérise, même dans ses plus
grandes injustices, que la magie est une absurdité.

La magie ne saurait être ce que la font ceux qui ne la
connaissent pas. Il n'appartient d'ailleurs à personne de la
faire ceci ou cela; elle est ce qu'elle est, elle est par
elle-même, comme les mathématiques, car c'est la science exacte
et absolue de la nature et de ses lois.

La magie est la science des anciens mages; et la religion
chrétienne, qui a imposé silence aux oracles menteurs, et fait
cesser tous les prestiges des faux dieux, révère elle-même ces
mages qui vinrent de l'Orient, guidés par une étoile, pour adorer
le Sauveur du monde dans son berceau.

La tradition donne encore à ces mages le titre de _rois_, parce
[2] que l'initiation à la magie constitue une véritable royauté, et
parce que le grand art des mages est appelé par tous les adeptes:
l'_art royal_, ou le saint royaume, _sanctum regnum_.

L'étoile qui les conduit est cette même étoile flamboyante dont
nous retrouvons l'image dans toutes les initiations. C'est pour
les alchimistes le signe de la quintessence, pour les magistes le
grand arcane, pour les kabbalistes le pentagramme sacré. Or, nous
prouverons que l'étude de ce pentagramme devait amener les mages
à la connaissance du nom nouveau qui allait s'élever au-dessus de
tous les noms et faire fléchir les genoux à tous les êtres
capables d'adorer.

La magie réunit donc, dans une même science, ce que la
philosophie peut avoir de plus certain et ce que la religion a
d'infaillible et d'éternel. Elle concilie parfaitement et
incontestablement ces deux termes, qui semblent d'abord si
opposés: foi et raison, science et croyance, autorité et liberté.

Elle donne à l'esprit humain un instrument de certitude
philosophique et religieuse exact comme les mathématiques, et
rendant raison de l'infaillibilité des mathématiques elles-mêmes.

Ainsi donc il existe un absolu dans les choses de l'intelligence
et de la foi. La raison suprême n'a pas laissé vaciller au hasard
les lueurs de l'entendement humain; Il existe une vérité
incontestable, il existe une méthode infaillible de connaître
cette vérité; et par la connaissance de cette vérité, les hommes
qui la prennent pour règle peuvent donner à leur volonté une
puissance souveraine qui les rendra maîtres de toutes les choses
[3] inférieures et de tous les esprits errants, c'est-à-dire arbitres
et rois du monde!

S'il en est ainsi, pourquoi cette haute science est-elle encore
inconnue? Comment supposer dans un ciel qu'on voit ténébreux
l'existence d'un soleil aussi splendide? La haute science a
toujours été connue, mais seulement par des intelligences
d'élite, qui ont compris la nécessité de se taire et d'attendre.
Si un chirurgien habile parvenait, au milieu de la nuit, à ouvrir
les yeux d'un aveugle-né, comment lui ferait-il comprendre avant
le matin l'existence et la nature du soleil?

La science a ses nuits et ses aurores, parce qu'elle donne au
monde intellectuel une vie qui a ses mouvements réglés et ses
phases progressives. Il en est des vérités comme des rayons
lumineux; rien de ce qui est caché n'est perdu, mais aussi rien
de ce qu'on trouve n'est absolument nouveau. Dieu a voulu donner
à la science, qui est le reflet de sa gloire, le sceau de son
éternité.

Oui, la haute science, la science absolue, c'est la magie, et
cette assertion doit sembler bien paradoxale à ceux qui n'ont pas
douté encore de l'infaillibilité de Voltaire, ce merveilleux
ignorant, qui croyait savoir tant de choses, parce qu'il trouvait
toujours le moyen de rire au lieu d'apprendre.

La magie était la science d'Abraham et d'Orphée, de Confucius et
de Zoroastre. Ce sont les dogmes de la magie qui furent sculptés
sur des tables de pierre par Hénoch et par Trismégiste. Moïse les
épura et les _revoila_, c'est le sens du mot révéler. Il leur
donna un nouveau voile lorsqu'il fit de la sainte Kabbala
l'héritage exclusif du peuple d'Israël et le secret inviolable de
[4] ses prêtres, les mystères d'Éleusis et de Thèbes en conservèrent
parmi les nations quelques symboles déjà altérés, et dont la clef
mystérieuse se perdait parmi les instruments d'une superstition
toujours croissante. Jérusalem, meurtrière de ses prophètes, et
prostituée tant de fois aux faux dieux des Syriens et des
Babyloniens, avait enfin perdu à son tour la parole sainte, quand
un sauveur, annoncé aux mages par l'étoile sacrée de
l'initiation, vint déchirer le voile usé du vieux temple pour
donner à l'Église un nouveau tissu de légendes et de symboles qui
cache toujours aux profanes, et conserve aux élus toujours la
même vérité.

Voilà ce que notre savant et malheureux Dupuis aurait dû lire
dans les planisphères indiens et sur les tables de Denderah, et
devant l'affirmation unanime de toute la nature et des monuments
de la science de tous les âges, il n'aurait pas conclu à la
négation du culte vraiment catholique, c'est-à-dire universel et
éternel!

C'était le souvenir de cet absolu scientifique et religieux, de
cette doctrine qui se résume en une parole, de cette parole,
enfin, alternativement perdue et retrouvée, qui se transmettait
aux élus de toutes les initiations antiques; c'était ce même
souvenir, conservé ou profané peut-être dans l'ordre célèbre des
templiers, qui devenait pour toutes les associations secrètes des
rose-croix, des illuminés et des francs-maçons, la raison de
leurs rites bizarres, de leurs signes plus ou moins
conventionnels, et surtout de leur dévouement mutuel et de leur
puissance. Les doctrines et les mystères de la magie ont été
profanés, nous ne voulons pas en disconvenir, et cette
profanation même, renouvelée d'âge en âge, a été pour les
[5] imprudents révélateurs une grande et terrible leçon. Les
gnostiques ont fait proscrire la gnose par les chrétiens et le
sanctuaire officiel s'est fermé à la haute initiation. Ainsi la
hiérarchie du savoir a été compromise par les attentats de
l'ignorance usurpatrice, et les désordres du sanctuaire se sont
reproduits dans l'État, car toujours, bon gré mal gré, le roi
relève du prêtre, et c'est du sanctuaire éternel de
l'enseignement divin que les pouvoirs de la terre pour se rendre
durables attendront toujours leur consécration et leur force.

La clef de la science a été abandonnée aux enfants, et, comme on
devait s'y attendre, cette clef se trouve actuellement égarée et
comme perdue. Cependant un homme d'une haute intuition et d'un
grand courage moral, le comte Joseph de Maistre, le catholique
déterminé, confessant que le monde était sans religion et ne
pouvait longtemps durer ainsi, tournait involontairement les yeux
vers les derniers sanctuaires de l'occultisme et appelait de tous
ses voeux le jour où l'affinité naturelle qui existe entre la
science et la foi les réunirait enfin dans la tête d'un homme de
génie. «Celui-là sera grand! s'écriait-il, et il fera cesser le
XVIIIe siècle, qui dure encore... On parlera alors de notre
stupidité actuelle comme nous parlons de la barbarie du moyen
âge!»

La prédiction du comte de Maistre se réalise; l'alliance de la
science et de la foi, consommée depuis longtemps, s'est enfin
montrée, non pas à un homme de génie, il n'en faut pas pour voir
la lumière, et d'ailleurs le génie n'a jamais rien prouvé, si ce
n'est sa grandeur exceptionnelle et ses lumières inaccessibles à
la foule. La grande vérité exige seulement qu'on la trouve, puis
[6] les plus simples d'entre le peuple pourront la comprendre et au
besoin la démontrer.

Elle ne deviendra pourtant jamais vulgaire, parce qu'elle est
hiérarchique et parce que l'anarchie seule flatte les préjugés de
la foule; il ne faut pas aux masses de vérités absolues,
autrement le progrès s'arrêterait et la vie cesserait dans
l'humanité, le va-et-vient des idées contraires, le choc des
opinions, les passions de la mode déterminées toujours par les
rêves du moment sont nécessaires à la croissance intellectuelle
des peuples. Les foules le sentent bien, et c'est pour cela
qu'elles abandonnent si volontiers la chaire des docteurs pour
courir aux tréteaux du charlatan. Les hommes même qui passent
pour s'occuper spécialement de philosophie, ressemblent presque
toujours à ces enfants qui jouent à se proposer entre eux des
énigmes, et qui s'empressent de mettre hors du jeu celui qui sait
le mot d'avance, de peur que celui-là ne les empêche de jouer en
ôtant tout son intérêt à l'embarras de leurs questions.

«Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu,» a dit
la sagesse éternelle. La pureté du coeur épure donc
l'intelligence et la rectitude de la volonté fait l'exactitude de
l'entendement. Celui qui préfère à tout la vérité et la justice
aura la justice et la vérité pour récompense, car la Providence
suprême nous a donné la liberté pour que nous puissions conquérir
la vie; et la vérité même, quelque rigoureuse qu'elle soit, ne
s'impose qu'avec douceur et ne fait jamais violence aux lenteurs
ou aux égarements de notre volonté séduite par les attraits du
mensonge.

Cependant, dit Bossuet, «avant qu'il y ait quelque chose qui
[7] plaise ou qui déplaise à nos sens, il y a une vérité; et c'est
par elle seule que nos actions doivent être réglées, ce n'est pas
par notre plaisir.» Le royaume de Dieu n'est pas l'empire de
l'arbitraire, ni pour les hommes ni pour Dieu même. «Une chose,
dit saint Thomas, n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais
Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La balance divine régit et
nécessite les mathématiques éternelles. «Dieu a tout fait avec le
nombre, le poids et la mesure.» C'est ici la Bible qui parle.
Mesurez un coin de la création, et faites une multiplication
proportionnellement progressive, et l'infini tout entier
multipliera ses cercles remplis d'univers qui passeront en
segments proportionnels entre les branches idéales et croissantes
de votre compas; et maintenant supposez que d'un point quelconque
de l'infini au-dessus de vous une main tienne un autre compas ou
une équerre, les lignes du triangle céleste rencontreront
nécessairement celles du compas de la science, pour former
l'étoile mystérieuse de Salomon.

«Vous serez mesurés, dit l'Évangile, avec la mesure dont vous
vous servez vous-mêmes.» Dieu n'entre pas en lutte avec l'homme
pour l'écraser de sa grandeur, et il ne place jamais des poids
inégaux dans sa balance. Lorsqu'il veut exercer les forces de
Jacob, il prend la figure d'un homme, dont le patriarche supporte
l'assaut pendant toute une nuit, et la fin de ce combat, c'est
une bénédiction pour le vaincu, et avec la gloire d'avoir soutenu
un pareil antagonisme le titre national d'_Israël_,
c'est-à-dire un nom qui signifie: «fort contre Dieu.»

Nous avons entendu des chrétiens, plus zélés qu'instruits,
[8] expliquer d'une manière étrange le dogme de l'éternité des
peines. «Dieu, disaient-ils, peut se venger infiniment d'une
offense finie, parce que si la nature de l'offenseur a des
bornes, la grandeur de l'offensé n'en a pas.» A ce titre et sous
ce prétexte, un empereur de la terre devrait punir de mort
l'enfant sans raison qui aurait par mégarde sali le bord de sa
pourpre. Non, telles ne sont pas les prérogatives de la grandeur,
et saint Augustin les comprenait mieux lorsqu'il écrivait: «Dieu
est patient parce qu'il est éternel!»

En Dieu tout est justice, parce que tout est bonté; il ne
pardonne jamais à la manière des hommes, parce qu'il ne saurait
s'irriter comme eux; mais le mal étant de sa nature incompatible
avec le bien, comme la nuit avec le jour, comme la dissonance
avec l'harmonie, l'homme d'ailleurs étant inviolable dans sa
liberté, toute erreur s'expie, tout mal est puni par une
souffrance proportionnelle: nous avons beau appeler Jupiter à
notre secours quand notre char est embourbé, si nous ne prenons
la pelle et la pioche comme le routier de la fable, le Ciel ne
nous tirera pas de l'ornière. «Aide-toi, le Ciel t'aidera!» Ainsi
s'explique, d'une manière toute rationnelle et purement
philosophique, l'éternité possible et nécessaire du châtiment
avec une voie étroite ouverte à l'homme pour s'y soustraire,
celle du repentir et du travail!

En se conformant aux règles de la force éternelle, l'homme peut
s'assimiler à la puissance créatrice et devenir créateur et
conservateur comme elle. Dieu n'a pas limité à un nombre
restreint d'échelons la montée lumineuse de Jacob. Tout ce que la
nature a fait inférieur à l'homme, elle le soumet à l'homme,
c'est à lui d'agrandir son domaine en montant toujours! Ainsi la
[9] longueur et même la perpétuité de la vie, l'atmosphère et ses
orages, la terre et ses filons métalliques, la lumière et ses
prodigieux mirages, la nuit et ses rêves, la mort et ses
fantômes, tout cela obéit au sceptre royal du mage, au bâton
pastoral de Jacob, à la verge foudroyante de Moïse. L'adepte se
fait roi des éléments, transformateur des métaux, arbitre des
visions, directeur des oracles, maître de la vie, enfin, dans
l'ordre mathématique de la nature, et conformément à la volonté
de l'intelligence suprême. Voilà la magie dans toute sa gloire!
Mais qui osera dans notre siècle ajouter foi à nos paroles? ceux
qui voudront loyalement étudier et franchement savoir, car nous
ne cachons plus la vérité sous le voile des paraboles ou des
signes hiéroglyphiques, le temps est venu où tout doit être dit,
et nous nous proposons de tout dire.

Nous allons découvrir non-seulement cette science toujours
occulte qui, comme nous l'avons dit, se cachait sous les ombres
des anciens mystères; qui a été mal révélée, ou plutôt
indignement défigurée par les gnostiques; qu'on devine sous les
obscurités qui couvrent les crimes prétendus des templiers, et
qu'on retrouve enveloppée d'énigmes maintenant impénétrables dans
les rites de la haute maçonnerie. Mais nous allons amener au
grand jour le roi fantastique du sabbat, et montrer au fond de la
magie noire elle-même, abandonnée depuis longtemps à la risée des
petits-enfants de Voltaire, d'épouvantables réalités.

Pour un grand nombre de lecteurs, la magie est la science du
diable. Sans doute. Comme la science de la lumière est celle de
l'ombre.

Nous avouons d'abord hardiment que le diable ne nous fait pas
[10] peur. «Je n'ai peur que de ceux qui craignent le diable, disait
sainte Thérèse.» Mais aussi nous déclarons qu'il ne nous fait pas
rire; et que nous trouvons fort déplacées les railleries dont il
est si souvent l'objet.

Quoi que ce soit, nous voulons l'amener devant la science.

_Le diable et la science!_--Il semble qu'en rapprochant deux
noms aussi étrangement disparates, l'auteur de ce livre ait laissé
voir d'abord toute sa pensée. Amener devant la lumière la
personnification mystique des ténèbres, n'est-ce pas anéantir
devant la vérité le fantôme du mensonge? n'est-ce pas dissiper au
jour les cauchemars informes de la nuit? C'est ce que penseront,
nous n'en doutons pas, les lecteurs superficiels, et ils nous
condamneront sans nous entendre. Les chrétiens mal instruits
croiront que nous venons saper le dogme fondamental de leur
morale en niant l'enfer, et les autres demanderont à quoi bon
combattre des erreurs qui ne trompent déjà plus personne; c'est
du moins ce qu'ils imaginent. Il importe donc de montrer
clairement notre but et d'établir solidement nos principes. Nous
disons d'abord aux chrétiens:

L'auteur de ce livre est chrétien comme vous. Sa foi est celle
d'un catholique fortement et profondément convaincu: il ne vient
donc pas nier des dogmes, il vient combattre l'impiété sous ses
formes les plus dangereuses, celles de la fausse croyance et de
la superstition; il vient tirer des ténèbres le noir successeur
d'Arimanes, afin d'étaler au grand jour sa gigantesque
impuissance et sa redoutable misère; il vient soumettre aux
solutions de la science le problème antique du mal; il veut
[11] découronner le roi des enfers et lui abaisser le front jusque
sous le pied de la croix! La science Vierge et mère, la science
dont Marie est la douce et lumineuse image, n'est-elle pas
prédestinée à écraser aussi la tête de l'ancien serpent?

Aux prétendus philosophes l'auteur dira: Pourquoi niez-vous ce
que vous ne pouvez comprendre? L'incrédulité qui s'affirme en
face de l'inconnu n'est-elle pas plus téméraire et moins
consolante que la foi? Quoi, l'épouvantable figure du mal
personnifié vous fait sourire? Vous n'entendez donc pas le
sanglot éternel de l'humanité qui se débat et qui pleure broyée
par les étreintes du monstre? N'avez-vous donc jamais vu le rire
atroce du méchant opprimant le juste? N'avez-vous donc jamais
senti s'ouvrir en vous-mêmes ces profondeurs infernales que
creuse par instant dans toutes les âmes le génie de la
perversité? Le mal moral existe, c'est une lamentable vérité; il
règne dans certains esprits, il s'incarne dans certains hommes;
il est donc personnifié, il existe donc des démons, et le plus
méchant de ces démons est Satan. Voilà tout ce que je vous
demande d'admettre, et ce qu'il vous sera difficile de ne pas
m'accorder.

Qu'il soit bien entendu, d'ailleurs, que la science et la foi ne
se prêtent un mutuel concours qu'autant que leurs domaines sont
inviolables et séparés. Que croyons-nous? ce que nous ne pouvons
absolument savoir bien que nous y aspirions de toutes nos forces.
L'objet de la foi n'est pour la science qu'une hypothèse
nécessaire, et jamais il ne faut juger des choses de la science
avec les procédés de la foi, ni, réciproquement, des choses de la
foi avec les procédés de la science. Le verbe de foi n'est pas
scientifiquement discutable. «Je crois, parce que c'est absurde,»
[12] disait Tertullien, et cette parole, d'une apparence si
paradoxale, est de la plus haute raison. En effet, au delà de
tout ce que nous pouvons raisonnablement supposer, il y a un
infini auquel nous aspirons d'une soif éperdue, et qui échappe
même à nos rêves. Mais pour une appréciation finie, l'infini
n'est-ce pas l'absurde? Nous sentons cependant que cela est.
L'infini nous envahit; il nous déborde; il nous donne le vertige
avec ses abîmes; il nous écrase de toute sa hauteur. Toutes les
hypothèses scientifiquement probables sont les derniers
crépuscules ou les dernières ombres de la science; la foi
commence où la raison tombe épuisée... Au delà de la raison
humaine, il y a la raison divine, le grand absurde pour ma
faiblesse, l'absurde infini qui me confond et que je crois!

Mais le bien seul est infini; le mal ne l'est pas, et c'est
pourquoi si Dieu est l'éternel objet de la foi, le diable
appartient à la science. Dans quel symbole catholique, en effet,
est-il question du diable? Ne serait-ce pas blasphémer que de
dire: Nous croyons en lui? Il est nommé, mais non défini dans
l'Écriture sainte; la Genèse ne parle nulle part d'une prétendue
chute des anges; elle attribue le péché du premier homme au
serpent, le plus rusé et le plus dangereux des êtres animés. Nous
savons quelle est à ce sujet la tradition chrétienne; mais si
cette tradition s'explique par une des plus grandes et des plus
universelles allégories de la science, qu'importera cette
solution à la foi qui aspire à Dieu seul, et méprise les pompes
et les oeuvres de Lucifer?

Lucifer! Le porte-lumière! quel nom étrange donné à l'esprit des
ténèbres. Quoi c'est lui qui porte la lumière et qui aveugle les
[13] âmes faibles? Oui, n'en doutez pas, car les traditions sont
pleines de révélations et d'inspirations divines.

«Le diable porte la lumière, et souvent même, dit saint Paul, il
se transfigure en ange de splendeur.»--«J'ai vu, disait le
Sauveur du monde, j'ai vu Satan tomber du ciel comme la
foudre.»--«Comment es-tu tombée du ciel, s'écrie le prophète
Isaïe, étoile lumineuse, toi qui te levais le matin?» Lucifer est
donc une étoile tombée; c'est un météore qui brûle toujours et
qui incendie lorsqu'il n'éclaire plus.

Mais ce Lucifer, est-ce une personne ou une force? Est-ce un ange
ou un tonnerre égaré? La tradition suppose que c'est un ange;
mais le Psalmiste ne dit-il pas au psaume 103: «Vous faites vos
anges des tempêtes et vos ministres des feux rapides?» le mot
_ange_ est donné dans la Bible à tous les envoyés de Dieu:
messagers ou créations nouvelles, révélateurs ou fléaux, esprits
rayonnants ou choses éclatantes. Les flèches de feu que le Très
Haut darde dans les nuages sont les anges de sa colère, et ce
langage figuré est familier à tous les lecteurs des poésies
orientales.

Après avoir été pendant le moyen âge la terreur du monde, le
diable en est devenu la risée. Héritier des formes monstrueuses
de tous les faux dieux successivement renversés, le grotesque
épouvantail a été rendu ridicule à force de difformité et de
laideur.

Observons pourtant une chose: c'est que ceux-là seuls osent rire
du diable qui ne craignent pas Dieu. Le diable, pour bien des
imaginations malades, aurait-il donc été l'ombre de Dieu même, ou
plutôt ne serait-il pas souvent l'idole des âmes basses, qui ne
[14] comprennent le pouvoir surnaturel que comme l'exercice impuni de
la cruauté?

Il est important de savoir enfin si l'idée de cette puissance
mauvaise peut se concilier avec celle de Dieu. Si en un mot le
diable existe, et s'il existe, ce que c'est.

Il ne s'agit pas ici d'une superstition ou d'un personnage
ridicule: il s'agit de la religion tout entière, et par
conséquent de tout l'avenir et de tous les intérêts de
l'humanité.

Nous sommes vraiment des raisonneurs étranges! Nous nous croyons
bien forts quand nous sommes indifférents à tout, excepté aux
résultats matériels, à l'argent, par exemple; et nous laissons
aller au hasard les idées mères de l'opinion qui, par ses
revirements, bouleverse ou peut bouleverser toutes les fortunes.

Une conquête de la science est bien plus importante que la
découverte d'une mine d'or. Avec la science, on emploie l'or au
service de la vie; avec l'ignorance, la richesse ne fournit que
des instruments à la mort.

Qu'il soit bien entendu d'ailleurs que nos révélations
scientifiques s'arrêtent devant la foi, et que, comme chrétien et
comme catholique, nous soumettons notre oeuvre tout entière au
jugement suprême de l'Église.

Et maintenant à ceux qui doutent de l'existence du diable, nous
répondons:

Tout ce qui a un nom existe; la parole peut être proférée en
vain, mais en elle-même elle ne saurait être vaine et elle a
toujours un sens.

Le Verbe n'est jamais vide, et s'il est écrit qu'il est en Dieu,
et qu'il est Dieu, c'est qu'il est l'expression et la preuve de
l'être et de la vérité.

[15] Le diable est nommé et personnifié dans l'Évangile, qui est le
Verbe de vérité, donc il existe, et il peut être considéré comme
une personne. Mais ici c'est le chrétien qui s'incline; laissons
parler la science ou la raison, c'est la même chose.

Le mal existe, il est impossible d'en douter. Nous pouvons faire
bien ou mal.

Il est des êtres qui sciemment et volontairement font le mal.

L'esprit qui anime ces êtres et qui les excite à mal faire est
dévoyé, détourné de la bonne route, jeté en travers du bien comme
un obstacle; et voilà précisément ce que signifie le mot grec
_diabolos_, que nous traduisons par le mot _diable_.

Les esprits qui aiment et font le mal sont accidentellement
mauvais.

Il y a donc un diable qui est l'esprit d'erreur, d'ignorance
volontaire, de vertige; et il y a des êtres qui lui obéissent,
qui sont ses envoyés, ses émissaires, ses _anges_, et c'est pour
cela qu'il est parlé dans l'Évangile d'un feu éternel qui est
_préparé_, prédestiné en quelque sorte au diable et à ses anges.
Ces paroles sont toute une révélation et nous aurons à les
approfondir.

Définissons d'abord bien nettement le mal; le mal c'est le défaut
de rectitude dans l'être.

Le mal moral est le mensonge en actions comme le mensonge est le
crime en paroles.

L'injustice est l'essence du mensonge; tout mensonge est une
injustice.

[16] Quand ce qu'on dit est juste, il n'y a pas mensonge. Quand on
agit équitablement et d'une manière vraie, il n'y a pas péché.

L'injustice est la mort de l'être moral, comme le mensonge est le
poison de l'intelligence.

L'esprit de mensonge est donc un esprit de mort.

Ceux qui l'écoutent sont empoisonnés par lui et sont ses dupes.

Mais s'il fallait prendre sa personnification absolue au sérieux,
il serait lui-même absolument mort et absolument trompé,
c'est-à-dire que l'affirmation de son existence impliquerait une
évidente contradiction.

Jésus a dit: «Le diable est menteur ainsi que son père.»

Qu'est-ce que le père du diable?

C'est celui qui lui donne une existence personnelle en vivant
d'après ses inspirations; l'homme qui se fait diable est le père
du mauvais esprit incarné.

Mais il est une conception téméraire, impie, monstrueuse.

Une conception traditionnelle comme l'orgueil des pharisiens.

Une création hybride qui a donné une apparente raison contre les
magnificences du christianisme à la mesquine philosophie du
XVIIIe siècle.

C'est le faux Lucifer de la légende hétérodoxe; c'est cet ange
assez fier pour se croire Dieu, assez courageux pour acheter
l'indépendance au prix d'une éternité de supplices, assez beau
pour avoir pu s'adorer en pleine lumière divine; assez fort pour
régner encore dans les ténèbres et la douleur, et pour se faire
un trône de son inextinguible bûcher, c'est le Satan du
républicain et de l'hérétique Millon, c'est ce prétendu héros des
[17] éternités ténébreuses calomnié de laideur, affublé de cornes et
de griffes qui conviendraient plutôt à son tourmenteur
implacable.

C'est ce diable roi du mal, comme si le mal était un royaume!

Ce diable plus intelligent que les hommes de génie qui
craignaient ses déceptions.

Cette lumière noire, ces ténèbres qui voient. Ce pouvoir que Dieu
n'a pas voulu, et qu'une créature déchue n'a pu créer.

Ce prince de l'anarchie servi par une hiérarchie de purs esprits.

Ce banni de Dieu qui serait partout comme Dieu est sur la terre,
plus visible, plus présent au plus grand nombre, mieux servi que
Dieu même!

Ce vaincu auquel le vainqueur donnerait ses enfants à dévorer!

Cet artisan des péchés de la chair à qui la chair n'est rien, et
qui ne saurait par conséquent rien être à la chair, si on ne l'en
suppose créateur et maître comme Dieu!

Un immense mensonge réalisé, personnifié, éternel!

Une mort qui ne peut mourir!

Un blasphème que le verbe de Dieu ne fera jamais taire!

Un empoisonneur des âmes que Dieu tolérerait par une
contradiction de sa puissance, ou qu'il conserverait comme les
empereurs romains avaient conservé Locusta, parmi les instruments
de son règne!

Un supplicié toujours vivant pour maudire son juge et pour avoir
raison contre lui puisqu'il ne se repentira jamais!

[18] Un monstre accepté comme bourreau par la souveraine puissance et
qui, suivant l'énergique expression d'un ancien écrivain
catholique peut appeler Dieu le Dieu du diable en se donnant
lui-même comme un diable de Dieu!

Là est le fantôme irréligieux qui calomnie la religion, ôtez-nous
cette idole qui nous cache notre sauveur. A bas le tyran du
mensonge! A bas le Dieu noir des manichéens! A bas l'Arimane des
anciens idolâtres! Vive Dieu seul et son Verbe incarné,
Jésus-Christ, le sauveur du monde, qui a vu Satan tomber du ciel!
et vive Marie, la divine mère qui a écrasé la tête de l'infernal
serpent!

Voilà ce que _disent_, avec unanimité, la tradition des saints et
les coeurs de tous les vrais fidèles: Attribuer une grandeur
quelconque à l'esprit déchu, c'est calomnier la divinité; prêter
une royauté quelconque à l'esprit rebelle, c'est encourager la
révolte, c'est commettre, en pensée du moins, le crime de ceux
qu'au moyen âge on appelait avec horreur des _sorciers_.

Car tous les crimes punis autrefois de mort sur les anciens
sorciers, sont réels et sont les plus grands de tous les crimes.

Ils ont ravi le feu du ciel, comme Prométhée.

Ils ont chevauché, comme Médée, les dragons ailés et le serpent
volant.

Ils ont empoisonné l'air respirable, comme l'ombre du
mancenillier.

Ils ont profané les choses saintes et fait servir le corps même
du Seigneur à des oeuvres de destruction et de malheur.

Comment tout cela est-il possible? C'est qu'il existe un agent
mixte, un agent naturel et divin, corporel et spirituel, un
[19] médiateur plastique universel, un réceptacle commun des
vibrations du mouvement et des images de la forme, un fluide et
une force qu'on pourrait appeler en quelque manière
l'_imagination de la nature_. Par cette force tous les appareils
nerveux communiquent secrètement ensemble; de là naissent la
sympathie et l'antipathie; de là viennent les rêves; par là se
produisent les phénomènes de seconde vue et de vision
extranaturelle. Cet agent universel des oeuvres de la nature,
c'est l'_od_ des hébreux et du chevalier de Richembach, c'est la
lumière astrale des martinistes, et nous préférons, comme plus
explicite, cette dernière appellation.

L'existence et l'usage possible de cette force sont le grand
arcane de la magie pratique. C'est la baguette des thaumaturges
et la clavicule de la magie noire.

C'est le serpent édénique qui a transmis à Ève les séductions
d'un ange déchu.

La lumière astrale aimante, échauffe, éclaire, magnétise, attire,
repousse, vivifie, détruit, coagule, sépare, brise, rassemble
toutes choses sous l'impulsion des volontés puissantes.

Dieu l'a créée au premier jour lorsqu'il a dit le FIAT LUX!

C'est une force aveugle en elle-même, mais qui est dirigée par
les _égrégores_, c'est-à-dire par les chefs des âmes. Les chefs
des âmes sont les esprits d'énergie et d'action.

Ceci explique déjà toute la théorie des prodiges et des miracles.
Comment, en effet, les bons et les méchants pourraient-ils forcer
la nature à laisser voir les forces exceptionnelles? comment y
[20] aurait-il miracles divins et miracles diaboliques? comment
l'esprit réprouvé, l'esprit égaré, l'esprit dévoyé, aurait-il
plus de force en certain cas et de certaine manière que le juste,
si puissant de sa simplicité et de sa sagesse, si l'on ne suppose
pas un instrument dont tous peuvent se servir, suivant certaines
conditions, les uns pour le plus grand bien, les autres pour le
plus grand mal?

Les magiciens de Pharaon faisaient d'abord les mêmes prodiges que
Moïse. L'instrument dont ils se servaient était donc le même,
l'inspiration seule était différente, et quand ils se déclarèrent
vaincus, ils proclamèrent que suivant eux les forces humaines
étaient à bout, et que Moïse devait avoir en lui quelque chose de
surhumain. Or cela se passait dans cette Égypte, mère des
initiations magiques, dans cette terre où tout était science
occulte et enseignement hiérarchique et sacré. Était-il plus
difficile cependant de faire apparaître des mouches que des
grenouilles? Non, certainement; mais les magiciens savaient que
la projection fluidique par laquelle on fascine les yeux ne
saurait s'étendre au delà de certaines limites, et pour eux déjà
ces limites étaient dépassées par Moïse.

Quand le cerveau se congestionne ou se surcharge de lumière
astrale, il se produit un phénomène particulier. Les yeux, au
lieu de voir en dehors, voient en dedans; la nuit se fait à
l'extérieur dans le monde réel et la clarté fantastique rayonne
seule dans le monde des rêves. L'oeil alors semble retourné et
souvent, en effet, il se convulse légèrement et semble rentrer en
tournant sous la paupière. L'âme alors aperçoit par des images le
reflet de ses impressions et de ses pensées, c'est-à-dire que
[21] l'analogie qui existe entre telle idée et telle forme, attire
dans la lumière astrale le reflet représentatif de cette forme,
car l'essence de la lumière vivante c'est d'être configurative,
c'est l'imagination universelle dont chacun de nous s'approprie
une part plus ou moins grande, suivant son degré de sensibilité
et de mémoire. Là est la source de toutes les apparitions, de
toutes les visions extraordinaires et de tous les phénomènes
intuitifs qui sont propres à la folie ou à l'extase.

Le phénomène d'appropriation et d'assimilation de la lumière par
la sensibilité qui voit, est un des plus grands qu'il soit donné
à la science d'étudier. On trouvera peut-être un jour que voir
c'est déjà parler, et que la conscience de la lumière est le
crépuscule de la vie éternelle dans l'être, la parole de Dieu,
qui crée la lumière, semble être proférée par toute intelligence,
qui peut se rendre compte des formes et qui veut regarder.--Que
la lumière soit! La lumière, en effet, n'existe à l'état de
splendeur que pour les yeux qui la regardent, et l'âme amoureuse
du spectacle des beautés universelles, et appliquant son
attention à cette écriture lumineuse du livre infini qu'on
appelle les choses visibles, semble crier, comme Dieu à l'aurore
du premier jour, ce verbe sublime et créateur: FIAT LUX!

Tous les yeux ne voient pas de même, et la création n'est pas
pour tous ceux qui la regardent de la même forme et de la même
couleur. Notre cerveau est un livre imprimé au dedans et au
dehors, et pour peu que l'attention s'exalte, les écritures se
confondent. C'est ce qui se produit constamment dans l'ivresse et
dans la folie. Le rêve alors triomphe de la vie réelle et plonge
[22] la raison dans un incurable sommeil. Cet état d'hallucination a
ses degrés, toutes les passions sont des ivresses, tous les
enthousiasmes sont des folies relatives et graduées. L'amoureux
voit seul des perfections infinies autour d'un objet qui le
fascine et qui l'enivre. Pauvre ivrogne de voluptés! demain ce
parfum du vin qui l'attire sera pour lui une réminiscence
répugnante et une cause de mille nausées et de mille dégoûts!

Savoir user de cette force, et ne se laisser jamais envahir et
surmonter par elle, marcher sur _la tête du serpent_, voilà ce
que nous apprend la magie de lumière: dans cet arcane sont
contenus tous les mystères du magnétisme, qui peut déjà donner
son nom à toute la partie pratique de la haute magie des anciens.

Le magnétisme, c'est la baguette des miracles, mais pour les
initiés seulement; car pour les imprudents qui voudraient s'en
faire un jouet ou un instrument au service de leurs passions,
elle devient redoutable comme cette gloire foudroyante qui,
suivant les allégories de la fable, consuma la trop ambitieuse
Sémélé dans les embrassements de Jupiter.

Un des grands bienfaits du magnétisme, c'est de rendre évidente,
par des faits incontestables, la spiritualité, l'unité et
l'immortalité de l'âme. La spiritualité, l'unité et l'immortalité
une fois démontrées, Dieu apparaît à toutes les intelligences et
à tous les coeurs. Puis de la croyance à Dieu et aux harmonies de
la création, on est amené à cette grande harmonie religieuse, qui
ne saurait exister en dehors de la hiérarchie miraculeuse et
légitime de l'Église catholique, la seule qui ait conservé toutes
les traditions de la science et de la foi.

[23] La tradition première de la révélation unique a été conservée sous
le nom de _kabbale_ par le sacerdoce d'Israël. La doctrine
kabbalistique, qui est le dogme de la haute magie, est contenue
dans le Sepher Jézirah, le Sohar et le Talmud. Suivant cette
doctrine, l'absolu c'est l'être dans lequel se trouve le Verbe,
qui est l'expression de la raison d'être et de la vie.

L'être est l'être, [Hébreu]. Voilà le principe.

Dans le principe était, c'est-à-dire est, a été, et sera le
Verbe, c'est-à-dire la raison qui parle.

[Hébreu]!

Le Verbe est la raison de la croyance, et en lui aussi est
l'expression de la foi qui vivifie la science. Le Verbe,
[Hébreu], est la source de la logique. Jésus est le Verbe
incarné. L'accord de la raison avec la foi, de la science avec la
croyance, de l'autorité avec la liberté, est devenu dans les
temps modernes l'énigme véritable du sphinx; et en même temps que
ce grand problème on a soulevé celui des droits respectifs de
l'homme et de la femme; cela devait être, car entre tous ces
termes d'une grande et suprême question, l'analogie est constante
et les difficultés, comme les rapports, sont invariablement les
mêmes.

Ce qui rend paradoxale, en apparence, la solution de ce noeud
gordien de la philosophie et de la politique moderne, c'est que
pour accorder les termes de l'équation qu'il s'agit de faire, on
affecte toujours de les mêler ou de les confondre.

S'il y a une absurdité suprême, en effet, c'est de chercher
[24] comment la foi pourrait être une raison, la raison une croyance,
la liberté une autorité; et réciproquement, la femme un homme et
l'homme une femme. Ici les définitions mêmes s'opposent à la
confusion, et c'est en distinguant parfaitement les termes qu'on
arrive à les accorder. Or, la distinction parfaite et éternelle
des deux termes primitifs du syllogisme créateur, pour arriver à
la démonstration de leur harmonie par l'analogie des contraires,
cette distinction, disons-nous, est le second grand principe de
cette philosophie occulte, voilée sous le nom de _kabbale_ et
indiquée par tous les hiéroglyphes sacrés des anciens sanctuaires
et des rites encore si peu connus de la maçonnerie ancienne et
moderne.

On lit dans l'Écriture que Salomon fit placer devant la porte du
temple deux colonnes de bronze, dont l'une s'appelait Jakin et
l'autre Boaz, ce qui signifie _le fort_ et _le faible._ Ces deux
colonnes représentaient l'homme et la femme, la raison et la foi,
le pouvoir et la liberté, Caïn et Abel, le droit et le devoir;
c'étaient les colonnes du monde intellectuel et moral, c'était
l'hiéroglyphe monumental de l'antinomie nécessaire à la grande
loi de création. Il faut, en effet, à toute force une résistance
pour appui, à toute lumière une ombre pour repoussoir, à toute
saillie un creux, à tout épanchement un réceptacle, à tout règne
un royaume, à tout souverain un peuple, à tout travailleur une
matière première, à tout conquérant un sujet de conquête.
L'affirmation se pose par la négation, le fort ne triomphe qu'en
comparaison avec le faible, l'aristocratie ne se manifeste qu'en
s'élevant au-dessus du peuple. Que le faible puisse devenir fort,
que le peuple puisse conquérir une position aristocratique, c'est
[25] une question de transformation et de progrès, mais ce qu'on peut
en dire n'arrivera qu'à la confirmation des vérités premières, le
faible sera toujours le faible, peu importe que ce ne soit plus
le même personnage. De même le peuple sera toujours le peuple,
c'est-à-dire la masse gouvernable et incapable de gouverner. Dans
la grande armée des inférieurs, toute émancipation personnelle
est une désertion forcée, rendue heureusement insensible par un
remplacement éternel; un peuple-roi ou un peuple de rois
supposerait l'esclavage du monde et l'anarchie dans une seule et
indisciplinable cité, comme il en était à Rome du temps de sa
plus grande gloire. Une nation de souverains serait
nécessairement aussi anarchique qu'une classe de savants ou
d'écoliers qui se croiraient maîtres; personne n'y voudrait
écouter, et tous dogmatiseraient et commanderaient à la fois.

On peut en dire autant de l'émancipation radicale de la femme. Si
la femme passe de la condition passive à la condition active,
intégralement et radicalement, elle abdique son sexe et devient
homme, ou plutôt, comme une telle transformation est physiquement
impossible, elle arrive à l'affirmation par une double négation,
et se pose en dehors des deux sexes, comme un androgyne stérile
et monstrueux. Telles sont les conséquences forcées du grand
dogme kabbalistique de la distinction des contraires pour arriver
à l'harmonie par l'analogie de leurs rapports.

Ce dogme une fois reconnu, et l'application de ses conséquences
étant faite universellement par la loi des analogies, on arrive à
la découverte des plus grands secrets de la sympathie et de
[26] l'antipathie naturelle, de la science du gouvernement, soit en
politique, soit en mariage, de la médecine occulte dans toutes
ses branches, soit magnétisme, soit homoeopathie, soit influence
morale; et d'ailleurs, comme nous l'expliquerons, la loi
d'équilibre en analogie conduit à la découverte d'un agent
universel, qui était le grand arcane des alchimistes et des
magiciens du moyen âge. Nous avons dit que cet agent est une
lumière de vie dont les êtres animés sont aimantés, et dont
l'électricité n'est qu'un accident et comme une perturbation
passagère. A la connaissance et à l'usage de cet agent se
rapporte tout ce qui tient à la pratique de la kabbale
merveilleuse dont nous aurons bientôt à nous occuper, pour
satisfaire la curiosité de ceux qui cherchent dans les sciences
secrètes plutôt des émotions que de sages enseignements.

La religion des kabbalistes est à la fois toute d'hypothèses et
toute de certitude, car elle procède par analogie du connu à
l'inconnu. Ils reconnaissent la religion comme un besoin de
l'humanité, comme un fait évident et nécessaire, et là seulement
est pour eux la révélation divine, permanente et universelle. Ils
ne contestent rien de ce qui est, mais ils rendent raison de
toute chose. Aussi leur doctrine, en marquant nettement la ligne
de séparation qui doit éternellement exister entre la science et
la foi, donne-t-elle à la foi la plus haute raison pour base, ce
qui lui garantit une éternelle et incontestable durée; viennent
ensuite les formules populaires du dogme qui, seules, peuvent
varier et s'entre-détruire; le kabbaliste n'est pas ébranlé pour
si peu et trouve tout d'abord une raison aux plus étonnantes
formules des mystères. Aussi sa prière peut-elle s'unir à celle
[27] de tous les hommes pour la diriger, en l'illustrant de science et
de raison, et l'amener à l'orthodoxie. Qu'on lui parle de Marie,
il s'inclinera devant cette réalisation de tout ce qu'il y a de
divin dans les rêves de l'innocence et de tout ce qu'il y a
d'adorable dans la sainte folie du coeur de toutes les mères. Ce
n'est pas lui qui refusera des fleurs aux autels de la mère de
Dieu, des rubans blancs à ses chapelles, des larmes même à ses
naïves légendes! Ce n'est pas lui qui rira du Dieu vagissant de
la crèche et de la victime sanglante du Calvaire; il répète
cependant au fond de son coeur, avec les sages d'Israël et les
vrais croyants de l'Islam: «Il n'y a qu'un Dieu, et c'est Dieu;»
ce qui veut dire pour un initié aux vraies sciences: «Il n'y a
qu'un Être, et c'est l'Être!» Mais tout ce qu'il y a de politique
et de touchant dans les croyances, mais la splendeur des cultes,
mais la pompe des créations divines, mais la grâce des prières,
mais la magie des espérances du ciel; tout cela n'est-il pas un
rayonnement de l'être moral dans toute sa jeunesse et dans toute
sa beauté? Oui, si quelque chose peut éloigner le véritable
initié des prières publiques et des temples, ce qui peut soulever
chez lui le dégoût ou l'indignation contre une forme religieuse
quelconque, c'est l'incroyance visible des ministres ou du
peuple, c'est le peu de dignité dans les cérémonies du culte,
c'est la profanation, en un mot, des choses saintes. Dieu est
réellement présent lorsque des âmes recueillies et des coeurs
touchés l'adorent; il est sensiblement et terriblement absent
lorsqu'on parle de lui sans feu et sans lumière, c'est-à-dire
sans intelligence et sans amour.

[28] L'idée qu'il faut avoir de Dieu, suivant la sage kabbale, c'est
saint Paul lui-même qui va nous la révéler: «Pour arriver à Dieu,
dit cet apôtre, il faut croire qu'il est et qu'il récompense ceux
qui le cherchent.»

Ainsi, rien en dehors de l'idée d'être, jointe à la notion de
bonté et de justice, car cette idée seule est l'absolu. Dire que
Dieu n'est pas, ou définir ce qu'il est, c'est également
blasphémer. Toute définition de Dieu, risquée par l'intelligence
humaine, est une recette d'empirisme religieux, au moyen de
laquelle la superstition, plus tard, pourra alambiquer un diable.

Dans les symboles kabbalistiques, Dieu est toujours représenté
par une double image, l'une droite, l'autre renversée, l'une
blanche et l'autre noire. Les sages ont voulu exprimer ainsi la
conception intelligente et la conception vulgaire de la même
idée, le dieu de lumière et le dieu d'ombre; c'est à ce symbole
mal compris qu'il faut reporter l'origine de l'Arimane des
Perses, ce noir et divin ancêtre de tous les démons; le rêve du
roi infernal, en effet, n'est qu'une fausse idée de Dieu.

La lumière seule, sans ombre, serait invisible pour nos yeux, et
produirait un éblouissement équivalent aux plus profondes
ténèbres. Dans les analogies de cette vérité physique, bien
comprise et bien méditée, on trouvera la solution du plus
terrible des problèmes; l'origine du mal. Mais la connaissance
parfaite de cette solution et de toutes ses conséquences n'est
pas faite pour la multitude, qui ne doit pas entrer si facilement
dans les secrets de l'harmonie universelle. Aussi, lorsque
l'initié aux mystères d'Éleusis avait parcouru triomphalement
toutes les épreuves, lorsqu'il avait vu et touché les choses
saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et
[29] le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé
s'approchait de lui en courant, et lui jetait dans l'oreille
cette parole énigmatique: _Osiris est un dieu noir_. Ainsi cet
Osiris, dont Typhon est l'oracle, ce divin soleil religieux de
l'Egypte, s'éclipsait tout à coup et n'était plus lui-même que
l'ombre de cette grande et indéfinissable Isis, qui est tout ce
qui a été et tout ce qui sera, mais dont personne encore n'a
soulevé le voile éternel.

La lumière pour les kabbalistes représente le principe actif, et
les ténèbres sont analogues au principe passif; c'est pour cela
qu'ils firent du soleil et de la lune l'emblème des deux sexes
divins et des deux forces créatrices; c'est pour cela qu'ils
attribuèrent à la femme la tentation et le péché d'abord, puis le
premier travail, le travail maternel de la rédemption puisque
c'est du sein des ténèbres mêmes qu'on voit renaître la lumière.
Le vide attire le plein, et c'est ainsi que l'abîme de pauvreté
et de misère, le prétendu mal, le prétendu néant, la passagère
rébellion des créatures attire éternellement un océan d'être, de
richesse, de miséricorde et d'amour. Ainsi s'explique le symbole
du Christ descendant aux enfers après avoir épuisé sur la croix
toutes les immensités du plus admirable pardon.

Par cette loi de l'harmonie dans l'analogie des contraires, les
kabbalistes expliquaient aussi tous les mystères de l'amour
sexuel; pourquoi cette passion est plus durable entre deux
natures inégales et deux caractères opposés? Pourquoi en amour il
y a toujours un sacrificateur et une victime, pourquoi les
passions les plus obstinées sont celles dont la satisfaction
paraît impossible. Par cette loi aussi ils eussent réglé à jamais
[30] la question de préséance entre les sexes, question que le
saint-simonisme seul a pu soulever sérieusement de nos jours. Ils
eussent trouvé que la force naturelle de la femme étant la force
d'inertie ou de résistance, le plus imprescriptible de ses
droits, c'est le droit à la pudeur; et qu'ainsi elle ne doit rien
faire ni rien ambitionner de tout ce qui demande une sorte
d'effronterie masculine. La nature y a d'ailleurs bien pourvu en
lui donnant une voix douce qui ne pourrait se faire entendre dans
les grandes assemblées sans arriver à des tons ridiculement
criards. La femme qui aspirerait aux fonctions de l'autre sexe,
perdrait par cela même les prérogatives du sien. Nous ne savons
jusqu'à quel point elle arriverait à gouverner les hommes, mais à
coup sûr les hommes, et ce qui serait plus cruel pour elle, les
enfants mêmes ne l'aimeraient plus.

La loi conjugale des kabbalistes donne par analogie la solution
du problème le plus intéressant et le plus difficile de la
philosophie moderne. L'accord définitif et durable de la raison
et de la foi, de l'autorité et de la liberté d'examen, de la
science et de la croyance. Si la science est le soleil, la
croyance est la lune: c'est un reflet du jour dans la nuit. La
foi est le supplément de la raison, dans les ténèbres que laisse
la science, soit devant elle, soit derrière elle; elle émane de
la raison, mais elle ne peut jamais ni se confondre avec elle, ni
la confondre. Les empiétements de la raison sur la foi ou de la
foi sur la raison, sont des éclipses de soleil ou de lune;
lorsqu'elles arrivent, elles rendent inutiles à la fois le foyer
et le réflecteur de la lumière.

La science périt par les systèmes qui ne sont autre chose que des
[31] croyances, et la foi succombe au raisonnement. Pour que les deux
colonnes du temple soutiennent l'édifice, il faut qu'elles soient
séparées et placées en parallèle. Dès qu'on veut violemment les
rapprocher comme Sanson, on les renverse et tout l'édifice
s'écroule sur la tête du téméraire aveugle ou du révolutionnaire,
que des ressentiments personnels ou nationaux ont d'avance voué à
la mort.

Les luttes du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ont été de
tout temps dans l'humanité de grandes querelles de ménage. La
papauté jalouse du pouvoir temporel n'était qu'une mère de
famille jalouse de supplanter son mari: aussi perdit-elle la
confiance de ses enfants. Le pouvoir temporel à son tour,
lorsqu'il usurpe sur le sacerdoce, est aussi ridicule que le
serait un homme en prétendant s'entendre mieux qu'une mère aux
soins de l'intérieur et du berceau. Ainsi les Anglais, par
exemple, au point de vue moral et religieux, sont des enfants
emmaillottés par des hommes; on s'en aperçoit bien à leur
tristesse et à leur ennui.

Si le dogme religieux est un conte de nourrice, pourvu qu'il soit
ingénieux et d'une morale bienfaisante, il est parfaitement vrai
pour l'enfant, et le père de famille serait fort sot d'y
contredire. Aux mères, donc, le monopole des récits merveilleux,
des petits soins et des chansons. La maternité est le type des
sacerdoces, et c'est parce que l'Église doit être exclusivement
mère, que le prêtre catholique renonce à être homme et abjure
devant elle d'avance ses droits à la paternité.

On n'aurait jamais dû l'oublier: la papauté est une mère
universelle ou elle n'est rien. La papesse Jeanne, dont les
[32] protestants ont fait une scandaleuse histoire, n'est peut-être
qu'une ingénieuse allégorie, et quand les souverains pontifes ont
malmené les empereurs et les rois, c'était la papesse Jeanne qui
voulait battre son mari au grand scandale du monde chrétien.
Aussi les schismes et les hérésies n'ont-ils été au fond, nous le
répétons, que des disputes conjugales; l'Église et le
protestantisme disent du mal l'un de l'autre et se regrettent,
affectent de s'éviter et s'ennuient d'être l'un sans l'autre,
comme des époux séparés.

Ainsi par la kabale, et par elle seule, tout s'explique et se
concilie. C'est une doctrine qui vivifie et féconde toutes les
autres, elle ne détruit rien et donne au contraire la raison
d'être de tout ce qui est. Aussi toutes les forces du monde sont
elles au service de cette science unique et supérieure, et le
vrai kabbaliste peut-il disposer à son gré sans hypocrisie et
sans mensonge, de la science des sages et de l'enthousiasme des
croyants. Il est plus catholique que M. de Maistre, plus
protestant que Luther, plus israélite que le grand rabbin, plus
prophète que Mahomet; n'est-il pas au-dessus des systèmes et des
passions qui obscurcissent la vérité, et ne peut-il pas à volonté
en réunir tous les rayons épars et diversement réfléchis par tous
les fragments de ce miroir brisé qui est la foi universelle, et
que les hommes prennent pour tant de croyances opposées et
différentes? Il n'y a qu'un être, il n'y a qu'une vérité, il n'y
a qu'une lui et qu'une foi, comme il n'y a qu'une humanité en ce
monde.

Arrivé à de pareilles hauteurs intellectuelles et morales, on
comprend que l'esprit et le coeur humain jouissent d'une paix
profonde; aussi ces mots: _Paix profonde, mes frères_!
[33] étaient-ils la parole de maître dans la haute maçonnerie,
c'est-à-dire dans l'association des initiés à la kabbale.

La guerre que l'Église a dû déclarer à la magie a été nécessitée
par les profanations de faux gnostiques, mais la vraie science
des mages est essentiellement catholique, parce qu'elle base
toute sa réalisation sur le principe de la hiérarchie. Or, dans
l'Église catholique seule il y a une hiérarchie sérieuse et
absolue. C'est pour cela que les vrais adeptes ont toujours
professé pour cette Église le plus profond respect et
l'obéissance la plus absolue. Henri Khunrath seul a été un
protestant déterminé; mais en cela il était allemand de son
époque plutôt que citoyen mystique du royaume éternel.

L'essence de l'antichristianisme est l'exclusion et l'hérésie,
c'est le déchirement du corps du Christ, suivant la belle
expression de saint Jean: _Omnis spiritus qui solvit Christum hic
Antechristus est_. C'est que la religion est la charité. Or, il
n'y a pas de charité dans l'anarchie.

La magie aussi a eu ses hérésiarques et ses sectaires, ses hommes
de prestiges et ses sorciers. Nous aurons à venger la légitimité
de la science, des usurpations de l'ignorance, de la folie et de
la fraude, et c'est en cela surtout que notre travail pourra être
utile et sera entièrement nouveau.

On n'a jusqu'à présent traité l'histoire de la magie que comme
les annales d'un préjugé, ou les chroniques plus ou moins exactes
d'une série de phénomènes; personne, en effet, ne croyait plus
que la magie fût une science. Une histoire sérieuse de cette
science retrouvée doit en indiquer les développements et les
progrès; nous marchons donc en plein sanctuaire au lieu de longer
[34] des ruines, et nous allons trouver ce sanctuaire enseveli si
longtemps sous les cendres de quatre civilisations, plus
merveilleusement conservé que ces villes-momies sorties
dernièrement des cendres du Vésuve, dans toute leur beauté morte
et leur majesté désolée.

Dans son plus magnifique ouvrage, Bossuet a montré la religion
liée partout avec l'histoire: qu'aurait-il dit s'il avait su
qu'une science, née pour ainsi dire avec le monde, rend raison à
la fois des dogmes primitifs de la religion unique et universelle
en les unissant aux théorèmes les plus incontestables des
mathématiques et de la raison?

La magie dogmatique est la clef de tous les secrets non encore
approfondis par la philosophie de l'histoire; et la magie
pratique ouvre seule à la puissance, toujours limitée mais
toujours progressive de la volonté humaine, le temple occulte de
la nature.

Nous n'avons pas la prétention impie d'expliquer par la magie les
mystères de la religion; mais nous enseignerons comment la
science doit accepter et révérer ces mystères. Nous ne dirons
plus que la raison doit s'humilier devant la foi; elle doit au
contraire s'honorer d'être croyant; car c'est la foi qui sauve la
raison des horreurs du néant sur le bord des abîmes pour la
rattacher à l'infini.

L'orthodoxie en religion est le respect de la hiérarchie, seule
gardienne de l'unité. Or, ne craignons pas de le répéter, la
magie est essentiellement la science de la hiérarchie. Ce qu'elle
proscrit avant tout, qu'on se le rappelle bien, ce sont les
doctrines anarchiques; et elle démontre, par les lois mêmes de la
[35] nature, que l'harmonie est inséparable du pouvoir et de
l'autorité.

Ce qui fait, pour le plus grand nombre des curieux, l'attrait
principal de la magie, c'est qu'ils y voient un moyen
extraordinaire de satisfaire leurs passions. Non, disent les
avares, le secret d'Hermès pour la transmutation des métaux
n'existe pas, autrement nous l'achèterions et nous serions
riches!... Pauvres fous, qui croient qu'un pareil secret puisse
se vendre! et quel besoin aurait de votre argent celui qui
saurait faire de l'or?--C'est vrai, répondra un incrédule, mais
toi-même, Éliphas Lévi, si tu possédais ce secret ne serais-tu
pas plus riche que nous?--Eh! qui vous dit que je sois pauvre?
Vous ai-je demandé quelque chose? Quel est le souverain du monde
qui peut se vanter de m'avoir payé un secret de la science? Quel
est le millionnaire auquel j'aie jamais donné quelque raison de
croire que je voudrais troquer ma fortune contre la sienne?
Lorsqu'on voit d'en bas les richesses de la terre on y aspire
toujours comme à la souveraine félicité; mais comme on les
méprise lorsqu'on plane au-dessus d'elles, et qu'on a peu d'envie
de les reprendre lorsqu'on les a laissées tomber comme des fers!

Oh! s'écriera un jeune homme, si les secrets de la magie étaient
vrais, je voudrais les posséder pour être aimé de toutes les
femmes.--De toutes, rien que cela. Pauvre enfant, un jour viendra
où ce sera trop d'en avoir une. L'amour sensuel est une orgie à
deux, où l'ivresse amène vite le dégoût, et alors on se quitte en
se jetant les verres à la tête.

Moi, disait un jour un vieil idiot, je voudrais être magicien
[36] pour bouleverser le monde!--Brave homme, si vous étiez magicien
vous ne seriez pas imbécile; et alors rien ne vous fournirait,
même devant le tribunal de votre conscience, le bénéfice des
circonstances atténuantes, si vous deveniez un scélérat.

Eh bien! dira un épicurien, donnez-moi donc les recettes de la
magie, pour jouir toujours et ne souffrir jamais....

Ici c'est la science elle-même qui va répondre:

La religion vous a déjà dit: Heureux ceux qui souffrent; mais
c'est pour cela même que la religion a perdu votre confiance.

Elle a dit: Heureux ceux qui pleurent, et c'est pour cela que
vous avez ri de ses enseignements.

Écoutez maintenant ce que disent l'expérience et la raison:

Les souffrances éprouvent et créent les sentiments généreux; les
plaisirs développent et fortifient les instincts lâches.

Les souffrances rendent fort contre le plaisir, les jouissances
rendent faible contre la douleur.

Le plaisir dissipe;

La douleur recueille.

Qui souffre amasse;

Qui jouit dépense.

Le plaisir est recueil de l'homme.

La douleur maternelle est le triomphe de la femme.

C'est le plaisir qui féconde, mais c'est la douleur qui conçoit
et qui enfante.

Malheur à l'homme qui ne sait pas et qui ne veut pas souffrir!
car il sera écrasé de douleurs.

[37] Ceux qui ne veulent pas marcher, la nature les traîne
impitoyablement.

Nous sommes jetés dans la vie comme en pleine mer: il faut nager
ou périr.

Telles sont les lois de la nature enseignées par la haute magie.
Voyez maintenant si l'on peut devenir magicien pour jouir
toujours et ne souffrir jamais!

Mais alors, diront d'un air désappointé les gens du monde, à quoi
peut servir la magie?--Que pensez-vous que le prophète Balaam eût
pu répondre à son ânesse si elle lui avait demandé à quoi peut
servir l'intelligence?

Que répondrait Hercule à un pygmée qui lui demanderait à quoi
peut servir la force?

Nous ne comparons certes pas les gens du monde à des pygmées, et
encore moins à l'ânesse de Balaam; ce serait manquer de politesse
et de bon goût. Nous répondrons donc le plus gracieusement
possible à ces personnes si brillantes et si aimables, que la
magie ne peut leur servir absolument de rien, attendu qu'elles ne
s'en occuperont jamais sérieusement.

Notre ouvrage s'adresse aux âmes qui travaillent et qui pensent.
Elles y trouveront l'explication de ce qui est resté obscur dans
le _dogme_ et dans le _rituel de la haute magie_[1]. Nous avons,
à l'exemple des grands maîtres, suivi dans le plan et la division
de nos livres l'ordre rationnel des nombres sacrés. Nous divisons
notre histoire de la magie en _sept livres_, et chaque livre
contient _sept chapitres_.

[Note 1: Éliphas Lévi, Dogme et Rituel de la haute magie, 1856,
2 vol. in-8, avec 23 fig.--25 fr.]

[38] Le premier livre est consacré aux _origines magiques_, c'est la
Genèse de la science, et nous lui avons donné pour clef la lettre
_aleph_ [Hébreu], qui exprime kabbalistiquement l'unité
principiante et originelle.

Le second livre contiendra les _formules historiques et sociales
du verbe magique_ dans l'antiquité. Sa marque est la lettre
_beth_ [Hébreu], symbole du binaire, expression du verbe
réalisateur, caractère spécial de la gnose et de l'occultisme.

Le troisième livre sera l'_exposé des réalisations de la science
antique dans la société chrétienne_. Nous y verrons comment, pour
la science même, la parole s'est incarnée. Le nombre trois est
celui de la génération, de la réalisation, et le livre a pour
clef la lettre _ghimel_ [Hébreu], hiéroglyphe de la naissance.

Dans le quatrième livre, nous verrons la _force civilisatrice de
la magie_ chez les barbares, et les productions naturelles de
cette science parmi les peuples encore enfants, les mystères des
druides, les miracles des eubages, les légendes des bardes, et
comment tout cela concourt à la formation des sociétés modernes
en préparant au christianisme une victoire éclatante et durable.
Le nombre quatre exprime la nature et la force, et la lettre
_daleth_ [Hébreu], qui le représente dans l'alphabet hébreux, est
figurée dans l'alphabet hiéroglyphique des kabbalistes par un
empereur sur son trône.

Le cinquième livre sera consacré à l'_ère sacerdotale du moyen
âge_. Nous y verrons les dissidences et les luttes de la science,
la formation des sociétés secrètes, leurs oeuvres inconnus, les
rites secrets des grimoires, les mystères de la divine comédie,
les divisions du sanctuaire, qui doivent aboutir plus tard à une
glorieuse unité. Le nombre cinq est celui de la quintessence, de
[39] la religion, du sacerdoce; son caractère est la lettre _hé_
[Hébreu], représentée dans l'alphabet magique par la figure du
grand prêtre.

Notre sixième livre montrera la _magie mêlée à l'oeuvre de la
révolution_. Le nombre six est celui de l'antagonisme et de la
lutte qui prépare la synthèse universelle. Sa lettre est le _vaf_
[Hébreu], figure du lingam créateur, du fer recourbé qui
moissonne.

Le septième livre sera celui de la _synthèse_, et contiendra
l'exposé des travaux modernes et des découvertes récentes, les
théories nouvelles de la lumière et du magnétisme, la révélation
du grand secret des rose-croix, l'explication des alphabets
mystérieux, la science, enfin, du verbe et des oeuvres magiques,
la synthèse de la science et l'appréciation des travaux de tous
les mystiques contemporains. Ce livre sera le complément et la
couronne de l'oeuvre comme le septénaire est la couronne des
nombres, puisqu'il réunit le triangle de l'idée au carré de la
forme. Sa lettre correspondante est le dzaïn [Hébreu], et son
hiéroglyphe kabbalistique est un triomphateur monté sur un char
attelé de deux sphinx. Nous avons donné cette figure dans notre
précédent ouvrage.

Loin de nous la vanité ridicule de nous poser en triomphateur
kabbalistique, c'est la science seule qui doit triompher, et
celui que nous voulons montrer au monde intelligent, monté sur le
char cubique et traîné par les sphinx, c'est le verbe de lumière,
c'est le réalisateur divin de la kabbale de Moïse, c'est le
soleil humain de l'Évangile, c'est l'homme-Dieu qui est déjà venu
comme Sauveur, et qui se manifestera bientôt comme Messie,
[40] c'est-à-dire comme roi définitif et absolu des institutions
temporelles. C'est cette pensée qui anime notre courage et
entretient notre espérance. Et maintenant il nous reste à
soumettre toutes nos idées, toutes nos découvertes et tous nos
travaux au jugement infaillible de la hiérarchie. Tout ce qui
tient à la science, aux hommes acceptés par les sciences, tout ce
qui tient à la religion, à l'Église seule, et à la seule Église
hiérarchique et conservatrice de l'unité, catholique apostolique
et romaine, depuis Jésus-Christ jusqu'à présent.

Aux savants nos découvertes, aux évêques nos aspirations et nos
croyances! Malheur, en effet, à l'enfant qui se croit plus sage
que ses pères, à l'homme qui ne reconnaît pas de maîtres, au
rêveur qui pense et qui prie pour lui seul! La vie est une
communion universelle, et c'est dans cette communion qu'on trouve
l'immortalité. Celui qui s'isole se voue à la mort, et l'éternité
de l'isolement, ce serait la mort éternelle!

Éliphas LÉVI.

[Illustration: LA TETE MAGIQUE du Sohar.]

[41]

LIVRE PREMIER

LES ORIGINES MAGIQUES

[Hébreu] Aleph.



CHAPITRE PREMIER

ORIGINES FABULEUSES


SOMMAIRE.--Origines fabuleuses.--Le livre de la pénitence d'Adam.
--Le livre d'Hénoch.--La légende des anges déchus.--Apocalypse de
Méthodius.--La Genèse suivant les Indiens.--L'héritage magique
d'Abraham, suivant le Talmud.--Le Sépher Jezirah et le Sohar.


«Il y eut, dit le livre apocryphe d'Hénoch, des anges qui se
laissèrent tomber du ciel pour aimer les filles de la terre.

Car en ces jours-là, lorsque les fils des hommes se furent
multipliés, il leur naquit des filles d'une grande beauté.

Et lorsque les anges, les fils du ciel, les virent ils furent
pris d'amour pour elles; et ils se disaient entre eux: «Allons,
choisissons-nous des épouses de la race des hommes, et engendrons
des enfants.»

Alors leur chef Samyasa leur dit: «Peut-être n'aurez-vous pas le
courage d'accomplir cette résolution, et je resterai seul
responsable de votre chute.»

Mais ils lui répondirent: «Nous jurons de ne pas nous repentir et
d'accomplir tous notre dessein.»

[42] Et ils étaient deux cents qui descendirent sur la montagne
d'Armon.

Et c'est depuis ce temps-là que cette montagne est nommée Armon,
ce qui veut dire la montagne du Serment.

Voici les noms des chefs de ces anges qui descendirent: Samyasa
qui était le premier de tous, Uraka-baraméel, Azibéel, Tamiel,
Ramuel, Danel, Azkéel, Sarakuyal, Asael, Armers, Batraai, Anane,
Zavèbe, Samsavéel, Ertrael, Turel, Jomiael, Arazial.

Ils prirent des épouses avec lesquelles ils se mêlèrent, leur
enseignant la magie, les enchantements et la division des racines
et des arbres.

Amazarac enseigna tous les secrets des enchanteurs, Barkaial fut
le maître de ceux qui observent les astres, Akibéel révéla les
signes et Azaradel le mouvement de la lune.»

Ce récit du livre kabbalistique d'Hénoch, est le récit de cette
même profanation des mystères de la science que nous voyons
représenter sous une autre image dans l'histoire du péché d'Adam.

Les anges, les fils de Dieu, dont parle Hénoch, c'étaient les
initiés à la magie, puisque après leur chute ils l'enseignèrent
aux hommes vulgaires par l'entremise des femmes indiscrètes. La
volupté fut leur écueil, ils aimèrent les femmes et se laissèrent
surprendre les secrets de la royauté et du sacerdoce.

Alors la civilisation primitive s'écroula, les géants,
c'est-à-dire les représentants de la force brutale et des
convoitises effrénées, se disputèrent le monde qui ne put leur
[43] échapper qu'en s'abîmant sous les eaux du déluge où s'effacèrent
toutes les traces du passé.

Ce déluge figurait la confusion universelle où tombe
nécessairement l'humanité lorsqu'elle a violé et méconnu les
harmonies de la nature.

Le péché de Samyasa et celui d'Adam se ressemblent, tous deux
sont entraînés par la faiblesse du coeur, tous deux profanent
l'arbre de la science et sont repoussés loin de l'arbre de vie.

Ne discutons pas les opinions ou plutôt les naïvetés de ceux qui
veulent prendre tout à la lettre, et qui pensent que la science
et la vie ont pu pousser autrefois sous forme d'arbres, mais
admettons le sens profond des symboles sacrés.

L'arbre de la science, en effet, donne la mort lorsqu'on en
absorbe les fruits, ces fruits sont la parure du monde, ces
pommes d'or sont les étoiles de la terre.

Il existe à la bibliothèque de l'Arsenal un manuscrit fort
curieux qui a pour titre: _Le livre de la pénitence d'Adam_. La
tradition kabbalistique y est présentée sous forme de légende, et
voici ce qu'on y raconte:

«Adam eut deux fils, Caïn qui représente la force brutale, Abel
qui représente la douceur intelligente. Ils ne purent s'accorder,
et ils périrent l'un par l'autre, aussi leur héritage fut-il
donné à un troisième fils nommé Seth.»

Voilà bien le conflit des deux forces contraires tournant au
profit d'une puissance synthétique et combinée.

«Or Seth, qui était juste, put parvenir jusqu'à l'entrée du
paradis terrestre sans que le chérubin l'écartât avec son épée
flamboyante.» C'est-à-dire que Seth représente l'initiation
primitive.

[44] «Seth vit alors que l'arbre de la science et l'arbre de la vie
s'étaient réunis et n'en faisaient qu'un.»

Accord de la science et de la religion dans la haute kabbale.

«Et l'ange lui donna trois grains qui contenaient toute la force
vitale de cet arbre.»

C'est le ternaire kabbalistique.

«Lorsque Adam mourut, Seth, suivant les instructions de l'ange,
plaça les trois grains dans la bouche de son père expiré comme un
gage de vie éternelle.

»Les branches qui sortirent de ces trois grains formèrent le
buisson ardent au milieu duquel Dieu révéla à Moïse son nom
éternel:

[Hébreu.]

»L'être qui est, qui a été, et qui sera l'être.

»Moïse cueillit une triple branche du buisson sacré, ce fut pour
lui la verge des miracles.

»Cette verge bien que séparée de sa racine ne cessa pas de vivre
et de fleurir, et elle fut ainsi conservée dans l'arche.

»Le roi David replanta cette branche vivante sur la montagne de
Sion, et Salomon plus tard prit le bois de cet arbre au triple
tronc pour en faire les deux colonnes Jakin et Bohas, qui étaient
à l'entrée du temple, il les revêtit de bronze, et plaça le
troisième morceau du bois mystique au fronton de la porte
principale.

»C'était un talisman qui empêchait tout ce qui était impur de
pénétrer dans le temple.

[45] »Mais les lévites corrompus arrachèrent pendant la nuit cette
barrière de leurs iniquités et la jetèrent au fond de la piscine
probatique en la chargeant de pierres.

»Depuis ce moment l'ange de Dieu agita tous les ans les eaux de
la piscine et leur communiqua une vertu miraculeuse pour inviter
les hommes à y chercher l'arbre de Salomon.

»Au temps de Jésus-Christ, la piscine fut nettoyée, et les juifs
trouvant cette poutre, inutile suivant eux, la portèrent hors de
la ville et la jetèrent en travers du torrent de Cédron.

»C'est sur ce pont que Jésus passa après son arrestation nocturne
au jardin des Oliviers, c'est du haut de cette planche que ses
bourreaux le précipitèrent pour le traîner dans le torrent et
dans leur précipitation à préparer d'avance l'instrument du
supplice, ils emportèrent avec eux le pont qui était une poutre
de trois pièces, composée de trois bois différents et ils en
firent une croix.»

Cette allégorie renferme toutes les hautes traditions de la
kabbale et les secrets si complètement ignorés de nos jours du
christianisme de saint Jean.

Ainsi Seth, Moïse, David, Salomon et le Christ auraient emprunté
au même arbre kabbalistique leurs sceptres de rois et leurs
bâtons de grands pontifes.

Nous devons comprendre maintenant pourquoi le Sauveur au berceau
était adoré par les mages.

Revenons au livre d'Hénoch, car celui-ci doit avoir une autorité
dogmatique plus grande qu'un manuscrit ignoré. Le livre d'Hénoch
est, en effet, cité dans le Nouveau Testament par l'apôtre saint
Jude.

La tradition attribue à Hénoch l'invention des lettres. C'est
[46] donc à lui que remontent les traditions consignées dans le Sepher
Jézirah, ce livre élémentaire de la kabbale, dont la rédaction
suivant les rabbins, serait du patriarche Abraham, l'héritier des
secrets d'Hénoch et le père de l'initiation en Israël.

Hénoch parait donc être le même personnage que l'Hermès
trismégiste des Égyptiens, et le fameux livre de Thot, écrit tout
en hiéroglyphes et en nombres, serait cette bible occulte et
pleine de mystères, antérieure aux livres de Moïse, à laquelle
l'initié Guillaume Postel fait souvent allusion dans ses ouvrages
en la désignant sous le nom de Genèse d'Hénoch.

La Bible dit qu'Hénoch ne mourut point, mais que Dieu _le
transporta_ d'une vie à l'autre. Il doit revenir s'opposer à
l'Antéchrist, à la fin des temps, et il sera un des derniers
martyrs ou témoins de la vérité, dont il est fait mention dans
l'apocalypse de saint Jean.

Ce qu'on dit d'Hénoch, on l'a dit de tous les grands initiateurs
de la kabbale.

Saint Jean lui-même ne devait pas mourir, disaient les premiers
chrétiens, et l'on a cru longtemps le voir respirer dans son
tombeau, car la science absolue de la vie est un préservatif
contre la mort et l'instinct des peuples le leur fait toujours
deviner.

Quoi qu'il en soit, il nous resterait d'Hénoch deux livres, l'un
hiéroglyphique, l'autre allégorique. L'un contenant les clefs
hiératiques de l'initiation, l'autre l'histoire d'une grande
profanation qui avait amené la destruction du monde et le chaos
après le règne des géants.

Saint Méthodius, un évêque des premiers siècles du christianisme,
dont les oeuvres se trouvent dans la bibliothèque des Pères de
[47] l'Église, nous a laissé une apocalypse prophétique où l'histoire
du monde se déroule dans une série de visions. Ce livre ne se
trouve pas dans la collection des oeuvres de saint Méthodius,
mais il a été conservé par les gnostiques, et nous le retrouvons
imprimé dans le _liber mirabilis_, sous le nom altéré de
_Bermechobus_, que des imprimeurs ignorants ont fait à la place
de l'abréviation _Bea-Méthodius_ pour _beatus Méthodius_.

Ce livre s'accorde en plusieurs points avec le traité allégorique
de la pénitence d'Adam. On y trouve que Seth se retira avec sa
famille en Orient vers une montagne voisine du paradis terrestre.
Ce fut la patrie des initiés, tandis que la postérité de Caïn
inventait la fausse magie dans l'Inde, pays du fratricide, et
mettait les maléfices au service de l'impunité.

Saint Méthodius prédit ensuite les conflits et le règne successif
des Ismaélites, vainqueurs des Romains; des Français, vainqueurs
des Ismaélites, puis d'un grand peuple du Nord, dont l'invasion
précédera le règne personnel de l'Antéchrist. Alors se formera un
royaume universel, qui sera reconquis par un prince français, et
la justice régnera pendant une longue suite d'années.

Nous n'avons pas à nous occuper ici de la prophétie. Ce qu'il
nous importe de remarquer, c'est la distinction de la bonne et de
la mauvaise magie, du sanctuaire des fils de Seth et de la
profanation des sciences par les descendants de Caïn.

La haute science, en effet, est réservée aux hommes qui sont
maîtres de leurs passions, et la chaste nature ne donne pas les
clefs de sa chambre nuptiale à des adultères. Il y a deux classes
[48] d'hommes, les hommes libres et les esclaves; l'homme naît esclave
de ses besoins, mais il peut s'affranchir par l'intelligence.
Entre ceux qui sont déjà affranchis et ceux qui ne le sont pas
encore l'égalité n'est pas possible. C'est à la raison de régner
et aux instincts d'obéir. Autrement si vous donnez à un aveugle
les aveugles à conduire, ils tomberont tous dans les abîmes. La
liberté, ne l'oublions pas, ce n'est pas la licence des passions
affranchies de la loi. Cette licence serait la plus monstrueuse
des tyrannies. La liberté, c'est l'obéissance volontaire à la
loi; c'est le droit de faire son devoir et seuls les hommes
raisonnables et justes sont libres. Or, les hommes libres doivent
gouverner les esclaves, et les esclaves sont appelés à
s'affranchir; non pas du gouvernement des hommes libres, mais de
cette servitude des passions brutales, qui les condamne à ne pas
exister sans maîtres.

Admettez maintenant avec nous la vérité des hautes sciences,
supposez un instant qu'il existe, en effet, une force dont on
peut s'emparer et qui soumet à la volonté de l'homme les miracles
de la nature? Dites-nous maintenant si l'on peut confier aux
brutalités cupides les secrets de la sympathie et des richesses;
aux intrigants l'art de la fascination, à ceux qui ne savent pas
se conduire eux-mêmes l'empire sur les volontés?... On est
effrayé lorsqu'on songe aux désordres que peut entraîner une
telle profanation. Il faudra un cataclysme pour laver les crimes
de la terre quand tout se sera abîmé dans la boue et dans le
sang. Eh bien! voilà ce que nous révèle l'histoire allégorique de
la chute des anges dans le livre d'Hénoch, voilà le péché d'Adam
et ses suites fatales. Voilà le déluge et ses tempêtes; puis,
[49] plus tard, la haute malédiction de Chanaan. La révélation de
l'occultisme est figurée par l'impudence de ce fils qui montre la
nudité paternelle. L'ivresse de Noé est une leçon pour le
sacerdoce de tous les temps. Malheur à ceux qui exposent les
secrets de la génération divine aux regards impurs de la foule!
tenez le sanctuaire fermé, vous qui ne voulez pas livrer votre
père endormi à la risée des imitateurs de Cham!

Telle est, sur les lois de la hiérarchie humaine, la tradition
des enfants de Seth; mais telles ne furent pas les doctrines de
la famille de Caïn. Les caïnistes de l'Inde inventèrent une
Genèse pour consacrer l'oppression des plus forts et perpétuer
l'ignorance des faibles; l'initiation devint le privilège
exclusif des castes suprêmes et des races d'hommes furent
condamnées à une servitude éternelle sous prétexte d'une
naissance inférieure; ils étaient sortis, disait-on, des pieds ou
des genoux de Brahma!

La nature n'enfante ni des esclaves ni des rois, tous les hommes
naissent pour le travail.

Celui qui prétend que l'homme est parfait en naissant, et que la
société le dégrade et le pervertit, serait le plus sauvage des
anarchistes, s'il n'était pas le plus poétique des insensés. Mais
Jean-Jacques avait beau être sentimental et rêveur, son fond de
misanthropie, développé par la logique de ses séides, porta des
fruits de haine et de destruction. Les réalisateurs consciencieux
des utopies du tendre philosophe de Genève, furent Robespierre et
Marat.

La société n'est pas un être abstrait qu'on puisse rendre
[50] séparément responsable de la perversité des hommes; la société
c'est l'association des hommes. Elle est défectueuse de leurs
vices et sublime de leurs vertus; mais en elle-même, elle est
sainte, comme la religion qui lui est inséparablement unie. La
religion, en effet, n'est-elle pas la société des plus hautes
aspirations et des plus généreux efforts?

Ainsi, au mensonge des castes privilégiées par la nature,
répondit le blasphème de l'égalité antisociale et du droit ennemi
de tout devoir; le christianisme seul avait résolu la question en
donnant la suprématie au dévouement, et en proclamant le plus
grand celui qui sacrifierait son orgueil à la société et ses
appétits à la loi.

Les juifs, dépositaires de la tradition de Seth, ne la
conservèrent pas dans toute sa pureté, et se laissèrent gagner
par les injustes ambitions de la postérité de Caïn. Ils se
crurent une race d'élite, et pensèrent que Dieu leur avait plutôt
donné la vérité comme un patrimoine que confiée comme un dépôt
appartenant à l'humanité toute entière. On trouve, en effet, dans
les talmudistes, à côté des sublimes traditions du Sépher Jézirah
et du Sonar, des révélations assez étranges. C'est ainsi qu'ils
ne craignent pas d'attribuer au patriarche Abraham lui-même
l'idolâtrie des nations, lorsqu'ils disent qu'Abraham a donné aux
Israélites son héritage, c'est-à-dire la science des vrais noms
divins; la kabbale, en un mot, aurait été la propriété légitime
et héréditaire d'Isaac; mais le patriarche donna, disent-ils, des
présents aux enfants de ses concubines; et par ces présents ils
entendent des dogmes voilés et des noms obscurs, qui se
matérialisèrent bientôt et se transformèrent en idoles. Les
fausses religions et leurs absurdes mystères, les superstitions
[51] orientales et leurs sacrifices horribles, quel présent d'un père
à sa famille méconnue! N'était-ce pas assez de chasser Agar avec
son fils dans le désert, fallait-il, avec leur pain unique et
leur cruche d'eau, leur donner un fardeau de mensonge pour
désespérer et empoisonner leur exil?

La gloire du christianisme c'est d'avoir appelé tous les hommes à
la vérité, sans distinction de peuples et de castes, mais non
toutefois sans distinction d'intelligences et de vertus.

«Ne jetez pas vos paroles devant les pourceaux, a dit le divin
fondateur du christianisme, de peur qu'ils ne les foulent aux
pieds et que, se tournant contre vous, ils ne vous dévorent.»

L'Apocalypse, ou révélation de saint Jean, qui contient tous les
secrets kabbalistiques du dogme de Jésus-Christ, n'est pas un
livre moins obscur que le Sohar.

Il est écrit hiéroglyphiquement avec des nombres et des images;
et l'apôtre fait souvent appel à l'intelligence des initiés. «Que
celui qui a la science comprenne, que celui qui comprend
calcule,» dit-il plusieurs fois après une allégorie ou l'énoncé
d'un nombre. Saint Jean, l'apôtre de prédilection et le
dépositaire de tous les secrets du Sauveur, n'écrivait donc pas
pour être compris de la multitude.

Le Sépher Jézirah, le Sohar et l'Apocalypse sont les
chefs-d'oeuvre de l'occultisme; ils contiennent plus de sens que
de mots, l'expression en est figurée comme la poésie et exacte
comme les nombres. L'Apocalypse résume, complète et surpasse
[52] toute la science d'Abraham et de Salomon, comme nous le
prouverons en expliquant les clefs de la haute kabbale.

Le commencement du Sohar étonne par la profondeur de ses aperçus
et la grandiose simplicité de ses images. Voici ce que nous y
lisons:

«L'intelligence de l'occultisme c'est la science de l'équilibre.

»Les forces qui se produisent sans être balancées périssent dans
le vide.

»Ainsi ont péri les rois de l'ancien monde, les princes des
géants. Ils sont tombés comme des arbres sans racines, et l'on
n'a plus trouvé leur place.

»C'est par le conflit des forces non équilibrées que la terre
dévastée était nue et informe lorsque le souffle de Dieu se fit
place dans le ciel et abaissa la masse des eaux.

»Toutes les aspirations de la nature furent alors vers l'unité de
la forme, vers la synthèse vivante des puissances équilibrées, et
le front de Dieu, couronné de lumière, se leva sur la vaste mer
et se refléta dans les eaux inférieures.

»Ses deux yeux parurent rayonnants de clarté, lançant deux traits
de flamme qui se croisèrent avec les rayons du reflet.

»Le front de Dieu et ses deux yeux formaient un triangle dans le
ciel, et le reflet formait un triangle dans les eaux.

»Ainsi se révéla le nombre six, qui fut celui de la création
universelle.»

Nous traduisons ici, en l'expliquant, le texte qu'on ne saurait
rendre intelligible en le traduisant littéralement.

[Illustration: LE GRAND SYMBOLE KABBALISTIQUE du Sohar.]

[53] L'auteur du livre a soin, d'ailleurs, de nous déclarer que cette
forme humaine qu'il donne à Dieu n'est qu'une image de son verbe,
et que Dieu ne saurait être exprimé par aucune pensée ni par
aucune forme. Pascal a dit que Dieu est un cercle dont le centre
est partout et la circonférence nulle part. Mais comment
concevoir un cercle sans circonférence? Le Sohar prend l'inverse
de cette figure paradoxale, et dirait volontiers du cercle de
Pascal que la circonférence en est partout et le centre nulle
part; mais ce n'est point à un cercle, c'est à une balance qu'il
compare l'équilibre universel des choses. «L'équilibre est
partout, dit-il, on trouve donc partout aussi le point central où
la balance est suspendue.» Nous trouvons ici le Sohar plus fort
et plus profond que Pascal.

L'auteur du Sohar continue son rêve sublime. La synthèse du verbe
formulé par la figure humaine monte lentement et sort des eaux
comme le soleil qui se lève. Quand les yeux ont paru, la lumière
a été faite; quand la bouche se montre, les esprits sont créés et
la parole se fait entendre. La tête entière est sortie, et voilà
le premier jour de la création. Viennent les épaules, les bras et
la poitrine, et le travail commence. L'image divine repousse
d'une main la mer et soulève de l'autre les continents et les
montagnes. Elle grandit, elle grandit toujours. Sa puissance
génératrice apparaît, et tous les êtres vont se multiplier; il
est debout, enfin, il met un pied sur la terre et l'autre sur la
mer, et se mirant tout entier dans l'Océan de la création, il
souffle sur son reflet, il appelle son image à la vie. Créons
l'homme, a-t-il dit, et l'homme est créé! Nous ne connaissons
rien d'aussi beau dans aucun poëte que cette vision de la
création accomplie par le type idéal de l'humanité. L'homme ainsi
[54] est l'ombre d'une ombre! mais il est la représentation de la
puissance divine. Lui aussi peut étendre les mains de l'Orient à
l'Occident; la terre lui est donnée pour domaine. Voilà l'Adam
Kadmon, l'Adam primitif des kabbalistes; voilà dans quelle pensée
ils en font un géant; voilà pourquoi Swedenborg, poursuivi dans
ses rêves par les souvenirs de la kabbale, dit que la création
entière n'est qu'un homme gigantesque, et que nous sommes faits à
l'image de l'univers.

Le Sohar est une genèse de lumière, le Sépher Jézirah est une
échelle de vérités. Là s'expliquent les trente-deux signes
absolus de la parole, les nombres et les lettres; chaque lettre
reproduit un nombre, une idée et une forme, en sorte que les
mathématiques s'appliquent aux idées et aux formes, non moins
rigoureusement qu'aux nombres par une proportion exacte et une
correspondance parfaite. Par la science du Sépher Jézirah,
l'esprit humain est fixé dans la vérité et dans la raison, et
peut se rendre compte des progrès possibles de l'intelligence par
les évolutions des nombres. Le Sohar représente donc la vérité
absolue, et le Sépher Jézirah donne les moyens de la saisir, de
se l'approprier et d'en faire usage.
[55]


CHAPITRE II.

MAGIE DES MAGES.

SOMMAIRE.--Mystères de Zoroastre ou magie des mages.--La science
du feu.--Symboles et enchantements des Perses et des
Assyriens.--Les mystères de Ninive et de Babylone.--Domaine de la
foudre.--Art de charmer les animaux.--Le bûcher de Sardanapale.


Zoroastre est très probablement un nom symbolique, comme celui de
Thot ou d'Hermès. Eudoxe et Aristote le font vivre six mille ans
avant la naissance de Platon; d'autres, au contraire, le font
naître cinq cents ans avant la guerre de Troie. Les uns en font
un roi de la Bactriane, les autres affirment l'existence de deux
ou de trois Zoroastres différents. Eudoxe et Aristote seuls nous
semblent avoir compris le personnage magique de Zoroastre en
mettant l'âge kabbalistique d'un monde entre l'éclosion de son
dogme et le règne théurgique de la philosophie de Platon. Il y a,
en effet, deux Zoroastres, c'est-à-dire, deux révélateurs, l'un
fils d'Oromase et père d'un renseignement lumineux, l'autre fils
d'Arimane et auteur d'une divulgation profane; Zoroastre est le
Verbe incarné des Chaldéens, des Mèdes et des Perses. Sa légende
semble une prédiction de celle du Christ, et il a dû avoir aussi
son antéchrist, suivant la loi magique de l'équilibre universel.

C'est au faux Zoroastre qu'il faut attribuer le culte du feu
matériel et le dogme impie du dualisme divin qui a produit plus
tard la gnose monstrueuse de Manès, et les principes erronés de
[56] la fausse maçonnerie. Le faux Zoroastre est le père de cette
magie matérialiste qui a causé le massacre des mages, et fait
tomber le vrai magisme sous la proscription et dans l'oubli.
L'Église, toujours inspirée par l'esprit de vérité, a dû
proscrire sous les noms de _magie_, de _manichéisme_,
d'_illuminisme_ et de _maçonnerie_, tout ce qui se rattachait de
près ou de loin à cette profanation primitive des mystères.
L'histoire jusqu'à présent incomprise des templiers, en est un
exemple éclatant.

Les dogmes du vrai Zoroastre sont les mêmes que ceux de la pure
kabbale, et ses idées sur la divinité sont les mêmes que celles
des Pères de l'Église. Les noms seuls diffèrent: ainsi il nomme
_triade_ ce que nous appelons _trinité_, et dans chaque nombre de
la triade, il retrouve le ternaire tout entier. C'est ce que nos
théologiens appellent la _circum-insession_ des personnes
divines. Zoroastre renferme dans cette multiplication de la
triade par elle-même la raison absolue du nombre neuf et la clef
universelle de tous les nombres et de toutes les formes. Ce que
nous appelons les trois personnes divines, Zoroastre le nomme les
trois profondeurs. La profondeur première ou paternelle est la
source de la foi; la seconde ou celle du Verbe est la source de
la vérité; la troisième ou l'action créatrice est la source
d'amour. On peut consulter, pour se convaincre de ce que nous
avançons ici, l'exposition de Psellus sur les dogmes des anciens
Assyriens, dans la _Magie philosophique_ de François Patricius,
page 2, édition de Hambourg, 1593.

Sur cette échelle de neuf degrés, Zoroastre établit la hiérarchie
céleste et toutes les harmonies de la nature. Il compte par trois
[57] toutes les choses qui émanent de l'idée, par quatre tout ce qui
se rattache à la forme, ce qui lui donne le nombre sept pour type
de la création. Ici finit l'initiation première, et commencent
les hypothèses de l'école; les nombres se personnifient, les
idées prennent des emblèmes qui plus tard deviendront des idoles.
Voici venir les Synochées, les Télétarques et les Pères,
serviteurs de la triple Hécate, puis les trois Amilictes, et les
trois visages d'Hypézocos; puis les anges, puis les démons, puis
les âmes humaines. Les astres sont les images et les reflets des
splendeurs intellectuelles, et notre soleil est l'emblème d'un
soleil de vérité, ombre lui-même de cette source première d'où
jaillissent toutes les splendeurs. C'est pour cela que les
disciples de Zoroastre saluaient le lever du jour, et passaient
parmi les barbares pour des adorateurs du soleil.

Tels étaient les dogmes des mages, mais ils possédaient, en
outre, des secrets qui les rendaient maîtres des puissances
occultes de la nature. Ces secrets, dont l'ensemble pourrait
s'appeler une _pyrotechnie transcendentale_, se rattachaient tous
à la science profonde et au gouvernement du feu. Il est certain
que les mages connaissaient l'électricité, et avaient des moyens
de la produire et de la diriger qui nous sont encore inconnus.

Numa, qui étudia leurs rites et fut initié à leurs mystères,
possédait, au dire de Lucius Pison, l'art de former et de diriger
la foudre. Ce secret sacerdotal dont l'initiateur romain voulait
faire l'apanage des souverains de Rome, fut perdu par Tullus
Hostilius qui dirigea mal la décharge électrique et fut foudroyé.
Pline rapporte ces faits comme une ancienne tradition
[58] étrusque[2], et raconte que Numa se servit avec succès de sa
batterie foudroyante contre un monstre nommé _Volta_, qui
désolait les campagnes de Rome. Ne croirait-on pas, en lisant
cette révélation, que notre physicien Volta est un mythe, et que
le nom des piles voltaïques remonte au siècle de Numa?

[Note 2: Plin., liv. II, ch. 53.]

Tous les symboles assyriens se rapportent à cette science du feu
qui était le grand arcane des mages; partout nous retrouvons
l'enchanteur qui perce le lion et qui manie les serpents. Le lion
c'est le feu céleste, les serpents sont les courants électriques
et magnétiques de la terre. C'est à ce grand secret des mages
qu'il faut rapporter toutes les merveilles de la magie
hermétique, dont les traditions disent encore que le secret du
grand oeuvre consiste dans le _gouvernement du feu_.

Le savant François Patricius a publié, dans sa _Magie
philosophique_, les oracles de Zoroastre recueillis dans les
livres des platoniciens, dans la théurgie de Proclus, dans les
commentaires sur Parménide, dans les commentaires d'Hermias sur
Phèdre, dans les notes d'Olympiodore sur le _Philèbe_ et le
_Phédon_. Ces oracles sont d'abord la formule nette et précise du
dogme que nous venons d'exposer, puis viennent les prescriptions
du rituel magique, et voici en quels termes elles sont exprimées:

LES DÉMONS ET LES SACRIFICES.

«La nature nous enseigne par induction qu'il existe des démons
incorporels, et que les germes du mal qui existent dans la
matière, tournent au bien et à l'utilité commune.

[59] »Mais ce sont là des mystères qu'il faut ensevelir dans les
replis les plus impénétrables de la pensée.

»Le feu toujours agité et bondissant dans l'atmosphère peut
prendre une configuration semblable à celle des corps.

»Disons mieux, affirmons l'existence d'un feu plein d'images et
d'échos.

»Appelons, si vous le voulez, ce feu une lumière surabondante qui
rayonne, qui parle, qui s'enroule.

»C'est le coursier fulgurant de la lumière, ou plutôt c'est
l'enfant aux larges épaules qui dompte et soumet le coursier
céleste.

»Qu'on l'habille de flamme et d'or ou qu'on le représente nu
comme l'Amour en lui donnant aussi des flèches.

»Mais si ta méditation se prolonge, tu réuniras tous ces emblèmes
sous la figure du lion;

»Alors qu'on ne voit plus rien ni de la voûte des cieux ni de la
masse de l'univers.

»Les astres ont cessé de briller, et la lampe de la lune est
voilée.

»La terre tremble et tout s'environne d'éclairs.

»Alors n'appelle pas le simulacre visible de l'âme de la nature.

»Car tu ne dois point le voir avant que ton corps ne soit purifié
par les saintes épreuves.

»Amollissant les âmes et les entraînant toujours loin des travaux
sacrés, les chiens terrestres sortent alors de ces limbes ou
finit la matière, et montrent aux regards mortels des apparences
de corps toujours trompeuses.

»Travaille autour des cercles décrits par le rhombus d'Hécate.

[60] »Ne change rien aux noms barbares de l'évocation: car ce sont les
noms panthéistiques de Dieu; ils sont aimantés des adorations
d'une multitude et leur puissance est ineffable.

»Et lorsque après tous les fantômes, tu verras briller ce feu
incorporel, ce feu sacré dont les flèches traversent à la fois
toutes les profondeurs du monde;

»Écoute ce qu'il te dira!»

Cette page étonnante que nous traduisons en entier du latin de
Patricius, contient tous les secrets du magnétisme avec des
profondeurs que n'ont jamais soupçonnées les Du Potet et les
Mesmer.

Nous y voyons: 1° d'abord la lumière astrale parfaitement décrite
avec sa force configurative et sa puissance pour refléter le
verbe et répercuter la voix;

2° La volonté de l'adepte figurée par l'enfant _aux larges
épaules_ monté sur le cheval blanc; hiéroglyphe que nous avons
retrouvé sur un ancien tarot de la Bibliothèque impériale;

3° Le danger d'hallucinations dans les opérations magiques mal
dirigées;

4° L'instrument magnétique qui est le rhombus, espèce de jouet
d'enfant en bois creux qui tourne sur lui-même avec un ronflement
toujours croissant;

5° La raison des enchantements par les paroles et les noms
barbares;

6° La fin de l'oeuvre magique, qui est l'apaisement de
l'imagination et des sens, l'état de somnambulisme complet et la
parfaite lucidité.

Il résulte de cette révélation de l'ancien monde, que l'extase
[61] lucide est une application volontaire et immédiate de l'âme au
feu universel, ou plutôt à cette _lumière pleine d'images_ qui
_rayonne_, qui _parle_ et qui _s'enroule_ autour de tous les
objets et de tous les globes de l'univers.

Application qui s'opère par la persistance d'une volonté dégagée
des sens et affermie par une série d'épreuves.

C'était là le commencement de l'initiation magique.

L'adepte, parvenu à la lecture immédiate dans la lumière,
devenait voyant ou prophète; puis, ayant mis sa volonté en
communication avec cette lumière, il apprenait à la diriger comme
on dirige la pointe d'une flèche; il envoyait à son gré le
trouble ou la paix dans les âmes, communiquait à distance avec
les autres adeptes, s'emparait enfin de cette force représentée
par le lion céleste.

C'est ce que signifient ces grandes figures assyriennes qui
tiennent sous leurs bras des lions domptés.

C'est la lumière astrale qui est représentée par ces gigantesques
sphinx, ayant des corps de lions et des têtes de mages.

La lumière astrale, devenue l'instrument de la puissante magique,
est le glaive d'or de Mithra qui immole le taureau sacré.

C'est la flèche de Phoebus qui perce le serpent Python.

Reconstruisons maintenant en esprit ces grandes métropoles de
l'Assyrie, Babylone et Ninive, remettons à leur place ces
colosses de granit, rebâtissons ces temples massifs, portés par
des éléphants ou par des sphinx, relevons ces obélisques
au-dessus desquels planent des dragons aux yeux étincelants et
aux ailes étendues.

[62] Le temple et le palais dominent ces entassements de merveilles;
là se tiennent cachées en se révélant sans cesse par des miracles
les deux divinités visibles de la terre, le sacerdoce et la
royauté.

Le temple, au gré des prêtres, s'entoure de nuages ou brille de
clartés surhumaines; les ténèbres se font parfois pendant le
jour, parfois aussi la nuit s'illumine; les lampes du temple
s'allument d'elles-mêmes, les dieux rayonnent, on entend gronder
la foudre, et malheur à l'impie qui aurait attiré sur sa tête la
malédiction des initiés! Le temple protége le palais, et les
serviteurs du roi combattent pour la religion des mages; le roi
est sacré, c'est le dieu de la terre, on se prosterne lorsqu'il
passe, et l'insensé qui oserait sans ordre franchir le seuil de
son palais, serait immédiatement frappé de mort!

Frappé de mort sans massue et sans glaive, frappé par une main
invisible, tué par la foudre, terrassé par le feu du ciel! Quelle
religion et quelle puissance! quelles grandes ombres que celles
de Nemrod, de Bélus et de Sémiramis! Que pouvaient donc être
avant les cités presque fabuleuses, où ces immenses royautés
trônèrent autrefois, les capitales de ces géants, de ces
magiciens, que les traditions confondent avec les anges et
nomment encore les fils de Dieu et les princes du ciel! Quels
mystères dorment dans les tombeaux des nations; et ne sommes-nous
pas des enfants lorsque, sans prendre la peine d'évoquer ces
effrayants souvenirs, nous nous applaudissons de nos lumières et
de nos progrès!

Dans son _livre sur la magie_, M. Du Potet avance, avec une
certaine crainte, qu'on peut, par une puissante émission de
[63] fluide magnétique, foudroyer un être vivant[3].

[Note 3: Du Potet, _la Magie dévoilée_, ou Principes de science
occulte, 1852, 1 vol. in-4.]

La puissance magique s'étend plus loin, mais il ne s'agit pas
seulement du prétendu fluide magnétique. C'est la lumière astrale
tout entière, c'est l'élément de l'électricité et de la foudre,
qui peut être mise au service de la volonté humaine; et que
faut-il faire pour acquérir cette formidable puissance? Zoroastre
vient de nous le le dire: il faut connaître ces lois mystérieuses
de l'équilibre qui asservissent à l'empire du bien les puissances
mêmes du mal; il faut avoir purifié son corps par les saintes
épreuves, lutté contre les fantômes de l'hallucination et saisi
corps à corps la lumière, comme Jacob dans sa lutte avec l'ange;
il faut avoir dompté ces chiens fantastiques qui aboient dans les
rêves; il faut, en un mot, pour nous servir de l'expression si
énergique de l'oracle, avoir entendu parler la lumière. Alors on
est maître, alors on peut la diriger, comme Numa, contre les
ennemis des saints mystères; mais si l'on n'est pas parfaitement
pur, si la domination de quelque passion animale vous soumet
encore aux fatalités des tempêtes de la vie, on se brûle aux feux
qu'on allume, on est la proie du serpent qu'on déchaîne, et l'on
périra foudroyé comme Tullus Hostilius.

Il n'est pas conforme aux lois de la nature que l'homme puisse
être dévoré par les bêtes sauvages. Dieu l'a armé de puissance
pour leur résister; il peut les fasciner du regard, les
gourmander avec la voix, les arrêter d'un signe,... et nous
voyons, en effet, que les animaux les plus féroces redoutent la
[64] fixité du regard de l'homme, et semblent tressaillir à sa voix.
Les projections de la lumière astrale les paralysent et les
frappent de crainte. Lorsque Daniel fut accusé de fausse magie et
d'imposture, le roi de Babylone le soumit, ainsi que ses
accusateurs, à l'épreuve des lions. Les animaux n'attaquent
jamais que ceux qui les craignent ou ceux dont eux-mêmes ils ont
peur. Un homme intrépide et désarmé ferait certainement reculer
un tigre par le magnétisme de son regard.

Les mages se servaient de cet empire, et les souverains de
l'Assyrie avaient dans leurs jardins des tigres soumis, des
léopards dociles et des lions apprivoisés. On en nourrissait
d'autres dans les souterrains des temples pour servir aux
épreuves de l'initiation. Les bas-reliefs symboliques en font
foi; ce ne sont que luttes d'hommes et d'animaux, et toujours on
voit l'adepte couvert du vêtement sacerdotal les dominer du
regard et les arrêter d'un geste de la main. Plusieurs de ces
représentations sont symboliques sans doute, quand les animaux
reproduisent quelques-unes des formes du sphinx; mais il en est
d'autres où l'animal est représenté au naturel et où le combat
semble être la théorie d'un véritable enchantement.

La magie est une science dont on ne peut abuser sans la perdre et
sans se perdre soi-même. Les souverains et les prêtres du monde
assyrien étaient trop grands pour ne pas être exposés à se briser
si jamais ils tombaient; ils devinrent orgueilleux et ils
tombèrent. La grande époque magique de la Chaldée est antérieure
aux règnes de Sémiramis et de Ninus. A cette époque déjà la
religion se matérialise et l'idolâtrie commence à triompher. Le
[65] culte d'Astarté succède à celui de la Vénus céleste, la royauté
se fait adorer sous les noms de Baal et de Bel ou Bélus.
Sémiramis abaisse la religion au-dessous de la politique et des
conquêtes, et remplace les vieux temples mystérieux par de
fastueux et indiscrets monuments; l'idée magique toutefois domine
encore les sciences et les arts, et imprime aux merveilleuses
constructions de cette époque un caractère inimitable de force et
de grandeur. Le palais de Sémiramis était une synthèse bâtie et
sculptée de tout le dogme de Zoroastre. Nous en reparlerons
lorsque nous expliquerons le symbolisme de ces sept
chefs-d'oeuvre de l'antiquité, qu'on appela les merveilles du
monde.

Le sacerdoce s'était fait plus petit que l'empire, en voulant
matérialiser sa propre puissance; l'empire en tombant devait
l'écraser, et ce fut ce qui arriva sous l'efféminé Sardanapale.
Ce prince, amoureux de luxe et de mollesse, avait fait de la
science des mages une de ses prostituées. A quoi bon la puissance
d'opérer des merveilles si elle ne donne pas du plaisir?
Enchanteurs, forcez l'hiver à donner des roses; augmentez la
saveur du vin; employez votre empire sur la lumière à faire
resplendir la beauté des femmes comme celle des divinités! On
obéit et le roi s'enivre. Cependant la guerre se déclare,
l'ennemi s'avance.... Qu'importe l'ennemi au lâche qui jouit et
qui dort? Mais c'est la ruine, c'est l'infamie, c'est la mort!...
la mort! Sardanapale ne la craint pas, il croit que c'est un
sommeil sans fin; mais il saura bien se soustraire aux travaux et
aux affronts de la servitude... La nuit suprême est arrivée; le
vainqueur est aux portes, la ville ne peut plus résister; demain
c'en est fait du royaume d'Assyrie.... Le palais de Sardanapale
[66] s'illumine, et il rayonne de si merveilleuses splendeurs qu'il
éclaire toute la ville consternée. Sur des amas d'étoffes
précieuses, de pierreries et de vases d'or, le roi fait sa
dernière orgie. Ses femmes, ses favoris, ses complices, ses
prêtres avilis l'entourent; les clameurs de l'ivresse se mêlent
au bruit de mille instruments, les lions apprivoisés rugissent,
et une fumée de parfums sortant des souterrains du palais en
enveloppe déjà toutes les constructions d'un épais nuage. Des
langues de flamme percent déjà les lambris de cèdre;... les
chants d'ivresse vont faire place aux cris d'épouvante et aux
râles de l'agonie.... Mais la magie qui n'a pu, entre les mains
de ses adeptes dégradés, conserver l'empire de Ninus, va du moins
mêler ses merveilles aux terribles souvenirs de ce gigantesque
suicide. Une clarté immense et sinistre telle que n'en avaient
jamais vu les nuits de Babylone, semble repousser tout à coup et
élargir la voûte du ciel.... Un bruit semblable à celui de tous
les tonnerres éclatant ensemble ébranle la terre et secoue la
ville, dont les murailles tombent.... La nuit profonde redescend;
le palais de Sardanapale n'existe plus, et demain ses vainqueurs
ne trouveront plus rien de ses richesses, de son cadavre et de
ses plaisirs.

Ainsi finit le premier empire d'Assyrie et la civilisation faite
par le vrai Zoroastre. Ici finit la magie proprement dite, et
commence le règne de la kabbale. Abraham, en sortant de la
Chaldée, en a emporté les mystères. Le peuple de Dieu grandit en
silence, et nous trouverons bientôt Daniel aux prises avec les
misérables enchanteurs de Nabuchodonosor et de Balthazar[4].

[Note 4: Suivant Suldas, Cedrénus et la chronique d'Alexandrie,
ce fut Zoroastre lui-même qui, assiégé dans son palais, se fit
disparaître tout à coup avec tous ses secrets et toutes ses
richesses dans un immense éclat de tonnerre. En ce temps-là, tout
roi qui exerçait la puissance divine passait pour une incarnation
de Zoroastre, et Sardanapale se fit une apothéose de son bûcher.]

[Illustration: MYSTÈRE DE L'ÉQUILIBRE UNIVERSEL Suivant les
Mythologies Indienne et Japonaise]


[67]
CHAPITRE III.

MAGIE DANS L'INDE.

SOMAIRE.--Dogme des gymnosophistes.--La trimourti et les
Avatars.--Singulière manifestation de l'esprit
prophétique.--Influence du faux Zoroastre sur le mysticisme
indien.--Antiquités religieuses des Védas.--Magie des brahmes et
des faquirs.--Leurs livres et leurs oeuvres.


L'Inde, que la tradition kabbalistique nous dit avoir été peuplée
par les descendants de Caïn, et où se retirèrent plus tard les
enfants d'Abraham et de Céthurah, l'Inde est par excellence le
pays de la goétie et des prestiges. La magie noire s'y est
perpétuée avec les traditions originelles du fratricide rejeté
par les puissants sur les faibles, continué par les castes
oppressives et expié par les parias.

On peut dire de l'Inde qu'elle est la savante mère de toutes les
idolâtries. Les dogmes de ses gymnosophistes seraient les clefs
de la plus haute sagesse, si elles n'ouvraient encore mieux les
portes de l'abrutissement et de la mort. L'étonnante richesse du
symbolisme indien ferait presque supposer qu'il est antérieur à
tous les autres, tant il y a d'originalité primitive dans ses
poétiques conceptions; mais c'est un arbre dont le serpent
infernal semble avoir mordu la racine. La déification du diable
[68] contre laquelle nous avons déjà énergiquement protesté, s'y étale
dans toute son impudeur. La terrible trimourti des brahmes se
compose d'un créateur, d'un destructeur et d'un réparateur. Leur
Addha-Nari, qui figure la divinité mère ou la nature céleste, se
nomme aussi _Bowhanie_, et les tuggs ou étrangleurs lui offrent
des assassinats. Vichnou le réparateur ne s'incarne guère que
pour tuer un diable subalterne qui renaît toujours, puisqu'il est
favorisé par Rutrem ou Shiva, le dieu de la mort. On sent que
Shiva est l'apothéose de Caïn, mais rien dans toute cette
mythologie ne rappelle la douceur d'Abel. Ses mystères toutefois
sont d'une poésie grandiose, ses allégories d'une singulière
profondeur. C'est la kabbale profanée; aussi, loin de fortifier
l'âme en la rapprochant de la suprême sagesse, le brahmanisme la
pousse et la fait tomber avec des théories savantes dans les
gouffres de la folie.

C'est à la fausse kabbale de l'Inde que les gnostiques
empruntèrent leurs rêves tour à tour horribles et obscènes. C'est
la magie indienne qui, se présentant tout d'abord avec ses mille
difformités sur le seuil des sciences occultes, épouvante les
esprits raisonnables et provoque les anathèmes de toutes les
Églises sensées. C'est cette science fausse et dangereuse, qui,
trop souvent confondue par les ignorants et les demi-savants avec
la vraie science, leur a fait envelopper tout ce qui porte le nom
d'occultisme dans un anathème auquel celui même qui écrit ces
pages a souscrit énergiquement lorsqu'il n'avait pas trouvé
encore la clef du sanctuaire magique. Pour les théologiens des
Védas, Dieu ne se manifeste que dans la force. Tout progrès et
[69] toute révélation sont déterminés par une victoire. Vichnou
s'incarne dans les monstrueux léviathans de la mer et dans les
sangliers énormes qui façonnent la terre primitive à coup de
boutoirs.

C'est une merveilleuse genèse du panthéisme, et pourtant dans les
auteurs de ces fables, quel somnambulisme lucide! Le nombre dix
des Avatars correspond à celui des Séphirots de la kabbale.
Vichnou revêt successivement trois formes animales, les trois
formes élémentaires de la vie, puis il se fait sphinx, et
apparaît enfin sous la figure humaine; il est brahme alors et
sous les apparences d'une feinte humilité il envahit toute la
terre; bientôt il se fait enfant pour être l'ange consolateur des
patriarches, il devient guerrier pour combattre les oppresseurs
du monde, puis il incarne la politique pour l'opposer à la
violence, et semble quitter la forme humaine pour se donner
l'agilité du singe. La politique et la violence se sont usées
réciproquement, le monde attend un rédempteur intellectuel et
moral. Vichnou s'incarne dans Chrisna; il apparaît proscrit dans
son berceau près duquel veille un âne symbolique; on l'emporte
pour le soustraire à ses assassins, il grandit et prêche une
doctrine de miséricorde et de bonnes oeuvres. Puis il descend aux
enfers, enchaîne le serpent infernal et remonte glorieux au ciel;
sa fête annuelle est au mois d'août sous le signe de la Vierge.
Quelle étonnante intuition des mystères du christianisme! et
combien ne doit-elle pas sembler extraordinaire, si l'on pense
que les livres sacrés de l'Inde ont été écrits plusieurs siècles
avant l'ère chrétienne. A la révélation de Chrisna succède celle
de Bouddha, qui réunit ensemble la religion la plus pure et la
[70] plus parfaite philosophie. Alors le bonheur du monde est consommé
et les hommes n'ont plus à attendre que la dixième et dernière
incarnation, lorsque Vichnou reviendra sous sa propre figure
conduisant le cheval du dernier jugement, ce cheval terrible dont
le pied de devant est toujours levé et qui brisera le monde
lorsque ce pied s'abaissera.

Nous devons reconnaître ici les nombres sacrés et les calculs
prophétiques des mages. Les gymnosophistes et les initiés de
Zoroastre ont puisé aux mêmes sources,... mais c'est le faux
Zoroastre, le Zoroastre noir qui est resté le maître de la
théologie de l'Inde: les derniers secrets de cette doctrine
dégénérée, sont le panthéisme, et par suite le matérialisme
absolu, sous les apparences d'une négation absolue de la matière.
Mais qu'importe qu'on matérialise l'esprit ou qu'on spiritualise
la matière, dès qu'on affirme l'égalité et même l'identité de ces
deux termes? La conséquence de ce panthéisme est la destruction
de toute morale: il n'y a plus ni crimes ni vertus dans un monde
où tout est Dieu.

On doit comprendre d'après ces dogmes l'abrutissement progressif
des brahmes dans un quiétisme fanatique, mais ce n'est pas encore
assez; et leur grand rituel magique, le livre de l'occultisme
indien, l'_Oupnek'hat_, leur enseigne les moyens physiques et
moraux de consommer l'oeuvre de leur hébétement et d'arriver par
degrés à la folie furieuse que leurs sorciers appellent l'_état
divin_. Ce livre de l'Oupnek'hat est l'ancêtre de tous les
grimoires, et c'est le monument le plus curieux des antiquités de
la goétie.

Ce livre est divisé en _cinquante sections_: c'est une ombre
mêlée d'éclairs. On y trouve des sentences sublimes et des
[71] oracles de mensonge. Tantôt on croirait lire l'évangile de saint
Jean, lorsqu'on trouve, par exemple, dans les sections onzième et
quarante-huitième:

«L'ange du feu créateur est la parole de Dieu.

»La parole de Dieu a produit la terre et les végétaux qui en
sortent et la chaleur qui les mûrit.

»La parole du Créateur est elle-même le Créateur, et elle en est
le fils unique.»

Tantôt ce sont des rêveries dignes des hérésiarques les plus
extravagants:

«La matière n'étant qu'une apparence trompeuse, le soleil, les
astres, les éléments eux-mêmes sont des génies, les animaux sont
des démons et l'homme un pur esprit trompé par les apparences des
corps.»

Mais nous sommes suffisamment édifiés sur le dogme, venons au
rituel magique des enchanteurs indiens.

«Pour devenir Dieu il faut retenir son haleine.

»C'est-à-dire l'attirer aussi longtemps qu'on le pourra et s'en
gonfler pleinement.

»En second lieu, la garder aussi longtemps qu'on le pourra et
prononcer quarante fois en cet état le nom divin AUM.

»Troisièmement, expirer aussi longuement que possible en envoyant
mentalement son souffle à travers les cieux se rattacher à
l'éther universel.

»Dans cet exercice, il faut se rendre comme aveugle et sourd, et
immobile comme un morceau de bois.

»Il faut se poser sur les coudes et sur les genoux, le visage
tourné vers le nord.

»Avec un doigt on ferme une aile du nez, par l'autre on attire
l'air, puis on la ferme avec un doigt en pensant que Dieu est le
créateur, qu'il est dans tous les animaux, dans la fourmi comme
dans l'éléphant: on doit rester enfoncé dans ces pensées.

[72] »D'abord on dit _Aum_ douze fois; et pendant chaque aspiration il
faut dire _Aum_ quatre-vingts fois, puis autant de fois qu'il est
possible...

»Faites tout cela pendant trois mois, sans crainte, sans paresse,
mangeant et dormant peu; au quatrième mois les dévas se font voir
à vous; au cinquième vous aurez acquis toutes les qualités des
dévatas; au sixième vous serez sauvé, vous serez devenu Dieu.»

Il est évident qu'au sixième mois, le fanatique assez imbécile
pour persévérer dans une semblable pratique sera mort ou fou.

S'il résiste à cet exercice de soufflet mystique, l'Oupnek'hat,
qui ne veut pas le laisser en si beau chemin, va le faire passer
à d'autres exercices.

«Avec le talon bouchez l'anus, puis tirez l'air de bas en haut du
côté droit, faites-le tourner trois fois autour de la seconde
région du corps; de là faites-le parvenir au nombril, qui est la
troisième; puis à la quatrième, qui est le milieu du coeur; puis
à la cinquième, qui est la gorge; puis à la sixième, qui est
l'intérieur du nez, entre les deux sourcils; là retenez le vent:
il est devenu le souffle de l'âme universelle.»

Ceci nous semble être tout simplement une méthode de se
magnétiser soi-même et de se donner par la même occasion quelque
congestion cérébrale.

«Alors, continue l'auteur de l'Oupnek'hat, pensez au grand _Aum_,
qui est le nom du Créateur, qui est la voix universelle, la voix
[73] pure et indivisible qui remplit tout; cette voix est le Créateur
même; elle se fait entendre au contemplateur de dix manières. Le
premier son est comme la voix d'un petit moineau; le deuxième est
le double du premier; le troisième est comme le son d'une
cymbale; le quatrième comme le murmure d'un gros coquillage; le
cinquième est comme le chant de la vînâ (espèce de lyre
indienne); le sixième comme le son de l'instrument qu'on appelle
tal; le septième ressemble au son d'une flûte de bacabou posée
près de l'oreille; le huitième au son de l'instrument pakaoudj,
frappé avec la main; le neuvième au son d'une petite trompette,
et le dixième au son du nuage qui rugit et qui fait _dda, dda,
dda_!...

»À chacun de ces sons le contemplateur passe par différents
états, jusqu'au dixième où il devient Dieu.

»Au premier, les poils de tout son corps se dressent.

»Au second, ses membres sont engourdis.

»Au troisième, il ressent dans tous ses membres la fatigue qui
suit les jouissances de l'amour.

»Au quatrième, la tête lui tourne, il est comme ivre.

»Au cinquième, l'_eau de la vie_ reflue dans son cerveau.

»Au sixième, cette eau descend en lui et il s'en nourrit.

»Au septième, il devient maître de la vision, il voit au dedans
des coeurs, il entend les voix les plus éloignées.

»Au neuvième, il se sent assez subtil pour se transporter où il
veut, et, comme les anges, tout voir sans être vu.

»Au dixième, il devient la voix universelle et indivisible, il
[74] est le grand créateur, l'être éternel, exempt de tout, et, devenu
le repos parfait, il distribue le repos au monde.»

Il faut remarquer, dans cette page si curieuse, la description
complète des phénomènes du somnambulisme lucide mêlée à une
théorie complète de magnétisme solitaire. C'est l'art de se
mettre en extase par la tension de la volonté et la fatigue du
système nerveux.

Nous recommandons aux magnétistes l'étude approfondie des
mystères de l'Oupnek'hat.

L'emploi gradué des narcotiques et l'usage d'une gamme de disques
coloriés produit des effets analogues à ceux que décrit le
sorcier indien, et M. Ragon en a donné la recette dans son _Livre
de la maçonnerie occulte_, faisant suite à l'orthodoxie
maçonnique, page 499.

L'Oupnek'hat donne un moyen plus simple de perdre connaissance et
d'arriver à l'extase: c'est de regarder des deux yeux le bout de
son nez et de rester dans cette posture, ou plutôt dans cette
grimace, jusqu'à la convulsion du nerf optique.

Toutes ces pratiques sont douloureuses et dangereuses autant que
ridicules, et nous ne les conseillons à personne; mais nous ne
doutons pas qu'elles ne produisent effectivement, dans un espace
de temps plus ou moins long, suivant la sensibilité des sujets,
l'extase, la catalepsie, et même l'évanouissement léthargique.

Pour se procurer des visions, pour arriver aux phénomènes de la
seconde vue, il faut se mettre dans un état qui tient du sommeil,
de la mort et de la folie. C'est en cela surtout que les Indiens
sont habiles, et c'est à leurs secrets peut-être qu'il faut
rapporter les facultés étranges de certains _médiums_ américains.

[75] On pourrait définir la magie noire l'art de se procurer et de
procurer aux autres une folie artificielle. C'est aussi par
excellence la science des empoisonnements. Mais ce que tout le
monde ne sait pas, et ce que M. Dupotet, parmi nous, a le premier
découvert, c'est qu'on peut tuer par congestion ou par
soustraction subite de lumière astrale, lorsque, par une série
d'exercices presque impossibles, semblables à ceux que décrit le
sorcier indien, on a fait de son propre appareil nerveux assoupli
à toutes les tensions et à toutes les fatigues, une sorte de pile
galvanique vivante, capable de condenser et de projeter avec
force cette lumière qui enivre et qui foudroie.

Mais là ne s'arrêtent pas les secrets magiques de l'Oupnek'hat;
il en est un dernier que l'hiérophante ténébreux confie à ses
initiés, comme le grand et suprême arcane, et c'est, en effet,
l'ombre et l'inverse de ce grand secret de la haute magie.

Le grand arcane des vrais mages c'est l'absolu en morale, et par
conséquent eu direction des oeuvres et en liberté.

Le grand arcane de l'Oupnek'hat c'est l'absolu en immoralité, en
fatalité et en quiétisme mortel.

Voici comment s'exprime l'auteur du livre indien:

«Il est permis de mentir pour faciliter les mariages et pour
exalter les vertus d'un bramine ou les qualités d'une vache.

»Dieu s'appelle vérité, et en lui l'ombre et la lumière ne font
qu'un. Celui qui sait cela ne ment jamais, car s'il veut mentir
il fait de son mensonge une vérité.

[76] »Quelque péché qu'il commette, quelque mauvaise oeuvre qu'il
fasse, il n'est jamais coupable. Quand même il serait deux fois
parricide, quand même il tuerait un brahme initié aux mystères
des Védas, quelque chose qu'il commette enfin, sa lumière n'en
sera pas diminuée, car, dit Dieu, je suis l'âme universelle, en
moi sont le bien et le mal qui se corrigent l'un par l'autre.
Celui qui sait cela n'est jamais pécheur; il est universel comme
moi.» (_Oupnek'hat_, instruction 108, pages 35 et 92 du tome Ier
de la traduction d'Anquetil.)

De pareilles doctrines sont loin d'être civilisatrices, et
d'ailleurs l'Inde, en immobilisant sa hiérarchie sociale,
parquait l'anarchie dans les castes; la société ne vit que
d'échanges. Or l'échange est impossible quand tout appartient aux
uns et rien aux autres. A quoi servent les échelons sociaux dans
une prétendue civilisation où personne ne peut ni descendre ni
monter? Ici se montre enfin le châtiment tardif du fratricide,
châtiment qui enveloppe toute sa race et le condamne à mort.
Vienne une autre nation orgueilleuse et égoïste, elle sacrifiera
l'Inde, comme les légendes orientales racontent que Lamech a tué
Caïn. Malheur toutefois au meurtrier même de Caïn! disent les
oracles sacrés de la Bible.

[Illustration: YINX PANTOMORPHE. Vingt et unième Clé du Tuol
Égyptien primitif.]

[77]

CHAPITRE IV.

MAGIE HERMÉTIQUE.

SOMMAIRE.--Le dogme d'Hermès Trismégiste.--La magie
hermétique.--L'Égypte et ses merveilles.--Le patriarche Joseph et
sa politique.--Le Livre de Thot.--La table magique de Bembo.--La
clef des oracles.--L'éducation de Moïse.--Les magiciens de
Pharaon.--La pierre philosophale et le grand oeuvre.


C'est en Égypte que la magie se complète comme science
universelle et se formule en dogme parfait. Rien ne surpasse et
rien n'égale comme résumé de toutes les doctrines du vieux monde
les quelques sentences gravées sur une pierre précieuse par
Hermès et connues sous le nom de _table d'émeraude_; l'unité de
l'être et l'unité des harmonies, soit ascendantes, soit
descendantes, l'échelle progressive et proportionnelle du Verbe;
la loi immuable de l'équilibre et le progrès proportionnel des
analogies universelles, le rapport de l'idée au Verbe donnant la
mesure du rapport entre le créateur et le créé; les mathématiques
nécessaires de l'infini, prouvées par les mesures d'un seul coin
du fini; tout cela est exprimé par cette seule proposition du
grand hiérophante égyptien:

«Ce qui est supérieur est comme ce qui est inférieur, et ce qui
est en bas est comme ce qui est en haut pour former les
merveilles de la chose unique.»

Puis vient la révélation et la description savante de l'agent
créateur, du feu pantomorphe, du grand moyen de la puissance
occulte, de la lumière astrale en un mot.

[78] «Le soleil est son père, la lune est sa mère, le vent l'a porté
dans son ventre.»

Ainsi cette lumière est émanée du soleil, elle reçoit sa forme et
son mouvement régulier des influences de la lune, elle a
l'atmosphère pour réceptacle et pour prison.

«La terre est sa nourrice.»

C'est-à-dire qu'elle est équilibrée et mise en mouvement par la
chaleur centrale de la terre.

«C'est le principe universel, le TELESMA du monde.»

Hermès enseigne ensuite comment de cette lumière, qui est aussi
une force, on peut faire un levier et un dissolvant universel,
puis aussi un agent formateur et coagulateur.

Comment il faut tirer des corps où elle est latente, cette
lumière à l'état de feu, de mouvement, de splendeur, de gaz
lumineux, d'eau ardente, et enfin de terre ignée, pour imiter, à
l'aide de ces diverses substances, toutes les créations de la
nature.

La table d'émeraude, c'est toute la magie en une seule page.

Les autres ouvrages attribués à Hermès, tels que le _Pymandre_,
l'_Asclepius_, la _Minerve du monde_, etc., sont regardés
généralement par les critiques comme des productions de l'école
d'Alexandrie. Ils n'en contiennent pas moins les traditions
hermétiques conservées dans les sanctuaires de la théurgie. Les
doctrines d'Hermès ne sauraient être perdues pour qui connaît les
clefs du symbolisme. Les ruines de l'Égypte sont comme des pages
éparses avec lesquelles on peut encore, en les rassemblant,
reconstruire le livre entier, livre prodigieux dont les grandes
[79] lettres étaient des temples, dont les phrases étaient des Cités
toutes ponctuées d'obélisques et de sphinx!

La division même de l'Égypte était une synthèse magique; les noms
de ses provinces correspondaient aux figures des nombres sacrés:
le royaume de Sésostris se divisait en trois parties: la haute
Égypte ou la Thébaïde, figure du monde céleste et patrie des
extases; la basse Égypte, symbole de la terre; et l'Égypte
moyenne ou centrale, pays de la science et des hautes
initiations. Chacune de ces trois parties était divisée en dix
provinces appelées nomes, et placées sous la protection spéciale
d'un dieu. Ces dieux, au nombre de trente, groupés trois par
trois, exprimaient symboliquement toutes les conceptions du
ternaire dans la décade, c'est-à-dire la triple signification
naturelle, philosophique et religieuse des idées absolues
attachées primitivement aux nombres. Ainsi, la triple unité ou le
ternaire originel, le triple binaire ou le mirage du triangle,
qui forme l'étoile de Salomon; le triple ternaire ou l'idée tout
entière sous chacun de ses trois termes; le triple quaternaire,
c'est-à-dire le nombre cyclique des révolutions astrales, etc. La
géographie de l'Égypte, sous Sésostris, est donc un pantacle,
c'est-à-dire un résumé symbolique de tout le dogme magique de
Zoroastre, retrouvé et formulé d'une manière plus précise par
Hermès.

Ainsi, la terre égyptienne était un grand livre et les
enseignements de ce livre étaient répétés, traduits en peintures,
en sculpture, en architecture, dans toutes les villes et dans
tous les temples. Le désert même avait ses enseignements
éternels, et son Verbe de pierre s'asseyait carrément sur la base
[80] des pyramides, ces limites de l'intelligence humaine, devant
lesquelles médita pendant tant de siècles un sphinx colossal en
s'enfonçant lentement dans le sable. Maintenant sa tête, mutilée
par les âges, se dresse encore au-dessus de son tombeau, comme si
elle attendait pour disparaître qu'une voix humaine vienne
expliquer au monde nouveau le problème des pyramides.

L'Égypte est pour nous le berceau des sciences et de la sagesse;
car elle revêtit d'images, sinon plus riches, du moins plus
exactes et plus pures que celles de l'Inde, le dogme antique du
premier Zoroastre. L'art sacerdotal et l'art royal y formèrent
des adeptes par l'initiation, et l'initiation ne se renferma pas
dans les limites égoïstes des castes. On vit un esclave hébreu
s'initier lui-même et parvenir au rang de premier ministre, et
peut-être de grand hiérophante, car il épousa la fille d'un
prêtre égyptien, et l'on sait que le sacerdoce ne se mésalliait
jamais. Joseph réalisa en Égypte le rêve du communisme; il rendit
le sacerdoce et l'état seuls propriétaires, arbitres, par
conséquent, du travail et de la richesse. Il abolit ainsi la
misère, et fit de l'Égypte entière une famille patriarcale. On
sait que Joseph dut son élévation à sa science pour
l'interprétation des songes, science à laquelle les chrétiens de
nos jours, je dis même les chrétiens fidèles, refusent de croire,
tout en admettant que la Bible, où sont racontées les
merveilleuses divinations de Joseph, est la parole du
Saint-Esprit.

La science de Joseph n'était autre chose que l'intelligence des
rapports naturels qui existent entre les idées et les images,
entre le Verbe et ses figures. Il savait que pendant le sommeil,
[81] l'âme plongée dans la lumière astrale voit les reflets de ses
pensées les plus secrètes et même de ses pressentiments; il
savait que l'art de traduire les hiéroglyphes du sommeil est la
clef de la lucidité universelle; car tous les êtres intelligents
ont des révélations en songes.

La science hiéroglyphique absolue avait pour base un alphabet où
tous les dieux étaient des lettres, toutes les lettres des idées,
toutes les idées des nombres, tous les nombres des signes
parfaits.

Cet alphabet hiéroglyphique dont Moïse fit le grand secret de sa
kabbale, et qu'il reprit aux Égyptiens; car, suivant le Sepher
Jezirah, il venait d'Abraham: cet alphabet, disons-nous, est le
fameux livre de Thauth, soupçonné par Court de Gébelin de s'être
conservé jusqu'à nos jours sous la forme de ce jeu de cartes
bizarres qu'on appelle le _tarot_; mal deviné ensuite par
Eteilla, chez qui une persévérance de trente ans ne put suppléer
au bon sens et à la première éducation qui lui manquaient;
existant encore, en effet, parmi les débris des monuments
égyptiens, et dont la clef la plus curieuse et la plus complète
se trouve dans le grand ouvrage du père Kircher sur l'Égypte.
C'est la copie d'une table isiaque ayant appartenu au célèbre
cardinal Bembo. Cette table était de cuivre avec des figures
d'émail; elle a été malheureusement perdue; mais Kircher en donne
une copie exacte, et ce savant jésuite a deviné, sans pouvoir
toutefois pousser plus loin son explication, qu'elle contenait la
clef hiéroglyphique des alphabets sacrés.

Cette table est partagée en trois compartiments égaux; en haut
[82] les douze maisons célestes, en bas les douze stations laborieuses
de l'année, au centre les vingt et un signes sacrés correspondent
aux lettres.

Au milieu de la région centrale siége l'image d'IYNX,
pantomorphe, emblème de l'être universel correspondant au jod
hébraïque, la lettre unique dont se forment toutes les autres.
Autour d'IYNX on voit la triade ophionienne correspondant aux
trois lettres mères des alphabets égyptien et hébreu; à droite
les deux triades _ibimorphe_ et _sérapéenne_, à gauche la triade
_nephtéenne_ et celle d'_Hécate_, figures de l'actif et du
passif, du volatil et du fixe, du feu fécondant et de l'eau
génératrice. Chaque couple de triades, combiné avec le centre,
donne un septénaire; le centre lui-même en contient un. Ainsi les
trois septénaires donnent l'absolu numéral des trois mondes, et
le nombre complet des lettres primitives, auxquelles on ajoute un
signe complémentaire, comme aux neuf caractères des nombres, on
ajoute le zéro.

Les dix nombres et les vingt-deux lettres sont ce qu'on appelle
en kabbale les trente-deux voies de la science, et leur
description philosophique est le sujet du livre primitif et
révéré qu'on nomme le _Sepher Jezirah_, et qu'on peut trouver
dans la collection de Pistorius et ailleurs. L'alphabet de Thauth
n'est l'original de notre tarot que d'une manière détournée. Le
tarot que nous avons est d'origine juive et les types des figures
ne remontent pas plus haut que le règne de Charles VII. Le jeu de
cartes de Jacquemin Gringonneur est le premier tarot que nous
connaissions, mais les symboles qu'il reproduit sont de la plus
haute antiquité. Ce jeu fut un essai de quelque astrologue de ce
temps-là pour ramener le roi à la raison à l'aide de cette clef,
[83] des oracles dont les réponses, résultant de la combinaison variée
des signes, sont toujours exactes comme les mathématiques et
mesurées comme les harmonies de la nature. Mais il faut être déjà
bien raisonnable pour savoir se servir d'un instrument de science
et de raison; le pauvre roi, tombé en enfance, ne vit que des
jouets d'enfant dans les peintures de Gringonneur, et fit un jeu
de cartes des alphabets mystérieux de la kabbale.

[Illustration: Tableau explicatif de la table astronomique et
alphabétique dite de Bembo. (_Voir l'Ædipe de Kircher._)]

Moïse nous raconte qu'à leur sortie d'Égypte, les Israélites
emportèrent les vases sacrés des Égyptiens. Cette histoire est
allégorique, et le grand prophète n'eût pas encouragé son peuple
au vol. Ces vases sacrés, ce sont les secrets de la science
égyptienne que Moïse avait appris à la cour de Pharaon. Loin de
nous l'idée d'attribuer à la magie les miracles de cet homme
inspiré de Dieu; mais la Bible elle-même nous apprend que Jannès
et Mambrès, les magiciens de Pharaon, c'est-à-dire les grands
hiérophantes d'Égypte, accomplirent d'abord, par leur art, des
merveilles semblables aux siennes. Ainsi, ils changèrent des
baguettes en serpents et des serpents en baguettes, ce qui peut
s'expliquer par prestige ou fascination. Ils changèrent l'eau en
sang, ils firent paraître instantanément une grande quantité de
grenouilles, mais ils ne purent amener ni des mouches ni d'autres
insectes parasites, nous avons déjà dit pourquoi, et comment il
faut expliquer leur aveu lorsqu'ils se déclarèrent vaincus.

Moïse triompha et emmena les Israélites hors de la terre de
servitude. À cette époque, la vraie science se perdait en Égypte,
parce que les prêtres, abusant de la grande confiance du peuple,
[84] le laissaient croupir dans une abrutissante idolâtrie; là était
le grand écueil de l'ésotérisme. Il fallait voiler au peuple la
vérité sans la lui cacher; il fallait empêcher le symbolisme de
s'avilir en tombant dans l'absurde; il fallait entretenir dans
toute sa dignité et dans toute sa beauté première le voile sacré
d'Isis. C'est ce que le sacerdorce égyptien ne sut pas faire. Le
vulgaire imbécile prit pour des réalités vivantes les formes
hiéroglyphiques d'Osiris et d'Hermanubis. Osiris devint un boeuf,
et le savant Hermès un chien. Osiris, devenu boeuf, se promena
bientôt sous les oripeaux du boeuf Apis, et les prêtres
n'empêchèrent pas le peuple d'adorer une viande prédestinée à
leur cuisine.

Il était temps de sauver les saintes traditions. Moïse créa un
peuple nouveau, et lui défendit sévèrement le culte des images.
Malheureusement ce peuple avait déjà vécu avec les idolâtres, et
les souvenirs du boeuf Apis le poursuivaient dans le désert. On
sait l'histoire du veau d'or, que les enfants d'Israël ont
toujours adoré un peu. Moïse, cependant, ne voulut pas livrer à
l'oubli les hiéroglyphes sacrés, et il les sanctifia en les
consacrant au culte épuré du vrai Dieu. Nous verrons comment tous
les objets servant au culte de Jéhovah étaient symboliques, et
rappelaient les signes révérés de la révélation primitive.

Mais il faut en finir d'abord avec la gentilité et suivre, à
travers les civilisations païennes, l'histoire des hiéroglyphes
matérialisés et des anciens rites avilis.

[85]

CHAPITRE V.

MAGIE EN GRÈCE.

Sommaire.--La fable de la toison d'or.--Orphée, Amphion et
Cadmus.--Clef magique des poëmes d'Homère.--Eschyle révélateur
des mystères.--Dogme d'Orphée expliqué par la légende.--Les
oracles et les pythonisses.--Magie noire de Médée et de Circé.


Nous touchons à l'époque où les sciences exactes de la magie vont
se revêtir de leur forme naturelle: la beauté. Nous avons vu dans
le Sohar le prototype de l'homme se lever dans le ciel en se
mirant dans l'océan de l'Être. Cet homme idéal, cet ombre du Dieu
pantomorphe, ce fantôme viril de la forme parfaite ne restera pas
isolé. Une compagne va lui naître sous le doux ciel de
l'Héllénie. La Vénus céleste, Vénus chaste et féconde, la triple
mère des trois Grâces, sort à son tour, non plus des eaux
dormantes du chaos, mais des ondes vivantes et agitées de cet
archipel murmurateur de poésie où les îles pavoisées d'arbres
verts et de fleurs semblent être les vaisseaux des dieux.

Le septénaire magique des Chaldéens se change en musique sur les
sept cordes de la lyre d'Orphée. C'est l'harmonie qui défriche
les forêts et les déserts de la Grèce. Aux chants poétiques
d'Orphée, les rochers s'amollissent, les chênes se déracinent, et
les bêtes sauvages se soumettent à l'homme. C'est par une
semblable magie qu'Amphion bâtit les murs de Thèbes. La savante
Thèbes de Cadmus, la ville qui est un pantacle comme les sept
merveilles du monde, la cité de l'initiation. C'est Orphée qui a
[86] donné la vie aux nombres, c'est Cadmus qui a attaché la pensée
aux caractères. L'un a fait un peuple amoureux de toutes les
beautés, l'autre a donné à ce peuple une patrie digne de son
génie et de ses amours.

Dans les traditions de l'ancienne Grèce, nous voyons apparaître
Orphée parmi les héros de la toison d'or, ces conquérants
primitifs du grand oeuvre. La toison d'or, c'est la dépouille du
soleil, c'est la lumière appropriée aux usages de l'homme; c'est
le grand secret des oeuvres magiques, c'est l'initiation enfin,
que vont chercher en Asie les héros allégoriques de la toison
d'or. D'une autre part, Cadmus est un exilé volontaire de la
grande Thèbes d'Égypte. Il apporte en Grèce les lettres
primitives et l'harmonie qui les rassemble. Au mouvement de cette
harmonie, la ville typique, la ville savante, la nouvelle Thèbes
se bâtit d'elle-même, car la science est tout entière dans les
harmonies des caractères hiéroglyphiques, phonétiques et numéraux
qui se meuvent d'eux-mêmes suivant les lois des mathématiques
éternelles, Thèbes est circulaire et sa citadelle est carrée,
elle a sept portes comme le ciel magique et sa légende deviendra
bientôt l'épopée de l'occultisme et l'histoire prophétique, du
génie humain.

Toutes ces allégories mystérieuses, toutes ces traditions
savantes sont l'âme de la civilisation en Grèce, mais il ne faut
pas chercher l'histoire réelle des héros de ces poèmes ailleurs
que dans les transformations du symbolisme oriental apporté en
Grèce par des hiérophantes inconnus. Les grands hommes de ce
temps-là écrivaient seulement l'histoire des idées, et se
souciaient peu de nous initier aux misères humaines de
l'enfantement des empires. Homère aussi a marché dans cette voie;
[87] il met en oeuvre les dieux, c'est-à-dire les types immortels de
la pensée, et si le monde s'agite c'est une conséquence forcée du
froncement des sourcils de Jupiter. Si la Grèce porte le fer et
le feu en Asie, c'est pour venger les outrages de la science et
de la vertu sacrifiées à la volupté. C'est pour rendre l'empire
du monde à Minerve et à Junon, en dépit de cette molle Vénus qui
a perdu tous ceux qui l'ont trop aimée.

Telle est la sublime mission de la poésie: elle substitue les
dieux aux hommes, c'est-à-dire les causes aux effets et les
conceptions éternelles aux chétives incarnations des grandeurs
sur la terre. Ce sont les idées qui élèvent ou qui font tomber
les empires. Au fond de toute grandeur il y a une croyance, et
pour qu'une croyance soit poétique, c'est-à-dire créatrice, il
faut qu'elle relève d'une vérité. La véritable histoire digne
d'intéresser les sages, c'est celle de la lumière toujours
victorieuse des ténèbres. Une grande journée de ce soleil se
nomme une civilisation.

La fable de la toison d'or rattache la magie hermétique aux
initiations de la Grèce. Le bélier solaire dont il faut conquérir
la toison d'or pour être souverain du monde est la figure du
grand oeuvre. Le vaisseau des Argonautes construit avec les
planches des chênes prophétiques de Dodone, le vaisseau parlant,
c'est la barque des mystères d'Isis, l'arche des semences et de
la rénovation, le coffre d'Osiris, l'oeuf de la régénération
divine. Jason l'aventurier est l'initiable; ce n'est un héros que
par son audace, il a de l'humanité toutes les inconstances et
toutes les faiblesses, mais il emmène avec lui les
personnifications de toutes les forces. Hercule qui symbolise la
[88] force brutale ne doit point concourir à l'oeuvre, il s'égare en
chemin à la poursuite de ses indignes amours; les autres arrivent
au pays de l'initiation, dans la Colchide, où se conservaient
encore quelques-uns des secrets de Zoroastre; mais comment se
faire donner la clef de ces mystères? La science est encore une
fois trahie par une femme. Médée livre à Jason les arcanes du
grand oeuvre, elle livre le royaume et les jours de son père; car
c'est une loi fatale du sanctuaire occulte que la révélation des
secrets entraîne la mort de celui qui n'a pu les garder.

Médée apprend à Jason quels sont les monstres qu'il doit
combattre et de quelle manière il peut en triompher. C'est
d'abord le serpent ailé et terrestre, le fluide astral qu'il faut
surprendre et fixer; il faut lui arracher les dents et les semer
dans une plaine qu'on aura d'abord labourée en attelant à la
charrue les taureaux de Mars. Les dents du dragon sont les acides
qui doivent dissoudre la terre métallique préparée par un double
feu et par les forces magnétiques de la terre. Alors il se fait
une fermentation et comme un grand combat, l'impur est dévoré par
l'impur, et la toison brillante devient la récompense de
l'adepte.

Là se termine le roman magique de Jason; vient ensuite celui de
Médée, car dans cette histoire l'antiquité grecque a voulu
renfermer l'épopée des sciences occultes. Après la magie
hermétique vient la goétie, parricide, fratricide, infanticide,
sacrifiant tout à ses passions et ne jouissant jamais du fruit de
ses crimes. Médée trahit son père, comme Cham; assassine son
frère, comme Caïn. Elle poignarde ses enfants, elle empoisonne sa
[89] rivale et ne recueille que la haine de celui par qui elle voulait
être aimée. On peut s'étonner de voir que Jason maître de la
toison d'or n'en devienne pas plus sage, mais souvenons-nous
qu'il ne doit la découverte de ses secrets qu'à la trahison. Ce
n'est pas un adepte comme Orphée, c'est un ravisseur comme
Prométhée. Ce qu'il cherche ce n'est pas la science, c'est la
puissance et la richesse. Aussi mourra-t-il malheureusement, et
les propriétés inspiratrices et souveraines de la toison d'or ne
seront-elles jamais comprises que par les disciples d'Orphée.

Prométhée, la toison d'or, la Thébaïde, l'Iliade et l'Odyssée,
cinq grandes épopées toutes pleines des grands mystères de la
nature et des destinées humaines composent la Bible de l'ancienne
Grèce, monument immense, entassement de montagnes sur des
montagnes, de chefs-d'oeuvres sur des chefs-d'oeuvres, de formes
belles comme la lumière sur des pensées éternelles et grandes
comme la vérité!

Ce ne fut d'ailleurs qu'à leurs risques et périls que les
hiérophantes de la poésie initièrent les populations de la Grèce
à ces merveilleuses fictions conservatrices de la vérité. Eschyle
qui osa mettre en scène les luttes gigantesques, les plaintes
surhumaines et les espérances divines de Prométhée, le poète
terrible de la famille d'Oedipe, fut accusé d'avoir trahi et
profané les mystères, et n'échappa qu'avec peine à une sévère
condamnation. Nous ne pouvons maintenant comprendre toute
l'étendue de l'attentat du poëte. Son drame était une trilogie,
et l'on y voyait toute l'histoire symbolique de Prométhée.
Eschyle avait donc osé montrer au peuple assemblé Prométhée
délivré par Alcide et renversant Jupiter de son trône. La
[90] toute-puissance du génie qui a souffert et la victoire définitive
de la patience sur la force: c'était beau sans doute. Mais les
multitudes ne pouvaient-elles pas y voir les triomphes futurs de
l'impiété et de l'anarchie! Prométhée vainqueur de Jupiter ne
pouvait-il pas être pris pour le peuple affranchi un jour de ses
prêtres et de ses rois; et de coupables espérances
n'entraient-elles pas pour beaucoup dans les applaudissements
prodigués à l'imprudent révélateur?

Nous devons des chefs-d'oeuvre à ces faiblesses du dogme pour la
poésie, et nous ne sommes pas de ces initiés austères qui
voudraient comme Platon exiler les poètes, après les avoir
couronnés; les vrais poètes sont des envoyés de Dieu sur la
terre, et ceux qui les repoussent ne doivent pas être bénis du
Ciel.

Le grand initiateur de la Grèce et son premier civilisateur en
fut aussi le premier poète; car en admettant même qu'Orphée ne
fût qu'un personnage mystique ou fabuleux, il faudrait croire à
l'existence de Musée et lui attribuer les vers qui portent le nom
de son maître. Peu nous importe d'ailleurs qu'un des Argonautes
se soit ou non appelé Orphée, le personnage poétique a plus fait
que de vivre; il vit toujours, il est immortel! La fable d'Orphée
est tout un dogme, c'est une révélation des destinées
sacerdotales, c'est une idéal nouveau issu du culte de la beauté.
C'est déjà la régénération et la rédemption de l'amour. Orphée
descend aux enfers chercher Eurydice, et il faut qu'il la ramène
sans la regarder. Ainsi l'homme pur doit se créer une compagne,
il doit l'élever à lui en se dévouant à elle, et en ne la
convoitant pas. C'est en renonçant à l'objet de la passion qu'on
[91] mérite de posséder celui du véritable amour. Ici déjà on pressent
les rêves si chastes de la chevalerie chrétienne. Pour arracher
son Eurydice à l'enfer, il ne faut point la regarder!... Mais
l'hiérophante est encore un homme, il faiblit, il doute, il
regarde.

_Ah miseram Eurydicen!..._

Elle est perdue! la faute est faite, l'expiation commence; Orphée
est veuf, il reste chaste. Il est veuf sans avoir eu le temps de
connaître Eurydice, veuf d'une vierge il restera vierge, car le
poëte n'a pas deux coeurs, et les enfants de la race des dieux
aiment pour toujours. Aspirations éternelles, soupirs vers un
idéal qu'on retrouvera au delà du tombeau, veuvage consacré à la
muse sacrée. Quelle révélation avancée des inspirations à venir!
Orphée portant au coeur une blessure que la mort seule pourra
guérir, se fait médecin des âmes et des corps; il meurt, enfin,
victime de sa chasteté; il meurt de la mort des initiateurs et
des prophètes; il meurt après avoir proclamé l'unité de Dieu et
l'unité de l'amour, et tel fut plus tard le fond des mystères
dans l'initiation Orphique.

Après s'être montré si fort au-dessus de son époque, Orphée
devait laisser la réputation d'un sorcier et d'un enchanteur. On
lui attribue, comme à Salomon, la connaissance des simples et des
minéraux, la science de la médecine céleste et de la pierre
philosophale. Il savait tout cela, sans doute, puisqu'il
personnifie dans sa légende l'initiation primitive, la chute et
la réparation; c'est-à-dire les trois parties du grand oeuvre de
[92] l'humanité: voici en quels termes, suivant Ballanche, on peut
résumer l'initiation orphique:

«L'homme, après avoir subi l'influence des éléments, doit faire
subir aux éléments sa propre influence.

La création est l'acte d'un magisme divin continu et éternel.

Pour l'homme être réellement c'est se connaître.

La responsabilité est une conquête de l'homme, la peine même du
péché est un nouveau moyen de conquêtes.

Toute vie repose sur la mort.

La palingénésie est la loi réparatrice.

Le mariage est la reproduction dans l'humanité du grand mystère
cosmogonique. Il doit être un comme Dieu et la nature sont un.

Le mariage c'est l'unité de l'arbre de vie; la débauche c'est la
division et la mort.

L'arbre de vie étant unique, et les branches qui s'épanouissent
dans le ciel et fleurissent en étoiles correspondant aux racines
cachées dans la terre.

L'astrologie est une synthèse.

La connaissance des vertus, soit médicales, soit magiques des
plantes, des métaux, des corps, en qui réside plus ou moins la
vie, est une synthèse.

Les puissances de l'organisation, à ses divers degrés, sont
révélés par une synthèse.

Les agrégations et les affinités des métaux, comme l'âme
végétative des plantes, comme toutes les forces assimilatrices,
sont également révélées par une synthèse[5].»

[Note 5: Ballanche, _Orphée_, liv. VIII, p. 169, édit. 1833]

[93] On a dit que le beau est la splendeur du vrai. C'est donc à cette
grande lumière d'Orphée qu'il faut attribuer la beauté de la
forme révélée pour la première fois en Grèce. C'est à Orphée que
remonte l'école du divin Platon, ce père profane de la haute
philosophie chrétienne. C'est à lui que Pythagore et les
illuminés d'Alexandrie ont emprunté leurs mystères. L'initiation
ne change pas; nous la retrouvons toujours la même à travers les
âges. Les derniers disciples de Pascalis Martinez sont encore les
enfants d'Orphée, mais ils adorent le réalisateur de la
philosophie antique, le verbe incarné des chrétiens.

Nous avons dit que la première partie de la fable de la toison
d'or renferme les secrets de la magie orphique, et que la seconde
partie est consacrée à de sages avertissements contre les abus de
la goétie ou de la magie ténébreuse.

La goétie ou fausse magie, connue de nos jours sous le nom de
sorcellerie, ne saurait être une science; c'est l'empirisme de la
fatalité. Toute passion excessive produit une force factice dont
la volonté ne saurait être maîtresse, mais qui obéit au
despotisme de la passion. C'est pour cela qu'Albert le Grand
disait: «Ne maudissez personne lorsque vous êtes en colère.»
C'est l'histoire de la malédiction d'Hippolyte par Thésée. La
passion excessive est une véritable folie. Or la folie est une
ivresse ou congestion de lumière astrale. C'est pour cela que la
folie est contagieuse, et que les passions en général portent
avec elles un véritable maléfice. Les femmes, plus facilement
entraînées par l'ivresse passionnée, sont en général meilleures
[94] sorcières que les hommes ne peuvent être sorciers. Le mot
_sorcier_ désigne assez les victimes du sort et pour ainsi dire
les champignons vénéneux de la fatalité.

Les sorcières chez les Grecs, et spécialement en Thessalie,
pratiquaient d'horribles enseignements et s'abandonnaient à
d'abominables rites. C'étaient en général des femmes perdues de
désirs qu'elles ne pouvaient plus satisfaire, des courtisanes
devenues vieilles, des monstres d'immoralité et de laideur.
Jalouses de l'amour et de la vie, ces misérables femmes n'avaient
d'amants que dans les tombes, ou plutôt elles violaient les
sépultures pour dévorer d'affreuses caresses la chair glacée des
jeunes hommes. Elles volaient les enfants dont elles étouffaient
les cris en les pressant contre leurs mamelles pendantes. On les
appelait des _lamies_, des _stryges_, des _empuses_; les enfants,
ces objets de leur envie et par conséquent de leur haine, étaient
sacrifiés par elles; les unes, comme la Canidie dont parle
Horace, les enterraient jusqu'à la tête, et les laissaient mourir
de faim, en les entourant d'aliments auxquels ils ne pouvaient
atteindre; les autres leur coupaient la tête, les pieds et les
mains, et faisaient réduire leur graisse et leur chair dans des
bassins de cuivre, jusqu'à la consistance d'un onguent qu'elles
mêlaient aux sucs de la jusquiame, de la belladone et des pavots
noirs. Elles emplissaient de cet onguent l'organe sans cesse
irrité par leurs détestables désirs; elles s'en frottaient les
tempes et les aisselles, puis elles tombaient dans une léthargie
pleine de rêves effrénés et luxurieux. Il faut bien oser le dire:
voilà les origines et les traditions de la magie noire; voilà les
secrets qui se perpétuèrent jusque dans notre moyen âge; voilà,
[95] enfin, quelles victimes prétendues innocentes l'exécration
publique, bien plus que la sentence des inquisiteurs, condamnait
à mourir dans les flammes. C'est en Espagne, et en Italie
surtout, que pullulait encore la race des stryges, des lamies et
des empuses; et ceux qui en doutent peuvent consulter les plus
savants criminalistes de ces pays, résumés par François
Torreblanca, avocat royal à la chancellerie de Grenade, dans son
_Epitome delictorum_.

Médée et Circé sont les deux types de la magie malfaisante chez
les Grecs. Circé est la femme vicieuse qui fascine et dégrade ses
amants; Médée est l'empoisonneuse hardie qui ose tout, et qui
fait servir la nature même à ses crimes. Il est, en effet, des
êtres qui charment comme Circé, et près desquels on s'avilit; il
est des femmes dont l'amour dégrade les âmes; elles ne savent
inspirer que des passions brutales; elles vous énervent, puis
elles vous méprisent. Ces femmes, il faut comme Ulysse, les faire
obéir et les subjuguer par la crainte, puis savoir les quitter
sans regret. Ce sont des monstres de beauté; elles sont sans
coeur; la vanité seule les fait vivre. L'antiquité les
représentait encore sous la figure des sirènes.

Quant à Médée, c'est la créature perverse, qui veut le mal et qui
l'opère. Celle-ci est capable d'aimer et n'obéit pas à la
crainte, mais son amour est plus redoutable encore que la haine.
Elle est mauvaise mère et tueuse de petits enfants. Elle aime la
nuit et va cueillir au clair de la lune des herbes malfaisantes
pour on composer des poisons. Elle magnétise l'air, elle porte
malheur à la terre, elle infecte l'eau, elle empoisonne le feu.
[96] Les reptiles lui prêtent leur bave: elle murmure d'affreuses
paroles; des traces de sang la suivent, des membres découpés
tombent de ses mains. Ses conseils rendent fou, ses caresses font
horreur.

Voilà la femme qui a voulu se mettre au-dessus des devoirs de son
sexe, en s'initiant elle-même à des sciences défendues. Les
hommes se détournent et les enfants se cachent quand elle passe.
Elle est sans raison et sans amour, et les déceptions de la
nature révoltée contre elle sont le supplice toujours renaissant
de son orgueil.



CHAPITRE VI.

MAGIE MATHÉMATICIENNE DE PYTHAGORE.

SOMMAIRE.--Les Vers dorés et les symboles de ce maître.--Les
mystères cachés dans la vie et les instincts des animaux.--Loi
d'assimilation.--Secret des métamorphoses, ou comment on peut se
changer en loup.--Éternité de la vie dans la continuité de la
mémoire.--Le fleuve d'oubli.


Numa, dont nous avons indiqué les connaissances magiques, avait
eu pour initiateur un certain Tarchon, disciple d'un Chaldéen
nommé Tagès. La science alors avait ses apôtres, qui parcouraient
le monde pour y semer des prêtres et des rois. Souvent même la
persécution aidait à l'accomplissement des desseins de la
Providence, et c'est ainsi que vers la soixante-deuxième
olympiade, quatre générations après le règne de Numa, Pythagore,
de Samos, vint en Italie pour échapper à la tyrannie de
Polycrate.

[97] Le grand vulgarisateur de la philosophie des nombres avait alors
parcouru tous les sanctuaires du monde; il était venu en Judée,
où il s'était fait circoncire pour être admis aux secrets de la
kabbale, que lui communiquèrent, non sans une certaine réserve,
les prophètes Ézéchiel et Daniel. Puis, il s'était fait admettre,
non sans peine, à l'initiation égyptienne, sur la recommandation
du roi Amasis. La puissance de son génie suppléa aux
communications imparfaites des hiérophantes, et il devint
lui-même un maître et un révélateur.

Pythagore définissait Dieu: une vérité vivante et absolue revêtue
de lumière.

Il disait que le verbe était le nombre manifesté par la forme.

Il faisait tout descendre de la _tétractys_, c'est-à-dire du
quaternaire.

Dieu, disait-il encore, est la musique suprême dont la nature est
l'harmonie.

Suivant lui, l'expression la plus haute de la justice c'est le
culte; le plus parfait usage de la science c'est la médecine; le
beau c'est l'harmonie, la force c'est la raison, le bonheur c'est
la perfection, la vérité pratique c'est qu'il faut se méfier de
la faiblesse et de la perversité des hommes.

Lorsqu'il fut venu s'établir à Crotone, les magistrats de cette
ville, voyant quel empire il exerçait sur les esprits et sur les
coeurs, le craignirent d'abord, puis ensuite le consultèrent.
Pythagore leur conseilla de sacrifier aux muses et de conserver
entre eux la plus parfaite harmonie, car, leur disait-il, ce sont
[98] les conflits entre les maîtres qui révoltent les serviteurs; puis
il leur donna le grand précepte religieux, politique et social:

«Il n'y a aucun mal qui ne soit préférable à l'anarchie.»

Sentence d'une application universelle et d'une profondeur
presque infinie, mais que notre siècle même n'est pas encore
assez éclairé pour bien comprendre.

Il nous reste de Pythagore, outre les traditions de sa vie, ses
vers dorés et ses symboles; ses vers dorés sont devenus des lieux
communs de morale vulgaire, tant ils ont eu de succès à travers
les âges. En voici une traduction:

[Grec: Ekêta chrusa.]

Aux dieux, suivant les lois, rends de justes hommages;
Respecte le serment, les héros et les sages;
Honore tes parents, tes rois, tes bienfaiteurs;
Choisis pour tes amis les hommes les meilleurs.
Sois obligeant et doux, sois facile en affaires.
Ne hais pas ton ami pour des fautes légères;
Sers de tout ton pouvoir la cause du bon droit:
Qui fait tout ce qu'il peut fait toujours ce qu'il doit.
Mais sache réprimer comme un maître sévère,
L'appétit, le sommeil, Vénus et la colère.
Ne forfais à l'honneur ni de près ni de loin,
Et seul, sois pour toi-même un rigoureux témoin.
Sois juste en actions et non pas en paroles;
Ne donne pas au mal de prétextes frivoles.
Le sort nous enrichit, il peut nous appauvrir;
Mais, faibles ou puissants, nous devons tous mourir.
A ta part de douleurs ne sois point réfractaire;
Accepte le remède utile et salutaire,
Et sache que toujours les hommes vertueux,
Des mortels affligés sont les moins malheureux.
Aux injustes propos que ton coeur se résigne;
Laisse parler le monde et suis toujours ta ligne.
[99] Mais surtout ne fais rien par l'exemple emporté,
Qui soit sans rectitude et sans utilité.
Fais marcher devant toi le conseil qui t'éclaire,
Pour que l'absurdité ne vienne pas derrière.
La sottise est toujours le plus grand des malheurs,
Et l'homme sans conseil répond de ses erreurs.
N'agis point sans savoir, sois zélé pour apprendre:
Prête à l'étude un temps que le bonheur doit rendre.
Ne sois pas négligent du soin de ta santé;
Mais prends le nécessaire avec sobriété.
Tout ce qui ne peut nuire est permis dans la vie;
Sois élégant et pur sans exciter l'envie.
Fuis et la négligence et le faste insolent:
Le luxe le plus simple est le plus excellent.
N'agis point sans songer à ce que tu vas faire,
Et réfléchis, le soir, sur ta journée entière.
Qu'ai-je fait? qu'ai-je ouï? que dois-je regretter?
Vers la vertu divine ainsi tu peux monter.

Jusqu'ici les vers dorés ne semblent être que les leçons d'un
pédagogue. Ils ont pourtant une toute autre portée. Ce sont les
lois préliminaires de l'initiation magique, c'est la première
partie du grand oeuvre, c'est-à-dire la création de l'adepte
parfait. La suite le fait voir et le prouve:

Je t'en prends à témoin, Tétractys ineffable,
Des formes et du temps fontaine inépuisable;
Et toi qui sais prier, quand les dieux sont pour toi,
Achève leur ouvrage et travaille avec foi.
Tu parviendras bientôt et sans peine à connaître
D'où procède, où s'arrête, où retourne ton être;
Sans crainte et sans désirs tu sauras les secrets
Que la nature voile aux mortels indiscrets.
Tu fouleras aux pieds cette faiblesse humaine
Qu'au hasard et sans but la fatalité mène.
Tu sauras qui conduit l'avenir incertain,
Et quel démon caché tient les fils du destin.
[100] Tu monteras alors sur le char de lumière,
Esprit victorieux et roi de la matière.
Tu comprendras de Dieu le règne paternel,
Et tu pourras t'asseoir dans un calme éternel.

Pythagore disait: «De même qu'il y a trois notions divines et
trois régions intelligibles, il y a aussi un triple verbe, car
l'ordre hiérarchique se manifeste toujours par trois. Il y a la
parole simple, la parole hiéroglyphique et la parole symbolique;
en d'autres termes, il y a le verbe qui exprime, le verbe qui
cache, et le verbe qui signifie; toute l'intelligence hiératique
est dans la science parfaite de ces trois degrés.»

Il enveloppait donc la doctrine de symboles, mais il évitait avec
soin les personnifications et les images qui selon lui enfantent
tôt ou tard l'idolâtrie. On l'a accusé même de détester les
poëtes, mais c'était seulement aux mauvais poëtes que Pythagore
interdisait l'art des vers.

Ne chante point de vers, si tu n'as point de lyre,

dit-il dans ses symboles. Ce grand homme ne pouvait ignorer la
relation exacte qui existe entre les sublimes pensées et les
belles expressions figurées, ses symboles mêmes sont pleins de
poésie.

N'arrache point les fleurs qui forment des couronnes.

C'est ainsi qu'il recommande à ses disciples de n'amoindrir
jamais la gloire et de ne point flétrir ce que le monde semble
avoir besoin d'honorer.

Pythagore était chaste, mais loin de conseiller le célibat à ses
[101] disciples il se maria lui-même et eut des enfants. On cite une
belle parole de la femme de Pythagore; on lui demandait si la
femme qui vient d'avoir des relations avec un homme n'avait pas
besoin de quelques expiations, et combien de temps après elle
pouvait se croire assez pure pour s'approcher des choses
saintes.--Tout de suite, dit-elle, si c'est avec son mari; si
c'est avec un autre, jamais!

C'est par cette sévérité de principes, c'est avec cette pureté de
moeurs qu'on s'initiait dans l'école de Pythagore aux mystères de
la nature, et qu'on prenait assez d'empire sur soi-même pour
commander aux forces élémentaires. Pythagore possédait cette
faculté qu'on nomme chez nous seconde vue et qui s'appelait alors
divination. Un jour il était avec ses disciples sur le bord de la
mer. Un vaisseau se montre à l'horizon: «Maître lui dit un des
disciples, pensez-vous que je serais riche si l'on me donnait la
cargaison de ce vaisseau?--Elle vous serait bien inutile, dit
Pythagore.--Eh bien! je la garderais pour mes héritiers.--Vous
voudriez donc leur laisser deux cadavres?»

Le vaisseau entra dans le port un instant après; il rapportait le
corps d'un homme qui avait voulu être enseveli dans sa patrie.

On raconte que les animaux obéissaient à Pythagore. Un jour, au
milieu des jeux olympiques, il appela un aigle qui traversait le
ciel; l'aigle descendit en tournoyant et continua son vol à tire
d'aile quand le maître lui fit signe de s'en aller. Une ourse
monstrueuse ravageait l'Apulie, Pythagore la fit venir à ses
pieds et lui ordonna de quitter le pays; depuis elle ne reparut
[102] plus; et comme on lui demandait à quelle science il devait un
pouvoir aussi merveilleux:

--A la science de la lumière, répondait-il.

Les êtres animés, en effet, sont des incarnations de lumière; les
formes sortent des pénombres de la laideur pour arriver
progressivement aux splendeurs de la beauté, les instincts sont
proportionnels aux formes, et l'homme, qui est la synthèse de
cette lumière dont les animaux sont l'analyse, est créé pour leur
commander; mais parce qu'au lieu d'être leur maître, il s'est
fait leur persécuteur et leur bourreau, ils le craignent et se
révoltent contre lui. Ils doivent cependant sentir la puissance
d'une volonté exceptionnelle qui se montre pour eux bienveillante
et directrice, ils sont alors invinciblement magnétisés, et un
grand nombre de phénomènes modernes peuvent et doivent nous faire
comprendre la possibilité des miracles de Pythagore.

Les physionomistes ont remarqué que la plupart des hommes
rappellent par quelques traits de leur physionomie la
ressemblance de quelque animal. Cette ressemblance peut bien
n'être qu'imaginaire et se produire par l'impression que font sur
nous les diverses physionomies, en nous révélant les traits
saillants du caractère des personnes. Ainsi nous trouverons qu'un
homme bourru ressemble à un ours, un homme hypocrite à un chat et
ainsi des autres. Ces sortes de jugements s'exagèrent dans
l'imagination et se complètent dans les rêves, où souvent les
personnes qui nous ont péniblement impressionné pendant la
veille, se transforment en animaux et nous font éprouver toutes
les angoisses du cauchemar. Or les animaux sont comme nous et
[103] plus que nous sous l'empire de l'imagination, car ils n'ont pas
le jugement pour en rectifier les écarts. Aussi s'affectent-ils à
notre égard suivant leurs sympathies ou leurs antipathies
surexcitées par notre magnétisme. Ils n'ont d'ailleurs aucune
conscience de ce qui constitue la forme humaine et ne voient en
nous que d'autres animaux qui les dominent. Ainsi le chien prend
son maître pour un chien plus parfait que lui. C'est dans la
direction de cet instinct que consiste le secret de l'empire sur
les animaux. Nous avons vu un célèbre dompteur de bêtes féroces
fasciner ses lions en leur montrant un visage terrible et se
grimer lui-même en lion furieux; ici s'applique à la lettre le
proverbe populaire: «Il faut hurler avec les loups, et bêler avec
les agneaux.» D'ailleurs chaque forme animale représente un
instinct particulier, une aptitude ou un vice. Si nous faisons
prédominer en nous le caractère de la bête, nous en prenons de
plus en plus la forme extérieure, au point d'en imprimer l'image
parfaite dans la lumière astrale et de nous voir nous-mêmes, dans
l'état de rêve ou d'extase, tels que nous serions vus par des
somnambules ou des extatiques, et tels que nous apparaissons sans
doute aux animaux. Que la raison s'éteigne alors, que le rêve
persévérant se change en folie et nous voici changés en bêtes
comme le fut Nabuchodonosor. Ainsi s'expliquent les histoires de
loups-garoux dont quelques-unes ont été juridiquement constatées.
Les faits étaient constants, avérés, mais ce qu'on ignorait c'est
que les témoins n'étaient pas moins hallucinés que les
loups-garoux eux-mêmes.

Les faits de coïncidence et de correspondances des rêves ne sont
ni rares ni extraordinaires. Les extatiques se voient et se
[104] parlent d'un bout du monde à l'autre dans l'état d'extase. Nous
voyons une personne pour la première fois; et il nous semble que
nous la connaissons depuis longtemps, c'est que nous l'avons
souvent déjà rencontrée en rêve. La vie est pleine de ces
singularités, et pour ce qui est de la transformation des êtres
humains en animaux, nous en rencontrons des exemples à chaque
pas. Combien d'anciennes femmes galantes et gourmandes, réduites
à l'état d'idiotisme après avoir couru toutes les gouttières de
l'existence, ne sont plus que de vieilles chattes uniquement
éprises de leur matou!

Pythagore croyait par-dessus tout à l'immortalité de l'âme et à
l'éternité de la vie. La succession continuelle des étés et des
hivers, des jours et des nuits, du sommeil et du réveil, lui
expliquaient assez le phénomène de la mort. L'immortalité
spéciale de l'âme humaine consistait selon lui dans la
prolongation du souvenir. Il prétendait se rappeler, dit-on, ses
existences antérieures, et s'il est vrai qu'il le prétendait,
c'est qu'il trouvait, en effet, quelque chose de pareil dans ses
réminiscences, car un tel homme n'a pu être ni un charlatan ni un
fou. Mais il est probable qu'il croyait retrouver ces anciens
souvenirs dans ses rêves, et l'on aura pris pour une affirmation
positive ce qui n'était de sa part qu'une recherche et une
hypothèse; quoi qu'il en soit, sa pensée était grande et la vie
réelle de notre individualité ne consiste que dans la mémoire. Le
fleuve d'oubli des anciens était la vraie image philosophique de
la mort. La Bible semble donner à cette idée une sanction divine
lorsqu'elle dit au livre des Psaumes: «La vie du juste sera dans
l'éternité de la mémoire[6].»

[Note 6: _In memoria æterna erit justus._]

[Illustration: LE SEPHER JEZIRAH Pantacle des lettres
Kabbalistiques Clé du Tarot, du Sepher Jezirah et du Sohar.]


[105]
CHAPITRE VII.

LA SAINTE KABBALE.

SOMMAIRE.--Les noms divins.--Le tétragramme et ses quatre formes.
--Le mot unique qui opère toutes les transmutations.--Les
clavicules de Salomon perdues et retrouvées.--La chaîne des
esprits.--Le tabernacle et le temple.--L'ancien serpent.--Le
monde des esprits suivant le Sohar.--Quels sont les esprits qui
apparaissent.--Comment on peut se faire servir par les esprits
élémentaires.


Remontons maintenant aux sources de la vraie science et revenons
à la sainte kabbale, ou tradition des enfants de Seth, emportée
de Chaldée par Abraham, enseignée au sacerdoce égyptien par
Joseph, recueillie et épurée par Moïse, cachée sous des symboles
dans la Bible, révélée par le Sauveur à saint Jean, et contenue
encore tout entière sous des figures hiératiques analogues à
celles de toute l'antiquité dans l'Apocalypse de cet apôtre.

Les kabbalistes ont en horreur tout ce qui ressemble à
l'idolâtrie; ils donnent pourtant à Dieu la figure humaine, mais
c'est une figure purement hiéroglyphique.

Ils considèrent Dieu comme l'infini intelligent, aimant et
vivant. Ce n'est pour eux ni la collection des êtres, ni
l'abstraction de l'Être ni un être philosophiquement
définissable. Il est dans tout, distinct de tout et plus grand
que tout. Son nom même est ineffable: et encore ce nom
n'exprime-t-il que l'idéal humain de sa divinité. Ce que Dieu est
par lui-même il n'est pas donné à l'homme de le comprendre.

Dieu est l'absolu de la foi; mais l'absolu de la raison c'est
l'ÊTRE.

[106] L'Être est par lui-même et parce qu'il est. La raison d'être de
l'Être c'est l'Être même. On peut demander: «Pourquoi existe-t-il
quelque chose, c'est-à-dire pourquoi telle ou telle chose
existe-t-elle?» Mais on ne peut sans être absurde demander:
«Pourquoi l'Être est-il?» Ce serait supposer l'Être avant l'Être.

La raison et la science nous démontrent que les modes d'existence
de l'Être s'équilibrent suivant des lois harmonieuses et
hiérarchiques. Or la hiérarchie se synthétise en montant et
devient toujours de plus en plus monarchique. La raison cependant
ne peut s'arrêter à un chef unique sans s'effrayer des abîmes
qu'elle semble laisser au-dessus de ce suprême monarque, elle se
tait donc et cède la place à la foi qui adore.

Ce qui est certain, même pour la science et pour la raison, c'est
que l'idée de Dieu est la plus grande, la plus sainte et la plus
utile de toutes les aspirations de l'homme; que sur cette
croyance repose la morale avec sa sanction éternelle. Cette
croyance est donc dans l'humanité le plus réel des phénomènes de
l'Être, et si elle était fausse, la nature affirmerait l'absurde,
le néant formulerait la vie, Dieu serait en même temps et ne
serait pas.

C'est à cette réalité philosophique et incontestable, qu'on nomme
l'idée de Dieu, que les kabbalistes donnent un nom; dans ce nom
sont contenus tous les autres. Les chiffres de ce nom produisent
tous les nombres, les hiéroglyphes des lettres de ce nom
expriment toutes les lois et toutes les choses de la nature.

Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit dans notre
[107] dogme de la haute magie sur le tétragramme divin, nous ajouterons
seulement que les kabbalistes l'écrivent de quatre principales
manières:

[Hébreu]

JHVH,

qu'ils ne prononcent pas, mais qu'ils épèlent: _Jod, he vau hé_,
et que nous prononçons _Jéhovah_, ce qui est contraire à toute
analogie, car le tétragramme ainsi défiguré se trouverait composé
de six lettres.

[Hébreu]

ADNI,

que nous prononçons _Adonaï_, ce nom veut dire Seigneur.

[Hébreu]

AHIH,

que nous prononçons _Eieie_, ce nom signifie Être.

[Hébreu]

AGLA,

qui se prononce comme il s'écrit, et qui renferme
hiéroglyphiquement tous les mystères de la kabbale.

En effet la lettre Aleph [Hébreu] est la première de l'alphabet
hébreu; elle exprime l'unité, elle représente hiéroglyphiquement
le dogme d'Hermès: «Ce qui est supérieur est analogue à ce qui
est inférieur.» Cette lettre, en effet, a comme deux bras dont
l'un montre la terre et l'autre le ciel avec un mouvement
analogue.

La lettre Ghimel [Hébreu] est la troisième de l'alphabet; elle
exprime numériquement le ternaire et hiéroglyphiquement
l'enfantement, la fécondité.

La lettre Lamed [Hébreu] est la douzième; elle est l'expression
[108] du cycle parfait. Comme signe hiéroglyphique, elle représente la
circulation du mouvement perpétuel, et le rapport du rayon à la
circonférence.

La lettre Aleph répétée est l'expression de la synthèse.

Le nom d'AGLA signifie donc:

L'unité qui par le ternaire accomplit le cycle des nombres pour
retourner à l'unité;

Le principe fécond de la nature qui fait un avec lui;

La vérité première qui féconde la science et la ramène à l'unité;

La syllepse, l'analyse, la science et la synthèse;

Les trois personnes divines qui sont un seul Dieu. Le secret du
grand oeuvre, c'est-à-dire la fixation de la lumière astrale par
une émission souveraine de volonté, ce que les adeptes figuraient
par un serpent percé d'une flèche formant avec elle la lettre
Aleph [Hébreu].

Puis les trois opérations, dissoudre, sublimer, fixer,
correspondant aux trois substances nécessaires, sel, soufre et
mercure, le tout exprimé par la lettre Ghimel [Hébreu].

Puis les douze clefs de Basile (Valentin) exprimées par Lamed
[Hébreu].

Enfin l'oeuvre accomplie conformément à son principe et
reproduisant le principe même.

Telle est l'origine de cette tradition kabbalistique qui met
toute la magie dans un mot. Savoir lire ce mot et le prononcer,
c'est-à-dire en comprendre les mystères et traduire en actions
ces connaissance absolues, c'est avoir la clef des merveilles.
Pour prononcer le nom d'AGLA, il faut se tourner du côté de
l'orient, c'est-à-dire s'unir d'intention et de science à la
[109] tradition orientale. N'oublions pas que suivant la kabbale, le
Verbe parfait est la parole réalisée par des actes. De là vient
cette expression qui se retrouve plusieurs fois dans la Bible:
«Faire une parole» (_facere verbum_), dans le sens d'accomplir
une action.

Prononcer kabbalistiquement le nom d'AGLA, c'est donc subir
toutes les épreuves de l'initiation et en achever toutes les
oeuvres.

Nous avons dit dans notre dogme de la haute magie comment le nom
de Jéhovah se décompose en soixante et douze noms explicatifs,
qu'on appelle _Schemhamphoras_. L'art d'employer ces soixante et
douze noms et d'y trouver les clefs de la science universelle,
est ce que les kabbalistes ont nommé les _clavicules_ de Salomon.
En effet, à la suite des recueils d'évocations et de prières qui
portent ce titre, on trouve ordinairement soixante et douze
cercles magiques formant trente-six talismans. C'est quatre fois
neuf, c'est-à-dire le nombre absolu multiplié par le quaternaire.
Ces talismans portent chacun deux des soixante et douze noms avec
le signe emblématique de leur nombre et de celle des quatre
lettres du nom de Jéhovah à laquelle ils correspondent. C'est ce
qui a donné lieu aux quatre décades emblématiques du tarot: le
bâton figurant le Jod; la coupe, le hé; l'épée, le vaf; et le
denier, le hé final. Dans le tarot on a ajouté le complément de
la dizaine, qui répète synthétiquement le caractère de l'unité.

Les traditions populaires de la magie disaient que le possesseur
des clavicules de Salomon peut converser avec les esprits de tous
les ordres et se faire obéir par toutes les puissances
[110] naturelles. Or, ces clavicules plusieurs fois perdues, puis
retrouvées, ne sont autre chose que les talismans des soixante et
douze noms et les mystères des trente-deux voies
hiéroglyphiquement reproduits par le tarot. A l'aide de ces
signes et au moyen de leurs combinaisons infinies, comme celles
des nombres et des lettres, on peut, en effet, arriver à la
révélation naturelle et mathématique de tous les secrets de la
nature, et entrer, par conséquent, en communication avec la
hiérarchie entière des intelligences et des génies.

Les sages kabbalistes se tiennent en garde contre les rêves de
l'imagination et les hallucinations de la veille. Aussi
évitent-ils toutes ces évocations malsaines qui ébranlent le
système nerveux et enivrent la raison. Les expérimentateurs
curieux des phénomènes de vision extranaturelle ne sont guère
plus sensés que les mangeurs d'opium et de haschish. Ce sont des
enfants qui se font du mal à plaisir. On peut se laisser
surprendre par l'ivresse; on peut même s'oublier volontairement
au point de vouloir en éprouver les vertiges; mais à l'homme qui
se respecte une seule expérience suffit; et les honnêtes gens ne
s'enivrent pas deux fois.

Le comte Joseph de Maistre dit qu'on se moquera un jour de notre
stupidité actuelle comme nous nous moquons de la barbarie du
moyen âge. Qu'eût-il pensé, s'il eût vu nos tourneurs de tables?
et s'il eût entendu nos faiseurs de théories sur le monde occulte
des esprits? Pauvres gens que nous sommes! Nous n'échappons à
l'absurde que par l'absurde contraire. Le XVIIIe siècle croyait
protester contre la superstition en niant la religion, et nous
protestons contre l'impiété du XVIIIe siècle en revenant aux
[111] vieux contes de grand'mères; ne pourrait-on être plus chrétien
que Voltaire et se dispenser de croire encore aux revenants?

Les morts ne peuvent pas plus revenir sur la terre qu'ils ont
quittée, qu'un enfant ne pourrait rentrer dans le sein de sa
mère.

Ce que nous appelons la _mort_, est une naissance dans une vie
nouvelle. La nature ne défait pas ce qu'elle a fait dans l'ordre
des progressions nécessaires de l'existence, et elle ne saurait
donner le démenti à ses lois fondamentales.

L'âme humaine, servie et limitée par des organes, ne peut qu'au
moyen de ces organes mêmes se mettre en rapport avec les choses
du monde visible. Le corps est une enveloppe proportionnelle au
milieu matériel dans lequel l'âme ici-bas doit vivre. En limitant
l'action de l'âme il la concentre et la rend possible. En effet,
l'âme sans corps serait partout, mais partout si peu, qu'elle ne
pourrait agir nulle part; elle serait perdue dans l'infini, elle
serait absorbée et comme anéantie en Dieu.

Supposez une goutte d'eau douce enfermée dans un globule et jetée
dans la mer: tant que le globule ne sera pas brisé, la goutte
d'eau subsistera dans sa nature propre, mais si le globule se
brise, cherchez la goutte d'eau dans la mer.

Dieu en créant les esprits n'a pu leur donner une personnalité
consciencieuse d'elle-même qu'en leur donnant une enveloppe qui
centralise leur action et l'empêche de se perdre en la limitant.

Quand l'âme se sépare du corps, elle change donc nécessairement
de milieu puisqu'elle change d'enveloppe. Elle part revêtue
[112] seulement de sa forme astrale, de son enveloppe de lumière et
elle monte d'elle-même au-dessus de l'atmosphère comme l'air
remonte au-dessus de l'eau en s'échappant d'un vase brisé.

Nous disons que l'âme monte parce que son enveloppe monte, et que
son action et sa conscience sont comme nous l'avons dit attachées
à son enveloppe.

L'air atmosphérique devient solide pour ces corps de lumière
infiniment plus légers que lui et qui ne pourraient redescendre
qu'en se chargeant d'un vêtement plus lourd, mais où
prendraient-ils ce vêtement au-dessus de notre atmosphère? Ils ne
pourraient donc revenir sur la terre qu'en s'y incarnant de
nouveau, leur retour serait une chute, ils se noieraient comme
esprits libres et recommenceraient leur noviciat. Mais la
religion catholique n'admet pas qu'un pareil retour soit
possible.

Les kabbalistes formulent par un seul axiome toute la doctrine
que nous exposons ici:

«L'esprit, disent-ils, se revêt pour descendre et se dépouille
pour monter.»

La vie des intelligences est toute ascensionnelle; l'enfant dans
le sein de sa mère vit d'une vie végétative et reçoit la
nourriture par un lien qui s'attache comme l'arbre est attaché à
la terre et nourri en même temps par sa racine.

Lorsque l'enfant passe de la vie végétative à la vie instinctive
et animale, son cordon se brise, il peut marcher.

Lorsque l'enfant se fait homme, il échappe aux chaînes de
l'instinct et peut agir en être raisonnable.

Lorsque l'homme meurt, il échappe à ces lois de la pesanteur qui
le faisaient toujours retomber sur la terre.

[113] Lorsque l'âme a expié ses fautes, elle devient assez forte pour
quitter les ténèbres extérieures de l'atmosphère terrestre et
pour monter vers le soleil.

Alors commence la montée éternelle de l'échelle sainte, car
l'éternité des élus ne saurait être oisive; ils vont de vertus en
vertus, de félicité en félicité, de triomphe en triomphe, de
splendeur en splendeur.

La chaîne toutefois ne saurait être interrompue et ceux des plus
hauts degrés peuvent encore exercer une influence sur les plus
bas, mais suivant l'ordre hiérarchique, et de la même manière
qu'un roi en gouvernant sagement fait du bien au dernier de ses
sujets.

D'échelons en échelons, les prières montent et les grâces
descendent sans se tromper jamais de chemin.

Mais les esprits une fois montés ne redescendent plus, car à
mesure qu'ils montent les degrés se solidifient sous leurs pieds.

Le grand chaos s'est affermi, dit Abraham, dans la parabole du
mauvais riche; et ceux qui sont ici ne peuvent plus descendre
là-bas.

L'extase peut exalter les forces du corps sidéral au point de lui
faire entraîner dans son élan le corps matériel, ce qui prouve
que la destinée de l'âme est de monter.

Les faits de suspension aérienne sont possibles: mais il est sans
exemple qu'un homme ait pu vivre sous terre ou dans l'eau.

Il serait également impossible qu'une âme séparée de son corps
pût vivre, même un seul instant, dans l'épaisseur de notre
atmosphère. Les âmes des morts ne sont donc pas autour de nous
[114] comme le supposent les tourneurs de tables. Ceux que nous aimons
peuvent nous voir encore et nous apparaître, mais seulement par
mirage et par reflet dans le miroir commun qui est la lumière.
Ils ne peuvent plus d'ailleurs s'intéresser aux choses mortelles,
et ne tiennent plus à nous que par ceux de nos sentiments qui
sont assez élevés pour avoir encore quelque chose de conforme ou
d'analogue à leur vie dans l'éternité.

Telles sont les révélations de la haute kabbale contenues et
cachées dans le livre mystérieux de Sohar. Révélations
hypothétiques sans doute pour la science, mais appuyées sur une
série d'inductions rigoureuses en partant des faits mêmes que la
science conteste le moins; or il faut aborder ici un des secrets
les plus dangereux de la magie. C'est l'hypothèse plus que
probable de l'existence des larves fluidiques connues dans
l'ancienne théurgie sous le nom d'esprits élémentaires. Nous en
avons dit quelques mots dans notre _Dogme et rituel de la haute
magie_[7], et le malheureux abbé de Villars, qui s'était joué de
ces terribles révélations, a payé de sa vie son imprudence. Ce
secret est dangereux en ce qu'il touche de près au grand arcane
magique. En effet, évoquer les esprits élémentaires, c'est avoir
la puissance de coaguler les fluides par une projection de
lumière astrale. Or cette puissance ainsi dirigée ne peut
produire que des désordres et des malheurs comme nous le
prouverons plus tard. Voici maintenant la théorie de l'hypothèse
avec les preuves de la probabilité:

L'esprit est partout, c'est lui qui anime la matière; il se
[115] dégage de la pesanteur en perfectionnant son enveloppe qui est sa
forme. Nous voyons, en effet, la forme progresser avec les
instincts jusqu'à l'intelligence et la beauté; ce sont les
efforts de la lumière attirée par l'attrait de l'esprit, c'est le
mystère de la génération progressive et universelle.

[Note 7: _Dogme et Rituel de la haute magie_, 1856, 2 vol. in-8
avec 23 fig.]

La lumière est l'agent efficient des formes et de la vie, parce
qu'elle est en même temps mouvement et chaleur. Lorsqu'elle
parvient à se fixer et à se polariser autour d'un centre, elle
produit un être vivant, puis elle attire pour le perfectionner et
le conserver toute la substance plastique nécessaire. Cette
substance plastique formée en dernière analyse de terre et d'eau,
a été avec raison appelée dans la Bible le limon de la terre.

Mais la lumière n'est point l'esprit, comme le croient les
hiérophantes indiens, et toutes les écoles de goétie; elle est
seulement l'instrument de l'esprit. Elle n'est point le corps du
_protoplastes_, comme le faisaient entendre les théurgistes de
l'école d'Alexandrie; elle est la première manifestation physique
du souffle divin. Dieu la crée éternellement, et l'homme, à
l'image de Dieu, la modifie et semble la multiplier.

Prométhée, dit la fable, ayant dérobé le feu du ciel, anima des
images faites de terre et d'eau, et c'est pour ce crime qu'il fut
enchaîné et foudroyé par Jupiter.

Les esprits élémentaires, disent les kabbalistes dans leurs
livres les plus secrets, sont les enfants de la solitude d'Adam;
ils sont nés de ses rêves, lorsqu'il aspirait à la femme que Dieu
ne lui avait pas donnée encore.

Paracelse dit que le sang perdu, soit régulièrement, soit en
rêve, par les célibataires des deux sexes, peuple l'air de
fantômes.

[116] Nous croyons indiquer assez clairement ici, d'après les maîtres,
l'origine supposée de ces larves sans qu'il soit besoin de nous
expliquer davantage.

Ces larves ont donc un corps aérien formé de la vapeur du sang.
C'est pour cela qu'elles cherchent le sang répandu et se
nourrissaient autrefois de la fumée des sacrifices.

Ce sont les enfants monstrueux de ces cauchemars impurs qu'on
appelait autrefois les incubes et les succubes.

Lorsqu'ils sont assez condensés pour être vus, ce n'est qu'une
vapeur colorée par le reflet d'une image; ils n'ont pas de vie
propre, mais ils imitent la vie de celui qui les évoque comme
l'ombre imite le corps.

Ils se produisent surtout autour des idiots et des êtres sans
moralité que leur isolement abandonne à des habitudes déréglées.

La cohésion des parties de leur corps fantastique étant très
faible, ils craignent le grand air, le grand feu et surtout la
pointe des épées.

Ils deviennent en quelque sorte des appendices vaporeux du corps
réel de leurs parents, puisqu'ils ne vivent que de la vie de ceux
qui les ont créés ou qui se les approprient en les évoquant. En
sorte que si on blesse leurs apparences de corps, le père peut
être réellement blessé, comme l'enfant non encore né est
réellement blessé ou défiguré par les imaginations de sa mère.

Le monde entier est plein de phénomènes qui justifient ces
révélations singulières et ne peuvent s'expliquer que par elles.

[117] Ces larves attirent à elles la chaleur vitale des personnes bien
portantes, et épuisent rapidement celles qui sont faibles.

De là sont venues les histoires de vampires, histoires
affreusement réelles et périodiquement constatées comme chacun
sait.

C'est pour cela qu'à l'approche des _médiums_, c'est-à-dire des
personnes obsédées par les larves, on sent un refroidissement
dans l'atmosphère.

Ces larves ne devant l'existence qu'aux mensonges de
l'imagination exaltée et au dérèglement des sens, ne se
produisent jamais en présence d'une personne qui sait et qui peut
dévoiler le mystère de leur monstrueuse naissance.

[118]

LIVRE II

FORMATION ET RÉALISATIONS DU DOGME.

[Hébreu], Beth.



CHAPITRE PREMIER.

SYMBOLISME PRIMITIF DE L'HISTOIRE.

SOMMAIRE.--Le pantacle édénique.--Le chérub.--Les enfants de
Caïn.--Secrets magiques de la tour de Babel.--Malédiction des
descendants de Chanaan.--Anathème porté contre les
sorciers.--Grandeurs et décadences du dogme en Egypte, en Grèce
et à Rome.--Naissance de la philosophie sceptique.--Guerre de
l'empirisme contre la magie.--Scepticisme tempéré de
Socrate.--Essai de synthèse de Platon.--Rationalisme
d'Aristote.--Le sacerdoce et la science.


Il ne nous appartient pas d'expliquer l'Écriture sainte au point
de vue religieux et dogmatique. Soumis avant toute chose à
l'ordre hiérarchique, nous laissons la théologie aux docteurs de
l'Église et nous rendons à la science humaine tout ce qui est du
domaine de l'expérience et de la raison. Lors donc que nous
paraissons risquer une application nouvelle d'un passage de la
Bible ou de l'Évangile, c'est toujours sauf le respect des
décisions ecclésiastiques. Nous ne dogmatisons pas, nous
soumettons aux autorités légitimes nos observations et nos
études.

Ce qui nous frappe tout d'abord en lisant dans le livre sacré de
Moïse l'histoire originelle du genre humain, c'est la description
[119] du paradis terrestre qui se résume dans la figure d'un pantacle
parfait. Il est circulaire ou carré, puisqu'il est arrosé
également par quatre fleuves disposés en croix, et au centre se
trouvent les deux arbres qui représentent la science et la vie,
l'intelligence stable et le mouvement progressif, la sagesse et
la création. Autour de l'arbre de la science se roule le serpent
d'Asclépios et d'Hermès: au pied de l'arbre sont l'homme et la
femme, l'actif et le passif, l'intelligence et l'amour. Le
serpent, symbole de l'attrait originel et du feu central de la
terre, tente la femme qui est la plus faible, et celle-ci fait
succomber l'homme; mais elle ne cède au serpent que pour le
dompter plus tard, et un jour elle lui écrasera la tête en
donnant un sauveur au monde.

La science tout entière est figurée dans cet admirable tableau.
L'homme abdique le domaine de l'intelligence en cédant aux
sollicitations de la partie sensitive; il profane le fruit de la
science qui doit nourrir l'âme en le faisant servir à des usages
de satisfaction injuste et matérielle, il perd alors le sentiment
de l'harmonie et de la vérité. Il est revêtu d'une peau de bête,
parce que la forme physique se conforme toujours tôt ou tard aux
dispositions morales; il est chassé du cercle arrosé par les
quatre fleuves de vie, et un chérub, armé d'une épée flamboyante
toujours agitée, l'empêche de rentrer dans le domaine de l'unité.

Comme nous l'avons fait remarquer dans notre dogme, Voltaire,
ayant découvert qu'en hébreu un chérub signifie un boeuf, s'est
fort amusé de cette histoire. Il aurait moins ri s'il avait vu
dans l'ange à tête de taureau l'image du symbolisme obscur, et
dans le glaive flamboyant et mobile ces éclairs de vérité mal
[120] conçue et trompeuse, qui donnèrent tant de crédit après la chute
originelle à l'idolâtrie des nations.

Le glaive flamboyant représentait aussi cette lumière que l'homme
ne savait plus diriger et dont il subissait les atteintes fatales
au lieu d'en gouverner la puissance.

Le grand oeuvre magique considéré d'une manière absolue, c'est la
conquête et la direction de l'épée flamboyante du chérub.

Le chérub c'est l'ange ou l'âme de la terre représentée toujours
dans les anciens mystères sous la figure d'un taureau.

C'est pour cela que dans les symboles mitthriaques, on voit le
maître de la lumière domptant le taureau terrestre et lui
plongeant dans le flanc le glaive qui en fait sortir la vie
figurée par des gouttes de sang.

La première conséquence du péché d'Ève, c'est la mort d'Abel. En
séparant l'amour de l'intelligence, Ève l'a séparé de la force;
la force, devenue aveugle et asservie aux convoitises terrestres,
devient jalouse de l'amour et le tue. Puis les enfants de Caïn
perpétuent le crime de leur père. Ils mettent au monde des filles
fatalement belles, des filles sans amour, nées pour la damnation
des anges et pour le scandale des descendants de Seth.

Après le déluge et à la suite de cette prévarication de Cham,
dont nous avons déjà indiqué le mystère, les enfants des hommes
veulent réaliser un projet insensé: ils veulent construire un
pantacle et un palais universel. C'est un gigantesque essai de
socialisme égalitaire, et le phalanstère de Fourier est une
conception bien chétive auprès de la tour de Babel. C'était un
essai de protestation contre la hiérarchie de la science, une
[121] citadelle élevée contre les inondations et la foudre, un
promontoire du haut duquel la tête du peuple divinisé planerait
sur l'atmosphère et sur les tempêtes. Mais on ne monte pas à la
science sur des escaliers de pierre; les degrés hiérarchiques de
l'esprit ne se bâtissent pas avec du mortier comme les étages
d'une tour. L'anarchie protesta contre cette hiérarchie
matérialisée. Les hommes ne s'entendirent plus, leçon fatale, si
mal comprise par ceux qui de nos jours ont rêvé une autre Babel.
Aux doctrines brutalement et matériellement hiérarchiques,
répondent les négations égalitaires: toutes les fois que le genre
humain, se bâtira une tour, on s'en disputera le sommet, et la
tendance des multitudes sera d'en déserter la base. Pour
satisfaire toutes les ambitions, en rendant le sommet plus large
que la base, il faudrait faire une tour branlante au vent qui
tomberait au moindre choc.

La dispersion des hommes fut le premier effet de la malédiction
portée contre les profanateurs enfants de Cham. Mais la race de
Chanaan porta d'une manière toute particulière le poids de cette
malédiction qui devait vouer plus tard leur postérité à
l'anathème.

La chasteté conservatrice de la famille est le caractère
distinctif des initiations hiérarchiques; la profanation et la
révolte sont toujours obscènes et tendent à la promiscuité
infanticide. La souillure des mystères de la naissance,
l'attentat contre les enfants, étaient le fond des cultes de
l'ancienne Palestine abandonnée aux rites horribles de la magie
noire. Le dieu noir de l'Inde, le monstrueux Rutrem aux formes
priapesques, y régnait sous le nom de _Belphégor_.

Les talmudistes et le juif platonicien Philon racontent des
[122] choses si honteuses du culte de cette idole qu'elles ont semblé
incroyables au savant jurisconsulte Seldenus. C'était,
disent-ils, une idole barbue à la bouche béante, ayant pour
langue un gigantesque phallus; on se découvrait sans pudeur
devant ce visage et on lui présentait des offrandes stercoraires.
Les idoles de Moloch et de Chamos étaient des machines
meurtrières qui tantôt broyaient contre leur poitrine de bronze,
tantôt consumaient dans leurs bras rougis au feu de malheureux
petits enfants. On dansait au bruit des trompettes et des
tambourins pour ne pas entendre les cris des victimes et les
mères conduisaient la danse. L'inceste, la sodomie et la
bestialité étaient des usages reçus chez ces peuples infâmes et
faisaient même partie des rites sacrés.

Conséquence fatale des harmonies universelles! on ne forfait pas
impunément à la vérité. L'homme révolté contre Dieu est poussé
malgré lui à l'outrage de la nature. Aussi les mêmes causes
produisant toujours les mêmes effets, le sabbat des sorciers au
moyen-âge n'était qu'une répétition des fêtes de Chamos et de
Belphégor. C'est contre ces crimes qu'un arrêt de mort éternel
est porté par la nature elle-même. Les adorateurs des dieux
noirs, les apôtres de la promiscuité, les théoriciens d'impudeur
publique, les ennemis de la famille et de la hiérarchie, les
anarchistes en religion et en politique sont des ennemis de Dieu
et de l'humanité; ne pas les séparer du monde, c'est consentir à
l'empoisonnement du monde: ainsi raisonnaient les inquisiteurs.
Nous sommes loin de regretter les cruelles exécutions du moyen
âge et d'en désirer le retour. A mesure que la société deviendra
[123] plus chrétienne, elle comprendra de mieux en mieux qu'il faut
soigner les malades et non pas les faire mourir. Les instincts
criminels ne sont-ils pas les plus affreuses de toutes les
maladies mentales?

N'oublions pas que la haute magie se nomme l'_art sacerdotal_ et
l'_art royal_; elle dut partager en Égypte, en Grèce et à Rome,
les grandeurs et les décadences du sacerdoce et de la royauté.
Toute philosophie ennemie du culte et de ses mystères est
fatalement hostile aux grands pouvoirs politiques, qui perdent
leur grandeur s'ils cessent, aux yeux des multitudes, d'être les
images de la puissance divine. Toute couronne se brise
lorsqu'elle se heurte contre la tiare.

Dérober le feu du ciel et détrôner les dieux, c'est le rêve
éternel de Prométhée; et le Prométhée populaire détaché du
Caucase par Hercule, qui symbolise le travail, emportera toujours
avec lui ses clous et ses chaînes; il traînera toujours son
vautour immortel suspendu à sa plaie béante, tant qu'il ne
viendra pas apprendre l'obéissance et la résignation aux pieds de
celui qui, étant né roi des rois et Dieu des dieux, a voulu avoir
à son tour les mains cloués et la poitrine ouverte pour la
conversion de tous les esprits rebelles.

Les institutions républicaines, en ouvrant à l'intrigue la
carrière du pouvoir, ébranlèrent fortement les principes de la
hiérarchie. Le soin de former des rois ne fut plus confié au
sacerdoce, et l'on y suppléa soit par l'hérédité qui livre le
trône aux chances inégales de la naissance, soit par l'élection
populaire, qui laisse en dehors l'influence religieuse, pour
constituer la monarchie suivant des principes républicains. Ainsi
se formèrent les gouvernements qui présidèrent tour à tour aux
[124] triomphes et aux abaissements des États de la Grèce et de Rome.
La science renfermée dans les sanctuaires fut alors négligée, et
des hommes d'audace ou de génie, que les initiateurs
n'accueillaient pas, inventèrent une science qu'ils opposèrent à
celle des prêtres, ou opposèrent aux secrets du temple le doute
et la dénégation. Ces philosophes, à la suite de leur imagination
aventureuse, arrivèrent vite à l'absurde et s'en prirent à la
nature des défauts de leurs propres systèmes. Héraclite se prit à
pleurer; Démocrite prit le parti de rire, et ils étaient aussi
fous l'un que l'autre. Pyrrhon finira par ne croire à rien, ce
qui ne sera pas de nature à le dédommager de ne rien savoir. Dans
ce chaos philosophique, Socrate apporta un peu de lumière et de
bon sens en affirmant l'existence pure et simple de la morale.
Mais qu'est-ce qu'une morale sans religion? Le déisme abstrait de
Socrate se traduisait pour le peuple par l'athéisme; Socrate
manquait absolument de dogme, Platon son disciple essaya de lui
en donner un auquel Socrate avouait n'avoir jamais songé.

La doctrine de Platon fait époque, dans l'histoire du génie
humain, mais ce philosophe ne l'avait pas inventée, et,
comprenant qu'il n'y a pas de vérité en dehors de la religion, il
alla consulter les prêtres de Memphis et se fit initier à leurs
mystères. On croit même qu'il eut connaissance des livres sacrés
des hébreux. Il ne put toutefois recevoir en Égypte qu'une
initiation imparfaite, car les prêtres eux-mêmes avaient oublié
alors le sens des hiéroglyphes primitifs. Nous en avons la preuve
dans l'histoire du prêtre qui passa trois jours à déchiffrer une
inscription hiératique trouvée dans le tombeau d'Alcmène, et
[125] envoyée par Agésilas, roi de Sparte. Cornuphis, qui était sans
doute le plus savant des hiérophantes, consulta tous les anciens
recueils de signes et de caractères, et découvrit enfin que cette
inscription était faite en caractères de _prothée_; or le prothée
était le nom qu'on donnait en Grèce au livre de Thoth, dont les
hiéroglyphes mobiles pouvaient prendre autant de formes qu'il y a
de combinaisons possibles au moyen des caractères, des nombres,
et des figures élémentaires. Mais le livre de Thoth étant la clef
des oracles et le livre élémentaire de la science, comment
Cornuphis, s'il était vraiment instruit dans l'art sacerdotal,
avait-il dû chercher si longtemps avant d'en reconnaître les
signes? Une autre preuve de l'obscurcissement des vérités
premières de la science à cette époque, c'est que les oracles
s'en plaignaient dans un style qui n'était déjà plus compris.

[Illustration: Le Sceau de Cagliostro, le Sceau de la Junon
Samienne, le Sceau Apocalyptique et les douze Sceaux de la pierre
cubique, autour de la Clé du Tarot.]

Lorsque Platon, à son retour d'Égypte, voyageait avec Simmias
près des confins de la Carie, il rencontra des hommes de Délos
qui le prièrent de leur expliquer un oracle d'Apollon. Cet oracle
disait que pour faire cesser les maux de la Grèce il fallait
doubler la pierre cubique. Les Déliens avaient donc essayé de
doubler une pierre cubique qui se trouvait dans le temple
d'Apollon. Mais en la doublant de tous côtés ils n'étaient
parvenus qu'à faire un polyèdre à vingt-cinq faces, et pour
revenir à la forme cubique ils avaient dû augmenter vingt-six
fois, et en le doublant toujours, le volume primitif de la
pierre. Platon renvoya les émissaires déliens au mathématicien
Eudoxe, et leur dit que l'oracle leur conseillait l'étude de la
géométrie. Ne comprit-il pas lui-même le sens profond de cette
figure, ou ne daigna-t-il pas l'expliquer à ces ignorants, c'est
[126] ce que nous ne saurions dire. Mais ce qui est certain, c'est que
la pierre cubique et sa multiplication expliquent tous les
secrets des nombres sacrés, et surtout celui du mouvement
perpétuel caché par les adeptes et cherché par les sots sous le
nom de quadrature du cercle. Par cette agglomération cubique de
vingt-six cubes autour d'un cube central, l'oracle avait fait
trouver aux Déliens non seulement les éléments de la géométrie
mais encore la clef des harmonies de la création expliquées par
l'enchaînement des formes et des nombres. Le plan de tous les
grands temples allégoriques de l'antiquité se retrouve dans cette
multiplication, du cube par la croix d'abord autour de laquelle
on peut décrire un cercle, puis la croix cubique qui peut se
mouvoir dans un globe. Toutes ces notions qu'une figure fera
mieux comprendre, ont été conservées jusqu'à nos jours dans les
initiations maçonniques, et justifient parfaitement le nom donné
aux associations modernes, car elles sont aussi les principes
fondamentaux de l'architecture et de la science du bâtiment.

Les Déliens avaient cru résoudre la question géométrique en
diminuant de moitié leur multiplication, mais ils avaient encore
trouvé huit fois le volume de leur pierre cubique. On peut du
reste, augmenter à plaisir le nombre de leurs essais: car cette
histoire n'est peut-être autre chose qu'un problème proposé par
Platon lui-même à ses disciples. S'il faut admettre comme un fait
la réponse de l'oracle, nous y trouverons un sens plus étendu
encore, car doubler la pierre cubique c'est faire sortir le
binaire de l'unité, la forme de l'idée, l'action de la pensée.
C'est réaliser dans le monde l'exactitude des mathématiques
[127] éternelles, c'est établir la politique sur la base des sciences
exactes, c'est conformer le dogme religieux à la philosophie des
nombres.

Platon a moins de profondeur mais plus d'éloquence que Pythagore.
Il essaye de concilier la philosophie des raisonneurs avec les
dogmes immuables des voyants; il ne veut pas vulgariser, il veut
reconstituer la science. Aussi sa philosophie devait-elle fournir
plus tard au christianisme naissant des théories toutes prêtes et
des dogmes à vivifier.

Toutefois, bien qu'il fondât ses théorèmes sur les mathématiques,
Platon, abondant en formes harmonieuses et prodigue de
merveilleuses hypothèses, fut plus poëte que géomètre. Un génie
exclusivement calculateur, Aristote, devait tout remettre en
question dans les écoles, et tout soumettre aux épreuves des
évolutions numérales et de la logique des calculs. Aristote,
excluant la foi platonicienne, veut tout prouver et tout
renfermer dans ses catégories; il traduit le ternaire en
syllogisme et le binaire en enthymème. La chaîne des êtres pour
lui devient un sorite. Il veut tout abstraire, tout raisonner;
l'Être même devient pour lui une abstraction perdue dans les
hypothèses de l'ontologie. Platon inspirera les Pères de
l'Église, Aristote sera le maître des scolastiques du moyen âge,
et Dieu sait combien s'amasseront de ténèbres autour de cette
logique qui ne croit à rien et qui prétend tout expliquer. Une
seconde Babel se prépare, et la confusion des langues n'est pas
loin.

L'Être est l'Être, la raison de l'Être est dans l'Être. Dans le
principe est le Verbe et le Verbe (logos?????) est la logique
formulée en parole, la raison parlée; le Verbe est en Dieu et le
Verbe est Dieu même manifesté à l'intelligence. Voilà ce qui est
[128] au-dessus de toutes les philosophies. Voilà ce qu'il faut croire
sous peine de ne jamais rien savoir et de retomber dans le doute
absurde de Pyrrhon. Le sacerdoce gardien de la foi repose tout
entier sur cette base de la science, et c'est dans son
enseignement qu'il faut saluer le principe divin du Verbe
éternel.



CHAPITRE II

LE MYSTICISME.

SOMMAIRE.--Origine et effets du mysticisme.--Il matérialise les
signes sous prétexte de spiritualiser la matière.--Il se concilie
avec tous les vices; il persécute les sages; il est
contagieux.--Apparitions, prodiges infernaux.--Fanatisme des
sectaires.--Magie noire à l'aide des mots et des signes
inconnus.--Phénomènes des maladies hystériques.--Théorie des
hallucinations.


La légitimité de droit divin appartient tellement au sacerdoce
que sans elle le vrai sacerdoce n'existe pas. L'initiation et la
consécration ont une véritable hérédité.

Ainsi le sanctuaire est inviolable pour les profanes et ne peut
être envahi par les sectaires.

Ainsi les lumières de la révélation divine se distribuent avec
une suprême raison, parce qu'elles descendent avec ordre et
harmonie. Dieu n'éclaire pas le monde avec des météores et des
foudres, mais il fait graviter paisiblement les univers chacun
autour de son soleil.

[Illustration: SYMBOLES TYPHONIENS Types Egyptiens de la Coëtie
et de la Nécromancie.]

Cette harmonie tourmente certaines âmes impatientes du devoir, et
[129] viennent des hommes qui ne pouvant forcer la révélation à
s'accorder avec leurs vices, se posent en réformateurs de la
morale. «Si Dieu a parlé, disent-ils, comme Rousseau, pourquoi
n'en ai-je rien entendu?»--Bientôt ils ajoutent: «Il a parlé,
mais c'est à moi;» ils l'ont rêvé, et ils finissent par le
croire. Ainsi commencent les sectaires, ces fauteurs d'anarchie
religieuse que nous ne voudrions pas voir livrer aux flammes,
mais qu'il faudrait enfermer comme des fous contagieux.

Ainsi se formèrent les écoles mystiques profanatrices de la
science. Nous avons vu par quels procédés les fakirs de l'Inde
arrivaient par des éréthismes nerveux et des congestions
cérébrales à ce qu'ils appelaient la _lumière incréée_. L'Egypte
eut aussi ses sorciers et ses enchanteurs, et la Thessalie en
Grèce fut pleine de conjurations et de maléfices. Se mettre
directement en rapport avec les démons et les dieux, c'est
supprimer le sacerdoce, c'est renverser la base du trône;
l'instinct anarchique des prétendus illuminés le savait bien.
Aussi est-ce par l'attrait de la licence qu'ils espéraient
recruter des disciples, et ils donnaient d'avance l'absolution à
tous les scandales des moeurs, se contentant de la rigidité dans
la révolte et de l'énergie dans la protestation contre la
légitimité sacerdotale.

Les bacchantes qui déchirèrent Orphée se croyaient inspirées d'un
dieu, et sacrifièrent le grand hiérophante à leur ivresse
divinisée. Les orgies de Bacchus étaient des excitations
mystiques, et toujours les sectaires de la folie procédèrent par
mouvements déréglés, excitations frénétiques et dégoûtantes
convulsions; depuis les prêtres efféminés de Bacchus jusqu'aux
gnostiques; depuis les derviches tourneurs jusqu'aux épileptiques
[130] de la tombe du diacre Pâris, le caractère de l'exaltation
superstitieuse et fanatique est toujours le même.

C'est toujours sous prétexte d'épurer le dogme, c'est au nom d'un
spiritualisme outré que les mystiques de tous les temps ont
matérialisé les signes du culte. Il en est de même des
profanateurs de la science des mages, car la haute magie, ne
l'oublions pas, c'est l'art sacerdotal primitif. Elle réprouve
tout ce qui se fait en dehors de la hiérarchie légitime et
applaudit non pas au supplice, mais à la condamnation des
sectaires et des sorciers.

Nous rapprochons à dessein ces deux qualifications, tous les
sectaires ont été des évocateurs d'esprits et de fantômes qu'ils
donnaient au monde pour des dieux; ils se flattaient tous
d'opérer des miracles à l'appui de leurs mensonges. A ces titres
donc ils étaient tous des goétiens, c'est-à-dire de véritables
opérateurs de magie noire.

L'anarchie étant le point de départ et le caractère distinctif du
mysticisme dissident, la concorde religieuse est impossible entre
sectaires, mais ils s'entendent à merveille sur un point: c'est
la haine de l'autorité hiérarchique et légitime. En cela donc
consiste réellement leur religion, puisque c'est le seul lien qui
les rattache les uns aux autres. C'est toujours le crime de Cham;
c'est le mépris du principe de la famille, et l'outrage infligé
au père, dont tous les dissidents proclament hautement l'ivresse,
dont ils découvrent avec des rires sacrilèges la nudité et le
sommeil.

Les mystiques anarchistes confondent tous la lumière,
intellectuelle avec la lumière astrale; ils adorent le serpent au
[131] lieu de révérer la sagesse obéissante et pure qui lui met le pied
sur la tête. Aussi s'enivrent-ils de vertiges et ne tardent-ils
pas à tomber dans l'abîme de la folie.

Les fous sont tous des visionnaires et souvent ils peuvent se
croire des thaumaturges, car l'hallucination étant contagieuse,
il se passe souvent ou il semble se passer autour des fous des
choses inexplicables. D'ailleurs les phénomènes de la lumière
astrale attirée ou projetée avec excès, sont eux-mêmes de nature
à déconcerter les demi-savants. En s'accumulant dans les corps,
elle leur donne, par la distension violente des molécules, une
telle élasticité, que les os peuvent se tordre, les muscles
s'allonger outre mesure. Il se forme des tourbillons et comme des
trombes de cette lumière, qui soulèvent les corps les plus
pesants et peuvent les soutenir en l'air pendant un temps
proportionnel à la force de projection. Les malades se sentent
alors comme prêts d'éclater, et sollicitent des secours par
compression et percussion. Les coups les plus violents et la
compression la plus forte étant alors équilibrés par la tension
fluidique, ne font ni contusions ni blessures, et soulagent le
patient au lieu de l'étouffer.

Les fous prennent les médecins en horreur et les mystiques
hallucinés détestent les sages, ils les fuient d'abord, ils les
persécutent ensuite fatalement et malgré eux; s'ils sont doux et
indulgents, c'est pour les vices; la raison soumise à l'autorité
les trouve implacables: les sectaires en apparence les plus doux
sont pris de fureur et de haine, lorsqu'on leur parle de
soumission et de hiérarchie. Toujours les hérésies ont occasionné
des troubles. Si un faux prophète ne pervertit pas, il faut qu'il
tue. Ils réclament à grands cris la tolérance pour eux, mais ils
se gardent bien d'en faire usage envers les autres. Les
[132] protestants déclamaient contre les bûchers de Rome à l'époque
même où Jean Calvin, de son autorité privée, faisait brûler
Michel Servet.

Ce sont les crimes des donatistes, des circoncellions et de tant
d'autres qui ont forcé les princes catholiques à sévir, et
l'Église même à leur abandonner les coupables. Ne dirait-on pas à
entendre les gémissements de l'irréligion que les vaudois, les
albigeois et les hussites étaient des agneaux? Étaient-ce des
innocents que ces sombres puritains d'Écosse et d'Angleterre qui
tenaient le poignard d'une main et la Bible de l'autre en
prêchant l'extermination des catholiques? Une seule église au
milieu de tant de représailles et d'horreurs à toujours posé et
maintenu en principe son horreur du sang: c'est l'église
hiérarchique et légitime.

L'Église, en admettant la possibilité et l'existence des miracles
diaboliques, reconnaît l'existence d'une force naturelle dont on
peut se servir, soit pour le bien, soit pour le mal. Aussi
a-t-elle sagement décidé que si la sainteté de la doctrine peut
légitimer le miracle, le miracle seul ne peut jamais autoriser
les nouveautés de la doctrine.

Dire que Dieu, dont les lois sont parfaites et ne se démentent
jamais, se sert d'un moyen naturel pour opérer les choses qui
nous semblent surnaturelles, c'est affirmer la raison suprême et
le pouvoir immuable de Dieu, c'est agrandir l'idée que nous avons
de sa providence; ce n'est point nier son intervention dans les
merveilles qui s'opèrent en faveur de la vérité, que les
catholiques sincères le comprennent bien.

Les faux miracles occasionnés par les congestions astrales ont
[133] toujours une tendance anarchique et immorale, parce que le
désordre appelle le désordre. Aussi les dieux et les génies des
sectaires sont-ils avides de sang et promettent-ils ordinairement
leur protection au prix du meurtre. Les idolâtres de la Syrie et
de la Judée se faisaient des oracles avec des têtes d'enfants
qu'ils arrachaient violemment du corps de ces pauvres petites
créatures. Ils faisaient sécher ces têtes, et après leur avoir
mis sous la langue une lame d'or avec des caractères inconnus,
ils les plaçaient dans des creux pratiqués dans la muraille, leur
faisaient un corps de plantes magiques environnées de
bandelettes, allumaient une lampe devant ces affreuses idoles,
leur offraient de l'encens et venaient religieusement les
consulter; ils croyaient entendre parler cette tête dont les
derniers cris d'angoisse avaient sans doute ébranlé leur
imagination. D'ailleurs nous avons dit que le sang attire les
larves. Dans les sacrifices infernaux, les anciens creusaient une
fosse et la remplissaient de sang tiède et fumant; ils voyaient
alors ramper, monter, descendre, accourir du creux de la terre,
de toutes les profondeurs de la nuit, des ombres débiles et
pâles. Ils traçaient avec la pointe de l'épée sanglante le cercle
des évocations, allumaient des feux de laurier, d'aulne et de
cyprès sur des autels couronnés d'asphodèle et de verveine, la
nuit alors semblait devenir plus froide et plus sombre, la lune
se cachait sous les nuages, et l'on entendait le faible frôlement
des fantômes qui se pressaient autour du cercle pendant que les
chiens hurlaient lamentablement dans toute la campagne.

Pour tout pouvoir, il faut tout oser, tel était le principe des
[134] enchantements et de leurs horreurs. Les faux magiciens se liaient
par le crime, et ils se croyaient capables de faire peur aux
autres quand ils étaient parvenus à s'épouvanter eux-mêmes. Les
rites de la magie noire sont restés horribles comme les cultes
impies qu'elle avait produits, soit dans les associations de
malfaiteurs conspirant contre les civilisations antiques, soit
chez les peuplades barbares. C'est toujours le même amour des
ténèbres, ce sont toujours les mêmes profanations, les mêmes
prescriptions sanglantes. La magie anarchique est le culte de
mort. Le sorcier s'abandonne à la fatalité, il abjure sa raison,
il renonce à l'espérance de l'immortalité et il immole des
enfants. Il renonce au mariage honnête et fait voeu de débauche
stérile. A ces conditions il jouit de la plénitude de sa folie,
il s'enivre de sa méchanceté au point de la croire
toute-puissante, et transformant en réalité ses hallucinations,
il se croit maître d'évoquer à son gré toute la tombe et tout
l'enfer.

Les mots barbares et les signes inconnus ou même absolument
insignifiants sont les meilleurs en magie noire. On s'hallucine
mieux avec des pratiques ridicules et des évocations imbéciles
que par des rites ou des formules capables de tenir
l'intelligence en éveil. M. Du Potet affirme avoir expérimenté la
puissance de certains signes sur les crisiaques, et les signes
qu'il trace de sa main dans son livre occulte, avec précaution et
mystère, sont analogues, sinon absolument semblables, aux
prétendues signatures diaboliques qui se trouvent dans les
anciennes éditions du grand grimoire. Les mêmes causes doivent
produire toujours les mêmes effets, et il n'y a rien de nouveau
sous la lune des sorciers, non plus que sous le soleil des sages.

[135] L'état d'hallucination permanent est une mort ou une abdication
de la conscience; on est alors livré à tous les hasards de la
fatalité des rêves. Chaque souvenir apporte son reflet, chaque
mauvais désir crée une image, chaque remords enfante un
cauchemar. La vie devient celle d'un animal, mais d'un animal
ombrageux et tourmenté. On n'a plus conscience ni de la morale ni
du temps. Les réalités n'existent plus, tout danse dans le
tourbillon des formes les plus insensées. Une heure semble
parfois durer des siècles; des années peuvent passer avec la
rapidité d'une heure.

Notre cerveau, tout phosphorescent de lumière astrale, est plein
de reflets et de figures sans nombre. Quand nous fermons les
yeux, il nous semble souvent qu'un panorama tantôt brillant,
tantôt sombre et terrible, se déroule sous notre paupière. Un
malade atteint de la fièvre ferme à peine les yeux pendant la
nuit, qu'il est ébloui souvent par une insupportable clarté.
Notre système nerveux, qui est un appareil électrique complet,
concentre la lumière dans le cerveau, qui est le pôle négatif de
l'appareil, ou la projette par les extrémités qui sont les
pointes destinées à remettre en circulation notre fluide vital.
Quand le cerveau attire violemment une série d'images analogues à
une passion qui a rompu l'équilibre de la machine, l'échange de
lumière ne se fait plus, la respiration astrale s'arrête et la
lumière dévoyée se coagule en quelque sorte dans le cerveau.
Aussi les hallucinés ont-ils les sensations les plus fausses et
les plus perverses. Il en est qui trouvent de la jouissance à se
découper la peau en lanières et à s'écorcher lentement, d'autres
[136] mangent et savourent les substances les moins faites pour servir
de nourriture. M. le docteur Brierre de Boismont, dans son savant
_Traité des hallucinations_ [8], a rassemblé plusieurs séries
d'observations excessivement curieuses; tous les excès de la vie,
soit en bien mal compris, soit en mal non combattu, peuvent
exalter le cerveau et y produire des stagnations de lumière.
L'ambition excessive, les prétentions orgueilleuses à la
sainteté, une continence pleine de scrupules et de désirs, des
passions honteuses satisfaites malgré les avertissements réitérés
du remords: tout cela conduit à l'évanouissement de la raison, à
l'extase morbide, à l'hystérie, aux visions, à la folie. Un homme
n'est pas fou, remarque le savant docteur, parce qu'il a des
visions, mais parce qu'il croit plus à ses visions qu'au sens
commun. C'est donc l'obéissance et l'autorité seules qui peuvent
sauver les mystiques; s'ils ont en eux-mêmes une confiance
obstinée, il n'y a plus de remède, ils sont déjà les excommuniés
de la raison et de la foi: ce sont les aliénés de la charité
universelle. Ils se croient plus sages que la société; ils
croient former une religion, et ils sont seuls; ils pensent avoir
dérobé pour leur usage personnel les clefs secrètes de la vie, et
leur intelligence est déjà tombée dans la mort.

[Note 8: Brierre de Boismont, _Des hallucinations, ou histoire
raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l'extase,
du magnétisme et du somnambulisme_, 2e édition, 1852, l vol.
in-8.]

[137]

CHAPITRE III.

INITIATIONS ET ÉPREUVES.

SOMMAIRE.--La doctrine secrète de Platon.--Théosophie et
théurgie.--L'antre de Trophonius.--Origines des fables de
l'Achéron et du Ténare.--Le tableau symbolique de Cébès.--Les
doctrines ultra-mondaines du _Phédon_.--La sépulture des
morts.--Sacrifices pour apaiser les mânes.


Ce que les adeptes nomment le _grand oeuvre_ n'est pas seulement
la transmutation des métaux, c'est aussi et surtout la médecine
universelle, c'est-à-dire le remède à tous les maux, y compris la
mort.

L'oeuvre qui crée la médecine universelle, c'est la régénération
morale de l'homme. C'est cette seconde naissance dont parlait le
Sauveur au docteur de la loi, Nikodémos, qui ne le comprenait
pas, et Jésus lui disait: «Quoi, vous êtes maître en Israël et
vous ignorez ce mystère!» comme s'il voulait lui faire entendre
qu'il s'agissait des principes fondamentaux de la science
religieuse, et qu'il n'était pas permis à un maître de les
ignorer.

Le grand mystère de la vie et de ses épreuves est représenté dans
la sphère céleste et dans le cycle de l'année. Les quatre formes
du sphinx correspondent aux quatre éléments et aux quatre
saisons. Les figures symboliques du bouclier d'Achille, dans
Homère, ont une signification analogue à celle des douze travaux
d'Hercule. Achille doit mourir comme Hercule, après avoir vaincu
les éléments et combattu contre les dieux. Hercule, victorieux de
[138] tous les vices figurés par les monstres qu'il doit combattre,
succombe un instant au plus dangereux de tous, à l'amour; mais il
arrache enfin de sa poitrine, avec des lambeaux de sa chair, la
tunique brûlante de Déjanire; il la laisse coupable et vaincue;
il meure affranchi et immortel.

Tout homme qui pense est un Oedipe appelé à deviner l'énigme du
sphinx ou à mourir. Tout initié doit être un Hercule
accomplissant le cycle d'une grande année de travaux et méritant,
par les sacrifices du coeur et de la vie, les triomphes de
l'apothéose.

Orphée n'est roi de la lyre et des sacrifices qu'après avoir tour
à tour conquis et su perdre Eurydice. Omphale et Déjanire sont
jalouses d'Hercule: l'une veut l'avilir, l'autre cède aux
conseils d'une lâche rivale qui la pousse à empoisonner le
libérateur du monde; mais elle va le guérir d'un empoisonnement
bien autrement funeste, celui de son indigne amour. La flamme du
bûcher va purifier ce coeur trop faible; Hercule expire dans
toute sa force et peut s'asseoir victorieux près du trône de
Jupiter!

Jacob, avant d'être le grand patriarche d'Israël, avait combattu
pendant toute une longue nuit contre un ange.

L'ÉPREUVE, tel est le grand mot de la vie: la vie est un serpent
qui s'enfante et se dévore sans cesse; il faut échapper à ses
étreintes et lui mettre le pied sur la tête. Hermès, en le
multipliant, l'oppose à lui-même, et dans un équilibre éternel il
en fait le talisman de son pouvoir et la gloire de son caducée.

Les grandes épreuves de Memphis et d'Éleusis avaient pour but de
former des rois et des prêtres, en confiant la science à des
[139] hommes courageux et forts. Il fallait, pour être admis à ces
épreuves, se livrer corps et âme au sacerdoce et faire l'abandon
de sa vie. On descendait alors dans des souterrains obscurs où il
fallait traverser tour à tour des bûchers allumés, des courants
d'eau profonde et rapide, des ponts mobiles jetés sur des abîmes,
et cela sans laisser éteindre et s'échapper une lampe qu'on
tenait à la main. Celui qui chancelait ou qui avait peur ne
devait jamais revoir la lumière; celui qui franchissait avec
intrépidité tous les obstacles était reçu parmi les _mystes_,
c'est-à-dire qu'on l'initiait aux petits mystères. Mais il
restait à éprouver sa fidélité et son silence, et ce n'était
qu'au bout de plusieurs années qu'il devenait _épopte_, titre qui
correspond à celui d'adepte.

La philosophie, rivale du sacerdoce, imita ces pratiques et
soumit ses disciples à des épreuves. Pythagore exigeait le
silence et l'abstinence pendant cinq ans: Platon n'admettait dans
son école que des géomètres et des musiciens, il réservait
d'ailleurs une partie de son enseignement pour les initiés et sa
philosophie avait ses mystères. C'est ainsi qu'il fait créer le
monde par les démons, et qu'il fait sortir tous les animaux de
l'homme. Les démons de Platon ne sont autres que les _Éloïm_ de
Moïse, c'est-à-dire les forces par le concours et l'harmonie
desquelles le principe suprême a créé. En disant que les animaux
sortent de l'homme, il veut dire que les animaux sont l'analyse
de la forme vivante dont l'homme est la synthèse. C'est Platon
qui le premier a proclamé la divinité du verbe, c'est-à-dire de
la parole, et ce verbe créateur, il semble en pressentir
l'incarnation prochaine sur la terre; il annonce les souffrances
et le supplice du juste parfait, réprouvé par l'iniquité du
monde.

[140] Cette philosophie sublime du verbe appartient à la pure kabbale,
et Platon ne l'a point inventée. Il ne le cache pas d'ailleurs et
déclare hautement qu'_en aucune science il ne faut jamais
recevoir que ce qui s'accorde avec les vérités éternelles et avec
les oracles de Dieu_. Dacier, à qui nous empruntons cette
citation, ajoute que, «par ces vérités éternelles, Platon entend
une ancienne tradition, qu'il prétend que les premiers hommes
avaient reçue de Dieu et qu'ils avaient transmise à leurs
descendants.» Certes, à moins de nommer positivement la kabbale,
on ne saurait être plus clair. C'est la définition au lieu du
nom: c'est quelque chose de plus précis en quelque manière que le
nom même.

«Ce ne sont pas les livres, dit encore Platon, qui donnent ces
hautes connaissances; il faut les puiser en soi-même par une
profonde méditation et chercher le feu sacré dans sa propre
source.... C'est pourquoi je n'ai jamais rien écrit de ces
révélations et je n'en parlerai jamais.

»Tout homme qui entreprendra de les rendre vulgaires ne
l'entreprendra jamais qu'inutilement, et tout le fruit qu'il
tirera de son travail, c'est qu'excepté un petit nombre d'hommes
à qui Dieu a donné assez d'intelligence pour voir en eux-mêmes
ces vérités célestes, il donnera aux uns du mépris pour elles, et
remplira les autres d'une vaine et téméraire confiance, comme
s'ils savaient des choses merveilleuses qu'ils ne savent pourtant
pas[9].»

[Note 9: Dacier, _la Doctrine de Platon_ (_Bibliothèque des
anciens philosophes_), t. III, p. 81.]

[141] Il écrit à Denys le Jeune:

«Il faut que je déclare à Archédémus ce qui est beaucoup plus
précieux et plus divin et ce que vous avez grande envie de
savoir, puisque vous me l'avez envoyé exprès; car, selon ce qu'il
m'a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué
ce que je pense sur la nature du premier principe; il faut vous
l'écrire par énigmes, afin que si ma lettre est interceptée sur
terre ou sur mer, celui qui la lira n'y puisse rien comprendre.

»Toutes choses sont autour de leur roi, elles sont à cause de
lui, et il est seul la cause des bonnes choses; second pour les
secondes et troisième pour les troisièmes [10].»

[Note 10: Dacier, _loco citato_.t. III, p. 194.]

Il y a dans ce peu de paroles un résumé complet de la théologie
des séphirots. Le roi, c'est Ensoph, l'être suprême et absolu.
Tout rayonne de ce centre qui est partout, mais que nous
concevons surtout de trois manières et dans trois sphères
différentes. Dans le monde divin, qui est celui de la première
cause, il est unique et premier. Dans le monde de la science qui
est celui des causes secondes, l'influence du premier principe se
fait sentir, mais on ne le conçoit plus que comme la première des
causes secondes; il s'y manifeste par le binaire, c'est le
principe créateur passif. Enfin, dans le troisième monde, qui est
celui des formes, il se révèle comme la forme parfaite, le verbe
incarné, la beauté et la bonté suprêmes, la perfection créée; il
est donc à la fois le premier, le second et le troisième,
[142] puisqu'il est tout en tout, le centre et la cause de tout.
N'admirons point ici le génie de Platon, reconnaissons seulement
la science exacte de l'initié.

Qu'on ne nous dise plus que notre grand apôtre saint Jean a
emprunté à la philosophie de Platon le début de son évangile.
C'est Platon, au contraire, qui avait puisé aux mêmes sources que
saint Jean; mais il n'avait pas reçu l'esprit qui vivifie. La
philosophie du plus grand des révélateurs humains pouvait aspirer
au verbe fait homme: l'Évangile seul pouvait le donner au monde.

La kabbale enseignée aux Grecs par Platon prit plus tard le nom
de _théosophie_ et embrassa dans la suite le dogme magique tout
entier. Ce fut à cet ensemble de doctrine occulte que se
rattachèrent successivement toutes les découvertes des
chercheurs. On voulut passer de la théorie à la pratique et
réaliser la parole par les oeuvres; les dangereuses expériences
de la divination apprirent à la science comment on peut se passer
du sacerdoce, le sanctuaire était trahi et des hommes sans
mission osaient faire parler les dieux. C'est pour cela que la
théurgie partagea les anathèmes de la magie noire et fut
soupçonnée d'en imiter les crimes, parce qu'elle ne pouvait se
défendre d'en partager l'impiété. On ne soulève pas impunément le
voile d'Isis, et la curiosité est un blasphème contre la foi,
lorsqu'il s'agit des choses divines. «Heureux ceux qui croiront
sans avoir vu, nous a dit le grand révélateur.»

Les expériences de la théurgie et de la nécromancie sont toujours
funestes à ceux qui s'y abandonnent. Lorsqu'on a une fois mis le
pied sur le seuil de l'autre monde, il faut mourir et presque
[143] toujours d'une manière étrange et terrible. Le vertige commence,
la catalepsie et la folie achèvent. Il est certain qu'en présence
de certaines personnes et après une série d'actes enivrants, une
perturbation se fait dans l'atmosphère, les boiseries craquent,
les portes tremblent et gémissent. Des signes bizarres et
quelquefois sanglants semblent s'imprimer d'eux-mêmes sur du
parchemin vierge ou sur des linges. Ces signes sont toujours les
mêmes et les magistes les classifient sous le nom d'_écritures
diaboliques_. La seule vue de ces caractères fait retomber les
crisiaques en convulsion ou en extase; ils croient alors voir les
esprits, et Satan, c'est-à-dire le génie de l'erreur, se
transfigure pour eux en ange de lumière. Ces prétendus esprits
demandent pour se montrer des excitations sympathiques produites
par le rapprochement des sexes, il faut mettre les mains dans les
mains, les pieds sur les pieds, il faut se souffler au visage, et
souvent suivent des extases obscènes. Les initiés se passionnent
pour ce genre d'ivresse, ils se croient les élus de Dieu et les
interprètes du ciel, ils traitent de fanatisme l'obéissance à la
hiérarchie. Ce sont les successeurs de la race caïnique de
l'Inde. Ce sont des _hatchichims_ et des faquirs. Les
avertissements ne les éclaireront pas et ils périront parce
qu'ils ont voulu périr.

Les prêtres de la Grèce, pour guérir de semblables malades,
employaient une sorte d'_homoeopathie_; ils les terrifiaient en
exagérant le mal même dans une seule crise et les faisaient
dormir dans la caverne de Trophonius. On se préparait à ce
sommeil par des jeûnes, des lustrations et des veilles, puis on
descendait dans le souterrain et on y était laissé et enfermé
[144] sans lumière. Des gaz enivrants, assez semblables à ceux de la
grotte du Chien qu'on voit près de Naples, s'exhalaient dans
cette caverne et ne tardaient pas à terrasser le visionnaire; il
avait alors d'épouvantables rêves causés par un commencement
d'asphyxie; on venait à temps le secourir et on l'emportait tout
palpitant, tout pâle et les cheveux hérissés sur un trépied où il
prophétisait avant de s'éveiller entièrement. Ces sortes
d'épreuves causaient un tel ébranlement dans le système nerveux,
que les crisiaques ne s'en souvenaient pas sans frissonner et
n'osaient plus jamais parler d'évocations et de fantômes. Il en
est qui depuis ne purent jamais s'égayer ni sourire; et
l'impression générale était si triste, qu'elle passa en proverbe
et qu'on disait d'une personne dont le front ne se déridait pas:
«Elle a dormi dans la caverne de Trophonius.»

Ce n'est pas dans les livres des philosophes, c'est dans le
symbolisme religieux des anciens qu'il faut chercher les traces
de la science et en retrouver les mystères. Les prêtres d'Égypte
connaissaient mieux que nous les lois du mouvement et de la vie.
Ils savaient tempérer ou affermir l'action par la réaction, et
prévoyaient facilement la réalisation des effets dont ils avaient
posé la cause. Les colonnes de Seth, d'Hermès, de Salomon,
d'Hercule ont symbolisé dans les traditions magiques cette loi
universelle de l'équilibre; et la science de l'équilibre avait
conduit les initiés à celle de la gravitation universelle autour
des centres de vie, de chaleur et de lumière. Aussi dans les
calendriers sacrés des Égyptiens dont chaque mois était, comme on
sait, placé sous la protection de trois décans ou génies de dix
[145] jours, le premier décan du signe du lion est-il représenté par
une tête humaine à sept rayons avec une grande queue de scorpion
et le signe du Sagittaire sous le menton. Au-dessous de cette
tête est le nom de IAO; on appelait cette figure _khnoubis_, mot
égyptien qui signifie or et lumière. Thalès et Pythagore
apprirent dans les sanctuaires de l'Égypte que la terre tourne
autour du soleil, mais ils ne cherchèrent pas à répandre cette
connaissance, parce qu'il eût fallu révéler pour cela un des
grands secrets du temple, la double loi d'attraction et de
rayonnement de fixité et de mouvement qui est le principe de la
création et la cause perpétuelle de la vie. Aussi l'écrivain
chrétien, Lactance, qui avait entendu parler de cette tradition
magique et de l'effet sans la cause, se moque-t-il fort de ces
théurgistes rêveurs qui font tourner la terre et nous donnent des
antipodes, lesquels, suivant lui, devaient avoir, pendant que
nous marcherions la tête haute, les pieds en haut et la tête en
bas. D'ailleurs, ajoute naïvement Lactance avec toute la logique
des ignorants et des enfants, de pareils hommes ne tiendraient
pas à terre et tomberaient la tête la première dans le ciel
inférieur. Ainsi raisonnaient les philosophes pendant que les
prêtres, sans leur répondre et sans sourire même de leurs
erreurs, écrivaient en hiéroglyphes créateurs de tous les dogmes
et de toutes les poésies, les secrets de la vérité.

Dans leur description allégorique des enfers, les hiérophantes
grecs avaient caché les grands secrets de la magie. On y trouve
quatre fleuves, comme dans le paradis terrestre, plus un
cinquième qui serpente sept fois entre les autres. Un fleuve de
douleurs et de gémissements, le Cocyte, et un fleuve d'oubli, le
[146] Léthé, puis un fleuve d'eau rapide, irrésistible, qui entraîne
tout et qui roule en sens contraire avec un fleuve de feu. Ces
deux fleuves mystérieux, l'Achéron et le Phlégéton, dont l'eau
représente le fluide négatif et l'autre le fluide positif,
tournent éternellement l'un dans l'autre. Le Phlégéton échauffe
et fait fumer les eaux froides et noires de l'Achéron et
l'Achéron couvre d'épaisses vapeurs les flammes liquides du
Phlégéton. De ces vapeurs sortent par milliers des larves et des
lémures, images vaines des corps qui ont vécu et de ceux qui ne
vivent pas encore; mais qu'ils aient bu ou non au fleuve des
douleurs, tous aspirent au fleuve d'oubli, dont l'eau
assoupissante leur rendra la jeunesse et la paix. Les sages seuls
ne veulent pas oublier, car leurs souvenirs sont déjà leur
récompense. Aussi sont-ils seuls vraiment immortels, puisqu'ils
ont seuls la conscience de leur immortalité.

Les supplices du Ténare sont des peintures vraiment divines des
vices et de leur châtiment éternel. La cupidité de Tantale,
l'ambition de Sysiphe ne seront jamais expiées, car elles ne
peuvent jamais être satisfaites. Tantale a soif dans l'eau,
Sysiphe roule au sommet d'une montagne un piédestal sur lequel il
veut s'asseoir et qui retombe toujours sur lui en l'entraînant au
fond de l'abîme. Ixion, l'amoureux sans frein, qui a voulu violer
la reine du ciel, est fouetté par des furies infernales. Il n'a
pourtant pas joui de son crime et n'a pu embrasser qu'un fantôme.
Ce fantôme peut-être a paru condescendre à ses fureurs et
l'aimer, mais quand il méconnaît le devoir, quand il se satisfait
par le sacrilége, l'amour, c'est de la haine en fleurs!

[147] Ce n'est pas au delà de la tombe, c'est dans la vie même qu'il
faut chercher les mystères de la mort. Le salut ou la réprobation
commencent ici-bas et le monde terrestre a aussi son ciel et son
enfer. Toujours même ici-bas la vertu est récompensée, toujours
même ici-bas le vice est puni; et ce qui nous fait croire parfois
à l'impunité des méchants, c'est que les richesses, ces
instruments du bien et du mal, semblent leur être parfois données
au hasard. Mais malheur aux hommes injustes, lorsqu'ils possèdent
la clef d'or, elle n'ouvre pour eux que la porte du tombeau et de
l'enfer.

Tous les vrais initiés ont reconnu l'immense utilité du travail
et de la douleur. La douleur, a dit un poëte allemand, c'est le
chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes.
Apprendre à souffrir, apprendre à mourir, c'est la gymnastique de
l'Éternité, c'est le noviciat immortel.

Tel est le sens moral de la divine comédie de Dante esquissée
déjà du temps de Platon dans le tableau allégorique de Cébès. Ce
tableau, dont la description nous a été conservée et que
plusieurs peintres du moyen âge ont refait d'après cette
description, est un monument à la fois philosophique et magique.
C'est une synthèse morale très complète, et c'est en même temps
la plus audacieuse démonstration qui ait été faite du grand
arcane, de ce secret dont la révélation bouleverserait la terre
et le ciel. Nos lecteurs n'attendent pas sans doute que nous leur
en donnions l'explication. Celui qui trouve ce mystère comprend
qu'il est inexplicable de sa nature, et qu'il donne la mort à
ceux qui le surprennent comme à celui qui l'a révélé.

Ce secret est la royauté du sage, c'est la couronne de l'initié
[148] que nous voyons redescendre vainqueur du sommet des épreuves dans
la belle allégorie de Cébès. Le grand arcane le rend maître de
l'or et de la lumière qui sont au fond la même chose, il a résolu
le problème de la quadrature du cercle, il dirige le mouvement
perpétuel, et il possède la pierre philosophale. Ici les adeptes
me comprendront. Il n'y a ni interruption dans le travail de la
nature ni lacune dans son oeuvre. Les harmonies du ciel
correspondent à celles de la terre, et la vie éternelle accomplit
ses évolutions suivant les mêmes lois que la vie d'un jour. Dieu
a tout disposé avec poids, nombre et mesure, dit la Bible, et
cette lumineuse doctrine était aussi celle de Platon. Dans le
_Phédon_, il fait discourir Socrate sur les destinées de l'âme
d'une manière tout à fait conforme aux traditions kabbalistiques.
Les esprits épurés par l'épreuve s'affranchissent des lois de la
pesanteur, et surtout de l'atmosphère des larmes; les autres y
rampent dans les ténèbres, et ce sont ceux-là qui apparaissent
aux hommes faibles ou criminels. Ceux qui se sont affranchis des
misères de la vie matérielle ne reviennent plus en contempler les
crimes et en partager les erreurs: c'est vraiment assez d'une
fois.

Le soin que prenaient les anciens d'ensevelir les morts
protestait hautement contre la nécromancie, et toujours ceux-là
ont été regardés comme des impies qui troublent le repos de la
tombe. Rappeler les morts sur la terre, ce serait les condamner à
mourir deux fois; et ce qui faisait craindre surtout aux hommes
pieux des anciens cultes de rester sans sépulture après leur
mort, c'était l'appréhension que leur cadavre ne fût profané par
les Stryges et ne servît aux enchantements. Après la mort, l'âme
[149] appartient à Dieu, et le corps à la mère commune qui est la
terre. Malheur à ceux qui osent attenter à ces refuges! Quand on
avait troublé le sanctuaire de la tombe, les anciens offraient
des sacrifices aux mânes irrités; et il y avait une sainte pensée
au fond de cet usage. En effet, s'il était permis à un homme
d'attirer vers lui par une chaîne de conjurations les âmes qui
nagent dans les ténèbres en aspirant vers la lumière, celui-là se
donnerait des enfants rétrogrades et posthumes qu'il devrait
nourrir de son sang et de son âme. Les nécromanciens sont des
enfanteurs de vampires, ne les plaignons donc pas s'ils meurent
rongés par les morts!



CHAPITRE IV.

MAGIE DU CULTE PUBLIC.

SOMMAIRE.--Ce que c'est que la superstition.--Orthodoxie magique.
--Dissidence des profanes.--Apparitions et incarnations des
dieux.--Tyrésias et Calchas.--Les magiciens d'Homère.--Les
sibylles et leurs vers écrits sur des feuilles jetées au
vent.--Origine de la géomancie et de la cartomancie.


Les idées produisent les formes et à leur tour les formes
reflètent et reproduisent les idées. Pour ce qui est des
sentiments, l'association les multiplie dans la réunion de ceux
qui les partagent, en sorte que tous sont électrisés de
l'enthousiasme de tous. C'est pour cela que si tel ou tel homme
du peuple en particulier se trompe aisément sur le juste et sur
[150] le beau, le peuple en masse applaudira toujours à ce qui est
sublime avec un élan non moins sublime.

Ces deux grandes lois de la nature observées par les anciens
mages, leur avaient fait comprendre la nécessité d'un culte
public, unique, obligatoire, hiérarchique et symbolique comme la
religion tout entière, splendide comme la vérité, riche et varié
comme la nature, étoilé comme le ciel, plein de parfums comme la
terre, de ce culte enfin que devait plus tard constituer Moïse,
que Salomon devait réaliser dans toutes ses splendeurs, et qui,
transfiguré encore une fois, réside aujourd'hui dans la grande
métropole de Saint-Pierre de Rome.

L'humanité n'a jamais eu réellement qu'une religion et qu'un
culte. Cette lumière universelle a eu ses mirages incertains, ses
reflets trompeurs et ses ombres, mais toujours après les nuits de
l'erreur, nous la voyons reparaître unique et pure comme le
soleil.

Les magnificences du culte sont la vie de la religion, et si le
Christ veut des ministres pauvres, sa divinité souveraine ne veut
pas de pauvres autels. Les protestants n'ont pas compris que le
culte est un enseignement, et que dans l'imagination de la
multitude il ne faut pas créer un dieu mesquin ou misérable.
Voyez ces oratoires qui ressemblent à des mairies et ces honnêtes
ministres tournés comme des huissiers ou des commissaires, ne
font-ils pas nécessairement prendre la religion pour une
formalité, et Dieu pour un juge de paix? Les Anglais qui
prodiguent tant d'or dans leurs habitations particulières, et qui
affectent d'aimer tant la Bible, ne devraient-ils pas se souvenir
des pompes inouïes du temple de Salomon et trouver leurs églises
[151] bien froides et bien nues? Mais ce qui dessèche leur culte c'est
la sécheresse de leur coeur, et comment voulez-vous qu'avec ce
culte sans magie, sans éblouissements et sans larmes, ces coeurs
soient jamais rappelés à la vie?

L'orthodoxie est le caractère absolu de la haute magie. Quand la
vérité vient au monde, l'étoile de la science en avertit les
mages et ils viennent adorer l'enfant créateur de l'avenir. C'est
par l'intelligence de la hiérarchie et la pratique de
l'obéissance qu'on obtient l'initiation, et un véritable initié
ne sera jamais un sectaire.

Les traditions orthodoxes furent emportées de la Chaldée par
Abraham, elles régnaient en Égypte du temps de Joseph avec la
connaissance du vrai Dieu. Koung-Tseu voulut les établir en
Chine, mais le mysticisme imbécile de l'Inde devait, sous la
forme idolâtrique du culte de Fô, prévaloir dans ce grand empire.
Moïse emporta l'orthodoxie d'Égypte comme Abraham de la Chaldée,
et dans les traditions secrètes de la kabbale nous trouvons une
théologie entière, parfaite, unique, semblable à ce que la nôtre
a de plus grandiose et de mieux expliqué par les pères et les
docteurs, le tout avec un ensemble et des lumières qu'il n'est
pas donné encore au monde de comprendre. Le Sohar, qui est la
clef des livres saints, ouvre aussi toutes les profondeurs et
éclaire toutes les obscurités des mythologies anciennes et des
sciences cachées primitivement dans le sanctuaire. Il est vrai
qu'il faut connaître le secret de cette clef pour arriver à s'en
servir, et que pour les intelligences même les plus pénétrantes,
mais non initiées à ce secret, le Sohar est absolument
incompréhensible et même illisible.

[152] Nous espérons que les lecteurs attentifs de nos écrits sur la
magie trouveront d'eux-mêmes ce secret, et parviendront à leur
tour à déchiffrer d'abord, puis à lire ce livre qui contient
l'explication de tant de mystères.

L'initiation étant la conséquence nécessaire de la hiérarchie,
principe fondamental des réalisations magiques, les profanes,
après avoir essayé inutilement de forcer les portes du
sanctuaire, prirent le parti d'élever autel contre autel, et
d'opposer les divulgations ignorantes du schisme aux réticences
de l'orthodoxie. D'horribles histoires coururent sur les mages:
les sorciers et les stryges rejetèrent sur eux la responsabilité
de leurs crimes; c'étaient des buveurs de sang humain, des
mangeurs de petits enfants. Cette vengeance de l'ignorance
présomptueuse contre la science discrète a obtenu de tous les
temps un succès qui en a perpétué l'usage. Un misérable n'a-t-il
pas imprimé dans je ne sais quel pamphlet, qu'il avait lui-même
et de ses oreilles entendu dans un club l'auteur de ce livre
demander que le sang des riches fût mis en boudins pour nourrir
le peuple affamé? Plus la calomnie est énorme, plus elle fait
d'impression sur les sots.

Les accusateurs des mages commettaient eux-mêmes les forfaits
dont ils les accusaient, et s'abandonnaient à toutes les
frénésies d'une sorcellerie dévergondée. Il n'était bruit que
d'apparitions et de prodiges. Les dieux eux-mêmes descendaient en
formes visibles pour autoriser les orgies. Les cercles furieux de
prétendus illuminés remontent jusqu'aux bacchantes qui ont
assassiné Orphée. Un panthéisme mystique et luxurieux multiplia
[153] toujours depuis ces cercles fanatiques et clandestins où la
promiscuité et le meurtre se mêlaient aux extases et aux prières.
Mais les destinées fatales de ce dogme absorbant et destructeur
sont écrites dans une des plus belles fables de la mythologie
grecque. Des pirates tyrrhéniens ont surpris Hiacchos endormi et
le portent dans leur vaisseau. Ils croient que le dieu de
l'inspiration est leur esclave, mais tout à coup en pleine mer
leur vaisseau se transfigure, les mâts deviennent des ceps, les
cordages des vignes, partout apparaissent des satyres dansant
avec des lynx et des panthères, le vertige s'empare de
l'équipage, ils se voient tous changés en boucs, et se
précipitent dans la mer. Hiacchos alors aborde en Béotie et se
rend à Thèbes, la ville de l'initiation, où il trouve que Panthée
avait usurpé le pouvoir. Panthée à son tour veut emprisonner le
dieu; mais la prison s'ouvre d'elle-même, le captif rayonne,
vainqueur au milieu de Thèbes. Panthée devient furieux et les
filles de Cadmus devenues des bacchantes le mettent en pièces
croyant immoler un jeune taureau.

Le panthéisme, en effet, ne saurait constituer une synthèse et
doit périr divisé par les sciences, filles de Cadmus.

Après Orphée, Cadmus, Oedipe et Amphiaraüs, les grands types
fabuleux du sacerdoce magique en Grèce sont Tyrésias et Calchas,
mais Tyrésias est un hiérophante inintelligent ou infidèle. Un
jour il trouve deux serpents entrelacés, il croit qu'ils se
battent et les sépare en les frappant de son bâton: il n'a pas
compris le symbole du caducée, il veut diviser les forces de la
nature, il veut séparer la science de la foi, l'intelligence de
[154] l'amour, l'homme de la femme; il les voit unis comme des
lutteurs, et il croit qu'ils se battent, il les blesse en les
séparant, et le voilà lui-même ayant perdu son équilibre; il sera
tour à tour homme et femme, jamais complètement, car
l'accomplissement du mariage lui est interdit. Ici se révèlent
tous les mystères de l'équilibre universel et de la loi
créatrice. En effet c'est l'androgyne humain qui enfante; l'homme
et la femme tant qu'ils sont séparés restent stériles, comme la
religion sans la science et réciproquement, comme l'intelligence
sans amour, comme la douceur sans force et la force sans douceur,
comme la justice sans miséricorde et la miséricorde sans justice.
L'harmonie résulte de l'analogie des contraires, il faut les
distinguer pour les unir et non les séparer pour choisir entre
eux. L'homme, dit-on, va sans cesse du blanc au noir dans ses
opinions et se trompe toujours. Cela doit être, car la forme
visible, la forme réelle est blanche et noire, elle se produit en
alliant l'ombre et la lumière sans les confondre. Ainsi se
marient tous les contraires dans la nature, et celui qui veut les
séparer s'expose au châtiment de Tyrésias. D'autres disent qu'il
devint aveugle pour avoir surpris Minerve toute nue, c'est-à-dire
pour avoir profané les mystères: c'est une autre allégorie, mais
c'est toujours le même symbole.

C'est sans doute à cause de sa profanation des mystères qu'Homère
fait errer l'ombre de Tyrésias dans les ténèbres Cimmériennes, et
nous le montre revenant avec les larves et les ombres
malheureuses qui cherchent à s'abreuver de sang, lorsqu'Ulysse
consulte les esprits avec un cérémonial bien autrement magique et
[155] formidable que les grimaces de nos _mediums_ et les petits
papiers innocents des modernes nécromanciens.

Le sacerdoce est presque muet dans Homère, le devin Calchas n'est
ni un souverain pontife ni un grand hiérophante. Il semble être
au service des rois dont il redoute la colère, et n'ose dire à
Agamemnon des vérités désagréables qu'après avoir imploré la
protection d'Achille. Il jette ainsi la division entre ces chefs
et devient la cause des désastres de l'armée. Homère, dont tous
les récits sont d'importantes et profondes leçons, veut aussi,
par cet exemple, montrer à la Grèce combien il importe que le
ministère divin soit indépendant des influences temporelles. La
tribu sacerdotale ne doit relever que du suprême pontificat, et
le grand prêtre est frappé d'impuissance; s'il manque une seule
couronne à sa tiare il faut qu'il soit roi temporel pour être
l'égal des souverains de la terre, roi par l'intelligence et par
la science, roi enfin par sa mission divine. Tant qu'un pareil
sacerdoce n'existera pas, semble dire le sage Homère, il manquera
quelque chose à l'équilibre des empires.

Le devin Théoclymènes dans l'Odyssée joue à peu près le rôle d'un
parasite, il paie aux poursuivants de Pénélope leur hospitalité
peu bienveillante par un avertissement inutile, puis il se retire
prudemment avant l'esclandre qu'il prévoit.

Il y a loin du rôle de ces diseurs de bonne ou de mauvaise
aventure, à celui de ces sibylles qui habitaient dans des
sanctuaires où elles se rendaient invisibles et qu'on n'abordait
qu'en tremblant. Circés nouvelles, elles ne cédaient pourtant
qu'à l'audace: il fallait pénétrer par adresse ou de force dans
[156] leur retraite, les prendre par les cheveux, les menacer avec
l'épée et les traîner jusqu'au fatal trépied. Alors elles
rougissaient et pâlissaient tour à tour, et frémissantes, les
cheveux hérissés, elles proféraient des paroles sans suite, puis
elles s'échappaient furieuses, écrivaient sur des feuilles
d'arbres des mots qui rassemblés devaient former des vers
prophétiques et jetaient ces feuilles au vent, puis elles se
renfermaient dans leur retraite et ne répondaient plus si on
tentait de les rappeler.

L'oracle avait autant de sens différents qu'il était possible
d'en trouver en combinant les feuilles de toutes les manières. Si
au lieu de mots les feuilles eussent porté des signes
hiéroglyphiques, le nombre des interprétations eût encore
augmenté, et l'on eût pu consulter le sort en les assemblant au
hasard; c'est ce que firent depuis les géomanciens qui devinaient
par des nombres et des figures de géométrie jetés au hasard.
C'est ce que font encore de nos jours les adeptes de la
cartomancie, en se servant de grands alphabets magiques du tarot
dont ils ignorent assez généralement la valeur. Dans ces
opérations, le sort choisit seulement les signes qui doivent
inspirer l'interprète, et sans une faculté toute spéciale
d'intuition et de seconde vue, les phrases indiquées par
l'assemblage des lettres sacrées et les révélations indiquées par
l'assemblage des figures prophétiseront au hasard. Ce n'est pas
tout d'assembler les lettres, il faut savoir lire. La cartomancie
bien comprise est une véritable consultation des esprits sans
nécromancie et sans sacrifices, elle veut donc l'assistance d'un
bon _médium_, la pratique en est d'ailleurs dangereuse et nous ne
la conseillons à personne. N'est-ce donc pas assez du souvenir de
[157] nos misères pour aggraver nos souffrances dans le présent,
faut-il encore les surcharger de toute l'anxiété de l'avenir, et
souffrir tous les jours d'avance les catastrophes qu'il nous est
impossible d'éviter?



CHAPITRE V.

MYSTÈRES DE LA VIRGINITÉ.

SOMMAIRE.--L'hellénisme à Rome.--Institutions de Numa.--Les
Vestales.--Allégories du feu sacré.--Portée religieuse de
l'histoire de Lucrèce.--Mystères de la bonne déesse.--Culte du
foyer et de la mère patrie.--Collèges des flamines et des
augures.--Les oracles.--Opinions erronées de Fontenelle et de
Kircher.--Aperçu du calendrier magique chez les Romains.


L'empire romain ne fut qu'une transfiguration de celui des Grecs.
L'Italie était la grande Grèce, et lorsque l'hellénisme
perfectionna ses dogmes et ses mystères, c'est qu'il fallait
commencer l'éducation des enfants de la louve: Rome était déjà au
monde.

Un fait spécial caractérise l'initiation donnée aux Romains par
Numa, c'est l'importance typique rendue à la femme, à l'exemple
des Égyptiens qui adoraient la divinité suprême sous le nom
d'Isis.

Chez les Grecs, le Dieu de l'initiation c'est Iacchos, le
vainqueur de l'Inde, le resplendissant Androgyne aux cornes
d'Ammon, le Panthée qui tient la coupe des sacrifices et y fait
ruisseler le vin de la vie universelle, Iacchos, le fils de la
foudre et le dompteur des tigres et des lions, mais c'est en
profanant les mystères d'Iacchos que les bacchantes ont déchiré
[158] Orphée; Iacchos, sous le nom romain de Bacchus, ne sera plus que
le dieu de l'ivresse, et Numa demandera ses inspirations à la
sage et discrète Égérie, la déesse du mystère et de la solitude.
Il faut bien donner une mère à ces sauvages enfants trouvés qui
n'ont pu devenir époux qu'en enlevant des femmes par surprise et
par trahison. Ce qui doit assurer l'avenir de Rome, c'est le
culte de la patrie et de la famille. Numa l'a compris, et il
apprend d'Égérie comment on honore la mère des dieux. Il lui
élève un temple sphérique sous la coupole duquel brûle un feu qui
ne doit jamais s'éteindre. Ce feu est entretenu par quatre
vierges qu'on nommera _vestales_ et qui seront entourées
d'honneurs extraordinaires si elles sont fidèles, punies avec une
rigueur exceptionnelle si elles manquent à leur dignité.
L'honneur de la vierge est celui de la mère, et la famille ne
peut être sainte qu'autant que la pureté virginale sera reconnue
possible et glorieuse. Ici déjà la femme sort de la servitude
antique, ce n'est plus l'esclave orientale, c'est la divinité
domestique, c'est la gardienne du foyer, c'est l'honneur du père
et de l'époux. Rome est devenue le sanctuaire des moeurs, et à ce
prix elle sera la souveraine des nations et la métropole du
monde.

La tradition magique de tous les âges accorde à la virginité
quelque chose de surnaturel et de divin. Les inspirations
prophétiques cherchent les vierges, et c'est en haine de
l'innocence et de la virginité que la Goëtie sacrifie des enfants
au sang desquels elle reconnaît pourtant une vertu sacrée et
expiatoire. Lutter contre l'attrait de la génération s'est
c'exercer à vaincre la mort, et la suprême chasteté était la plus
glorieuse couronne proposée aux hiérophantes. Répandre sa vie
[159] dans des embrassements humains c'est jeter des racines dans la
tombe. La chasteté est une fleur qui n'a plus de tige sur la
terre et qui, aux caresses du soleil qui l'invite à monter vers
lui, peut se détacher sans efforts et s'envoler comme un oiseau.

Le feu sacré des vestales était le symbole de la foi et du chaste
amour. C'était aussi l'emblème de cet agent universel dont Numa
savait produire et diriger la forme électrique et foudroyante. En
effet, pour rallumer le feu des vestales, si par une négligence
très punissable elles l'avaient laissé s'éteindre, il fallait le
soleil ou la foudre. On le renouvelait et on le consacrait au
commencement de toutes les années, pratique conservée parmi nous
et observée la veille de Pâques.

C'est à tort qu'on a accusé le christianisme d'avoir emprunté ce
qu'il y avait de plus beau dans les anciens cultes. Le
christianisme, cette dernière forme de l'orthodoxie universelle,
a gardé tout ce qui lui appartenait et n'a rejeté que les
pratiques dangereuses et les vaines superstitions.

Le feu sacré représentait aussi l'amour de la patrie et la
religion du foyer. C'est à cette religion, c'est à
l'inviolabilité du sanctuaire conjugal que Lucrèce se sacrifia.
Lucrèce personnifie toute la majesté de l'ancienne Rome; elle
pouvait sans doute se soustraire à l'outrage en abandonnant sa
mémoire à la calomnie, mais la haute réputation est une noblesse
qui oblige. En matière d'honneur un scandale est plus déplorable
qu'une faute. Lucrèce éleva sa dignité d'honnête femme jusqu'à la
hauteur du sacerdoce en subissant un attentat pour l'expier
ensuite et le punir.

[160] C'est en mémoire de cette illustre Romaine que la haute
initiation au culte de la patrie et du foyer fut confiée aux
femmes, à l'exclusion des hommes. Là elles devaient apprendre que
le véritable amour est celui qui inspire les plus héroïques
dévouements. On leur disait que la vraie beauté de l'homme c'est
l'héroïsme et la grandeur; que la femme capable de trahir ou
d'abandonner son mari, flétrit à la fois son avenir et son passé
et se met au front la tache ineffaçable d'une prostitution
rétrospective aggravée encore par un parjure. Cesser d'aimer
celui auquel on a donné la fleur de sa jeunesse, c'est le plus
grand malheur qui puisse affliger le coeur d'une femme honnête;
mais le déclarer hautement, c'est renier son innocence passée,
c'est renoncer à la probité du coeur et à l'intégrité de
l'honneur, c'est la dernière et la plus irréparable de toutes les
hontes.

Telle était la religion de Rome: c'est à la magie d'une pareille
morale qu'elle a dû toutes ses grandeurs, et lorsque pour elle le
mariage cessa d'être sacré, la décadence n'était pas loin.

S'il est vrai que, du temps de Juvénal, les mystères de la bonne
déesse étaient des mystères d'impureté, ce dont il est permis
peut-être de douter un peu, car les femmes seules admises à ces
prétendues orgies se seraient donc dénoncées elles-mêmes? en
admettant, disons-nous, que cela soit vrai, puisque tout était
possible après les règnes de Néron et de Domitien, que
pouvons-nous en conclure sinon que le règne moral de la mère des
dieux était passé et qu'il devait faire place au culte populaire,
plus universel et plus pur de Marie, la mère de Dieu?

[161] Numa, initié aux lois magiques et sachant les influences
magnétiques de la vie commune, institua des collèges de prêtres
et d'augures, et les soumit à des règles; c'était l'idée première
des couvents, une des grandes puissances de la religion. Déjà
depuis longtemps en Judée, les prophètes se réunissaient en
cercles sympathiques, et mettaient en commun l'inspiration et la
prière. Il semble que Numa ait connu les traditions de la Judée,
ses flamines et ses saliens s'exaltaient par des évolutions et
des danses qui rappellent celle de David devant l'arche. Numa
n'institua pas de nouveaux oracles capables de rivaliser avec
celui de Delphes, mais il instruisit ses prêtres dans l'art des
augures, c'est-à-dire qu'il leur révéla une certaine théorie des
pressentiments et de la seconde vue déterminés par des lois
secrètes de la nature. Nous méprisons maintenant l'art des
aruspices et des augures, parce que nous avons perdu la science
profonde de la lumière et des analogies universelles de ses
reflets. Voltaire, dans son charmant conte de Zadig, esquisse en
jouant une science de divination toute naturelle, mais qui n'en
est pas moins merveilleuse, parce qu'elle suppose une finesse
d'observation tout exceptionnelle et une série de déductions qui
échappe habituellement à la logique si bornée du vulgaire. On
raconte que Parménides, maître de Pythagore, ayant goûté de l'eau
d'une source, prédit un prochain tremblement de terre: il n'y a
rien là qui doive sembler étrange, car les saveurs bitumineuses
et sulfureuses répandues dans l'eau ont pu avertir le philosophe
du travail intérieur des terrains avoisinants. Peut-être même
l'eau était-elle seulement troublée d'une manière insolite.
Quoiqu'il en soit, nous prévoyons encore la rigueur des hivers
[162] par le vol des oiseaux, et nous pourrions prévoir certaines
influences atmosphériques par l'inspection des organes digestifs
et respiratoires des animaux. Or, les perturbations physiques de
l'atmosphère ont souvent des causes morales. Les révolutions se
traduisent en l'air par de grands orages, le souffle des peuples
agite le ciel. Le succès marche avec les courants électriques, et
les couleurs de la lumière vivante reflètent les mouvements de la
foudre, «Il y a quelque chose dans l'air,» dit le peuple avec son
instinct prophétique. Les aruspices et les augures apprenaient à
lire les caractères que trace partout la lumière, et à
reconnaître les marques des courants et des révolutions astrales.
Ils savaient pourquoi les oiseaux volent isolés ou se
rassemblent, quelles influences les font aller vers le nord ou
vers le midi, vers l'orient ou l'occident, et c'est ce que nous
ne savons plus, nous qui nous moquons des augures. Il est si
facile de se moquer et si difficile de bien apprendre.

C'est par suite de ce parti pris de dénigrer et de nier tout ce
que nous ne comprenons pas, que des hommes d'esprit, comme
Fontenelle, et des savants, comme Kircher, ont écrit des choses
si téméraires sur les anciens oracles. Tout est manoeuvres et
supercheries aux yeux de ces esprits forts. Ils inventent des
statues machinées, des porte-voix cachés, des échos ménagés dans
les souterrains des temples. Pourquoi donc calomnier toujours le
sanctuaire? N'y aurait-il donc jamais eu que des fripons parmi
les prêtres? Ne pouvait-il se trouver parmi les hiérophantes de
Cérès ou d'Apollon des hommes honnêtes et convaincus? On trompait
donc ceux-là comme les autres? Mais qui donc les trompait
[163] constamment sans se trahir pendant une suite de siècles, car les
fourbes ne sont pas immortels. Des expériences récentes prouvent
que les pensées peuvent se transmettre, se traduire en écriture
et s'imprimer par les seules forces de la lumière astrale. Des
mains mystérieuses écrivent encore sur nos murs comme au festin
de Balthazar. Souvenons-nous de cette sage parole d'un savant
qu'on n'accusera certainement ni de fanatisme ni de crédulité:
Arago disait qu'en dehors des mathématiques pures, celui qui
prononce le mot _impossible_, manque de prudence.

Le calendrier religieux de Numa est calqué sur celui des mages,
c'est une série de fêtes et de mystères rappelant toute la
doctrine secrète des initiés et adaptant parfaitement les actes
publics du culte aux lois universelles de la nature. La
disposition des mois et des jours est restée la même sous
l'influence conservatrice de la régénération chrétienne. Comme
les Romains de Numa, nous sanctifions encore par l'abstinence les
jours consacrés au souvenir de la génération et de la mort; mais
pour nous le jour de Vénus est sanctifié par les expiations du
calvaire. Le jour sombre de Saturne est celui où notre dieu
incarné dort dans sa tombe, mais il ressuscitera, et la vie qu'il
nous promet, émoussera la faux de Chronos. Le mois que les
Romains consacraient à Maïa, la nymphe de la jeunesse et des
fleurs, la jeune mère qui sourit aux prémices de l'année, est
voué par nous à Marie, la rose mystique, le lis de pureté, la
céleste mère du Sauveur. Ainsi nos usages religieux sont anciens
comme le monde, nos fêtes ressemblent à celles de nos pères, et
le Sauveur des chrétiens n'est venu rien supprimer des beautés
[164] symboliques et religieuses de l'ancienne initiation; il est venu,
comme il le disait lui-même à propos de la loi figurative des
Israélites, tout réaliser et tout accomplir.



CHAPITRE VI.

DES SUPERSTITIONS.

SOMMAIRE.--Leur origine; leur durée.--La sorcellerie est la
superstition de la magie.--Superstitions grecques et
romaines.--Les présages, les songes, les enchantements, les
fascinations.--Le mauvais oeil--Les sorts.--Les envoûtements.


Les superstitions sont des formes religieuses qui survivent aux
idées perdues. Toutes ont eu pour raison d'être une vérité qu'on
ne sait plus ou qui s'est transfigurée. Leur nom, du latin
_superstes_, signifie ce qui survit: ce sont les restes matériels
des sciences ou des opinions anciennes.

La multitude, toujours plutôt instinctive que pensante, s'attache
aux idées par les formes, et change difficilement d'habitudes.
Lorsqu'on veut combattre les superstitions, il semble toujours au
peuple qu'on s'attaque à la religion même; aussi saint Grégoire,
l'un des plus grands papes de la chrétienté, ne voulait-il pas
qu'on supprimât les usages. Purifiez les temples, écrivait-il à
ses missionnaires, mais ne les détruisez pas, «car, tant que la
nation verra subsister ses anciens lieux de prière, elle s'y
rendra par habitude et vous la gagnerez plus facilement au culte
du vrai Dieu.»

[165] «Les Bretons, dit encore ce saint pape, font à certains jours des
sacrifices et des festins, laissez-leur les festins, ne supprimez
que les sacrifices; laissez-leur la joie de leurs fêtes, mais de
païenne qu'elle était, rendez-la doucement et progressivement
chrétienne.»

La religion garda presque les noms mêmes des coutumes pieuses
qu'elle remplaçait par les saints mystères. Ainsi les anciens
célébraient tous les ans un banquet nommé les charisties; ils y
invitaient les âmes de leurs ancêtres et faisaient ainsi acte de
foi en la vie universelle et immortelle. L'Eucharistie,
c'est-à-dire la charistie par excellence, a remplacé les
charisties, et nous communions à Pâques avec tous nos amis de la
terre et du ciel. Loin de favoriser par de semblables progrès les
anciennes superstitions, le christianisme rendait l'âme et la vie
aux signes survivants des croyances universelles.

La magie, cette science de la nature qui tient de si près à la
religion, puisqu'elle initie les hommes aux secrets de la
divinité, la magie, cette science oubliée, vit encore tout
entière dans les signes hiéroglyphiques, et en partie dans les
traditions vivantes ou superstitions qu'elle a laissées.

Ainsi, par exemple, l'observance des nombres et des jours est une
réminiscence aveugle du dogme magique primitif. Le vendredi, jour
consacré à Vénus, était regardé par les anciens comme un jour
funeste, parce qu'il rappelle les mystères de la naissance et de
la mort. On ne commençait rien ce jour-là chez les juifs, mais on
achevait tout le travail de la semaine parce qu'il précède le
jour du sabbat ou du repos obligatoire. Le nombre treize, qui
vient après le cycle parfait de douze, représente aussi la mort
[166] après les travaux de la vie. L'article du symbole israëlite
relatif à la mort est le treizième. Par suite du démembrement de
la famille de Joseph en deux tribus, il se trouvait treize
convives à la première pâque d'Israël, dans la terre promise,
c'est-à-dire treize tribus au partage des moissons de Chanaan.
Une de ces tribus fut exterminée, et ce fut celle de Benjamin, le
plus jeune des enfants de Jacob. De là est venue cette tradition
que lorsqu'on est treize à table, le plus jeune doit bientôt
mourir.

Les mages s'abstenaient de la chair de certains animaux et ne
mangeaient pas de sang. Moïse mit leur pratique en précepte, et
dit, relativement au sang, que l'âme des animaux s'y trouve unie,
et qu'il ne faut pas se nourrir d'âmes animales. Ces âmes
animales qui restent dans le sang sont comme un phosphore de
lumière astrale coagulée et corrompue qui peut devenir le germe
d'un grand nombre de maladies; le sang des animaux suffoqués se
digère mal et prédispose aux apoplexies et aux cauchemars. La
chair des carnivores est également malsaine à cause des instincts
féroces dont elle a été animée, et de ce qu'elle a déjà absorbé
de corruption et de mort.

«Lorsque l'âme d'un animal est séparée de son corps avec
violence, dit Porphyre, elle ne s'en éloigne pas, et comme les
âmes humaines qu'une mort violente a fait périr, elle reste près
de son corps. Lors donc qu'on tue les animaux, leurs âmes se
plaisent auprès des corps qu'on les a forcés de quitter. Rien ne
peut les en éloigner: elles y sont retenues par sympathie. On en
a vu plusieurs qui gémissaient près de leurs corps. Ainsi les
âmes des hommes dont les corps ne sont point inhumés, restent
[167] près de leurs cadavres; c'est de celles-là que les magiciens
abusent pour leurs opérations, en les forçant de leur obéir,
lorsqu'ils sont les maîtres du corps mort soit en entier, soit en
partie. Les théosophes qui sont instruits de ces mystères, et qui
savent quelle est la sympathie de l'âme des bêtes pour les corps
dont elles sont séparées et avec quel plaisir elles s'en
approchent, ont avec raison défendu l'usage de certaines viandes,
afin que nous ne soyons pas infestés d'âmes étrangères.»

Porphyre ajoute qu'on peut devenir prophète en se nourrissant de
coeurs de corbeaux, de taupes et d'éperviers. Ici le théurgiste
d'Alexandrie tombe dans les recettes du petit Albert; mais s'il
arrive sitôt à la superstition, c'est qu'il a promptement fait
fausse route, car son point de départ était la science.

Les anciens, pour désigner les propriétés secrètes des animaux,
disaient que les dieux à l'époque de la guerre des géants avaient
pris diverses formes pour se cacher, et qu'ils se plaisaient
parfois à les reprendre. Ainsi Diane se change en louve; le
soleil en taureau, en lion, en dragon et en épervier; Hécate en
cheval, en lionne, en chienne. Le nom de Phérébate a été donné,
suivant plusieurs théosophes, à Proserpine parce qu'elle se
nourrit de tourterelles. Les tourterelles sont l'offrande
ordinaire que les prêtresses de Maïa font à cette déesse qui est
la Proserpine de la terre, la fille de la blonde Cérès,
nourricière du genre humain. Les initiés d'Éleusis doivent
s'abstenir d'oiseaux domestiques, de poissons, de fèves, de
pêches et de pommes; ils ne touchent jamais une femme en couches
ou qui a ses mois. Porphyre, à qui nous empruntons encore tous
ces détails, ajoute la phrase que voici:

[168] «Quiconque a étudié la science des visions, sait que l'on doit
s'abstenir de toutes sortes d'oiseaux si l'on veut être délivré
du joug des choses terrestres et trouver une place parmi les
dieux du ciel.» Mais il n'en dit pas la raison.

Suivant Euripide, les initiés au culte secret de Jupiter en Crète
s'abstenaient de la chair des animaux. Voici comment il fait
parler ces prêtres; c'est le choeur qui s'adresse au roi Minos:

«Fils d'une Tyrienne de Phénicie, descendant d'Europe et du grand
Jupiter, roi de l'île de Crète, fameuse par cent villes; nous
venons vers toi, en quittant les temples des dieux construits du
bois des chênes et des cyprès façonnés par le fer, nous menons
une vie pure.--Depuis le temps que j'ai été fait prêtre de
Jupiter idéen, je ne prends plus de part aux repas nocturnes des
bacchanales, et je ne mange plus les viandes saignantes, mais
j'offre des flambeaux à la mère des dieux: je suis prêtre parmi
les curètes revêtus de blanc; je m'éloigne du berceau des hommes,
j'évite aussi leurs tombes, et je ne mange rien de ce qui a été
animé par le souffle de vie.»

La chair des poissons est phosphorescente, et par conséquent
aphrodisiaque. Les fèves sont échauffantes et font rêver creux.
On trouverait sans doute une raison profonde à toutes les
abstinences, même les plus singulières, en dehors de toutes
superstitions. Il est certaines combinaisons d'aliments qui sont
contraires aux harmonies de la nature. «Ne faites pas cuire le
chevreau dans le lait de sa mère,» disait Moïse; prescription
touchante comme allégorie et sage sous le rapport de l'hygiène.

[169] Les Grecs comme les Romains, mais moins que les Romains,
croyaient aux présages; ils regardaient les serpents comme de bon
augure lorsqu'ils goûtaient aux offrandes sacrées. S'il tonnait à
droite ou gauche, l'augure était favorable ou malheureux. Les
éternuements étaient des présages, et ils observaient de même
certains autres accidents naturels aussi bruyants, mais moins
honnêtes que l'éternuement. Dans l'hymne de Mercure, Homère
raconte qu'Apollon, auquel le dieu des voleurs, étant encore au
berceau, venait de dérober ses boeufs, prend l'enfant et le
secoue pour lui faire avouer le larcin:

Mercure s'avisant d'un étrange miracle,
De ses flancs courroucés fit entendre l'oracle;
Jusqu'au grand Apollon la vapeur en monta,
Et gourmandant l'enfant qu'à terre il rejeta,
Bien qu'il eût grand désir d'achever son voyage,
Le dieu se détourna, puis lui tint ce langage:

Courage, de Maïa, l'excellente en beauté,
Et du grand Jupiter, beau fils emmailloté,
Sans doute je pourrais trouver par aventure
La trace de mes boeufs, guidé par cet augure,
Mais tu me conduiras toujours en attendant.

(_Hymnes d'Homère_, traduction de Salomon Certon, page 59.)

Chez les Romains tout était présage. Un caillou auquel le pied se
heurtait, le cri d'une chouette, l'aboiement d'un chien, un vase
brisé, une vieille femme qui vous regardait la première, un
animal qu'on rencontrait. Ces vaines terreurs avaient pour
principe cette grande science magique de la divination qui ne
néglige aucun indice et qui, d'un effet inaperçu du vulgaire,
[170] remonte à une série de causes qu'elle enchaîne entre elles. Elle
sait, par exemple, que les influences atmosphériques qui font
hurler le chien, sont mortelles pour certains malades; que la
présence et le tournoiement des corbeaux annoncent des cadavres
abandonnés: ce qui est toujours de sinistre augure. Les corbeaux
fréquentent plus volontiers les régions du meurtre et du
supplice. Le passage de certains oiseaux annonce les hivers
rigoureux, d'autres par des cris plaintifs sur la mer donnent le
signal des tempêtes. Ce que la science discerne, l'ignorance le
remarque et le généralise. La première trouve partout d'utiles
avertissements; l'autre s'inquiète de tout et se fait peur à
elle-même.

Les Romains étaient aussi grands observateurs de songes; l'art de
les expliquer tient à la science de la lumière vitale et à
l'intelligence de sa direction et de ses reflets. Les hommes
versés dans les mathématiques transcendentales savent bien qu'il
n'y a pas d'image sans lumière soit directe, soit reflétée, soit
réfractée, et par la direction du rayon dont ils sauront
reconnaître le retour sous la brisure, ils parviendront toujours
par un calcul exact au foyer lumineux dont ils apprécieront la
force universelle ou relative. Ils tiendront compte aussi de
l'état sain ou maladif de l'appareil visuel, soit extérieur, soit
intérieur, auquel ils attribueront la difformité ou la rectitude
apparente des images. Les songes, pour ceux-là, seront toute une
révélation. Le songe est un semblant d'immortalité dans cette
mort de toutes les nuits que nous appelons le sommeil. Dans les
rêves nous vivons de la vie universelle sans conscience de bien
ou de mal, de temps ou d'espace. Nous voltigeons sur les arbres,
[171] nous dansons sur l'eau, nous soufflons sur les prisons et elles
s'écroulent, ou bien nous sommes lourds, tristes, poursuivis,
enchaînés, suivant l'état de notre santé, et souvent aussi celui
de notre conscience. Tout cela sans doute est utile à observer,
mais que peuvent en conclure ceux qui ne savent pas et qui ne
veulent rien apprendre?

L'action toute-puissante de l'harmonie pour exalter l'âme et la
rendre maîtresse des sens, était bien connue des anciens sages,
mais ce qu'ils employaient pour calmer, les enchanteurs en firent
usage pour exalter et pour enivrer. Les sorcières de Thessalie et
celles de Rome étaient convaincues de ceci: que la lune était
arrachée du ciel par les vers barbares qu'elles récitaient et
venait tomber sur la terre toute pâle et toute sanglante. La
monotonie de leur récitation, les passes de leurs baguettes
magiques, leurs tournoiements autour des cercles les
magnétisaient, les exaltaient, les amenaient progressivement
jusqu'à la fureur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la catalepsie. Elles
rêvaient alors tout éveillées et voyaient les tombeaux s'ouvrir,
l'air se charger de nuées de démons et la lune tomber du ciel.

La lumière astrale est l'âme vivante de la terre, âme matérielle
et fatale, nécessitée dans ses productions et dans ses mouvements
par les lois éternelles de l'équilibre. Cette lumière qui entoure
et pénètre tous les corps peut en annuler la pesanteur et les
faire tourner autour d'un centre puissamment absorbant. Des
phénomènes qu'on n'a pas assez examinés et qui se reproduisent de
nos jours, ont prouvé la vérité de cette théorie. C'est à cette
loi naturelle qu'il faut attribuer les tourbillons magiques au
centre desquels se plaçaient les enchanteurs. C'est le secret de
[172] la fascination exercée sur les oiseaux par certains reptiles et
sur les natures sensitives par les natures négatives et
absorbantes; les _mediums_ sont en général des êtres malades en
qui le vide se fait, et qui attirent alors la lumière comme les
abîmes attirent l'eau des tourbillons. Les corps les plus lourds
peuvent être alors soulevés comme des pailles, et entraînés par
le courant. Ces natures négatives et mal équilibrées, en qui le
corps fluidique est informe, projettent à distance leur force
d'attraction et s'ébauchent en l'air des membres supplémentaires
et fantastiques. Lorsque le célèbre _medium_ Home fait apparaître
autour de lui des mains sans corps, il a lui-même les mains
mortes et glacées. On pourrait dire que les _mediums_ sont des
créatures phénoménales en qui la mort lutte visiblement contre la
vie. Il faut juger de même les fascinateurs, les jeteurs de sort,
les gens qui ont le mauvais oeil et les envoûteurs. Ce sont des
vampires, soit volontaires, soit involontaires; ils attirent la
vie qui leur manque et troublent ainsi l'équilibre de la lumière.
S'ils le font volontairement, ce sont des malfaiteurs qu'il faut
punir; s'ils le font involontairement, ce sont des malades fort
dangereux dont les personnes délicates et nerveuses surtout
doivent soigneusement éviter le contact.

Voici ce que Porphyre raconte dans la vie de Plotin:

«Parmi ceux qui faisaient profession de philosophes, il y en
avait un nommé Olympius, il était d'Alexandrie; il avait été
pendant quelque temps disciple d'Ammonius, il traita Plotin avec
mépris parce qu'il voulait avoir plus de réputation que lui. Il
employa des cérémonies magiques pour lui nuire; mais s'étant
aperçu que son entreprise retombait sur lui-même, il convint
[173] devant ses amis qu'il fallait que l'âme de Plotin fût bien
puissante, puisqu'elle rétorquait sur ses ennemis leurs mauvais
desseins. Plotin sentait l'action hostile d'Olympius, et parfois
il lui arriva de dire: «Voici Olympius qui a maintenant des
convulsions.» Celui-ci ayant éprouvé plusieurs fois qu'il
souffrait lui-même les maux qu'il voulait faire souffrir à
Plotin, cessa enfin de le persécuter.»

[Illustration: LES SEPT MERVEILLES DU MONDE]

L'équilibre est la grande loi de la lumière vitale: si nous la
projetons avec violence, et qu'elle soit repoussée par une nature
mieux équilibrée que la nôtre, elle revient sur nous avec une
violence égale. Malheur donc à ceux qui veulent employer les
forces naturelles au service de l'injustice, car la nature est
juste et ses réactions sont terribles.



CHAPITRE VII.

MONUMENTS MAGIQUES.

SOMMAIRE.--Les pyramides.--Les sept merveilles.--Thèbes et ses
sept portes.--Le bouclier d'Achille.--Les colonnes d'Hercule.


Nous avons dit que l'ancienne Égypte était un pantacle, et l'on
pourrait en dire autant de l'ancien monde tout entier. Plus les
grands hiérophantes mettaient de soin à cacher leur science
absolue, plus ils cherchaient à en agrandir et à en multiplier
les symboles. Les pyramides triangulaires et carrées par la base,
représentaient leur métaphysique basée sur la science de la
nature. Cette science de la nature avait pour clef symbolique la
[174] forme gigantesque de ce grand sphinx qui s'est creusé un lit
profond dans le sable en veillant au pied des pyramides. Les sept
grands monuments appelés les merveilles du monde étaient les
magnifiques commentaires des sept lignes dont se composaient les
pyramides, et des sept portes mystérieuses de Thèbes. A Rhodes,
était le pantacle du soleil. Le dieu de la lumière et de la
vérité y apparaissait sous une forme humaine revêtue d'or, il
élevait dans sa main droite le phare de l'intelligence; dans sa
main gauche, il tenait la flèche du mouvement et de l'action. Ses
pieds reposaient à droite à gauche sur des môles qui
représentaient les forces éternellement équilibrées de la nature,
la nécessité et la liberté, le passif et l'actif, le fixe et le
volatil, les colonnes d'Hercule.

A Éphèse, était le pantacle de la lune: c'était le temple de la
Diane panthée. Ce temple était fait à l'image de l'univers:
c'était un dôme sur une croix avec une galerie carrée et une
enceinte circulaire comme le bouclier d'Achille.

Le tombeau de Mausole était le pantacle de la Vénus pudique ou
conjugale: il avait une forme lingamique. Son enceinte était
circulaire, son élévation carrée. Au centre du carré s'élevait
une pyramide tronquée sur laquelle était un char attelé de quatre
chevaux disposés en croix.

Les pyramides étaient le pantacle d'Hermès ou de Mercure.

Le Jupiter olympien était celui de Jupiter; les murs de Babylone
et la forteresse de Sémiramis étaient le pantacle de Mars.

[175] Enfin le temple de Salomon, ce pantacle universel et absolu qui
devait dévorer tous les autres, était pour la gentilité le
pantacle terrible de Saturne.

La philosophie septénaire de l'initiation chez les anciens
pouvait se résumer ainsi:

Trois principes absolus qui n'en sont qu'un; quatre formes
élémentaires qui n'en sont qu'une, formant un tout unique composé
d'idée et de forme.

Les trois principes étaient ceux-ci:

1° L'ÊTRE EST L'ÊTRE.

En philosophie, identité de l'idée et de l'Être ou vérité; en
religion, le premier principe, le Père.

2° L'ÊTRE EST RÉEL.

En philosophie, identité du savoir et de l'Être ou réalité; en
religion le LOGOS de Platon, le _Demiourgos_, le Verbe.

3° L'ÊTRE EST LOGIQUE.

En philosophie, identité de la raison et de la réalité; en
religion, la Providence, l'action divine qui réalise le bien;
l'amour réciproque du vrai et du bien, ce que dans le
christianisme nous appelons le Saint-Esprit.

Les quatre formes élémentaires étaient l'expression de deux lois
fondamentales: la résistance et le mouvement; l'inertie qui
résiste ou le fixe, la vie qui agit ou le volatil; en d'autres
termes plus généraux, la matière et l'esprit: la matière était le
néant formulé en affirmation passive; l'esprit était le principe
de la nécessité absolue dans le vrai. L'action négative du néant
matériel sur l'esprit était appelée mauvais principe; l'action
[176] positive de l'esprit sur le néant pour le remplir de création et
de lumière était appelée bon principe. A ces deux conceptions
correspondaient l'humanité d'une part, et de l'autre la vie
raisonnable rédemptrice de l'humanité conçue dans le péché,
c'est-à-dire dans le néant, à cause de sa génération matérielle.

Telle était la doctrine de l'initiation secrète. Telle est
l'admirable synthèse que le christianisme est venu vivifier de
son souffle, illuminer de ses splendeurs, établir divinement par
son dogme, réaliser par ses sacrements.

Synthèse qui a disparu sous le voile qui la conserve, mais que
l'humanité retrouvera, quand le moment sera venu, dans toute sa
beauté primitive et dans toute sa maternelle fécondité!
[177]


LIVRE III.

SYNTHÈSE ET RÉALISATION DIVINE DU MAGISME
PAR LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.

[Hébreu] Ghimel.



CHAPITRE PREMIER.

CHRIST ACCUSÉ DE MAGIE PAR LES JUIFS.

SOMMAIRE.--Le côté inconnu du christianisme.--Paraboles du Talmud
et du Sepher Toldos-Jeschut.--L'Évangile et l'Apocalypse de saint
Jean.--Les Joannites.--Les livres de magie brûlés par saint
Paul.--Cessation des oracles.--Transfiguration du prodige naturel
en miracle et de la divination en prophétie.


Dans les premières lignes de l'Évangile selon saint Jean, il y a
une parole que l'Église catholique ne prononce jamais sans
fléchir les genoux. Cette parole, la voici: LE VERBE S'EST FAIT
CHAIR.

Dans cette parole est contenue la révélation chrétienne tout
entière. Aussi saint Jean donne-t-il pour critérium d'orthodoxie
la confession de Jésus-Christ _en chair_, c'est-à-dire en réalité
visible et humaine.

Ézéchiel, le plus profond kabbaliste des anciens prophètes, après
avoir vivement coloré dans ses visions les pantacles et les
hiéroglyphes de la science; après avoir fait tourner les roues
dans les roues, allumé des yeux vivants autour des sphères, fait
[178] marcher en battant des ailes les quatre animaux mystérieux,
Ézéchiel ne voit plus qu'une plaine couverte d'ossements
desséchés; il parle, et les formes reviennent, la chair couvre
les os. Une triste beauté s'étend sur les dépouilles de la mort,
mais c'est une beauté froide et sans vie. Telles étaient les
doctrines et les mythologies du vieux monde, lorsqu'un souffle de
charité descendit du ciel. Alors les formes mortes se levèrent,
les rêves philosophiques firent place à des hommes vraiment
sages; la parole s'incarna et devint vivante; il n'y eut plus
d'abstractions, tout fut réel. La foi qui se prouve par les
oeuvres remplaça les hypothèses qui n'aboutissaient qu'à des
fables. La magie se transforma en sainteté, les prodiges
devinrent des miracles, et les multitudes réprouvées par
l'initiation antique furent appelées à la royauté et au sacerdoce
de la vertu.

La réalisation est donc l'essence de la religion chrétienne.
Aussi son dogme donne-t-il un corps aux allégories même les plus
évidentes. On montre encore à Jérusalem la maison du mauvais
riche, et peut-être trouverait-on même, en cherchant bien,
quelque lampe ayant appartenu aux vierges folles. Ces crédulités
naïves n'ont au fond rien de bien dangereux, et prouvent
seulement la virtualité réalisatrice de la foi chrétienne.

Les Juifs l'accusent d'avoir matérialisé les croyances et
idéalisé les choses terrestres. Nous avons rapporté dans notre
_Dogme et rituel de la haute magie_ la parabole assez ingénieuse
du Sépher Toldos-Jeschut qui prouve cette accusation. Dans le
Talmud, ils racontent que Jésus Ben-Sabta, ou _le fils de la
Séparée_, ayant étudié en Egypte les mystères profanes, éleva en
Israël une fausse pierre angulaire et entraîna le peuple dans
[179] l'idolâtrie. Ils reconnaissent toutefois que le sacerdoce
Israélite a eu tort de le maudire des deux mains, et c'est à
cette occasion qu'on trouve dans le Talmud ce beau précepte qui
rapprochera un jour Israël du christianisme: «Ne maudissez jamais
des deux mains, afin qu'il vous en reste toujours une pour
pardonner et pour bénir.»

Le sacerdoce juif fut en effet injuste envers ce paisible maître
qui ordonnait à ses disciples d'obéir à la hiérarchie constituée.
«Ils sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur,
faites-donc ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils
font.» Un autre jour le Maître ordonne à dix lépreux d'aller se
montrer aux prêtres, et pendant qu'ils y allaient, ils furent
guéris. Touchante abnégation du divin thaumaturge qui renvoie à
ses plus mortels ennemis l'honneur même de ses miracles!

D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre
angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la
véritable? La pierre _angulaire_, la pierre _cubique_, la pierre
_philosophale_, car tous ces noms symboliques signifient la même
chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée
par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les
Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la
science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils
pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue
avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour
les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la
fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il
faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les
mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Sohar. On
[180] comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie
juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les
scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.

D'ailleurs l'orthodoxie chrétienne est un fait prouvé par
l'adhésion du monde et par la cessation chez les Juifs du
souverain sacerdoce et du sacrifice perpétuel, les deux marques
certaines d'une véritable religion. Le judaïsme sans temple, sans
grand prêtre et sans sacrifice, n'existe plus que comme opinion
contradictoire. Quelques hommes sont restés juifs; le temple et
l'autel sont devenus chrétiens.

On trouve dans les Évangiles apocryphes une belle exposition
allégorique de ce critérium de certitude du christianisme, qui
consiste dans l'évidence de la réalisation. Quelques enfants
s'amusaient à pétrir des oiseaux d'argile, et l'enfant Jésus
jouait avec eux. Chacun des petits artistes vantait exclusivement
son ouvrage. Jésus ne disait rien, mais quand il eut terminé ses
oiseaux, il frappa des mains, leur dit: Volez! et ils
s'envolèrent. Voilà comment les institutions chrétiennes se sont
montrées supérieures à celles de l'ancien monde. Celles-ci sont
mortes, et le christianisme a vécu.

Considéré comme l'expression parfaite, réalisée et vivante de la
kabbale, c'est-à-dire de la tradition primitive, le christianisme
est encore inconnu, et c'est pour cela que le livre kabbalistique
et prophétique de l'Apocalypse est encore inexpliqué.

Sans les clefs kabbalistiques, en effet, il est parfaitement
inexplicable, puisqu'il est incompréhensible.

Les Joannites, ou disciples de saint Jean, conservèrent longtemps
[181] l'explication traditionnelle de cette épopée prophétique, mais
les gnostiques vinrent tout brouiller et tout perdre, comme nous
l'expliquerons plus tard.

Nous lisons dans les Actes des apôtres, que saint Paul réunit à
Éphèse tous les livres qui traitaient des _choses curieuses_, et
les brûla publiquement. Nul doute qu'il ne soit ici question des
livres de la goétie ou nigromancie des anciens. Cette perte est à
regretter sans doute, car des monuments même de l'erreur peuvent
sortir des éclairs de vérité et des renseignements précieux pour
la science.

Tout le monde sait qu'à la venue de Jésus-Christ, les oracles
cessèrent dans tout le monde, et qu'une voix cria sur la mer: «Le
grand Pan est mort!» Un écrivain païen se fâche de ces
assertions, et déclare que les oracles ne cessèrent pas, mais
qu'il ne se trouva bientôt plus personne pour les consulter. La
rectification est précieuse, et nous trouvons une telle
justification plus concluante en vérité que la prétendue
calomnie.

Il faut dire la même chose des prestiges, qui furent dédaignés
quand se produisirent les vrais miracles; et en effet si les lois
supérieures de la nature obéissent à la vraie supériorité morale,
les miracles deviennent surnaturels comme les vertus qui les
produisent. Notre théorie n'ôte rien à la puissance de Dieu, et
la lumière astrale obéissant à la lumière supérieure de la grâce
représente réellement pour nous le serpent allégorique qui vient
poser sa tête vaincue sous le pied de la Reine du ciel.
[182]


CHAPITRE II.

VÉRITÉ DU CHRISTIANISME PAR LA MAGIE.

SOMMAIRE.--Comment la magie rend témoignage de la vérité du
christianisme.--L'esprit de charité, la raison et la
foi.--Vanité et ridicule des objections.--Pourquoi l'autorité du
sacerdoce chrétien a dû condamner la magie.--Simon le Magicien.


La magie, étant la science de l'équilibre universel et ayant pour
principe absolu la _vérité-réalité-raison_ de l'être, rend compte
de toutes les antinomies, et concilie toutes les réalités
opposées entre elles par ce principe générateur de toutes les
synthèses: _L'harmonie résulte de l'analogie des contraires_.

Pour l'initié à cette science, la religion ne saurait être mise
en question, puisqu'elle existe: on ne conteste pas ce qui est.

L'ÊTRE EST L'ÊTRE, [Hébreu]

L'opposition apparente de la religion à la raison fait la force
de l'une et de l'autre, en les établissant dans leur domaine
distinct et séparé et en fécondant le côté négatif de chacune par
le côté affirmatif de l'autre: c'est, comme nous venons de le
dire, l'harmonie par l'analogie des contraires. Ce qui a causé
toutes les erreurs et toutes les confusions religieuses, c'est
que par suite de l'ignorance de cette grande loi, on a voulu
faire de la religion une philosophie et de la philosophie une
religion; on a voulu soumettre les choses de la foi aux procédés
de la science, chose aussi ridicule que de soumettre la science
[183] aux obéissances aveugles de la foi: il n'appartient pas plus à un
théologien d'affirmer une absurdité mathématique ou de nier la
démonstration d'un théorème, qu'à an savant d'ergoter, au nom de
la science, pour ou contre les mystères du dogme.

Demandez à l'_Académie des sciences_ s'il est mathématiquement
vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, et s'il peut être
constaté par le moyen des sciences que Marie, mère de Dieu, a été
conçue sans péché? L'Académie des sciences se récusera, et elle
aura raison: les savants n'ont rien à voir là-dedans, cela est du
domaine de la foi.

On ne discute pas un article de foi, on le croit ou on ne le
croit pas; mais il est de foi précisément parce qu'il échappe à
l'examen de la science.

Quand le comte de Maistre assure qu'on parlera un jour avec
étonnement de notre stupidité actuelle, il fait allusion sans
doute à ces prétendus esprits forts qui viennent tous les jours
vous dire:

Je croirai quand la vérité du dogme me sera scientifiquement
prouvée.

C'est-à-dire, je croirai quand je n'aurai plus rien à croire, et
que le dogme sera détruit comme dogme, en devenant un théorème
scientifique.

Cela veut dire en d'autres termes: je n'admettrai l'infini que
lorsqu'il sera pour moi expliqué, déterminé, circonscrit, défini;
en un mot, fini.

Je croirai donc à l'infini quand je serai sûr que l'infini
n'existe pas.

Je croirai à l'immensité de l'Océan quand je l'aurai vu mettre en
bouteilles.

[184] Mais, bonnes gens, ce qu'on vous a clairement prouvé et fait
comprendre, vous ne le croyez plus, vous le savez.

D'un autre côté, si l'on vous disait que le pape a décidé que
deux et deux ne font pas quatre, et que le carré de l'hypoténuse
n'est pas égal aux carrés tracés sur les deux autres côtés d'un
triangle rectangle, vous diriez avec raison: Le pape n'a pas
décidé cela, parce qu'il ne peut pas le décider. Cela ne le
regarde pas, et il ne s'en mêlera pas.

Tout beau, va s'écrier un disciple de Rousseau, l'Église nous
ordonne de croire des choses formellement contraires aux
mathématiques.

Les mathématiques nous disent que le tout est plus grand que la
partie. Or, quand Jésus-Christ a communié avec ses disciples, il
a dû tenir son corps entier dans sa main, et _il a mis sa tête
dans sa bouche_. (Cette pauvre plaisanterie se trouve
textuellement dans Rousseau.)

Il est facile de répondre à cela, que le sophiste confond ici la
science avec la foi, et l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel
ou divin.

Si la religion disait que, dans la communion de la cène, notre
Sauveur avait deux corps naturels de même forme et de même
grandeur, et que l'un a mangé l'autre, la science aurait droit de
se récrier.

Mais la religion dit que le corps du Maître était divinement et
sacramentellement contenu sous le signe ou l'apparence naturelle
d'un morceau de pain. Encore une fois, c'est à croire ou ne pas
croire; mais quiconque raisonnera là-dessus et voudra discuter
scientifiquement la chose, méritera de passer pour un sot.

[185] Le vrai en science se prouve par des démonstrations exactes; le
vrai en religion se prouve par l'unanimité de la foi et la
sainteté des oeuvres.

Celui-là a le droit de remettre les péchés, dit l'Évangile, qui
peut dire au paralytique: Lève-toi, et marche.

La religion est vraie, si elle réalise la morale la plus
parfaite.

La preuve de la foi ce sont les oeuvres.

Le christianisme a-t-il constitué une société immense d'hommes
ayant la hiérarchie pour principe, l'obéissance pour règle et la
charité pour loi? Voilà ce qu'il est permis de demander à la
science.

Si la science répond d'après les documents historiques: Oui, mais
ils ont manqué à la charité.

Je vous prends par vos propres paroles, pouvons-nous répondre aux
interprètes de la science. Vous avouez donc que la charité
existe, puisqu'on peut y manquer?

La _charité_! grand mot et grande chose, mot qui n'existait pas
avant le christianisme, chose qui est la vraie religion tout
entière!

L'esprit de charité n'est-il pas l'esprit divin rendu visible sur
la terre?

Cet esprit n'a-t-il pas rendu son existence sensible par des
actes, par des institutions, par des monuments, par des oeuvres
immortelles?

En vérité, nous ne concevons pas comment un incrédule de bonne
foi peut voir une fille de Saint-Vincent de Paul sans avoir envie
de se mettre à genoux et de prier!

L'esprit de charité, c'est Dieu, c'est l'immortalité de l'âme,
[186] c'est la hiérarchie, c'est l'obéissance, c'est le pardon des
injures, c'est la simplicité et l'intégrité de la foi.

Les sectes séparées sont atteintes de mort dans leur principe,
parce qu'elles ont manqué à la charité en se séparant, et au plus
simple bon sens en voulant raisonner sur la foi.

C'est dans ces sectes que le dogme est absurde, parce qu'il est
soi-disant raisonnable. Alors ce doit être un théorème
scientifique, ou ce n'est rien. En religion, on sait que la
lettre tue et que l'esprit seul vivifie; or, de quel esprit
peut-il être question ici, sinon de l'esprit de charité?

La foi qui transporte les montagnes et qui fait endurer le
martyre, la générosité qui donne, l'éloquence qui parle la langue
des hommes et celle des anges, tout cela n'est rien sans la
charité, dit saint Paul.

La science peut défaillir, ajoute le même apôtre, la prophétie
peut cesser, la charité est éternelle.

La charité et ses oeuvres, voilà la réalité en religion: or, la
raison véritable ne se refuse jamais à la réalité; car la
réalité, c'est la démonstration de l'être qui est la vérité.

C'est ainsi que la philosophie donne la main à la religion, sans
jamais vouloir en usurper le domaine; et c'est à cette condition
que la religion bénit, encourage et illumine la philosophie de
ses charitables splendeurs.

La charité est le lien mystérieux que rêvaient les initiés de
l'Hellénie pour concilier Eros et Anteros. C'est ce couronnement
de la porte du temple de Solomon qui devait unir ensemble les
deux colonnes Jakin et Boaz; c'est la garantie mutuelle des
[187] droits et des devoirs, de l'autorité et de la liberté, du fort et
du faible, du peuple et du gouvernement, de l'homme et de la
femme; c'est le sentiment divin qui doit vivifier la science
humaine; c'est l'absolu du bien, comme le principe
ÊTRE-RÉALITÉ-RAISON est l'absolu du vrai. Ces éclaircissements
étaient nécessaires pour faire bien comprendre ce beau symbole
des mages adorant le Sauveur au berceau. Ils sont trois, un
blanc, un cuivré et un noir, et ils offrent de l'or, de l'encens
et de la myrrhe. La conciliation des contraires est exprimée par
ce double ternaire, et c'est précisément ce que nous venons
d'expliquer.

Le christianisme, attendu par les mages, était en effet la
conséquence de leur doctrine secrète; mais en naissant, ce
Benjamin de l'antique Israël devait donner la mort à sa mère.

La magie de lumière, la magie du vrai Zoroastre, de Melchisédech
et d'Abraham, devait cesser à la venue du grand réalisateur. Dans
un monde de miracles les prodiges ne devaient plus être qu'un
scandale, l'orthodoxie magique s'était transfigurée en orthodoxie
religieuse; les dissidents ne pouvaient plus être que des
illuminés et des sorciers; le nom même de la magie ne devait plus
être pris qu'en mauvaise part, et c'est sous cette malédiction
que nous suivrons désormais les manifestations magiques à travers
les âges.

Le premier hérésiarque dont fassent mention les traditions de
l'Église fut un thaumaturge dont la légende raconte une multitude
de merveilles: c'était Simon le Magicien; son histoire nous
appartient de droit, et nous allons essayer de la retrouver parmi
les fables populaires.

[188] Simon était Juif de naissance, on croit qu'il était né au bourg
de Gitton, dans le pays de Samarie. Il eut pour maître de magie
un sectaire nommé Dosithée qui se disait l'envoyé de Dieu et le
Messie annoncé par les prophètes. Simon apprit de ce maître
non-seulement l'art des prestiges, mais encore certains secrets
naturels qui appartiennent réellement à la tradition secrète des
mages: il possédait la science du feu astral, et l'attirait
autour de lui à grands courants, ce qui le rendait en apparence
impassible et incombustible; il avait aussi le pouvoir de
s'élever et de se soutenir en l'air, toutes choses qui ont été
faites sans aucune science, mais par accident naturel, par des
enthousiastes ivres de lumière astrale, tels que les
convulsionnaires de Saint-Médard, phénomènes qui se reproduisent
de nos jours dans les extases des _médiums_. Il magnétisait à
distance ceux qui croyaient en lui et leur apparaissait sous
diverses figures. Il produisait des images et des reflets
visibles au point de faire apparaître en pleine campagne des
arbres fantastiques et imaginaires que tout le monde croyait
voir. Les choses naturellement inanimées se mouvaient autour de
lui, comme font les meubles autour de l'Américain Home, et
souvent, lorsqu'il voulait entrer dans une maison ou en sortir,
les portes craquaient, s'agitaient et finissaient par s'ouvrir
d'elles-mêmes.

Simon opéra ces merveilles devant les notables et le peuple de
Samarie; on les exagéra encore, et le thaumaturge passa pour un
être divin. Or, comme il n'avait pu arriver à cette puissance que
par des excitations qui avaient troublé sa raison, il se crut
lui-même un personnage tellement extraordinaire, qu'il s'arrogea
[189] sans façon les honneurs divins, et songea modestement à usurper
les adorations du monde entier.

Ses crises ou ses extases produisaient sur son corps des effets
extraordinaires. Tantôt on le voyait pâle, flétri, brisé,
semblable à un vieillard qui va mourir; tantôt le fluide lumineux
ranimait son sang, faisait briller ses yeux, tendait et
adoucissait la peau de son visage, en sorte qu'il paraissait tout
à coup régénéré et rajeuni. Les Orientaux, grands amplificateurs
de merveilles, prétendaient alors l'avoir vu passer de l'enfance
à la décrépitude, et revenir, suivant son bon plaisir, de la
décrépitude à l'enfance. Enfin il ne fut bruit partout que de ses
miracles, et il devint l'idole des Juifs de Samarie et des pays
environnants.

Mais les adorateurs du merveilleux sont généralement avides
d'émotions nouvelles, et ils se fatiguent vite de ce qui les a
d'abord étonnés. L'apôtre saint Philippe étant venu prêcher
l'Évangile à Samarie, il se fit un nouveau courant d'enthousiasme
qui fit perdre à Simon tout son prestige. Lui-même se sentit
délaissé par sa maladie, qu'il prenait pour une puissance; il se
crut surpassé par des magiciens plus savants que lui, et prit le
parti de s'attacher aux apôtres pour étudier, surprendre ou
acheter leur secret.

Simon n'était certainement pas initié à la haute magie; car elle
lui aurait appris que pour disposer des forces secrètes de la
nature de manière à les diriger sans être brisé par elles, il
faut être un sage et un saint; que pour se jouer avec ces
terribles armes sans les connaître, il faut être un fou, et
qu'une mort prompte et terrible attend les profanateurs du
sanctuaire de la nature.

[190] Simon était dévoré de la soif implacable des ivrognes: privé de
ses vertiges, il croyait avoir perdu son bonheur; malade de ses
ivresses passées, il comptait se guérir en s'enivrant encore. On
ne redevient pas volontiers un simple mortel après s'être posé en
dieu. Simon se soumit donc, pour retrouver ce qu'il avait perdu,
à toutes les rigueurs de l'austérité apostolique; il veilla, il
pria, il jeûna, mais les prodiges ne revenaient point.

Après tout, se dit-il un jour, entre Juifs on doit pouvoir
s'entendre, et il proposa de l'argent à saint Pierre. Le chef des
apôtres le chassa avec indignation. Simon n'y comprenait plus
rien, lui qui recevait si volontiers les offrandes de ses
disciples; il quitta au plus vite la société de ces hommes si
désintéressés, et avec l'argent dont saint Pierre n'avait pas
voulu, il fit emplète d'une femme esclave nommée Hélène.

Les divagations mystiques sont toujours voisines de la débauche.
Simon devint éperdûment épris de sa servante; la passion, en
l'affaiblissant et en l'exaltant, lui rendit ses catalepsies et
ses phénomènes morbides qu'il appelait sa puissance et ses
miracles. Une mythologie pleine de réminiscences magiques mêlées
à des rêves érotiques sortit tout armée de son cerveau; il se mit
alors à voyager comme les apôtres, traînant après lui son Hélène,
dogmatisant et se faisant voir à ceux qui voulaient l'adorer et
sans doute aussi le payer.

Suivant Simon, la première manifestation de Dieu avait été une
splendeur parfaite qui produisit immédiatement son reflet. Ce
soleil des âmes c'était lui, et son reflet c'était Hélène, qu'il
affectait d'appeler Sélène, nom qui en grec signifie la lune.

[191] Or, la lune de Simon était descendue au commencement des siècles
sur la terre que Simon avait ébauchée dans ses rêves éternels;
elle y devint mère, car la pensée de son soleil l'avait fécondée,
et elle mit au monde les anges qu'elle éleva pour elle seule et
sans leur parler de leur père.

Les anges se révoltèrent contre elle et l'enchaînèrent dans un
corps mortel.

Alors la splendeur de Dieu fut forcée de descendre à son tour
pour racheter son Hélène, et le Juif Simon vint sur la terre.

Il devait y vaincre la mort et emmener vivante à travers les airs
son Hélène, suivie du choeur triomphant de ses élus. Le reste des
hommes serait abandonné sur la terre à la tyrannie éternelle des
anges.

Ainsi cet hérésiarque, plagiaire du christianisme, mais en sens
inverse, affirmait le règne éternel de la révolte et du mal,
faisait créer ou du moins achever le monde par les démons,
détruisait l'ordre et la hiérarchie pour se poser seul avec sa
concubine comme étant la voie, la vérité et la vie. C'était le
dogme de l'Antéchrist; et il ne devait pas mourir avec Simon, il
s'est perpétué jusqu'à nos jours; et les traditions prophétiques
du christianisme affirment même qu'il doit avoir son règne d'un
moment et son triomphe, avant-coureur des plus terribles
calamités.

Simon se faisait appeler saint, et, par une étrange coïncidence,
le chef d'une secte gnostique moderne, qui rappelle tout le
mysticisme sensuel du premier hérésiarque, l'inventeur de la
_femme libre_, se nommait aussi Saint-Simon. Le _caïnisme_, tel
[192] est le nom qu'on pourrait donner à toutes les fausses révélations
émanées de cette source impure. Ce sont des dogmes de malédiction
et de haine contre l'harmonie universelle et contre l'ordre
social; ce sont les passions déréglées affirmant le droit au lieu
du devoir; l'amour passionnel, au lieu de l'amour chaste et
dévoué; la prostituée, au lieu de la mère; Hélène, la concubine
de Simon, au lieu de Marie, mère du Sauveur.

Simon devint un personnage et se rendit à Rome, où l'empereur,
curieux de tous les spectacles extraordinaires, était disposé à
l'accueillir: cet empereur était Néron.

L'illuminé Juif étonna le fou couronné par un tour devenu commun
sur nos théâtres d'escamoteurs. Il se fit trancher la tête, puis
vint saluer l'empereur avec sa tête sur les épaules; il fit
courir les meubles, ouvrir les portes; il se comporta enfin comme
un véritable _médium_, et devint le sorcier ordinaire des orgies
néroniennes et des festins de Trimalcyon.

Suivant les légendaires, ce fut pour préserver les Juifs de Rome
de la doctrine de Simon, que saint Pierre se rendit dans cette
capitale du monde. Néron apprit bientôt par ses espions de bas
étage qu'un nouveau thaumaturge israélite était arrivé pour faire
la guerre à son enchanteur. Il résolut de les mettre en présence
et de s'amuser du conflit. Pétrone et Tigellin étaient peut-être
de la fête.

«Que la paix soit avec vous! dit en entrant le prince des
apôtres.

--Nous n'avons que faire de ta paix, répondit Simon, c'est par la
guerre que la vérité se découvre. La paix entre adversaires,
c'est le triomphe de l'un et la défaite de l'autre.»

[Illustration: DISPUTE PUBLIQUE entre St Pierre et St Paul d'une
part et Simon le Magicien de l'autre. Ascension et chute de
Simon, d'après une gravure du 15e Siècle.]

[193] Saint Pierre reprit:

«Pourquoi refuses-tu la paix? Ce sont les vices des hommes qui
ont créé la guerre; la paix accompagne toujours la vertu.

--La vertu, c'est la force et le savoir-faire, dit Simon. Moi,
j'affronte le feu, je m'élève dans les airs, je ressuscite les
plantes, je change la pierre en pain; et toi, que fais-tu?

--Je prie pour toi, dit saint Pierre, afin que tu ne périsses pas
victime de tes prestiges.

--Garde tes prières: elles ne monteront pas aussitôt que moi vers
le ciel.

Et voilà le magicien qui s'élance par une fenêtre, et qui s'élève
dans les airs. Avait-il quelque appareil aérostatique sous ses
longs vêtements ou s'élevait-il, comme les convulsionnaires du
diacre Paris, par une exaltation de lumière astrale, c'est ce que
nous ne saurions dire. Pendant ce temps saint Pierre était à
genoux et priait; tout à coup Simon pousse un grand cri et tombe:
on le releva avec les cuisses brisées. Et Néron fit emprisonner
saint Pierre, qui lui semblait être un magicien moins
divertissant que Simon; celui-ci mourut de sa chute. Toute cette
histoire, qui remonte aux rumeurs populaires de ce temps-là, est
maintenant reléguée peut-être à tort parmi les légendes
apocryphes. Elle n'en est pas moins remarquable et digne d'être
conservée.

La secte de Simon ne s'éteignit pas avec lui, il eut pour
successeur un de ses disciples, nommé Ménandre. Celui-ci ne se
disait pas dieu, il se contentait du rôle de prophète; lorsqu'il
baptisait ses prosélytes, un feu visible descendait sur l'eau; il
[194] leur promettait l'immortalité de l'âme et du corps au moyen de ce
bain magique, et il y avait encore, du temps de saint Justin, des
ménandriens qui se croyaient fermement immortels. La mort des uns
ne désabusait pas les autres, car le défunt était immédiatement
excommunié et considéré comme un faux frère. Les ménandriens
regardaient la mort comme une véritable apostasie et complétaient
leur phalange immortelle en enrôlant de nouveaux prosélytes. Ceux
qui savent jusqu'où peut aller la folie humaine, ne s'étonneront
pas si nous leur apprenons qu'en cette année même 1858, il existe
encore en Amérique et en France des continuateurs fanatiques de
la secte des ménandriens.

La qualification de magicien ajoutée au nom de Simon fit prendre
en horreur la magie par les chrétiens; mais on n'en continua pas
moins à honorer le souvenir des rois mages qui avaient adoré le
Sauveur dans son berceau.



CHAPITRE III.

DU DIABLE.

SOMMAIRE.--Son origine; ce qu'il est suivant la foi et suivant la
science.--Satan, ses pompes et ses oeuvres.--Les possédés de
l'Évangile.--Le vrai nom du diable, suivant la kabbale et d'après
les confessions des énergumènes.--Généalogie infernale.--Le bouc
du sabbat.--L'ancien serpent et le faux Lucifer.


Le christianisme, en formulant nettement la conception divine,
nous fait comprendre Dieu comme l'amour le plus pur et le plus
absolu, et définit nettement l'esprit opposé à Dieu. C'est
l'esprit d'opposition et de haine, c'est Satan. Mais cet esprit
[195] n'est pas un personnage, et il ne faut pas le comprendre comme
une espèce de dieu noir; c'est une perversité commune à toutes
les intelligences dévoyées. «Je me nomme _Légion_, dit-il dans
l'Évangile, parce que nous sommes une multitude.»

L'intelligence naissante peut être comparée à l'étoile du matin,
et si elle tombe volontairement dans les ténèbres après avoir
brillé un instant, on peut lui appliquer cette apostrophe d'Isaïe
au roi de Babylone: «Comment es-tu tombé du ciel, beau Lucifer,
brillante étoile du matin!» Mais est-ce à dire pour cela que le
Lucifer céleste, que l'étoile matinale de l'intelligence divine
soit devenue un flambeau de l'enfer? Le nom de _porte-lumière_
est-il justement donné à l'ange des égarements et des ténèbres?
Nous ne le pensons pas, à moins qu'on n'entende comme nous, et
suivant les traditions magiques, par l'enfer personnifié en Satan
et figuré par l'ancien serpent, ce feu central qui s'enroule
autour de la terre, dévorant tout ce qu'il produit et se mordant
la queue comme le serpent de Chronos, cette lumière astrale dont
le Seigneur parlait lorsqu'il disait à Caïn: «Si tu fais le mal,
le péché sera aussitôt à tes portes, c'est-à-dire le désordre
s'emparera de tous tes sens; mais je t'ai soumis la convoitise de
la mort, et c'est à toi de lui commander.»

La personnification royale et presque divine de Satan est une
erreur qui remonte au faux Zoroastre, c'est-à-dire au dogme
altéré des seconds mages, les mages matérialistes de la Perse;
ils avaient changé en dieux les deux pôles du monde intellectuel,
et de la force passive ils avaient fait une divinité opposée à la
force active. Nous avons signalé dans la mythologie de l'Inde la
même monstrueuse erreur.

[196] Arimanes ou Schiva, tel est le père du démon, comme le
comprennent les légendaires superstitieux, et c'est pour cela que
le Sauveur disait: «Le diable est menteur comme son père.»

L'Église, sur cette question, s'en rapporte aux textes de
l'Évangile, et n'a jamais donné de décisions dogmatiques dont la
définition du diable fût l'objet. Les bons chrétiens évitent même
de le nommer, et les moralistes religieux recommandent à leurs
fidèles de ne pas s'occuper de lui, mais de lui résister en ne
pensant qu'à Dieu.

Nous ne pouvons qu'admirer cette sage réserve de l'enseignement
sacerdotal. Pourquoi, en effet, prêterait-on la lumière du dogme
à celui qui est l'obscurité intellectuelle et la nuit la plus
sombre du coeur? Qu'il reste inconnu, cet esprit qui veut nous
arracher à la connaissance de Dieu!

Nous ne prétendons pas ici faire ce que n'a pas fait l'Église,
nous constatons seulement sur ce sujet quel fut l'enseignement
secret des initiés aux sciences occultes.

Ils disaient que le grand agent magique, justement appelé
_Lucifer_, parce qu'il est le véhicule de la lumière et le
réceptacle de toutes les formes, est une force intermédiaire
répandue dans toute la création; qu'elle sert à créer et à
détruire, et que la chute d'Adam a été une ivresse érotique qui a
rendu sa génération esclave de cette lumière fatale; que toute
passion amoureuse qui envahit les sens est un tourbillon de cette
lumière qui veut nous entraîner vers le gouffre de la mort; que
la folie, les hallucinations, les visions, les extases, sont une
exaltation très dangereuse de ce phosphore intérieur; que cette
lumière enfin est de la nature du feu, dont l'usage intelligent
[197] échauffe et vivifie, dont l'excès au contraire brûle, dissout et
anéantit.

L'homme serait appelé à prendre un souverain empire sur cette
lumière et à conquérir par ce moyen son immortalité, et menacé en
même temps d'être enivré, absorbé et détruit éternellement par
elle.

Cette lumière, en tant que dévorante, vengeresse et fatale,
serait le feu de l'enfer, le serpent de la légende; et l'erreur
tourmentée dont alors elle serait pleine, les pleurs et le
grincement de dents des êtres avortés qu'elle dévore, le fantôme
de la vie qui leur échappe, et semble insulter à leur supplice,
tout cela serait le diable ou Satan.

Les actions mal dirigées par le vertige de la lumière astrale,
les mirages trompeurs de plaisir, de richesse et de gloire dont
les hallucinations sont pleines, seraient les pompes et les
oeuvres de l'enfer.

Le père Hilarion Tissot croit que toutes les maladies nerveuses
accompagnées d'hallucinations et de délire sont des possessions
du diable, et en comprenant les choses dans le sens des
kabbalistes, il aurait pleinement raison.

Tout ce qui livre notre âme à la fatalité des vertiges est
vraiment infernal, puisque le ciel est le règne éternel de
l'ordre, de l'intelligence et de la liberté.

Les possédés de l'Évangile fuyaient devant Jésus-Christ, les
oracles se taisaient devant les apôtres, et les malades
d'hallucinations ont toujours manifesté une répugnance invincible
pour les initiés et les sages.

La cessation des oracles et des possessions était une preuve du
triomphe de la liberté humaine sur la fatalité. Quand les
[198] maladies astrales se montrent de nouveau, c'est un signe funeste
qui annonce l'affaiblissement des âmes. Des commotions fatales
suivent toujours ces manifestations. Les convulsions durèrent
jusqu'à la révolution française, et les fanatiques de
Saint-Médard en avaient prédit les sanglantes calamités.

Le célèbre criminaliste Torreblanca, qui a étudié à fond les
questions de magie diabolique, en décrivant les opérations du
démon, décrit précisément tous les phénomènes de perturbation
astrale. Voici quelques numéros du sommaire de son chapitre XV de
la _Magie opératrice:_

1. L'effort continuel du démon est tendu pour nous pousser dans
l'erreur.

2. Le démon trompe les sens en troublant l'imagination, dont il
ne saurait pourtant changer la nature.

3. Des apparences qui frappent la vue de l'homme se forme
immédiatement un corps imaginaire dans l'entendement, et tant que
dure le fantôme, les apparences l'accompagnent.

4. Le démon détruit l'équilibre de l'imagination par le trouble
des fonctions vitales, soit maladie, soit irrégularité dans la
santé.

5 et 6. Quand l'équilibre de l'imagination et de la raison est
détruit par une cause morbide, on rêve tout éveillé, et l'on peut
voir avec une apparence réelle ce qui n'existe réellement pas.

7. La vue cesse d'être juste quand l'équilibre est troublé dans
la perception mentale des images.

8 et 9. Exemples de maladies où l'on voit les objets doubles,
etc.

10. Les visions sortent de nous et sont des reflets de notre
propre image.

[199] 11. Les anciens connaissaient deux maladies qu'ils nommaient,
l'une _frénésie_ ([Grec: phrenitiz]), l'autre _corybantisme_
([Grec: chorubantiasmos]), dont l'une fait voir des formes
imaginaires, l'autre fait entendre des voix et des sons qui
n'existent pas, etc.

Il résulte de ces assertions, d'ailleurs fort remarquables, que
Torreblanca attribue les maladies au démon, et que par le démon
il entend la maladie elle-même; ce que nous entendrions bien
volontiers avec lui si l'autorité dogmatique le permettait.

Les efforts continuels de la lumière astrale pour dissoudre et
absorber les êtres appartiennent à sa nature même; elle ronge
comme l'eau, à cause de ses courants continuels; elle dévore
comme le feu, parce qu'elle est l'essence même du feu et sa force
dissolvante.

L'esprit de perversité et l'amour de la destruction chez les
êtres qu'elle domine n'est que l'instinct de cette force. C'est
aussi un résultat de la souffrance de l'âme qui vit d'une vie
incomplète et se sent déchirée par des tiraillements en sens
contraires. Elle aspire à en finir, et craint cependant de mourir
seule, elle voudrait donc anéantir avec elle la création tout
entière.

Cette perversité astrale se manifeste ordinairement par la haine
des enfants. Une force inconnue porte certains malades à les
tuer, des voix impérieuses demandent leur mort. Le docteur
Brierre de Boismont cite des exemples terribles de cette manie
qui nous rappelle les crimes de Papavoine et d'Henriette
Cornier[11].

[Note 11: _Histoire des hallucinations_, 2e édition, 1853.]

Les malades de perversion astrales sont malveillants et
s'attristent de la joie des autres. Ils ne veulent pas surtout
[200] qu'on espère; ils savent trouver les paroles les plus navrantes
et les plus désespérantes, même lorsqu'ils cherchent à consoler,
parce que la vie est pour eux une souffrance et parce qu'ils ont
le vertige de la mort.

C'est aussi la perversion astrale et l'amour de la mort qui font
abuser des oeuvres de la génération, qui portent à en pervertir
l'usage ou à les flétrir par des moqueries sacriléges et des
plaisanteries honteuses. L'obscénité est un blasphème contre la
vie.

Chacun de ces vices s'est personnifié en une idole noire ou un
démon qui est une image négative et défigurée de la divinité qui
donne la vie; ce sont les idoles de la mort.

Moloch est la fatalité qui dévore les enfants.

Satan et Nisroch sont les dieux de la haine, de la fatalité et du
désespoir.

Astarté, Lilith, Nahéma, Astaroth, sont les idoles de la débauche
et de l'avortement.

Adramelech est le dieu du meurtre.

Bélial, celui de la révolte éternelle et de l'anarchie.
Conceptions funèbres d'une raison près de s'éteindre qui adore
lâchement son bourreau pour obtenir de lui qu'il fasse cesser son
supplice en achevant de la dévorer!

Le vrai nom de Satan, disent les kabbalistes, c'est le nom de
Jéhovah renversé, car Satan n'est pas un dieu noir, c'est la
négation de Dieu. Le diable est la personnification de l'athéisme
ou de l'idolâtrie.

Pour les initiés, ce n'est pas une personne, c'est une force
créée pour le bien, et qui peut servir au mal; c'est l'instrument
de la liberté. Ils représentaient cette force qui préside à la
[201] génération physique sous la forme mythologique et cornue du dieu
Pan; de là est venu le bouc du sabbat, le frère de l'ancien
serpent, et le porte-lumière ou _phosphore_ dont les poëtes on
fait le faux Lucifer de la légende.



CHAPITRE IV.

DES DERNIERS PAÏENS.

SOMMAIRE.--Apollonius de Tyane; sa vie et ses prodiges.--Essais
de Julien pour galvaniser l'ancien culte.--Ses
évocations.--Jamblique et Maxime de Tyr.--Commencement des
sociétés secrètes et pratiques défendues de la magie.


Le miracle éternel de Dieu, c'est l'ordre immuable de sa
providence dans les harmonies de la nature; les prodiges sont des
désordres et ne doivent être attribués qu'aux défaillances de la
créature. Le miracle divin est donc une réaction providentielle
pour rétablir l'ordre troublé. Lorsque Jésus guérissait les
possédés, il les calmait et faisait cesser leurs actes
merveilleux; lorsque les apôtres apaisaient l'exaltation des
pythonisses, ils faisaient cesser la divination. L'esprit
d'erreur est un esprit d'agitation et de subversion; l'esprit de
vérité porte partout avec lui le calme et la paix.

Telle fut l'action civilisatrice du christianisme naissant; mais
les passions amies du trouble ne devaient pas lui laisser sans
combats la palme de sa facile victoire. Le polythéisme expirant
demanda des forces à la magie des anciens sanctuaires; aux
mystères de l'Évangile on opposa encore ceux d'Éleusis.
[202] Apollonius de Tyane fut mis en parallèle avec le Sauveur du
monde; Philostrate se chargea de faire une légende à ce dieu
nouveau, puis vint l'empereur Julien, qui eût été adoré si le
javelot qui le tua n'avait en même temps porté le dernier coup à
l'idolâtrie césarienne; la renaissance violente et surannée d'une
religion morte dans ses formes fut un véritable avortement, et
Julien dut périr avec l'enfant décrépit qu'il s'efforçait de
remettre au monde.

Ce n'en furent pas moins deux grands et curieux personnages que
cet Apollonius et ce Julien, et leur histoire fait époque dans
les annales de la magie.

En ce temps-là, les légendes allégoriques étaient à la mode; les
maîtres incarnaient leur doctrine dans leur personne, et les
disciples initiés écrivaient des fables qui renfermaient les
secrets de l'initiation. L'histoire d'Apollonius par Philostrate,
absurde si l'on veut la prendre à la lettre, est très curieuse si
l'on veut, d'après les données de la science, en examiner les
symboles. C'est une sorte d'évangile païen opposé aux Évangiles
du christianisme; c'est toute une doctrine secrète qu'il nous est
donné d'expliquer et de reconstruire.

Ainsi, le chapitre premier du livre troisième de Philostrate est
consacré à la description de l'Hyphasis, fleuve merveilleux qui
prend sa source dans une plaine et se perd dans des régions
inaccessibles. L'Hyphasis représente la science magique, dont les
premiers principes sont simples et les conséquences très
difficiles à bien déduire. Les mariages sont inféconds dit
Philostrate, s'ils ne sont pas consacrés avec le baume des arbres
qui croissent aux bords de l'Hyphasis.

Les poissons de ce fleuve sont consacrés à Vénus; ils ont la
[203] crête bleue, les écailles de diverses couleurs et la queue de
couleur d'or; ils relèvent cette queue quand ils veulent. Il y a
aussi dans ce fleuve un animal semblable à un ver blanc; cet
insecte fondu rend une huile brûlante qu'on ne peut garder que
dans du verre. Ce n'est que pour le roi qu'on prend cet animal,
parce qu'il est d'une force à renverser les murailles; sa graisse
mise à l'air prend feu, et rien au monde n'est capable alors
d'éteindre l'incendie.

Par les poissons du fleuve Hyphasis, Apollonius entend la
configuration universelle, bleue d'un côté, multicolore au
centre, dorée à l'autre pôle, comme les expériences magnétiques
nous l'ont récemment fait connaître. Le ver blanc de l'Hyphasis
c'est la lumière astrale, qui, condensée par un triple feu, se
résoud en une huile qui est la médecine universelle. On ne peut
garder cette huile que dans du verre, parce que le verre n'est
pas conducteur de la lumière astrale, ayant peu de porosité; ce
secret est gardé pour le roi, c'est-à-dire pour l'initié du
premier ordre, car il s'agit d'une force capable de renverser des
villes. Les grands secrets sont indiqués ici avec la plus grande
clarté.

Dans le chapitre suivant, Philostrate parle des licornes. Il dit
qu'on fait de leur corne des gobelets dans lesquels on doit boire
pour se préserver de tous les poisons. La corne unique de la
licorne représente l'unité hiérarchique: aussi, dit Philostrate,
d'après Damis, ces gobelets sont réservés pour les rois. Heureux,
dit Apollonius, celui qui ne s'enivrerait jamais qu'en buvant
dans un pareil verre!

[204] Damis dit aussi qu'Apollonius trouva une femme blanche jusqu'au
sein et noire depuis le sein jusqu'en haut. Ses disciples étaient
effrayés de ce prodige; mais Apollonius, qui savait ce qu'elle
était, lui tendit la main. C'est, dit-il, la Vénus des Indes, et
ses deux couleurs sont celles du boeuf Apis adoré des Égyptiens.
Cette femme noire et blanche, c'est la science magique dont les
membres blancs, c'est-à-dire les formes créées, révèlent la tête
noire, c'est-à-dire la cause suprême ignorée des hommes.
Philostrate et Damis le savaient bien, et sous ces emblèmes ils
écrivaient avec discrétion la doctrine d'Apollonius. Les
chapitres V, VI, VII, VIII, IX et X du troisième livre de la _Vie
d'Apollonius_ par Philostrate, contiennent le secret du grand
oeuvre. Il s'agit des dragons qui défendent l'abord du palais des
sages. Il y a trois sortes de dragons: ceux des marais, ceux de
la plaine et ceux de la montagne. La montagne, c'est le soufre;
le marais, c'est le mercure; la plaine, c'est le sel des
philosophes. Les dragons de la plaine ont sur le dos des pointes
en forme de scie, c'est la puissance acide du sel. Les dragons
des montagnes ont les écailles de couleur dorée, ils ont une
barbe d'or, et en rampant ils font un bruit semblable au
tintement du cuivre; ils ont dans la tête une pierre qui opère
tous les miracles; ils se plaisent au bord de la mer Rouge, et on
les prend au moyen d'une étoffe rouge sur laquelle sont brodées
des lettres d'or; ils reposent la tête sur ces lettres enchantées
et s'endorment, on leur coupe alors la tête avec une hache. Qui
ne reconnaît ici la pierre des philosophes, le magistère au
rouge, et le fameux _regimen ignis_, ou gouvernement du feu,
exprimé par les lettres d'or? Sous le nom de _citadelle_ des
[205] sages, Philostrate décrit ensuite l'Athanor. C'est une colline
toujours entourée d'un brouillard, ouverte du côté méridional;
elle contient un puits large de quatre pas, d'où sort une vapeur
azurée qui monte par la chaleur du soleil en déployant toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel; le fond du puits est sablé d'arsenic
rouge; près du puits est un bassin plein de feu, d'où sort une
flamme plombée, sans odeur et sans fumée, qui n'est jamais plus
haute ni plus basse que les bords du bassin; là se trouvent aussi
deux récipients de pierre noire contenant l'un la pluie et
l'autre le vent. Quand la sécheresse est excessive, on ouvre le
tonneau de la pluie, et il en sort des nuages qui humectent tout
le pays. On ne saurait décrire plus exactement le feu secret des
philosophes et ce qu'ils nomment leur bain-marie. On voit par ce
passage que les anciens alchimistes, dans leur grand oeuvre,
employaient l'électricité, le magnétisme et la vapeur.

Philostrate parle ensuite de la pierre philosophale, qu'il nomme
indifféremment _pierre_ ou _lumière_. «Il n'est permis à aucun
profane de la chercher, car elle s'évanouit, si l'on ne sait pas
la prendre avec les procédés de l'art. Les sages seuls, au moyen
de certaines paroles et de certains rites, peuvent trouver la
_pantarbe_, c'est le nom de cette pierre, qui de nuit a
l'apparence d'un feu, étant enflammée et étincelante; et si on la
regarde de jour, elle éblouit. Cette lumière est une matière
subtile d'une force admirable, car elle attire tout ce qui est
proche.» (Philostrate, _Vie d'Apollonius de Tyane_, livre III,
chapitre XLVI.)

Cette révélation des doctrines secrètes d'Apollonius prouve que
la pierre philosophale n'est autre chose qu'un aimant universel
[206] formé de lumière astrale condensée et fixée autour d'un centre.
C'est un phosphore artificiel dont tant d'allégories et de
traditions ne sauraient laisser l'existence douteuse, et dans
lequel se concentrent toutes les vertus de la chaleur génératrice
du monde.

Toute la vie d'Apollonius écrite par Philostrate, d'après Damis
l'Assyrien, est un tissu d'apologues et de paraboles; c'était la
mode alors d'écrire ainsi la doctrine cachée des grands
initiateurs. On ne doit donc pas s'étonner de ce que ce récit
contient des fables, mais sous l'allégorie de ces fables il faut
trouver et comprendre la science occulte des hiérophantes.

Malgré sa grande science et ses brillantes vertus, Apollonius
n'était pas le continuateur de l'école hiérarchique des mages.
Son initiation venait des Indes, et il se livrait pour s'inspirer
aux pratiques énervantes des brahmes; il prêchait ouvertement la
révolte et le régicide: c'était un grand caractère égaré.

La figure de l'empereur Julien nous parait plus poétique et plus
belle que celle d'Apollonius. Julien porta sur le trône du monde
toute l'austérité d'un sage; il voulait transfuser la jeune sève
du christianisme au corps de l'hellénisme vieilli. Noble insensé
coupable seulement de trop aimer les souvenirs de la patrie et
les images des dieux de ses pères. Julien, pour contre-balancer
la puissance réalisatrice du dogme chrétien, appela aussi la
magie noire à son aide, et s'enfonça, à la suite de Jamblique et
de Maxime d'Éphèse, dans de ténébreuses évocations; ses dieux,
dont il voulait ressusciter la beauté et la jeunesse, lui
apparurent vieux et décrépits, inquiets de la vie et de la
lumière et prêts à fuir devant le signe de la croix!

[207] C'était fait pour toujours de l'hellénisme, le Galiléen avait
vaincu. Julien mourut en héros, sans blasphémer son vainqueur,
comme on l'a faussement prétendu. Ses derniers moments, qu'Ammien
Marcellin nous raconte assez au long, furent ceux d'un guerrier
et d'un philosophe; les malédictions du sacerdoce chrétien