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ÉMILE DE LAVELEYE
LA PÉNINSULE DES BALKANS
VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE
TOME I
PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
1888
BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT
ÉDITEUR A BRUXELLES A _L'ILLUSTRE DÉFENSEUR_
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE
INTRODUCTION
SITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION BALKANIQUE
Depuis que mon livre sur la péninsule des Balkans a paru, l'attention du
monde entier s'est fixée sur cette région, avec une anxiété croissante.
On craignait qu'il ne s'y produisît entre la Russie et l'Autriche un
choc qui aurait mis en armes et aux prises tous les peuples de l'Europe
et de l'Asie septentrionale, depuis l'Etna jusqu'au cap Nord et depuis
l'Atlantique jusqu'aux rivages lointains de l'océan Pacifique et aux
bouches de l'Amour. Comment ce qui se passe en Bulgarie, dans cette
partie si écartée de notre continent, peut-il à ce point menacer la
paix, que tous les peuples et même, semble-t-il, tous les souverains
désirent également maintenir? C'est que nous touchons à un moment de
l'histoire où vont se décider les destinées de l'Orient et, par suite,
celles de l'Europe tout entière.
La Russie a affranchi la Bulgarie au prix d'immenses sacrifices en
hommes et en argent. Peut-elle souffrir que ce jeune pays, dont elle
comptait faire l'avant-garde de sa marche en avant vers la Méditerranée,
échappe complètement à son influence et devienne l'allié de sa rivale
l'Autriche-Hongrie? L'instant est décisif. Deux éventualités se
présentent: ou bien la Bulgarie se constitue en dehors de l'influence
russe, et malgré la Russie, et plus tard sous les auspices de la Hongrie
se forme une fédération balkanique, que la Roumanie défend dans le camp
retranché créé en ce moment à Bucharest, ou bien la Bulgarie devient la
vassale et le poste avancé de l'empire moscovite. Dans le premier cas,
Constantinople et les rives de la mer Égée échappent définitivement à la
Russie et ce n'est plus que dans les plaines illimitées de l'Asie
qu'elle peut s'étendre. Dans le second cas, la Bulgarie russifiée et un
jour agrandie entraîne la Serbie, prend à revers la Bosnie et, de
Philippopoli, domine le Bosphore; l'occupation de Constantinople par une
armée bulgaro-russe est tôt ou tard inévitable. Deux fois déjà, les
armées russes sont parvenues presque en vue de la Corne-d'Or, et
pourtant leur base d'opération était alors l'Ukraine et elles devaient
s'avancer, d'étape en étape, en franchissant la Moldavie, le Danube et
les Balkans. Partant de la Roumélie, elles arriveraient en quelques
jours à la mer de Marmara et au Bosphore. Il ne faudrait pas longtemps
pour que la Péninsule, slave de race et orthodoxe de religion, devînt,
comme la Finlande, une dépendance du grand empire du Nord. La Grèce
pourrait-elle alors conserver son indépendance? Et quel serait le sort
réservé à l'Autriche-Hongrie, dont les populations slaves, plus
nombreuses que toutes les autres réunies, résisteraient difficilement à
l'attraction presque irrésistible qu'exerce aujourd'hui le principe des
nationalités?
Quand on réfléchit aux termes du problème, on comprend qu'il doit
exister un antagonisme irréconciliable entre la Russie et
l'Autriche-Hongrie. Pour les deux empires, des intérêts vitaux sont en
jeu. Pour la Russie, il s'agit de son expansion vers le Midi et pour
l'Autriche-Hongrie de son existence même. Il faudra des deux côtés
beaucoup de modération, de prudence et d'égards réciproques, si l'on
veut éviter la lutte.
La cause des complications actuelles se trouve dans le traité de Berlin,
qui a coupé la Bulgarie en trois tronçons, malgré les voeux de ses
habitants et au mépris des convenances géographiques et ethniques du
pays. Toutes les occasions d'agitation et de conflit auraient été
prévenues si, par un manque impardonnable de prévoyance, l'Angleterre et
l'Autriche n'avaient pas forcé l'Europe à déchirer le traité si sage de
San-Stéfano obtenu par les victoires de la Russie.
Résumons les événements qui ont amené la situation actuelle et
l'attitude qu'y ont prise les différentes puissances.
Quand je visitai la Bulgarie et la Roumélie, on songeait déjà à réunir
ces deux fragments de la commune patrie; seulement les uns, les
libéraux, voulaient attendre, tandis que les autres, les radicaux,
entendaient précipiter le mouvement.
Dans tout le cours de l'armée 1884, il y eut en Roumélie des meetings
très nombreux et très enthousiastes en faveur de l'Union. Les Russes,
les russophiles et même les consuls de Russie y prenaient part ou les
encourageaient ouvertement.
En même temps s'étaient formés, dans les principales villes des deux
Bulgaries, des comités macédoniens ayant pour but de secourir les
réfugiés de la Macédoine et de réclamer les réformes promises à ce
malheureux pays par le traité de Berlin. Dans l'été de 1885, les chefs
de ces comités, entre autres MM. Zacharie Stoyanoff et D. Rizoff, se
décidèrent à lancer le mouvement en Macédoine; mais ayant appris qu'ils
ne seraient pas soutenus par la Russie, ils crurent devoir utiliser les
forces dont ils disposaient pour faire la révolution en Roumélie. Ils
trouvèrent un appui dévoué chez deux officiers très patriotes et très
influents, le capitaine Panitza et le major Nikolaieff, son beau-frère.
Ils sondèrent le consulat de Russie et les chefs militaires, et ne
rencontrèrent nulle opposition.
On se rappelle comment le gouverneur Christovitch fut enlevé et la
révolution faite en une seule nuit (19 septembre 1885), sans nulle
violence et sans résistance. Ce n'était que l'accomplissement du voeu de
la population tout entière. Le dénouement était prévu et croyait pouvoir
compter sur l'approbation sans réserve de la Russie.
Le prince Alexandre n'avait pu être instruit d'avance de ce coup de
main[1], puisque tout avait été improvisé, et il avait pu, en toute
sincérité, garantir à M. de Giers, qu'il avait rencontré en Allemagne,
le maintien de l'ordre établi. Mais trouvant, à sa rentrée dans le pays,
la révolution faite, il avait dû l'accepter, et dans une proclamation
datée de Tirnova, le 19 septembre, il reconnut l'union, en prenant le
titre de prince de la Bulgarie du Nord et du Sud.
[Note 1: D'après un renseignement sûr, il aurait été instruit de ce
qui se préparait sept jours à l'avance, mais il n'avait aucun moyen
d'empêcher le mouvement en Roumélie.]
Aussitôt se révéla l'opposition entre l'Angleterre et la Russie. Faisant
toutes deux complètement volte-face, la première approuva l'union,
qu'elle avait tant combattue à Berlin, et la seconde l'attaqua, alors
qu'elle avait failli risquer la guerre pour la maintenir cinq ans
auparavant.
Dans une note collective en date du 13 octobre, les puissances déclarent
«qu'elles condamnent cette violation du traité et qu'elles comptent que
le sultan fera tout ce qu'il pourra, sans abandonner ses droits de
souveraineté, pour ne pas faire usage de la force dont il dispose». Dans
la conférence des ambassadeurs, qui se réunit le 5 novembre à
Constantinople, la Russie se montra complètement hostile à l'union des
deux Bulgaries. Contrairement aux intentions des autres puissances, elle
alla même jusqu'à pousser la Porte à s'y opposer par les armes.
L'Angleterre était représentée alors en Turquie par un diplomate
éminent, plein d'esprit et de ressources et connaissant à fond les
hommes et les choses de l'Orient, sir William White. Il parvint à
empêcher toute résolution décisive au sein de la conférence, et, en même
temps, il ménagea une entente directe entre le prince Alexandre et la
Porte, qui n'avait nulle envie d'intervenir en Roumélie.
L'Autriche et l'Allemagne avaient accepté, dès le début, l'union des
deux Bulgaries comme un fait accompli. Le 22 septembre, le comte Kálnoky
disait à l'ambassadeur anglais à Vienne: «La reconnaissance par le
prince Alexandre de la souveraineté du sultan est importante, parce
qu'elle facilite la conduite à suivre par la Porte, si elle est disposée
à reconnaître le changement qui s'est effectué. Ce n'est pas l'union des
deux provinces que chacun attendait tôt ou tard, mais la façon dont elle
s'est faite qui a soulevé des objections.» (_Blue Book_ anglais, Turkey,
I, n°. 53.)
Le prince de Bismarck arrêta net toute velléité d'intervention militaire
turque qui aurait pu se produire. «Je viens de voir M. Thielman, le
chargé d'affaires allemand, écrit sir William White le 25 septembre, et
il m'informe qu'il a reçu du prince de Bismarck des instructions à
l'effet de dissuader les Turcs de passer la frontière. Depuis le début,
le sultan est disposé à s'abstenir». (_Blue Book_, I, n° 50.)
Lorsque plus tard un accord intervint entre la Porte et le prince
Alexandre, l'Autriche et l'Allemagne n'y firent d'objection que parce
qu'on n'avait pas assez tenu compte des voeux des populations. Le comte
Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne «que cet accord pourrait
être notifié avec avantage dans le sens d'une extension plutôt que d'une
restriction, afin d'amener un règlement final satisfaisant, et il citait
la clause nommant le prince Alexandre gouverneur général de la Roumélie
pour cinq ans, alors qu'il aurait fallu le nommer à vie. Il exprima
l'opinion que l'arrangement devait être de nature à satisfaire les
populations de la Bulgarie et de la Roumélie, aussi bien que le prince,
afin d'éviter une nouvelle agitation.» (_Blue Book_, II, n° 133.)
Tandis que l'Autriche et l'Angleterre, entièrement d'accord, et même
l'Allemagne et l'Italie, acceptaient comme inévitable l'union des deux
Bulgaries et que la Porte s'y résignait, la Russie la combattit avec
acharnement, contrairement aux sentiments de la nation russe, car nous
voyons dans le _Blue Book_ anglais (_B. B._, I, n° 161) que les
officiers russes à Philippopoli applaudirent à la révolution du 18
septembre, jusqu'au moment où des instructions en sens contraire leur
arrivèrent.
Dans ses conversations avec le ministre anglais à Saint-Pétersbourg, M.
de Giers soutenait, en contradiction avec les faits connus de tous, «que
l'union n'était nullement réclamée par le sentiment national et que la
décision des Bulgares de mourir pour la patrie et leur enthousiasme
patriotique étaient des inventions de la presse.» (_B. B._, I, n°402.)
Il insistait sans cesse sur le respect absolu du traité de Berlin et sur
le rétablissement du _status quo ante_ (_B. B._, n° 411 et 495.) «En
résumé, dit sir R. Morier, le gouvernement russe est décidé à s'opposer
à la réunion des deux provinces, sous n'importe quelle forme.» (_B. B._,
I, n° 529.)
Dans la séance de la conférence du 25 novembre, l'ambassadeur de Russie,
M. de Nélidoff, demanda que la base de toutes les délibérations fût «le
rétablissement de l'ordre, en conformité avec les stipulations du traité
de Berlin», ce qui impliquait un veto absolu à l'union des deux
Bulgaries.
Quelques jours plus tard, le consul de Russie à Philippopoli menaça les
notables rouméliotes de l'intervention des troupes turques, s'ils
n'acquiesçaient pas immédiatement aux demandes de la Porte. Les notables
répondirent fièrement qu'ils repousseraient les Turcs et qu'ils avaient
sur la frontière une armée de 70,000 hommes prête à combattre quiconque
passerait leur frontière. (_B. B._, II, n° 57.)
Pourquoi la Russie persista-t-elle à défendre seule le traité de Berlin,
qu'elle avait tant maudit, et à combattre la réalisation du but
principal de son traité de San-Stéfano?
Les journaux russes ont prétendu que l'empereur Alexandre a pris cette
attitude pour prouver à tous qu'il n'avait ni encouragé ni approuvé la
révolution rouméliote, mais chacun savait que le mouvement avait été
improvisé sur place et à l'insu de toutes les chancelleries. Le 20
septembre, le comte Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne: «Ce
mouvement a été préparé en Bulgarie, mais sans la connivence et sans la
connaissance du czar ou du gouvernement russe, qui ont été aussi
surpris que nous.» (_B. B._, I, n° 9.)
Le 10 octobre, M. Tisza, répondant dans le Parlement hongrois à une
interpellation du député Szilagyi, s'exprima ainsi: «Nous savions qu'il
existait en Bulgarie une aspiration vers l'union des deux provinces.
Cette aspiration était bien connue de tous ceux qui suivaient les
événements dans ce pays. L'an dernier, quand ce mouvement s'accentua,
plusieurs des grandes puissances intervinrent pour maintenir le _statu
quo_, mais ni nous, ni aucun autre gouvernement ne prévoyait ce qui
devait arriver le 18 septembre, à la suite d'une conspiration et d'une
révolution.»
La Russie elle-même savait que le prince Alexandre n'y était pour rien.
Car le 21 novembre M. de Giers dit au ministre anglais à
Saint-Pétersbourg «que la révolution n'avait pu être ni préparée ni
exécutée par le prince de Bulgarie, parce qu'il n'avait pas les
capacités nécessaires pour conduire une entreprise de cette importance».
(_B. B._, I, n° 74.)
Les Russes accusent le prince de Battenberg de s'être montré ingrat
envers la Russie et d'avoir adopté à son égard une politique hostile. Il
n'en est rien: le prince n'avait aucun intérêt à se brouiller avec le
czar, mais il n'avait pu se résoudre à être le très humble serviteur des
deux proconsuls russes, les généraux Kaulbars et Soboleff, qui
entendaient lui imposer leur volonté de la façon la plus impérieuse et
la plus insolente. Les officiers et les fonctionnaires russes avaient
provoqué une grande irritation d'abord, parce qu'ils ne cachaient par
leur dédain pour la manière de vivre simple et rustique de leurs
protégés, et ensuite parce que leurs dépenses extravagantes offensaient
les sentiments d'économie des Bulgares, qui savaient que cet argent si
follement gaspillé était le leur.
Le véritable motif de l'opposition du czar à l'union des deux Bulgaries
semble être celui-ci. La Russie, en affranchissant la Bulgarie au prix
d'une guerre très coûteuse et très meurtrière, avait espéré que cette
province, bientôt russifiée, serait restée entièrement sous sa
dépendance, comme la Bosnie sous celle de l'Autriche. Les troupes
bulgares, exercées et commandées par des officiers russes, devaient
former un ou deux corps de sa propre armée. L'assimilation semblait
d'autant plus facile, que la langue bulgare est de tous les dialectes
slaves celui qui se rapproche le plus du russe, et que le clergé et les
paysans--lesquels constituent presque toute la population--étaient
entièrement dévoués «au Czar libérateur».
Mais la Russie se montra très malhabile. Elle traitait les Bulgares et
leur prince en moudjiks. Elle provoqua ainsi une résistance qui alla
grandissant et qui devait fortifier la révolution du 18 septembre, faite
par le parti démocratique. Elle craignait que la Bulgarie, unifiée sans
son appui et à son insu, ne devînt un État renfermant tous les éléments
d'un développement libre et autonome, qui, comme la Roumanie, entendrait
défendre son indépendance et ne voudrait à aucun prix devenir la vassale
du despotisme moscovite. Elle se persuada que son intérêt lui commandait
de s'opposer, par tous les moyens, à l'unification de la nationalité
bulgare; ne comprenant pas qu'elle luttait contre un mouvement
irrésistible et qu'elle sacrifiait ainsi parmi ses frères du Sud sa
popularité si chèrement acquise.
La Serbie, voyant la Bulgarie menacée par la Porte et abandonnée par la
Russie, crut le moment opportun pour lui enlever quelques districts du
côté de Trn et de Widdin, en invoquant le respect du traité de Berlin et
l'équilibre des forces dans la Péninsule. On se rappelle cette courte
campagne, où l'armée bulgare et le prince Alexandre déployèrent des
qualités militaires qui surprirent toute l'Europe. A Slivnitza, le corps
d'invasion serbe, deux fois plus nombreux que les milices bulgares, est
repoussé le 15 novembre après deux jours de combats acharnés.
Du 20 au 28 novembre, le prince Alexandre conduit ses troupes
victorieuses à travers le col du Dragoman à Pirot, qui est pris
d'assaut, et il marchait sur Nisch, quand le ministre d'Autriche
l'arrêta, en le menaçant de faire avancer un corps autrichien. Le 2
décembre est conclu un armistice qui est converti en un traité de paix
signé à Bucharest le 3 mars par M. Mijatovitch au nom de la Serbie, par
M. Guechoff au nom de la Bulgarie, et par Madgid-Pacha au nom de la
Turquie.
Le prince de Battenberg fit ce qu'il put pour se réconcilier avec le
czar. Il alla jusqu'à attribuer le mérite de ses victoires aux
instructeurs russes qui avaient formé son armée. Tout fut inutile: rien
ne put apaiser les rancunes de l'empereur Alexandre. Le prince alors se
retourna vers la Porte, et un accord se fit. Il fut reconnu gouverneur
général de la Roumélie, avec l'approbation de la conférence des
ambassadeurs.
Aux élections pour l'Assemblée générale des deux Bulgaries, l'opposition
n'obtint que dix nominations sur quatre-vingt-neuf, malgré les intrigues
russes.
La proclamation de l'unité bulgare, qui eut lieu le 17 juin 1886, fut
saluée avec un enthousiasme patriotique et dans la Sobranié et dans tout
le pays. Les trente membres turcs du Parlement votèrent tous pour la
réunion, et dans la guerre contre la Serbie, les soldats musulmans
furent les premiers à se rendre à la frontière pour défendre la commune
patrie; ce qui prouve que les Turcs n'avaient nullement à se plaindre du
gouvernement bulgare et qu'ils ne regrettaient pas l'administration
ottomane.
On n'a pas oublié les événements qui suivirent: le prince arrêté, la
nuit du 21 août, dans son palais à Sophia par une bande d'officiers
mécontents que soudoyait l'or russe, ainsi qu'osa le dire hautement lord
Salisbury à un banquet du lord-maire (9 novembre 1886), en présence de
l'ambassadeur de Russie; le prince rappelé par l'armée et par le peuple,
reçu en triomphe dans sa capitale, et essayant de fléchir le czar, à
force de condescendance et d'humilité, puis désespérant de pouvoir
résister à l'hostilité implacable de la Russie et quittant le pays; la
régence nationale maintenant l'ordre, malgré les tentatives
d'insurrection tentées de différents côtés, grâce aux intrigues et à
l'argent de la Russie, qui ne rougit pas de prendre sous sa protection
des traîtres pires que les nihilistes, puisqu'ils avaient trahi leur
pays et fait prisonnier leur souverain légitime; la tournée du général
Kaulbars, où l'odieux se mêle au ridicule; ce représentant d'une
puissance étrangère haranguant la foule, échangeant des injures avec les
assistants dans les meetings, poussant les officiers à la révolte, et
enfin obligé de s'en retourner, après avoir constaté son impuissance;
plus tard, le prince de Saxe-Cobourg élu malgré les protestations
menaçantes de la Russie et l'opposition de commande de la Porte, et le
nouveau régime sanctionné par le vote presque unanime de l'Assemblée
nationale.
A plusieurs reprises, on avait cru qu'un conflit était inévitable. Le
général Kaulbars avait annoncé que si les Bulgares ne se soumettaient
pas à ses volontés, les Cosaques viendraient les mettre à la raison. Des
canonnières russes croisaient devant Bourgas et Varna, et des troupes
russes se massaient sur les bords de la mer Noire. Mais le comte Kálnoky
à Vienne et le ministre Tisza à Pesth firent entendre, au sein de leur
Parlement, un langage si net et si tranchant qu'on dut croire qu'il ne
serait pas désavoué par l'Allemagne.
Au mois d'octobre 1886, M. Tisza s'exprima ainsi: «Lorsque j'ai eu pour
la première fois, en 1868, l'occasion de me prononcer sur la question
d'Orient, j'ai déclaré que s'il se produisait des changements dans cette
région, nos intérêts exigeaient que les populations qui habitent ces
pays devinssent des États indépendants. Je pense, comme notre ministre
des affaires étrangères, que cette solution est encore aujourd'hui celle
qui répond le mieux aux intérêts de notre monarchie et que celle-ci,
repoussant toute idée d'agrandissement ou de conquête, doit employer
tous ses efforts et toute son influence à favoriser le développement de
ces États et à empêcher l'établissement, non admis par les traités, du
protectorat ou de l'influence prépondérante d'une puissance étrangère
dans la presqu'île des Balkans... Le gouvernement s'en tient à l'opinion
déjà plusieurs fois exprimée par lui que, d'après les traités existants,
aucune puissance n'est autorisée à prendre dans la péninsule des Balkans
l'initiative d'une action armée isolée, non plus qu'à placer cette
région sous son protectorat, et qu'en général toute modification dans la
situation politique ou dans les conditions d'équilibre dans les pays
balkaniques ne peut avoir lieu qu'en vertu d'un accord des puissances
signataires du traité de Berlin.»
Le 13 novembre, au sein de la commission des affaires étrangères de la
Délégation hongroise siégeant à Pesth, le comte Kálnoky parla d'une
façon non moins nette, faisant de plus allusion aux alliances sur
lesquelles il croyait pouvoir compter: «Tant que le traité de Berlin est
en vigueur, dit-il, les intérêts de l'Autriche-Hongrie seront en
sécurité, et si nous étions forcés d'intervenir pour faire respecter ce
traité, nous pourrions compter sur la sympathie et sur le concours de
toutes les puissances qui sont décidées à maintenir les traités
européens. L'an dernier, j'ai dit que l'union de la Bulgarie et de la
Roumélie n'était pas contraire à nos intérêts et que c'était la Turquie
qui avait négligé de restaurer en Roumélie l'autorité qui lui était
garantie par le traité de Berlin. Si cependant la Russie avait pris
prétexte de cette union pour envoyer un commissaire en Bulgarie et pour
y prendre en mains les rênes du gouvernement, et si elle avait pris des
mesures pour occuper les ports ou le pays tout entier, nous aurions,
quoi qu'il pût arriver, pris une décision. Mais le gouvernement crut
qu'il était nécessaire d'abord de prévenir des actes semblables, et
c'est dans ce sens que nous avons agi. Je pense qu'il est désirable que
les discussions de nos Délégations montrent que personne dans notre
monarchie ne veut la guerre. Tous nous désirons la paix, mais point
cependant à tout prix.»
Ces paroles de MM. Kálnoky et Tisza signifiaient clairement qu'une
intervention armée de la Russie en Bulgarie serait un _casus belli_.
Elles répondaient au sentiment général de l'Autriche-Hongrie, car les
deux présidents élus des Délégations, M. Smolka pour la Cisleithanie,
et M. Tisza, le frère du ministre, pour la Transleithanie, avaient, à
l'ouverture des séances, prononcé des discours encore plus fermes et
même plus belliqueux. «Les peuples de la monarchie, et en première ligne
les Hongrois, avait dit M. Tisza, pensent avec raison que les grands
intérêts qu'a le pays en Orient ne sauraient, à aucun prix, être
abandonnés et qu'il faudrait les sauvegarder, dût-on même pour cela
affronter un conflit armé.» De son côté, M. Smolka, après avoir constaté
que l'empereur François-Joseph a su maintenir la paix, avait posé la
question de savoir si, en présence des graves événements extérieurs,
cette même paix est assurée pour l'avenir, et il avait répondu en
élevant des doutes à cet égard. «Fidèle à sa tradition, avait ajouté M.
Smolka, la Délégation, cette fois encore, ne se refusera pas à
reconnaître que maintenant, plus que jamais, il convient de tout mettre
en oeuvre pour que l'Autriche-Hongrie soit à même de prendre, dans le
conseil des nations, la place qui impose le respect à laquelle elle a
droit, de telle sorte qu'on sache bien que ses peuples loyaux sont
fermement résolus à sauvegarder, quoi qu'il arrive, sa haute situation,
à la défendre par tous les moyens, même par l'_ultima ratio_.»
Dans son discours du 13 novembre, le comte Kálnoky avait clairement fait
entendre qu'en barrant le chemin à la Russie, il pouvait compter sur
l'appui de l'Angleterre et de l'Italie. «Les vues identiques, avait-il
dit, du gouvernement anglais, au sujet de l'importante question
européenne engagée en ce moment, et son désir de maintenir la paix nous
permettent d'espérer que l'Angleterre se joindrait aussi à nous, en cas
de nécessité.»
Quant à l'Italie, il avait insisté sur les relations amicales existant
entre ce pays et l'Autriche-Hongrie et il avait admis «toute
l'importance des intérêts de l'Italie comme puissance méditerranéenne,
qui ne pouvait voir sans s'émouvoir un changement dans la balance des
pouvoirs en Orient. L'Italie, de son côté, comprenait qu'il était
nécessaire de garantir les intérêts de l'Europe en Orient et elle
comptait que l'entente politique actuelle se maintiendrait, au grand
avantage de leurs intérêts respectifs».
Le comte Kálnoky n'hésitait pas à dire que, «si l'Autriche-Hongrie était
obligée d'intervenir d'une façon décidée en Orient, son programme
trouverait des adhérents et des appuis et serait soutenu par toutes les
puissances.»
Il parlait «des intérêts communs qui unissaient l'Allemagne et
l'Autriche et qui étaient la base de leur amitié, sans toutefois
qu'aucun des deux États eût renoncé à son action indépendante au point
de devoir soutenir en tout son allié. Mais en ce qui concernait la
Bulgarie, il n'existait pas entre les deux cabinets la moindre
divergence d'opinion, mais au contraire des sentiments les plus amicaux
de confiance réciproque.»
La Russie, voyant se dresser devant elle une coalition de toutes les
puissances, la France exceptée, crut prudent de ne pas envoyer en
Bulgarie les Cosaques annoncés par le général Kaulbars. Elle avait donc
fait une déplorable campagne; car, outre le désagrément d'une retraite
tardive et maladroite, elle s'était aliéné les sympathies des
populations qui lui devaient leur indépendance. Les leçons de l'histoire
profitent peu, car la Russie avait précédemment commis la même faute en
Serbie. Après avoir obtenu pour les Serbes, en 1820, une indépendance
presque complète, elle entretint dans le pays une agitation permanente,
afin de le forcer de se jeter dans ses bras. A force d'or, elle suscita
une série de conspirations et de rébellions et elle força successivement
Milosch, le prince Michel et Alexandre Kara-George à abdiquer et à se
réfugier en Autriche. Fatigués de ces intrigues, les Serbes finirent par
se soustraire complètement à l'influence de la Russie, et quoique
récemment ce soit aux victoires russes que la Serbie doive ses derniers
agrandissements, ce n'est pas à Saint-Pétersbourg que Belgrade demande
ses inspirations.
La Russie veut-elle faire de la Bulgarie une province vassale, alors il
faut y envoyer régner une de ses créatures, appuyée sur des régiments
moscovites. Si le prince jouit d'une certaine indépendance et s'il n'est
soutenu que par des troupes bulgares, il devra agir dans l'intérêt du
pays, ou il sera renversé par ses sujets. S'il doit, au contraire, obéir
aux instructions du czar, la pratique du régime constitutionnel sera
impossible. Même avec le secours du coup d'État, le prince de Battenberg
n'a pu continuer à gouverner en opposition avec les sentiments et les
voeux du pays. Ce que veut la Russie ne peut être obtenu que par une
occupation permanente.
En présence d'une semblable éventualité, quelle serait l'attitude des
puissances?
La Turquie, par déférence pour la Russie, peut bien envoyer au prince
Ferdinand la déclaration qu'il règne à Sophia contrairement au traité de
Berlin; mais le sultan comprend qu'il ne peut tolérer les aigles russes
en Roumélie sans avoir à se préparer à passer bientôt en Asie.
L'Autriche et surtout la Hongrie ne souffriront jamais que la Bulgarie
devienne une dépendance de la Russie. Les deux ministres dirigeants
Kálnoky et Tisza ont déclaré avec une netteté presque menaçante qu'ils
s'y opposeraient par les armes. On parle parfois d'un partage qui
pourrait se faire entre les deux empires qui se disputent la péninsule
balkanique, l'Autriche prenant la moitié occidentale avec Salonique et
la Russie la moitié orientale avec Constantinople. Mais la position de
l'Autriche ne serait pas tenable. Un des écrivains militaires russes les
plus capables, le général Fadéeff, a dit que le chemin qui va de Moscou
à Constantinople passe par Vienne. Rien n'est plus vrai. L'Autriche
devra être réduite à l'impuissance avant qu'elle permette que la Russie
occupe les rives du Bosphore.
Si l'Autriche intervenait pour empêcher l'entrée des Russes en Bulgarie,
sur quels alliés pourrait-elle compter? Le traité d'alliance
austro-italo-allemand, que M. de Bismarck a cru bon de publier
récemment, n'oblige l'Allemagne et l'Italie à venir au secours de
l'Autriche que si elle était attaquée par la Russie; et on ne peut
soutenir qu'en occupant la Bulgarie, la Russie attaquerait l'Autriche.
Dans son discours du 6 février dernier (1888), M. de Bismarck semble
avoir fait entendre que, dans ce cas, l'Allemagne ne devrait pas
secourir son alliée. «Y aurait-il, a dit le chancelier, des difficultés
si la Russie voulait faire valoir ses droits en Bulgarie à main armée?
Je n'en sais rien, et cela ne nous regarde pas. Nous n'allons ni appuyer
ni conseiller l'action violente et je ne crois pas qu'on y soit disposé.
Je suis même à peu près sûr que cette disposition n'existe pas.» En
outre, contrairement à l'opinion exprimée par les ministres autrichiens
et hongrois, le prince de Bismarck a reconnu à la Russie le droit de
réclamer une influence prépondérante en Bulgarie, en raison des
sacrifices qu'elle a faits pour affranchir ce pays; et à l'appui de
cette appréciation, il soutient en ce moment (avril 1888) à
Constantinople l'opposition de la diplomatie russe au maintien du prince
Ferdinand à Sophia. Néanmoins, il n'est pas probable que l'Allemagne
puisse ne pas venir en aide à l'Autriche, si cette puissance était
amenée à s'opposer, par la force, à l'entrée d'un corps d'armée russe en
Bulgarie. MM. Kálnoky et Tisza n'auraient point fait entendre en automne
1886, au sein des Délégations, un veto aussi net sans avoir consulté
Berlin. M. de Bismarck, en expliquant la publication du traité
d'alliance et dans sa lettre récente au comte Kálnoky, à propos de la
mort de l'empereur Guillaume, a parlé avec insistance de la communauté
d'intérêts qui est la base solide de l'entente des deux empires. Or, il
ne peut ignorer que l'Autriche-Hongrie considère l'indépendance de la
Bulgarie comme un intérêt vital pour elle. Si le traité d'alliance ne
signifie pas que l'Autriche trouverait un appui, quand elle s'opposerait
à une occupation russe de la Bulgarie, ce traité serait pour elle de
nulle valeur, car il n'est pas à prévoir que la Russie aille envahir les
provinces autrichiennes. Si le czar n'a pas mis à exécution les menaces
qu'avait fait entendre le général Kaulbars, c'est apparemment parce
qu'il sait que l'Autriche ne serait pas, en fin de compte, seule à lui
tenir tête.
Comme l'a fait entendre M. Kálnoky, l'Autriche pourrait aussi compter
sur l'Italie et même, en certaine mesure, sur l'Angleterre. Certes, le
gouvernement anglais n'a signé avec les États de la triple alliance
aucun traité et on peut ajouter, je pense, qu'il n'a même pris aucun
engagement, parce que l'opinion publique et le Parlement ne veulent pas
que l'Angleterre prenne à l'avance une position décidée dans les
affaires du continent. Toutefois, plusieurs causes pourraient entraîner
l'Angleterre dans le conflit. D'abord, tous les partis sont favorables à
l'indépendance de la Bulgarie et opposés par conséquent à une
intervention russe. M. Gladstone, sur ce point, approuve complètement
l'attitude de lord Salisbury[2]. En second lieu, si les armées russes
victorieuses s'avançaient dans la Péninsule, il est presque certain que
la flotte anglaise entrerait dans la mer Noire pour les arrêter. Enfin,
si un choc doit avoir lieu tôt ou tard entre la Russie et l'Angleterre,
il vaut mieux pour elle combattre le colosse moscovite en Europe que
dans les déserts de l'Asie centrale ou dans les gorges de l'Afghanistan.
[Note 2: Des députés bulgares s'étaient adressés à M. Gladstone pour
le prier «d'élever encore une fois, en faveur de la Bulgarie, sa voix si
puissante, qui a toujours été écoutée avec tant de respect et de
sympathie par la grande nation russe, afin d'éloigner par ses conseils
et sa médiation les graves dangers qui menaçaient leur pays et de sauver
leur liberté et leur indépendance, dont la conquête avait reçu naguère
son noble appui».
M. Gladstone leur répondit par la lettre suivante:
Hawarden Castle, 7 novembre 1886.
Messieurs,
J'ai eu l'honneur de recevoir votre appel, me demandant une déclaration
publique relative aux affaires de la Bulgarie, et vous voulez bien
rappeler ce que j'ai fait pour cette cause il y a maintenant dix ans.
Mes opinions et mes désirs concernant les provinces émancipées ou
autonomes de l'empire ottoman ont été toujours les mêmes. Je considère
les libertés qu'elles ont obtenues du sultan comme devant être à leur
usage et à leur profit et elles ne doivent être ni en tout ni en partie
remises à nul autre. Ce fut un acte magnanime de la part du précédent
empereur de Russie d'avoir obtenu pour la Bulgarie la liberté soumise à
certaines obligations légitimes; mais si les Bulgares devaient être
réduits en servitude, la noblesse de cet acte viendrait à disparaître.
Je conserve l'espoir que le souverain actuel de la Russie sera fidèle
aux traditions qui méritèrent a son regretté prédécesseur un juste
tribut d'honneur et de gratitude. Je n'ai pas cru devoir élever ma voix
en ce moment, parce que j'ai eu et ai encore la conviction
qu'heureusement en Angleterre il n'y a nulle différence d'opinion à ce
sujet, et je n'ai aucune raison de croire que ce sentiment du
Royaume-Uni n'est pas fidèlement représenté dans les conseils de
l'Europe par notre ministre actuel des affaires étrangères.
J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très dévoué serviteur.
W.-E. Gladstone.]
Les journaux radicaux anglais ont prétendu récemment que l'Angleterre
pourrait voir sans crainte et même avec avantage pour son commerce les
Russes occuper Constantinople. Cela serait vrai si l'Angleterre se
résignait à perdre les Indes ou du moins le passage par le canal de
Suez. Mais quel homme d'État anglais oserait préconiser semblable
politique? Les Russes établis à Constantinople domineraient l'Asie
Mineure et pourraient sans difficulté envoyer à Suez, par terre, une
armée assez puissante pour rendre vaine toute résistance. Il s'ensuit
que l'Angleterre a un intérêt non moindre que l'Autriche à ne point
permettre que la Bulgarie tombe aux mains de la Russie.
N'oublions pas de parler de la Roumanie, qui a été récompensée de
l'utile secours qu'elle avait apporté aux Russes par la perte d'une
partie de son territoire. Elle voit clairement que si la Russie occupait
la Bulgarie, elle serait entourée de toutes parts et perdrait bientôt
son indépendance. Elle ne veut donc plus accorder le passage aux armées
russes et c'est pour s'y opposer qu'elle fait en ce moment de Bucharest
un immense camp retranché imprenable, sauf par un blocus très prolongé
et presque impossible. Qu'il y ait ou non un traité, l'Autriche peut
compter sur l'appui très précieux de la Roumanie, car l'intérêt national
commande cette entente.
Pour faire face à presque toute l'Europe, la Russie aurait-elle le
secours de la France? C'est probable, et l'armée française, si
nombreuse, si brave, si bien équipée, suffirait presque pour rétablir
l'équilibre. Mais quand et comment la France interviendrait-elle? Si,
comme c'est probable, l'Allemagne observe, au début, une neutralité
armée et bienveillante pour l'empire austro-hongrois, mais sans prendre
part à la lutte, la France ira-t-elle déclarer la guerre à l'Autriche,
qu'elle ne peut atteindre que par mer, alors que celle-ci défendrait
l'indépendance des peuples affranchis des Balkans, cette cause qui
devrait être chère aux Français, comme elle l'est aux Italiens! Il y
aurait beaucoup d'hésitations et de temps perdu, et dans cet intervalle
le sort de la campagne pourrait se décider.
Heureusement, au moment où j'écris ces lignes, le danger de cet
épouvantable conflit que chacun redoute et croit toujours prochain
semble s'éloigner. L'empereur de Russie n'est nullement belliqueux,
dit-on; il désire sincèrement maintenir la paix. En outre, il doit
savoir que si la guerre devait éclater, elle serait «poussée à fond»
comme le voulait M. de Bismarck en 1866, pour le cas où l'Autriche
n'aurait pas accepté ses conditions. On a même indiqué quelles seraient
en cas de victoire complète les exigences de l'Allemagne et de
l'Autriche: la Pologne reconstituée dans ses limites anciennes et
reconnue indépendante, sous un archiduc autrichien; les provinces
baltiques annexées à la Prusse, la Bessarabie, où habitent beaucoup de
Roumains, cédée à la Roumanie; la Finlande restituée à la Suède et la
Russie rejetée ainsi au delà du Dnieper et devenue presque une puissance
asiatique. Mais c'est en parlant d'elle qu'on peut dire très justement
qu'il ne faut pas vendre ni se partager la peau de l'ours avant de
l'avoir abattu.
Sans s'arrêter à discuter ces prévisions lointaines et peut-être
chimériques, on ne peut nier que l'avenir en Orient est incertain et
menaçant. Que le prince de Cobourg se maintienne à Sophia ou qu'il en
soit éloigné par l'abandon de ses sujets ou par une révolte militaire,
la question reste entière[3]. La Russie ne veut pas que la Bulgarie
échappe définitivement à son influence et l'Autriche ne veut pas que les
Russes dominent sur les Balkans. Il n'est qu'une solution qui puisse
écarter le danger de guerre, en donnant satisfaction à tous les
intérêts: ce serait de réunir, dans une confédération à liens très
lâches, et en respectant pleinement les autonomies nationales, la
Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Turquie d'Europe et même la Grèce.
Les trois bases essentielles seraient: union douanière, tribunal suprême
fédéral pour régler les différends, et secours réciproque en cas
d'attaque. Je ne puis croire chimérique cette idée que j'ai développée
dans le second volume de mon livre _La Péninsule des Balkans_, car elle
a été préconisée depuis longtemps par M. Gladstone et récemment par M.
Tisza, le premier ministre de Hongrie, par M. Ristitch, premier
ministre de Serbie, et aussi par un éminent musulman hindou, le nawab
sir Salar Jung, dans une excellente étude faite sur place de l'état
actuel de l'empire ottoman. (_Nineteenth Century_, oct. 1887.)
Avril 1888.
[Note 3: Pour le côté diplomatique de la question, on consultera le
travail si consciencieux de M. Rolin-Jæquemyns dans la _Revue de Droit
international_, t. XIX (1887), no 2: _Documents relatifs à la question
bulgare_.]
EN DEÇA ET AU DELA DU DANUBE
CHAPITRE PREMIER
WURZBOURG SCHOPENHAUER--LUDWIG NOIRÉ
Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont été écrites, au jour
le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j'invoquerai
deux précédents: les _Notes sur l'Angleterre_, de Taine, qui sont un
chef-d'oeuvre, et les _Mémoires d'un touriste_, de Beyle, qui peignent,
d'une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après
1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du
second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai
vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font
mieux comprendre une situation que des appréciations générales.
Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la
péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les
quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de
possession collective de la Zadruga et des communautés de famille
(_Hauscommunionen_), qui m'avaient inspiré un enthousiasme archaïque et
poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont sévèrement
reproché, mais qu'a partagé Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine.
Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,
sous la conduite de l'évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon
enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps
de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays,
dont j'ai déjà parlé dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis
Sadowa_.
Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces
populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de
fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec
l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes
locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et
la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles
renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires,
pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à
la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est
déjà bien changé, me dit-on.
Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi
devenu méconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est différent
de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la première fois, à
pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_
venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects
de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage à
travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements
volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres
anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop
à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces
escaliers géants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et
ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d'assaut Le burg bâti
sur un monceau de laves.
Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires
des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur
aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène
enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe,
mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses
_Burgraves_ et Heine n'y écrirait plus son _Lied_.
Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,
Dass ich so traurig bin;
Ein Mârchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
En dessous des rochers transformés en vignobles, l'ingénieur des ponts
et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de
blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur
noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse
porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des
épis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour
conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage.
Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les
dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur
l'_embankment_ noir, d'énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à
quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un
chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à
vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à
trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de
plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à
hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée
continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des
navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent
les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace
d'ornière, et elles sont bordées d'arbres fruitiers et de prismes de
basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais
le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits
obscures. Quand un chemin s'en détache à droite ou à gauche, les arbres
des deux côtés de l'entrée sont aussi peints en blanc, afin qu'on évite
d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement
endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que
réclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux
discipliné et «astiqué» qu'un grenadier du Brandebourg. L'économiste et
l'ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon,
dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne
un hosanna en l'honneur de la nature cultivée, et n'a pas de mots assez
forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage,
«brute», comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous éprouvons un sentiment
tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,
dans la région des neiges éternelles et au centre des continents
inexplorés, des lieux que n'a pas transformés la main de l'homme et où
nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La
civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les
revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en
chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les
heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En
trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux
chênes des Balkans? L'industrie est en train de gâter et de salir notre
planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des
usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs
pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des
feuillages et l'azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des
rivières, des égouts d'où s'échappent les microbes du typhus. L'utile
détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu'à faire
pleurer. Ne vient-on pas d'établir une fabrique de locomotives sur la
ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et
de convertir les ruines d'une église du Ve siècle en cubilots et en
cheminées, dont l'opaque fumée, produite par l'infect charbon
bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les
marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme
on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de
coulées poisseuses?
Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en
revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les
rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se
cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou
gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les
situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de
Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel
Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un
pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de
toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il
sorti de la houille de la Roer ou de l'acier Bessemer? Il est planté
juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon,
_Drache_, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des
Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette
la plutocratie moderne?
Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui
caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux
qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve
et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui
marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis
systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux
publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir
deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la
passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres
détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la
routine, laquelle rejette les innovations.
Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard
les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force
et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs,
en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est
une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette
lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.
Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en
même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements
pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les
anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment
font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de
brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit
autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu
qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui
circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en
promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_
(chaud).--Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent
rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les
jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer
sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de
celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à
la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi
assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des
qualités que l'étude fait acquérir.
Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre
des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études
sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und
Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du
corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de
la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la
Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour
rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a
daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où
la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup
de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à
donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,
Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à
l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.
J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à
la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par
moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux
quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me
hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a
publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère
pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_
(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a
tool-making animal_ «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré
rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.
Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière
pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le
but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en
famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui
accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en
rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par
tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient
l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en
vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les
autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu
à l'intuition commune.
L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt
nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme
préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le
langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de
l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en
même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der
Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la
_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop
exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de
l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la
meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée
complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.
Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.
Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il
veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite
moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste
Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon
nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est
allemand, le philosophe appartient au monde entier.»
Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections.
D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte
compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien
endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à
la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base
aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées,
paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui
ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui
doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne
se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à
l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour
objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à
chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est
dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée
d'obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,
octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement
utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable
comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare
l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.
--«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue
nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place
pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne,
ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une
part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de
Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier
mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une
réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en
est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la
coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la
vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce
problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce
prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme
avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en
servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la
société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est
qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,
plus pénétrante.»
«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.
Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son
sujet des pages éloquentes; on a traduit ses oeuvres; mais nul n'a
vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un
philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie.
«La folie de la croix», mot admirable!»
Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit
personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme
naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose:
_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et
nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est
notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du
mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison
humaine.»
La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du
christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il
nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté
égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la
paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le
sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas
là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été
aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes
doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,
renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent
au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus
affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans
l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses
grossières de cette terre, dans la croyance vivante en
l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités
futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les
bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes
comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge
et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme
cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que
Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,
et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous
pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité
substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme
volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».
«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais
ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et
l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand
mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes
féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva
oscura_, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur
digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans
métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus
dangereux.»
«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands
esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la
métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,
devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.
Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit,
où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier
et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les
matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de
Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du
juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la
nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de
la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des
Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les
baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice
social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer
le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en
maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et
qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie
philosophie qui puisse sauver le monde.»
--Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais
comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je
n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments
en traduction.
--«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est
limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les
problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux
justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon
et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme
brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau
front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on
croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du
maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En
véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il
aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine
grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il
vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose
étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le
monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.
Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de
l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,
_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,
s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté
se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on
s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une
religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait
suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse
à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant
avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.--«Quelle
erreur! s'écrièrent en choeur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher
et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à
ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes
chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient
toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres
maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon
adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien
et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le
pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A
la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme
dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à
l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces
batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans
le _Romancero_ de Heine. Après qu'ils avaient longuement et
hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît
avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une
mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la
_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_
d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui
aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose
leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique
allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière
indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son
allemand et son français.
«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au
Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de
l'empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet
de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien
n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il
annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens
d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne
l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,
ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique!
s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit
revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.
Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir
autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais
rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais
l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement
n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit
enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de
l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant
trente ans. La première édition de son chef-d'oeuvre passa chez
l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de
réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.
Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli
de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de
nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: _ingemuit
omnis creatura_? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise
et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer
et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de
grâce dont parle l'Église, dans la sainteté {~GREEK SMALL LETTER
DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK
SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH
DIALYTIKA AND TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}. C'est là la
délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On
y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du
monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se
sperni_[4].
[Note 4: J'apprends que le comité pour élever une statue à
Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes
formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá
Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand;
Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,
l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm
Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie;
Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à
Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans
von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.
Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de
Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse
protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile
de Laveleye, de Liège.]
Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des
princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est
énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à
orner la petite capitale d'un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,
il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi
grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le
précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa
longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement
étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats
en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y
étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre
découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous
d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été
décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des
plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou
avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements
achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée
triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu
dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les
étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et
sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en
vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La
soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans
une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la
clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en
glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des
guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs
reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et
or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.
L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les
immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec
terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un
type complet de l'époque.
Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la
suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle
n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des
changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la
Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier
peuvent trouver ici!
Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains
d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs
qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur
d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes
ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir.
Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui
peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme
celui-ci.--Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui
n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,
faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le
nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant
Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer
rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la
pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents?
Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui
jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de
mal aujourd'hui.
Au dix-huitième siècle, l'intérieur de la plupart des églises de
Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les
élégances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont
qu'astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de
fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein
relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de
dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C'est une profusion
de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des
types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des
magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne à habiller ses
monuments et ses demeures à la française, même après que l'astre était
couché?
De mes fenêtres, qui s'ouvrent sur la place de la Résidence, je vois
passer un bataillon qui se rend à l'exercice. Les gardes, à Berlin, ne
marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'emboîtent
exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus
par un même fil. Les fusils, sur l'épaule, sont tenus de la même façon,
de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier étincelant,
parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le
tout se meut d'une seule pièce, comme sur un rail. C'est la perfection.
Que d'efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat!
Évidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les
Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des
buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet
à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l'on
s'attaque aujourd'hui en ordre dispersé? Je n'ose décider, mais ce qui
est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,
le soldat s'habitue à l'ordre et à l'obéissance, deux qualités
essentielles, surtout en temps de démocratie. C'est quand la main de fer
de l'État despotique fait place à l'autorité des lois et des magistrats
que les hommes doivent apprendre à obéir. L'école et le service
militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des
républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l'homme libre doit
se plier spontanément à ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on
marche à l'anarchie, d'où renaît forcément le despotisme, car l'anarchie
est intolérable.
Le soir, le son des fanfares éclate: c'est la retraite pour les troupes
de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s'en
va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas!
ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un
jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés
aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne
dévorent plus ceux qu'ils tuent.
Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et
recommandent l'arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre.
J'admets que quand la sécurité ou l'existence d'un pays sont en jeu, il
ne peut s'en remettre aux décisions d'un arbitre, quoique ses décisions
seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais
il est des cas que j'appelle «des oreilles de Jenkins»[5] depuis que
j'ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont
d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'entêtement,
et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l'arbitrage pourrait
éloigner plus d'un conflit.
[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine
Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l'accusent
d'avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais
ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord à une vergue avec
un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent
une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres,
Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais
l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout
paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols
aux navires anglais font réapparaître l'oreille de Jenkins. Il l'avait
conservée dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec
cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.
Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple
veulent la guerre à l'Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3
novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde
entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est vengée. Si le
peuple anglais avait eu l'esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille
serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.]
Mais si l'homme est toujours méchant pour l'homme, il est devenu plus
doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir
inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la
citadelle, d'où l'on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je
traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et
les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperçois une
guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères:
_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y
est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui
ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi
de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus
efficace que de les mettre à l'amende.
Würzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison
pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et
cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers
avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges
rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît
cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux
en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aisées et leur
enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées
de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,
l'intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l'ordre
établi aura plus de défenseurs que d'assaillants. Ces innombrables
maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent
partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y
accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de
l'emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la
main-d'oeuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n'ayant guère
diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.
Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux
bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait
récemment l'honneur de m'envoyer le diplôme de _doctor honoris causa_,
je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre
pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et
isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la
physiologie. Ce que l'on a dépensé pour ces instituts dans les
universités allemandes est inouï. Récemment, l'éminent professeur de
chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l'on a édifié
pour sa branche d'enseignement.
Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute
l'université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie
industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du
professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la
province. Le gouverneur, l'évêque, le général lui-même n'ont rien de
pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute
la ville. L'Institut de chimie a coûté plus d'un million. On pense avec
raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire
doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les
auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses
exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même.
L'anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais.
Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait
excès. Ils sont écrasés par l'étendue et les complications de leurs
installations, surtout par les soins et les responsabilités qu'elles
entraînent. N'importe, s'il y a exagération, c'est du bon côté. Le mot
de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science
appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de
la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches?
Encouragez les savants.
Je m'arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je
ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la
chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute
hérissée à l'intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant,
transperçait le supplicié et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber
le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les
ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la
cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire
Bædeker.
Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument
moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne
romaine d'Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a
de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de
statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la
seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième
les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de
l'Observatoire. Les appareils sont énormes--un mètre et demi au
moins--afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai
trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne
et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de
l'embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche
partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est
minime: mille francs, si l'on se contente du nécessaire; deux à trois
mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en
l'instruisant. C'est une leçon de physique de tous les jours et pour
tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par
une leçon de l'école primaire, l'usage de ces instruments, qui sont très
utiles pour l'agriculture et pour les précautions hygiéniques.
Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l'express de
Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la
ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune.
C'est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin
ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf
de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte
cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le
magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000
florins d'or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à
Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l'électorat
en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les
frais d'un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche
inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se
moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce
petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu'un qui ceindrait la
couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui
de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits
riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui
gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux États qu'aux
citoyens.
Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin,
me voici en Autriche; je m'en aperçois au délicieux café à la crème qui
m'est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très
blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque
celui qu'on boit au _Posthof_, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du
haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu'en dise la valse si
connue: _Die blaue Donau_, il n'est pas bleu, mais d'un vert jaunâtre,
comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas
d'industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n'en ai vu qu'un seul,
remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent
sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent
leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air
rustique et presque montagnard. Peu d'activité, peu de commerce. Le
paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle
matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh!
qu'il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies,
où paissent les vaches! mais de l'autre côté du fleuve, où le chemin de
fer ne passe point.
De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le
Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchés depuis trois
cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur
apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres,
qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le
bétail vivant, sont transportés vers l'Occident, par chemin de fer,
jusqu'à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le
Rhin dispose, à meilleur marché que partout ailleurs, de cette force
illimitée empruntée au soleil et conservée dans les entrailles de la
terre: le charbon, ce pain indispensable de l'industrie moderne. Enfin,
le Rhin a été un centre de civilisation depuis la conquête romaine et
dès les premiers temps du moyen âge, tandis que, hier encore, la partie
du Danube la plus importante pour le trafic était aux mains des Turcs.
J'achète à la gare d'Amstetter la _Neue freie Presse_ de Vienne, qui
est, à mon avis, avec le _Pester Lloyd_, le journal en langue allemande
le mieux composé et le plus agréable à lire. La _Kölnische Zeitung_ est
parfaitement informée, et l'_Allgemeine Zeitung_ est toute une
encyclopédie; mais c'est un effroyable pêle-mêle, sans ordre, où, par
exemple, des paragraphes, _Frankreich_ ou _Paris_, reviennent trois ou
quatre fois, disséminés au hasard dans le corps d'une immense feuille
compacte. J'aime autant lire trois fois le _Times_ qu'une fois la
_Kölnische_, malgré tout le respect qu'elle m'inspire.
J'ai à peine ouvert la _Freie Presse_ que me voilà plongé dans la lutte
des nationalités, comme je l'avais été seize ans auparavant. Seulement,
elle ne sévit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de
Deak a créé un _modus vivendi_ qui continue à s'imposer. C'est entre
Tchèques et Allemands, d'un côté, entre Magyars et Croates, de l'autre,
que les hostilités sont ouvertes en ce moment. Le ministère Taaffe a
décidé la dissolution de la Diète de la Bohême. De nouvelles élections
vont avoir lieu. Les nationaux tchèques et les féodaux agissent de
concert; les Allemands seront écrasés. Il leur restera à peine le tiers
des voix au sein de la Diète. La _Freie Presse_ en gémit profondément.
Elle prévoit les plus grands désastres: sinon la fin du monde, tout au
moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre
saisies par mois, quoiqu'elle soit l'organe de la bourgeoisie
autrichienne. Elle est libérale, mais très modérée, couleur des _Débats_
et du _Temps_. Ces saisies aboutissent presque toujours à des jugements
de non-lieu... après deux ou trois mois. On restitue alors les numéros à
l'éditeur, qui n'a plus qu'à les jeter dans la cuve. Ces
confiscations--en réalité, c'est cela,--opérées par mesure
administrative et sans droit, puisqu'il y a acquittement, rappellent les
mauvais temps de l'empire français. Appliquées à un journal qui défend
les intérêts autrichiens, elles me stupéfient. Je me dis que mon ami
Eugène Pelletan ne réclamerait plus, pour la France, «la liberté comme
en Autriche»; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de
prison. C'est l'influence tchèque qui obtient, dit-on, ces saisies;
preuve évidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec
qui je voyage m'affirment cependant qu'ils sont moins âpres qu'il y a
quinze ans. Alors, leur dis-je, j'ai parcouru tout l'empire sans
rencontrer un Autrichien. Je suis, me répondait-on, Magyar, Croate,
Valaque, Saxon, Tchèque, Tyrolien, Polonais, Ruthène, Dalmate;
Autrichien, jamais! La patrie commune était ignorée, niée. La race était
tout. Aujourd'hui, reprennent mes interlocuteurs, il n'en est plus de
même. Vous trouverez d'excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont
encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchèques.
Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette
question des nationalités. Je la rencontrerai partout; elle me
pénétrera; je vivrai en elle. C'est la principale préoccupation des pays
que je visiterai, des hommes avec qui je m'entretiendrai. En réalité,
c'est le «facteur» qui décidera de l'avenir des populations du Danube et
de la péninsule balcanique. Les Français ne peuvent pas bien comprendre
toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dépassé ce «moment».
La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinité pour
laquelle ils vivent et meurent, s'il le faut. Ce culte de la Patrie est
une religion qui survit même en ceux qui n'en ont plus d'autre. La
France, dans son unité, transfigurée, anthropomorphisée d'abord, puis
apothéosée, s'est tellement emparée des âmes, qu'elle a refoulé et
presque effacé le sentiment de la race, même chez le Provençal, à moitié
Italien, chez le Breton bretonnant, complètement Celte, chez le Flamand
du Nord, qui parle le néerlandais, et, chose plus étonnante, chez
l'Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines à la
grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n'a jamais bien
saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux,
la carte de l'Europe sur la base des nationalités. Ces deux grands
«réalistes», Cavour et Bismarck, s'en sont rendu compte et ils en ont
tiré ce que l'on sait.
Un soir que Jules Simon m'avait conduit chez M. Thiers, rue
Saint-Honoré, celui-ci me demanda ce qu'était, en Belgique, le mouvement
flamand. Je m'efforçai de le lui expliquer. Il trouva cela puéril et
arriéré. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison, car
l'union véritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici
s'applique le mot admirable du Christ: «Ceux-là sont mes frères et mes
soeurs qui font la volonté de mon père». Les nationalités d'élection,
qui, sans tenir compte de la diversité des langues et des races,
reposent, comme en Suisse, sur l'identité des souvenirs historiques, de
la civilisation et des libertés, sont d'un ordre supérieur. Elles sont
l'image et le précurseur de la fusion finale, qui fera de tous les
peuples une famille ou plutôt une fédération. Mais M. Thiers, idéaliste
comme un vrai fils de la Révolution française, avait tort de méconnaître
les faits actuels et les nécessités transitoires.
Le réveil des nationalités est la conséquence inévitable du
développement de la démocratie, de la presse et de la culture
littéraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans
s'inquiéter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le règne des
assemblées, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on?
Celle du peuple nécessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne
pouvez le faire qu'en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut être en un
idiome étranger. Vous prétendez le représenter et vous demandez son
vote; il faut au moins qu'il vous comprenne. Et ainsi, peu à peu,
parlement, tribunaux, écoles, enseignement à tous les degrés, sont
acquis à la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est
entre les Suédois, qui forment la classe aisée habitant les villes de la
côte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays
avec le fils de l'éminent linguiste Castrèn, qui est mort en allant
chercher jusqu'au fond de l'Asie les origines de la langue finnoise, je
trouvai que celle-ci dominait même dans les faubourgs des grandes
villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont
bilingues. L'enseignement primaire se donne presque partout en finnois.
A côté des gymnases suédois, il y en a de finnois. A l'université même,
certains cours se font en finnois. Il y a jusqu'à un théâtre national où
j'ai entendu chanter _Martha_ en finnois. En Galicie, le polonais a
complètement remplacé l'allemand. Mais les Ruthènes réclament à leur
tour pour leur idiome. En Bohême, le tchèque triomphe définitivement et
menace d'expulser l'allemand. A l'ouverture de la Diète, le gouverneur
prononce un discours en tchèque et un autre en allemand. A Prague, à
côté de l'université allemande, on a créé récemment une université
tchèque. Les féodaux et le clergé favorisent ici le mouvement national.
L'archevêque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu'Allemand de
race, ne nomme plus que des prêtres tchèques, même dans le nord de la
Bohême, où l'allemand domine.
Certes, ce sont là des causes de divisions et de difficultés qui
deviennent presque insurmontables dans les régions où deux races sont
entremêlées. Parler l'idiome d'un petit groupe est un désavantage, car
c'est une cause d'isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu'il n'y eût
en Europe que trois ou quatre langues, ou plutôt encore, une seule. Mais
en attendant que se réalise ce comble de l'unité, tout peuple affranchi
et appelé à se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tâchera
de s'unir à ceux qui la parlent en même temps que lui, à moins qu'il
n'ait trouvé pleine satisfaction dans une nationalité d'élection, de
convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de
l'emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation
d'États basés sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment
l'Autriche et la péninsule des Balkans.
CHAPITRE II.
VIENNE.--LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.
Aux approches de Vienne, le pays qu'on traverse devient ravissant. C'est
une série de petites vallées, où coulent de clairs ruisseaux, bordés de
vertes prairies, entre des collines couvertes de bois de sapins et de
chênes. On se croirait en Styrie où dans la Haute-Bavière. Bientôt
cependant apparaissent des résidences d'été, souvent en forme de
châlets, ensevelies sous des rosiers grimpants «gloire de Dijon» et des
clématites. Elles se rapprochent peu à peu, se groupent et, près des
gares de banlieue, forment des hameaux de villas. Nulle capitale, sauf
Stockholm, n'a de plus charmants environs. La nature subalpestre
s'avance jusque près des faubourgs. Rien de plus délicieux que Baden,
Mödling, Brühl, Vöslau et tous ces lieux de villégiature au midi de
Vienne, sur la route du Sömering.
Arrivé à dix heures, je descends à l'hôtel Münsch, ancienne et bonne
maison, très préférable, selon moi, à ces gigantesques et somptueux
caravansérails du Ring, où l'on n'est qu'un numéro. On me remet une
lettre de mon collègue de l'Université de Vienne et de l'Institut de
droit international, le baron de Neumann: elle m'annonce que le
ministre Taaffe me recevra à onze heures et le ministre des affaires
étrangères, M. de Kálnoky, à trois heures.
Il est toujours bon de voir les ministres des pays qu'on visite. Cela
ouvre des portes que l'on désire franchir et des archives que l'on a
besoin de consulter, et, au besoin, vous tirerait de prison, si, par
erreur, on vous y logeait.
Je m'habille en toute hâte; mais au moment où je monte en voiture, le
portier m'arrête: Vous vous êtes coupé, monsieur, votre col est taché de
sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en
retard; et je pars en me disant qu'un ministre qui s'occupe en ce moment
de cette tâche ingrate de satisfaire les Tchèques sans mécontenter les
Allemands, ne verra pas ce qu'a aussitôt aperçu l'oeil maternel de ce
bon portier.
Le ministère de l'intérieur est un sombre palais, situé Judenplatz, dans
une de ces rues étroites et obscures de l'ancien Vienne. Grands
appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur
XVIIIe siècle. C'est la demeure d'une famille à qui il faut de l'ordre
pour balancer ses comptes. Quelle différence avec les ministères de
Paris, où le luxe s'étale en lambris ultra-dorés, en brocarts de Lyon,
en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par
exemple, aux Finances et aux Affaires étrangères! Je préfère la
simplicité des bâtiments officiels de Vienne et de Berlin. L'État ne
doit pas donner l'exemple et le ton de la prodigalité. Le comte Taaffe
est en habit et cravate blanche: il se rend à une audience de
l'Empereur. Néanmoins, il fait le meilleur accueil à la lettre
d'introduction qu'une de ses cousines m'avait donnée pour lui, appuyée
d'ailleurs par mon ami Neumann, qui a été le professeur de droit public
de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j'y
trouve l'explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur
moyen d'engager plusieurs personnes à rester habiter la même maison?
N'est-ce pas de les laisser libres de régler comme elles l'entendent
leurs affaires de ménage. Obligez-les de vivre, de parler et de se
divertir toutes de la même manière, elles se disputeront et ne
chercheront qu'à se séparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne
songent-ils pas à s'unir à l'Italie? Parce qu'ils se trouvent très
heureux dans la Confédération suisse. Rappelez-vous la devise de
l'Autriche: _Viribus unitis_. L'union véritable naîtra de la
satisfaction générale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c'est de ne
sacrifier les droits de personne.
--«En effet, répliquai-je, faire sortir l'unité de la liberté et de
l'autonomie, c'est la rendre indestructible.
Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les idées fédéralistes.
Lors du ministère Taaffe-Potocki, il avait esquissé, en 1869, tout un
plan de réformes qui avaient pour but d'accroître les attributions des
autonomies provinciales[6], et dans des articles que j'ai publiés ici
même en 1868-1869, j'ai essayé de montrer que c'est là la meilleure
solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est né le 24 février
1833. Il descend d'une famille irlandaise et il est pair d'Irlande avec
le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses
ancêtres se sont expatriés et ont perdu leurs propriétés en Irlande, à
cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrés au service
des ducs de Lorraine, et l'un d'eux s'est distingué au siège de Vienne
en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est né à Prague. Son père
était président de la cour suprême de justice. Quant à lui, il a
commencé sa carrière dans l'administration en Hongrie, sous le baron de
Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduité au travail, lui
procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement
vice-gouverneur de Bohême, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur
de la Haute-Autriche. Appelé au ministère de l'intérieur en 1867, il
signa le fameux acte du 21 décembre, qui constitue le dualisme actuel.
Après la chute du ministère, il est nommé gouverneur du Tyrol, qu'il
administre pendant sept ans, à la satisfaction générale. Revenu au
pouvoir, il reprend le portefeuille de l'intérieur, auquel s'ajoute la
présidence du conseil; et il recommence sa politique fédéraliste avec
plus de succès qu'en 1869. A Vienne, on s'étonne et on s'afflige de
toutes les concessions dont il comble les Tchèques. Il les fait, dit-on,
pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de
l'enseignement primaire dans le sens réactionnaire et clérical. On
oublie qu'il a donné des gages aux idées fédéralistes depuis plus de
seize ans. Ce qui peut étonner davantage, c'est la contradiction qui
existe entre la politique du gouvernement autrichien à l'intérieur et à
l'extérieur. A l'intérieur, on favorise manifestement le mouvement
slave. Ainsi, en Galicie et en Bohême, on lui concède tout, sauf le
rétablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prépare cependant
les voies. A l'extérieur, au contraire, et notamment au delà du Danube,
on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au
risque d'augmenter, à un point inquiétant, la popularité et l'influence
de la Russie. Cette contradiction s'explique ainsi: Le ministère commun
de l'empire est entièrement indépendant du ministère de la Cisleithanie.
Ce ministère commun, que préside le chancelier, n'est composé que de
trois ministres: celui des affaires étrangères, celui des finances et
celui de la guerre; il a seul le droit de s'occuper de l'extérieur, et
les Hongrois y dominent.
[Note 6: J'en ai donné le résumé dans mon livre _La Prusse et
l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, p. 265.]
Le comte Taaffe a son principal domaine et sa résidence à Ellishan, en
Bohême. Bailli de l'ordre de Malte, il a la Toison d'or, distinction
très rare. Il est donc, de toute façon, un grand personnage. Il a épousé
en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donné un
fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohême et un autre en
Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et
d'administrateur habile; mais à Vienne, on lui reproche d'aimer trop
l'aristocratie et le clergé. A Prague, on lui élèvera probablement une
statue aussi haute que la cathédrale du Hradshin, s'il amène l'Empereur
à s'y faire couronner.
A trois heures, je me rends chez M. de Kálnoky, au ministère des
affaires étrangères, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situé, en
pleine lumière, près de la résidence impériale et en vue du Ring. Grands
salons solennels et froids. Fauteuils dorés, lambris blanc et or,
tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et
sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impériale. En
attendant que l'huissier m'annonce, je pense à Metternich; c'est ici
qu'il résidait; en 1812, c'est l'Autriche qui a décidé la chute de
Napoléon. C'est elle encore qui tient en ses mains les destinées de
l'Europe; suivant qu'elle se porte au nord, à l'est ou à l'ouest, la
balance penche, et celui qui dirige la politique extérieure de
l'Autriche est le ministre que je vais voir. Je m'attendais à me trouver
en présence d'un personnage majestueux à cheveux blancs. Je suis
agréablement surpris d'être reçu, de la manière la plus affable, par un
homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vêtu d'un costume de matin,
en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert,
l'expression cordiale et l'oeil pétillant d'esprit. Tous les Kálnoky en
ont, prétend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute
simple du lord anglais, et il parle le français comme un Parisien, ainsi
que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient,
j'imagine, de ce que, s'exprimant également bien en six ou sept langues,
les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et
les Allemands, même quand ils connaissent à fond le français, conservent
d'ordinaire un accent étranger. M. de Kálnoky me demande quels sont mes
plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le tracé du
chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia, à Constantinople:
«C'est là, me dit-il, notre grande préoccupation pour le moment. En
Occident, on nous prête des intentions de conquête. C'est absurde. Il
nous serait difficile d'en faire qui contentassent les deux parties de
l'empire, et nous avons d'ailleurs le plus grand intérêt au maintien de
la paix. Mais il est pourtant des conquêtes que nous rêvons et
auxquelles, en votre qualité d'économiste, vous applaudirez. Ce sont
celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre
civilisation. Mais pour qu'elles se réalisent, il faut des chemins de
fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macédoine, et surtout la
jonction avec le réseau ottoman qui reliera définitivement l'Orient à
l'Occident. Les ingénieurs sont à l'oeuvre, et les diplomates aussi.
Nous aboutirons bientôt, j'espère. Le jour où un Pulman-car vous
conduira confortablement de Paris à Constantinople en trois jours, j'ose
croire que vous ne nous en voudrez pas. C'est pour vous, Occidentaux,
que nous travaillons.»
On dit que la parole a été donnée aux diplomates pour déguiser leur
pensée. Je crois cependant que quand les hommes d'État autrichiens
repoussent toute idée de conquête ou d'annexion en Orient, ils expriment
les vraies intentions du gouvernement impérial. J'ai entendu tenir le
même langage par le précédent chancelier, M. de Haymerlé, quand je l'ai
vu à Rome, en 1879, et il m'a écrit dans le même sens peu de temps avant
sa mort. Or, M. de Haymerlé connaissait l'Orient et la péninsule
balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les
langues. Il y avait résidé longtemps, d'abord comme drogman de
l'ambassade d'Autriche, puis comme envoyé.
Toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il est certaines éventualités qui
forceraient l'Autriche à faire un pas en avant. Telles seraient, par
exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves
en Macédoine, menaçant la sécurité du chemin de fer de
Mitrovitza-Salonique. L'Autriche, occupant la Bosnie jusqu'à Novi-Bazar,
ne permettra pas que la péninsule soit livrée à l'anarchie ou à la
guerre civile. Quand on s'engage dans les affaires orientales, on va
plus loin qu'on ne veut: voyez l'Angleterre en Égypte. C'est là le côté
grave de la situation prédominante que l'Autriche a prise dans la
péninsule balkanique.
Voici quelques détails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave
Kálnoky de Kôrospatak est d'origine hongroise, comme son nom l'indique,
mais il est né en Moravie, à Lettowitz, le 29 décembre 1832, et c'est
dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi
lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d'Ottaslawitz et de
Szabatta. Il a plusieurs frères et une soeur très belle, qui a épousé
d'abord le comte Jean Waldstein, veuf d'une Zichy et âgé déjà de 62 ans,
puis, devenue veuve à son tour, le duc de Sabran. La carrière du
chancelier Kálnoky a été très extraordinaire. Il quitte l'armée en 1879,
avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient
le poste de Copenhague, où il semble appelé à jouer un rôle assez
effacé. Mais peu de temps après, il est nommé à Saint-Pétersbourg, poste
diplomatique le plus important de tous, et à la mort de Haymerlé, il est
appelé au ministère des affaires étrangères. Ainsi, en trois ans,
officier de cavalerie brillant et élégant, mais sans nulle influence
politique, il devient le premier personnage de l'empire, l'arbitre de
ses destinées et, par conséquent, de celles de l'Europe. D'où vient cet
avancement inouï, qui fait penser à celui des grands-vizirs dans les
_Mille et une Nuits_? On l'attribue généralement à l'amitié d'Audrassy.
Mais voici, me dit-on, la vérité vraie, quoique non connue: M. de
Kálnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dépèches étaient
des modèles achevés. L'Empereur, travailleur infatigable et
consciencieux, s'occupe personnellement de la politique étrangère; il
lit ces dépèches, en est très frappé et note Kálnoky comme devant être
appelé aux plus hautes fonctions. A Saint-Pétersbourg, Kálnoky charme
tout le monde par son esprit et son amabilité. Malgré toutes les
défiances, il devient même _persona grata_ à la cour. En l'appelant à la
chancellerie, l'empereur d'Autriche l'a nommé général-major. On a cru
d'abord que ses attaches avec la Russie l'entraîneraient à s'entendre
avec elle, peut-être aussi avec la France, et à rompre l'alliance
allemande. Mais Kálnoky ne peut oublier qu'il est Hongrois, l'ami
d'Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une
entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencèrent à mettre
en doute la fidélité de l'Autriche. L'opinion publique s'émut à Vienne,
à Pest surtout. Mais bientôt Kálnoky mit fin à ces bruits par son voyage
à Gastein, où l'empereur Guillaume le combla de marques d'affection et
où, dans l'entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent
dissipés. La position de ce jeune ministre est aujourd'hui très forte.
Il jouit de la confiance absolue de l'Empereur et aussi, semble-t-il, de
celle de la nation, car dans la dernière session des délégations
trans-cisleithanes, tous les partis l'ont acclamé, même les Tchèques, qui
dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Kálnoky est resté
célibataire, ce qui, dit-on, désole les mères et inquiète les maris.
Je passe la soirée chez les Salm-Lichtenstein. J'avais rencontré
l'Altgräfin à Florence et je suis heureux de faire la connaissance de
son mari, qui est membre du Parlement et qui s'occupe ardemment de la
question tchéco-allemande. Il appartient au parti libéral autrichien et
il blâme vivement la politique Taaffe et l'alliance que les féodaux et,
notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme
ont conclue avec le parti ultra-tchèque. «Leur but, dit-il, est
d'obtenir pour la Bohême la même situation que celle de la Hongrie.
L'Empereur irait à Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La
Bohême redeviendrait autonome. Elle serait régie par sa Diète, comme la
Hongrie l'est par la sienne. L'empire, au lieu d'être dualiste, serait
triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois États
indépendants, réunis seulement par la personne du souverain. C'est le
régime du moyen âge; il était viable quand il existait partout; mais il
ne l'est plus maintenant qu'autour de nous se sont constitués de grands
États unitaires, comme la France, la Russie et l'Italie. J'admets la
fédération pour un petit État neutre, comme la Suisse, ou pour un État
isolé, embrassant tout un continent, comme les États-Unis, mais je la
considère comme mortelle pour l'Autriche, qui, au centre de l'Europe, se
trouve exposée à toutes les complications et aux convoitises de tous ses
voisins.
«Mes bons amis les féodaux, soutenus à fond par le clergé, espèrent que
dans la Bohême autonome et complètement soustraite à l'action des
libéraux du Parlement central, ils seront les maîtres absolus et qu'ils
pourront y rétablir l'ancien régime. Je pense qu'ils se trompent
complètement. Quand les nationaux tchèques auront atteint leur but, ils
se retourneront contre leurs alliés actuels. Ils sont, au fond, tous des
démocrates de nuances diverses, depuis le rose tendre jusqu'au rouge
écarlate; mais tous se lèveront contre la domination de l'aristocratie
et du clergé, et ils s'uniront alors aux Allemands de nos villes, qui
sont presque tous libéraux. Ceux même qui habitent nos campagnes les
suivront. L'aristocratie et le clergé seraient inévitablement vaincus.
Au besoin, les Tchèques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean
Huss et de Zisca. Voyez quelle chose étrange: la plupart de ces grandes
familles qui se sont mises à la tête du mouvement national, en Bohême,
sont allemandes d'origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent
faire l'idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre
civilisation, la force initiale et persistante qui a créé l'Autriche,
tout cela n'est-il donc pas germanique? En Hongrie, l'allemand, la
langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie;
proscrite en Croatie; proscrite aussi bientôt en Carinthie, en Carniole
et en Bohême. La politique actuelle est périlleuse de toute façon. Elle
blesse profondément l'élément allemand, qui représente les lumières,
l'industrie, l'argent, toutes les puissances modernes. En Bohême, si
elle triomphe, elle livrera l'aristocratie et le clergé aux entreprises
de la démocratie tchèque et hussite.
--«Tout ce que vous dites, répondis-je, me paraît parfaitement déduit.
Je ne puis objecter que ceci: Il s'établit parfois dans les choses
humaines certains courants irrésistibles. On les reconnaît à cette
marque que rien ne les arrête et que tout leur sert. Tel est le
mouvement des nationalités. Considérez leur prodigieux réveil. On dirait
la résurrection des morts. Ensevelies dans les ténèbres, elles se
relèvent dans la lumière et dans la gloire. Qu'était, au dix-huitième
siècle, la langue allemande, quand Frédéric se vantait de l'ignorer et
se piquait d'écrire le français aussi bien que Voltaire? C'était
toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n'était pas celle des
classes cultivées et élégantes. Transportons-nous par la pensée quarante
ans en arrière: qu'était le hongrois? L'idiome méprisé des pasteurs de
la Puzta. La langue de la bonne société et de l'administration était
l'allemand, et dans la Diète, on parlait le latin. Le magyare,
aujourd'hui, est la langue du Parlement, de la presse, du théâtre, de la
science, des académies, de l'université, de la poésie, du roman.
Désormais, langue officielle et exclusive, elle s'impose même, dit-on, à
des populations d'une autre race, qui n'en veulent pas, comme en Croatie
et en Transylvanie. Le tchèque est en train de se faire en Bohême la
même place que le magyare en Hongrie. Même chose dans les provinces
croates: naguère encore patois populaire, le croate a maintenant son
université à Agram, ses poètes, ses philologues, sa presse, son théâtre.
Le serbe, qui n'est autre que le croate écrit en lettres orientales, est
devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littéraire, parlementaire,
scientifique, tout comme ses aînés l'allemand ou le français. Il en est
de même pour le bulgare en Bulgarie et en Roumélie, pour le finnois en
Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et
bientôt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours,
le réveil littéraire précède les revendications politiques. Dans un
gouvernement constitutionnel, le parti des nationalités finit par
triompher, parce que, entre les autres partis, c'est à qui lui fera le
plus de concessions et d'avantages pour obtenir l'appoint de ses votes:
c'est même le cas en Irlande.
«Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement quelconque puisse comprimer
un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le
coeur même des races longtemps asservies et se développant fatalement,
avec les progrès de ce que l'on appelle la civilisation moderne? Que
faire donc en présence de cette poussée irrésistible des races demandant
leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l'ont essayé
Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd'hui. Il ne vous reste qu'à
transiger avec les nationalités diverses, comme le veut M. de Taaffe,
tout en protégeant les droits des minorités.
--«Mais, reprit l'Altgraf, en Bohême, nous, Allemands, nous sommes
minorité, et messieurs les Tchèques nous écraseront sans pitié.»
Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et
appartenant au parti conservateur. Il me paraît encore plus désolé que
l'Altgraf Salm. «Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille
roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un réactionnaire dans
votre étrange langage libéral. Mon attachement à la famille impériale
est absolu, parce que c'est le centre commun de toutes les parties de
l'empire. Je suis attaché au comte Taaffe parce qu'il représente les
partis conservateurs; mais je déplore sa politique fédéraliste, qui nous
mène à la désintégration de l'Autriche. Oui, je pousse l'audace jusqu'à
prétendre que Metternich n'était pas un âne bâté. Nos bons amis les
Italiens lui reprochent d'avoir dit que l'Italie n'est qu'une expression
géographique; mais de notre empire qu'il avait fait si puissant et, en
somme, si heureux, il ne restera même plus cela, si on continue à le
dépecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera
plus un État, ce sera un kaléidoscope, une collection de _dissolving
views_. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:
Quivi sospiri, pianti ed alti guai
Risonavan per l'ær senza stelle:
Diverse lingue, orribile favelle,
Parole di solore, accenti d'ira,
Voci alte e fioche; e suon di man con elle?
Voilà le pandémonium qu'on nous prépare. Savez-vous jusqu'où l'on pousse
la fureur de l'émiettement? En Bohême, les Allemands, pour échapper à la
tyrannie des Tchèques, qu'ils redoutent dans l'avenir, demandent la
séparation et l'autonomie des régions où leur langue domine. Jamais les
Tchèques ne voudront qu'on morcelle le glorieux royaume de saint
Wenceslas, et voilà une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races
sont un retour à la barbarie. Vous êtes Belge et je suis Autrichien; ne
pouvons-nous nous entendre pour gérer en commun une affaire ou une
institution?»
--«Sans doute, lui dis-je, à un certain degré de culture, ce qui
importe, c'est la conformité des sentiments, non la communauté du
langage. Mais au début, la langue est l'instrument de la culture
intellectuelle. La devise de l'une de nos sociétés flamandes dit cela
énergiquement: _De taal is gansch het volk_. «La langue c'est tout le
peuple.» A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais
sans la langue, sans les lettres, le progrès de la civilisation est
impossible.»
Je note un fait curieux, qui montre où en sont arrivées ces animosités
des races. Les Tchèques de Vienne, et ils sont au nombre de trente
mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une école où le
tchèque serait la langue de l'enseignement. Au sein du conseil
provincial, le recteur de l'université de Vienne appuie la requête. Les
étudiants de l'université tchèque de Prague lui envoient une adresse de
gratitude; mais en quelle langue? En tchèque? Non, le recteur ne le
comprend pas; en allemand? jamais; c'est la langue des oppresseurs! En
français, parce que c'est un idiome étranger, et partant, neutre.
L'attitude très justifiable du recteur soulève une telle réprobation
parmi ses collègues, qu'il doit se démettre du rectorat.
Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l'une des colonnes de notre
Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la
contribution de ses connaissances juridiques, la précieuse faculté de
parler, avec le même esprit et le même brio, toutes les langues
indo-européennes et d'avoir à sa disposition un trésor de citations
piquantes empruntées à toutes les littératures. Dans les différentes
villes où l'Institut siège, il répond aux autorités qui nous reçoivent
dans la langue du pays, de façon à faire croire qu'il y est né. M. de
Neuman me conduit à l'Université, dont il est une des illustrations.
Elle est située près de la cathédrale. C'est un vieux bâtiment qu'on
abandonnera bientôt pour le somptueux édifice qu'on construit sur le
Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l'auteur du
meilleur livre que l'on ait écrit sur le socialisme _Der Socialismus in
Frankreich_, et d'ouvrages considérables de droit public et d'économie
politique, qui jouissent de la plus grande autorité dans toute
l'Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collègue M.
Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le
développement de la propriété. M. de Neuman me communique une lettre de
M. de Kállay, ministre des finances de l'Empire, qui me recevra avant
mon départ; mais je vais voir d'abord M. de Serres, directeur des
chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications
concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le
réseau ottoman; question de première importance pour l'avenir de
l'Orient et que je m'étais promis d'étudier sur place.
La compagnie autrichienne est établie dans un palais de la place
Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental
en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de réception
velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la
simplicité des locaux ministériels! C'est le symbole d'une profonde
révolution économique: l'industrie primant la politique. M. de Serres
étale une carte détaillée sur la table: «Voyez, me dit-il, voilà le
chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui passe le Danube à
Peterwardein, puis la Save à Semlin. Il y a là deux grands ponts
construits par la Société Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera
inaugurée prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une
autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, déjà exploitée.
Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n'y aura à
franchir qu'un très court faîte de partage, pour atteindre Varosh, sur
la voie ferrée qui aboutit à Salonique. Cet embranchement se terminera
vite et il est de première importance: c'est le plus court chemin vers
Athènes et même vers l'Égypte et l'extrême Orient. C'est par là qu'on
pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rêve du consul
autrichien von Hahn se trouvera réalisé.
«L'embranchement de Nich à Sophia et Constantinople offre dans sa
première section de grandes difficultés. D'abord, pour arriver à Pirot,
il faut passer par un effroyable défilé, le long de la Nichava. Nos
ingénieurs n'ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s'élever de Pirot
jusqu'au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans,
on l'aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia,
la construction peut se faire en courant, et de là à Sarambey, terminus
des chemins ottomans, la ligne a été à moitié faite par les Turcs, il y
a dix ans. Quinze à seize mois suffiraient pour l'achever. En résumé,
nous irons en mai 1884, par rail, jusqu'à Nich, en traversant toute la
Serbie. Ensuite, si l'on commence sans tarder, un an plus tard à
Salonique et deux ans après à Constantinople.» Je remerciai M. de Serres
de ces détails si précis.--«L'achèvement de ces lignes, lui dis-je, sera
pour l'Orient un événement capital. Ce sera le signal de sa
transformation économique, qui est autrement importante que toutes les
combinaisons politiques et qui, d'ailleurs, hâtera l'accomplissement de
celle qui est imposée par la nature des choses, je veux dire par le
développement de la race dominante. Votre réseau et l'Autriche-Hongrie
en profiteront d'abord, mais bientôt l'Europe entière prendra sa part
des avantages résultant de la civilisation et de l'enrichissement de la
péninsule balkanique.
Je me rends chez M. de Kállay. Je me félicite de le voir, car on me dit
de tous côtés que c'est l'un des hommes d'État les plus distingués de
l'empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d'un des
compagnons d'Arpad, entré en Hongrie à la fin du IXe siècle. Famille de
bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: précédent
précieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kállay se montre
avide de tout savoir. Il travaille comme un _privat-docent_, apprend les
langues slaves et orientales, traduit en magyar la _Liberté_, de Stuart
Mill, et ainsi devient membre de l'Académie hongroise. Ayant échoué
comme député aux élections de 1866, il est nommé consul général à
Belgrade, où il reste huit ans. Son temps n'y est pas perdu pour la
science. Il réunit les matériaux d'une histoire de la Serbie. En 1874,
il est nommé député à la Diète hongroise, et prend place sur les bancs
du parti conservateur, qui est devenu la gauche modérée actuelle. Il
fonde un journal, le _Kelet Népe_ (le peuple de l'Orient), où il trace
le programme du rôle que la Hongrie doit jouer dans l'Europe orientale.
Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l'occupation de la
Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestèrent alors de la façon
la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l'opposition attaqua
l'occupation avec la dernière violence.
Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu'ils y voyaient
un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même
n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la
sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la
défendre. Il montre à son parti qu'il est insensé de se prononcer en
faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie
s'impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue
hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Monténégro et
empêche ainsi la formation d'un grand État jougo-slave, qui exercerait
une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même
race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission
commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude
d'un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les
questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta
quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde
en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.
Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l'Autriche au sein de
la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section
au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la
Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à
Belgrade même on reconnaît que c'est la meilleure qui existe. Il fait
paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur
les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le
chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d'État et son autorité
grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable,
mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des
finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie.
L'occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts
rentraient mal; l'argent, disait-on, restait collé aux doigts des
employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des
deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission.
L'Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est
son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été
perdu et l'empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand
avantage qu'elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au
reste de l'État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais
impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre
en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il
fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les
provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient
directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure
les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus,
chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le
déficit. Travail énorme: curer les étables d'Augias dans un vilayet
ottoman.
Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec
une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de
tel que d'en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l'avertit
qu'un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle
insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance,
il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi
brave qu'intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend
du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la
Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation,
il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis
lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C'est ce que je compte
aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu;
aujourd'hui, l'Empereur est enchanté, et chacun m'affirme que si l'on
peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu'on le devra et qu'un
rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l'empire.
Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n'est nullement
«chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la
route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de
l'Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l'hôtel
Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un
escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux
magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais
mieux ceci.
Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n'a que 43 ans. Le
vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l'est
aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure
vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé
dans leur sang l'ardeur des races primitives et la décision du cavalier.
J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme
une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de
Kállay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et
qu'il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre
livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru,
de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise
sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le
regrette comme vous. Mais qu'y faire?» Il m'engage à pousser jusqu'en
Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore réglé la
question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les
problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se
complique du conflit entre le droit musulman et nos législations
occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de
près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas.
Ainsi, en vertu de la loi turque, l'État est propriétaire de toutes les
forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir
les préserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'après
la coutume slave, un droit d'usage sur les forêts domaniales. S'ils n'y
prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal,
mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les
chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout
repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles
peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une
loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une
contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait
une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment.
Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c'est une
_gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du
progrès agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on
n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant à
Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d'oeuvre est
renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait
venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles
sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est
appelée à remplir une grande mission, dont l'Europe entière profitera,
plus que nous peut-être. Elle doit justifier l'occupation en civilisant
le pays.
--«Quant à moi, répondis-je, j'ai toujours défendu, contre mes amis les
libéraux anglais, la nécessité d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine à la
Dalmatie, et je l'ai démontrée à une époque où on n'en parlait guère[7].
Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant
l'intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort
Opus est de première nécessité.--«Évidemment, reprend M. de Kállay: _ma
i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la
ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre
de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est
un des premiers bienfaits de l'occupation et ses résultats seront
énormes.
[Note 7: «De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la
Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir
Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tête, et la
Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tête sans visage. Faute de
communications avec les districts qui s'étendent derrière eux, les ports
dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans
importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi
Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000,
Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de
l'Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes
parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d'un puissant
État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de
ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens
princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur
des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de
border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le
jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile
de l'intérieur, dont la plus détestable administration arrête l'essor.»
(_La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]
Je parle à M. de Kállay d'un discours qu'il vient de prononcer au sein
de l'Académie de Pest, dont il est membre. Il y développe son idée
favorite, que la Hongrie a une grande mission à remplir. Orientale par
l'origine des Magyars, occidentale par les idées et les institutions,
elle doit servir, d'intermédiaire et de lien entre l'Orient et
l'Occident. Cette thèse a provoqué, dans tous les journaux allemands et
slaves, un débordement d'attaques contre l'orgueil magyare: «Ils
s'imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l'univers, le
monde tout entier: _Ungarischer Globus_. Qu'ils retournent dans leurs
steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs!» Parmi
toutes ces violences, je note un mot qu'on emprunte à un livre du comte
Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur
honneur et leur force, mais qui, développant en eux un esprit de
domination, les fait détester par les autres races. Ce mot, le voici:
«Le Magyar aime son pays et sa nationalité plus que l'humanité, plus que
la liberté, plus que lui-même, plus que Dieu, plus que son salut
éternel.» La haute intelligence de M. de Kállay le préserve de ces
exagérations du chauvinisme.--«On ne m'a pas compris me dit-il, et on
n'a pas voulu me comprendre. Dans une société littéraire et
scientifique, je n'ai nullement voulu faire de la politique. J'ai
constaté simplement un fait indéniable. Placé au point de jonction d'une
foule de races diverses et précisément parce que nous parlons un idiome
non indo-germanique, asiatique si l'on veut, nous sommes obligés de
connaître toutes les langues de l'Europe occidentale et en même temps,
par ces réminiscences mystérieuses du sang, l'Orient nous est plus
facilement accessible et compréhensible. Je l'ai remarqué bien des
fois: je saisis mieux le sens d'un écrit oriental quand je le fais
passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande
ou anglaise.»
Je ne m'arrête que deux jours à Vienne. Mes visites faites, je parcours
le Ring. Quel prodigieux changement depuis l'époque où, en 1846, du haut
des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux siège de 1683, je
voyais se dérouler tout autour, entre la petite cité, resserrée dans ses
murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, où chaque
soir les régiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants,
venaient faire l'exercice! On a respecté le Volksgarten, où Strauss
jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova.
Sur l'esplanade, on a tracé un boulevard deux fois large comme ceux de
Paris, on a réservé l'espace nécessaire pour construire des monuments
publics et le reste des terrains, vendus à des prix énormes, a permis à
la ville et à l'État d'y élever toute une suite de constructions
splendides, deux magnifiques théâtres, un hôtel de ville style gothique
qui coûtera cinquante millions, un palais pour l'université, deux
musées, un palais pour l'empereur et une chambre du Parlement pour le
Reichstag. Le Ring est bordé, en outre, de palais d'archiducs, d'hôtels,
genre du _Continental_ à Paris, et de maisons particulières avec une
élévation d'étages, un relief des moulures, une opulence de décoration
qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au
Ring dans aucune capitale. Tout cela a dû coûter plus d'un milliard!
D'où est venu l'argent dans cette Autriche qui marche, dit-on, à la
banqueroute?
L'État et la ville ont fait une splendide opération, puisqu'ils ont pu
couvrir presque entièrement leurs dépenses avec le produit de la vente
des terrains de l'esplanade; mais ceux qui ont acheté ces terrains ont
dû les payer, ainsi que les bâtisses si coûteuses qu'ils y ont élevées.
Les centaines de millions que représentent les bâtiments publics et les
maisons particulières sont donc sorties de l'épargne du pays. C'est la
preuve manifeste que, malgré des guerres malheureuses, malgré la perte
du Lombard Vénitien, malgré le _krach_ de 1873, malgré les difficultés
intérieures et le déficit persistant d'année en année, l'Autriche s'est
considérablement enrichie. L'État est toujours gueux, mais la nation
accumule du capital, et celui-ci vient s'épanouir dans les magnificences
du Ring. Comme aux bords du Rhin, c'est toujours l'effet de la machine.
L'homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vêtir,
peut consacrer plus de ses revenus et de son travail à se loger, lui,
ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.
Quoique je ne sois pas venu étudier la situation économique actuelle de
l'Autriche, l'impression que j'en reçois est très favorable. Sans me
laisser éblouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutôt,
parce qu'elles sont un symptôme de centralisation sociale et de
concentration de la richesse, je constate que l'agriculture et
l'industrie ont fait de grands progrès. Quant à la situation extérieure,
elle paraît excellente. L'Autriche est le pivot des combinaisons de la
politique européenne. Certes, M. de Bismarck mène le jeu, haut la main;
mais l'alliance autrichienne est son principal atout.
L'Autriche a besoin de l'appui de l'Allemagne; mais l'Allemagne a encore
bien plus besoin de celui de l'Autriche, parce que l'empire des
Hohenzollern, nouvellement constitué, a sur les flancs un ennemi certain
à l'Occident et un ennemi possible à l'Orient. Adossé à l'Autriche, il
est de force à faire face des deux côtés à la fois; il ne sera donc pas
attaqué. Mais c'est à condition que l'Autriche lui reste fidèle.
A l'intérieur, l'Autriche dérive manifestement vers la forme fédérative.
Mais loin d'y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un
danger, je suis persuadé que c'est un bien et pour l'empire lui-même et
pour l'Europe.
Les nationalités en Hongrie, en Bohême, en Croatie, en Galicie ont pris
tant de force et de vie qu'on ne peut plus désormais ni les anéantir, ni
les fusionner. Impossible même de les comprimer, à moins de supprimer
toute liberté, toute autonomie et de les écraser sous un joug de fer.
Quand les nationalités étaient endormies dans un sommeil léthargique,
comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thérèse et sous Metternich,
un gouvernement paternel et doux pouvait préparer insensiblement les
voies à un régime plus unitaire. Aujourd'hui, rien de pareil n'est plus
possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des résistances
furieuses, désespérées, et, pour les briser, il faudrait recourir à un
despotisme si impitoyable que, par les haines qu'il susciterait, il
mettrait en péril l'existence même de l'empire. Ainsi la liberté mène
nécessairement au fédéralisme. Il faut donc y applaudir.
C'est d'ailleurs, théoriquement, le meilleur des régimes. Nous le
rencontrons, au début, parmi les peuples libres, en Grèce et en
Germanie, par exemple, et aujourd'hui chez les nations les plus libres
et les plus démocratiques, aux États-Unis et en Suisse. Cette forme de
gouvernement permet de constituer un État immense, et même indéfiniment
extensible, par l'union des forces, _viribus unitis_, ainsi que le dit
la devise de l'Autriche, sans sacrifier l'originalité spéciale, la vie
propre, la spontanéité locale des provinces qui composent la nation.
Aujourd'hui déjà, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout,
en Italie et même en France, demandent qu'une grande partie des
attributions du pouvoir central soit restituée aux provinces. Que de
grands et nobles exemples ont donné au monde les Provinces-Unies des
Pays-Bas! Quel développement commercial! Quelle condition heureuse des
citoyens! Dans l'histoire, quel rôle considérable et hors de toute
proportion avec l'étendue du territoire ou le chiffre de la population!
Quel contraste affligeant entre l'Espagne, fédérale avant Charles V,
Philippe II, et l'Espagne centralisée du XVe et du XVIIe siècle! Pour se
défendre, l'Autriche fédéralisée ne perdra rien de sa puissance, tant
que l'armée restera unifiée sous le commandement du chef de l'État. Mais
le gouvernement sera moins prompt à se lancer dans une politique
d'agression, parce qu'il devra tenir compte des tendances des
différentes nationalités qui apporteront dans l'appréciation des
questions extérieures des vues différentes et parfois opposées. Les
progrès du fédéralisme en Autriche auront ainsi pour résultat
d'accroître les garanties de la paix.
Le régime monétaire en Autriche ne s'est guère amélioré. Partout
l'instrument des échanges est composé de billets dépréciés d'environ 20
p. c., avec des coupures ridiculement minimes, même pour la monnaie
d'appoint. J'aurais voulu m'entretenir de cette importante question avec
le savant professeur de géologie de l'université de Vienne, M. Sueiss,
qui a écrit un livre très remarquable sur l'avenir de l'or: _Die Zukunft
des Goldes_. A mon grand regret, j'apprends qu'il est absent. J'expose à
un financier autrichien qu'il dépend de son pays de mettre un terme à la
contraction monétaire qui partout amène la baisse des prix et contribue
ainsi à rendre plus intense la crise économique, tout en ramenant au
pair l'agent de la circulation en Autriche, qui est l'argent. Que
faudrait-il pour restituer à ce métal sa valeur ancienne, soit 60 7/8
pence l'once anglaise ou 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin? Il
suffirait que les hôtels des monnaies des États-Unis, de la France et de
l'Allemagne accordent la frappe libre aux deux métaux précieux avec le
rapport légal de 1 à 15-1/2. L'Amérique, la France, l'Espagne, l'Italie,
la Hollande sont prêtes à signer une convention monétaire sur ces bases,
si l'Allemagne consent à y adhérer. Tout donc dépend des résolutions du
chancelier de l'Empire allemand. Si l'Autriche peut entraîner dans cette
voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanières et en
entrant elle-même dans l'union bimétallique, elle en retirerait des
avantages incalculables. En s'approvisionnant d'argent, elle pourrait
facilement substituer une circulation métallique à sa circulation
fiduciaire dépréciée. Elle n'aurait plus alors à payer la prime
considérable et croissante sur l'or, qu'elle doit subir pour l'intérêt
des emprunts stipulés en or. Avec l'argent, ramené à son prix ancien,
elle se procurerait l'or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi,
sans bourse délier, la reconstitution de sa circulation, que l'Italie
n'a obtenue qu'à grands frais.
Je pars à 7 h. 15 du soir pour Essek sur la Drave, par la Südbahn; mais
je me leste d'abord, à l'hôtel Münsch, d'un bon dîner à la viennoise que
je recommande à ceux qui ont des goûts simples: Potage aux écrevisses de
Laybach, _garnirtes Rindfleisch mit Sauce_, c'est-à-dire du boeuf
bouilli, mais exquis, incomparablement supérieur à ce que l'on mange
ailleurs sous ce nom,--garni de légumes variés, avec une sauce blanche,
crème vinaigrée au raifort; _gebackenes Huhn_, poulet frit comme des
beignets; tourte de pâte brisée avec fraises fraîches des montagnes; le
tout arrosé de bière de Vienne et d'une demi _Villanyer Auslese_.
En partant, j'admire les dispositions de la gare de la Südbahn. Tout y
est simple, mais ample et commode. C'est une grande facilité d'y
trouver, comme partout de l'autre côté du Rhin, un restaurant où l'on
entre librement sans billet. Dans la voiture où je prends place, la
moitié des voyageurs sont des officiers qui retournent dans leurs
garnisons; on s'aperçoit que l'Autriche est toujours un État militaire.
Ils offrent un échantillon curieux des différentes races de l'empire:
il s'y trouve un Allemand de Vienne, un Tyrolien de Meran, un Hongrois,
un Polonais de la Galicie et un Tchèque. Je l'apprends par leur
conversation, car ils se le disent en allemand, qui est l'idiome commun.
L'officier tchèque se rend à Sarajevo. Il me raconte qu'on envoie de
préférence en Bosnie des employés et des officiers parlant un dialecte
slave qui leur permet de se faire comprendre des habitants. J'espérais
obtenir quelques détails sur mon voyage, mais il est de la catégorie des
voyageurs _no, no_, comme les appelle Töpffer, c'est-à-dire des non
communicatifs et des bourrus.
A Neustadt, le train quitte la ligne du Sömering, pour s'engager sur
celle qui se dirige vers Agram et vers la Save. Nous passons au sud du
grand lac Balaton. J'en avais autrefois visité la partie nord pendant un
séjour que je fis au château de Palota, chez le comte Waldstein,
président de l'Académie des beaux-arts de Pesth et descendant du grand
Wallenstein. Il est mort depuis. Je me réveille aux environs de Kanisza.
L'aspect du paysage me fait comprendre que je suis en Hongrie. Dans de
vastes prairies, parsemées de vieux chênes et qui ont l'air d'un beau
parc négligé, se promène un troupeau de deux à trois cents chevaux. Des
gardiens à cheval les surveillent. Des acacias bordent les champs et les
routes. Les habitations rurales ne sont plus dispersées au milieu des
terres cultivées, comme entre Linz et Vienne. Elles forment un
«aggloméré». Ce village est constitué d'après ce que les économistes
allemands appellent le _Dorf-system_. Les toits sont en chaume, au lieu
d'être en tuiles plates ou en écailles de bois. Les maisons ont leur
pignon antérieur vers la rue et la façade avec la porte vers la cour.
Cette façade est précédée d'une vérandah que soutiennent des colonnettes
en bois. Derrière la demeure viennent les dépendances et, au fond de la
cour, les étables. Un grillage en bois ou parfois une haie de branches
mortes sépare l'enclos du grand chemin, qui est extrêmement large. Des
poules, des canards, des oies, des porcs et des veaux vaguent dans cette
cour. J'en conclus que le cultivateur hongrois peut encore mettre la
poule au pot et qu'il n'en est pas réduit à une nourriture exclusivement
végétale, comme la plupart des paysans italiens et flamands. La terre,
divisée en très longues bandes de 30 à 40 mètres de largeur, est
emblavée en seigle, en froment et en pommes de terre. Pas de mauvaises
herbes dans les récoltes; tout a été bien sarclé. Pour le pays, c'est de
la petite culture, exécutée par le cultivateur propriétaire.
Voici un tableau de Rosa Bonheur. Six charrues, attelées chacune de
quatre boeufs blanc rosé, avec d'énormes cornes, comme ceux de la
campagne romaine, retournent une belle terre luisante, qui fume au
soleil du matin. Les laboureurs portent une toque noire en feutre, à
bords retroussés, une chemise blanche prise dans un pantalon flottant, à
si larges plis qu'on dirait un jupon, et de grandes bottes. L'homme qui
les surveille a mis au-dessus de ce costume une houppelande brune,
brodée de soutaches rouge et noir et doublée de peau de mouton. Voilà de
la grande culture. Elle est bien conduite ou la terre est excellente,
car les froments sont magnifiques, bien droits, serrés, plus hauts que
la ceinture et avec des feuilles d'un vert intense. Les seigles sont si
forts qu'ils ont versé. Près des maisons, je vois la grange à maïs,
particulière à tout l'Orient danubien. On dirait un colossal panier en
lattes tressées à clairevoie. Cela est long de quatre à six mètres,
suivant l'importance de l'exploitation, large de deux, couvert d'un toit
de chaume et supporté par quatre ou six pieux à un mètre de terre. Les
épis de maïs y sont accumulés, à l'abri des mulots et des porcs, et ils
y sèchent parfaitement, parce que le vent passe librement à travers les
interstices du clayonnage. La siccité complète du maïs prévient la
_pellagra_, qui est occasionnée, croit-on, dans le Lombard-Vénitien, par
la farine du maïs humide. Cette maladie est inconnue ici.
Après Kanisza, nous longeons la Drave, qui est déjà un grand fleuve. Il
est vrai qu'il vient de loin; car il a ses sources dans le pays des
Dolomites et dans les glaciers du Grossglockner, le plus haut sommet du
Tyrol, que j'ai visité autrefois en allant à Gastein. Depuis
Franzenstein, dans le Tyrol, point de jonction avec la ligne du Brenner,
jusqu'à son confluent avec le Danube, près d'Essek, une ligne ferrée non
interrompue suit son cours. L'aspect de ses bords montre que la Drave
est encore à l'état de nature. Elle déplace son lit; elle forme des
îles; d'un côté, elle ronge la berge argileuse, coupée à pic; de
l'autre, elle dépose des relais et des bancs. Rien n'a été fait pour
améliorer la navigation. Les saules qui croissent sur ses rives sont le
seul obstacle qui s'oppose à ses déplacements. Quelle différence avec
le Rhin, si parfaitement canalisé! Il est vrai qu'ici la population est
trop peu dense pour exécuter les travaux d'art et pour en profiter.
A Zakany, un pont est jeté sur le fleuve, mais c'est pour livrer passage
à l'embranchement qui, d'ici, se dirige sur Agram; partout ailleurs, on
traverse en ponton. A Barcs, la gare est encombrée d'immenses tas de
douves superposées. Elles viennent des forêts de la Croatie, et beaucoup
vont à Marseille, par la voie de Fiume et de Trieste. L'exploitation des
bois est une des richesses de ces pays-ci; mais on la gaspille
effroyablement. Entre Agram et Sissek, on passe par une superbe forêt.
J'y ai vu, le long de la voie ferrée, de gros chênes abandonnés à la
pourriture, parce que les fibres un peu tordues ne permettaient, pas de
fendre l'arbre de façon à le débiter, en douves. Comme matériaux de
construction, ils ne valaient pas le transport. N'est-ce pas étrange,
quand on songe combien le chêne est devenu rare et cher dans notre
Occident? Presque tous ceux qui ont acheté des forêts en Hongrie et en
Moravie, se sont laissé entraîner par la beauté des arbres. Ils ont mal
calculé les frais d'abatage et de transport, qui s'élèvent très haut
quand on opère en grand, et ils ont perdu de l'argent. Lors de mon
précédent voyage en Hongrie, le comte Waldstein me faisait parcourir une
forêt magnifique qui lui appartenait. J'admirais des chênes d'une
prodigieuse venue qui chez nous auraient valu trois à quatre cents
francs.--«Mais ceci représente une fortune princière,
m'écriai-je.--«Voulez-vous accepter ma forêt, me dit-il, je vous en fais
hommage.--Quelle plaisanterie!
--Nullement, vous me rendrez service. Voilà cinq ans que je n'ai rien pu
vendre et j'ai à payer les impôts, qui, vous le savez, ne sont pas
légers chez nous.»
Un des voyageurs de mon compartiment m'apprend qu'un de mes
compatriotes, M. Charles Lamarche, exploite de grandes forêts en
Croatie. Je lui souhaite bonne chance, mais dans l'intérêt du pays, il
vaudrait mieux conserver ces bois jusqu'au moment où la population
accrue pourra les employer sur place. La dévastation des massifs de
sapins que j'ai vu se poursuivre avec fureur en Suède et en Norvège
n'est pas moins lamentable. L'homme, aiguillonné par la fièvre de
l'industrie, dévore sa planète par les deux bouts: destruction des
forêts, destruction du charbon. Je pense à l'effrayant poème de Byron:
_Darkness_. La terre est plongée dans les ténèbres. Les peuples, pour se
réchauffer, ont tout brûlé, même la charpente de leurs demeures. Deux
êtres humains survivent seuls; ils aperçoivent un brasier près de
s'éteindre; ils s'approchent, ils se reconnaissent; ce sont deux ennemis
mortels; ils se battent et s'égorgent. Ainsi finit une race exécrable.
Le fait est que si les hommes continuent à pulluler et à détruire en
même temps les sources naturelles de la richesse, nous en reviendrons au
régime alimentaire de nos ancêtres préhistoriques, au cannibalisme.
Après Barcs, nous quittons la Drave, que nous retrouverons à Essek. La
voie ferrée doit franchir une crête avant de descendre dans la plaine de
Fünfkirchen. Cette crête est formée de collines sablonneuses, où
poussent de maigres bouleaux. On y a fait des plantations de pins
sylvestres qui viennent mal. Le sol est très maigre; par moments il
n'offre plus que des dunes de sable mouvant. La végétation est celle de
nos landes, sauf qu'il y manque la bruyère que j'ai rencontrée partout,
dans des terrains semblables, depuis le Portugal jusqu'en Danemark.
Cette absence de la bruyère est remarquable dans le paysage de l'Europe
sud-orientale. Je ne l'ai vue nulle part dans les terrains vagues, où
elle aurait abondé ailleurs.
Après Szigetvar, la ligne ferrée descend en plaine. Plus loin, apparaît
Fünfkirchen (cinq églises), en hongrois Pecs. La plupart des localités
ont ici, comme en Transylvanie, trois noms: l'un allemand, l'autre
slave, le troisième hongrois, lequel est le nom officiel. Ceci donne
aussi lieu à des querelles entre les races. Le chemin de fer est
exploité par les Hongrois. Il s'ensuit que dans les gares les
inscriptions sont en magyare. Mais quand on arrive sur un territoire où
les Slaves sont en majorité, ils réclament l'emploi de leur langue.
Parfois, les indications et les noms sont dans les deux idiomes; mais si
alors le hongrois est placé au-dessus, c'est une usurpation, une preuve
nouvelle de l'esprit dominateur et tyrannique des Magyars! Le mieux
serait d'employer les trois langues en mettant les mots sur la même
ligne. Seulement l'allemand est proscrit ici: c'est l'ennemi des deux
autres races. Cette question des inscriptions, qui nous paraît futile,
échauffe tellement la bile des populations de ces régions-ci, qu'elle
provoque des troubles et des insurrections, comme on l'a vu récemment à
Agram, à propos des écussons hongrois placés sur les monuments publics.
Il a fallu les enlever. Il est vrai qu'une allumette tombant à terre
s'éteint aussitôt, qui, dans une poudrière, produit une explosion.
L'hostilité des races est la matière explosible.
Fünfkirchen est une jolie ville dans une situation charmante. Au XVe
siècle sous la dynastie angevine, elle a été un centre de culture
littéraire et artistique. Les clochers de ses églises, qui lui ont valu
son nom, _Cinq Églises_, se détachent sur de gracieuses collines
couvertes de vignobles et de maisons blanches. Au second plan s'élèvent
des montagnes bien boisées. Les routes sont agréablement plantées de
peupliers, de tilleuls et d'acacias. De bonnes habitations, très bien
entretenues, sont éparpillées au milieu de cultures fort soignées.
Beaucoup de champs sont emblavés en maïs, qui sort de terre. A Villany,
arrêt: collines calcaires assez nues, mais où poussent des vignes
donnant un vin excellent et renommé. D'ici part un embranchement du
chemin de fer vers Mohacs, sur le Danube. Mohacs! nom lugubre; le
Waterloo de la Hongrie. C'est à Mohacs que les Turcs brisèrent
définitivement la résistance héroïque des Magyars. Deux archevêques,
cinq évêques, cinq cents magnats et trente mille combattants périrent.
Le 29 août 1526 est un anniversaire de deuil pour tout bon patriote
hongrois. Car la civilisation nationale, si remarquable déjà sous les
princes angevins (1301 à 1380) et sous Mathias (1457 à 1490), disparut
sous le régime abrutissant des Turcs. Malheureuse destinée de tous ces
pays Cis et Transdanubiens! Au moyen âge, ils marchaient presque du
même pas que nous. Ils avaient une culture intellectuelle, un art, une
architecture. Les Ottomans les subjuguent: les voilà replongés dans la
barbarie pour trois ou quatre siècles. Aujourd'hui qu'ils sont
affranchis, il faut qu'ils remontent au niveau qu'ils avaient atteint
déjà avant l'ère moderne. Entre cette date de 1526 et celle du siège de
Vienne 1683, les Turcs se maintinrent à l'apogée de leur puissance. Puis
vient la chute rapide, ininterrompue jusqu'à nos jours. Les vainqueurs
de Mohacs, qui, il y a seulement deux siècles, ont failli prendre Vienne
et inonder l'Autriche et la Pologne, sont acculés aujourd'hui dans
Constantinople.
Près d'Essek, la voie se rapproche de la Drave, qu'elle franchit sur un
grand pont de fer. La rivière, arrivée ici près de son confluent avec le
Danube, a tout l'aspect du bas Mississipi. Entre les deux grands cours
d'eau s'étend une vaste plaine, à moitié noyée, coupée de marais et de
«bayous». Dans les crues, cela forme une mer. En ce moment, l'herbe y
est d'un vert intense, relevé par les fleurettes roses du _flos cuculi_
et par les grands pétales jaunes des iris. Les maisons blanches d'Essek
et les murs jaunes de sa forteresse s'enlèvent sur le ciel d'un bleu
cru. De grands troupeaux de cochons et de chevaux errent en liberté dans
ces pâturages, qui se perdent, à l'horizon lointain, dans la brume
bleuâtre, que le soleil de juin pompe des eaux partout épandues. C'est à
Essek que je dois trouver la voiture de l'évêque Strossmayer, qui me
conduira à Djakovo.
CHAPITRE III.
L'ÉVÊQUE STROSSMAYER.
Ainsi que je l'ai dit, l'un des buts de mon voyage est d'étudier à
nouveau ces formes curieuses de propriété primitive, les communautés de
famille ou _zadrugas_, qui se sont conservées parmi les Slaves
méridionaux, et que j'ai décrites en détail dans mon livre sur la
_Propriété primitive_. Je les avais visitées avec soin il y a quinze
ans; mais on m'a dit qu'elles disparaissent rapidement et qu'il faut se
hâter si l'on veut voir encore en vie cette constitution si intéressante
de la famille antique, qui était universelle autrefois et qui, même en
France, a duré jusqu'au XVIIIe siècle. L'illustre évêque de Djakovo, Mgr
Strossmayer, a bien voulu m'engager à venir visiter les zadrugas de son
domaine, et je me rends à son aimable invitation.
I
En descendant du train, je vois s'avancer vers moi un jeune prêtre,
suivi d'un superbe hussard, à moustache retroussée, pantalon collant
brun, couvert de soutache rouge et noir, et dolman à brandebourgs de
mêmes couleurs. L'abbé est l'un des secrétaires de l'évêque Strossmayer,
dont il m'apporte une lettre de bienvenue. «Donnez-moi votre bulletin,
me dit-il, mon pandour soignera vos bagages.--Mais, lui répondis-je, je
n'ai d'autre bagage que cette petite valise et ce sac de nuit que je
porte à la main. C'est le vrai moyen de n'en jamais être séparé. Vous
devez m'approuver de suivre à la lettre la devise du philosophe: _Omnia
mecum porto._»--Sur un signe de l'abbé, le pandour s'approche
respectueusement, me baise la main, suivant la coutume du pays, et prend
mes effets. Je rapporte ce menu détail, parce qu'il me rappelle un mot
de M. de Lesseps. Il y a trois ans, M. de Lesseps était venu à Liège
nous parler du canal de Panama. J'étais délégué pour le recevoir à la
gare. Deux jours avant, il avait parlé à Gand. Dans l'intervalle, il
avait couru à Londres et il en revenait de son pied léger. Il descend de
voiture, portant une valise et un gros paletot, quoiqu'on fût en
juillet. «Veuillez monter en voiture, lui dis-je; j'aurai soin de vos
bagages.--Mais je n'en ai jamais plus que je n'en puis porter moi-même,
répond-il. L'an dernier, votre roi, que j'aime et que je vénère,
m'invite à loger au palais de Bruxelles. Il envoie à ma rencontre un
officier d'ordonnance, une voiture de la cour et un fourgon. Après
m'avoir salué, l'aide de camp m'indique la voiture de service pour mes
gens et mes bagages. Je lui dis: «Mes gens, je n'en ai pas, et quant à
mes bagages, les voilà. Je les porte à la main.» L'officier parut
surpris, mais le roi m'aurait compris.» Domestiques et grosses malles
sont des _impedimenta_. Moins une armée en traîne à sa suite, mieux
elle fait la guerre. Il en est de même du voyageur.
Ce prêtre accompagné de ses pandours, c'est bien l'image de la Hongrie
d'autrefois, où magnats et évêques entretenaient une véritable armée de
serviteurs, qui les gardaient en temps de paix, et qui, en temps de
guerre, montaient à cheval avec leurs maîtres; c'étaient là ces fameux
hussards qui ont sauvé la couronne de Marie-Thérèse: _Moriamur pro rege
nostro_, et qui, en 1848, auraient détrôné ses descendants sans
l'intervention de la Russie. A la sortie de la gare, une légère Victoria
découverte nous attend. L'attelage est de toute beauté: quatre chevaux
gris pommelé, de la race de Lipitça, c'est-à-dire de ce haras impérial
situé près de Trieste, en plein Karst, dans cette région étrange, toute
couverte de grandes pierres calcaires qui, éparpillées au hasard,
ressemblent aux ruines d'un édifice cyclopéen. De sang arabe, mais avec
adjonction de sang anglais pour leur donner de la taille, les chevaux
s'y fortifient les poumons à respirer un air sec, qui devient très âpre
quand souffle la bora, et les jarrets à gravir les rochers et les
pentes. On les recherche pour les officiers de cavalerie. Nos quatre
jeunes étalons sont ravissants; la croupe droite, la queue bien
détachée, les jambes sèches et très fines, le paturon haut et flexible,
la tête petite, avec de grands yeux pleins de feu. Ils sont doux comme
des agneaux et complètement immobiles. Mais dès qu'ils voient qu'on se
prépare à partir, leurs naseaux s'ouvrent, leur sang s'agite, ils
piaffent, ils bondissent en avant, et le pandour les contient avec
peine, reproduisant exactement le groupe des chevaux de Castor et de
Pollux sur la place du Quirinal. Nous partons, et les nobles bêtes
s'élancent, joyeuses de faire emploi de leur force et de leur jeunesse.
«Je crains, dis-je à l'abbé, que la traite ne soit un peu
longue.»--Nullement, me répond-il, d'Essek à Djakovo il y a environ 36
de vos kilomètres, il nous faudra deux heures et demie.» L'allure des
chevaux hongrois m'a toujours frappé. Chez nous un bon cheval part plein
d'ardeur; mais, au bout de 10 à 12 kilomètres, il se met volontiers au
pas pour reprendre haleine, et les cochers, au besoin, l'y contraignent.
Ici, l'allure naturelle du cheval attelé est le trot; il ne lui semble
pas qu'il puisse aller au pas; quand il y est forcé, parce que le chemin
est trop mauvais, il se sent humilié, il rechigne et parfois ne veut
plus avancer. Même les maigres haridelles des paysans pauvres trottent
toujours. L'une des causes m'en paraît être l'habitude, qui est générale
dans les pays danubiens, de laisser courir le jeune poulain derrière la
mère, dès que celle-ci est de nouveau attelée. Précisément en sortant
d'Essek, où ç'a été jour de marché, la route est couverte de voitures
retournant dans les villages voisins, et beaucoup d'entre elles sont
accompagnées de poulains qui trottent allègrement à la suite, en faisant
des bonds de chevreaux. Ils prennent ainsi les poumons et l'allure de
leurs parents. L'hérédité confirme l'aptitude.
La charrette des paysans de toute la région sud orientale de l'Europe
est la même, depuis la Leitha jusqu'à la mer Noire, et je l'ai retrouvée
jusqu'au milieu de la Russie. Elle apparaît déjà dans les bas-reliefs
antiques. Rien de plus simple et de mieux en rapport avec les conditions
du pays. Deux larges planches forment le fond de la caisse. Elle est
garnie de chaque côté d'une sorte d'échelle, qui est retenue en place
par des pièces de bois coudées, fixées sur les essieux à l'extérieur des
longs moyeux des roues, de façon à empêcher absolument que celles-ci
s'échappent. Pas de bancs: on s'assied sur des bottes de foin ou de
fourrage vert, dont une partie est destinée à l'attelage. Tout est en
bois. En Hongrie, l'essieu est en fer, mais dans certaines parties de la
Russie et des Balkans, il est également en bois. Les roues sont hautes
et fines, et la charrette pèse si peu qu'un enfant la met en mouvement
et qu'un homme la porte sur son dos. Pour ramener les récoltes, on en a
parfois qui sont un peu plus grandes et plus solides; toutefois, le type
n'est pas modifié.
La route sur laquelle nous roulons est très large. Quoique le milieu
soit macadamisé, les paysans et même notre cocher préfèrent rouler sur
les accotements; c'est qu'ici, l'été, l'argile, tassée et durcie par les
pieds des chevaux, devient comme de l'asphalte. Le pays que nous
traversons est plat et parfaitement cultivé. Les froments sont les plus
beaux que l'on puisse voir; ils ont des feuilles larges comme des
roseaux. Ce qui n'est pas emblavé en céréales, blé ou avoine, est occupé
par des maïs ou par la jachère; pas de fermes éparpillées dans les
campagnes. Les maisons des cultivateurs sont groupées dans les villages.
C'est le _Dorf-system_, comme disent les économistes allemands. Ce
groupement a deux causes: d'abord la nécessité de se réunir pour se
défendre; en second lieu, l'usage ancien de répartir périodiquement le
territoire collectif de la commune entre ses habitants. Si, dans
certains pays, comme en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans le
nord de la France, les bâtiments d'exploitation sont placés au milieu
des champs qui en dépendent, c'est que la propriété privée et la
sécurité y existent depuis longtemps.
L'élégant attelage qui nous entraîne rapidement me rappelle un mot que
l'on m'a conté précédemment à Pest et qui peint la Hongrie d'autrefois.
Un évêque passait le Danube sur le pont de bateaux qui conduit à Bude,
royalement étendu dans un beau carrosse attelé de six chevaux. C'était
un comte Batthiany. Un député libéral lui crie: «Monseigneur, vous
semblez oublier que vos prédécesseurs les apôtres et Jésus votre maître
allaient pieds nus.--Vous avez raison, réplique le comte, comme évêque
j'irais certainement à pied; mais comme magnat hongrois, six chevaux est
le moins que je puisse atteler, et malheureusement l'évêque ne peut
fausser compagnie au magnat.»
J'imagine que Mgr Strossmayer donnerait une meilleure raison. Il dirait
qu'il exploite en régie les terres du domaine épiscopal; qu'il y a
établi un haras dont il vend les produits; qu'il contribue ainsi à
améliorer la race chevaline et qu'il augmente la richesse du pays, ce
qui est de tous points conforme aux prescriptions économiques les plus
élémentaires. Élevant beaucoup de chevaux, il faut bien qu'on, les
promène et qu'on les dresse. Je ne m'en plains pas, car c'est plaisir de
voir trotter ces charmantes bêtes, toujours gaies, heureuses de courir
d'une allure de plus en plus relevée, à mesure qu'elles approchent de
leur écurie.
Nous nous arrêtons quelques moments au village de Siroko-Polje, où
l'abbé désire voir sa mère. Nous entrons chez elle. Veuve d'un simple
cultivateur, elle occupe une maison de paysan un peu mieux soignée que
les autres. A la différence des villages hongrois, les maisons
présentent du côté de la route, non leur pignon, mais la face antérieure
dans le sens de la longueur. La façade, avec la vérandah sur colonnettes
de bois, regarde la cour, où erre la collection habituelle des divers
volatiles. Toutes les habitations du village sont, comme celles-ci,
plafonnées et récemment blanchies à la chaux, de sorte qu'on ne peut
voir si elles sont construites en briques d'argile séchée ou en torchis.
Elles sont toujours posées sur un soubassement en pierres. La chambre où
la veuve nous reçoit est le salon et en même temps la chambre à coucher
des hôtes étrangers. Sur les murs soigneusement blanchis, des gravures
enluminées représentent des saints et des épisodes bibliques. Aux
fenêtres des rideaux de mousseline; deux grands lits avec force matelas,
recouverts d'une grosse courtepointe d'ouate capitonnée en indienne à
ramages rouge et noir; sur la table un tapis de lin brodé de dessins en
laine de couleurs très vives; un grand sopha et quelques chaises en
bois, voilà le mobilier. La veuve ne porte plus le costume pittoresque
du pays, mais une jaquette et un jupon en cotonnade violette, comme les
femmes de la campagne dans la France du Nord. Elle ne parle que le
croate et pas l'allemand. Je l'interroge, par l'entremise de son fils,
sur les zadrugas.
«Dans ma jeunesse, dit-elle, la plupart des familles restaient unies et
cultivaient en commun le domaine patrimonial. On se soutenait, on
s'entr'aidait. L'un des fils était-il appelé à l'armée, les autres
travaillaient pour lui, et comme il savait que la place à la table
commune l'attendait toujours, il y revenait le plus tôt possible.
Aujourd'hui, quand la zadruga est détruite et que nos jeunes gens
partent, ils restent dans les grands villes. Le foyer, avec ses veillées
en commun, avec ses chansons et ses fêtes, ne les rappelle plus. Les
petits ménages, qui vivent seuls, ne peuvent pas résister à une maladie,
à une mauvaise année, maintenant surtout que les impôts sont si lourds.
Arrive un accident, ils s'endettent et les voilà dans la misère. Ce sont
les jeunes femmes et le luxe qui sont la perte de nos vieilles et sages
institutions. Elles veulent avoir des bijoux, des étoffes, des souliers
qui sont apportés par les colporteurs; pour en acheter, il leur faut de
l'argent; elles se fâchent si le mari, travaillant pour la communauté,
fait plus que les autres. S'il gardait tout pour lui, nous serions plus
riches, pense-t-elle. De là des comptes, des reproches, des querelles.
La vie de famille devient un enfer; on se sépare. Il faut alors pour
chacun un feu, une marmite, une cour, un gardien pour les animaux. Puis,
les soirs d'hiver, c'est l'isolement. Le mari s'ennuie et commence à
aller au cabaret. La femme, laissée seule, se dérange aussi parfois. Et
puis, monsieur, si vous saviez quelles saletés les marchands nous
vendent si cher! De laids bijoux en verre de couleur et en cuivre doré,
qui ne valent pas deux kreutzers, tandis que les colliers de pièces d'or
et d'argent, que nous portions autrefois, conservaient leur valeur et
nous allaient beaucoup mieux. A force d'épargner, les jeunes filles de
mon temps, avec le produit de leurs broderies et des tapis qu'elles
faisaient, arrivaient à se former une belle dot en sequins et en thalers
de Marie-Thérèse, qu'elles portaient sur la tête, au cou, à la ceinture
et qui reluisaient au soleil, de sorte que les maris ne manquaient pas à
celles qui étaient adroites, laborieuses et économes. Au lieu de nos
bonnes et solides chemises en grosse toile inusable, si jolies à voir,
avec leurs broderies de laine bleue, rouge et noire, on nous apporte
maintenant des chemises de coton, fines, glacées, brillantes comme de la
soie, mais qui sont en trous et en loques après deux lavages. Vous
connaissez notre chaussure nationale, l'opanka: un solide morceau de
cuir de buffle, bien épais, rattaché au pied par des courroies de cuir
lacées; nous la faisons nous-mêmes; cela tient au pied et dure
longtemps. Nos jeunesses commencent à porter des bottines de Vienne; on
sort, il pleut, notre terre alors devient tenace comme du mortier; les
bottines y restent ou sont perdues. Au-dessus de nos chemises, le
dimanche ou l'hiver, nous portons une veste en grosse laine ou en peau
de mouton, toison en dedans, que nous ornons de dessins faits de petits
morceaux de cuir de couleurs très voyantes, piqués à l'aiguille, avec
des fils d'argent ou d'or. Rien ne me paraît plus beau, et cela passe
d'une génération à l'autre. Aujourd'hui, celles qui veulent faire les
fières et imiter les Autrichiennes portent du coton, de la soie ou du
velours, des articles de pacotille, que le soleil déteint, que la pluie
défraîchit et que le moindre usage troue aux coudes et dans le dos. Tout
cela paraît bon marché, car, pour faire un de nos vêtements, il fallait
travailler des mois et des mois. Mais je prétends que cela coûte très
cher, car l'argent sort de nos poches et les objets, à peine achetés,
sont déjà usés. Et puis nos soirées d'hiver, qu'en fera-t-on à l'avenir?
Se tourner les pouces et cracher dans le foyer! Et nos anciennes
chansons, qu'on chantait dans les veillées en travaillant toutes
ensemble, autour d'un grand feu, elles seront oubliées; déjà les
enfants, qui en apprennent d'autres à l'école, les trouvent bêtes et
n'en veulent plus. Les savants comme vous, monsieur, disent que tout va
de mieux en mieux. Moi, je ne suis qu'une ignorante; seulement je vois
ce que je vois. Il y a maintenant dans nos villages des pauvres, des
ivrognes et de mauvaises femmes, ce qu'on ne connaissait pas jadis. Nous
payons deux fois plus d'impôts qu'autrefois, et cependant nos vaches ne
donnent toujours qu'un veau et la tige de maïs qu'un ou deux épis. M'est
avis que tout va de mal en pis.
--Mais, lui dis-je, vous-même, vous portez le costume étranger que vous
blâmez avec tant de raison.
--C'est vrai, monsieur, mais quand on a la joie et l'honneur d'avoir un
fils prêtre, il faut bien renoncer à s'habiller comme une paysanne.»
Après que nous eûmes pris une rasade d'un petit vin rose et douceâtre,
que l'aimable vieille femme récoltait dans sa vigne et qu'elle nous
offrit de bon coeur, nous remontâmes en voiture, et je dis à l'abbé:
«Votre mère a raison. Les costumes et les usages locaux adaptés aux
conditions particulières des diverses populations avaient beaucoup de
bon. Je regrette leur disparition, non seulement comme artiste, mais
comme économiste. On les abandonne pour prendre ceux de l'Occident,
parce que ceux-ci représentent la civilisation et le comme il faut.
C'est le motif qui a porté votre mère à quitter son costume national. Ce
que l'on nomme le progrès est une puissante locomotive qui, dans sa
marche irrésistible, broie tous les usages anciens, et qui est en train
de faire de l'humanité une masse uniforme, dont toutes les unités seront
semblables les unes aux autres, de Paris à Calcutta et de Londres à
Honolulu. Avec le costume national et traditionnel, rien ne se perd;
tandis que les changements continuels du goût ruinent les industriels,
mettent sans cesse au rebut une foule de marchandises et surexcitent les
recherches luxueuses et les dépenses. Un économiste renommé, J.-B. Say,
a dit parfaitement: «La rapidité successive des modes appauvrit un État
de ce qu'il consomme et de ce qu'il ne consomme pas.»--Mgr Strossmayer,
répond l'abbé, fait tout ce qu'il peut pour soutenir nos industries
domestiques. Certainement il vous parlera de ce qu'il a tenté pour
cela.»
Entre Siroko-Polje et Djakovo, nous franchissons une très légère montée:
c'est le faîte de partage presque imperceptible de la Sirmie, entre la
Drave, au nord, et la Save, au sud. Sur un certain espace, les belles
cultures de froment sont remplacées par un terrain boisé. Seulement, il
ne reste que des broussailles. Les gros arbres jonchent le sol, et on
les débite en douves, hélas! La fertilité du sol se révèle par
l'abondance de l'herbe qui pousse entre les souches. Un troupeau de
boeufs et de chevaux y paît.
La route s'engage bientôt entre deux rangées de magnifiques peupliers
d'Italie, hauts comme des flèches de cathédrale. A droite, un bois de
grands arbres entouré de hautes palissades: c'est le parc aux daims.
Nous approchons de la résidence épiscopale. Nous voici à Djakovo (en
hongrois, la terminaison _vo_ devient _var_). Chez nous, ce serait un
gros village. Ici, c'est un bourg, un lieu de marché, _Marktflecken_,
comme disent les Allemands. Il y a environ quatre mille habitants, tous
Croates, y compris quelques centaines d'israélites, qui sont les
richards de l'endroit.--«Ce sont eux, me dit l'abbé, qui font tout le
commerce, celui des marchandises au détail, et aussi celui de l'achat en
gros des denrées agricoles, du bois, de la laine, des animaux
domestiques, de tout enfin, jusqu'aux volailles et aux oeufs. Le crédit
et l'argent sont entre leurs mains. Ils font la petite et la grosse
banque. Ces maisons, solidement construites, que vous voyez dans la rue
principale que nous traversons, ces boutiques d'épiceries, d'étoffes, de
quincaillerie, de modes, la plupart de ces boucheries, notre unique
hôtel, tout cela est occupé par eux. Sur seize boutiques que nous avons
à Djakovo, deux seulement appartiennent à des chrétiens. Il faut bien
l'avouer, les juifs sont plus actifs que nous. Et aussi, ils ne pensent
qu'à gagner de l'argent.--Mais, lui répondis-je, les chrétiens, chez
nous, ne cherchent pas à en perdre, et j'imagine qu'il en est de même en
Croatie.»
Nous entrons dans la cour du palais de l'évêque. Je ne puis me défendre
d'une vive émotion en revoyant ce noble vieillard,--le grand apôtre des
Jougo-Slaves.--Il me serre affectueusement dans ses bras et me dit: «Ami
et frère, soyez le bienvenu. Vous êtes ici parmi des amis et des
frères.»--Il me conduit dans ma chambre et m'engage à me reposer,
jusqu'au souper, des fatigues de ma nuit passée en chemin de fer. La
chambre que j'occupe est très grande, et les meubles, tables, sophas,
commodes en noyer style de Vienne, sont très grands aussi. Par la
fenêtre ouverte, je vois un parc tout rempli d'arbres magnifiques:
chênes, hêtres, épicéas. Un grand acacia tout couvert de ses grappes
blanches remplit l'atmosphère d'un parfum pénétrant. Devant une vaste
serre sont rangées toute espèce de plantes exotiques, auxquelles les
jardiniers donnent l'arrosage du soir. Rien ne me rappelle que je suis
au fond de la Slavonie. Je profite de ces deux heures de repos, les
premières depuis mon départ, pour résumer tout ce que j'ai appris
concernant mon illustre hôte.
La première fois que je suis venu en Croatie, son nom m'était inconnu.
Je trouvais son portrait partout, aux vitrines des libraires d'Agram et
de Carlstadt, dans toutes les auberges, dans la demeure des paysans, et
jusque dans les petits villages des confins militaires. Quand on me
raconta tout ce qu'il faisait pour favoriser le développement de
l'instruction, de la littérature et des arts, parmi les Jougo-Slaves,
j'en fus émerveillé. Inconnu, sans lettre d'introduction, je n'osai
aller le voir; mais, depuis lors, l'un de mes voeux les plus ardents
était de le rencontrer. J'eus cette bonne fortune, non en Croatie, mais
à Rome. En décembre 1878, il était venu entretenir le pape du règlement
des affaires ecclésiastiques de la Bosnie. M. Minghetti m'invita à
déjeuner avec lui. Quand je lui fus présenté, Strossmayer me dit: «J'ai
lu ce que vous avez écrit sur mon pays, dans la _Revue des Deux Mondes_.
Vous êtes un ami des Slaves; vous êtes donc le mien. Venez me voir à
Djakovo; nous causerons.» L'impression que me fit cet homme
extraordinaire fut profonde. Je reproduis quelques détails de cette
entrevue, parce que le programme de Strossmayer est celui des patriotes
éclairés de son pays. Il m'apparut comme un saint du moyen âge, peint
par fra Angelico, dans les cellules de Saint-Marc à Florence. Sa figure
est fine, maigre, ascétique; des cheveux cendrés et relevés entourent sa
tête d'une auréole. Ses yeux gris sont clairs, lumineux, inspirés. Une
flamme en jaillit, vive et douce, reflet d'une grande intelligence et
d'un grand coeur. Sa parole est abondante, colorée, pleine d'images;
mais, quoiqu'il parle également bien, outre les langues slaves, le
français, l'allemand, l'italien et le latin, aucun de ces idiomes ne lui
fournit de termes assez expressifs pour rendre complètement sa pensée,
et ainsi il les emploie tour à tour. Il emprunte à chacun d'eux le mot,
l'épithète dont il a besoin, ou bien il accumule les synonymes que tous
lui fournissent. C'est quand il arrive enfin au latin, que la phrase se
déroule avec une ampleur et une puissance sans pareille. Il dit
nettement ce qu'il pense, sans réticences, sans réserves diplomatiques,
avec l'abandon d'un enfant et la profondeur de vues du génie. Absolument
dévoué à sa patrie, ne désirant rien pour lui-même, il ne craint
personne ici-bas. Comme il ne poursuit que ce qu'il croit bien, juste
et vrai, il n'a rien à cacher.
Pendant ce séjour à Rome, il était tout occupé de l'avenir de la
Bosnie.--«Vous avez eu raison, me dit-il, de soutenir, contrairement à
l'avis de vos amis les libéraux anglais, que l'annexion des provinces
bosniaques est une nécessité; mais le point de savoir si c'est un
avantage pour l'Autriche dépendra de la politique qu'on y suivra. Si
Vienne ou plutôt Pest entend gouverner les nouvelles provinces par des
Hongrois ou des Allemands et à leur profit, les Autrichiens finiront par
être plus détestés que les Turcs. Ce sont des populations exclusivement
slaves; il faut entretenir et élever leur esprit national. Les journaux
magyares et allemands disent que je suis l'ami de la Russie, l'ennemi de
l'Autriche, c'est une calomnie. Pour notre chère vieille Autriche, je
donnerais ma vie à l'instant. C'est dans son sein que nous devons, nous
Slaves occidentaux, vivre, grandir, arriver à l'accomplissement de nos
destinées. On a voulu autrefois nous germaniser. Aujourd'hui on rêve de
nous magyariser; cela n'est pas moins impossible! A une race nombreuse,
assise sur un grand territoire contigu, où il y a place pour trente,
pour quarante millions d'hommes, à un peuple qui a une histoire, des
souvenirs dont il est fier, on ne peut enlever sa langue, sa
nationalité. Ceux qui le tenteraient ou qui voudraient entraver notre
légitime développement, ceux-là seuls travailleraient au profit de la
Russie. Les Hongrois sont une race héroïque. Ils ont l'esprit politique.
Pour reconquérir leur autonomie, ils ont déployé une constance
admirable; maintenant ils gouvernent en réalité l'empire; mais leur
hostilité contre les Slaves et leur chauvinisme magyare les aveuglent
parfois complètement. Ils doivent s'appuyer franchement sur nous, sinon
ils seront noyés dans l'océan panslave.»
Je lui rappelai que, lors de mon premier séjour à Agram, j'avais trouvé
les patriotes croates, revenant de la fameuse exposition ethnographique
de Moscou, tout enflammés, et ne cachant nullement leurs sympathies pour
la Russie.--«C'est vrai, reprit l'évêque, à cette époque le compromis
Deak, qui nous abandonnait complètement à la merci des Hongrois, avait
surexcité au plus haut degré les appréhensions des Croates. Mais, depuis
lors, cet engouement en faveur de la Russie a disparu. Seulement il se
reproduira, chaque fois que l'Autriche-Hongrie, soit aux bords de la
Save et de la Bosna, soit au delà du Danube, voudra s'opposer au
légitime développement des races slaves. Si on pousse celles-ci à bout,
il est inévitable qu'elles diront unanimement: «Plutôt Russes que
Magyares!» Ecoutez, mon ami, il y a en Europe deux grandes questions: la
question des nationalités et la question sociale. Il faut relever les
populations arriérées et les classes déshéritées. Le christianisme
apporte la solution, car il nous ordonne de venir en aide aux humbles et
aux pauvres. Nous sommes tous frères. Mais il faut que la fraternité
cesse d'être un mot et devienne un fait.»
Après que Strossmayer nous eut quittés, Minghetti me dit: «J'ai eu
l'occasion de voir de près tous les hommes éminents de notre temps. Il y
en a deux qui m'ont donné l'impression qu'ils étaient d'une autre
espèce que nous, ce sont Bismarck et Strossmayer.» Voici quelques
détails sur ce grand évêque, qui a tant fait pour l'avenir des
Jougo-Slaves. Chose étrange, on m'a affirmé que sa biographie n'est pas
encore écrite, sauf peut-être en croate.
Joseph-George Strossmayer est né, le 4 février 1815, à Essek, d'une
famille peu aisée, qui était venue de Linz vers 1700. Celle-ci était
donc allemande, comme son nom l'indique; mais elle s'était croatisée au
point de ne plus parler que le croate. On a fait un grief aux
Jougo-Slaves d'avoir eu besoin d'un Allemand pour patronner leur
mouvement national. Il en est souvent ainsi. Le plus éclatant
représentant du magyarisme, Kossuth, est de sang slave; Rieger, le
principal promoteur du mouvement tchèque, est d'origine allemande;
Conscience, le plus éminent initiateur du mouvement flamand, est né d'un
père français. Strossmayer fit ses études humanitaires au gymnase
d'Essek, de la façon la plus brillante, et ses études théologiques,
d'abord au séminaire de Djakovo, puis à l'université de Pest, où il
passa ses examens avec un éclat tout à fait exceptionnel. Dans l'épreuve
sur la dogmatique, il déploya tant de savoir et une telle force de
dialectique, que le président du jury d'interrogation dit à ses
collègues: _Aut primus hereticus soeculi, aut prima columna catholicoe
ecclesioe_. Il n'a pas dépendu de Pie IX et du concile du Vatican que ce
ne fût la première partie de la prophétie qui se réalisât. En 1837, il
est nommé vicaire à Peterwardein. Trois ans après, il est placé à
l'école supérieure de théologie, l'Augustineum de Vienne, où il obtient
la dignité de docteur, aux applaudissements des examinateurs «qui ne
trouvent point de mots pour exprimer leur admiration». Après avoir
rempli pendant peu de temps les fonctions de professeur au lycée
épiscopal de son pays natal, il est appelé, en 1847, à diriger
l'Augustineum, et il est nommé en même temps prédicateur de la cour.
C'était une très haute position pour son âge: il avait à peine trente
ans. Depuis plusieurs années, il suivait avec la plus ardente sympathie
le réveil de la nationalité croate. C'est pendant son séjour à Vienne
qu'il commença à écrire pour défendre cette cause à laquelle il avait
dès lors voué sa vie. En 1849, l'évêque de Djakovo, Kukovitch, se
retira; l'empereur appela Strossmayer pour le remplacer. La cour
impériale était alors encore tout entière à sa reconnaissance envers les
Croates, qui avaient versé pour elle des flots de sang sur les champs de
bataille de l'Italie et de la Hongrie. Les deux défenseurs les plus
influents des droits de la Croatie, le baron Metellus Ozegovitch et le
ban Jellachitch avaient vivement appuyé Strossmayer, dont ils
connaissaient le dévouement à leur commune patrie. Détail assez curieux,
sept ans auparavant, le jeune prêtre avait annoncé à son évêque, dans un
écrit qui est encore conservé à Djakovo, qu'il lui succéderait.
Les dix premières années de son épiscopat s'écoulèrent sous le ministère
Bach. Un grand effort se fit alors pour unifier l'empire et pour en
germaniser les différentes races. Strossmayer comprit admirablement, et
c'est là ce qui fait sa gloire, que, pour rendre vaine toute tentative
pareille, il faut éveiller et fortifier le sentiment national par la
culture intellectuelle, par le développement de la littérature et par
un retour aux sources historiques de la nation. La devise qu'il avait
choisie et qui est, non en latin, suivant l'usage, mais en croate,
résume l'oeuvre de sa vie: «_Sve za vjeru i domovinu_: Tout pour la foi
et pour la patrie.» Sa vie entière a été consacrée à la traduire en
actes utiles à son pays. Tout d'abord, il donne des sommes importantes
pour fonder des bourses, afin de permettre aux jeunes gens pauvres de
faire des études humanitaires; il dote ainsi presque tous les gymnases
croates, et entre autres ceux d'Essek, de Varasdin, de Fiume, de
Vinkovce, de Seny, de Gospitch, et plus tard l'université d'Agram; à
Djakovo même, ses largesses en faveur de l'instruction sont incessantes
et considérables. Il y crée un gymnase, une école supérieure de filles,
une école normale de filles, un séminaire pour les Bosniaques, et tout
cela est entretenu à ses frais. Plus tard, il y organise une école
normale d'instituteurs, et cela seul lui coûte 200,000 francs de premier
établissement. Il ne ménage rien pour contribuer au développement des
différentes littératures jougo-slaves. Il patronne et de toute façon les
créateurs de la langue serbe officielle Vuk Karadzitch et Danichitch,
puis les deux frères Miladinovci, qui, accueillis dans sa demeure, y
travaillent à leur édition des chansons populaires bulgares, un des
premiers livres parus en cette langue, et qui préparait le réveil de
cette jeune nationalité. Dans son séminaire épiscopal, il fonde et dote
une chaire pour l'étude des anciennes langues slaves. En même temps, il
commence à former cette vaste bibliothèque qu'il compte laisser aux
différentes écoles de Djakovo et le musée de tableaux qu'il destine à
Agram. Enthousiaste de l'art, il va en Italie pour en admirer les
merveilles et en rapporter quelques spécimens, chaque fois que sa santé
exige quelque repos. Toutes les institutions, toutes les publications,
tous les hommes de lettres qui se sont occupés de la Croatie ont reçu de
lui un généreux appui.
Quoique toujours prêt à défendre les droits de son pays, ce grand
patriote n'est entré dans l'arène politique que pour obéir à un devoir
qu'on lui imposait. Après la chute du ministère Bach, quand s'ouvrit à
Vienne l'ère constitutionnelle, Strossmayer fut appelé par l'empereur
dans le «Reichstag renforcé», avec le baron Wranicanji. Ils y
réclamèrent, en toutes circonstances, avec la plus grande énergie,
l'autonomie complète de la Croatie. J'ai toujours pensé qu'on aurait pu
alors établir en Autriche un régime rationnel et durable, reposant sur
l'indépendance historique des différents états, mais avec un parlement
central pour les affaires communes, comme en Suisse et aux États-Unis.
On laissa passer le moment opportun, et après Sadowa, il fallut subir
l'_Ausgleich_ et le dualisme imposé par la Hongrie. L'empire fut coupé
en deux et la Croatie livrée à Pest. Lorsque s'engagèrent les
négociations pour régler les rapports entre la Hongrie et la Croatie, on
crut nécessaire d'écarter Strossmayer, qui ne voulait à aucun prix
sacrifier l'autonomie de son pays, fondée sur les traditions de
l'histoire. Il passa le temps de son exil à Paris, où il se livra à une
étude spéciale des grands écrivains français. Depuis son retour à
Djakovo, pendant les quinze dernières années, il s'est abstenu
scrupuleusement de toute action politique; il ne veut même pas siéger à
la diète de la Croatie, pour qu'on ne puisse pas l'accuser d'apporter
l'appui de ses sympathies à l'agitation et à l'opposition qui fermentent
dans le pays. On sait à Vienne et à Pest qu'il déplore le mode actuel
d'union entre la Croatie et la Hongrie. On dit que sa manière de voir
est celle du «parti des indépendants» (_neodvisne stranke_), dont les
principaux chefs sont des hommes très estimés dans leur pays et même
dans toute l'Autriche, le président de l'Académie, Racki et le comte
Vojnoritch; mais l'évêque de Djakovo reste à l'écart. Il croit assurer
l'avenir de sa nation surtout en y suscitant la vie intellectuelle et
scientifique. Ce qui est l'oeuvre de l'esprit est inattaquable et
survit. Dans ce domaine, la force est impuissante. «En marchant dans
cette voie, a-t-il dit quelque part, rien, non, rien au monde ne pourra
nous empêcher d'accomplir la mission à laquelle la Providence semble
nous appeler parmi nos frères de sang de la péninsule balkanique.»
Dès 1860, Strossmayer avait démontré la nécessité de fonder à Agram une
académie des sciences et des arts, et il avait ouvert la souscription
publique par un don de 200,000 francs, qu'il augmenta encore
notablement. Depuis lors, le pays tout entier répondit à son appel: plus
de 800,000 francs furent réunis, et le 28 juillet 1867, fut inauguré le
nouvel établissement dont la Croatie est justement fière. Le grand
évêque y prononça un discours resté célèbre, où il vante, en termes
d'une magnifique éloquence, le génie de Bossuet et de Pascal. L'Académie
a publié soixante-sept volumes de ses annales, intitulées _Rad_,
«Travail», et spécialement consacrées à l'histoire de la Croatie, et
elle a commencé la publication d'un grand dictionnaire de la langue
croate, sur le modèle de ceux de Grimm et de Littré.
Au mois d'avril 1867, au sein de la diète d'Agram, Strossmayer avait
démontré la nécessité pour la Croatie d'avoir une université, et, à cet
effet, il mit 150,000 francs à la disposition de son pays. Au mois de
septembre 1866, le jour où l'on célébrait le trois centième anniversaire
du Léonidas croate, le ban Nikolas Zrinyski, il prononça un discours
qui, répandu partout, souleva un enthousiasme indescriptible en faveur
d'une oeuvre essentiellement scientifique. La souscription monta bientôt
à un demi-million, et l'université fut inaugurée le 19 octobre 1874. Les
fêtes furent, pour le noble initiateur de tant d'oeuvres utiles, plus
qu'un triomphe; ce fut une apothéose, et jamais il n'y en eut de plus
méritée. Le ban ou gouverneur général, qui présida à la cérémonie, était
Ivan Maruvanitch, le meilleur poète épique de la Croatie. Les délégués
des autres universités, et surtout ceux des sociétés littéraires ou
politiques des Slaves autrichiens et même transdanubiens, étaient
accourus en grand nombre à Agram. La ville était pavoisée, une foule
énorme remplissait les rues. Un cri unanime se fit entendre: «Saluons le
grand évêque! Vive le père de la patrie!» Dans nos pays, où les centres
d'instruction abondent, nous avons peine à comprendre combien est
importante la création d'une université; mais pour toutes les
populations jougo-slaves, si longtemps comprimées, c'était une
solennelle affirmation de l'idée nationale et pour l'avenir une
garantie de leur développement spirituel. C'est ainsi qu'au XVIe siècle,
la Réforme s'est empressée de fonder des universités en Allemagne, en
Hollande, en Écosse. Tandis qu'elle luttait encore pour son existence à
Gand, les protestants flamands, le cou, pour ainsi dire, sous la hache
de l'Espagne, profitèrent de quelques mois de liberté pour créer des
cours universitaires, ainsi que vient de le montrer un de nos
professeurs d'histoire, M. Paul Fredericq. L'enseignement supérieur est
le foyer d'où rayonne l'activité intellectuelle des peuples.
En religion, Strossmayer est un chrétien selon l'évangile, adversaire de
l'intolérance, ami de la liberté, des lumières, du progrès sous toutes
ses formes, entièrement dévoué à son peuple et surtout aux malheureux.
On n'a pas oublié avec quelle énergie et quelle éloquence il a combattu
le nouveau dogme, l'infaillibilité du pape. Dans les dernières années,
il s'est efforcé d'amener une réconciliation entre le rite oriental et
le rite occidental. Il a consacré à développer ses vues à ce sujet ses
deux derniers mandements de carême (1881 et 1882). C'est certainement
sous son inspiration que le Vatican a récemment exalté les deux grands
apôtres des Slaves, les saints Cyrille et Méthode, que l'Église
orientale vénère tout particulièrement. On admire réunies en lui les
vertus d'un saint et les goûts d'un artiste. Tout sentiment personnel
est extirpé: ni égoïsme ni ambition. Sa vie est un dévouement de chaque
jour; pas une de ses pensées qui ne soit tournée vers le bien de ses
semblables et l'avenir de son pays. Qui a jamais fait plus que lui pour
le réveil d'une nationalité, et avec autant de perspicacité et
d'efficacité? Parmi les nobles figures qui, en ce siècle, font honneur à
l'humanité, je n'en connais pas qui lui soient supérieures. La Croatie
peut être fière de lui avoir donné le jour.
Mgr Strossmayer vient me prendre pour le souper. Nous traversons une
immense galerie remplie d'un bout à l'autre de caisses à tableaux. J'en
demande l'explication à l'évêque. «Vous savez, dit-il, que nous avons
fondé un musée à Agram. Depuis que j'ai eu un peu d'argent disponible,
j'ai acheté, chaque fois que j'allais en Italie, quelques tableaux que
je destinais à ce musée, qui est un des rêves de ma vie. Ce rêve va
prendre corps. Mais voyez la misère et la contradiction des choses
humaines, ceci devient pour moi la cause d'un vrai chagrin, puéril
peut-être, mais réel, je dois l'avouer. Donner mes revenus ne me coûte
rien. La fortune de l'évêché est le patrimoine des pauvres, je
l'administre et je l'emploie le mieux que je peux; je ne me prive de
rien, car de besoins personnels je n'en ai guère; mais mes tableaux, mes
chers tableaux, il m'est dur de m'en séparer. Je les connais tous, je me
rappelle où je les ai achetés, je les aime; mes regards s'y reposent
volontiers, car j'ai beaucoup, et trop sans doute, les goûts de
l'artiste, et maintenant ils partent, ils doivent partir. A Agram, nos
jeunes élèves de l'Académie les attendent pour les copier et pour s'en
inspirer. Ils en ont besoin. Sans l'efflorescence des beaux-arts, une
nationalité est incomplète. Nous avons une université, nous aurons la
science; il nous faut aussi l'architecture, la peinture et la sculpture.
Je suis vieux; je n'ai plus longtemps à vivre; je croyais les garder
jusqu'à ma mort, mais c'est une pensée égoïste dont je me repens. L'an
prochain, si vous allez à Agram, vous les y verrez. Voici précisément
venir M. Krsujavi, professeur d'esthétique et d'histoire de l'art à
l'université d'Agram. Il est aussi directeur de notre musée et d'une
école d'art industriel que nous venons de fonder. Il est venu chez moi
pour emballer avec soin toutes ces toiles qui désormais sont confiées à
sa garde.»
Nous regardons les tableaux qui sont encore à leur place. Il y en a deux
cent quatre-vingt-quatre, dont plusieurs excellents, du Titien, des
Carrache, de Guido Reni, de Sasso Ferrato, de Paul Véronèse, de fra
Angelico, de Ghirlandajo, de fra Bartolommeo, de Dürer, d'Andréa
Schiavone, «le Slave», qui était Croate et s'appelait Murilitch, de
Carpaccio, ou plutôt de Karpatch, un autre slave. On estime qu'ils
valent un demi-million. Quelques toiles modernes, peintes par des
artistes croates, représentent des sujets de l'histoire nationale. Les
meilleurs se trouvent dans la chambre à coucher et dans le bureau de
travail de l'évêque.
Après avoir traversé une enfilade de beaux et grands salons de
réception, solennels comme ceux des ministères de Vienne, parquet très
brillant, tentures de soie et, tout autour, une rangée de chaises et de
fauteuils dans le style de l'empire français, nous prenons place à la
table du souper, dans la salle à manger. C'est une grande chambre avec
des murs blanchis à la chaux, auxquels sont pendues quelques bonnes
gravures représentant des sujets de piété. Les convives de l'évêque
sont, outre le professeur Krsujavi, sept ou huit jeunes prêtres attachés
à l'évêché ou au séminaire. Nous sommes servis par les pandours à
grandes moustaches, en uniforme de hussard. Après que l'évêque a dit le
_Benedicite_, l'un des prêtres lit en latin, avant chaque repas, un
chapitre de l'évangile et un autre de l'_Imitation_. La conversation
s'engage. Elle est toujours intéressante, grâce à la verve, à l'esprit,
à l'érudition de Mgr Strossmayer. Je parle des industries locales des
paysans. Je rappelle que j'ai vu précédemment à Sissek, un dimanche, au
sortir de la messe, les paysannes vêtues de chemises brodées en laine de
couleurs vives, qui étaient des merveilles: «Nous faisons tous nos
efforts, répond l'évêque, pour maintenir ce goût traditionnel. A cet
effet, nous avons établi à Agram un petit musée, où nous collectionnons
des types de tous les objets d'ameublement et de vêtement confectionnés
dans nos campagnes. Nous tâchons ensuite de répandre les meilleurs
modèles. Ce sera une des branches de l'enseignement dans notre académie
des beaux-arts. M. Krsujavi s'en occupe spécialement et il prépare des
publications à ce sujet». «Ce qui est extraordinaire, dit M. Krsujavi,
c'est que ces broderies, où se révèle toujours une entente parfaite de
l'harmonie et du contraste des couleurs, et qui sont parfois de vrais
chefs-d'oeuvre d'ornementation, sont faites d'instinct, sans dessin,
sans modèle. C'est une sorte de talent inné chez nos paysannes: il se
forme peut-être par la vue de ce qu'elles ont sous les yeux, mais elles
ne copient pas cependant. Il en est de même pour la confection des
tapis. Cela vient-il des Turcs, qui eux-mêmes n'ont fait que reproduire,
en tons plus voyants, les dessins de l'art persan? J'en doute; car les
décorations slaves sont plus sobres de couleur et les dispositions sont
plus géométriques, plus sévères, moins «fleuries». Cela rappelle le goût
de la Grèce antique et on les retrouve chez tous nos Slaves du Midi et
jusqu'en Russie. «N'oublions pas, reprit l'évêque, que cette contrée où
nous sommes et où ne survit plus en fait d'arts que celui qui nous
fournit le pain et le vin, je veux dire l'agriculture, la Slavonie, a
été, à deux reprises différentes, le siège d'une haute et brillante
culture littéraire et artistique. Dans l'antiquité, Sirmium était une
grande ville où florissait dans toute sa gloire la civilisation romaine.
Nos fouilles mettent au jour, à chaque instant, des restes de cette
époque. Puis, au moyen âge, seconde période de splendeur: une véritable
renaissance, comme vous allez vous en convaincre à l'instant. Plus tard
sont venus les Turcs. Ils ont tout brûlé, tout anéanti, et, sans le
christianisme, ils nous auraient ramenés aux temps de la barbarie
primitive.»
L'évêque fait apporter des vases sacrés en or et en argent. Ils
proviennent de la Bosnie, qu'il visitait au temps où il en était encore
le vicaire apostolique. Il y a des crosses, des croix, des calices qui
datent du Xe au XIVe siècle et qui sont admirables. Voici un calice en
émail cloisonné, style byzantin; un autre avec des ciselures et des
gravures pur roman; un troisième fait penser aux décorations normandes
de l'Italie méridionale; un quatrième est en filigrane sur fond d'or
plat, comme certains bijoux étrusques. La Bosnie, avant l'invasion
turque, n'était pas le pays sauvage qu'elle est devenue depuis. En
communication constante et facile, par la côte de la Dalmatie, avec la
Grèce et Constantinople d'une part, avec l'Italie d'autre part, ses
artistes se maintenaient au niveau des productions de l'art dans ces
deux centres de civilisation.--«Aujourd'hui encore, reprend l'évêque, il
y a à Sarajewo des orfèvres qui n'ont jamais appris à dessiner, mais qui
font des chefs-d'oeuvre. Ainsi, voyez cette croix épiscopale en argent
et ivoire: Agram a fourni le dessin, mais quelle perfection dans
l'exécution! Ne croyez pas que je sois collectionneur. Sans doute, j'en
ai l'instinct comme un autre; mais avec mes faibles moyens, je poursuis
un grand but: rattacher le présent au passé, à ce glorieux passé de
notre race, dont je vous parlais tantôt; réveiller, entretenir,
développer la part d'originalité que Dieu a départie aux Jougo-Slaves,
briser la croûte épaisse d'ignorance sous laquelle notre génie national
s'est trouvé étouffé pendant tant de siècles d'oppression, et faire en
sorte que la domination turque ne soit plus qu'un intermède, une sorte
de cauchemar que l'aurore de notre résurrection aura définitivement
dissipé.»
Le lendemain matin, un gai soleil de juin me réveille de bonne heure.
J'ouvre ma fenêtre. Les oiseaux chantent dans les arbres du parc et
l'odeur enivrante des acacias me transporte parmi les orangers de
Sorrente. Les parfums réveillent des souvenirs précis, non moins que les
sons. A huit heures, le domestique m'apporte le déjeuner à la viennoise.
Excellent café, crème et petits pains de farine de Pest, la meilleure du
monde. Je parcours seul le palais épiscopal. C'est un très grand
bâtiment à un étage, qui date, dans sa forme actuelle, du milieu du
dernier siècle. Il forme les deux côtés d'une grande cour centrale
carrée, dont le côté du fond est fermé par des dépendances et un vieux
mur, et le quatrième par l'église. Le premier étage seul est occupé par
les appartements de maître; le rez-de-chaussée l'est par les cuisines,
buanderies, magasins, état domestique, etc., suivant la coutume des pays
méridionaux. Le plan est très simple: c'est celui des cloîtres. Donnant
sur la cour, se prolonge une galerie, où s'ouvrent toutes les chambres,
qui se succèdent en enfilade, comme les cellules d'un couvent.
L'évêque vient me prendre pour visiter sa cathédrale, qui est une des
choses où il a pris le plus de plaisir, parce qu'il y donnait
satisfaction aux rêves et aux sentiments du chrétien, du patriote et de
l'artiste. Il s'en est occupé pendant seize années. Cette église lui a
coûté plus de 3 millions de francs. Elle est assez grande pour une
population cinq à six fois plus considérable que celle du Djakovo
actuel, mais son fondateur espère qu'elle durera assez pour ne pas
pouvoir contenir les fidèles du Djakovo de l'avenir. Elle est bâtie en
briques de premier choix, d'un grain très fin et d'un rouge vif, comme
celles de l'époque romaine. Les encadrements des fenêtres et les
moulures sont en pierre calcaire apportée d'Illyrie. Les marbres de
l'intérieur viennent de la Dalmatie. On devine ce qu'a dû coûter le
transport, qui, depuis le Danube ou la Save, a dû se faire par chariot.
Le style de l'édifice est italo-lombard très pur. Tout l'intérieur est
polychrome et peint à fresque par les Seitz père et fils. Les sujets
sont empruntés à l'histoire sainte et à celle de l'évangélisation des
pays slaves. Christianisme et nationalité, c'est la préoccupation
constante de Strossmayer. Le maître-autel est surtout très bien conçu.
Il est en forme de sarcophage. Au-dessus s'élève, comme dans les
basiliques de Rome, une sorte de baldaquin, soutenu par quatre colonnes
monolithes d'un beau marbre de l'Adriatique, avec des bases et des
chapiteaux en bronze. Tout est d'un goût sévère: ni oripeaux, ni statues
habillées comme des poupées, ni vierges miraculeuses. On est au XIIe
siècle, bien avant que les jésuites aient matérialisé et paganisé le
culte catholique.
L'évêque me conduit dans la crypte. Des niches ont été réservées dans
l'épaisseur du mur; il y a transporté les restes de trois de ses
prédécesseurs. Sur la pierre, rien qu'une croix et un nom; une quatrième
dalle n'a pas d'inscription: «C'est là ma place, me dit-il; ici
seulement je trouverai du repos. J'ai encore beaucoup à faire; mais il y
a trente-trois ans que je suis évêque, et l'homme, comme l'humanité, ne
peut jamais espérer d'achever son oeuvre». Les paroles de Strossmayer me
rappellent la sublime devise d'un autre grand patriote, l'ami du
Taciturne, l'un des fondateurs de la république des Provinces-Unies,
Marnix de Sainte-Aldegonde: _Repos ailleurs_. En sortant, je remarque un
vieux mur crénelé envahi par le lierre. C'est tout ce qui reste de
l'ancien château fort, brûlé et rasé par les Turcs. Quand on trouve
ainsi à chaque pas les traces des dévastations commises par les bandes
musulmanes, on comprend la haine qui subsiste au coeur des populations
slaves.
Au dîner, qui a eu lieu au milieu du jour, on parle du mouvement
national en Dalmatie. «J'ai reçu la nouvelle, dit l'évêque, qu'aux
élections récentes des villes dalmates, les candidats slaves l'ont
emporté sur les Italiens. Il devait en être ainsi; le mouvement des
nationalités est partout irrésistible, parce qu'il est favorisé par la
diffusion de l'instruction. Naguère les Italiens dominaient à Zara, à
Spalato, à Sebenico, à Raguse. Ils représentaient la bourgeoisie, mais
le fond de la population est complètement slave. Tant qu'elle a été
ignorante et comprimée, elle n'avait rien à dire; mais dès qu'elle a eu
quelque culture intellectuelle, elle a revendiqué le pouvoir politique,
qui de droit lui revenait. Elle l'obtient aujourd'hui. Et dire que
souvent, par crainte du progrès du slavisme, on favorisait les Italiens,
dont une partie au moins est acquise à l'irrédentisme! Le ministère
actuel revient de cette erreur et pour toujours, il faut l'espérer.
Remarquez bien que d'ici jusqu'aux bouches de Cattaro, et de la côte
dalmate jusqu'au Timok et à Pirot, c'est-à-dire jusqu'aux confins de la
Bulgarie, la même langue est parlée par les Serbes, les Croates, les
Dalmates, les Bosniaques, les Monténégrins, et même par les Slaves de
Trieste et de la Carniole. Les Italiens de la côte dalmate sont pour la
plupart les descendants de familles slaves italianisées sous la
domination de Venise, mais en tout cas, la gloire de la cité des doges
et de sa noble civilisation rejaillit sur eux. Nous les respectons, nous
les aimons; on ne proscrira pas la langue italienne; mais il faut bien
que la langue nationale, la langue de la majorité de la population
l'emporte.»
Les convives citent à l'envie des faits pour démontrer les éminentes
qualités de la race illyrienne: l'un vante la bravoure de ses soldats,
l'autre l'énergie de ses femmes. Mais, dit-on, chez les Monténégrins
toutes ces vertus sont portées à l'extrême, parce que, seuls, ils ont
su conserver toujours leur liberté et se préserver du contact corrupteur
d'un maître. L'un des jeunes prêtres, qui a résidé et voyagé le long de
la côte dalmate, affirme qu'au Monténégro on n'admet pas qu'une femme
puisse faillir; aussi toute faute est punie d'une façon terrible. La
femme mariée qui s'en rend coupable était autrefois lapidée, ou bien le
mari lui coupait le nez. La jeune fille qui se laisse séduire est
impitoyablement chassée; aussi d'ordinaire elle se suicide, et ses
frères ne manquent pas de tuer le séducteur, ce qui donne lieu à des
vendettas et à des guerres de famille qui durent des années. M. von
Stein-Nordheim, de Weimar, raconte que, pendant la dernière guerre, un
Turc nommé Mehmed-pacha s'était emparé, dans une razzia, d'une jeune
Monténégrine, la belle Joke. Elle le supplie de ne pas donner aux
soldats le spectacle de sa honte. On était dans la montagne. Ils
s'écartent; la jeune fille voit que le sentier longe un précipice, elle
se laisse tomber à terre, vaincue par l'émotion. Mehmed la saisit dans
ses bras. Elle lui rend son étreinte, elle s'attache à lui, puis tout à
coup se renverse et entraîne son vainqueur au delà d'un rocher à pic, et
tous deux tombent dans l'abîme, où l'on retrouva leurs cadavres mutilés.
L'action héroïque de Joke fait l'objet d'un chant populaire tout récent.
Autre fait du temps de la guerre de 1879. Tous les hommes d'un village
de la frontière étaient partis pour rejoindre le gros de l'armée. Les
Turcs arrivent et pénètrent dans le village. Les femmes se réfugient
dans une vieille tour et s'y défendent comme des amazones; mais elles
n'ont que quelques vieux fusils. La tour va être prise d'assaut. «Il
faut nous faire sauter,» dit Yela Marunow. On met en tas tous les barils
de poudre; les femmes et les enfants se réunissent en groupe pour les
cacher; on ouvre la porte, plus de cinq cents Turcs entrent et se
précipitent. Yela met le feu, et tous meurent foudroyés et ensevelis
sous les ruines. Au Monténégro, quand une fille est née, la mère lui
dit: «Je ne te souhaite pas la beauté, mais la bravoure; l'héroïsme seul
fait aimer des hommes.» Voici une strophe d'un _lied_ que chantent les
jeunes filles: «Grandis, mon bien-aimé; et quand tu seras devenu grand
et fort, et que tu viendras demander ma main à mon père, apporte-moi
alors, comme don du matin, des têtes de Turcs fichées sur ton yatagan.»
Un convive prétend que les Croates ne sont pas moins braves que les
Monténégrins. Ils l'ont bien prouvé, dit-il, sous Marie-Thérèse, dans
les guerres contre Napoléon, et sur les champs de bataille italiens en
1848, 1859 et 1866. Ce sont eux qui, sous le ban Jellachitch, ont sauvé
l'Autriche, après la révolution de mars; sans leur résistance, les
Hongrois prenaient Vienne avant même que les Russes eussent songé à
intervenir. L'Anglais Paton, qui a écrit l'un des meilleurs ouvrages qui
aient été faits sur ces contrées, raconte que, se trouvant à Carlstadt
en Croatie, le gouverneur, le baron Baumgarten, lui raconta la mort
héroïque du baron de Trenck. Pour récompenser François de Trenck qui,
avec ses Croates, avait vaillamment combattu au siège de Vienne,
l'empereur lui avait donné d'immenses domaines en Croatie. Son
descendant, le baron Frederick de Trenck, se ruine en procès, se fait
mettre en prison par le roi Frédéric II, s'échappe, écrit ses fameux
Mémoires qui, comme dit Grimm, font une sensation prodigieuse, et vient
enfin se fixer à Paris; pour s'abreuver de première main à la source de
la philosophie. Pendant la Terreur, il est arrêté et accusé d'être
l'espion des tyrans parce qu'il suit les réunions des clubs. Il se
défend en montrant la trace des fers du roi de Prusse et les lettres de
Franklin. Mais il parle avec respect de la grande impératrice
Marie-Thérèse. Fouquier-Tinville l'interrompt: «Prenez garde, dit-il, ne
faites pas l'éloge d'une tête couronnée dans le sanctuaire de la
justice.» Trenck relève fièrement la tête: «Je répète: Après la mort de
mon illustre souveraine Marie-Thérèse, je suis venu à Paris pour
m'occuper d'oeuvres utiles à l'humanité.» C'en était trop. Il est
condamné et exécuté le soir même. La bravoure un peu sauvage des
Pandours était proverbiale au XVIIIe siècle. Au commencement de la
Terreur, l'impératrice Catherine écrit: «Six mille Croates suffiraient
pour en finir de la révolution. Que les princes rentrent dans le pays,
ils y feront ce qu'ils voudront.» Je cite ces faits pour montrer comment
le souvenir des exploits guerriers de leur race entretient parmi les
Croates un patriotisme ardent, exigeant et ombrageux.
L'après-midi, nous visitons la ferme qui dépend directement de la
résidence épiscopale, _die oekonomie_, comme on l'appelle en allemand.
Le mot est juste. Comme le montrent _les Économiques_ de Xénophon, les
Grecs entendaient principalement par ce mot l'administration d'un fonds
rural. L'intendant, qui est aussi un prêtre, me donne quelques détails:
«Les terres de l'évêché, dit-il, mesurent encore 27,000 jochs de 57
ares 55 centiares, dont 19,000 en bois, 200 en vignes et le reste en
culture. Les contributions sont énormes: elles montent à 32,000
florins[8]. Autrefois, ce domaine était beaucoup plus étendu; mais,
après 1848, lors de l'émancipation des paysans à qui on a attribué, en
propriété, une partie du sol qu'ils cultivaient comme tenanciers à
corvée, l'évêque a donné l'ordre de faire le partage de la façon la plus
avantageuse pour les cultivateurs. En réalité, les conditions de culture
sont peu favorables ici. La main-d'oeuvre est chère, nous payons un
journalier 1 florin 1/2, et le prix de nos produits est peu élevé, car
il est grevé de frais de transport énormes jusqu'aux marchés
consommateurs. Chez vous, c'est l'opposé. La terre, chère chez vous, est
à bas prix ici. Nous vendons nos chevaux de la race de Lipitça environ
1,000 florins; un bel étalon vaut 1,400 à 1,500 florins, une bonne vache
100 florins, un porc de trois mois 9 florins. La terre se loue 6 à 7
florins le joch. Mais le domaine épiscopal est presque complètement
exploité en régie. Les paysans, ayant tous des terres et peu de
capitaux, ne sont guère disposés à louer. Il faudrait concéder nos
fermes aux juifs, qui ne nous donneraient pas ce que nous obtenons par
le faire-valoir direct.»--L'évêque intervient: «Ne disons pas de mal des
juifs, ce sont eux qui achètent tous mes produits et à de bons prix.
J'ai voulu vendre aux marchands chrétiens; je recevais le tiers ou le
quart en moins. Comme j'emploie mon revenu à des oeuvres utiles, je ne
puis faire à celles-ci un tort aussi considérable pour obéir à un
préjugé. J'ai construit un moulin à vapeur pour moudre mon grain sans
être à la merci des meuniers israélites, mais je dois avouer que ces
messieurs s'y entendent mieux que nous.»--On m'a dit, depuis, que le
revenu de l'évêché de Djakovo s'élève, bon an mal an, à 150,000 florins.
A nos yeux, c'est beaucoup, mais c'est peu en comparaison des revenus de
l'évêque d'Agram qui montent à 250,000 florins ou de ceux de l'évêque de
Gran primat de Hongrie, qui dépassent 500,000 florins.
[Note 8: Le florin autrichien argent vaut au pair 2 fr. 50 c.; mais,
avec le cours forcé du papier-monnaie, sa valeur varie chaque jour entre
2 fr. 10 c. et 2 fr. 15 c.]
Les bâtiments de la ferme ont des murs très épais, de façon à pouvoir
résister aux incursions des Turcs, qui occupaient naguère encore l'autre
bord de la Save à dix lieues d'ici. L'évêque me montre sa vacherie, «sa
suisserie,» _Schweizerei_, comme il l'appelle. C'est une innovation. Il
a fait venir des vaches de race suisse, qui, bien nourries à l'étable,
donnent beaucoup de lait et de beurre. Je me permets de dire que c'est
de ce côté que devraient se tourner ici les efforts de l'agronome: «Le
prix du froment baisse, celui du beurre et de la viande reste toujours
très élevé. Votre terre se couvre spontanément d'une herbe très
nourrissante. Vous pourriez facilement, grâce aux chemins de fer,
expédier sur nos marchés occidentaux le produit de vos étables. Vous
avez des légions de porcs dans vos forêts. Imitez les Américains;
améliorez la race, engraissez avec du maïs qui vient ici comme nulle
part ailleurs, et envoyez-nous des jambons et du lard. On ne les
repoussera pas sous prétexte de trichines.»
Nous allons visiter, à deux lieues de Djakovo, le grand parc aux daims.
Deux victorias, attelées chacune de quatre chevaux gris, nous y
conduisent. Je me trouve avec l'évêque. Il me fait admirer sa belle
allée de peupliers d'Italie: «J'aime cet arbre, dit-il, non seulement
parce qu'il me rappelle un pays qui m'est cher, mais parce qu'il est, à
mes yeux, un indice de civilisation. Quiconque le plante est mû par un
sentiment esthétique. Apprécier le beau dans la nature, puis dans l'art,
est un grand élément de culture.»--Nous causons de la question
politico-religieuse. Sachant combien ce sujet est délicat et peut-être
pénible pour lui, je ne fais que l'effleurer. Je lui demande comment il
lui avait été donné au concile de parler le latin de façon à émerveiller
la haute et docte assemblée et à mériter l'éloge qu'elle lui accorda
d'être le _primus orator christianitatis_. «Je l'ai parlé avec facilité,
me répond-il, et rien de plus. Autrefois j'ai enseigné en latin, comme
professeur de théologie. Pour éviter les rivalités des langues
nationales, le latin était notre langue officielle jusqu'en 1848. En me
rendant au concile, j'ai relu mon Cicéron, et ainsi les expressions
latines, pour exprimer ma pensée, se présentaient à mon esprit, avec une
abondance dont j'ai été moi-même très surpris. Le fait est que le latin
est encore la langue où je dis le plus clairement ce que je veux dire.»
Strossmayer a fini récemment par accepter le nouveau dogme de
l'infaillibilité papale, qu'il avait combattu à Rome avec tant
d'éloquence; mais il parle avec une égale bienveillance de Dupanloup qui
s'est soumis, et de Döllinger qui résiste encore.--«Quand un homme,
dit-il, obéit à sa conscience et au devoir, en sacrifiant ses intérêts
temporels et en manifestant ainsi la supériorité de la nature humaine,
nous ne pouvons que nous incliner. Il appartient à Dieu seul de
prononcer le jugement final.»--Il exprime aussi la plus vive sympathie
pour lord Acton, qui a fait avec lui la campagne anti-infaillibiliste.
«Il était avec nous à Rome, dit-il. J'ai vu de près les angoisses de
cette noble âme, au moment où les décisions du concile étaient en
balance. Nul peut-être ne connaît plus à fond l'histoire ecclésiastique;
c'est un père de l'Église.»--J'avais rencontré lord Acton à Menton, en
janvier 1879, et j'avais été, en effet, confondu de sa prodigieuse
érudition et de son aptitude à tout lire. Ainsi, quoiqu'il ne s'occupât
qu'en passant d'économie politique, je trouvai sur sa table, lus et
annotés, les principaux ouvrages publiés sur cette matière en français,
en anglais, en allemand et en italien. Lord Acton est certes le plus
instruit et le plus éminent des catholiques libéraux anglais, mais sa
position m'a paru singulièrement difficile et même douloureuse.
Je ne voulus pas demander à l'évêque ce qu'il pensait du pouvoir
temporel, mais il m'a semblé qu'il ne le regardait nullement comme
indispensable à la mission spirituelle de son Église. «Les ennemis de la
papauté, dit-il, ont voulu lui porter un coup mortel en lui enlevant ses
États. Ils se sont trompés. Plus l'homme est dégagé des intérêts
matériels, plus il est libre et puissant. On a dit que le pape espère
qu'une guerre étrangère lui rendra son royaume. N'en croyez rien:
n'est-il pas le successeur de celui qui a dit: Mon royaume n'est pas de
ce monde. Il ne peut vouloir ni de Rome, ni du monde entier, s'il doit
l'acheter au prix du sang.»
Nous arrivons au parc aux daims. C'est une partie de la forêt antique,
soustraite à la hache des défricheurs et des marchands de bois; elle est
entourée de hautes palissades pour la défendre des loups, qui sont
encore très nombreux dans cette contrée. Les grands chênes y réunissent
en dôme leurs ramures puissantes, semblables à des arceaux de
cathédrale. Dans les clairières vertes passent les daims, qui vont boire
à la source cachée sous les grandes feuilles des tussilages. L'homme
respecte ce sanctuaire, où la nature apparaît dans sa majesté et dans sa
grâce primitives. Tandis que nous y errons à l'aventure, à l'ombre des
grands arbres, l'évêque me dit: «L'homme que je désire le plus
rencontrer, c'est Gladstone. Nous avons à plusieurs reprises échangé des
lettres. Il souhaite le succès de l'oeuvre que je poursuis ici, mais je
n'ai jamais eu le temps d'aller jusqu'en Angleterre. Ce que j'admire et
vénère en Gladstone, c'est que, dans toute sa politique, il est guidé
par l'amour de l'humanité et de la justice, par le respect du droit,
même chez les faibles. Quand il a bravé l'opinion de l'Angleterre,
toujours favorable aux Turcs, pour défendre, avec la plus entraînante
éloquence, la cause de nos pauvres frères de Bulgarie, nous l'avons béni
du fond du coeur. Cette politique est celle que dicte le christianisme.
Gladstone est un vrai chrétien. Oh! si tous les ministres l'étaient,
quel radieux avenir de paix et d'harmonie s'ouvrirait pour notre
malheureuse espèce!»
Je confirme ce que dit Strossmayer, en rappelant un discours que j'ai
entendu prononcer par M. Gladstone en 1870. C'était au banquet annuel
du _Cobden Club_, à Greenwich. Invité étranger, j'étais assis à côté de
M. Gladstone, qui présidait. La guerre entre la France et l'Allemagne
venait d'être déclarée. Il me dit que cette affreuse nouvelle l'avait
privé du sommeil et qu'elle lui avait fait le même effet que si la mort
était suspendue sur la tête de sa fille. Quand il se leva pour porter le
toast de rigueur, sa voix était solennelle, profondément triste et comme
trempée de larmes contenues. Il parla de cet horrible drame qui allait
se dérouler devant l'Europe consternée, de cette lutte fratricide entre
les deux peuples qui représentaient à un si haut degré la civilisation;
des cruelles déceptions qu'éprouvaient les amis de Cobden, qui
pensaient, avec lui, que les facilités du commerce, faisant sentir la
solidarité des peuples, empêcheraient la guerre. Ses paroles émues, que
le sentiment religieux emportait dans les plus hautes régions,
rappelaient celles de Bossuet et de Massillon. C'était l'éloquence de la
chaire dans sa forme la plus pure, mais appliquée aux affaires et aux
intérêts des sociétés humaines. L'émotion des auditeurs était si vive,
qu'elle se traduisit non par des applaudissements, mais par ce silence
qui accueille l'adieu aux morts prononcé au bord d'une tombe. Tout en
partageant ce sentiment, qui nous mettait à tous une larme à la
paupière, je pensais à ce mot terrible du «coeur léger», prononcé
quelques jours auparavant à la tribune française. Sans doute, la langue
avait trahi la pensée; mais si le ministre français avait éprouvé, en
quelque mesure, l'amère tristesse qui accablait l'homme d'État anglais,
jamais cette méprise n'aurait eu lieu.
«Pour moi aussi, reprend l'évêque, la guerre de 1870 a été un objet de
cruelles angoisses. Quand j'ai vu qu'elle continuait après Sedan, quand
j'ai entrevu la source de conflits futurs que les conditions de la paix
préparaient à l'Europe, j'ai oublié la réserve que m'imposait ma
position; je ne me suis souvenu que de Jésus, qui nous fait un devoir de
tout tenter pour arrêter l'effusion du sang. J'allai trouver
l'ambassadeur de Russie, que je connaissais, et je lui dis: «Tout dépend
du Tsar. Il lui suffit d'un mot pour mettre fin à la lutte et pour
obtenir une paix qui ne soit pas à l'avenir une cause certaine de
guerres nouvelles. Je voudrais pouvoir me jeter aux genoux de votre
empereur, qui est un homme de bien et un ami de l'humanité».
L'ambassadeur me répondit: «Nous regrettons, comme tout homme sensible,
la continuation de cette guerre, mais c'est trop exiger de la Russie que
de lui demander de se brouiller avec l'Allemagne pour se priver de
l'avantage de trouver, le cas échéant, un allié certain et dévoué dans
la France». Si je me permets de reproduire ce mot, c'est parce que cette
manière de voir de la Russie n'est pas un secret. Je l'ai exposée dans
la _Revue des Deux Mondes_, en rendant compte d'un écrit très
remarquable du général Fadéef[9], qui est mort récemment à Odessa.
[Note 9: Voyez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 novembre 1871,
_la Politique nouvelle de la Russie._]
Au souper, on s'entretient de l'origine du mouvement national en Croatie
et en Serbie, et spécialement du littérateur patriote Danitchitch.
«N'est-il pas honorable, dit l'évêque, que le réveil littéraire a ici,
comme partout, précédé le réveil politique? En réalité, tout sort de
l'esprit. Au début, nous autres, Serbo-Croates, nous n'avions plus même
de langue: rien que des patois méprisés, ignorés. Les souvenirs de notre
ancienne civilisation et de l'empire de Douchan étaient effacés; ce qui
survivait, c'étaient les chants héroïques et les _lieder_ nationaux dans
la mémoire du peuple. Il a fallu d'abord reconstituer notre langue,
comme Luther l'a fait pour l'Allemagne. C'est là le grand mérite de
Danitchitch. Il est mort récemment, le 4 novembre 1882. Les Croates et
les Serbes se sont unis pour le pleurer. A Belgrade, où son corps avait
été amené d'Agram, on lui a fait des funérailles magnifiques aux frais
de l'État. Le roi Milan a assisté à la cérémonie des obsèques. La bière
était ensevelie sous les couronnes envoyées par toutes nos associations
et par toutes nos villes. Sur l'une d'elles on lisait: _Nada_
(Espérance). Ç'a été une imposante manifestation de la puissance du
sentiment national. Djouro Danitchitch était né en 1825, parmi les
Serbes autrichiens, à Neusatz, dans le Banat, en Hongrie. Son vrai nom
était Popovitch, ce qui signifie fils de pope, car cette terminaison
_itch_, qui caractérise presque tous les noms propres serbes et croates,
signifie «fils de», ou «le petit», comme _son_ dans Jackson, Philipson,
Johnson en anglais et dans les autres langues germaniques. Le nom
littéraire qu'il avait adopté vient de _Danitcha_ (Aurore). Il s'appela
«fils de l'Aurore» pour marquer qu'il se dévouerait entièrement au
réveil de sa nationalité. A l'âge de vingt ans, il rencontra à Vienne
Vuk Karadzitch, qui s'occupait de reconstituer notre langue nationale.
Il s'associa à ces travaux, et c'est dans cette voie qu'il nous a rendu
des services inappréciables. Ce qu'il a accompli est prodigieux; c'était
un travailleur sans pareil; il s'est tué à la peine, mais son oeuvre a
été accomplie: la langue serbo-croate est créée. En 1849, il fut nommé à
la chaire de philologie slave, à l'académie de Belgrade, et, en 1866, je
suis parvenu à le faire nommer à l'académie d'Agram, où il s'occupait à
achever son grand _Dictionnaire de la langue slave_, quand la mort est
venue lui apporter le repos qu'il n'avait jamais goûté. Voici un
incident de sa vie peu connu: Ayant déplu à un des ministres serbes, il
fut relégué dans une place subalterne au télégraphe. Il l'accepta sans
se plaindre et continua ses admirables travaux. Je fis dire au prince
Michel, qui avait confiance en moi, que Danitchitch ferait honneur aux
premières académies du monde et qu'il était digne d'occuper les plus
hautes fonctions, mais qu'il fallait surtout lui procurer des loisirs.
Peu de temps après, il fut nommé membre correspondant de l'académie de
Saint-Pétersbourg. Il avait appris le serbe à la comtesse Hunyadi, la
femme du prince Michel de Serbie».
J'ajoute ici quelques autres détails relatifs au grand philologue
jougo-slave. Ils m'ont été communiqués par M. Vavasseur, attaché au
ministère des affaires étrangères à Belgrade. Au moyen âge, les Serbes
parlaient le vieux slave, qui n'était guère écrit que dans les livres
liturgiques. Au XVIIIe siècle, quand on commença à imprimer le serbe
chez les Serbes de Hongrie, cette langue n'était autre que le slovène
avec une certaine addition de mots étrangers. C'est à Danitchitch que
revient surtout l'honneur d'avoir reconstitué la langue officielle de
la Serbie telle qu'elle se parle, s'écrit, s'imprime et s'enseigne
aujourd'hui depuis qu'elle a été officiellement adoptée par le ministre
Tzernobaratz en 1868. Il en a déterminé et épuré le vocabulaire et fixé
les règles grammaticales dans des livres devenus classiques: _la Langue
et l'Alphabet serbes_ (1849); _la Syntaxe serbe_ (1858); _la Formation
des mots_ (1878), et enfin dans son grand _Dictionnaire_. Il a beaucoup
fait aussi pour répandre la connaissance des anciennes traditions
nationales. A cet effet, il a publié à Agram, en croate, de 1866 à 1875,
_les Proverbes et les Chants de Mavro Vetranitch-Savcitch_, et _la Vie
des rois et archevêques serbes_. (Belgrade et Agram, 1866.) Comme
Luther, il a voulu que la langue nouvellement constituée servît de
véhicule au culte national, et il publia _les Récits de l'Ancien et du
Nouveau Testament_ et _les Psaumes_. L'évêque de Schabatz, en les lisant
pour la première fois, trouva cette traduction si supérieure à
l'ancienne qu'il ne voulut plus se servir du vieux psautier. Le service
rendu par Danitchitch est énorme, car il a donné à la nationalité serbe
cette base indispensable: une langue littéraire. Professeur de
philologie slave tour à tour à Agram et à Belgrade, il a été le trait
d'union entré la Serbie et la Croatie, car il était également populaire
dans les deux pays.
Je n'ai entendu émettre au sujet de la fixation de la langue serbe que
les deux regrets suivants: D'abord, il est fâcheux que l'on y ait
conservé les anciens caractères orientaux au lieu de les remplacer par
l'alphabet latin, comme l'ont fait les Croates. Dans l'intérêt de la
fédération future des Jougo-Slaves, il faut supprimer autant que
possible tout ce qui les divise, surtout ce qui, en même temps, les
éloigne de l'Occident. En second lieu, il est regrettable aussi que l'on
ait accentué les différences qui distinguent le serbo-croate du slovène,
dont le centre d'action est à Laybach et qui est la langue littéraire de
la Carniole et des districts slaves environnants. Le slovène est,
d'après Miklositch, l'une des principales autorités en cette matière, le
plus ancien dialecte jougo-slave. Il était parlé, aux premiers siècles
du moyen âge, par toutes les tribus slaves, depuis les Alpes du Tyrol
jusqu'aux abords de Constantinople, depuis l'Adriatique jusqu'à la mer
Noire. Vers le milieu du siècle, les Croato-Serbes, descendant des
Karpathes, et les Bulgares, de race finnoise, s'établissant encore plus
à l'est, le modifièrent, chaque groupe à sa façon. Toutefois, dit-on,
l'antique idiome, le slovène, et le croate sont si rapprochés qu'il
n'eût pas été impossible de les fusionner en une langue identique.
Slovènes et Croates se comprennent parfaitement; mieux encore que les
Suédois et les Norvégiens.
Le dimanche matin, Mgr Strossmayer vient me prendre pour assister à la
messe dans sa cathédrale. L'évêque n'officie pas. L'épître et l'évangile
sont plus en langue vulgaire, me semble-t-il. Les chants liturgiques,
accompagnés par les sons d'un orgue excellent, sont bien conduits.
L'assistance présente un aspect très particulier: elle occupe à peine un
quart de la nef centrale, tant l'étendue de la cathédrale est hors de
proportion avec le nombre actuel des habitants. Je ne vois que des
paysans en costume de fête, les hommes debout avec leurs dolmans bruns
soutachés, les femmes avec leurs belles chemises brodées, assises à
terre sur des tapis, qu'elles apportent avec elles, à l'imitation des
Turcs dans les mosquées. Tous suivent l'office avec la plus attentive
componction; mais aucun n'a de livre de prières. Pas un costume
bourgeois ne vient faire tache dans cette assemblée, où tous, laïques et
ecclésiastiques, portent les vêtements traditionnels d'il y a mille ans.
Personne de la classe «bourgeoise», parce que celle-ci, étant juive, a
été, la veille, à la synagogue. L'impression est complète. Absolument
rien ne rappelle l'Europe occidentale.
Au sortir de l'église, l'évêque me conduit visiter l'école supérieure
pour filles et l'hôpital, qu'il a également fondés. Les classes, au
nombre de huit, sont grandes, bien aérées, garnies de cartes et de
gravures pour l'enseignement. On y apprend aussi les ouvrages de main
dans le genre de ceux qu'exécutent les paysannes. On y forme des
institutrices pour les écoles primaires. A l'hôpital, il n'y a que cinq
personnes, trois vieilles femmes très âgées, mais nullement indisposées,
un vieillard de cent quatre ans, très fier de lire encore sans lunettes,
et un Tzigane qui souffre d'une bronchite. Les familles patriarcales de
la campagne gardent leurs malades. Grâce aux zadrugas, personne n'est
isolé et abandonné. L'évêque se rend auprès de la supérieure des soeurs
de charité qui desservent l'hôpital.--«Elle est de la Suisse française,
me dit-il, vous pourrez causer avec elle; mais elle est en grand danger.
Elle doit aller à Vienne pour subir une grave opération; j'ai obtenu
qu'elle soit faite par le fameux professeur Billroth. Nous la
transporterons par le Danube, mais je crains même qu'elle ne puisse plus
partir.»--Et, en effet, ses pommettes rouges, enflammées par la fièvre,
ses yeux cerclés de noir, son visage émacié, ne laissent point de doute
sur la gravité de la maladie. «Croyez-vous, monseigneur, dit la
supérieure, que je puisse revenir de Vienne?--Je l'espère, ma fille,
répond l'évêque de sa voix grave et douce, mais vous savez comme moi que
notre vraie patrie n'est pas ici-bas. Que nous restions quelques jours
de plus ou de moins sur cette terre importe peu, car qu'est-ce que nos
années auprès de l'éternité qui nous attend? C'est après la mort que
commence la véritable vie... C'est au delà qu'il faut fixer nos yeux et
placer notre espérance; alors, nous serons toujours prêts à partir quand
Dieu nous appellera.» Cet appel à la foi réconforta la malade; elle
reprit courage, ses yeux brillèrent d'un éclat plus vif: «Que la volonté
de Dieu se fasse! répondit elle; je me remets en ses
mains!...»--Décidément, le christianisme apporte aux malades et aux
mourants des consolations que ne peut offrir l'agnostime. Qu'aurait dit
ici le positiviste? Il aurait parlé de résignation sans doute. Mais cela
est inutile à dire, car à l'inévitable on se résigne toujours d'une
façon ou d'une autre. Seulement, la résignation de l'agnostique est
sombre et morne; celle du chrétien est confiante, joyeuse même, puisque
les perspectives d'une félicité parfaite s'ouvrent devant lui.
Mgr Strossmayer me montre l'emplacement où il bâtira le gymnase et la
bibliothèque. Au gymnase, les jeunes gens apprendront les langues
anciennes et les sciences, études préparatoires à l'université et au
séminaire. A la bibliothèque, il placera l'immense collection de livres
qu'il réunit depuis quarante ans, et ainsi les professeurs trouveront ce
qu'il leur faut pour leurs études et leurs recherches. Toutes les
institutions publiques que réclament les besoins et les progrès de
l'humanité sont ici fondées et entretenues par l'évêque, au lieu de
l'être par la municipalité. Il veut aussi rebâtir l'école communale, et
il y consacrera une centaine de mille francs. Du grand revenu des terres
épiscopales, rien n'est gaspillé en objets de luxe ou en jouissances
personnelles. Supposez ce domaine aux mains d'un grand seigneur laïque:
quelle différence! Le produit net du sol, au lieu de créer, sur place,
un centre de civilisation, serait dépensé à Pest ou à Vienne, en
plaisirs mondains, en dîners, en bals, en équipages, en riches
toilettes, peut-être au jeu ou en distractions plus condamnables encore.
Au dîner du milieu du jour assistent les dix chanoines que j'avais vus
le matin à la cathédrale. Ce sont des prêtres âgés, dont l'évêque paye
la pension. Tous parlent parfaitement l'allemand, mais peu le français.
La conversation est animée, gaie et instructive. On boit des vins du
pays, qui sont parfumés et agréables, et au dessert on verse le vin de
France. Je note quelques faits intéressants. On cite les Bulgares comme
des travailleurs hors ligne et d'une sobriété vraiment inouïe. Aux
environs d'Essek, ils louent un joch de terre 50 florins, ce qui est le
triple de sa valeur locative ordinaire, et ils trouvent moyen, en y
cultivant des légumes, d'y gagner encore 200 florins, dont ils
rapportent la plus grande partie à leur famille, restée en Bulgarie.
Ils font la même chose autour de toutes les grandes villes du Danube,
jusqu'à Agram et jusqu'à Pest. Sans eux, les marchés ne seraient pas
fournis de légumes; les gens du pays ne songent pas à en produire. L'un
des prêtres, qui est Dalmate, affirme que dans son pays les ministères
autrichiens ont longtemps voulu étouffer la nationalité slave. Dans
l'Istrie, qui est complètement slave, on avait un évêque
dalmate-italien, qui ne savait pas un mot de l'idiome national. Aux
cures vacantes il nommait des prêtres italiens qui n'étaient pas compris
des fidèles. Ceux-ci devaient se confesser par interprète. Nul pays
n'est plus exclusivement slave que le centre de l'Istrie. Il s'y trouve
un district où on dit la messe en langue vulgaire, c'est-à-dire en vieux
slovène. On commence à comprendre partout, sauf peut-être à Pest, que le
vrai remède contre l'irrédentisme est le développement du slavisme.
Avant de faire la promenade habituelle de l'après-midi, chacun se retire
dans sa chambre pour se reposer. L'évêque m'envoie des revues et des
journaux, entre autres, le _Journal des Économistes_, la _Revue des Deux
Mondes_, _le Temps_, la _Nuova Antologia_ et la _Rassegna nazionale_. Je
dois avouer que le choix n'est pas mauvais, et que même à Djakovo, on
peut suivre la marche des idées de notre Occident. Vers quatre heures,
quand la chaleur est moins forte, deux victorias à quatre chevaux nous
attendent et nous partons pour visiter les zadrugas de Siroko-Polje. Ces
associations agraires--le mot _zadruga_ signifie association,--sont des
familles patriarcales, vivant sur un domaine collectif et indivisible.
La zadruga constitue une personne civile, comme une fondation. Elle a
une durée perpétuelle. Elle peut agir en justice. Ses membres associés
n'ont pas le droit de demander le partage du patrimoine, ni d'en vendre
ou d'en hypothéquer une part indivise. Au sein de ces communautés de
famille, le droit de succession n'existe pas plus que dans les
communautés religieuses. A la mort du père ou de la mère, les enfants
n'héritent pas, sauf de quelques objets mobiliers. Ils continuent à
avoir leur part des produits du domaine collectif, mais en vertu de leur
droit individuel et comme membres de la famille perpétuelle. Autrefois,
rien ne pouvait détruire la zadruga, sauf la mort de tous ceux qui en
faisaient partie. La fille qui se marie reçoit une dot; mais elle ne
peut réclamer une part du bien commun. Celui qui quitte sans esprit de
retour perd ses droits. L'administration, tant pour les affaires
intérieures que pour les relations extérieures, est confiée à un chef
élu, qui est ordinairement le plus âgé ou le plus capable. On l'appelle
_gospodar_, seigneur, ou _starechina_, l'ancien. Le ménage est dirigé
par une matrone, investie d'une autorité despotique pour ce qui la
concerne: c'est la _domatchika_. Le starechina règle l'ordre des travaux
agricoles, vend et achète; il remplit exactement le rôle du directeur
d'une société anonyme, ou plutôt encore d'une société corporative; car
les zadrugas sont de tout point des sociétés corporatives agricoles,
ayant pour lien, au lieu de l'intérêt pécuniaire, les coutumes
séculaires et les affections de famille.
La communauté de famille a existé dans le monde entier, aux époques
primitives. C'est le {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER
EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~} des Grecs, la _gens_
romaine, la _cognatio_ des Germains dont parle César (_De Bello
Gallico_, VI, 22); c'est encore le _lignage_ des communes du moyen âge.
Ce sont des zadrugas qui ont bâti, en Amérique, ces constructions
colossales divisées en cellules, qu'on nomme _pueblos_ et qui sont
semblables aux alvéoles des ruches d'abeilles. Les communautés de
famille ont existé jusqu'à la Révolution dans tout le centre de la
France, avec des caractères juridiques identiques à ceux qu'on rencontre
aujourd'hui chez les Slaves du Sud. Dans les zadrugas françaises, le
starechina s'appelait le mayor, le maistre de communauté ou le chef du
«chanteau», c'est-à-dire du pain. Nous arrivons au village de Siroko-
Polje. Comme c'est dimanche, hommes et femmes portent leur costume des
jours de fête. Pendant la semaine, les femmes ont pour tout vêtement une
longue chemise, brodée aux manches et à l'ouverture du cou, avec un
tablier de couleurs vives, et sur la tête un mouchoir rouge ou des
fleurs. Elles marchent pieds nus; même quand elles vont aux champs ou
qu'elles gardent les troupeaux, elles fixent dans la ceinture la tige de
la quenouille et elles filent la laine ou l'étoupe de lin ou de chanvre,
en faisant tourner entre les doigts le fil auquel est suspendu le
fuseau. Elles préparent ainsi la chaîne et la trame du linge, des
étoffes et des tapis qu'elles tissent elles-mêmes l'hiver. Leur chemise
est en très grosse toile de chanvre. Elle retombe en plis sculpturaux,
comme la longue tunique des statues drapées de Tanagra. Elle est
entièrement semblable à celle des jeunes Athéniennes qui marchent aux
panathénées, sous la conduite du maître des choeurs, dans la frise du
Parthénon. Depuis l'antiquité la plus reculée, ce costume si simple et
si noble est resté le même. Nul ne se prête mieux à la statuaire. C'est
le premier vêtement qu'a dû imaginer la pudeur à la sortie de l'état de
nature. Les cheveux des jeunes filles retombent sur le dos en longues
nattes, tressées avec des fleurs ou des rubans. Ceux des femmes mariées
sont relevés derrière la tête. Les hommes sont aussi vêtus tout de
blanc, d'une large chemise et d'un pantalon en étoffe de laine ou de
toile, mais qui ne flotte pas en larges plis, comme un jupon, à la mode
hongroise. Le dimanche, les hommes et les femmes portent une veste
brodée où l'art décoratif a fait merveille. Les motifs semblent
empruntés aux arabesques des tapis turcs, mais il est probable qu'ils
sont nés spontanément de cet instinct esthétique qui porte partout
l'homme à imiter les dessins et les couleurs qu'offrent les corolles des
fleurs, le plumage des oiseaux et surtout les ailes des papillons. Les
mêmes motifs se retrouvent sur les vases polychromes des époques les
plus anciennes, depuis l'Inde jusque dans les monuments mystérieux de
l'Amérique préhistorique. Ces broderies sont formées de petits morceaux
de drap ou de cuir, de couleurs très vives, fixés sur l'étoffe du fond
au moyen de piqûres faites en gros fil de tons tranchants. Dans les
vestes des femmes on met parfois des fragments de miroir, et les piqûres
sont en fil d'or. Les ceintures sont aussi brodées et piquées de la même
façon. La chaussure est la sandale à lanières de cuir, l'_opanka_, qui
est propre au Jougo-Slave, depuis Trieste jusqu'aux portes de
Constantinople. Je vois ici à quelques élégantes des bas de filoselle et
des bottines en étoffe à bouts de cuir laqué; sous l'ancien costume
national, cela est d'un effet hideux. Autour de la tête, du cou et de la
ceinture, les femmes portent des pièces de monnaie d'or et d'argent
percées et enfilées. Les plus riches en ont deux ou trois rangs, tout un
trésor de métaux précieux.
L'arrivée de l'évêque a mis tous les habitants du village sur pied.
C'est un ravissant spectacle que la réunion de ces femmes en costumes si
bien faits pour charmer l'oeil du peintre. Cet assemblage de vives
couleurs, où rien ne détonne, fait l'effet d'un tapis d'Orient à fond
clair. Quand les voitures s'arrêtent devant la maison de la zadruga, que
nous visitons d'abord, le starechina s'avance vers l'évêque pour nous
recevoir. C'est un vieillard, mais très vigoureux encore; de longs
cheveux blancs tombent sur ses épaules. Il a les traits caractéristiques
de la race croate: le nez fin, aquilin, aux narines relevées; des yeux
gris, très brillants et rapprochés; la bouche petite, les lèvres minces,
ombragées d'une longue moustache de hussard. Il baise la main de Mgr
Strossmayer avec déférence, mais sans servilité, comme on baisait jadis
la main des dames. Il nous adresse ensuite un compliment de bienvenue
que me traduit mon collègue d'Agram. Le petit speech est très bien
tourné. L'habitude qu'ont ici les paysans de débattre leurs affaires, au
sein des communautés et dans les assemblées de village, leur apprend le
maniement de la parole. Les starechinas sont presque tous orateurs. La
maison de la zadruga est plus élevée et beaucoup plus grande que celle
des familles isolées. Sur la façade vers la route, elle a huit fenêtres,
mais pas de porte. Après qu'on a franchi la grille qui ferme la cour,
on trouve sur la façade antérieure une galerie couverte en véranda, sur
laquelle s'ouvre la porte d'entrée. Nous sommes reçus dans une vaste
pièce où se prennent les repas en commun. Le mobilier se compose d'une
table, de chaises, de bancs, et d'une armoire en bois naturel. Sur les
murs, toujours parfaitement blanchis, des gravures coloriées
représentent des sujets de piété. A gauche, on entre dans une grande
chambre presque complètement vide. C'est là que couchent, l'hiver,
toutes les personnes formant la famille patriarcale, afin de profiter de
la chaleur du poêle placé dans le mur séparant les deux pièces, qui sont
ainsi chauffées en même temps. L'été, les couples occupent chacun une
petite chambre séparée.
J'ai noté en Hongrie un autre usage plus étrange encore. En visitant une
grande exploitation du comte Eugène Zichy, je remarquai un grand
bâtiment où habitaient ensemble les femmes des ouvriers, des bouviers et
des valets de ferme avec leurs enfants. Chaque mère de famille avait sa
chambre séparée. Dans la cuisine commune, sur un vaste fourneau, chacune
d'elles préparait isolément le repas des siens. Mais les maris n'étaient
pas admis dans ce gynécée. Ils couchaient dans les écuries, dans les
étables et dans les granges. Les enfants, cependant, ne manquaient pas.
Le poêle que je trouve ici dans la maison de cette zadruga est une
innovation moderne, de même que ces murs et ces plafonds blanchis.
Jadis, comme encore dans quelques maisons anciennes, même à
Siroko-Polje, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée
s'échappait à travers la charpente visible, et par un bout de cheminée
formée de planchettes, au-dessus de laquelle une large planche inclinée
était posée sur quatre montants, afin d'empêcher la pluie et la neige de
tomber dans le foyer. Toutes les parois de l'habitation se couvraient de
suie; mais les jambons étaient mieux fumés. Le nouveau poêle est,
dit-on, emprunté aux Bosniaques. Il est particulier aux contrées
transdanubiennes. Je l'ai rencontré jusque dans les jolis salons du
consul de France à Sarajewo. Il donne, dit-on, beaucoup de chaleur et la
conserve longtemps. Il est rond, formé d'argile durcie, dans laquelle on
incruste des disques en poterie verte et vernissée, tout à fait
semblables à des fonds de bouteille.
Le starechina nous fait boire de son vin. Seul des siens, il s'assied à
table avec nous et nous adresse des toasts auxquels répond l'évêque.
Dans le fond de la chambre se presse toute la famille: au premier plan
les nombreux enfants, puis les jeunes filles aux belles chemises
brodées. J'apprends que la communauté se compose de trente-quatre
personnes de tout âge, quatre couples mariés et deux veuves, dont les
maris sont morts dans la guerre en Bosnie. La zadruga continue à les
nourrir avec leurs enfants. Le domaine collectif a plus de cent jochs de
terre arable; il entretient deux cents moutons, six chevaux, une
trentaine de bêtes à cornes et un grand nombre de porcs. Les nombreuses
volailles de toute espèce qui se promènent dans la cour permettent de
réaliser ici le voeu de Henri IV et de mettre souvent la poule au pot.
Le verger donne des poires et des pommes, et une grande plantation de
pruniers, de quoi faire la slivovitza, l'eau-de-vie de prunes, qu'aime
le Jougo-Slave.
Derrière la grande maison commune, et en équerre avec celle-ci, se
trouve un bâtiment plus bas, mais long, aussi précédé d'une véranda,
dont le sol est planchéié. Sur cette galerie couverte s'ouvrent autant
de cellules qu'il y a de couples et de veuves: si un mariage crée un
nouveau ménage au sein de la grande famille, le bâtiment s'allonge d'une
nouvelle cellule. L'une des femmes nous montre la sienne; elle est
complètement bondée de meubles et d'objets d'habillement; au fond, un
grand lit avec trois gros matelas, superposés, des draps de lin garnis
de broderies et de dentelles, et comme courtepointe un fin tapis de
laine aux couleurs éclatantes; contre le mur, un divan recouvert aussi
d'un tapis du même genre, et à terre, sur le plancher, de petits tapis
en laine bouclée aux teintes sombres, noir, bleu foncé et rouge brun. Le
long des murs, des planches où s'étalent les chaussures et, entre
autres, les bottes hongroises du mari pour les jours où il se rend à la
ville. Deux grandes armoires remplies de vêtements, puis trois immenses
caisses contiennent des chemises et du linge brodés. Il y en a des
mètres cubes qui représentent une belle somme. La jeune femme nous les
étale avec orgueil: c'est l'oeuvre de ses mains et sa fortune
personnelle. Pour les décrire, il faudrait épuiser le vocabulaire des
lingères. Je remarque surtout certaines chemises faites en une sorte de
bourre de soie légèrement crêpelée et ornée de dessins en fils et en
paillettes d'or. C'est ravissant de goût et de délicatesse. Les couples
associés doivent à la communauté tout le temps qu'exigent les travaux
ordinaires de l'exploitation, mais ce qu'ils font aux heures perdues
leur appartient en propre. Ils peuvent se constituer ainsi un pécule,
qui consiste en linge, en vêtements, en bijoux, en argent, en armes et
en objets mobiliers de différente nature. Il en est de même dans les
_family-communities_ de l'Inde.
Au fond de la cour s'élève la grange, qui est aussi «le grenier
d'abondance». Tout autour, à l'intérieur, sont disposés des réservoirs
en bois, remplis de grains: froment, maïs et avoine. Nous approchons du
moment de la récolte, et ils sont encore plus qu'à moitié pleins. La
zadruga est prévoyante comme la fourmi; elle tient à avoir une réserve
de provisions pour au moins une année, en prévision d'une mauvaise
récolte ou d'une incursion de l'ennemi. A côté, dans un bâtiment isolé,
sont réunis des pressoirs et des fûts pour faire le vin et l'eau-de-vie
de prunes. Le starechina nous montre avec satisfaction toute une rangée
de tonneaux pleins de slivovitza qu'on laisse vieillir avant de la
vendre. C'est le capital-épargne de la communauté.
Je m'étonne de n'apercevoir ni grandes étables, ni bétail, ni fumier. On
m'explique qu'ils se trouvent dans des bâtiments placés au milieu des
champs cultivés. C'est un usage que j'avais déjà remarqué en Hongrie,
dans les grandes exploitations. Il est excellent; on évite ainsi le
transport des fourrages et du fumier. Les animaux de trait sont sur
place pour exécuter les labours et pour y accumuler l'engrais. En même
temps, la famille, résidant dans le village, jouit des avantages de la
vie sociale. Les jeunes gens se relayent, pour soigner le bétail. Dans
une autre zadruga que nous visitons, je trouve les mêmes dispositions,
les mêmes costumes et le même bien-être; mais la réception est encore
plus brillante: tandis que nous prenons un verre de vin avec le
starechina, en présence de toute la nombreuse famille debout, les
habitants du village se sont groupés devant les fenêtres ouvertes. Le
maître d'école s'avance et adresse un discours à l'évêque en croate,
mais il parle aussi facilement l'italien, et il me raconte qu'étant
soldat, il a résidé en Lombardie et qu'il s'est battu à Custozza en
1866. Il me vante avec l'éloquence la plus convaincue les avantages de
la zadruga. A ma demande, les jeunes filles chantent quelques chants
nationaux. Elles paraissent gaies; leurs traits sont fins; plusieurs
sont jolies. En somme, la race est belle. Les cheveux noirs, si
fréquents en Hongrie, sont très rares ici; on en voit de blonds, mais le
châtain domine. Les deux types très marqués, noir et blond, se trouvent
à la Fois chez les Slaves occidentaux et méridionaux. Les Slovaques de
la Hongrie sont, en majorité, blond-filasse. Les Monténégrins ont les
cheveux très foncés. A une grande foire à Carlstadt, en Croatie, j'ai vu
des paysans venant des districts méridionaux de la province et
appartenant au rite grec orthodoxe; ils avaient d'une façon très marquée
les cheveux et les yeux noirs, le teint bilieux, basané ou mat, et
d'autres cultivateurs, Croates aussi, mais du rite grec uni à Rome,
étaient la plupart blonds, avec la peau claire et des yeux gris. La race
slave pure est certainement blonde. Si quelques tribus ont les cheveux
bruns ou noirs, cela doit provenir de la proportion plus ou moins grande
d'autochtones que les Slaves se sont assimilés quand ils ont occupé les
différentes régions où ils dominent aujourd'hui. Ma visite des zadrugas
confirme l'opinion favorable que je m'en était formée précédemment et
augmente mes regrets de les voir disparaître. Ces communautés ont plus
de bien-être que leurs voisins; elles cultivent mieux, parce qu'elles
ont, même relativement, plus de bétail et plus de capital.
En raison de leur caractère coopératif, elles combinent les avantages de
la petite propriété et de la grande culture. Elles empêchent le
morcellement excessif; elles préviennent le paupérisme rural; elles
rendent inutiles les bureaux de bienfaisance publique. Par le contrôle
réciproque, elles empêchent le relâchement des moeurs et l'accroissement
des délits. De même que les conseils municipaux sont l'école primaire du
régime représentatif, ainsi elles servent d'initiation à l'exercice de
l'autonomie communale, parce que des délibérations, sous la présidence
du starechina, précèdent toute résolution importante. Elles
entretiennent et fortifient le sentiment familial, d'où elles bannissent
les cupidités malsaines qu'éveillent les espoirs de succession. Quand
les couples associés se séparent, par la dissolution de la communauté,
souvent ils vendent leurs biens et tombent dans la misère. Mais,
dira-t-on, si les zadrugas réunissent tant d'avantages, d'où vient que
leur nombre diminue sans cesse? L'idée que toute innovation est un
progrès s'est tellement emparée de nos esprits, que nous sommes portés à
condamner tout ce qui disparaît. J'en suis revenu. Est-ce l'âge ou
l'étude qui me transforme en _laudator temporis acti_? En tout cas, ce
qui tue les zadrugas, c'est l'amour du changement, le goût du luxe,
l'esprit d'insubordination, le souffle de l'individualisme et les
législations dites «progressives» qui s'en sont inspirées. J'ai quelque
peine à voir en tout ceci un véritable progrès.
Au retour, j'admire de nouveau la beauté des récoltes. Les froments sont
superbes. Presque pas de mauvaises herbes: ni bluets, ni coquelicots, ni
sinapis. Le maïs, intercalé dans l'assolement, nettoie bien la terre,
parce qu'il exige deux binages. Je ne vois dans les environs du village
rien qui annonce qu'on s'y livre à des jeux, et je le regrette. La
Suisse est sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, un modèle à
imiter, surtout parmi des populations comme celles-ci, dont les moeurs
simples ont tant de rapports avec celles des montagnards des cantons
alpestres. Voyez l'importance qu'on attache en Suisse aux tirs à la
carabine, aux luttes, aux jeux athlétiques de toute sorte. C'est comme
dans la Grèce antique. Ainsi faisaient nos vaillants communiers flamands
du moyen âge, imitant les chevaliers, contre lesquels ils apprirent de
cette façon à lutter sur les champs de bataille. Ces exercices de force
et d'adresse forment les peuples libres. Il faudrait les introduire ici
partout, en offrant des prix pour les concours. C'est aux jeux auxquels
s'adonne la jeunesse d'Angleterre qu'elle doit sa force, son audace, sa
confiance en elle-même, ces vertus héroïques qui lui font occuper tant
de place sur notre globe. Récemment, le ministre de l'instruction
publique de Prusse a fait une circulaire que je voudrais voir reproduite
en lettres d'or dans toutes nos écoles, pour recommander qu'on pousse
les enfants et les jeunes gens à se livrer à des jeux et à des
exercices, où se développent les muscles, en même temps que le
sang-froid, la rapidité du coup d'oeil, la décision, l'énergie, la
persévérance, toutes les mâles qualités du corps et de l'esprit. Il ne
faut plus faire des gladiateurs comme en Grèce, mais des hommes forts,
bien portants, décidés, et capables, au besoin, de mettre un bras
vigoureux au service d'une cause juste. Les dimanches et les jours de
fêtes, les campagnards dansent ici le _kolo_ avec entrain, mais cela ne
suffit pas.
En rentrant à Djakovo, je demande à l'évêque comment va le séminaire
qu'il avait fondé en 1857 pour le clergé catholique bosniaque, avec le
concours et sous le patronage de l'empereur. Je venais d'en lire un
grand éloge dans le livre du capitaine G. Thoemel sur la Bosnie. Le
visage de Mgr Strossmayer s'assombrit. Pour la première fois, ses
paroles trahissent une profonde amertume. «En 1876, on l'a transporté à
Gran, me dit-il. Je ne m'en plains pas pour moi; plus on m'ôte de
responsabilité devant Dieu, plus on diminue mes soucis et mes soins, qui
déjà dépassent mes forces, mais quelle injustifiable mesure! Voilà de
jeunes prêtres, d'origine slave, destinés à vivre au milieu de
populations slaves, et pour faire leurs études, on les place à Gran, au
centre de la Hongrie, où ils n'entendront pas un mot de leur langue
nationale, la seule qu'ils parleront jamais, et celle qu'ils devraient
cultiver avant toute autre. Que veut-on à Pesth? Espère-t-on magyariser
la Bosnie? Mais les malheureux Bosniaques n'ont pu rester à Gran; ils se
sont enfuis. Il est vraiment étrange combien, même les Hongrois qui ont
le consciencieux désir de se montrer justes envers nous, ont de la
peine à l'être. En voici un exemple. Je rencontrai, par hasard, Kossuth
à l'Exposition universelle de Paris, en 1867. Il venait démontrer, dans
des discours et des brochures, que le salut de la Hongrie exigeait qu'on
respectât l'autonomie et les droits de toutes les nationalités,
_Gleichberechtigung_, comme disent les Allemands. C'était aussi mon
avis. Il fallait oublier les querelles de 1848 et se tendre une main
fraternelle. Mais, par malheur, je prononçai le nom de Fiume. Fiume est,
en réalité, une ville slave. Son nom est Rieka, mot croate signifiant
«rivière», et dont Fiume est la traduction en italien; c'est l'unique
port de la Croatie; d'ailleurs, la géographie même s'oppose à ce qu'elle
soit rattachée à la Hongrie, dont elle est séparée par toute l'étendue
de la Croatie. Les yeux de Kossuth s'enflammèrent d'indignation. «Fiume,
s'écria-t-il, est une ville hongroise, c'est le _littus Hungaricum_:
jamais nous ne la céderons aux Slaves.»
«J'avoue, dis-je à l'évêque, que je comprends peu l'acharnement des
Hongrois et des Croates à se disputer Fiume. Accordez à la ville une
pleine autonomie, et comme le port sera ouvert au trafic de tous, il
appartiendra à tous.
--Autonomie complète, voilà, en effet, la solution, répondit l'évêque.
Nous ne demandons rien de plus pour notre pays.»
Le soir, au souper, on parla du clergé transdanubien appartenant au rite
grec. Je demande si son ignorance est aussi grande qu'on le prétend.
«Elle est grande, en effet, répond Strossmayer, mais on ne peut la lui
reprocher. Les évêques grecs, nommés par le Phanar de Constantinople,
étaient hostiles au développement de la culture nationale. Les popes
étaient si pauvres qu'ils devaient cultiver la terre de leurs mains et
ils ne recevaient aucune instruction. Maintenant que les populations
sont affranchies du double joug des Turcs et des évêques grecs, et
qu'elles ont un clergé national, celui-ci pourra se relever. J'ai dit,
j'ai surtout fait dire qu'il fallait avant tout créer de bons
séminaires. Dans ces jeunes États, c'est le prêtre instruit qui doit
être le missionnaire de la civilisation. Songez bien à ceci: d'un côté,
par ses études théologiques, il touche aux hautes sphères de la
philosophie, de la morale, de l'histoire religieuse, et, d'un autre
côté, il parle à tous et pénètre jusque dans la plus humble chaumière.
Je vois avec la plus vive satisfaction les gouvernements de la Serbie,
de la Bulgarie et de la Roumélie faire de grands sacrifices pour
multiplier les écoles; mais qu'ils ne l'oublient pas, rien ne remplace
de bons séminaires.»
Ces paroles prouvent que, quand il s'agit de favoriser les progrès des
Jougo-Slaves, Strossmayer est prêt à s'associer aux efforts du clergé du
rite oriental, sans s'arrêter aux différences dogmatiques qui l'en
séparent. Ce clergé lui a cependant vivement reproché le passage suivant
de sa lettre pastorale écrite pour commenter l'encyclique du pape
_Grande munus_, du 30 septembre 1880, concernant les saints Cyrille et
Méthode. «O Slaves, mes frères, vous êtes évidemment destinés à
accomplir de grandes choses en Asie et en Europe. Vous êtes appelés
aussi à régénérer par votre influence les sociétés de l'Occident, où le
sentiment moral s'affaiblit, à leur communiquer plus de coeur, plus de
charité, plus de foi, et plus d'amour pour la justice, pour la vertu et
pour la paix. Mais vous ne parviendrez à remplir cette mission, à
l'avantage des autres peuples et de vous-mêmes, vous ne mettrez fin aux
dissentiments qui vous divisent entre vous que si vous vous réconciliez
avec l'Église occidentale, en concluant un accord avec elle.» Cette
dernière phrase provoqua des répliques très vives, dont on trouvera des
échantillons dans le _Messager chrétien_, que publie en serbe le pope
Alexa Ilitch (livraison de juillet 1881). L'évêque du rite orthodoxe
oriental Stefan, de Zara, répondit à Strossmayer dans sa lettre
pastorale datée de la Pentecôte 1881: «Que cherchent, dit-il, parmi
notre peuple orthodoxe, ces gens qui s'adressent à lui sans y être
appelés? Le plus connu d'entre eux nous fait savoir «que le saint-père
le pape n'exclut pas de son amour ses frères de l'Église d'Orient et
qu'il désire de tout son coeur l'unité dans la foi, qui leur assurera la
force et la vraie liberté», et il souhaite «qu'à l'occasion de la
canonisation des saints Cyrille et Méthode, un grand nombre d'entre eux
aillent à Rome se prosterner aux pieds du pape, pour lui présenter leurs
remercîments». L'évêque de Zara continue en s'élevant vivement contre
les prétentions de l'Église de Rome, et, certes, il est dans son droit,
mais il doit admettre qu'un évêque catholique s'efforce de ramener à ce
qu'il considère comme la vérité des frères, d'après lui, égarés. La
propagande doit être permise, pourvu que la tolérance et la charité
n'aient pas à en souffrir; toutefois, ces rivalités religieuses sont
très regrettables et elles peuvent longtemps mettre obstacle à l'union
des Jougo-Slaves. Dans la lettre que m'écrivit lord Edmond
Fitz-Maurice, au moment où je partis pour l'Orient, il résume la
situation en un mot: «L'avenir des Slaves méridionaux dépend en grande
partie de la question de savoir si le sentiment national l'emportera
chez eux sur les différences en fait de religion, et la solution de ce
problème est, pour une large part, entre les mains du célèbre évêque de
Djakovo.» Je ne crois pas qu'il soit possible ni désirable que sa
propagande en faveur de Rome réussisse; mais l'oeuvre à laquelle il a
consacré sa vie, la reconstitution de la nationalité croate, est
désormais assez forte pour résister à toutes les attaques et à toutes
les épreuves.
CHAPITRE IV.
LA BOSNIE, HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.
Quand je quitte Djakovo, le secrétaire de Mgr Strossmayer me conduit à
la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipitça nous y
mènent en moins d'une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonné
que du côté d'Essek: de profondes ornières dans la route, des terrains
vagues où errent des moutons, les blés moins plantureux; moins
d'habitations. Est-ce parce qu'en allant à Vrpolje, on se dirige vers la
Save et les anciennes provinces turques, c'est-à-dire vers la barbarie;
tandis que, du côté d'Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne,
c'est-à-dire vers la civilisation?
En attendant l'arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j'entre
dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d'une
propreté parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux
fenêtres, et des gravures représentant le kronprinz Rodolphe et sa
femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être
très populaires, même en pays slaves et magyares, car j'ai retrouvé
partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des
hôtels et des restaurants. C'est évidemment là un des thermomètres de
la popularité des personnages haut placés.
Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une
plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de
terre. La femme n'a d'autre vêtement que sa longue chemise de grosse
toile de chanvre, et elle l'a relevée jusqu'au-dessus des genoux, afin
d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en
diminuant à mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles
sont réduites presque à rien. L'homme est vêtu d'un pantalon d'étoffe
blanche grossière et d'une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil,
hâve; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et
celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface
de la _Mare au Diable_ me revient à la mémoire: c'est celui où est
dépeint le laboureur dans la _Danse de la mort_, de Holbein, avec cette
légende:
A la sueur de ton visaige
Tu gagneras ta pauvre vie.
Récemment, j'avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l'extrême
misère des cultivateurs, dont l'_Inchiesta agraria_ officielle publie
les preuves désolantes. D'où vient que dans un siècle où l'homme, armé
de la science, augmente si merveilleusement la production de la
richesse, ceux qui cultivent le sol conservent à peine assez de ce pain
qu'ils récoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi présentent-ils
encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches décrits par La
Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impôt
qui paupérisent; ici, c'est surtout l'impôt.
A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune
soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la
façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au
milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier.
Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas
un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la même
langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l'Orient: la selle
qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs
chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes
manquant, on ne peut voyager qu'à cheval; le tapis, qui prouve que dans
les _hans_ il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se défendre
soi-même, attendu que la sécurité n'est pas garantie par les pouvoirs
publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du _kef_. En
Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement
l'étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En
réalité, il n'y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et
avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les
fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre--il y en a, dit-on,
environ un demi-million--sont du plus pur sang slave. Ce sont les
anciens propriétaires, qui se sont convertis à l'islamisme, à l'époque
de la conquête. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout à fait le
type monténégrin: le nez en bec d'aigle, à arête très fine, aux narines
relevées, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et
des yeux profonds et vifs cachés sous d'épais sourcils. Le chef de gare
de Vrpolje m'en fait un grand éloge. «Ils sont très honnêtes, dit-il,
tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les étrangers; ils sont
religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens
de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs
modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole; elle vaut plus
qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils
commencent à s'enivrer, à se livrer à la débauche, à s'endetter. Avec
les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs
européens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne
connaîtront pas ce contrôle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.»
De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu
cultivé et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontière
naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save.
Le paysage est très vert; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces
d'eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel
splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands
frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le
bétail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et
plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait
être riche. La fertilité du sol se révèle par la hauteur du fût des
arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.
Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu,
que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à
l'administration communale. L'hôtel _Gelbes Haus_ est un vaste bâtiment
à prétentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes
chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l'on
ne dîne pas mal du tout et à l'autrichienne. Il y a deux Brod en face
l'une de l'autre, des deux côtés de la Save: le Brod-Slavon, forteresse
importante, comme base d'opération des armées autrichiennes qui ont
occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui
appartenait à la Turquie.
Le Brod slavonien est une petite ville régulière, avec des rues droites,
bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif.
Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part,
je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant.
Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser
complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière.
Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité
l'Europe de l'Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement
sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer à trois arches
franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et
ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne à Brod, et
le lendemain soir on est au coeur de la Bosnie, dans un autre monde.
Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les
remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine
à Paris. L'aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates;
le courant mine librement les berges d'argile. La végétation manque:
sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de
saules dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu'une crue
prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau
qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonné,
que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés, s'étendent de
vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on
aperçoit vers le couchant le profil bleuâtre des montagnes de la
Croatie, à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur
le fleuve, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence
de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables légions de
grenouilles, qui entonnent en choeur leur chant du soir.
Bosna-Brod est formé d'une seule grande rue, le long de laquelle les
maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées pour échapper aux
inondations de la Save. Voici d'abord la mosquée au milieu de quelques
peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs
vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie;
il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée. Il appelle à la
prière de l'_Aksham_ ou du crépuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte
jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; même en me
rappelant l'ode de Schiller, _die Glocke_, je la préfère aux sons
uniformes des cloches: «Dieu est élevé et tout-puissant. Il n'y a pas
d'autre Dieu que lui et point d'autre prophète que Mahomet.
Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice.
Venez dans la demeure de la félicité.»
Les cafés turcs ont portes et fenêtres ouvertes; pas un meuble, sauf
tout autour des bancs en bois où sont assis les Bosniaques musulmans,
les jambes croisées, fumant la pipe. Dans une niche de la cheminée, sur
des braises allumées, se prépare successivement, une à une, chaque tasse
de café, à mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met
dans une très petite cafetière en cuivre une mesure de café moulu, une
autre de sucre; il ajoute de l'eau, place le récipient sur les braises
pendant une minute à peine et verse le café chaud avec le marc dans une
tasse semblable à un coquetier. Dans toute la péninsule balkanique, le
voyageur indigène emporte à sa ceinture un petit moulin à café très
ingénieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici:
d'abord, la puissance de transformation du mahométisme, qui a fait de
ces Slaves, aux bords de la Save, n'ayant d'autre langue que le croate,
des Turcs ou plutôt des musulmans complètement semblables à ceux qu'on
voit à Constantinople, au Caire, à Tanger et aux Indes; ensuite,
l'extrême simplicité des moyens qui procurent aux fils de l'islam tant
d'heures de félicité. Tout ce que contient ce café, en fait de mobilier
et d'ustensiles, ne vaut pas vingt francs. Le client, qui apporte son
tapis, dépensera pendant sa soirée trente centimes de tabac et de café,
et il aura été heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures,
tentures partout, qu'on construira plus tard ici, offriront-elles plus
de satisfaction à leurs clients riches et affairés? En voyant pratiquer
ici, d'une façon si pittoresque et si consciencieuse, la tempérance
commandée par le Koran, je songe d'abord à ces palais de l'alcoolisme, à
ces _Gin palaces_ de Londres, où l'ouvrier et l'_outcast_ viennent
chercher l'abrutissement, au milieu des glaces énormes et des cuivres
polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l'électricité; je
pense ensuite à cette vie de l'_upper ten thousands_, si compliquée et
rendue si coûteuse par toutes les richesses de la toilette et de la
table que vient de décrire si bien lady John Manners, et je me demande
si c'est aux raffinements du luxe qu'il faut mesurer le degré de
civilisation des peuples. M. Renan parlant, je crois, de Jean le
Baptiste, a écrit à ce sujet une belle page. Le précurseur vivant au
désert de sauterelles, à peine vêtu d'une étoffe grossière de poils de
chameau, annonçant la venue du royaume et le triomphe prochain de la
justice, ne nous présente-t-il pas le modèle le plus élevé de la vie
humaine? Certes, il est un excès de dénûment qui dégrade et animalise,
mais cela est moins vrai en Orient que dans nos rudes climats et surtout
dans nos grandes agglomérations d'êtres humains.
Je trouve déjà, à Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles
qu'on les rencontre dans toute la Péninsule. La boutique est une échoppe
entièrement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux
grands volets horizontaux. Celui d'en haut, relevé, sert d'auvent; celui
d'en bas retombe et devient le comptoir où sont étalées les marchandises
et où se tient assis le marchand, les jambes croisées. Les maisons
turques ici sont ordinairement carrées, couvertes de planchettes de
chêne. Un rez-de-chaussée bas sert de commun, de magasin ou même
parfois d'étable. Le cadre et les cloisons de la construction sont
toujours en solives; les parois sont en planches ou, dans les demeures
pauvres, en torchis. Le premier étage débordant le soubassement, le
surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets
de saillies et de lumières très pittoresques. Seulement, il ne faut pas
oublier qu'en Bosnie les musulmans forment la classe aisée; ils sont
marchands, boutiquiers, artisans, propriétaires, très rarement simples
cultivateurs ou ouvriers. L'habitation est divisée en deux parties ayant
chacune son entrée distincte: d'un côté, le harem, pour les femmes; de
l'autre, le selamlik, pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque
n'ait qu'une femme, il tient aux usages mahométans bien plus que les
vrais Turcs. Les fenêtres, du côté des femmes, sont garnies d'un
grillage en bois ou en papier découpé. J'aperçois un numéro de la _Neue
freie Presse_ transformé en _muchebak_ ou moucharabie. Du côté des
hommes, s'étend un balcon-véranda, où le maître de la maison est assis,
fumant sa pipe.
La rue se remplit des types les plus divers. Des pâtres à peine vêtus
d'une grosse étoffe blanche en lambeau, avec un chiffon autour de la
tête en forme de turban, ramènent du pâturage des troupeaux de buffles
et de chèvres, qui soulèvent une poussière épaisse, dorée par le soleil
couchant. Ces pauvres gens représentent le raya, la race opprimée et
rançonnée; ce sont des chrétiens. Quelques femmes, la figure cachée sous
le yaschmak et tout le corps sous ce domino qu'on appelle feredje,
marchent comme des oies, et semblables à des ballots mouvants rentrent
chez elles. Des enfants, filles et garçons, avec de larges pantalons
roses ou verts et de petites calottes rouges, jouent dans le sable; ils
ont le teint clair et de beaux yeux noirs très ouverts. Des marchands
juifs s'avancent lentement, enveloppés d'un grand cafetan garni de
fourrure,--en juin; avec leur longue barbe en pointe, leur nez d'Arabe
et leur grand turban, ils sont admirables de dignité et de noblesse.
Bida devrait être ici. Ce sont les patriarches de la terre de Canaan.
Des maçons italiens, à la culotte de velours de coton jaune et toute
maculée de mortier, la veste jetée sur l'épaule droite, quittent
l'ouvrage en chantant. C'est le travail européen qui arrive: des maisons
occidentales s'élèvent. Un grand café à la viennoise se construit à côté
des petites auberges en planches en face de la gare. Déjà dans une
cantine, où l'on vend du _Pilsener bier_, dite bière de Pilsen, on joue
au billard. Ceci est l'avenir: activité dans la production, imprévoyance
ou insanité dans la consommation. Enfin, passent fièrement à cheval ou
en voiture découverte des officiers élégants et d'une tenue ravissante:
c'est l'occupation et l'Autriche.
En repassant le pont de la Save, je me rappelle que c'est d'ici que
partit le prince Eugène pour sa mémorable expédition de 1697. Il n'avait
que cinq régiments de cavalerie et 2,500 fantassins. Suivant la route
qui longe la Bosna, il s'empara rapidement de toutes les places d'Oboj,
Maglay, Zeptche, même du château fort de Vranduk, et il parut devant la
capitale Sarajewo. Il espérait que tous les chrétiens se lèveraient à
son appel. Hélas! écrasés par une trop longue et trop cruelle
oppression, ils n'osèrent pas remuer. Le pacha Delta-ban-Mustapha se
défendit avec énergie. Eugène manquait d'artillerie de siège. C'était le
11 septembre, l'hiver approchait. Le hardi capitaine dut battre en
retraite, mais il regagna Brod, presque sans perte. L'expédition avait
duré vingt jours en tout. Le résultat matériel fut nul; mais l'effet
moral très grand partout. Il révéla la faiblesse de cette formidable
puissance qui, la veille encore, assiégeait Vienne et faisait trembler
toute l'Europe. L'heure de la décadence avait sonné. Cependant,
récemment encore, les begs musulmans de la Bosnie traversaient la Save
et venaient faire des razzias en Croatie. Le long de la rive
autrichienne s'élèvent sur quatre hauts pilotis, afin de les mettre à
l'abri des inondations et d'étendre le rayon d'observation, des maisons
de garde où les régiments-frontières devaient entretenir des vedettes.
Ce n'était pas une précaution inutile. De 1831 à 1835, le général
autrichien Waldstättten lutta contre les begs bosniaques et il fut amené
ainsi à bombarder et à brûler Vakuf, Avale, Terzac et Gross-Kladuseh,
sur le territoire ottoman, le tout sans protestation de la Porte. Même
en 1839, Jellachitch eut à repousser les incursions des begs, qui
traversaient la Save, brûlant les maisons, égorgeant les hommes,
emmenant les troupeaux et les femmes. Ces razzias, dans les quinze
dernières années où elles ont eu lieu, occasionnèrent pour près de 40
millions de francs de dommage aux districts croates limitrophes. C'est
hier encore et en pleine Europe que se passaient ces scènes de barbarie
que la France n'a pu tolérer à Tunis, ni la Russie dans les khanats de
l'Asie centrale.
Avant de m'engager en Bosnie, je veux connaître son histoire. Je
m'arrête quelques jours à Brod, pour étudier les documents et les livres
qu'on a bien voulu me donner et parmi lesquels les suivants m'ont été
particulièrement utiles: G. Thoemmel, _Das Vilayet Bosnien_; Roskiewitz,
_Studien über Bosnien und Herzegovina_; von Schweiger-Lerchenfeldt,
_Bosnien_, et enfin un ouvrage excellent: Adolf Strausz, _Bosnien_,
_Land und Leute_. Voici un résumé succinct de ces lectures, qui paraît
indispensable pour comprendre la situation actuelle et les difficultés
que rencontre l'Autriche.
Sur notre infortunée planète, aucun pays n'a été plus souvent ravagé,
aucune terre aussi fréquemment, abreuvée du sang de ses populations. A
l'aube des temps historiques, la Bosnie fait partie de l'Illyrie. Elle
est peuplée déjà, affirme-t-on, par des tribus slaves. Rome se soumet
toute cette région jusqu'au Danube et l'annexe à la Dalmatie. Deux
provinces sont formées: la _Dalmatia maritima_ et la _Dalmatia interna_
ou _Illyris barbara_. L'ordre règne, et comme l'intérieur est réuni à la
côte, tout le pays fleurit. Sur le littoral se développent des ports
importants, Zara, Scardona, Salona, Narona, Makarska, Cattaro, et à
l'intérieur des colonies, des postes militaires et entre autres un grand
emporium, Dalminium, dont il ne reste plus trace. Peu de restes de la
civilisation romaine ont échappé aux dévastations successives: des bains
à Banjaluka, des bains et les ruines d'un temple à Novi-bazar, un pont à
Mostar, un autre pont près de Sarajewo et quelques inscriptions.
A la chute de l'empire, arrivent les Goths, puis les Avares, qui,
pendant deux siècles, brûlent et massacrent, et font du pays un désert.
Sous l'empereur Héraclius, les Avares assiègent Constantinople. Il les
repousse, et, pour les dompter définitivement, il appelle des tribus
slaves habitant la Pannonie au delà du Danube. En 630, les Croates
viennent occuper la Croatie actuelle, la Slavonie et le nord de la
Bosnie, et en 640, les Serbes, de même sang et de même langue,
exterminent les Avares et peuplent la Serbie, la Bosnie méridionale, le
Monténégro et la Dalmatie. De cette époque date la situation ethnique de
cette région, qui existe encore aujourd'hui.
Au début, la suzeraineté de Byzance est reconnue. Mais la conversion de
ces tribus, identiquement de même race, à deux rites différents du
christianisme, crée un antagonisme religieux qui dure encore. Les
Croates sont convertis d'abord par des missionnaires venus de Rome; ils
adoptent ainsi les lettres et le rite latins. Au contraire, les Serbes,
et, par conséquent, une partie des habitants de la Bosnie, sont amenés
au christianisme par Cyrille et Méthode, qui, partis de Thessalonique,
leur apportent les caractères et les rites de l'Église orientale. Vers
860, Cyrille traduit la Bible en slave, en créant l'alphabet qui porte
son nom et qui est encore en usage. C'est donc à lui que remontent les
origines de la littérature jougo-slave écrite.
En 874, Budimir, premier roi chrétien de Bosnie, de Croatie et de
Dalmatie, réunit, sur la plaine de Dalminium, une diète où il s'efforce
de créer une organisation régulière. C'est vers ce temps qu'apparaît,
pour la première fois, le nom de Bosnie. Il vient, dit-on, d'une tribu
slave originaire de la Thrace. En 905, nous voyons Brisimir, roi de
Serbie, y annexer la Croatie et la Bosnie; mais cette réunion n'est pas
durable. Après l'an 1,000, la suzeraineté de Byzance cesse dans ces
régions. Elle est acquise par Ladislas, roi de Hongrie, vers 1091. En
1103, le roi de Hongrie, Coloman, ajoute à ses titres celui de _Rex
Ramæ_ (Herzégovine), puis de _Rex Bosniæ_. Depuis lors, la Bosnie a
toujours été une dépendance de la couronne de Saint-Étienne. Ainsi, le
dixième ban de Bosnie, dont le long règne de trente-six ans (1168-1204)
fut si glorieux, qui, le premier ici, fit battre monnaie à son effigie,
qui assura à son pays une prospérité inconnue depuis l'époque romaine,
le fameux Kulin, s'appelle _Fiduciarius Regni Hungariæ_.
Vers ce temps, arrivent en Bosnie des albigeois qui convertissent à
leurs doctrines une grande partie de la population appelée Catare, en
allemand _Patavener_; ils reçurent et acceptèrent en Bosnie le nom de
bogomiles, qui signifie «aimant Dieu». Rien de plus tragique que
l'histoire de cette hérésie. Elle naît en Syrie, au VIIe siècle. Ses
adeptes sont nommés pauliciens, parce qu'ils invoquent la doctrine de
Paul, et ils empruntent en même temps au manicthéisme le dualisme des
deux principes éternels, le bien et le mal. Mais ce qui fait leur
succès, ce sont leurs théories sociales. Ils prêchent les doctrines des
apôtres, l'égalité, la charité, l'austérité de la vie, et ils s'élèvent
avec la plus grande violence contre la richesse et la corruption du
clergé. Ce sont les socialistes chrétiens de l'époque. Les empereurs de
Byzance les massacrent par centaines de mille, surtout après qu'ils ont
forcé Basile le Macédonien à leur accorder la paix et la tolérance.
Chassés et dispersés, ils transportent leurs croyances, d'une part, chez
les Bulgares, d'un autre côté, dans le midi de la France. Les Vaudois
actuels, les hussites, et, par conséquent, la Réforme viennent
certainement d'eux. Ils sont devenus en Bosnie un des facteurs
principaux de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays. Le
grand ban Kulin se fit bogomile. Ses successeurs et ses magnats
bosniaques soutinrent constamment cette hérésie, parce qu'ils espéraient
ainsi créer une Église nationale et s'affranchir de l'influence de Rome
et de la Hongrie. Les rois de Hongrie, obéissant à la voix du pape,
s'efforcèrent sans relâche de l'extirper, et les guerres d'extermination
qu'ils entreprirent fréquemment firent détester les madgyars au delà de
la Save.
Vers 1230, apparaissent sur la scène les franciscains, qui ont aussi
joué un rôle très important en politique et en religion. C'est à eux que
le catholicisme doit d'avoir survécu jusqu'à nos jours, en face des
orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre
part. En 1238, première grande croisade organisée par le roi de Hongrie,
Bela IV, à la voix de Grégoire VII. Tout le pays est dévasté, et les
bogomiles massacrés en masse; mais un grand nombre échappent dans les
forêts et dans les montagnes. En 1245, l'évêque hongrois de Kalocsa
conduit lui-même en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisième
croisade entreprise par le roi de Hongrie Ladislas IV, afin de regagner
la faveur du pape. Les bogomiles, ayant à leur tête le ban détrôné
Ninoslav et beaucoup de magnats, se défendent avec une bravoure
désespérée. Ils sont vaincus et un très grand nombre égorgés; mais la
nature du pays ne permet pas une extermination complète, comme celle qui
en avait fini définitivement avec les albigeois.
Paul de Brebir, _banus Croatorum et Bosniæ dominus_, ajoute
définitivement l'Herzégovine à la Bosnie vers l'an 1300.
Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa
la Bosnie; mais elle reconquit bientôt son indépendance (1355), et, sous
Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernière
fois, d'une période de paix et de prospérité. On peut s'en faire une
idée par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de
Milosevo, près de Priepolje, au milieu d'une nombreuse réunion de
prélats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend
le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il
annexe aussi la Rascie, c'est-à-dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar,
qui est resté depuis lors réuni à la Bosnie. Il fonde la capitale
actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait régner
l'ordre et la justice. Malgré les instances des papes, des missionnaires
et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse à persécuter les
bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une égale tolérance; mais
déjà, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontières. A la
mémorable et décisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie,
30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, à
arrêter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile,
la Bosnie jouit de quelques années de paix (1326-1443). Succède un
sanglant intermède de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour
obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et
entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une
persécution atroce. Partout des égorgements en masse et des villes
livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits
dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles
quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie.
Ces mesures cruelles soulèvent une insurrection formidable, à la tête de
laquelle se mettent un grand nombre de magnats et même
d'ecclésiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une
effroyable guerre civile dévaste le pays, dont elle prépare
l'asservissement. Le fils de Thomas égorge son père et sa veuve, et
appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople
(1453), s'avance avec une armée formidable de 150,000 hommes, à laquelle
rien ne résiste. Le pays est dévasté: 30,000 jeunes gens sont circoncis
et enrôlés parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmenés en
esclavage. Les villes qui résistent sont brûlées; les églises converties
en mosquées et la terre confisquée au profit des conquérants (1463). Au
milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du
couvent des franciscains de Fojnitcha, Angèle Zwisdovitch, se présente
au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un «atname» qui
accorde à son ordre protection et sécurité complète pour les personnes
et pour les biens.
De 1463 jusqu'à la conquête définitive en 1527, s'écoule une période de
luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de
Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent
souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient
guidées par ces héros légendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs
avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place
forte, ils dévastaient le pays, l'hiver, brûlaient tout et chassaient et
emmenaient les habitants en esclavage, et, l'été, ils commençaient le
siège. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument
désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz
(29 août 1526) eut livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de
la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure
légendaire, Jaitche tombe à son tour en 1527. Un fait inouï facilita la
conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens,
et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions
dont ils avaient été l'objet, se convertirent à l'islamisme. Ils
devinrent dès lors les adeptes les plus ardents du mahométisme, tout en
conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent
partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux
Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient
ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après la
mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée.
En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité
de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent
définitivement les Turcs au delà du Danube et de la Save.
Pour bien faire comprendre les résistances que l'Autriche peut
rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que
ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les
réformes que l'Europe arrachait à la Porte au nom des principes
modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de
Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de
Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux
Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich,
pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours.
L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et
1839, nouveaux soulèvements. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait
l'égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus
formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l'avoir comprimée,
brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs
privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c'est que les
troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l'occupation de
l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui
jusqu'alors s'étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance,
tant ils étaient brisés et matés. De ce court résumé du passé de la
Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.
Premièrement, l'histoire, la race et les nécessités géographiques
commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné
pays a connu trois périodes de prospérité, d'abord sous les Romains,
puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce
et la civilisation pénétraient à l'intérieur par le littoral dalmate.
Seconde conclusion: l'intolérance et les persécutions religieuses ont
perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois. Il faut donc à
l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complète
égalité. Troisième conclusion: les musulmans forment un élément
d'opposition et de réaction dangereuse et difficilement assimilable. Il
faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que
possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le
pays.
Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie est que les
musulmans, étant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, étant Slaves, ils
restent pour la plupart. De là de grandes difficultés de plus d'une
sorte.
Pour me rendre de Brod à Sarajewo, je n'ai pas à refaire le voyage
accidenté décrit par les voyageurs précédents. Le chemin de fer, achevé
maintenant, je pars à six heures du matin et j'arrive, vers onze heures,
de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train
marche lentement et s'arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays
est très beau et ses habitants d'une couleur locale très accentuée. Je
ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble
voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je
peux, j'interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des
notes. Précisément, j'ai à côté de moi un _Finanz-Rath_, un conseiller
des finances, c'est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient
d'un tour d'inspection. Il connaît, à merveille l'agriculture du pays,
son régime agraire et ses conditions économiques. Je l'avais pris
d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la
casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des étoiles au
collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon
collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats,
les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de
la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe,
mais différent de couleur d'après la branche de l'administration à
laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et
qui inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.
Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de
grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la
hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la
Marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous
remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu'à Dervent, gros
village où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu
recouvert de zinc brillant au soleil, s'élève une chapelle du rite
oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile séparé protégeant
la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir
la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un
jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu'à Samac,
où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être
prolongé en ligne droite sur Essek par Djakovo.
Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage sur un
soubassement de pierres sèches et couvertes de planchettes de bois;
c'est là qu'habitent les tenanciers, les _kmets_. Les propriétaires
musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans
leurs environs. Deux constructions en torchis s'élèvent à côté de
l'habitation du colon. L'une est une étable très petite, car presque
tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le
gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un
demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu
d'argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes,
forment, séchées, un article important de l'exportation. On en fait
aussi de l'eau-de-vie, la _slivovitza_. Les champs emblavés sont
défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l'habitude de
laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et
l'extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois,
sont très petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de
sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurité.
Pas de cheminée, la fumée s'échappe par les joints des planches du toit.
Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont à l'état de
nature. En fait de légumes, quelques touffes d'ail, mais quelques
fleurs, car les femmes aiment à s'en mettre dans les cheveux. Cependant
la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car
à Vélika, j'ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où,
entre des bordures de plantes d'agrément, croissaient à souhait des
pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille
pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais
comment le raya aurait-il songé à cela, quand son avoir et sa vie même
étaient à la merci de ses maîtres? Je vois ici partout les effets de ce
fléau maudit, l'arbitraire, qui a ruiné l'empire turc et frappé comme
d'une malédiction les plus beaux pays du monde.
A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un
verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers
(40 centimes). On ne peut pas dire qu'on rançonne le voyageur. Ici, la
vallée de la Bosna est très belle, mais l'homme a tout fait pour la
ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont été
coupés. Des deux côtés de la rivière s'étendent des pâturages vagues,
entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de
buffles y errent à l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle
n'est pas navigable, elle s'étale sur des bas-fonds et des rochers
formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser.
Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les
sommets plus élevés de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent
encore de la neige, qui s'enlève vivement sur le ciel bleu. Les
campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles
récoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquièmes des champs sont
en jachères. On ne voit presque pas de froment: toujours du maïs et un
peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce
moment--premiers jours de juin--pour semer le maïs. La charrue est
lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le
fer est épargné partout ici; il est rare et cher. C'est l'opposé de
notre Occident. Quatre boeufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans
une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite
d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de
chanvre épais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la
tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs
de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son
énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et
d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et
d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui défendu à tous. De longs
cheveux jaunâtres s'échappent d'un fez rouge, qu'entoure une étoffe
blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière
moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.
Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance,
l'aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou
propriétaires musulmans, s'étagent sur la colline, parmi les arbres. Une
vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou
quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une
flèche d'arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant
la Bosna par un pont, une rareté en ce pays. Une route importante,
partant d'ici, mène en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans,
sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train.
Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans,
qu'ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour.
Grand émoi: le général d'Appel, gouverneur militaire de la province,
arrive avec son état-major, après avoir fait un tour d'inspection dans
les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est
ici le vice-roi. J'admire la tournure élégante, les charmants uniformes
et la distinction des manières des officiers autrichiens.
Le train s'arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine
médiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'écot est peu élevé: 1
florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzégovine. La Bosnie n'en
produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec
leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline
assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et
verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand
nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du
dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une
silhouette admirable d'élégance et de simplicité, surtout si à côté
s'élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises
n'est pas aussi beau; c'est à peine si celui du temple grec lui est
supérieur.
A la gare de Zeptche, comme à presque toutes les autres, des maçons
italiens travaillent. Des Piémontais extrayent des carrières des pierres
d'un calcaire très dur et d'une belle nuance jaune dorée; c'est presque
du marbre.
La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château fort de
Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des
déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées.
J'y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui
semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux
troncs d'arbres gisent à terre, pourrissant sur place. Bois surabondant,
parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un noeud
autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles
maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpements; c'est le
site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupée dans le
flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la
forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien
nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie «porte». C'était, en effet, la
porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugène
la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la
rivière, du haut de ces rochers.
Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est
extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de
l'avenir; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque
du sous-sol. Ce n'est guère que du lignite, cependant il fait marcher
notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques
qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance.
Déjà, le long de la voie, s'élèvent des maisons en pierres et un hôtel.
Des dames, en fraîches toilettes d'été, sont venues voir l'arrivée du
train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne
route, nouvellement remise en état. N'étaient quelques begs, qui fument
leurs tchibouks, immobiles et sombres à l'aspect des nouveautés et des
étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite
partout où arrivera le chemin de fer.
Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé,
mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de
près la Bosna des deux côtés. Les escarpements de grès qui les composent
ont pris, sous l'action de l'érosion, les formes les plus fantastiques.
Ici, on dirait des géants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig,
le long de l'Eger, près de Carlsbad. Plus loin, c'est une tête colossale
de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes. Ailleurs, ce
sont de grandes tables suspendues en équilibre sur un mince support prêt
à s'écrouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages
arrondis et superposés. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne,
on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi
belle et aussi pittoresque. _Hoch romantisch_! s'écrient mes compagnons
de voyage. Quand nous débouchons dans la haute Bosnie, la nuit est
venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à
Sarajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris
d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant,
que je ne trouve plus place dans le _Grand Hôtel de l'Europe_. C'est à
peine si je parviens à obtenir un lit dans une petite auberge,
_Austria_, qui est en même temps un café-billard. Le _Grand Hôtel_ ne
serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la _Radiaal Strasse_ de
Pesth. Majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des
cordons, des encadrements de fenêtres d'effet monumental. Au
rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales,
peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et
revues: on se croirait rue de Rivoli, à l'_Hôtel Continental_. Rien de
pareil à Constantinople. C'est grâce à l'occupation, qu'on peut
maintenant arriver et s'installer de la façon la plus confortable au
centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.
Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais
l'air est vif, car Sarajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la
mer, c'est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je
suis la grande rue, qu'on a appelée _Franz-Joseph Strasse_, en l'honneur
de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de
possession définitive. Voici d'abord une grande église avec quatre
coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est
badigeonnée en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la
cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les
cloches est inachevée. Le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi
musulmane qui défend aux chrétiens d'élever leurs constructions plus
haut que les mosquées.
La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques à l'occidentale:
libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais
bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand
espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878.
Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et
en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher: 70 à 100
francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin
jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en
demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore
voilée, à large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les
bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue
d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme
antique. A côté, de vigoureux portefaix, des _hamals_, sont assis, les
jambes croisées. Ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois
races sont bien accusées: c'est un tableau achevé. Ces fontaines, qu'on
rencontre partout dans la Péninsule jusqu'au haut des passages des
Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont été
fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués
à cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions
qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire à ses
fidèles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de piété et
qu'ils plaisent à Dieu en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à
un objet d'utilité générale.
J'arrive à la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu,
pas même au Caire, d'un aspect plus complètement oriental. Sur une
longue place, où s'élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout
un réseau de petites rues avec des échoppes complètement ouvertes, où
s'exercent les différents métiers. Chaque métier occupe une ruelle.
L'artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du
public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressants et les plus
nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre,
parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui
se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi,
les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner
à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes;
les cafetières à forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et
ouvragés, d'un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce; des
tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes.
La ruelle des cordonniers est aussi très intéressante. On y trouve
d'abord toute la collection habituelle des chaussures orientales: bottes
basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours
brodé d'or, mais surtout une infinie variété d'opankas, la chaussure
nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfants,
qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des
niches basses, au-dessous de l'étalage. Les mégissiers offrent des
courroies, des brides, et principalement des ceintures très larges, à
plusieurs étages: les unes, tout unies, pour les rayas; d'autres,
richement brodées et piquées en soie, de couleurs vives, pour les begs.
C'est encore une des particularités du costume national.
Les potiers n'ont que des produits très grossiers, mais souvent la forme
est belle et le décor d'un effet, extrêmement original. Ils font
beaucoup de têtes de tchibouks en terre rouge. Les pelletiers sont bien
achalandés. Comme l'hiver est long et froid, jusqu'à 15 et 16 degrés
sous zéro, les Bosniaques ont tous des cafetans ou des vestes doublés et
garnis de fourrure. Les paysans n'ont que de la peau de mouton, qu'ils
préparent eux-mêmes. On abat dans les forêts de la province 50 à 60,000
animaux à fourrure; mais, chose étrange, il faut envoyer les peaux en
Allemagne pour les préparer.
Les orfèvres ne font que des bijoux grossiers; les musulmanes riches
préfèrent ceux qui viennent de l'étranger, et les femmes des rayas
portent des monnaies enfilées,--quand elles osent et qu'il leur en
reste. Je remarque cependant de jolis objets en filigranes d'argent:
coquetiers pour soutenir les petites tasses à café, boucles, bracelets,
boutons. Les forgerons font des fers à cheval, qui sont tout simplement
un disque avec un trou au milieu. Les serruriers sont peu habiles, mais
ils confectionnent cependant des pommeaux et des battants de porte,
fixés sur une rosace, d'un dessin arabe très élégant. Depuis que le port
des armes est défendu, on n'expose plus en vente ni fusils, ni
pistolets, ni yatagans; je vois seulement des couteaux et des ciseaux
niellés et damasquinés avec goût. Pas de marchands de meubles; il n'en
faut pas dans la maison turque, où il n'y a ni table, ni chaise, ni
lavabo, ni lit. Le divan, avec ses coussins et ses tapis, tient lieu de
tout cela.
Les métiers exercés dans la Tchartsia sont le monopole des musulmans.
Chacun d'eux forme une corporation avec ses règlements, qu'on vient de
confirmer récemment. L'état social est exactement le même ici qu'au
moyen âge en Occident. A la campagne règne le régime féodal et dans les
villes celui des corporations. Toutes les villes importantes de la
Bosnie ont leur Tchartsia. En les visitant, on voit à l'oeuvre toutes
les industries du pays qui ne s'exercent pas à l'intérieur des familles.
Celles-ci sont les plus importantes. Elles comprennent la fabrication de
toutes les étoffes: la toile de lin et de chanvre, les divers tissus de
laine pour vêtements. On fabrique aussi beaucoup de tapis, à couleurs
très solides, que les femmes extrayent elles-mêmes des plantes
tinctoriales du pays. Les dessins en sont simples, les tons harmonieux
et le tissu inusable, mais on n'en fait guère pour la vente. Le travail
conserve ici son caractère primitif: il est accompli pour satisfaire les
besoins de celui qui l'exécute, non en vue de l'échange et de la
clientèle.
Dans certaines rues de la Tchartsia, des femmes musulmanes sont assises
à terre. Le yashmak cache leur visage et leur corps disparaît sous les
amples plis du feredje. Elles paraissent très pauvres. Elles ont à côté
d'elles des mouchoirs et des serviettes brodés qu'elles désirent vendre.
Mais elles ne font pas un geste et ne disent pas un mot pour y réussir.
Elles attendent, immobiles, disant le prix quand on le leur demande,
mais rien de plus. Agissent-elles ainsi en raison de leurs idées
fatalistes, ou parce qu'elles ont le sentiment qu'en s'occupant de
vendre, elles font une chose qui n'est guère permise aux femmes parmi
les mahométans? Combien aussi la manière de faire du marchand musulman
diffère de celle du chrétien et du juif! Le premier n'offre pas et ne se
laisse pas marchander: il est digne et ne veut pas surfaire. Les
seconds se disputent les clients, offrent à grands cris leurs
marchandises et demandent des prix insensés, qu'ils réduisent à la
moitié, au tiers, au quart, finissant toujours par rançonner l'acheteur.
La broderie des étoffes, des mouchoirs, des serviettes, des chemises est
la principale occupation des femmes musulmanes. Elles ne lisent pas,
s'occupent peu du ménage et ne font pas d'autre travail de main. Chaque
famille met sa vanité à avoir le plus possible de ce linge de prix.
Elles confectionnent ainsi des objets brodés de fils d'or et de soie qui
sont de vraies oeuvres d'art et qu'on conserve de génération en
génération.
Comme les négociants de Londres, les musulmans qui ont une échoppe dans
la Tchartsia n'y logent pas. Ils ont leur demeure parmi les arbres, sur
les collines des environs. Ils viennent ouvrir les deux grands volets de
leur boutique-atelier le matin, vers neuf heures; ils la ferment le
soir, au soleil couchant, et parfois aussi pendant le jour, pour aller
faire leurs prières à la mosquée. Nulle part, les prescriptions de
l'islam n'ont d'observateurs plus scrupuleux que parmi ces sectateurs de
race slave.
Par déférence mutuelle, la Tchartsia chôme trois jours par semaine: le
vendredi, jour férié des musulmans; le samedi, pour le sabbat des juifs,
et le dimanche à cause des chrétiens. Aujourd'hui jeudi, la place et les
rues avoisinantes sont encombrées de monde. L'aspect de cette foule est
plus complètement oriental que je ne l'ai vue même en Égypte, parce que
tous, sans distinction de culte, portent le costume turc: le turban
rouge, brun ou vert, la veste brune et les larges pantalons de zouave
rouge foncé ou bleu. Cela fait un vrai régal de couleurs pour les yeux.
On reconnaît la race dominante non à son costume, mais à son allure. Le
musulman, aga ou simple marchand, a l'air fier et dominateur. Le
chrétien ou le juif a le regard inquiet et la mine humble de quelqu'un
qui craint le bâton. Voici un beg fendant la foule sur son petit cheval,
qui tient la tête haute, comme son maître. Devant ses serviteurs, qui le
précèdent, chacun s'écarte avec respect. C'est le seigneur du moyen âge.
Des rayas en haillons viennent vendre des moutons, des oies, des dindons
et des truites. On me demande pour un dindon 3 1/2 florins, plus de 8
francs: c'est cher dans un pays primitif. Ici, comme dans tout l'Orient,
le mouton fournit presque exclusivement la viande de boucherie. Des
Bulgares vendent des légumes, qu'ils viennent cultiver, chaque
printemps, dans des terres qu'ils louent. Je vois vendre à la hausse et
adjuger un cheval avec son bât pour 15 florins ou 36 francs environ. Il
est vrai que c'est une pauvre vieille bête, maigre et blessée. Tous les
transports se font à dos de bêtes de somme, même sur les routes
nouvellement construites. La charrette est inconnue, sauf dans la
Pozavina, ce district du nord-est, borné par la Save et la Serbie, le
seul où il y ait des plaines un peu étendues. Sur le marché, les chevaux
apportent le bois à brûler. Quand le poulain a été soumis au bât, il ne
le quitte plus jusqu'à sa mort, ni à l'écurie, ni au pâturage.
Je traverse le Bezestan: c'est le Bazar. Il ressemble à tous ceux de
l'Orient: longue galerie voûtée, avec des niches à droite et à gauche,
où les marchands étalent leurs marchandises. Mais toutes viennent
d'Autriche, même les étoffes et les pantoufles en velours brodées d'or
genre Constantinople.
Près de là, je visite la mosquée d'Usref Beg. C'est la principale de la
ville, qui en compte, dit-on, plus de quatre-vingts. Une grande cour la
précède. Un mur l'entoure, mais des arcades fermées par un grillage en
entrelacs permettent aux passants de voir le lieu saint. Au milieu
s'élève une fontaine que couvre de son ombre un arbre immense, dont les
branches dessinent des ombres mobiles sur le pavement de marbre blanc.
Cette fontaine se compose d'un bassin surélevé, protégé par un treillis
forgé, d'où neuf bouches projettent l'eau dans une vasque inférieure.
Au-dessus s'arrondit une coupole soutenue par des colonnes entre
lesquelles est établi un banc circulaire. Je m'y assieds. Il est près de
midi. La fraîcheur est délicieuse; l'eau qui jaillit et retombe fait un
doux murmure qu'accompagne le roucoulement des colombes. Des musulmans
font leurs ablutions avant d'entrer dans la mosquée. Ils se lavent, avec
le soin le plus consciencieux, les pieds, les mains et les bras
jusqu'aux coudes, la figure et surtout le nez, les oreilles et le cou.
D'autres sont assis à côté de moi, faisant passer entre leurs doigts les
baies de leur chapelet et récitant des versets du Koran, en élevant et
laissant alternativement tomber la voix et en inclinant la tête de
droite à gauche, en mesure. Le sentiment religieux s'empare des vrais
croyants de l'islam avec une force sans pareille. Il les transporte dans
un monde supérieur. N'importe où ils se trouvent, ils accomplissent les
prescriptions du rituel, sans s'inquiéter de ceux qui les environnent.
Jamais je n'ai mieux senti la puissance d'élévation du mahométisme.
La mosquée est précédée par une galerie que supportent de belles
colonnes antiques, avec des chapiteaux et des bases en bronze. On y
dépose les morts avant de les porter en terre. La mosquée est très
grande, cette coupole unique, vide, sans autels, sans bas-côtés, sans
mobilier aucun, avec ces fidèles à genoux sur les nattes et les tapis,
disant leurs prières en baisant de temps en temps la terre, est vraiment
le temple du monothéisme, bien plus que l'église catholique, dont les
tableaux et les statues rappellent les cultes polythéistes de l'Inde.
D'où vient cependant que l'islamisme, qui n'est, au fond, que le
mosaïsme, avec d'excellentes prescriptions hygiéniques et morales, ait
partout produit la décadence, au point que les pays les plus riches
pendant l'antiquité se sont dépeuplés et semblent frappés d'une
malédiction, depuis que le mahométisme y règne? J'ai lu bien des
dissertations à ce sujet, elles ne me semblent pas avoir complètement
élucidé la question. On pourrait étudier ici mieux que partout ailleurs
l'influence du Koran, parce que nulle action n'est attribuable, ni à la
race ni au climat. Les Bosniaques musulmans sont restés de purs Slaves:
ils ne savent ni le turc, ni l'arabe; ils récitent les versets et les
prières du rituel qu'ils ont appris par coeur, mais ils ne les
comprennent pas plus que les paysans italiens disant l'_Ave Maria_ en
latin. Ils ont conservé leurs noms slaves avec la terminaison croate en
_itch_ et même leurs armoiries, qui existent encore au couvent de
Kreschova. Les Kapetanovitch, les Tchengitch, les Raykovitch, les
Sokslovitch, les Philippevitch, les Tvarkovitch, les Kulinovitch sont
fiers du rôle qu'ont joué leurs ancêtres avant la venue des Osmanlis.
Ils méprisaient les fonctionnaires de Constantinople, surtout depuis
qu'ils portaient le costume européen. Ils les considéraient comme des
renégats et des traîtres, pires que des giaours. Le plus pur sang slave
coulait dans leurs veines et en même temps ils étaient plus
fanatiquement musulmans que le sultan et même que le scheik-ul-islam.
Ils ont toujours été en lutte sourde ou déclarée contre la capitale. Il
ne peut pas s'agir ici non plus de l'action démoralisante de la
polygamie: ils n'ont jamais eu qu'une femme, et la famille a conservé le
caractère patriarcal de l'antique zadruga. Le père de famille, le
starechina, conserve une autorité absolue et les jeunes sont pleins de
respect pour les anciens. Cependant il est certain que, depuis le
triomphe du croissant, la Bosnie a perdu la richesse et la population
qu'elle possédait au moyen âge, et qu'elle était avant l'occupation le
pays le plus pauvre, le plus barbare, le plus inhospitalier de l'Europe.
Cela est dû manifestement à l'influence de l'islamisme. Mais comment et
pourquoi? Voici les effets fâcheux que je discerne.
Le vrai musulman n'aime ni le progrès, ni les nouveautés, ni
l'instruction. Le Koran lui suffit. Il est satisfait de son sort,
résigné, donc peu avide d'améliorations, un peu comme un moine
catholique; mais en même temps il méprise et hait le raya chrétien, qui
est le travailleur. Il le dépouille, le rançonne, le maltraite sans
pitié, au point de ruiner complètement et de faire disparaître les
familles de ceux qui seuls cultivent le sol. C'était l'état de guerre
continué en temps de paix et transformé en un régime de spoliation
permanente et homicide.
L'épouse, même quand elle est unique, est toujours un être subalterne,
une sorte d'esclave privée de toute culture intellectuelle; comme c'est
elle qui forme les enfants, filles et garçons, on en voit les funestes
conséquences.
Aux désastreux effets de l'islam, il y a une exception, et elle est
éclatante. Dans le midi de l'Espagne, les Arabes ont produit une
civilisation merveilleuse: agriculture, industrie, sciences, lettres,
arts, mais tout cela venait directement de la Perse et de Zoroastre, non
de l'Arabie et de Mahomet. Ce qu'on appelle l'architecture arabe est
l'architecture persane. A mesure que l'action de l'islam a remplacé
celle du mazdéisme, la Perse et toute l'Asie Mineure ont décliné. Voyez
ce que sont devenus aujourd'hui ces édens du monde antique.
Près de la mosquée, se trouve le turbé ou chapelle qui renferme les
tombeaux du fondateur Usref-Beg et de sa femme et le médressé ou école
supérieure, dans laquelle des jeunes gens étudient le Koran, ce qui leur
permettra, en leur qualité de savants, de devenir des softas, des
ulémas, des kadis, des imans; chacun d'eux a une petite cellule où il
vit et prépare ses repas. Ils sont entretenus par le revenu des vakoufs.
Près de là, je visite le bain principal, non occupé en ce moment. Il est
formé d'une série de rotondes surmontées de coupoles, recouvertes
extérieurement de feuilles de plomb où sont incrustés de nombreux
disques de verre très épais, qui éclairent l'intérieur. Il est assez
proprement tenu et il est chauffé par des canaux maçonnés souterrains,
comme les hypocaustes romains. Obéissant aux prescriptions hygiéniques
de leur rituel, les musulmans ont seuls conservé cette admirable
institution des anciens. Les plus petites bourgades de la péninsule
balkanique, qui ont des habitants mahométans, ont leur bain public, où
les hommes, même les pauvres, vont très souvent, et où les femmes sont
tenues de se rendre au moins une fois par semaine, le vendredi. Quand
les musulmans s'en vont, les bains sont supprimés. A Belgrade, ils ont
disparu; à Philippopoli, le bain principal est devenu le palais de
l'assemblée nationale. Il faudrait au moins garder des Turcs ce qu'ils
avaient créé de bon, d'autant plus qu'ils n'ont fait que nous
transmettre ce qu'ils avaient hérité de l'antiquité.
Je me rends chez le consul d'Angleterre, M. Edward Freeman, pour qui
lord Edmond Fitz-Maurice m'a donné une lettre d'introduction du
_Foreign-Office_. Je le rencontre, revenant de sa promenade à cheval
quotidienne. Il personnifie parfaitement l'Angleterre moderne. C'est le
type achevé du gentleman. Il a le teint clair et la chair ferme de
l'homme qui fait beaucoup d'exercice au grand air et qui, chaque matin,
s'asperge de l'eau froide du _tub_. Il porte, à la façon de l'Inde, le
chapeau de bouchon revêtu de toile blanche, le veston de tweed écossais,
la culotte de peau de daim et la botte de chasse. Son cheval est de pur
sang. Tout est de première qualité et révèle un soin achevé. Quel
contraste avec cet entourage très pittoresque, mais où les bâtiments,
les gens et leurs costumes ignorent l'entretien! Ce qu'il y a de plus
oriental face à face avec ce qu'il y a de plus occidental. M. Freeman
occupe une grande maison turque. Le premier étage se projette au-dessus
de la rue, en surplomb hardi, mais la principale façade s'étend sur un
vaste jardin dont les pelouses bien rasées sont entourées de jolis
arbustes et de fleurs. M. Freeman est amateur de chasse et de pêche; les
truites et le gibier sont encore abondants, me dit-il, mais depuis
l'occupation les prix de toutes choses ont doublé et parfois triplé. Il
paye sa maison 2,000 francs, et s'il peut la garder pour 4,000 il ne
s'en plaindra pas. Le propriétaire est un juif. Près d'ici se trouvent
les bâtiments de l'administration et du gouvernement, une caserne, la
poste, et deux grandes mosquées converties en magasins militaires. Le
Konak, où loge le général d'Appel, est un palais d'aspect très imposant.
Les autres services ont été installés dans d'anciennes maisons turques,
mais elles ont été réparées, blanchies, peintes et tout est d'une
propreté irréprochable. La vieille carapace musulmane abrite le
mécanisme gouvernemental autrichien. Je porte au gouverneur civil, M. le
baron Nikolitch, la carte de M. de Kállay, et je reçois l'assurance
qu'on me fournira tous les documents officiels.
M. de Neumann m'a donné une lettre pour un de ses anciens élèves,
employé au département de la justice, M. Scheimpflug. Celui-ci a bien
voulu me servir de guide pendant mon séjour à Sarajewo, et comme il
s'occupe spécialement des lois musulmanes et du régime agraire, il m'a
donné à ce sujet les détails les plus intéressants; j'en reproduis
quelques-uns. En principe, d'après le Koran, le sol appartient à Dieu,
donc à son représentant le souverain. Les begs et les agas, comme
autrefois les spahis, n'occupaient leurs domaines spahiliks ou tchifliks
qu'à titre de fief et comme rémunération du service militaire. D'après
la nature du droit de propriété dont ils sont l'objet, on distingue cinq
sortes de biens. Les biens _milk_, qui correspondent à ceux tenus en
_fee simple_ en Angleterre. C'est la forme qui se rapproche le plus de
la propriété privée du type quiritaire et de celle de notre code civil.
Quelques grandes familles possèdent encore des titres de propriété
datant d'avant la conquête ottomane. Les biens _mirié_ sont ceux dont
l'État a concédé la jouissance héréditaire, moyennant une redevance
annuelle et des services personnels. La législation turque nouvelle
avait accordé, aux détenteurs, le droit de vendre et d'hypothéquer ce
droit de jouissance, qui était transmissible héréditairement aux
descendants, aux ascendants, à l'épouse et même aux frères et soeurs.
Les biens _ekvoufé_, ou vakouf, sont ceux qui appartiennent à des
fondations, très semblables à celles qui existaient partout en Europe,
sous l'ancien régime. Le revenu de ces biens n'est pas destiné
seulement, comme on le croit, à l'entretien des mosquées. Le but des
fondateurs a été de pourvoir à des services d'un intérêt général:
écoles, bibliothèques, cimetières, bains, fontaines, trottoirs,
plantations d'arbres, hôpitaux, secours aux pauvres, aux infirmes, aux
vieillards. Chaque fondation a son conseil d'administration. Dans la
capitale, une administration centrale, le ministère des vakoufs,
surveillait, au moyen de ses agents, la gestion des institutions
particulières, prodigieusement nombreuses dans tout l'empire ottoman.
Tant que le sentiment religieux avait conservé son action, le revenu des
vakoufs, qui avait un certain caractère sacré, allait à leur
destination, mais depuis que la démoralisation et la désorganisation ont
amené un pillage universel, les administrateurs locaux et leurs
contrôleurs ou inspecteurs empochent le plus clair du produit des biens
_ekvoufé_. C'est affligeant, dans un pays où ni l'État ni la commune ne
font absolument rien pour l'intérêt public. Les vakoufs sont un élément
de civilisation indispensable. Tout ce qui est d'utilité générale leur
est dû. La confiscation des vakoufs serait une faute économique et un
crime de lèse-humanité. Ne vaut-il pas mieux satisfaire aux nécessités
de la bienfaisance, de l'instruction et des améliorations matérielles au
moyen du revenu d'un domaine qu'au moyen de l'impôt? Dans les pays
nouvellement détachés de la Turquie, en Serbie, en Bulgarie, au lieu de
vendre ces biens affectés à un but utile, il faudrait les soumettre à
une administration régulière, gratuite et contrôlée par l'État, comme
celles qui gèrent si admirablement les propriétés des hospices et des
bureaux de bienfaisance. Certaines personnes constituent des domaines en
vakoufs, à condition que le revenu en soit remis perpétuellement à leurs
descendants: c'est une sorte de fidéicommis, comme, au moyen âge, chez
nous. Des rentes sont aussi _ekvoufé_. On estime que le tiers du
territoire est occupé par des vakoufs. Tout ce qu'on pourrait faire
serait d'appliquer à l'instruction le revenu des mosquées tombées en
ruines ou abandonnées, comme on en voit plusieurs, même à Sarajewo.
Les biens _metruké_ sont ceux qui servent à un usage public, les places
dans les villages où se fait le battage, où stationnent le bétail et les
chevaux de bât; les forêts et les bois des communes. On appelle _mevat_,
c'est-à-dire sans maître, les biens qui sont situés loin des
habitations, «hors de la portée de la voix». Tels sont les forêts et les
pâturages qui couvrent les montagnes. Après la répression de
l'insurrection de 1850, Omer-Pacha a proclamé que toutes les forêts
appartenaient à l'État; mais les villageois ont des droits d'usage qu'il
faudra respecter.
Le droit musulman a consacré bien plus complètement que le droit romain
ou français le principe ordinairement invoqué par les économistes, que
le travail est la source de la propriété. Ainsi, les arbres plantés et
les constructions faites sur la terre d'autrui constituent une propriété
indépendante. Il en est de même chez les Arabes, en Algérie, où souvent
trois propriétaires se partagent les produits d'un champ; l'un récoltant
le grain, un autre les fruits de ses figuiers, le troisième les feuilles
de ses frênes, comme fourrage pour le bétail, durant l'été. Celui qui,
de bonne foi, a construit ou planté sur la terre d'autrui peut devenir
propriétaire du sol, en payant le prix équitable, si la valeur de ses
travaux dépasse celle du fonds, ce qui est ordinairement le cas ici, à
la campagne. Dans tout le monde musulman, depuis le Maroc jusqu'à Java,
le défrichement est un des principaux modes d'acquérir la propriété et
la cessation de la culture la fait perdre. A moins que le sol ne soit
converti en pâturage ou mis en jachère pour préparer une récolte, celui
qui cesse pendant trois ans de le cultiver en perd la jouissance, qui
revient à l'État. Le fameux jurisconsulte arabe Sidi-Kelil, dont les
sentences ont une autorité si grande près des tribunaux indigènes que le
gouvernement français a fait traduire son livre, énonce le principe
suivant: «Celui-là qui vivifie la terre morte en devient propriétaire.
Les traces de l'occupation ancienne ont-elles disparu, celui qui
revivifie le sol l'acquiert.» Parole admirable.
D'après le droit musulman, l'intérêt général met des limites aux droits
du propriétaire particulier. Il ne peut qu'user, et non abuser, et il
doit maintenir la terre productive. Il n'est pas libre de vendre à qui
il lui plaît. Les voisins, les habitants du village et le tenancier ont
un droit de préférence appelé _cheffaa_ ou _suf_. On se rappelle le rôle
que la cheffaa a joué dans la question du domaine de l'Enfida. Le juif
Lévy, se rappelant sans doute la façon dont Didon avait acquis, au même
lieu, l'emplacement de Carthage, achète une vaste propriété, moins une
étroite lisière tout autour. Les voisins ne pourront, pensait-il,
invoquer le droit de préférence, puisque la terre qui les touche n'a pas
changé de mains. La cheffaa existait partout autrefois chez les Germains
et chez les Slaves au profit des habitants du même village. C'était un
reste de l'ancienne collectivité communale et le moyen d'empêcher les
étrangers de se fixer au milieu d'un groupe qui n'était, au fond, que la
famille élargie.
La vente des biens-fonds se faisait ici devant l'autorité civile et en
présence de témoins. L'acte qui constatait la transmission d'un
immeuble, le _tapou_, était frappé d'une taxe de 5 p. c. de la valeur et
il devait être revêtu de la griffe du sultan, _rugra_, qui ne s'obtenait
qu'à Constantinople. Le titre d'achat, le tapou, était un extrait d'un
«terrier» qui, comme les registres de nos conservateurs des hypothèques,
contenait un tableau assez exact de la répartition des biens-fonds et
des propriétaires auxquels ils appartenaient. Malheureusement,
l'Autriche n'a pu obtenir ces terriers. Ils seront remplacés par le
cadastre, qu'on achève actuellement.
Une loi récente aux États-Unis déclare insaisissable la maison du
cultivateur et la terre y attenante. Ce _Homestead Law_, cette loi
protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculés, en
Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever au débiteur
insolvable ni sa demeure, ni l'étendue de terre indispensable pour son
entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et
mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de
l'insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le
préfet de police de Sarajewo, le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug
qu'il était surpris du grand nombre d'individus vivant de la charité
publique. Après examen, il constata que tous ces mendiants étaient
propriétaires d'une maison. Une loi récente avait confirmé l'ancien
principe du _Homestead_ qu'on réclame aujourd'hui en Allemagne et sur
lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressants:
_Heimstätten und andere Wirthschafsgezetze_. «Les homesteads et autres
lois agraires.»
L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave
problème, qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux
Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes
dans l'Asie centrale; au moyen de quelles réformes et de quelles
transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation
occidentale? La question est à la fois plus urgente et plus difficile
ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intégrante de
l'empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour
l'Angleterre et même pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une
facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l'intimité de la pensée et de
la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont été plus
complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement
dévoués que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des
Turcomans étrangers à l'Europe par le sang, par la langue, par
l'éloignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et
des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de
Vienne. C'est donc à Sarajewo qu'on peut le mieux faire une étude
approfondie du mahométisme, de ses moeurs, de ses lois et de leur
influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois
réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à
celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent
mieux les droits du travail et de l'humanité. Elles sont plus conformes
à l'idéal chrétien et à la justice économique. D'où vient que les
populations vivant sous l'empire de ces lois ont été parmi les plus
malheureuses de notre globe, où tant d'infortunés sont impitoyablement
foulés et spoliés? Voici comment leur condition s'est toujours empirée.
Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude,
divisé en trois parts, une pour le sultan, une pour le clergé, une pour
les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles
bosniaques, les bogomiles convertis à l'islamisme et les spahis à qui le
souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui exécutaient tout
le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés _kmets_
(colons), ou _rayas_ (bétail). Au début et jusque vers le milieu du
siècle dernier, les kmets n'avaient à livrer à leurs propriétaires,
grands (_begs_) ou petits (_agas_), qu'un dixième des produits sur place
et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un
autre dixième à l'État, pour l'impôt. L'État ne faisant rien, avait peu
besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des
razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les
nécessités et les besoins des propriétaires s'accrurent au point de les
porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol,
livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par
semaine. Quand les janissaires cessèrent d'être des prétoriens vivant de
leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans
pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l'exemple des
extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce
qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une
mauvaise récolte, ils mourraient de faim. Réduits au désespoir par
cette spoliation systématique et par les mauvais traitements qui
l'accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire
autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait
les nourrir. L'Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à
différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils
eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu'Omer-Pacha eut
comprimé l'insurrection des begs et brisé leur puissance en 1850, un
règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel.
La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au
maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les
bâtiments, le bétail et les instrumens aratoires; au tiers, _trétina_,
si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit,
en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais,
d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impôt sur les
maisons (_verghi_). La dîme qui revient à l'État est d'abord déduite.
Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le
cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit
ses obligations, il ne peut être évincé, mais il n'est pas attaché à la
glèbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, où irait-il et quel
est le propriétaire musulman qui' voudrait recevoir le déserteur? Les
chrétiens pouvaient désormais acquérir les biens-fonds: faveur
illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes
pour en profiter.
Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il
établissait un régime agraire qui n'est autre que le métayage en
vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne
et de l'Italie et sur les biens ecclésiastiques, en Croatie, sous le nom
de _polovina_. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus
affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans
lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les
propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus
impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni
auprès des juges ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et
hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans
l'émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exede qui
émurent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus
énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se
soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection d'où sont
sortis les grands événements qui ont si profondément modifié la
situation de la Péninsule.
L'exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets
qu'elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je
crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition
des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour
deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, à
quelque nationalité qu'il appartienne, qui ne doive bénir l'occupation
autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est
actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait
affranchie par le traité de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis
en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveuglée. En écrivant
ceci, je reste fidèle aux traditions du libéralisme occidental.
Saint-Marc Girardin n'a cessé de défendre avec une admirable éloquence,
une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les
droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l'appui que l'Angleterre
accordait naguère à la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait
une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la
terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires
d'une religion différente: mais tandis que le landlord anglais était
retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité
chrétienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion
publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le
raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par conséquent, dépouiller
sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux,
plus il épargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran,
plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté
à l'Occident, l'égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou
de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets, s'ils
n'avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se
contentèrent de rendre l'inégalité plus cruelle qu'auparavant. Les maux
sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs
villages écartés, ont ordinairement passé inaperçus. Qui les aurait fait
connaître? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C'est
dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec
accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs
souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces _Junatchke
pjesme_ qui parlent de leur long martyr, j'en résumerai un seul, la mort
de Tchengitch.
Aga-Tchengitch était gouverneur de l'Herzégovine. Très brave, il avait,
dit-on, tué de sa main cent Monténégrins au combat de Grahowa, en 1836;
quoiqu'il fût de sang slave, comme son nom l'indique, il traquait les
paysans avec une férocité inouïe. Le _pjesme_ le représente levant la
capitation détestée, imposée aux chrétiens comme signe de leur
servitude, le haradsch. Il s'adresse à ses satellites: «Allons, Mujo,
Hassan, Orner et Jasar, debout, mes bons dogues! A la chasse de ces
chrétiens! Nous allons les voir courir.» Mais les rayas n'ont plus rien:
ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige
pour lui. C'est en vain qu'on les frappe, qu'on les torture, que sous
leurs yeux on déshonore leurs femmes et leurs filles, ils s'écrient: «La
faim nous presse, seigneur, notre misère est extrême. Ayez pitié! cinq
ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant.»
Tchengitch, furieux, répond: «Le haradsch! Il me faut le haradsch! Tu le
payeras!» Les rayas reprennent: «Oh! du pain, maître, en grâce! qu'au
moins une fois nous puissions manger du pain!» Les bourreaux inventent
de nouveaux tourments, mais ils ne tuent pas leurs victimes. «Prenez
garde, s'écria le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le
raya, le haradsch disparaît.» Un prisonnier monténégrin, le vieux Durak,
demande grâce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le
vengeur ne tarde pas à paraître: c'est Nowitsa, le fils de Durak. Il est
mahométan; mais il se fait baptiser pour se joindre à la bande, à la
_tcheta_ monténégrine, qui va faire une incursion en Herzégovine. C'est
le soir. Tchengitch se repose de ses exécutions dans les villages. Il
fume son tchibouk, tandis que l'agneau rôtit à la broche pour le souper.
Il a fait suspendre près de lui, à un grand tilleul, les rayas qu'il a
emmenés. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand
feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l'amuser, l'exaspèrent. Il
rugit furieux: «Qu'on en finisse avec ces chrétiens. Prenez des
yataghans bien aiguisés, des pieux pointus et de l'huile bouillante.
Déchaînez les puissances de l'enfer. Je suis un héros! Les chants le
redisent; c'est pourquoi tous doivent mourir.» En ce moment, les coups
de feu de la tcheta monténégrine blessent et tuent le gouverneur et ses
hommes. Nowitsa se précipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la
tête, mais Hassan lui plonge son poignard dans le coeur.
Voici maintenant les faits qui prouvent que la poésie populaire était un
reflet exact de la réalité. Le kmet devait payer au beg la moitié ou le
tiers du produit; mais il devait le livrer en argent et non plus en
nature, comme autrefois. On comprend la difficulté de convertir des
denrées agricoles en écus, dans ces villages écartés, sans route, sans
commerce et où chaque famille récolte le peu qu'il lui faut pour
subsister. Autre cause de misères, de tracasseries et d'extorsions: le
kmet ne pouvait couper le maïs, le blé, le foin ou récolter les prunes,
sans que le beg ne vînt constater sur place la part qui lui revenait.
Le beg était-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de
venir jusqu'à ce qu'il eût été satisfait à l'une ou l'autre de ses
exigences, le kmet voyait pourrir sa récolte sans recours possible.
C'était la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, après
que la part du beg avait été fixée, une grêle, une inondation ou tout
autre accident anéantissait le produit, en partie ou en totalité, le
kmet ne pouvait rien déduire de la redevance arrêtée. Il devait livrer
parfois plus qu'il n'avait récolté. La dîme, _desetina_, se percevait de
la même façon. Le kmet devait se soumettre à toutes les exigences de
l'agent du fisc. Comme la perception des impôts était affermée au plus
offrant, les receveurs n'avaient d'autres moyens de faire une bonne
affaire que d'extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait, en
outre, satisfaire à la rapacité des agents subalternes. Le raya ne
pouvait s'adresser aux tribunaux; son témoignage n'était pas reçu, et,
d'ailleurs, les juges ayant obtenu leur place à prix d'argent,
décidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil bétail et pauvre,
ne pouvait songer à leur demander justice. Les juges principaux, les
cadis, étaient des Turcs nommés par lescheik-ul-islam et envoyés de
Constantinople; ils ne comprenaient pas la langue du pays; et les juges
adjoints, les _muselins_, nommés par le gouverneur (_vizir_), ne
recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les
muselins, qui avaient la confiance des autorités, tout le monde
tremblait.
Seuls, les chefs des villages osaient parfois élever la voix pour se
plaindre. Ils se présentaient au Konak, devant le gouverneur général,
se jetaient à ses pieds, peignaient la misère des kmets et parfois
obtenaient quelque remise d'impôts; mais souvent aussi ils payaient cher
leur audace. Les begs et les malmudirs, agents du fisc, contre lesquels
les kmets avaient réclamé, lâchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs
formaient la gendarmerie. Ils étaient plus redoutés des rayas que les
janissaires d'autrefois, car ils étaient plus mal payés. Ils
parcouraient les villages, vivant à merci chez les habitants, les
rançonnant sans pitié. Les prisons étaient des caves ou des
culs-de-basse obscurs, infects et remplis d'immondices, où l'on jetaient
les malheureux, les pieds et les mains liés, sans jugement, et par
troupes, quand on craignait quelque soulèvement et qu'on voulait
terroriser les chrétiens. Du pain de maïs et de l'eau étaient tout ce
qu'ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que
M. Gladstone a raconté des prisons de Naples sous les Bourbons, et le
prince Krapotkine, dans la _XIXe Century_, des prisons russes, est
couleur de rose auprès de ce qu'on dit des prisons turques. Le capitaine
autrichien Gustave Thoemmel rapporte, dans son excellent livre.
_Beschreibiing des Vilajet Bosniens_ (p. 195), quelques-uns des moyens
de torture qu'employaient les agents du fisc pour faire rentrer les
impôts en retard: ils suspendaient les paysans à des arbres, au-dessus
d'un grand feu, ou les attachaient sans vêtements à des poteaux, en
plein hiver, ou bien les couvraient d'eau froide qui gelait leurs
membres raidis. Les rayas n'osaient pas se plaindre, crainte d'être
jetés en prison ou maltraités d'autre façon. Le chant de Tchengitch
n'était donc pas une fiction.
Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrégulières pour
comprimer les insurrections, le pays était mis à feu et à sang aussi
cruellement que lors des premières invasions des barbares. En 1876, les
_Bulgarian atrôcities_, qui ont inspiré à M. Gladstone ses admirables
philippiques, ont été dépassées ici dans vingt districts différents: des
villages, des bourgs ont été complètement brûlés et les habitants
massacrés. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska
furent transformés en déserts. Des cinquante-deux localités du district
de Gradiska, quatre seulement restèrent intactes. Les bourgs de
Pétrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de
Glamotch, furent incendiés à plusieurs reprises, afin que l'oeuvre de
destruction fût parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une
insurrection générale des rayas, voulaient les contenir par la terreur.
A cet effet, on tuait systématiquement ceux qu'on soupçonnait hostiles,
et leurs têtes étaient exposées dans les lieux les plus en vue, fixées
sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les
montagnes, en Autriche. Quand ils passaient la frontière ou traversaient
la Save, les gendarmes musulmans les abattaient à coups de fusil. Le
nombre des réfugiés, en Autriche, s'éleva, dit-on, à plus de cent mille,
et les secours qui leur furent distribués s'élevèrent à 2,122,000
florins en une année seulement, 1876.
L'enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour
du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire
ce qu'écrivait à ce sujet dans la _Revue des Deux Mondes_ (15 fév. et
1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports,
des consuls anglais, _Reports of consuls on the christians in Turkey_.
Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame.
N'était-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel
de recruter le personnel féminin des harems? Ils avaient à ce sujet des
idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l'auteur des beaux
volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse à un pacha qui est
envoyé par la Porte à Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se
plaignaient les chrétiens, et il l'interroge au sujet de l'enlèvement
des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant: «Je ne comprends pas
pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien
plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent
de faim et travaillent comme des chevaux?»
Le Turc n'est pas méchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer
trop sévère quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé
d'autres chrétiens, avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont
massacré par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquités
et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie
doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la
Turquie, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis
que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur décadence
aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent à ceux qui sont livrés à
leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance
qui va leur échapper? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des
massacres de septembre 1793. Ils se sentent assiégés; ils se croient en
état de légitime défense, et aucun des motifs d'humanité qui auraient dû
arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n'existent pour eux. A
leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez
à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux?
Hélas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement
inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres
tout-puissants, qui tremblent de voir s'élever contre eux des millions
d'infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut
faire, c'est mettre un terme à une situation funeste, qui transformerait
des anges en démons.
Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie sous le régime
turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce
que l'Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le
même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire
ottoman: 1° la dîme (_askar_) prélevée sur tous les produits du sol,
récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de
francs; 2° le _verghi_, impôt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les
biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des
tapous; impôt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial;
impôt de 4 p. c. sur le revenu des maisons louées: produit de ces trois
taxes, environ 2 millions de francs; 3° l'_askerabedelia_, impôt de 28
piastres (l piastre = 20 à 25 centimes) par tête de mâle adulte
chrétien, pour l'exempter du service militaire. Cet impôt remplaçait
l'ancienne capitation, le haradsch, mais il était deux fois plus lourd;
il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4° impôt sur le bétail, 2
piastres pour mouton et chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de
plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5° impôt de 2 1/2 p.
c. sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes; 6° taxes sur les
scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières
tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit,
1,100,000 francs; 7° taxes très variées et compliquées sur le tabac, le
café, le sel: produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc,
environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453
habitants, fait environ 13 francs par tête. C'est peu, semble-t-il. Un
Français paye huit à neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le
premier porte jusqu'à présent son fardeau assez allègrement, tandis que
le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence: en
France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays très pauvre, on
ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient
très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la
plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C'est ainsi que
la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en était de même
partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la
production tomba brusquement de 4,500,000 à 40,000 kilogrammes. Les
impôts directs se percevaient par répartition, c'est-à-dire que chaque
village avait à payer une somme fixe qui était alors répartie entre les
habitants par les autorités locales. Nouvelle source d'iniquités; car
les puissants et les riches rejetaient la chargé sur les pauvres. Il
fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes qui
forçaient les contribuables à leur payer un tribut.
Le gouvernement autrichien n'a pu encore réformer ce détestable système
fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé; mais il
a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l'exemption du service
militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'équité
qui président aujourd'hui à la perception ont déjà apporté un grand
soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l'impôt à la
récolte, mais il a ce vice capital d'empêcher les améliorations, puisque
le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des
bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule d'après le
prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être
battue, c'est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra
vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt
foncier, fixé définitivement d'après la productivité du sol.
L'Autriche s'efforce aussi de régler la question agraire. Mais ici les
difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer
exactement les obligations de chaque tenancier à l'égard de son
propriétaire. L'administration veut les faire constater dans un document
écrit, rédigé par l'autorité locale en présence de l'aga et du kmet.
Mais l'aga se dérobe, parce qu'il compte sans doute récupérer ses
pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet
ne veut pas se lier, parce qu'il espère toujours des réductions
ultérieures. Cependant des milliers de règlements de ce genre ont déjà
été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait
maintenant à une époque déterminée par l'autorité locale. Kmet et aga
sont convoqués et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints,
_medschliss_, décident. C'est l'administration et non le juge qui,
jusqu'à présent, règle tous les différends agraires. D'après ce que nous
apprend M. de Kállay dans son rapport aux délégations, les impôts
rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n'y a
guère de cas où il faille recourir aux moyens d'exécution. M. de Kállay
se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu
considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans
tous les pays que 451, dont 280 ont été réglés par l'intervention de
l'administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces
différends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070
en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzégovine, considérée à
part, le progrès est encore plus marqué: le chiffre tombe, de 1823 en
1882, à 723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu'à la suite des
nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à
décider près de cent mille contestations entre propriétaires et
tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur
qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un
redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal
préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kállay a donc grande raison
de dire qu'il les recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.
Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates;
mais elle l'est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière
qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est obligé
d'améliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excès de leurs maux
qui a provoqué l'occupation et qui l'a légitimée aux yeux des
signataires du traité de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre
part, en prenant possession de cette province, le gouvernement
austro-hongrois s'est engagé envers la Porte à respecter, les droits de
propriété des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une
population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes
une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter
une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a
donc deux motifs de la ménager: il est impossible de les réduire
sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les
landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer
ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848: une part du sol
deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et
celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet,
en partie par le fisc. Mais l'exécution de ce plan paraît impossible. Le
kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait
dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la
part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent
d'autres. C'est parfait, mais cela n'améliorerait pas la condition des
rayas.
En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de
Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets, et il comptait
successivement en publier de semblables pour les autres,
circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant
le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D'après celui-ci, le kmet
ne doit livrer à l'aga que le quart des céréales de toute nature, dont
il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du
foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation très vive,
rédigée par les représentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek,
Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que
l'autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou
du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de
toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils
invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, _tretina_, quand
la maison et le bétail lui appartiennent, et c'est presque toujours la
cas. En outre, il est certain que c'est par une série d'usurpations que
les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixée d'abord par
les conquérants eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement
autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux
en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'équité et
l'humanité; ensuite, la mission de réparation que l'Europe lui a
confiée; enfin et surtout, l'intérêt économique. Le kmet est le
producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activité en
lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra
récolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le
principal obstacle à toute amélioration. On ne peut, d'aucune manière,
le comparer, au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter
la productivité du sol et qui donne l'exemple du progrès agricole. Les
agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.
Quoique je n'ignore pas combien il est difficile à un étranger
d'indiquer des réformes à propos d'une question aussi complexe, voici
celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions
agraires dans les différents pays du globe. Tout d'abord, ne pas écouter
les impatients et éviter les changements brusques, et violents; se
garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut
évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l'ont fait
malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au
contraire, consacrer définitivement le droit d'occupation héréditaire,
le _jus in re_, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en
général les agas eux-mêmes ne contestent pas; quand le cadastre sera
achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation
auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un
impôt foncier et la _tretina_ en un fermage fixe et invariable, afin que
le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui
les exécuteront et les engage, par conséquent, à en faire. Au
commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut-être
quelque répit aux kmets; mais le prix des denrées augmentera rapidement
par l'influence des routes et de la circulation plus active de
l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allégera donc sans
cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente
perpétuelle qui grève la terre qu'ils occupent et acquérir ainsi une
propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux
privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais, _fixity of
tenure_ et _fixity of rent_, c'est-à-dire le droit d'occupation
perpétuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de
ces fermiers héréditaires, à qui le _Beklemregt_ en Groningue et
l'_Aforamento_ dans le nord du Portugal assurent une situation si aisée,
obtenue par une culture très soignée.
L'État peut encore venir en aide aux kmets d'une autre façon. D'après le
droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés
apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre
de domaines, dont les begs se sont indûment emparés. L'État doit
énergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la
conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des
concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes
laborieuses. Pendant son voyage de l'été 1883 en Bosnie, M. de Kállay a
pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains
vagues appartenant à l'État et que la taxe payée de ce chef
s'accroissait d'une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme
excellent, car il prouve que, dès qu'ils auront la sécurité, les paysans
étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse
s'accroîtront rapidement.
Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des
vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les
soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à
différentes reprises. Tout d'abord, les prélévations indues des
administrateurs doivent être sévèrement réprimées; puis les revenus
destinés à des oeuvres utiles: écoles, bains, fontaines, _etc._,
soigneusement appliqués à leur destination; ceux qui allaient à des
mosquées devenues inutiles seraient employés désormais à développer
l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux
kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du
fermage et en même temps des bâtiments d'exploitation convenables et de
bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de
modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des
charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées, et
les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers
côtés, des sociétés d'agriculture se sont constituées pour patronner les
méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont
appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des
imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica,
Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de
Banjaluka, on aperçoit même des prairies irriguées.
CHAPITRE V.
LA BOSNIE.--LES SOURCES DE RICHESSE, LES HABITANTS ET LES PROGRÈS
RÉCENTS.
La Bosnie est la plus belle province de la péninsule balkanique. Elle
rappelle la Styrie, pays d'alpes et de forêts. Voyez la carte: partout
des chaînes de montagnes et des vallées. Parallèlement aux Alpes
dinariques, qui séparent ici le bassin du Danube de celui de la
Méditerranée, elles courent assez régulièrement du sud au nord, formant
les bassins des quatre rivières qui se jettent dans la Save et qui sont,
en allant de l'ouest vers l'est: l'Unna, la Verbas, la Bosna et la
Drina. Mais ces chaînes se ramifient en une grande quantité de
contreforts latéraux, et, au-delà de Sarajewo, les soulèvements
s'entremêlent en des massifs inextricables, que dominent les sommets
abrupts du Domitor, à une altitude de 8,200 pieds et ceux du Kom à
8,500. Il n'y a de grandes plaines que dans la Posavina, le long de la
Save, du côté de la Serbie. Partout ailleurs, c'est une succession de
vallées où coulent des rivières et des ruisseaux et que couronnent des
hauteurs boisées. Le pays ne se prête donc pas à la grande culture des
céréales, comme la Slavonie et la Hongrie; mais on pourrait y imiter
l'économie rurale de la Suisse et du Tyrol, en élevant de nombreux
troupeaux, ce qui vaut mieux que de faire du blé, par ce temps de
concurrence américaine.
Sur les 5,410,200 hectares de la Bosnie-Herzégovine, 871,700 sont
occupés par des rochers stériles comme le _Karst_, 1,811,300 par des
terres labourables, et 2,727,200 par des forêts. Beaucoup de ces forêts
sont absolument vierges, faute de routes pour y arriver. Les plantes
grimpantes, qui s'enlacent autour des chênes et des hêtres, y forment
des fourrés impénétrables, où l'on ne peut s'avancer, comme au Brésil,
que la hache à la main. On n'en voit pas près des lieux habités, parce
que les habitants coupent pour leur usage les bois qui sont à leur
portée et que les Turcs, afin d'éviter les surprises, ont
systématiquement détruit et brûlé toutes les forêts aux alentours des
villes et des bourgs. Mais ce qui en reste constitue une richesse
énorme; seulement elle n'est pas réalisable. Derrière Sarajewo, jusqu'à
Albane et Mitrovitza, s'étendent, dans les hautes montagnes, de
magnifiques massifs de résineux. C'est de là que Venise a tiré des bois
de construction pour ses flottes pendant des siècles. Les gardes
forestiers ont calculé que, sur les 1,667,500 hectares de bois feuillus
et sur les 1,059,700 hectares de résineux, il y avait environ
138,971,000 mètres cubes, dont 24,946,000 de bois de construction et
114,025,000 de bois à brûler. Il serait désolant de vendre maintenant,
car les prix qu'on obtiendrait sont dérisoires: de 2 à 5 francs le stère
de sapin et 3 à 7 francs pour le chêne, selon la situation. Dans les
régions qui avoisinent la Save, on exporte des douves, de 700,000 à
900,000 pièces par an. Le revenu que le fisc tire de ces immenses
étendues boisées, plus étendues que toute la Belgique, est presque
partout insignifiant. 116,007 florins en 1880, 200,000 pour 1884. C'est
une réserve qu'il faut soigneusement conserver pour l'avenir. Ces bois
abritent beaucoup de gibier: des cerfs, des chevreuils, des linx, même
des loups et des ours. Ils donnent naissance, dans les mille vallées qui
découpent le pays, à une quantité de ruisseaux où abondent les truites
et les écrevisses, et à une masse de sources, plus de 8,000, prétend-on.
Là où cessent les arbres, commencent les pâturages, de sorte que la
Bosnie est toute verdoyante, sauf les arêtes des hautes montagnes.
L'Herzégovine présente un aspect entièrement différent. La surface du
sol est couverte de grands blocs de calcaire blanchâtre, jetés au
hasard, comme les ruines de monuments cyclopéens. L'eau y manque presque
partout: pas de sources; les rivières sortent toutes formées de grottes,
donnent naissance, l'hiver, à des lacs dans des vallées sans issue, puis
disparaissent de nouveau sous terre. Les Allemands les appellent très
bien _Höhlen-Flüsse_, des rivières de caverne. Telles sont la
Jasenitcha, la Buna, la Kerka, la Cettigna et l'Ombla. Rien n'est plus
extraordinaire. Dans les dépressions se trouve la terre végétale qui
nourrit les habitants. Les maisons, en Bosnie, toutes en bois, sont ici
en grosses pierres de l'aspect le plus sauvage. Les arbres manquent
presque complètement. Le climat est déjà celui de la Dalmatie. Comme il
appartient au bassin de la Méditerranée, le pays est sous l'influence du
sirocco et des longues sécheresses de l'été. La vigne et le tabac
donnent d'excellents produits. L'olivier apparaît et l'oranger lui-même
se voit vers les bouches de la Narenta. On cultive le riz dans la vallée
marécageuse de la Trebisatch, aux environs de Ljubuska. En Bosnie, au
contraire, région élevée qui penche vers le nord, le climat est rude: il
gèle fort et longtemps à Sarajewo, et la neige y persiste pendant six
semaines ou deux mois.
L'agriculture, en Bosnie, est une des plus primitives de toute l'Europe.
Elle n'applique qu'exceptionnellement l'assolement triennal connu des
Germains au temps de Charlemagne, et même, dit-on, dès l'époque de
Tacite. Généralement, la terre restée en friche est retournée ou plutôt
déchirée par une charrue informe. Sur les sillons frais, la semence de
maïs est jetée, puis légèrement enterrée, au moyen d'une claie de
branchages qui sert de herse. Les champs sont binés une ou deux fois
entre les plants. Après la récolte, on met un second ou un troisième
maïs, parfois du blé ou de l'avoine, jusqu'à ce que le sol soit
entièrement épuisé. Il est alors abandonné; il se couvre de fougères et
de plantes sauvages où paît le bétail, en attendant que revienne la
charrue, après un repos de cinq à dix années. Nul engrais, car les
animaux domestiques n'ont très souvent aucun abri; ils vaguent dans les
friches ou dans les cours. Aussi le produit est relativement minime: 100
millions de kilogrammes de maïs, 49 millions de kilogrammes de froment,
38 millions de kilogrammes d'orge, 40 millions de kilogrammes d'avoine,
40 millions de kilogrammes de fèves. La fève est un article important de
l'alimentation, car on en mange les jours de jeûne et de carême, et il
y en a cent quatre-vingts pour les orthodoxes et cent cinq pour les
catholiques. On récolte aussi du seigle, du millet, de l'épeautre, du
sarrasin, des haricots, du sorgho, des pommes de terre, des navets, du
colza. Le produit total des grains divers s'élève à 500 millions de
kilogrammes.
Voici des faits qui prouvent l'état déplorablement arriéré de
l'agriculture. Ce pays, qui serait si favorable, sous tous les rapports,
à la production de l'avoine, ne peut en fournir assez pour les besoins
de la cavalerie; on en importe de Hongrie et elle se paye, à Sarajewo,
le prix excessif de 20 à 21 francs les 100 kilogrammes. Le froment est
de mauvaise qualité et cher. Ce sont les moulins hongrois qui
fournissent la farine que l'on consomme dans la capitale. Elle y arrive
par chemin de fer, à meilleur marché que la farine du pays, qui, à
défaut de routes, doit être transportée à dos de cheval. Une maison
hongroise a voulu établir un grand moulin à vapeur à Sarajewo, mais il
était impossible de l'approvisionner suffisamment. L'un des principaux
produits, et celui qui s'exporte le plus facilement, ce sont les prunes
séchées. Les années de bonne récolte, on en exporte 60,000 tonnes, et
elles vont jusqu'en Amérique. On en fait une eau-de-vie assez agréable,
appelée _rakia_. Le produit des pruniers est ce qui donne de l'argent
comptant au kmet. On cultive aussi l'oignon et l'ail. L'ail est
considéré comme un préservatif contre les maladies, contre les mauvais
sorts, et même contre les vampires. On récolte un peu de vin près de
Banjaluka et dans la vallée de la Narenta, mais presque personne n'en
boit. Les chrétiens s'abstiennent, faute d'argent, et les musulmans
pour obéir au Koran. L'ivrognerie est très rare; les Bosniaques sont
surtout buveurs d'eau. L'Herzégovine produit un tabac excellent. Le
monopole a été introduit après l'occupation; mais il a stimulé la
culture, parce que le fisc donne un bon prix. On estime qu'un hectare
livre, en Herzégovine, jusqu'à 3,000 kilogrammes de tabac, d'une valeur
de plus de 4,000 francs, et en Bosnie seulement 636 kilogrammes, valant
300 à 400 francs. Le fisc accorde des licences à ceux qui cultivent pour
leur consommation personnelle: il en a été délivré 9,586 en 1880.
Le bétail est la principale richesse du pays; mais il est misérable. Les
vaches sont très petites et ne donnent presque pas de lait. On fait des
fromages de qualité inférieure surtout avec du lait de chèvre, et très
peu de beurre. Les chevaux sont petits et mal faits; ils sont employés
uniquement comme bêtes de somme, car ils sont trop faibles pour tirer la
charrue, et les charrettes ne sont pas en usage; mais ils gravissent et
descendent les sentiers des montagnes comme des chèvres. Ils sont très
mal nourris; la plupart du temps, ils doivent chercher eux-mêmes de quoi
subsister dans les pâturages, dans les forêts ou le long des chemins.
Quelques begs ont encore parfois des bêtes d'une belle allure, qui
descendent des chevaux arabes venus dans le pays avec la conquête
ottomane. Elles portent fièrement une charmante tête, sur un cou ramassé
et replié à la façon des cygnes; mais elles n'ont pas de taille. Le
nombre des chevaux est considérable, parce que tous les transports
s'effectuent sur leurs dos. On en voit arriver ainsi, sous la conduite
d'un _kividchi_, de longues files, attachés à la queue les uns des
autres: ils apportent en ville des vivres, du bois de chauffage et de
construction, des pierres à bâtir. Chaque exploitation possède au moins
une couple de chevaux. Le gouvernement commence à s'occuper de
l'amélioration de la race chevaline. Il a envoyé (1884) à Mostar cinq
étalons de la race de Lipitça; toute la population a été les recevoir,
drapeau et musique en tête, et la municipalité fournira les écuries;
Nevesinje et Konjiça offrent d'en faire autant, et cette année même
(1885), on a établi des haras dans diverses parties du pays, afin de
donner de la taille à la race indigène. La Bosnie pourrait facilement
fournir des chevaux à l'Italie et à tout le littoral de l'Adriatique. On
élève des porcs presque à l'état sauvage, dans les bois de chênes. Avec
leurs hautes pattes et leur aspect de sanglier, ils galopent comme des
lévriers. Si on introduisait, les races anglaises, qu'on engraisserait
avec du maïs, on ferait concurrence au porc de Chicago. Les moutons,
sont nombreux, c'est la viande préférée du musulman; mais la laine est
très grossière; elle sert à confectionner les étoffes et les tapis que
les femmes tissent, au sein de chaque famille. Chacun a des chèvres;
elles sont le fléau des forêts, parce que les bergers quittent les
plaines pour tout l'été et emmènent les troupeaux sur les hauteurs, dans
les pâturages et dans les bois des montagnes. Dans chaque maison, on
trouve de la volaille et des oeufs qui, avec une sauce aigre et de
l'ail, sont un des mets préférés des Bosniaques. Ils ont souvent des
ruches; 118,148 ont été recensées. Le miel remplace le sucre, et la cire
sert à fabriquer les cierges, qui jouent un si grand rôle dans les
cérémonies du culte orthodoxe.
La statistique officielle de 1879 donne les nombres suivants pour les
animaux domestiques en Bosnie-Herzégovine: chevaux, 158,034; mulets,
3,134; bêtes à cornes, 762,077; moutons, 839,988; porcs, 430,354. Si
nous comptons 10 moutons et 4 porcs pour une tête de gros bétail, nous
obtenons un total de 1,114,796, ce qui, pour une population de 1,158,453
habitants, fait presque 100 têtes de gros bétail par 100 habitants.
C'est une proportion extrêmement élevée, puisqu'en France, le chiffre
équivalent n'est que 49; dans la Grande-Bretagne, 45; en Belgique, 36;
en Hongrie, 68; en Russie, 64. Dans tous les pays où la population est
peu dense, comme en Australie, aux États-Unis et comme jadis chez les
Germains, les espaces inoccupés entretiennent beaucoup d'animaux
domestiques et, par conséquent, les hommes peuvent se procurer
facilement de la viande. Quoique la Bosnie exporte des bêtes de
boucherie en Dalmatie, pour les villes du littoral, le Bosniaque mange
beaucoup plus de viande que le cultivateur chez nous. César dit des
Germains: _Carne et lacte vivunt_. Si l'on considère le chiffre du
bétail relativement à l'étendue du pays, on obtient, au contraire, une
proportion très peu favorable: 22 têtes de bétail par 100 hectares en
Bosnie, 40 en France, 51 en Angleterre, 61 en Belgique. La production
totale que livre le sol dans la Bosnie-Herzégovine est très minime, car
elle n'entretient que 22 habitants par 100 hectares, alors qu'il y en a
en Belgique 187, en Angleterre 111, en France 70. Il faut aller en
Russie pour trouver seulement 15 habitants sur la même étendue, et le
nord de l'empire russe a un climat et un sol détestables. Le salaire du
journalier est, à la campagne, de 70 centimes à 2 francs, suivant la
saison et la situation, dans les villes de 1 fr. 10 c. à 2 fr. 10 c.
C'est surtout à favoriser les progrès de l'agriculture que le
gouvernement doit viser. Les maîtres d'école à qui l'on donnerait des
notions d'économie rurale pourraient en ceci rendre de grands service.
Ce qui aurait un effet plus immédiat serait d'établir dans chaque
district, sur les terres de l'État, des colons venus des provinces
autrichiennes où la culture est bien entendue. Pour ouvrir les yeux aux
paysans, rien ne vaut l'exemple. Ah si les pauvres _contadini_ italiens
qui meurent de faim et de _pellagra_, de l'autre côté de l'Adriatique,
pouvaient être transportés ici, comme leur travail serait bien
récompensé! Comme ils se créeraient facilement un petit _podere_ qui
leur donnerait l'aisance et la sécurité! En tout cas, faites des
propriétaires indépendants et libres, et la Bosnie deviendra, comme la
Styrie, la Suisse et le Tyrol, l'une des plus charmantes régions de
notre continent.
--Dans toutes les villes de garnison de l'Autriche-Hongrie, on rencontre
un casino militaire; institution excellente, assez semblable aux clubs
de Londres. Les officiers y trouvent un cabinet de lecture, un
restaurant soigné et à bon marché, un café, une salle de concert et un
lieu de rendez-vous. L'esprit de corps s'y développe, et l'esprit de
conduite y est maintenu par la surveillance réciproque. Le casino de
Sarajewo occupe un grand bâtiment nouvellement construit, d'un style
simple, mais noble. Devant la façade, dans un petit square, des arbustes
poussent au milieu de pierres tombales d'un cimetière turc que l'on a
respecté, et de l'autre côté s'étend un grand jardin dont les
plantations vont jusqu'à la jolie rivière qui traverse la ville, la
Miljaschka. C'est un endroit charmant pour venir se reposer sous de
frais ombrages. M. Scheimpflug m'amène dîner au casino. J'y rencontre
beaucoup de jeunes fonctionnaires civils, entre autres le chef de la
police, M. Kutchera, qui doit viser mon passeport. La plupart sont des
Slaves: Croates, Slovènes, Tchèques et Polonais. C'est un grand avantage
pour l'Autriche de trouver ainsi chez elle toute une pépinière
d'employés de même race et plus ou moins de même langue que celles des
pays à assimiler. Bon dîner, avec cette excellente bière viennoise qu'on
brasse déjà ici. Comme l'empire de Gambrinus, le dieu de la cervoise,
s'est étendu depuis trente ans! Jadis, on ne buvait guère de bière dans
aucun pays au sud de la Seine ni même à Paris. Aujourd'hui, le bock
règne en souverain dans toutes les villes françaises, en Espagne, en
Italie, et voilà qu'il va conquérir la péninsule des Balkans. Faut-il
encore en ceci saluer le progrès? J'en doute. La bière est une boisson
lourde et inférieure au vin; elle se boit longuement, lentement, servant
de prétexte aux conversations prolongées, aux nombreux cigares et aux
veillées oisives.
L'après-midi, magnifique promenade à la vieille citadelle, qui, située
sur un rocher élevé, domine la ville du côté du sud; nous allons d'abord
saluer des ulémas qui enseignent l'arabe à M. Scheimpflug. Nous y
rencontrons un des begs les plus riches du pays, M. Capetanovitch. Il
porte des habits européens qui lui vont très mal. Quel contraste avec
les ulémas, qui ont conservé le costume turc et qui ont les allures
calmes et nobles d'un prince d'Orient! Ces musulmans qui veulent
«s'européaniser» se perdent; ils ne prennent guère à l'Occident que ses
vices. Mahmoud a inauguré l'ère des réformes, l'Europe a applaudi; les
résultats prouvent qu'il n'a fait que hâter la décadence.
La route que nous suivons longe la Miljaschka. Sur ses bords se
succèdent des cafés turcs, avec des balcons qui s'avancent, parmi les
saules, au-dessus des eaux claires de la rivière, bruissant sur les
cailloux. De nombreux musulmans y fument le tchibouk, en jouissant de la
vue du paysage et de la fraîcheur qu'apporte le torrent. Dans l'ancienne
citadelle, qui remonte à l'époque de la conquête, on a construit une
grande caserne moderne, badigeonnée en jaune, qui offense le regard.
Mais quand on se retourne pour contempler Sarajewo, on comprend toutes
les hyperboles des qualifications admiratives que les Bosniaques
prodiguent à leur capitale. La Miljaschka, qui sort des montagnes
voisines de la sauvage Romania-Planina, divise la ville en deux parties
que relient huit ponts; deux sont en pierre, détail à signaler dans un
pays où les travaux permanents sont si rares. De hauts peupliers et de
curieuses maisons turques tout en bois bordent la petite rivière.
Au-dessus des toits noirs, s'élèvent les dômes et surtout les minarets
des nombreuses mosquées qui s'éparpillent jusque sur les collines
voisines. Celles-ci sont couvertes d'habitations de begs et d'agas;
peintes en couleurs vives, elles se détachent sur la verdure épaisse des
jardins qui les entourent. Vers le nord, la vallée, toujours encadrée de
collines verdoyantes, s'élargit à l'endroit où la Miljaschka se jette
dans la Bosna, qui sort toute formée d'une caverne, à une lieue d'ici.
Cette vue d'ensemble est très belle.
Derrière la citadelle, vers l'est, s'ouvre une gorge sauvage. Pas un
arbre, pas une habitation; quelques broussailles couvrent les parois
abruptes: c'est un désert farouche, et nous sommes à un kilomètre de la
capitale! Voilà ce que produit le défaut de sécurité. Près de la porte
de la citadelle, je visite un moulin à farine d'une construction très
originale et tout à fait primitive. J'en ai vu beaucoup en Bosnie, mais
nulle part ailleurs; on pourrait les imiter chez nous, parce qu'ils
tirent parti d'un très petit filet d'eau. L'arbre de couche où sont
fixées les palettes est placé perpendiculairement, et le filet d'eau,
amené d'une hauteur de trois mètres environ, à travers un fût de chêne
perforé, frappe les palettes à droite de l'essieu qu'il fait mouvoir
très rapidement. Immédiatement au-dessus, dans une chambrette en bois,
tournent les deux meules superposées, semblables à celles qu'on a
trouvées à Pompéi. La meule supérieure est mise en mouvement directement
par l'arbre de couche. Rien de plus simple: ni engrenage, ni
transmission. N'est-ce pas sous cette forme que le moulin à eau fut
introduit d'Asie en Occident, vers la fin de la république romaine?
Nous rentrons à Sarajewo par la route qui, vers le sud, conduit à
Vichegrad et à Novi-Bazar. Un pont de pierre, qu'on dit romain, et
d'une magnifique allure, franchit la Miljaschka, qui coule torrentueuse
entre de hauts rochers rougeâtres. Je pense à tout le sang versé ici,
depuis la chute de l'empire romain, et qui suffirait pour teindre en
rouge le pays tout entier. Un grand troupeau, de moutons et de chèvres
rentre en ville, soulevant au soleil couchant des nuages de poussière
dorée. Ce sont ces animaux plutôt que les vaches qui fournissent le
lait.
Je finis ma soirée au casino militaire. Un grand banquet réunit les
officiers aux sons d'une excellente musique de régiment. De nombreux
toasts annoncés par des fanfares sont prononcés. L'armée autrichienne,
comme jadis les légions romaines de vétérans, est un agent de
civilisation, en Bosnie. Au cabinet de lecture, je remarque deux
journaux publiés à Sarajevo. L'un a pour titre: _Bosanska
Herçegowaskc-Novine_, c'est la feuille officielle; l'autre, _Sarajewski
List_. Ceci est toute une résolution. Dans le vilayet turc, le papier et
l'impression étaient chose presque inconnue, et voilà maintenant le
journal qui apporte dans toutes les demeures la connaissance des faits
de l'intérieur et de l'extérieur, et qui rattache la Bosnie aux autres
pays slaves. La publicité et le contrôle créant une opinion publique,
même sous la surveillance de l'autorité militaire, pas de changement
plus considérable, surtout pour l'avenir.
--Le lendemain, je suis admis à visiter les bureaux du cadastre que
dirige le major Knobloch. J'examine les cartes où sont indiquées
exactement la forme et l'étendue des parcelles et leur affectation
nettement indiquée au moyen de teintes diverses, terres labourables,
prés ou bois. L'exécution est très soignée. Rien n'est plus
extraordinaire; que les cartes reproduisant la région du Karst en
Herzégovine. Au milieu de l'étendue stérile, sont parsemées au hasard;
des oasis microscopiques de quelques ares; qui ont les contours les plus
bizarres. Ce sont des dépressions de terre végétale où s'exerce la
culture dans cette contrée affreusement déshéritée. Le cadastre avec ses
planches et le tableau des propriétaires et des relations agraires, aura
été achevé en sept ans, de 1880 à 1886, avec une dépense relativement
minime qui ne dépassera pas 7 millions de francs (2,854,063 florins)!
Ceci n'est rien moins qu'un prodige dû à l'activité des officiers du
génie. En France et en Belgique, où l'on réclame une revision
cadastrale, afin de mieux répartir l'impôt foncier, on prétend que c'est
une oeuvre qui exigerait vingt ans de travail. L'arpentage s'est fait
ici sous la direction supérieure de l'Institut géographique militaire et
sur la base de la Triangulation complète du pays. Des officiers et des
ingénieurs ont levé le plan parcellaire des propriétés dans chaque
commune; et l'estimation de la valeur cadastrale s'est faite par des
taxateurs spéciaux qu'a contrôlés une commission centrale.
Tant que la Bosnie a appartenu à la Turquie; elle est restée _terra
incognita_ bien plus complètement que les hauteurs de l'Himalaya ou même
du Pamir. Maintenant elle est connue dans tous ses détails: orographie,
géologie, constitution et répartition de la propriété, régime agraire,
population, races, cultes, occupations. Qui aura parcouru une
publication officielle intitulée: _Ortschafts-und
Bevolkerungs-Statistik_ _von Bosnien und der Herzegowina_, connaîtra ce
pays-ci mieux que le sien. J'en extrais quelques chiffres très curieux.
En 1879, les 1,158,453 habitants vivaient dans 43 villes, 31
_marktflecken_ (localités où se tiennent des marchés), 5,054 villages et
190,062 maisons. On voit que la population rurale est dispersée dans un
nombre considérable de hameaux, n'ayant en moyenne que 231 habitants.
Six personnes par maison est un chiffre élevé, qui s'explique par le
nombre assez grand des familles patriarcales. Le sexe masculin est
remarquablement plus nombreux que le sexe féminin: 615,312 d'une part,
et seulement 543,121 de l'autre, proportion peu favorable à la
polygamie, qui, comme je l'ai dit, n'existe que chez les fonctionnaire
turcs et nullement chez les musulmans indigènes. A Saint-Pétersbourg, au
contraire, il y a 121 femmes pour 100 hommes. Voici un aperçu des
professions: 95,490 capitalistes et propriétaires fonciers, dont un
certain nombre cultivent eux-mêmes; 84,942 cultivateurs-fermiers; 54,775
manoeuvres et ouvriers de toute espèce; 10,929 marchands, boutiquiers,
industriels; 1,082 ecclésiastiques; 678 employés; 257 instituteurs et
professeurs, et 94 médecins. Ce qui peint au vif la situation du pays,
c'est l'effectif si étonnamment réduit de l'état-major des fonctions
libérales. Malgré de récents progrès, combien peu il se fait pour les
besoins intellectuels et moraux! Un seul maître enseignant pour 4,506
personnes. Évidemment, pas un médecin dans les villages et même dans les
bourgs. Le musulman se résigne, le raya est pauvre, et tous demandent
des remèdes aux exorcismes, aux plantes et à des recettes de sorcière.
D'ordinaire, dans les pays primitifs, il y a beaucoup de prêtres; ici,
il n'y en a qu'un par 1,000 âmes, ce qui n'est guère. Les fonctionnaires
ont beaucoup augmenté, et c'était une nécessité. Ils représentent la
civilisation, car c'est bien ici qu'on peut considérer l'État comme un
instrument de progrès. Pas un seul avocat. Les Turcs les détestent,
parce que le Koran condamne ceux qui «interviennent dans les affaires
d'autrui avec subtilité et ruse, et tout individu de cette espèce doit
être banni de la bonne société». Sous le rapport des cultes, la
population se divise en 496,761 chrétiens du rite oriental, 209,391 du
rite catholique, 448,613 mahométans et 3,420 juifs. L'armée d'occupation
compte de 25,000 à 30,000 soldats, et la gendarmerie environ 2,500
hommes.
Voulez-vous savoir ce qu'on consomme ici de sucre et de café? La
statistique nous l'apprend: 1 kilogramme de l'un, et 1/2 kilogramme de
l'autre, par tête. C'est très peu. Le chiffre correspondant est pour le
café de 7 kilogrammes en Hollande, de 4.25 en Belgique, 4 aux
États-Unis, 3 en Suisse, 2.50 en Allemagne, 1.50 en France; pour le
sucre, en Angleterre, 30 kilogrammes, aux États-Unis 20, en France 13,
en Hollande 11, en Allemagne, en Suisse, en Belgique 8, en
Autriche-Hongrie 5.5. Mais il faut se rappeler que les musulmans, les
juifs et quelques commerçants du rite oriental ont seuls assez d'aisance
pour se permettre ces consommations de luxe.
--M. Scheimpflug me présente à l'archevêque catholique, Mgr Stadler. Je
lui communique les «lettres-patentes», c'est-à-dire ouvertes, _litteroe
patentes_, que l'évêque Strossmayer m'avait données pour tous les
ecclésiastiques de la Péninsule[10], et il nous retient à dîner. La
mission que ce prélat peut remplir est importante; celle qu'on lui
attribue l'est plus encore; car on prétend qu'il est envoyé ici
spécialement pour ramener les chrétiens du rite oriental dans le giron
de l'Église romaine. Sa position est des plus délicates; sa nomination
n'a pas satisfait même tous les catholiques. C'est aux prêtres de
l'ordre des franciscains qu'on doit le maintien de l'Église catholique
dans ces régions, malgré quatre siècles de compression et de
persécution. C'est à eux manifestement que revenait l'autorité. Les
premiers au combat, ils devaient être les premiers à l'honneur.
L'influence de Pesth les a écartés, parce qu'ils étaient soupçonnés de
partager trop ardemment les idées slavophiles de Diakovo. Pour le même
motif, on n'a pas voulu nommer Strossmayer, qui, cependant, porte encore
le titre, attaché à son diocèse depuis des siècles, d'évêque de Bosnie,
_Episcopus Bosniensis_.
[Note 10: Comme elles pourront peut-être à l'avenir m'ouvrir plus
d'une porte où l'économiste trouvera à s'instruire, je demande la
permission de les transcrire: «Litteræ patentes quibus illustrissimum
et doctissimum virum, oeconomicarum disciplinarum egregium in Belgio
professorem, Emilium Laveleye, omnibus ad quos eumdem venire contigerit,
impendissime iterum iterumque commendamus, omne charitatis et
benevolentiæ officium ei exhibitum considerantes quasi nobismet ipsis
exhibitum fuisset. Datum Diakovo, 28e mays 1883.--Josephus Georgius
Strossmayer, Episcopus Bosniensis et Syrmiensis.»]
Mgr Stadler est le protégé de l'évêque d'Agram; il est comme lui,
dit-on, magyarophile, _magyarischgesinnt_. Une discussion récente montre
à quel point les rivalités religieuses divisent ici les esprits. Une
société, appelée _Patriotischer Hülfsverein für Bosnien_, s'était
formée en Autriche pour soutenir, par des subsides, des oeuvres
catholiques à Sarajewo. Ému de ce fait, le métropolitain du rite
oriental a accusé l'archevêque Stadler de vouloir lui enlever des
fidèles par des moyens répréhensibles. Ce dernier a répondu très
vertement. Il a fallu que le représentant du souverain, M. de Kállay,
fit entendre son _Quos ego_ pour rétablir, sinon la paix, du moins le
silence. Il déclara en même temps que toutes les confessions pouvaient
compter sur un appui égal de la part du gouvernement. Comme preuve, en
effet, de cette impartiale bienveillance, on peut citer les faits
suivants. Le gouvernement a fait bâtir, à Keljewo, près de Sarajewo, un
grand séminaire pour les orthodoxes, où, chaque année, sont reçus douze
jeunes lévites complètement entretenus aux frais de l'État. Il a adjoint
au métropolitain un consistoire de quatre membres rétribués par l'État,
et il pourvoit à l'entretien et à la reconstruction de leurs églises.
Différents faits qui sont venus à ma connaissance me font croire qu'en
effet l'occupation ne favorise pas la propagande catholique. Les
Hongrois, à qui l'intolérance religieuse a fait tant de mal, seront
moins disposés que Vienne à écouter des suggestions de
l'ultramontanisme. Les catholiques ont, à Travnik, un séminaire avec
huit classes d'enseignement moyen et quatre années de théologie[11].
[Note 11: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er juin,
l'étude de M. Gabriel Charmes.]
Pour un archevêque qui a sous lui deux évêques suffragants, Mgr Stadler
paraît bien peu âgé: quarante ans à peine. Il est gai, aimable, très
spirituel, et leste en ses mouvements comme un jeune homme. Il nous
fait l'historique de la maison qu'il occupe, et son récit est
instructif. Cette maison, très solidement construite en pierres, devait
servir de magasin. Un juif l'avait achetée. Quand le gouvernement
chercha une habitation pour le nouvel archevêque, le juif la lui offrit
à un prix avantageux. Le gouvernement préféra la louer pour six ans,
mais il fut entraîné à y faire pour 12,000 francs de dépenses qui
retourneront au propriétaire; lequel demandera maintenant un loyer ou un
prix de vente double ou triple, tout ayant considérablement augmenté de
valeur à Sarajewo depuis l'occupation. C'est le contraste habituel:
imprévoyance des gouvernants; prévoyance des israélites; récriminations
contre les sémites. Pourquoi? Parce qu'ils sont plus intelligents que
les autres. L'archevêque me cite de nombreux faits qui mettent en relief
cette aptitude spéciale des juifs. Ils ont eu confiance dans
l'administration autrichienne et en ont prévu les conséquences
favorables. Après les rudes, combats qui ont précédé l'entrée des
troupes impériales à Sarajewo, le désarroi général et la fuite de
beaucoup de musulmans firent tomber les immeubles à vil prix. Avec leur
flair habituel, qui prouve la rectitude et la force du raisonnement, les
juifs sont venus, ont acheté, et, en trois ou quatre ans, ils ont triplé
leurs placements. Quand on songe à l'avenir réservé à Sarajewo, on peut
sans crainte prédire un accroissement de valeur considérable pour toutes
les propriétés foncières dans la ville et dans ses environs.
Les appartements occupés par le prélat sont au premier. La porte qui y
donne accès est en tôle de fer très épaisse, et les fenêtres du
rez-de-chaussée sont défendues par de solides barreaux: c'est un vrai
fortin. Précaution bien naturelle dans un pays où les insurrections
musulmanes ont été si fréquentes et si meurtrières. Les begs n'osent
remuer maintenant, mais, le cas échéant, comme ils égorgeraient
volontiers les Autrichiens et surtout les évêques étrangers!
L'ameublement des salons et de la salle à manger est extrêmement simple:
_Ne quid nimis_; mais la chère est bonne et le vin hongrois chaud et
parfumé. Mgr Stadler prétend qu'il existe encore un certain nombre de
bogomiles ou albigeois qui, ne s'étant pas convertis à l'islamisme comme
les autres, ont conservé leurs doctrines secrètement ou dans les
villages écartés: «Tandis que le métropolitain du rite grec, ajoute
t-il, me reproche d'ach |