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LA
VIE LITTÉRAIRE
TROISIÈME SÉRIE
par ANATOLE FRANCE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
PRÉFACE
M. Ferdinand Brunetière, que j'aime beaucoup, me fait une grande
querelle[1]. Il me reproche de méconnaître les lois mêmes de la
critique, de n'avoir pas de critérium pour juger les choses de l'esprit,
de flotter, au gré de mes instincts, parmi les contradictions, de ne pas
sortir de moi-même, d'être enfermé dans ma subjectivité comme dans une
prison obscure. Loin de me plaindre d'être ainsi attaqué, je me réjouis
de cette dispute honorable où tout me flatte: le mérite de mon
adversaire, la sévérité d'une censure qui cache beaucoup d'indulgence,
la grandeur des intérêts qui sont mis en cause, car il n'y va pas moins,
selon M. Brunetière, que de l'avenir intellectuel de notre pays, et
enfin le choix de mes complices, M. Jules Lemaître et M. Paul Desjardins
étant dénoncés avec moi comme coupables de critique subjective et
personnelle, et comme corrupteurs de la jeunesse. J'ai un goût ancien et
toujours nouveau pour l'esprit de M. Jules Lemaître, pour son
intelligence agile, sa poésie ailée et sa clarté charmante. M. Paul
Desjardins m'intéresse par les belles lueurs tremblantes de sa
sensibilité. Si j'étais le moins du monde habile, je me garderais bien
de séparer ma cause de la leur. Mais la vérité me force à déclarer que
je ne vois pas en quoi mes crimes sont leur crime et mes iniquités leur
iniquité. M. Lemaître se dédouble avec une facilité merveilleuse; il
voit le pour et le contre, il se place successivement aux points de vue
les plus opposés; il a tour à tour les raffinements d'un esprit
ingénieux et la bonne volonté d'un coeur simple. Il dialogue avec
lui-même et fait parler l'un après l'autre les personnages les plus
divers. Il a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Il est humaniste
et moderne. Il respecte les traditions et il aime les nouveautés. Il a
l'esprit libre avec le goût des croyances. Sa critique, indulgente
jusque dans l'ironie, est, à la bien prendre, assez objective. Et si,
quand il a tout dit, il ajoute: «Que sais-je?» n'est-ce pas gentillesse
philosophique? Je ne démêle pas bien dans sa manière ce qui mécontente
M. Brunetière, sinon, peut-être, une certaine gaieté inquiétante de
jeune faune.
[Note 1: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1891, la
critique impersonnelle par M. Ferdinand Brunetière, pp. 210 à 224.]
Quant à M. Paul Desjardins, ce qu'on peut lui reprocher, ce n'est point
une gaieté trop légère. Je ne crois pas lui déplaire en disant qu'il se
donne la figure d'un apôtre, plutôt que celle d'un critique. C'est un
esprit distingué, mais c'est surtout un prophète. Il est sévère. Il
n'aime point qu'on écrive. Pour lui, la littérature est la bête de
l'Apocalypse. Une phrase bien faite lui semble un danger public. Il me
fait songer à ce sombre Tertullien, qui disait que la sainte Vierge
n'avait jamais été belle, sans quoi on l'eût désirée, ce qui ne peut
s'imaginer. Selon M. Paul Desjardins, le style, c'est le mal. Et
pourtant M. Paul Desjardins a du style, tant il est vrai que l'âme
humaine est un abîme de contradictions. De l'humeur dont il est, il ne
faut pas lui demander son avis sur des sujets aussi frivoles et profanes
que la littérature. Il ne critique point; il anathématise sans haine.
Pâle et mélancolique, il va semant les malédictions attendries. Par quel
coup du sort se trouve-t-il chargé d'une part des griefs qui pèsent sur
moi, au moment même où il déclare dans ses articles et dans ses
conférences que je suis le figuier stérile de l'Écriture? Dans quels
frémissements, avec quelle horreur ne doit-il pas crier à celui qui nous
accuse tous deux: _Judica me, et discerne causam meam de gente non
sancta?_
Il est donc plus juste que je me défende tout seul. J'essayerai de le
faire, mais non pas sans avoir d'abord rendu hommage à la vaillance de
mon adversaire. M. Brunetière est un critique guerrier d'une intrépidité
rare. Il est, en polémique, de l'école de Napoléon et des grands
capitaines qui savent qu'on ne se défend victorieusement qu'en prenant
l'offensive et que, se laisser attaquer, c'est être déjà à demi vaincu.
Et il est venu m'attaquer dans mon petit bois, au bord de mon onde pure.
C'est un rude assaillant. Il y va de l'ongle et des dents, sans compter
les feintes et les ruses. J'entends par là qu'en polémique il a diverses
méthodes et qu'il ne dédaigne point l'intuitive, quand la déductive ne
suffit pas. Je ne troublais point son eau. Mais il est contrariant et
même un peu querelleur. C'est le défaut des braves. Je l'aime beaucoup
ainsi. N'est-ce point Nicolas, son maître et le mien, qui a dit:
Achille déplairait moins bouillant et moins prompt.
J'ai beaucoup de désavantages s'il me faut absolument combattre M.
Brunetière. Je ne signalerai pas les inégalités trop certaines et qui
sautent aux yeux. J'en indiquerai seulement une qui est d'une nature
toute particulière; c'est que, tandis qu'il trouve ma critique fâcheuse,
je trouve la sienne excellente. Je suis par cela même réduit à cet état
de défensive qui, comme nous le disions tout à l'heure, est jugé mauvais
par tous les tacticiens. Je tiens en très haute estime les fortes
constructions critiques de M. Brunetière. J'admire la solidité des
matériaux et la grandeur du plan. Je viens de lire les leçons professées
à l'École normale par cet habile maître de conférences, sur l'Évolution
de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, et je n'éprouve
aucun déplaisir à dire très haut que les idées y sont conduites avec
beaucoup de méthode et mises dans un ordre heureux, imposant, nouveau.
Leur marche, pesante mais sûre, rappelle cette manoeuvre fameuse des
légionnaires s'avançant serrés l'un contre l'autre et couverts de leurs
boucliers, à l'assaut d'une ville. Cela se nommait faire la tortue, et
c'était formidable. Il se mêle, peut-être, quelque surprise à mon
admiration quand je vois où va cette armée d'idées. M. Ferdinand
Brunetière se propose d'appliquer à la critique littéraire les théories
de l'évolution. Et, si l'entreprise en elle-même semble intéressante et
louable, on n'a pas oublié l'énergie déployée récemment par le critique
de la _Revue des Deux Mondes_ pour subordonner la science à la morale et
pour infirmer l'autorité de toute doctrine fondée sur les sciences
naturelles. C'était à l'occasion du _Disciple_ et l'on sait si M.
Brunetière ménageait alors les remontrances à ceux qui prétendaient
introduire les théories transformistes dans quelque canton de la
psychologie ou de la sociologie. Il repoussait les idées darwiniennes au
nom de la morale immuable. «Ces idées, disait-il expressément, doivent
être fausses, puisqu'elles sont dangereuses.» Et maintenant, il fonde la
critique nouvelle sur l'hypothèse de l'évolution. «Notre projet, dit-il,
n'est autre que d'emprunter de Darwin et de Hæckel le secours que M.
Taine a emprunté de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier.» Je sais bien
qu'autre chose est de professer, comme M. Sixte, l'irresponsabilité des
criminels et l'indifférence absolue en matière de morale, autre chose
est d'appliquer aux genres littéraires les lois qui président à
l'évolution des espèces animales et végétales. Je ne dis pas du tout que
M. Brunetière se démente et se contredise. Je marque un trait de sa
nature, un tour de son caractère, qui est, avec beaucoup d'esprit de
suite, de donner volontiers dans l'inattendu et dans l'imprévu. On a
dit, un jour, qu'il était paradoxal, et il semblait bien que ce fût par
antiphrase, tant sa réputation de bon raisonneur était solidement
établie. Mais on a vu à la réflexion qu'il est, en effet, un peu
paradoxal à sa manière. Il est prodigieusement habile dans la
démonstration: il faut qu'il démontre toujours, et il aime parfois à
soutenir fortement des opinions extraordinaires et même stupéfiantes.
Par quel sort cruel devais-je aimer et admirer un critique qui
correspond si peu à mes sentiments! Pour M. Ferdinand Brunetière, il y a
simplement deux sortes de critiques, la subjective, qui est mauvaise et
l'objective, qui est bonne. Selon lui, M. Jules Lemaître, M. Paul
Desjardins, et moi-même, nous sommes atteints de subjectivité, et c'est
le pire des maux; car, de la subjectivité, on tombe dans l'illusion,
dans la sensualité et dans la concupiscence, et l'on juge les oeuvres
humaines par le plaisir qu'on en reçoit, ce qui est abominable. Car il
ne faut pas se plaire à quelque ouvrage d'esprit avant de savoir si l'on
a raison de s'y plaire; car, l'homme étant un animal raisonnable, il
faut d'abord qu'il raisonne; car il est nécessaire d'avoir raison et il
n'est pas nécessaire de trouver de l'agrément; car le propre de l'homme
est de chercher à s'instruire par le moyen de la dialectique, lequel est
infaillible; car on doit toujours mettre une vérité au bout d'un
raisonnement, comme un noeud au bout d'une natte; car, sans cela, le
raisonnement ne tiendrait pas, et il faut qu'il tienne; car on attache
ensuite plusieurs raisonnements ensemble de manière à former un système
indestructible, qui dure une dizaine d'années. Et c'est pourquoi la
critique objective est la seule bonne.
M. Ferdinand Brunetière tient l'autre pour fallacieuse et décevante. Et
il en donne diverses raisons. Mais je suis bien forcé de reproduire
d'abord le texte incriminé. C'est un endroit de la _Vie littéraire_ où
on lit ceci:
Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art
objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose
qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse
philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même.
C'est une de nos grandes misères. Que ne donnerions-nous pas
pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à
facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le
cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est
bien défendu. Nous sommes enfermés dans notre personne comme
dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire,
ce semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse
condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes chaque fois
que nous n'avons pas la force de nous taire[2].
[Note 2: _La Vie littéraire_, 1re série, p. IV.]
M. Brunetière, après avoir cité ces lignes, remarque tout de suite
«qu'on ne peut affirmer avec plus d'assurance que rien n'est assuré». Je
pourrais peut-être lui répondre qu'il n'y a aucune contradiction, comme
aucune nouveauté à dire que nous sommes condamnés à ne connaître les
choses que par l'impression qu'elles font sur nous. C'est une vérité que
l'observation peut établir, et si frappante que tout le monde en est
touché. C'est un lieu commun de philosophie naturelle. Il n'y faut pas
faire trop d'attention, et surtout il n'y faut pas voir de pyrrhonisme
doctrinal. J'ai regardé, je l'avoue, plus d'une fois du côté du
scepticisme absolu. Mais je n'y suis jamais entré; j'ai eu peur de poser
le pied sur cette base qui engloutit tout ce qu'on y met. J'ai eu peur
de ces deux mots, d'une stérilité formidable: «Je doute». Leur force est
telle que la bouche qui les a une fois convenablement prononcés est
scellée à jamais et ne peut plus s'ouvrir. Si l'on doute, il faut se
taire; car, quelque discours qu'on puisse tenir, parler, c'est affirmer.
Et puisque je n'avais pas le courage du silence et du renoncement, j'ai
voulu croire, j'ai cru. J'ai cru du moins à la relativité des choses et
à la succession des phénomènes.
En fait, réalités et apparences, c'est tout un. Pour aimer et pour
souffrir en ce monde, les images suffisent; il n'est pas besoin que leur
objectivité soit démontrée. De quelque façon que l'on conçoive la vie,
et la connût-on pour le rêve d'un rêve, on vit. C'est tout ce qu'il faut
pour fonder les sciences, les arts, les morales, la critique
impressionniste et, si l'on veut, la critique objective. M. Brunetière
estime qu'on se quitte soi-même et qu'on sort de soi tant que l'on veut,
à l'exemple de ce vieux professeur de Nuremberg dont M. Joséphin
Péladan, qui est mage, nous a conté récemment l'aventure surprenante. Ce
professeur, très occupé d'esthétique, sortait nuitamment de son corps
visible pour aller, en corps astral, comparer les jambes des belles
dormeuses à celles de la Vénus de Praxitèle. «La duperie, affirme M.
Brunetière, la duperie, s'il faut qu'il y en ait une, c'est de croire et
d'enseigner que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes quand, au
contraire, la vie ne s'emploie qu'à cela. Et la raison, sans doute, en
paraîtra assez forte, si l'on se rend compte qu'il n'y aurait autrement
ni société, ni langage, ni littérature, ni art.» Et il ajoute:
«Nous sommes hommes... et nous le sommes surtout par le pouvoir que nous
avons de sortir de nous-mêmes pour nous chercher, nous retrouver et nous
reconnaître chez les autres.»
Sortir, c'est beaucoup dire. Nous sommes dans la caverne et nous voyons
les fantômes de la caverne. La vie serait trop triste sans cela. Elle
n'a de charme et de prix que par les ombres qui passent sur les parois
des murs dans lesquels nous sommes enfermés, ombres qui nous
ressemblent, que nous nous efforçons de connaître au passage et parfois
d'aimer.
En réalité, nous ne voyons le monde qu'à travers nos sens, qui le
déforment et le colorent à leur gré, et M. Brunetière ne le conteste
pas. Il s'appuie, au contraire, sur ces conditions de la connaissance
pour fonder sa critique objective. S'avisant que les sens apportent à
tous les hommes des impressions à peu près semblables de la nature, de
sorte que ce qui est rond pour l'un ne saurait être carré pour l'autre,
et que les fonctions de l'entendement s'accomplissent de la même
manière, sinon au même degré dans toutes les intelligences, ce qui est
l'origine du sens commun, il assied sa critique sur le consentement
universel. Mais il n'est pas sans s'apercevoir lui-même qu'elle y est
mal assise. Car ce consentement, qui suffit pour former et conserver les
sociétés, ne suffit plus s'il s'agit d'établir la supériorité d'un poète
sur un autre. Que les hommes soient assez semblables entre eux pour que
chacun trouve dans le marché d'une grande ville et dans les bazars ce
qui est nécessaire à son existence, cela n'est pas douteux; mais que
dans le même pays deux hommes sentent absolument de la même façon tel
vers de Virgile, rien n'est moins probable.
Il y a en mathématiques une sorte de vérité supérieure que nous
acceptons tous, par cela même qu'elle n'est point sensible. Mais les
physiciens sont obligés de compter avec ce qu'on nomme, dans les
sciences d'observation, l'équation personnelle. Un phénomène n'est
jamais perçu absolument de la même façon par deux observateurs.
M. Brunetière ne peut se dissimuler que l'équation personnelle ne se
joue nulle part plus à son aise que dans les domaines prestigieux des
arts et de la littérature.
Là jamais de consentement unanime ni d'opinion stable. Il en convient,
ou du moins commence par en convenir: «Pour ne rien dire de nos
contemporains, qu'il est convenu que nous ne voyons pas d'assez loin, ni
d'assez haut, combien de jugements, combien divers, depuis trois ou
quatre cents ans, les hommes n'ont-ils point portés sur un Corneille ou
sur un Shakespeare, sur un Cervantes ou sur un Rabelais, sur un Raphaël
ou sur un Michel-Ange! De même qu'il n'y a point d'opinion extravagante
ou absurde que n'ait soutenue quelque philosophe, de même il n'y en a
pas de scandaleuse ou d'attentatoire au génie qui ne se puisse autoriser
du nom de quelque critique.» Et pour prouver que les grands hommes ne
peuvent attendre plus de justice de leurs pairs, il nous montre Rabelais
insulté par Ronsard, et Corneille préférant publiquement Boursault à
Racine. Il devait nous montrer encore Lamartine méprisant La Fontaine.
Il pouvait aussi nous montrer Victor Hugo jugeant fort mal tous nos
classiques, hors Boileau, pour qui, sur le déclin de l'âge, il
nourrissait quelque tendresse.
Bref, M. Brunetière reconnaît qu'il est beaucoup d'avis contraires les
uns aux autres dans la république des lettres. En vain, il se ravise
ensuite et nous déclare avec assurance qu'«il n'est pas vrai que les
opinions y soient si diverses ni les divisions si profondes». En vain,
il s'autorise d'une opinion de M. Jules Lemaître pour affirmer qu'il est
admis par tous les lettrés que certains écrivains _existent_, malgré
leurs défauts, tandis que d'autres _n'existent pas_. Que, par exemple,
Voltaire tragique existe, et que Campistron n'existe pas, ni l'abbé
Leblanc, ni M. de Jouy. C'est un premier point qu'il veut qu'on lui
accorde, mais on ne le lui accordera pas, car, s'il s'agissait de
dresser les deux listes, on ne s'entendrait guère.
Le second point auquel il s'attache est qu'il y a des degrés, qui sont
proprement les grades conférés au génie dans les facultés de
grammairiens et dans les universités de rhéteurs. On conçoit que de tels
diplômes seraient avantageux pour le bon ordre et la régularité de la
gloire. Malheureusement ils perdent beaucoup de leur valeur par l'effet
des contradictions humaines; et ces doctorats, ces licences, que M.
Brunetière croit universellement reconnus ne font guère autorité que
pour ceux qui les confèrent.
En théorie pure, on peut concevoir une critique qui, procédant de la
science, participe de sa certitude. De l'idée que nous nous faisons des
forces cosmiques et de la mécanique céleste dépend peut-être notre
sentiment sur l'éthique de M. Maurice Barrès et sur la prosodie de M.
Jean Moréas. Tout s'enchaîne dans l'univers. Mais en réalité, les
anneaux sont, par endroits, si brouillés que le diable lui-même ne les
démêlerait pas, bien qu'il soit logicien. Et puis, il faut en convenir
de bonne grâce: ce que l'humanité sait le moins bien, au rebours de
Petit Jean, c'est son commencement. Les principes nous manquent en
toutes choses et particulièrement dans la connaissance des ouvrages de
l'esprit. On ne peut prévoir aujourd'hui, quoi qu'on dise, le temps où
la critique aura la rigueur d'une science positive et même on peut
croire assez raisonnablement que cette heure ne viendra jamais. Pourtant
les grands philosophes de l'antiquité couronnaient leur système du monde
par une poétique, et ils faisaient sagement. Il vaut mieux encore parler
avec incertitude des belles pensées et des belles formes, que de s'en
taire à jamais. Peu d'objets au monde sont absolument soumis à la
science, jusqu'à se laisser ou reproduire ou prédire par elle. Sans
doute, un poème ne sera jamais de ces objets-là, ni un poète. Les choses
qui nous touchent le plus, qui nous semblent les plus belles et les plus
désirables sont précisément celles qui demeurent toujours vagues pour
nous et en partie mystérieuses. La beauté, la vertu, le génie garderont
à jamais leur secret. Ni le charme de Cléopâtre, ni la douceur de Saint
François-d'Assise, ni la poésie de Racine ne se laisseront réduire en
formules et, si ces objets relèvent de la science, c'est d'une science
mêlée d'art, intuitive, inquiète et toujours inachevée. Cette science,
ou plutôt cet art existe: c'est la philosophie, la morale, l'histoire,
la critique, enfin tout le beau roman de l'humanité.
Toute oeuvre de poésie ou d'art a été de tout temps un sujet de disputes
et c'est peut-être un des plus grands attraits des belles choses que de
rester ainsi douteuses, car, toutes, on a beau le nier, toutes sont
douteuses. M. Brunetière ne veut pas convenir tout à fait de cette
universelle et fatale incertitude. Elle répugne trop à son esprit
autoritaire et méthodique, qui veut toujours classer et toujours juger.
Qu'il juge donc, puisqu'il est judicieux! Et qu'il pousse ses arguments
serrés dans l'ordre effrayant de la tortue, puisqu'enfin il est un
critique guerrier!
Mais ne peut-il pardonner à quelque innocent esprit de se mêler des
choses de l'art avec moins de rigueur et de suite qu'il n'en a lui-même,
et d'y déployer moins de raison, surtout moins de raisonnement; de
garder dans la critique le ton familier de la causerie et le pas léger
de la promenade; de s'arrêter où l'on se plaît et de faire parfois des
confidences; de suivre ses goûts, ses fantaisies et même son caprice, à
la condition d'être toujours vrai, sincère et bienveillant; de ne pas
tout savoir et de ne pas tout expliquer; de croire à l'irrémédiable
diversité des opinions et des sentiments et de parler plus volontiers de
ce qu'il faut aimer.
A. F.
LA VIE LITTÉRAIRE
POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES[3]?
[Note 3: Pierre Loti: _Japoneries d'automne_, 1 vol.--Guy de Maupassant:
_La Main gauche_. 1 vol.]
Pierre Loti nous a donné le journal des dernières semaines qu'il a
passées au Japon; ce sont des pages exquises, infiniment tristes. Qu'il
décrive Kioto, la ville sainte, et ses temples habités par des monstres
séculaires, qu'il nous montre la belle société d'Yeddo déguisée à
l'européenne et dansant nos quadrilles, ou qu'il évoque l'impératrice
Harou-Ko dans sa grâce hiératique et bizarre, Loti répand une tristesse
vague, subtile et pénétrante qui vous enveloppe comme une brume et dont
le goût âcre, l'amer parfum, vous restent au coeur. D'où vient qu'il est
désolé et qu'il nous désole? Qu'est-ce qui lui fait sentir ainsi le mal
de vivre? Est-ce la monotonie sans fin des formes et des couleurs que
déroule ce peuple falot au milieu duquel il passe en regardant? Est-ce
le rire éternel de ces jolies petites bêtes aux yeux bridés, de ces
_mousmés_ toutes semblables les unes aux autres avec leur coiffure aux
longues épingles et le grand noeud de leur ceinture? Est-ce
l'inexprimable odeur de cette race jaune, le je ne sais quoi qui fait
que l'âme nippone est en horreur à la nôtre? Est-il triste parce qu'il
se sent seul parmi des milliers d'êtres ou parce qu'il passe et va
quitter tout ce qu'il voit, mourir à toutes ces choses? Sans doute tout
cela le trouble et l'afflige. Il s'inquiète en voyant des êtres qui sont
des hommes et qui, pourtant, ne sont point ses semblables. Un ennui
charmant et cruel le prend au milieu de ces signes étranges dont le sens
profond lui sera à jamais caché.
En contemplant, dans le temple des «huit drapeaux», la robe semée
d'oiseaux que portait, il y a dix-huit siècles, Gziné-you-Koyo, la reine
guerrière, il souffre du désir de ressaisir tout le charme héroïque de
cette ombre insaisissable; il se sent malheureux de ne pouvoir embrasser
ce merveilleux fantôme. Ce sont là, sans doute, des souffrances assez
rares, mais il les éprouve, et les jeunes Japonaises, les _mousmés_ ne
l'ont point consolé. Il demanda, on le sait, à madame Chrysanthème des
rêves qu'elle ne put lui donner. D'ailleurs, les amours d'un blanc avec
ces petites bêtes jaunes, un peu femmes et un peu potiches, ne sont pas
de nature à donner au coeur une paisible allégresse. Ce sont des hymens
impies. On ne commet point impunément le crime des anges qui s'unirent
aux filles des hommes.
L'antipathie de la race blanche pour la race jaune est si naturelle
qu'il y a presque de la monstruosité à la vaincre. Et pourtant nous
avons un tel besoin de sympathie, nous sommes si bien faits pour nous
attacher et prendre racine, que nous ne pouvons rien quitter sans
arrachement et que tout départ sans retour nous a un goût amer. Comme ce
sentiment est inconscient et rapide, il est de ceux que Loti a le mieux
éprouvés; son âme mobile, peu capable d'impressions durables, est sans
cesse agitée par de petits frissons, et c'est là encore une cause de
mélancolie, que cette infinité de sensations courtes et heurtées comme
ces petites lames dures que craignent les marins. Avec quelle
délicatesse il sent, il exprime la tristesse du départ, cette immense
tristesse contenue dans ces seuls mots: «Je ne reverrai plus jamais
cela!»
Par une nuit froide et sombre, comme il va rejoindre son navire en rade,
il est forcé de s'arrêter en chemin, pour une heure, dans un petit
village où il n'a que faire. Découvrant une maisonnette au bout d'un
sentier, il entre; il est reçu par une jolie _mousmé_; très hospitalière
qui lui donne du riz et des cigarettes. Et le voilà qui songe:
Il est affreux, mon dîner!... Dans le réchaud, de détestables
braises fument et ne répandent pas de chaleur; j'ai les doigts
si engourdis que je ne sais plus me servir de mes baguettes. Et
autour de nous, derrière la mince paroi de papier, il y a la
tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais
si glaciale et si noire. Mais la _mousmé_ est là qui me sert
avec des révérences de marquise Louis XV, avec des sourires qui
plissent ses yeux de chats à longs cils, qui retroussent son
petit nez déjà retroussé par lui-même--et elle est exquise à
regarder...
Parce qu'elle est jolie, parce qu'elle est très jeune, surtout
parce qu'elle est extraordinairement fraîche et saine, et qu'un
je ne sais quoi dans son regard attire le mien, voici qu'il y a
un charme subitement jeté sur l'auberge misérable où elle vit:
je m'y attarderais presque; je ne m'y sens plus seul ni dépaysé;
un alanguissement me vient, qui sera oublié dans une heure, mais
qui ressemble beaucoup trop, hélas! à ces choses que nous
appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions
tâcher de croire grandes et nobles.
Et il emporte un regret d'une heure. Comment ne serait-il pas
mortellement triste? Avec une exquise délicatesse d'épiderme, il ne sent
rien à fond. Pendant que toutes les voluptés et toutes les douleurs du
monde dansent autour de lui comme des bayadères devant un rajah, son âme
reste vide, morne, oisive, inoccupée. Rien n'y a pénétré. Cette
disposition est excellente pour écrire des pages qui troublent le
lecteur. Chateaubriand, sans son éternel ennui, n'aurait pas fait
_René_.
En même temps que Pierre Loti donnait ses _Japoneries d'automne_, M. Guy
de Maupassant publiait un recueil de nouvelles intitulé la _Main gauche_
et ce titre s'explique de lui-même. Ces nouvelles sont fort diverses de
ton et d'allure. Il s'en faut qu'elles aient toutes la même valeur, mais
toutes portent la marque du maître; la fermeté, la brièveté forte de
l'expression, et cette sobriété puissante qui est le premier caractère
du talent de M. de Maupassant.
Ce recueil aussi, qu'on lit avidement, laisse une impression de
tristesse. M. de Maupassant n'exprime pas comme l'auteur du _Mariage de
Loti_ la mélancolie des choses et ne semble pas frappé de la
disproportion de nos forces, de nos espérances et de la réalité. Il est
sans inquiétude; pourtant il n'est pas gai. La tristesse qu'il donne est
une tristesse simple, rude et claire. Il nous montre la laideur, la
brutalité, la bêtise épaisse, la ruse sauvage de la bête humaine, et
cela nous touche. Ses personnages sont en général peu intelligents,
assez vulgaires, terriblement vrais. Ses femmes sont instinctives,
naïvement perverses, mal sûres, et par là tragiques. Ce qu'elles font,
elles le font par pur instinct, en cédant aux suggestions obscures de la
chair et du sang. Parisiennes raffinées comme madame Haggan (_le
Rendez-vous_) ou créatures sauvages comme Allouma (la première nouvelle
du recueil), elles sont les jouets de la nature et elles ignorent
elles-mêmes la force qui les mène. Pourquoi madame Haggan change-t-elle
d'amour? Parce que c'est le printemps. Pourquoi Allouma s'en est-elle
allée avec un berger du Sud? Parce que le siroco soufflait.
Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus
souvent, même les plus fines et les plus compliquées, pourquoi
elles agissent? Pas plus qu'une girouette qui tourne au vent.
Une brise insensible fait pivoter la flèche de fer, de cuivre,
de tôle ou de bois, de même qu'une influence imperceptible, une
impression insaisissable remue et pousse aux résolutions le
coeur changeant des femmes, qu'elles soient des villes, des
champs, des faubourgs ou du désert.
Elles peuvent sentir ensuite, si elles raisonnent ou
comprennent, pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais,
sur le moment, elles l'ignorent, car elles sont les jouets de
leur sensibilité à surprises, les esclaves étourdies des
événements, des milieux, des émotions, des rencontres et de tous
les effleurements dont tressaillent leur âme et leur chair!
(Page 62.)
Tel est le sentiment d'un des personnages de M. de Maupassant et il
semble bien que ce soit le sentiment de M. de Maupassant lui-même. Cela
n'est pas nouveau et nos pères connaissaient la fragilité des femmes.
Mais ils en faisaient des fabliaux. Il faut bien qu'il y ait quelque
chose de changé, puisque nous gémissons de ce qui les faisait tant rire.
Nous sommes plus affinés, plus délicats, plus ingénieux à nous
tourmenter, plus habiles à souffrir. En ornant nos voluptés nous avons
perfectionné nos douleurs. Et voilà pourquoi M. de Maupassant ne fait
point de fabliaux, et fait des contes cruels.
Ne nous flattons pas d'avoir entièrement inventé aucune de nos misères.
Il y a longtemps que le prêtre murmure en montant à l'autel: «Pourquoi
êtes-vous triste, ô mon âme, et pourquoi me troublez-vous?» Une femme
voilée est en chemin depuis la naissance du monde: elle se nomme la
Mélancolie. Pourtant, il faut être juste. Nous avons ajouté, certes,
quelque chose au deuil de l'âme et apporté notre part au trésor
universel du mal moral.
J'ai déjà parlé[4] de ma vieille bible en estampes et du paradis
terrestre que j'admirais dans ma tendre et sage enfance, le soir, à la
table de famille, sous la lampe qui brûlait avec une douceur infinie. Ce
paradis était un paysage de Hollande et il y avait sur les collines des
chênes tordus par le vent de la mer. Les prairies, admirablement
drainées, étaient coupées par des lignes de saules creux. L'arbre de la
science était un pommier aux branches moussues.
[Note 4: Voir _la Vie littéraire_, t. II, p. 319.]
Tout cela me ravissait. Mais je ne comprenais pas pourquoi Dieu avait
défendu à cette bonne Flamande d'Ève de toucher aux fruits de l'arbre
qui donnait de belles connaissances. Je le sais maintenant, et je suis
bien près de croire que le Dieu de ma vieille bible avait raison. Ce bon
vieillard, amateur de jardins, se disait sans doute: «La science ne fait
pas le bonheur, et quand les hommes sauront beaucoup d'histoire et de
géographie, ils deviendront tristes.» Et il ne se trompait point. Si
d'aventure il vit encore, il doit se féliciter de sa longue
perspicacité. Nous avons mangé les fruits de l'arbre de la science, et
il nous est resté dans la bouche un goût de cendre. Nous avons exploré
la terre; nous nous sommes mêlés aux races noires, rouges et jaunes, et
nous avons découvert avec effroi que l'humanité était plus diverse que
nous ne pensions, et nous nous sommes trouvés en face de frères étranges
dont l'âme ne ressemble pas plus à la nôtre que celle des animaux. Et
nous avons songé: qu'est-ce donc que l'humanité, qui change ainsi, selon
les climats, de visage, d'âme et de dieux? Quand nous ne connaissions de
la terre que les champs qui nous nourrissaient, elle nous semblait
grande; nous avons reconnu sa place dans l'univers, et nous l'avons
trouvée petite. Nous avons reconnu que ce n'était qu'une goutte de boue,
et cela nous a humiliés. Nous avons été amenés à croire que les formes
de la vie et de l'intelligence étaient infiniment plus nombreuses que
nous ne le soupçonnions d'abord et qu'il y avait des êtres pensants dans
toutes les planètes, dans tous les mondes. Et nous avons compris que
notre intelligence était misérablement petite. La vie n'est, par
elle-même, ni longue ni courte et les hommes simples qui la mesurent à
sa durée moyenne disent justement que c'est avoir assez vécu que de
mourir en cheveux blancs. Nous, qu'avons-nous fait? Nous avons voulu
deviner l'âge immémorial de la terre, l'âge même du soleil, et c'est aux
périodes géologiques et aux âges cosmiques que nous mesurons à présent
la vie humaine, qui, sur cette mesure, nous semble ridiculement courte.
Noyés dans l'océan du temps et de l'espace, nous avons vu que nous
n'étions rien, et cela nous a désolés. Dans notre orgueil, nous n'avons
voulu rien dire, mais nous avons pâli. Le plus grand mal (et sans doute
le vieux jardinier à la barbe blanche de ma vieille bible l'avait
prévu), c'est qu'avec la bonne ignorance la foi s'en est allée. Nous
n'avons plus d'espérances et nous ne croyons plus à ce qui consolait nos
pères. Cela surtout nous est pénible. Car il était doux de croire même à
l'enfer.
Enfin, pour comble de misère, les conditions de la vie matérielle sont
devenues plus pénibles qu'autrefois. La société nouvelle, en autorisant
toutes les espérances excite toutes les énergies. Le combat pour
l'existence est plus acharné que jamais, la victoire plus insolente, la
défaite plus inexorable. Avec la foi et l'espérance nous avons perdu la
charité; les trois vertus qui, comme trois nefs ayant à la proue l'image
d'une vierge céleste, portaient les pauvres âmes sur l'océan du monde
ont sombré dans la même tempête. Qui nous apportera une foi, une
espérance, une charité nouvelles?
HROTSWITHA AUX MARIONNETTES
J'en ai déjà fait l'aveu: j'aime les marionnettes, et celles de M.
Signoret me plaisent singulièrement. Ce sont des artistes qui les
taillent; ce sont des poètes qui les montrent. Elles ont une grâce
naïve, une gaucherie divine de statues qui consentent à faire les
poupées, et l'on est ravi de voir ces petites idoles jouer la comédie.
Considérez encore qu'elles furent faites pour ce qu'elles font, que leur
nature est conforme à leur destinée, qu'elles sont parfaites sans
effort.
J'ai vu, certain soir, sur un grand théâtre, une dame de beaucoup de
talent et tout à fait respectable qui, habillée en reine et récitant des
vers, voulait se faire passer pour la soeur d'Hélène et des célestes
Gémeaux. Mais elle a le nez camard, et j'ai connu tout de suite à ce
signe qu'elle n'était pas la fille de Léda. C'est pourquoi elle avait
beau dire et beau faire, je ne la croyais pas. Tout mon plaisir était
gâté. Avec les marionnettes, on n'a jamais à craindre un semblable
malaise. Elles sont faites à l'image des filles du rêve. Et puis elles
ont mille autres qualités que je ne saurais exprimer tant elles sont
subtiles, mais que je goûte avec délices. Tenez, ce que je vais dire est
à peu près inintelligible; je le dirai tout de même parce que cela
répond à une sensation vraie. Ces marionnettes ressemblent à des
hiéroglyphes égyptiens, c'est-à-dire à quelque chose de mystérieux, et
de pur, et, quand elles représentent un drame de Shakespeare ou
d'Aristophane, je crois voir la pensée du poète se dérouler en
caractères sacrés sur les murailles d'un temple. Enfin, je vénère leur
divine innocence et je suis bien sûr que, si le vieil Eschyle, qui était
très mystique, revenait sur la terre et visitait la France à l'occasion
de notre Exposition universelle, il ferait jouer ses tragédies par la
troupe de M. Signoret.
J'avais à coeur de dire ces choses, parce que je crois, sans me flatter,
qu'un autre ne les dirait pas, et je soupçonne fort que ma folie est
unique. Les marionnettes répondent exactement à l'idée que je me fais du
théâtre, et je confesse que cette idée est particulière. Je voudrais
qu'une représentation dramatique rappelât en quelque chose, pour rester
véritablement un jeu, les boîtes de Nuremberg, les arches de Noé et les
tableaux à horloge. Mais je voudrais aussi que ces images naïves fussent
des symboles, qu'une magie animât ces formes simples et que ce fût enfin
des joujoux enchantés. Ce goût semble bizarre; pourtant, il faut
considérer que Shakespeare et Sophocle le contentent assez bien.
Les marionnettes nous ont donné dernièrement une comédie qui fut écrite
au temps de l'empereur Othon, dans un couvent de la Saxe, à Gandersheim,
par une jeune religieuse nommée Hrotswitha, c'est-à-dire la _Rose
blanche_, ou plutôt la _Voix claire_, car les savants hésitent, et le
vieux saxon ne se lit pas très facilement, ce dont vous me voyez désolé.
En ce temps-là la figure de l'Europe était brumeuse et chevelue. Les
choses étaient sombres, les âmes rudes. Les hommes, vêtus de chemises
d'acier et coiffés de casques pointus qui leur donnaient l'air de grands
brochets, s'en allaient tous en guerre et ce n'était dans la chrétienté
que coups de lance et d'épée. On bâtissait des églises très sombres,
décorées de figures épouvantables et touchantes comme en font les petits
enfants quand ils s'efforcent de représenter des hommes et des animaux.
Les vieux tailleurs de pierre du temps de l'empereur Othon et du roi
Louis d'Outre-mer avaient, comme les enfants, toutes les surprises et
toutes les joies de l'ignorance. Aux chapiteaux des colonnes, ils
mettaient des anges dont les mains étaient plus grosses que le corps
parce qu'il est très difficile de faire tenir cinq doigts dans un petit
espace, et ces mains n'en étaient pas moins quelque chose de
merveilleux. Aussi devaient-ils être satisfaits, ces bons imagiers, en
contemplant leur ouvrage qui ne ressemblait à rien et faisait penser à
tout.
Les gros oiseaux, les dragons et les petits hommes monstrueux de la
sculpture romane, ce fut avec les enluminures féroces, pleines de
diableries, des manuscrits, tout ce que Hrotswitha put connaître de la
beauté des arts. Mais elle lisait Térence et Virgile dans sa cellule, et
elle avait l'âme douce, riante et pure. Elle composait des poèmes qui
rappellent quelque peu ces anges dont les mains étaient plus grandes que
les corps, mais qui nous touchent par je ne sais quoi de candide,
d'innocent, et d'heureux.
C'était, pour ces femmes enfermées dans un monastère, un grand amusement
que de jouer la comédie. Les représentations dramatiques étaient
fréquentes dans les couvents de filles nobles et lettrées. Ni décors ni
costumes. Seulement des fausses barbes pour représenter les hommes.
Hrotswitha composa des comédies qu'elle jouait sans doute avec ses
soeurs; et ces pièces, écrites dans un latin un peu mièvre et court,
assez joli, sont bien les plus gracieuses curiosités dont puisse
s'amuser aujourd'hui un esprit ouvert aux souffles, aux parfums, aux
ombres du passé.
C'était une honnête créature, que Hrotswitha; attachée à son état, ne
concevant rien de plus beau que la vie religieuse, elle n'eut d'autre
objet, en écrivant des comédies, que de célébrer les louanges de la
chasteté. Mais elle n'ignorait aucun des périls que courait dans le
monde sa vertu préférée, et son théâtre nous montre la pureté des
vierges exposées à toutes les offenses. Les légendes pieuses qui lui
servaient de thème fournissaient à cet égard une riche matière. On sait
quels assauts durent soutenir les Agnès, les Barbe, les Catherine et
toutes ces épouses de Jésus-Christ qui mirent sur la robe blanche de la
virginité la rose rouge du martyre. La pieuse Hrotswitha ne craignait
pas de dévoiler les fureurs des hommes sensuels. Elle les raillait
parfois avec une gaucherie charmante. Elle nous montre, par exemple, le
païen Dulcitius prêt à se jeter comme un lion dévorant sur trois vierges
chrétiennes dont il est indistinctement épris. Par bonheur, il se
précipite dans une cuisine, croyant entrer dans la chambre où elles sont
renfermées. Ses sens s'égarent, et, dans sa folie, c'est la vaisselle
qu'il couvre de caresses. Une des jeunes filles l'observe à travers les
fentes de la porte et décrit à ses compagnes la scène dont elle est
témoin.
«Tantôt, dit-elle, il presse tendrement les marmites sur son sein,
tantôt il embrasse des chaudrons et des poèles à frire et leur donne
d'amoureux baisers... Déjà son visage, ses mains, ses vêtements sont
tellement salis et noircis qu'il ressemble tout à fait à un Éthiopien.»
C'est là sans doute une peinture des passions que les religieuses de
Gandersheim pouvaient contempler sans danger. Mais parfois Hrotswitha
donne au désir un visage plus tragique. Son drame de _Callimaque_ est
plein, dans sa sécheresse gothique, des troubles d'un amour plus
puissant que la mort. Le héros de la tragédie, Callimaque, aime avec
violence Drusiana, la plus belle et la plus vertueuse des dames
d'Éphèse. Drusiana est chrétienne: prête à succomber, elle demande au
Christ qu'il la sauve. Et Dieu l'exauce en la faisant mourir. Callimaque
n'apprend la mort de celle qu'il aime qu'après qu'on l'a ensevelie. Il
va la nuit, dans le cimetière; il ouvre le cercueil, il écarte le
linceul. Il dit:
--Comme je t'aimais sincèrement! Et toi, tu m'as toujours repoussé!
Toujours tu as contredit mes voeux.
Puis, arrachant la morte à son lit de repos, il la presse dans ses bras
en poussant un horrible cri de triomphe:
--Maintenant elle est en mon pouvoir!
Callimaque devient ensuite un grand saint et n'aime plus que Dieu. Il
n'en avait pas moins donné aux vierges de Gandersheim un effroyable
exemple du délire des sens et des troubles de l'âme. Les religieuses du
temps d'Othon le Grand ne mettaient pas assurément leur pureté sous la
garde de l'ignorance: deux des pieuses comédies de leur soeur Hrotswitha
les transportaient en imagination dans les cloîtres du vice. Je veux
parler de _Panuphtius_ et de cet _Abraham_ dont les marionnettes de la
rue Vivienne nous ont donné deux représentations. On voit, dans l'un et
l'autre de ces drames tirés de l'hagiographie orientale, un saint homme
qui n'a point craint de se rendre chez une courtisane pour la ramener au
bien.
C'était assez l'usage des bons moines d'Égypte et de Syrie, qui
devançaient ainsi de plusieurs siècles les prédications du bienheureux
Robert d'Arbrissel. Le Panuphtius de la poétesse saxonne est un bon
copte du nom de Paphnuti, que M. Amélineau, de qui nous nous
entretiendrons bientôt, connaît intimement. Quant à saint Abraham, c'est
un anachorète de Syrie dont la vie a été écrite en syriaque par saint
Ephrem.
Étant vieux, il vivait seul dans une petite cabane, lorsque son frère
mourut, laissant une fille d'une grande beauté, nommée Marie. Abraham,
assuré que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nièce, fit
bâtir pour elle une cellule proche de la sienne, d'où il l'instruisait
par une petite fenêtre qu'il avait percée.
Il avait soin qu'elle jeûnât, veillât et chantât des psaumes. Mais un
moine, qu'on croit être un faux moine, s'étant approché de Marie pendant
que le saint homme Abraham méditait sur les saintes Écritures, induisit
en péché la jeune fille, qui se dit ensuite:
--Il vaut bien mieux, puisque je suis morte à Dieu, que j'aille dans un
pays où je ne sois connue de personne.
Et, quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine qu'on
croit être Édesse, où il y avait des jardins délicieux et de fraîches
fontaines, et qui est encore aujourd'hui la plus agréable des villes de
Syrie.
Cependant le saint homme Abraham était plongé dans une méditation
profonde. Sa nièce était déjà partie depuis plusieurs jours quand,
ouvrant sa petite fenêtre, il demanda:
--Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si
bien?
Et, ne recevant pas de réponse, il soupçonna la vérité et s'écria:
--Un loup cruel a enlevé ma brebis!
Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; après quoi, il apprit que
sa nièce menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de
ses amis d'aller à la ville pour reconnaître exactement ce qui en était.
Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une très mauvaise
vie. À cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prêter un
habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tête,
afin de n'être point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le
visage, il se rendit dans l'hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce
était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s'il ne
l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit à
l'hôtelier en feignant de sourire:
--Mon maître, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je
pas la voir?
L'hôtelier, qui était obligeant, la fit appeler, et Marie se présenta
dans un costume qui, selon la propre expression de saint Éphrem,
suffisait à révéler sa conduite. L'homme de Dieu en fut pénétré de
douleur. Il affecta pourtant la gaieté et commanda un bon repas. Marie
était, ce jour-là, d'une humeur sombre, et la vue de ce vieillard,
qu'elle ne reconnaissait pas, car il n'avait point tiré son chapeau, ne
la tournait nullement à la joie. L'hôtelier lui faisait honte d'une si
méchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais
elle dit en soupirant:
--Plût à Dieu que je fusse morte il y a trois ans!
Le saint homme Abraham s'efforça de prendre le langage d'un cavalier
comme il en avait pris l'habit:
--Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes péchés, mais pour
partager ton amour.
Mais, quand l'hôtelier l'eut laissé seul avec Marie, il cessa de feindre
et, levant son chapeau, il dit en pleurant:
--Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham
qui vous ai tenu lieu de père?
Il lui toucha la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et à la
pénitence. Surtout craignant de la désespérer, il lui répétait sans
cesse:
--Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable!
Marie avait l'âme naturellement douce. Elle consentit à retourner auprès
de lui. Elle voulait emporter ses robes et ses bijoux. Mais Abraham lui
fit entendre qu'il était plus convenable de les laisser. Il la fit
monter sur son cheval et la ramena aux cellules où ils reprirent tous
deux leur vie passée. Seulement le saint homme prit soin, cette fois,
que la chambre de Marie ne communiquât point avec le dehors et qu'on
n'en pût sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-même,
moyennant quoi, avec la grâce de Dieu, il garda sa brebis. Le judicieux
Tillemont non seulement rapporte ces faits dans son histoire, mais
encore en établit exactement la chronologie. Marie pécha avec le faux
moine et s'engagea dans une hôtellerie d'Édesse en l'an 358. Elle fut
ramenée dans sa cellule en l'an 360, et elle y mourut saintement après
une vie pleine de mérites en 370. Ce sont là des dates précises. Les
Grecs célèbrent le 29 d'octobre la fête de sainte Marie la Recluse.
Cette fête est marquée dans le _Martyrologe romain_ au 16 de mars.
Sur ce sujet, la Rose blanche de Gandersheim, dans le dessein de montrer
le triomphe final de la chasteté, a fait une comédie pleine à la fois de
naïveté et d'audace, de barbarie et de subtilité, et que pouvaient
seules représenter les religieuses saxonnes du temps d'Othon le Grand et
les marionnettes de la rue Vivienne.
CHARLES BAUDELAIRE[5]
[Note 5: _Oeuvres complètes de Chartes Baudelaire_, Édition Lemerre.
(Petite Bibliothèque littéraire.)]
Baudelaire a été traité récemment avec une rudesse vraiment excessive
par un critique dont l'autorité est forte, parce qu'elle est fondée sur
la probité de l'esprit. M. Brunetière n'a vu dans l'auteur des _Fleurs
du mal_ qu'un extravagant et un fou. Il l'a dit avec sa franchise
coutumière. Et ce jour-là, il a, par mégarde, offensé les muses, car
Baudelaire est poète. Il a, je le reconnais, des manies odieuses; dans
ses mauvais moments, il grimace comme un vieux macaque. Il affectait
dans sa personne une sorte de dandysme satanique qui semble aujourd'hui
assez ridicule. Il mettait sa joie à déplaire et son orgueil à paraître
odieux. Cela est pitoyable et sa légende, faite par ses admirateurs et
ses amis, abonde en traits de mauvais goût.
--Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant? disait-il un jour à un
honnête fonctionnaire. Mangez-en; cela ressemble à des cerneaux et c'est
excellent.
Une autre fois, dans la salle commune d'un restaurant fréquenté par des
provinciaux, il commença à haute voix un récit en ces termes:
--Après avoir assassiné mon pauvre père...
En admettant, ce qui est probable, que ces historiettes ne soient pas
réellement vraies, elles sont dans l'esprit du personnage, elles ont le
tour baudelairien, et je ne sais rien de plus agaçant au monde. Tout
cela n'est pas douteux, mais il faut dire aussi que Baudelaire était
poète.
J'ajouterai que c'était un poète très chrétien. On a chargé sa renommée
de bien des griefs. On a découvert dans ses poèmes des immoralités
neuves et une dépravation singulière. C'est le flatter et c'est flatter
son temps. En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il
ne restait plus rien à découvrir, et la bête humaine, sans beaucoup
d'imagination, avait tout imaginé. À y regarder de près, Baudelaire
n'est pas le poète du vice; il est le poète du péché, ce qui est bien
différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens.
Ses meilleurs vers semblent inspirés des vieilles proses de l'Église et
des hymnes du bréviaire.
Comme un moine, il éprouve devant les formes de ses rêves, une épouvante
fascinatrice. Comme un moine, il s'écrie chaque matin:
Cedant tenebræ lumini
Et nox diurno sideri,
Ut culpa quam nox intulit
Lucis labescat munere.
Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire
que la doctrine du péché originel a trouvé dans les _Fleurs du mal_ sa
dernière expression poétique. Baudelaire considère les troubles des sens
avec la sévérité minutieuse d'un casuiste et la gravité d'un docteur.
Pour lui, ces affaires sont considérables: ce sont des péchés et il y a
dans le moindre péché quelque chose d'énorme. La plus misérable créature
rencontrée la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revêt dans son
esprit une grandeur tragique: sept démons sont en elles et tout le ciel
mystique regarde cette pécheresse dont l'âme est en péril. Il se dit que
les plus vils baisers retentiront dans toute l'éternité, et il mêle aux
rencontres d'une heure dix-huit siècles de diableries.
Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient
d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très
mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de
se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse
divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la
damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en
faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne
serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie.
Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit
diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait
point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.
Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils
distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec
sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi
Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce
qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi
était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et
l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui
était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides.
On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un
manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse
taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre.
--Elle est bien laide, dit le marin.
Et il la rejeta dédaigneusement.
--Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu!
C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait
aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer.
Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion
tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir.
Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu
d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage
vraiment sincère.
Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se
trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui
de l'amour et de la mort.
Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de
corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la
chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il
respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis
est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes
des _Mille et une Nuits_ nous montre une femme belle comme le jour et
qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle
porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la
fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la
nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie
de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est
belle.
Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la
recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par
un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des
_Mille et une Nuits_.
Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie
contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse
lassitude?
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette
malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»?
Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles! Courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous.
Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai
montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste
d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont
nullement contaminées.
Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde,
visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny
ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux
paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs
enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat,
sous le charme de sa jeunesse.
Il y a, par exemple, des vers exquis à une _Malabaraise_:
...................................................
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
...............................................
N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des
beautés exotiques?
Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands
peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin,
dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a
trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles
existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du
faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble
encore dans un chiffonnier ivre:
Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Buttant et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu,
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par la travail et tourmentés par l'âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris.
Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux,
--Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie!
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour.
.............................................
Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la
poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers
de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne
me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous
les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de
grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la
plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien
est odieux, mais les _Fleurs du mal_ sont et demeureront le charme de
tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers.
Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là
il est divin.
RABELAIS[6]
[Note 6: _Rabelais, sa personne, son génie, son oeuvre_, par Paul
Stapfer, professeur à la faculté des lettres de Bordeaux, 1 vol.]
Vous est-il arrivé de visiter quelque vieux et magnifique monument en
compagnie d'un savant qui se trouvât, d'aventure, un homme de goût et
d'esprit, capable de penser, de voir, de sentir et d'imaginer? Vous
êtes-vous promené, par exemple, dans les grandes ruines du château de
Coucy avec M. Anatole de Montaiglon, qui fait des chansons avec de
l'archéologie et de l'archéologie avec des chansons, sachant que tout
n'est que vanité? Avez-vous écouté les amis de M. Cherbuliez, tandis
qu'ils tenaient des propos doctes et familiers autour d'un cheval de
Phidias, ou d'une statue de la cathédrale de Chartres? Si ces nobles
joies vous ont été données, vous en retrouverez quelque ombre en lisant
le nouveau livre de M. Paul Stapfer, qui est proprement une promenade
autour de Rabelais, une savante, une heureuse, une belle promenade.
C'est une cathédrale que l'oeuvre de Rabelais, une cathédrale placée
sous le vocable des humanités, de la pensée libre, de la tolérance, mais
une cathédrale de style flamboyant où ne manquent ni les gargouilles, ni
les monstres, ni les scènes grotesques, chères aux imagiers du moyen
âge, et l'on risque de se perdre dans ce hérissement de clochers, de
clochetons, dans ce fouillis de pinacles qui abritent pêle-mêle des
figures de fous et de sages, d'hommes, d'animaux et de moines.
Et, pour comble de confusion, cette église de style ogival est, comme
Saint-Eustache, ornée de mascarons, de coquilles et de figurines dans le
style charmant de la Renaissance. Certes, on risquerait de s'y perdre,
et dans le fait, peu de personnes s'y sont aventurées. Mais avec un
guide comme M. Paul Stapfer, après mille circuits amusants, on se
retrouve toujours.
M. Paul Stapfer connaît son Rabelais. Ce ne serait point assez: il
l'aime, et c'est le grand point. Ajoutez qu'il n'a pas l'amour béat. Il
convient que sa chère cathédrale est bâtie sans ordre ni plan et que,
sous la moitié des arceaux, on n'y voit pas clair. Mais il l'aime comme
elle est, et il a bien raison. Il s'écrie: «Mon gentil Rabelais!» comme
Dante soupirait: «Mon beau Saint-Jean!»
Dans cette même ville où M. Paul Stapfer professe la littérature à côté
de M. Frédéric Plessis, poète et latiniste exquis, dans ce riant et
riche Bordeaux, je visitais l'an passé la crypte de Saint-Seurin. Le
sacristain qui m'y accompagnait me fit voir combien elle était touchante
dans sa vétusté, et comme sa barbarie parlait bien aux coeurs.
«Monsieur, ajouta-t-il, un grand malheur la menace: elle a été richement
dotée; on va l'embellir!»
Ce sacristain est de l'école de M. Paul Stapfer, qui ne veut point qu'on
embellisse Rabelais par de mirifiques illustrations et de fantastiques
commentaires. Naturellement M. Paul Stapfer, qui a beaucoup étudié son
auteur, n'y retrouve pas tout ce qu'y ont découvert ceux qui l'avaient à
peine lu. Ainsi il n'a pas vu que Rabelais eût jamais annoncé la
Révolution française. Je n'entrerai pas dans le détail de son livre et
ne ferai pas la critique de sa critique. À dire vrai, j'y éprouverais
quelque embarras, ayant pratiqué Rabelais beaucoup moins qu'il ne l'a
fait lui-même. Dieu merci! j'ai pantagruelisé tout comme un autre. Frère
Jean n'est pas pour moi un visage inconnu et je lui dois de bonnes
heures. Mais M. Stapfer a vécu pendant deux ans dans son intimité; il y
aurait quelque impertinence à disputer au pied levé avec un rabelaisien
si rabelaisant.
J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a
jamais été très sensible. Son auteur lui semble avant tout très gai. Il
en juge comme les contemporains et c'est signe qu'il ne se trompe guère.
Mais j'avoue que les incongruités de _Pantagruel_ ne me font pas plus
rire que celles des gargouilles du XIVe siècle. J'ai tort, sans doute:
mais il vaut mieux le dire. Je serai tout à fait franc: ce qui me fâche
dans le curé de Meudon, c'est qu'il soit resté à ce point moine et homme
d'église; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la
volupté et c'est leur plus grand tort.
Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un
honnête homme et j'y retrouve, avec M. Stapfer, un grand souffle
d'humanité, de bienveillance et de bonté. Oui, Rabelais était bon; il
détestait naturellement «les hypocrites, les traîtres qui regardent par
un pertuys, les cagots, escargots, malagots, hypocrites, caffars,
empantouflés, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles
sectes de gens qui se sont desguisés comme masques pour tromper le
monde».
«Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et haïssez autant que je fais.»
Le fanatisme et la violence étaient en horreur à sa riante, libre et
large nature. C'est par là encore qu'il fut excellent. Comme la soeur du
roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti
des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il
maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance,
avec Montaigne, que mourir pour une idée, c'est mettre à bien haut prix
des conjectures. Loin de l'en blâmer, je l'en louerai plutôt. Il faut
laisser le martyre à ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur
simplicité même l'excuse de leur entêtement. Il y a quelque impertinence
à se faire brûler pour une opinion. Avec le Sérénus de M. Jules
Lemaître, on est choqué que des hommes soient si sûrs de certaines
choses quand on a soi-même tant cherché sans trouver, et quand
finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et
c'est là un défaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait
comme une forêt sans oiseaux; l'ironie c'est la gaieté de la réflexion
et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les
martyrs de quelque fanatisme; je soupçonne entre eux et leurs bourreaux
une certaine parenté naturelle et je me figure qu'ils deviennent
volontiers bourreaux dès qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans
doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre
les bûchers qu'on lui prépare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry
Estienne échappé à grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur
dénonçant Rabelais comme digne de tous les supplices.
Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il
n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était
pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou
à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond--et M.
Stapfer le dit fort bien--Rabelais n'était ni un théologien ni un
philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a
trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il
étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec
et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait
personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître
enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres
antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour,
illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des
imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part
quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait
pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où
s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la
basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et
faiseur d'almanachs. Le _Gargantua_ et le _Pantagruel_ ne tinrent pas
plus de place dans sa vie que le _Don Quichotte_ dans celle de
Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce
qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y
faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout
nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des moeurs
littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour
vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous
efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant
la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je
confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans
vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit
candidement un des plus grands livres du monde.
Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni idée
quelconque. Son intention était d'abord de donner une suite à un conte
populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y réussit
pas du tout et ce qu'il avait préparé pour la canaille fut le régal des
meilleurs esprits. Voilà qui déconcerte la sagesse humaine, laquelle
d'ailleurs est toujours déconcertée.
Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un siècle de
raffinement, de grossièreté et de pédantisme il fut incomparablement
exquis, grossier et pédant. Son génie trouble ceux qui lui cherchent des
défauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun.
Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affecté; il est
raffiné et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit
sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est
prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'étranges aberrations, il
n'y a pas d'écrivain supérieur à lui, ni qui ait poussé plus avant l'art
de choisir et d'assembler les mots. Il écrit comme on se promène, par
amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il
les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrêter. Ce montreur de géants est
en tout démesuré. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et
d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les
bergers, ceux-ci seront appelés:
«Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts,
averlans, limes sourdes, faitnéans, friandeaux, bustarins,
traîne-gaînes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins,
besugars, tezés, gaubregeux, goguelus, claquedens... et autres telz
épithètes diffamatoires.»
Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui
l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots.
Il se plaît à des allitérations puériles: «Au son de ma musette mesuray
les musarderies des musards.»
Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur
de la terre natale, tout à coup il se met à parler grec et latin en
français, comme l'écolier limousin qu'il avait raillé tout en l'admirant
peut-être en secret, car c'est un des caractères de ce grand railleur de
chérir ce dont il se moque. Et le voilà qui appelle une chienne en
chaleur une _lyrisque orgoose_ et une jument borgne une _esgue orbe_.
Nos symbolistes, M. de Régnier et M. Jean Moréas lui-même, n'ont pas
imaginé, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon
Rabelais, une belle humeur et un sans façon tels qu'on ne peut que
s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le
plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agréable que
celle-ci, tirée un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte à la
politique à suivre avec les peuples récemment conquis?
Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer,
esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer,
asseurer, défendre de toutes vimères, injures et calamités.
Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à
convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer.
La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de
plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa
femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altère pas sa
joie immense.
«Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par
mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx
n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se
soucie plus de nos misères et calamités: autant nous en pend à l'oeil.
Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.»
Voulez-vous, pour finir, le récit de l'aventure qui termina la vie du
prêtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au delà.
La poultre, tout effrayée, se mit au trot, à petz, à bondz et au
gualop; à ruades, fressurades, doubles pédales et pétarrades;
tant qu'elle rua bas Tappècoue, quoy qu'il se tint à l'aube du
bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes:
du cousté hors le montonoir son soulier fenestré estoit si fort
entortillé qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisné à
escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades
contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et
fossés. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la
cervelle en tomba près la croix Osanière, puis, les bras en
pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des
boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent
arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier
entortillé. (IV, 13.)
Que cela est dit! et comme une énorme joie est répandue sur cette scène
de carnage, dont l'exagération même détruit l'horreur. Aimons donc, avec
M. Stapfer, le «docte et gentil Rabelais», pardonnons-lui ses
plaisanteries de curé et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant.
BARBEY D'AUREVILLY
J'aurais bien de la peine à me faire une idée juste de Barbey
d'Aurévilly. Je l'ai toujours vu. C'est pour moi un souvenir d'enfance,
comme les statues du pont d'Iéna au pied desquelles je jouais au
cerceau, du temps qu'on cueillait encore des bouillons blancs, des
trèfles et des coucous sur les pentes sauvages et fleuries du Trocadéro.
Je n'avais aucune opinion particulière sur ces statues-là; je voyais
vaguement que c'étaient des hommes qui tenaient par la bride des chevaux
de pierre. Je ne savais point si elles étaient belles ou laides, mais je
sentais bien qu'elles étaient enchantées comme la lumière du ciel qui me
baignait délicieusement, comme les souffles salubres de l'air que je
respirais avec joie, comme les arbres des quais déserts, comme les eaux
riantes de la Seine, comme le monde entier. Oh! je sentais bien cela;
mais je ne me doutais pas que l'enchantement était en moi, et que
c'était moi, si petit, qui remplissait d'une radieuse allégresse
l'immense univers. Il faut vous dire qu'à neuf ans la subjectivité des
impressions m'échappait totalement. Je goûtais sans effort la bonté des
choses. Le mythe du paradis terrestre est d'une grande vérité, et je ne
suis pas surpris qu'il soit entré profondément dans la conscience des
peuples. Il est bien vrai que nous recommençons tous à notre tour
l'aventure d'Adam, que nous nous éveillons à la vie dans le paradis
terrestre et que notre enfance s'écoule dans l'aménité d'un frais Éden.
J'ai vu, en ces heures bénies, des chardons qui poussaient sur des tas
de pierres, dans des ruelles ensoleillées où chantaient les oiseaux, et,
je vous le dis en vérité, c'était le paradis. Il était situé, non pas
entre les quatre fleuves de l'Écriture, mais sur les collines de
Chaillot et sur les berges de la Seine. Croyez-moi, c'est là une
différence qui n'importe guère. Le paradis des petits citadins est plein
de pierres taillées par les hommes: il n'en est pas moins inondé de
mystère et de délices.
Mes premières rencontres avec M. d'Aurévilly datent de cet âge
paradisiaque. Ma grand'mère, qui le connaissait un peu et qu'il étonnait
beaucoup, me le montrait, dans nos promenades, comme une singularité. Ce
monsieur, coiffé sur l'oreille d'un chapeau à rebords de velours
cramoisi, et qui, la taille serrée dans une redingote à jupe bouffante,
allait, battant de sa cravache le galon d'or de son pantalon collant, ne
m'inspirait aucune réflexion, car mon penchant naturel était de ne point
rechercher les causes des choses. Je regardais et aucune pensée ne
troublait la limpidité de mon regard. J'étais content seulement qu'il y
eût des personnes aisément reconnaissables. Et certes M. d'Aurévilly
était de celles-là. Je lui en gardais, d'instinct, une sorte d'amitié.
Je l'unissais, dans ma sympathie, à un invalide qui marchait sur deux
jambes de bois avec deux bâtons, et qui me disait bonjour, le nez
barbouillé de tabac; à un vieux professeur de mathématiques, manchot,
qui, la face rubiconde, souriait à ma bonne dans sa barbe de satyre, et
à un grand vieillard, vêtu de toile à matelas depuis la mort tragique de
son fils. Ces quatre personnes-là avaient pour moi, sur toutes les
autres, l'avantage d'être parfaitement distinctes, et j'étais content de
les distinguer. Encore, à l'heure qu'il est, je ne peux pas tout à fait
détacher M. d'Aurévilly du souvenir du professeur, de l'invalide et du
fou qu'il est allé retrouver dans le monde des ombres. Pour moi, ils
faisaient partie tous quatre des monuments de Paris, comme les statues
du pont d'Iéna. Il y avait cette différence qu'ils marchaient et que les
statues ne marchaient point. Quant au reste, je n'y songeais pas. Je ne
savais pas bien ce que c'était que la vie--et, après y avoir songé
beaucoup depuis, j'avoue que je ne suis guère plus avancé.
Une douzaine d'années s'étant passées avec facilité, je rencontrai par
aventure, une nuit d'hiver, dans la rue du Bac, M. d'Aurévilly qui
cheminait en compagnie de Théophile Sylvestre. J'étais avec un ami qui
me présenta. Sylvestre faisait l'apologie de saint Augustin en jurant
comme un diable. Il frappait avec le fer de sa canne la bordure du
trottoir. Barbey l'imita, fit jaillir des étincelles et s'écria:
--Nous sommes les cyclopes du pavé!
Il disait cela de sa belle voix grave et profonde. Ayant perdu ma
première candeur, j'avais de grandes envies de comprendre; je cherchai
le sens de ces paroles sans pouvoir le découvrir et j'en éprouvai un
véritable malaise.
Il m'était donné de voir M. d'Aurévilly un moment à toutes les époques
de ma vie. J'ai eu l'honneur de lui faire visite dans sa petite chambre
de la rue Rousselet, où il a vécu trente ans dans une noble pauvreté et
où il est mort entouré des soins d'une personne angélique.
Cette rue Rousselet, étroite, sale, bordée de jardins, est pleine de
souvenirs chers au coeur du vrai Parisien. C'est là que madame de la
Sablière vint loger quand, ayant renoncé au monde, elle se voua au
service des malades. Cette charmante femme, qui avait aimé beaucoup de
choses dans la vie, n'apporta à Dieu dans sa pénitence, que les ruines
de son coeur et de sa beauté; elle lui vint sans jeunesse, abandonnée de
son amant et le sein déjà mordu par le cancer qui devait la dévorer.
À vingt pas de la chambre où l'amie de La Fare pleurait, il y a deux
cents ans, sur les ruines encore fumantes de sa vie brûlée, devant une
fenêtre ouverte sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai
jeté bien des paroles toutes fraîches de jeunesse et d'espérance. C'est
là qu'habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rêves et de
projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros
romans ont tué. Il est mort récemment assommé comme un boeuf. Mais, en
ce temps-là, l'infini était devant nous. De cette fenêtre, nous voyions
la maison où François Coppée composait, dans un petit jardin, des vers
vrais, simples, aimables comme lui-même. Paul Bourget y était assidu. Il
sortait du collège, le front assombri de métaphysique sous sa chevelure
d'adolescent. Coppée et Bourget fréquentaient Barbey d'Aurévilly et lui
apportaient cette chose délicieuse: une jeune admiration. Le parfum des
fleurs qui descendait des vieux murs, la jeunesse, la poésie, l'art! Ô
charmantes images de la vie! Ô rue Rousselet!
Barbey d'Aurévilly, vêtu de rouge dans sa pauvre chambre fanée et nue,
se dressait superbe et magnifique. Il fallait l'entendre quand il
disait, mensonge touchant:
--J'ai envoyé mes meubles et mes tapisseries à la campagne!
Sa conversation était éblouissante d'images et d'un tour unique.
--Vous savez, cet homme qui se met en espalier, sur son mur, au
soleil... Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer... Vous
regardez la lune, mademoiselle: c'est l'astre des polissons... Vous
l'avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d'un vieux
canon... Il est heureux pour Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un
dieu; comme homme il eût manqué de caractère: il n'était pas râblé comme
Annibal... Je me suis enroué en écoutant cette dame... J'ai aimé deux
mortes dans ma vie...
Tout cela dit d'une voix grave, avec je ne sais quoi d'effroyablement
satanique et d'adorablement enfantin.
Et c'était un vieux monsieur du meilleur ton, d'une belle politesse, à
grandes formes. C'est tout ce que je puis vous dire: il est trop mêlé à
mes souvenirs, sa mort est trop récente, je suis trop étonné de l'idée
de ne plus le revoir, pour essayer quoi que ce soit qui ressemble à un
portrait.
Il était extraordinaire, sans doute; mais, comme Henri IV sur le pont
Neuf ou le palmier de la Samaritaine, il n'étonnait plus. Ses limousines
doublées de velours rouge semblaient quelque chose, je ne dis pas
d'ordinaire, mais de nécessaire.
Au fond, et c'est ce qui le rendait tout à fait aimable, il n'a jamais
cherché à étonner ni à amuser que lui-même. C'est pour lui seul qu'il
portait des cravates de dentelle et des manchettes à la mousquetaire. Il
n'éprouvait pas, comme Baudelaire, l'horrible tentation de surprendre,
de contrarier, de déplaire. Ses bizarreries ne furent jamais
malveillantes. Il était excentrique avec un heureux naturel.
Il y a des parties obscures dans sa vie: on dit qu'il fut pendant
quelque temps l'associé d'un marchand d'objets religieux du quartier
Saint-Sulpice. Je ne sais si cela est vrai. Mais je le voudrais. Il me
plairait que ce templier eût vendu des chasubles. J'y trouverais une
revanche amusante de la réalité sur la convention. Un soir, voilà une
quinzaine d'années, je vis un vieux tragédien de l'Odéon qui, le front
ceint du bandeau royal et le sceptre à la main, représentait Agamemnon.
J'éprouvai une joie perverse à penser que le roi des rois avait épousé
une ouvreuse du théâtre. Il y aurait un plaisir beaucoup plus exquis à
se figurer Barbey d'Aurévilly recevant des commandes de lingerie
ecclésiastique.
Une chose merveilleuse, quand on y songe, ce n'est pas que M.
d'Aurévilly ait vendu des surplis, c'est qu'il ait fait de la critique.
Un jour, Baudelaire, qu'il avait traité de criminel et de grand poète,
le vint trouver et, déguisant son entière satisfaction, lui dit:
--Monsieur, vous avez attaqué mon caractère. Si je vous demandais
raison, je vous mettrais dans une situation délicate, car, étant
catholique, vous ne pouvez vous battre.
--Monsieur, répondit Barbey, j'ai toujours mis mes passions au-dessus de
mes convictions. Je suis à vos ordres.
Il se flattait un peu en parlant de ses passions. Mais il faut lui
rendre cette justice qu'il n'hésita jamais à mettre ses fantaisies
au-dessus de la raison. Sa critique est, en douze volumes, ce que le
caprice a inspiré de plus extravagant. Elle est emportée et furieuse,
pleine d'injures, d'imprécations, d'exécrations et d'excommunications.
Elle fulmine sans cesse. Au demeurant, la plus innocente créature du
monde. Là encore, M. d'Aurévilly est sauvé par son bon génie, par son
enfantillage heureux. Il écrit comme un ange et comme un diable, mais il
ne sait ce qu'il dit.
Quant à ses romans, ils comptent parmi les ouvrages les plus singuliers
de ce temps, et il y en a deux pour le moins qui sont, dans leur genre,
des chefs-d'oeuvre: je veux parler de l'_Ensorcelée_ et du _Chevalier
Destouches_.
On sait que le _Chevalier Destouches_ contient le récit de plusieurs
épisodes de la chouannerie normande. Or, le hasard me le fit lire par
une lugubre nuit d'hiver dans cette petite ville de Valognes qui y est
décrite. J'en reçus une impression très forte. Je crus voir renaître
cette ville rétrécie et morte. Je vis les figures à la fois héroïques et
brutales des hobereaux repeupler ces hôtels noirs, silencieux, aux toits
affaissés, que la moisissure dévore lentement. Je crus entendre siffler
les balles des brigands parmi les plaintes du vent. Ce livre me donna le
frisson.
Le style de Barbey d'Aurévilly est quelque chose qui m'a toujours
étonné. Il est violent et il est délicat, il est brutal et il est
exquis. N'est-ce pas Saint-Victor qui le comparait à ces breuvages de la
sorcellerie où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang
de tigre et du miel? C'est un mets d'enfer; du moins, il n'est pas fade.
Quant à la philosophie de Barbey, qui fut le moins philosophe des
hommes, c'était à peu près celle de Joseph de Maistre. Il n'y ajouta
guère que le blasphème. Il affirmait sa foi en toute rencontre, mais
c'est par le blasphème qu'il la confessait de préférence. L'impiété chez
lui semble un condiment à la foi. Comme Baudelaire, il adorait le péché.
Des passions il ne connut jamais que le masque et la grimace. Il se
rattrapait sur le sacrilège et jamais croyant n'offensa Dieu avec tant
de zèle. N'en frissonnez pas. Ce grand blasphémateur sera sauvé. Il
garda dans son audace impie de tambour-major et de romantique une divine
innocence, une sainte candeur qui lui feront trouver grâce devant la
sagesse éternelle. Saint Pierre dira en le voyant: «Voici M. Barbey
d'Aurévilly. Il voulut avoir tous les vices, mais il n'a pas pu, parce
que c'est très difficile et qu'il y faut des dispositions particulières;
il eût aimé à se couvrir de crimes, parce que le crime est pittoresque;
mais il resta le plus galant homme du monde, et sa vie fut quasi
monastique. Il a dit parfois de vilaines choses, il est vrai; mais,
comme il ne les croyait pas et qu'il ne les faisait croire à personne,
ce ne fut jamais que de la littérature, et la faute est pardonnable.
Chateaubriand qui, lui aussi, était de notre parti, se moqua de nous
dans sa vie beaucoup plus sérieusement.»
PAUL ARÈNE[7]
[Note 7: _La Chèvre d'or_, 1 volume (Bibliothèque de l'_Illustré
moderne_).]
«Je vins au monde au pied d'un figuier, un jour que les cigales
chantaient.» C'est ce que rapporte de sa naissance, Jean des Figues,
dont M. Paul Arène a conté l'histoire ingénue. Un jour, quand M. Paul
Arène aura sa légende, on dira que c'est ainsi qu'il naquit lui-même, au
chant des cigales, tandis que les figues-fleurs, s'ouvrant au soleil,
égouttaient leur miel sur ses lèvres. On ajoutera, pour être vrai, qu'il
avait comme Jean des Figues, la main fine et l'âme fière, et l'on
gravera une cigale sur son tombeau, de goût presque antique, afin
d'exprimer qu'il était naturellement poète et qu'il aimait le soleil.
Il aime le soleil et tout ce que baigne le soleil. Son style clair et
chaud a, dans son élégante sécheresse, cette saveur de pierre à fusil
que le soleil donne aux vins qu'il mûrit avec amour. Il faut placer M.
Paul Arène à côté de M. Guy de Maupassant et ces deux princes des
conteurs auront pour emblème le premier l'olive, le second la pomme.
Ainsi, le sol de notre adorable patrie nous offre ici les lignes pures
des horizons bleus; là de grasses prairies sous un doux ciel humide, et
l'art reproduit, par les nuances de la langue et du style, cette
diversité charmante. Et la montagne, la côte, la forêt, la lande ont
aussi leurs peintres, leurs poètes, leurs conteurs. On pourrait faire
une bien belle étude sur la géographie littéraire de la France[8].
[Note 8: Mais n'avons-nous pas déjà un bien agréable livre de M. Charles
Fuster, _les Poètes du Clocher_.]
La Provence a ses félibres qui chantent en provençal. Je ne leur en fais
pas un reproche: il ne faut pas demander à tous les oiseaux de chanter
de la même manière. J'admire infiniment Mistral et s'il m'arrive de
regretter que le doux poème de _Mireille_ ne soit pas écrit dans le
dialecte de l'Île de France, c'est parce que je le comprendrais mieux et
le goûterais plus naturellement. Il n'y a là que de l'égoïsme. La
patriotisme n'est pas l'ennemi des dialectes et l'unité de la France
n'est point menacée par les chansons des félibres.
Mais, puisque M. Paul Arène parle le français, et le meilleur, j'en
profite pour l'entendre et le goûter. D'ailleurs, M. Arène est un
Provençal très parisien. On le rencontre plus souvent sous les platanes
du jardin du Luxembourg que dans les plaines de la Camargue, où
passaient les chevaux sarrasins. Il a des tendresses infinies pour les
vieux pavés de la place de l'Odéon, et si on lui en faisait un reproche,
il répondrait sans doute qu'il ne voit jamais si bien les maigres
feuilles des amandiers se découper dans l'azur de son ciel natal que
l'hiver, à Paris, dans les brumes du soir et à travers la fumée de sa
pipe. Ce serait bien vrai. On ne sait parler de ce qu'on aime que
lorsqu'on ne l'a plus, et tout l'art du poète n'est que d'assembler des
souvenirs et de convier des fantômes. Aussi y a-t-il une tristesse
attachée à tout ce que nous écrivons. Je ne parle, bien entendu, que de
ce qui est senti. Le reste n'est qu'un vain son.
Voilà pourquoi M. Paul Arène, qui parle si bien de sa belle province,
«la gueuse parfumée», fréquente dans le quartier Latin, où tout le monde
le connaît de vue. Il va tout d'une pièce, à tout petits pas, l'oeil vif
sur un visage immobile, et l'on ne peut s'empêcher de songer que ce
petit homme raide et tranquille, devait avoir l'air assez crâne, en
1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles. C'est un Méridional
contenu, dont l'abord étonne.
On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Même quand il parle, sa
face au front large, à la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air
de sa propre image modelée et peinte par un maître. Avec cela un tour de
conversation vif, rapide, exquis, et cet art souverain, qu'il montre
aussi dans ses livres, de s'arrêter à point et de ne pas trop achever.
Enfin, une figure tout à fait originale.
La dernière fois que j'ai rencontré M. Paul Arène, il s'en allait en
pèlerinage au tombeau de Florian et prenait le chemin de fer, tout seul
de sa bande, moins pour se conformer aux usages des félibres exilés
parmi nous que pour se contenter par un brin de campagne. Il faisait du
soleil; le ciel se montrait gai, spirituel, comme il n'est que sur les
coteaux des environs de Paris; et les bois de Sceaux, ce jour-là,
devaient être bien jolis. Florian est un saint qu'on ne chôme qu'au
printemps, en fredonnant _Plaisirs d'amour_. M. Paul Arène lui est
dévot. Il l'aime parce que le chevalier de Florian rappelle beaucoup de
coquets souvenirs d'antan. Sa mémoire est transparente, et l'on voit au
travers voltiger des couples de tourterelles, et des bergères nouer des
guirlandes de fleurs autour de leurs houlettes. Que les dames
d'autrefois, si charmantes sous la poudre et dans leur robe à ramages,
aient aimé dans des bosquets et puis qu'elles soient mortes, cela est
naturel et pourtant cela donne à songer aux poètes et c'est un sujet qui
a inspiré à l'auteur de _Jean des Figues_ quelques pages dont je goûte
plus que tout la grâce mélancolique et la tristesse voluptueuse. Un des
caractères singuliers de ce conteur est de s'attacher au passé et de
garder aux morts une amitié douce. Il les mêle aux vivants et c'est un
des charmes de ses récits.
Dans _la Chèvre d'or_, par exemple, les ombres des aïeux flottent comme
des nuées sur les acteurs du drame. Je viens de lire ce livre ravissant,
ces pages agrestes et fines, ces scènes simples, d'un style pur, et je
me sens encore environné d'images idylliques et parfumé de thym. Il n'y
a guère que les poètes grecs pour donner une impression de cette nature.
Et qu'on ne s'y trompe pas: la familiarité gracieuse, l'élégante
précision, la rusticité noble, toute la manière enfin de ce récit est
plus près qu'on ne croit de la beauté antique. Je trouve aussi beaucoup
de sens dans cette histoire d'un savant qui touche à la quarantaine et
qui, curieux sans ambition, poète sans orgueil, rêveur sans trouble, va
chercher dans un petit village rocheux de la côte de Provence le
souvenir des Sarrasins qui l'ont bâti, fouille un vieux grenier encombré
de parchemins illisibles et devient amoureux d'une belle jeune fille.
Adieu les Arabes! adieu l'émir et les magies de l'Orient! Il ne voit
plus que le profil jeune, les formes graciles et pures de Norette. Il
l'aime peu à peu, par insensible et profonde influence. Pour concilier
la science et son amour, il veut que Norette soit d'origine sarrasine.
Cela est bien possible. Mais, telle qu'il la dépeint, elle apparaît à
ceux qui n'ont aucun préjugé ethnographique dans la grâce svelte d'une
figurine de Tanagra.
C'est la chèvre de Norette, cette chèvre d'or, dont la clochette
d'argent, couverte de signes mystérieux, doit révéler la placé d'un
trésor caché. Mais finalement il ne reste de trésor que les yeux noirs,
les lèvres rouges et le sein gonflé de Norette.
Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire
d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau
conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette,
après la lune de miel, ne se remette pas à chercher le trésor! Il y
perdrait la joie du coeur et la paix de l'âme. Plutôt, puisqu'il ne peut
rester toujours sous le doux étonnement de la beauté de Norette, plutôt
qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y
cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire
du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre à
remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais
où, cette grave parole: «On se lasse de tout, excepté de comprendre.» La
vérité est que tout vaut mieux que de songer à soi-même et de considérer
sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honnêtes gens qui étudient
les poids et mesures des Assyriens ou la procédure civile en Égypte sous
les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mélancolie de vivre.
Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme _la
Chèvre d'or_.
Je n'en veux détacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que
je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire,
rapportée par le curé du Puget, _des deux qui sont morts_.
Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se
trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils
l'aimassent. Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais,
aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire
ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous
prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du
trésor qu'ils désiraient d'elle. Aucun ne voulait céder. Ils se
querellèrent et le cadet souffleta l'aîné.
Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Caïn, tous
deux Abel, ils allèrent dans la montagne du côté de la chapelle
que déjà un ermite gardait.
Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait
de grands coups à sa porte, et, s'éveillant, il entendit crier:
«Au secours! j'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à
la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme
étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant
singulièrement, soutenait la tête.
Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand
le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout
appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me
confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son
pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était
planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier
retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont
il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.
Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si
étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu
briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans
la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui
sont morts.
Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me
donnât autant que _la Chèvre d'or_ l'idée de la beauté antique, de la
poésie grecque dans sa jeune fleur et sa fraîche nouveauté. Je n'étais
point seul à sentir ainsi, car un de mes amis, à qui j'avais prêté le
livre, me le renvoya avec cette épigramme de Méléagre écrite de sa main
au crayon sur la dernière page:
«Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un chant rustique
qui charme la solitude, et, sur les feuilles où tu te poses, tu imites,
avec tes pattes dentelées, sur ta peau luisante, les accords de la lyre.
Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de
Pan, afin qu'ayant échappé à l'amour je goûte un doux sommeil ici couché
à l'ombre de ce beau platane.»
LA MORALE ET LA SCIENCE
M. PAUL BOURGET[9]
[Note 9: _Le Disciple_, 1. vol. in-18.]
I
M. Paul Bourget a une qualité d'esprit fort rare chez les écrivains
voués aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait
enchaîner les idées et conduire très longtemps sa pensée dans
l'abstrait. Cette qualité est sensible, non seulement dans ses études
critiques, mais aussi dans ses romans et même dans ses vers lyriques.
Par le tour général de l'intelligence, par la méthode, il se rattache à
l'école de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il
n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec M. Sully Prudhomme,
son aîné dans la poésie.
Mais il s'en faut qu'il ait dédaigné, comme le poète du _Bonheur_, le
monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les
formes et de toutes les couleurs changeantes que revêt la vie à nos
yeux. Et ce goût d'unir le concret à l'abstrait est si bien dans sa
nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant
de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six à garder dans les
souvenirs de notre première jeunesse ces entretiens du soir, sous les
grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du
Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait
ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le
culte de la métaphysique et l'amour des grâces mondaines, il passait
aisément dans ses propos de la théorie de la volonté aux prestiges de la
toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a
donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et
l'emportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions
parfois bien avant dans la nuit.
Que de fois nous avons reconstruit le monde, dans le silence des avenues
désertes, sous l'assemblée des étoiles! Et maintenant, ces mêmes étoiles
entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers à
son tour. Ainsi les générations recommencent à travers les âges les
mêmes rêves sublimes et stériles. Il y a dix-huit ans, j'ai déjà eu
l'occasion de le dire ici, nous étions déterministes avec enthousiasme.
Il y avait bien parmi nous un ou deux néo-catholiques. Mais ils étaient
pleins d'inquiétude. Au contraire, les fatalistes déployaient une
confiance sereine qu'ils n'ont pas gardée, hélas! Nous savons bien
aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi décevant que les autres,
mais alors les livres de Darwin étaient notre bible; les louanges
magnifiques par lesquelles Lucrèce célèbre le divin Épicure nous
paraissaient à peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais.
Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: «Un homme est venu qui a
affranchi l'homme des vaines terreurs». Je ne puis me défendre de
rappeler une fois encore ces visites généreuses que, notre Darwin sous
le bras, nous faisions à ce vieux Jardin des Plantes où M. Paul Bourget
promène avec complaisance le héros de son nouveau roman, le philosophe
Adrien Sixte. Pour moi, je pénétrais comme en un sanctuaire dans ces
salles du Muséum encombrées de toutes les formes organiques, depuis la
fleur de pierre des encrines et les longues mâchoires des grands
sauriens primitifs jusqu'à l'échine arquée des éléphants et à la main
des gorilles. Au milieu de la dernière salle s'élevait une Vénus de
marbre, placée là comme le symbole de la force invincible et douce par
laquelle se multiplient toutes les races animées. Qui me rendra
l'émotion naïve et sublime qui m'agitait alors devant ce type délicieux
de la beauté humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction
intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les
formes organiques m'avaient insensiblement conduit à celle-ci, qui en
est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme
sincèrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget,
dans sa maturité précoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il était
tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je
vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi
le courant précipité de dix-huit années, on m'excusera, car j'y trouve
déjà les germes et la semence des idées qui, mûries lentement, forment
le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget.
L'existence paisible de M. Adrien Sixte, décrite dans le premier
chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa racontée par
Jean Colérus dont M. Bourget aimait jadis à nous citer des pages:
Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri
Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui
lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d'une manière
fort retirée.
Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce
temps-là et bon ménager... Il avait grand soin d'ajuster ses
comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dépenser
justement ni plus ni moins que ce qu'il avait à dépenser chaque
année...
Sa conversation était douce et paisible. Il savait admirablement
bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort
triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère, et,
dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien
au dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin
par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de
se retirer aussitôt, pour ne rien faire qui fût contre la
bienséance. Il était d'ailleurs fort affable et d'un commerce
aisé, parlant souvent à son hôtesse, particulièrement dans le
temps de ses couches.
Pendant qu'il restait au logis, il n'était incommode à personne;
il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement,
dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe
de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu
plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre
ensemble.
Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicité d'un très
grand homme. M. Paul Bourget nous représente M. Adrien Sixte comme un
Spinosa français de notre temps:
Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre,
était venu s'établir dans une des maisons de la rue
Guy-de-la-Brosse... Il occupait un appartement de sept cents
francs de loyer, situé au quatrième étage... Dès son arrivée, le
philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de
charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit
venir ses repas... Été comme hiver, M. Sixte s'asseyait à sa
table dès six heures du matin. À dix heures, il déjeunait,
opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix
heures et demi la porte du Jardin des Plantes... Un de ses
plaisirs favoris consistait dans de longues séances devant les
cages des singes et la loge de l'éléphant. (_Le Disciple_, pages
7, 11, 16, etc.)
Ce bonhomme est un des grands penseurs du siècle. Il a exposé la
doctrine du déterminisme avec une puissance de logique et une richesse
d'arguments que Taine lui-même et Ribot n'avaient point atteintes.
M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son
système. C'est l'_Anatomie de la volonté_, la _Théorie des passions_ et
la _Psychologie de Dieu_. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans
sa concision presque ironique: «Étude sur les divers états d'âme dans
lesquels l'idée de Dieu a été élaborée.» M. Sixte ne suppose pas un seul
instant la réalité objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens,
et il ne l'admet pas même à l'état d'inconnaissable. C'est là un des
traits caractéristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme
psychologue «consiste dans un exposé très nouveau et très ingénieux des
origines animales de la sensibilité humaine». Voilà qui nous ramène à
ces salles de zoologie comparée où je vous entraînais tout à l'heure
comme dans un temple, devant cette Vénus, métamorphose suprême de
l'innombrable série de forces aimantes. M. Sixte nous soumet à la
nécessité avec une rigueur inexorable. Il tient la volonté pour une
illusion pure: «Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est
libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les
éléments additionnées. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en
arithmétique.»
Et ailleurs:
«Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les
phénomènes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, dès à
présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes le
jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les
Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel
criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à
concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les
propriétés du triangle tiennent dans sa définition.»
Une telle philosophie ne saurait admettre la réalité du bien et du mal,
du mérite et du démérite.
«Toutes les âmes, dit Adrien Sixte, doivent être considérées par le
savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces
expériences, les unes sont utiles à la société et l'on prononce alors le
mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou
de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il
manquerait un élément essentiel à la science de l'esprit, si Néron, par
exemple, ou tel tyran italien du XVe siècle n'avait pas existé.»
Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre
à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans
l'_Anatomie de le volonté_:
«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le
mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne
doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans
une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi
transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.»
Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la
science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire
qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un
saint laïque.
Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en
pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent,
mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une
névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une
famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur
de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se
donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne
l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle
s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie,
indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a
fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature
tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte
de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors
d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M.
Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son
roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis
de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas
possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y
eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou
de loin, au malheureux _disciple_ qui donne son nom à ce roman.»
D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son
esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le
héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps
que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une
très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire
comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué
d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action,
point psychologue du tout, un soldat.
Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines
philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme
scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le
maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son
disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question.
Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale
ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès
qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.
Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre,
des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être
légitimement exposé.
C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait
une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque
croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit
humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni
bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de
penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le
déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres
noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera
toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont
supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées.
Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines
transcendantes des philosophes.
Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le
déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que
Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui
demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la
religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre
religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que
vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété
vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.»
II
Dans ce beau roman du _Disciple_, dont nous avons parlé, M. Paul Bourget
agite, avec une rare habileté d'esprit, de hautes questions morales
qu'il ne résout pas. Et comment les résoudrait-il? Le dénouement d'un
conte ou d'un poème est-il jamais une solution? C'est assez pour sa
gloire et pour notre profit qu'il ait sollicité vivement toutes les âmes
pensantes. M. Paul Bourget nous a montré le jeune élève d'un grand
philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines
déterministes; et il nous a amenés à nous demander avec lui dans quelle
mesure la condition du disciple engageait la responsabilité du maître.
Ce maître, M. Adrien Sixte, se sent lui-même profondément troublé, et,
loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent
jusqu'à lui, il courbe la tête, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il
prie. Son coeur n'est plus déterministe. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire
que le coeur n'est jamais tout à fait philosophe et qu'on le trouve vite
prêt à repousser les vérités auxquelles notre esprit s'attache
obstinément. M. Sixte, qui est homme, a été troublé dans sa chair. C'est
tout le sens que je puis tirer de cette partie du récit. Mais M. Sixte
doit-il être tenu pour responsable du crime de son disciple?
En professant l'illusion de la volonté et la subjectivité des idées de
bien et de mal, a-t-il commis lui-même un crime? M. Bourget ne l'a pas
dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M.
Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule à
comprendre l'univers et que la raison ne peut méconnaître impunément les
raisons du coeur. Et cette idée se montre comme une lueur douce et pure,
dont ce livre est tout illuminé.
M. Brunetière a été très frappé du caractère moral d'une telle pensée,
et il en a félicité M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais
trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses
tendances, offense grièvement cette liberté intellectuelle, ces
franchises de l'esprit, que M. Brunetière devait être, ce semble, un des
premiers à défendre, comme il est un des premiers à en user. Dans cet
article, M. Brunetière commence par demander si les idées agissent ou
non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les idées agissent sur
les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systèmes
philosophiques à la morale. «C'est la morale, dit-il, qui juge la
métaphysique.» Et remarquez qu'en décidant ainsi il ne soumet pas la
métaphysique, c'est-à-dire les diverses théories des idées, à une
théorie particulière du devoir, à une morale abstraite. Non, il livre la
pensée à la merci de la morale pratique, autrement dit à l'usage des
peuples, aux préjugés, aux habitudes, enfin, à ce qu'on appelle les
principes. C'est uniquement d'après les principes qu'il appréciera les
doctrines. Il le dit expressément:
«Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence
logique à mettre en question les principes sur lesquels la société
repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura
pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable
de causer à la société.» Et, un peu plus loin, il dit des déterministes
que «leurs idées doivent être fausses puisqu'elles sont dangereuses».
Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables
encore que les idées des philosophes et que, loin d'offrir à l'esprit
une base solide, ils s'écroulent dès qu'on y touche.
Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de décider si une
doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas
demain largement bienfaisante. Toutes les idées sur lesquelles repose
aujourd'hui la société ont été subversives avant d'être tutélaires, et
c'est au nom des intérêts sociaux qu'invoque M. Brunetière, que toutes
les maximes de tolérance et d'humanité ont été longtemps combattues.
Pas plus que vous je ne suis sûr de la bonté de tel système et, comme
vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais
qui me garantit de la bonté de ces moeurs? Qui me dit que ce système, en
désaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale
supérieure?
Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'être.
Encore est-ce trop humilier la pensée humaine que de l'attacher à des
habitudes qui n'étaient point hier et qui demain ne seront plus. Le
mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution
doublement respectable par l'intérêt que lui portent et l'Église et
l'État. Il convient de ne le dépouiller d'aucune parcelle de sa force et
de sa majesté; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au
Malabar, l'usage de brûler les veuves de qualité sur le bûcher de leur
époux, assurément une philosophie qui tendrait, par voie de conséquence
logique, à l'abolition de cet usage, mettrait en péril un principe
social: en serait-elle pour cela fausse et détestable? Quelle
philosophie jugée par les moeurs n'a pas d'abord été condamnée? À la
naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient à un Dieu
crucifié n'étaient pas tenus par cela même pour les ennemis de l'empire?
Il ne saurait y avoir pour la pensée pure une pire domination que celle
des moeurs. Longtemps la métaphysique fut soumise à la religion;
_Philosophia ancilla theologiæ_. Du moins avait-elle alors une maîtresse
stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le
fanatisme scientifique, le déterminisme darwinien qui est seul en cause
pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette
doctrine est absolument condamnée par M. Brunetière au nom de la morale.
«Fussiez-vous donc assuré, dit-il, que la concurrence vitale est la loi
du développement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la
nature, indifférente à l'individu, ne se soucie que des espèces, et
qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus
fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre «ces vérités» dans
leurs dernières conséquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie
que ce serait ramener l'humanité à sa barbarie première.»
Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en
supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent.
Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées
futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous
ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi
funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car
il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes
primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de
l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans
leur héroïque berceau.
M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une
confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces
vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est
toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de
toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que
la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au
contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de
Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir
de paupière à notre âme»? On trouve dans la _Chaumière indienne_ un
éloge exquis de la sainte ignorance.
«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité
avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre
intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les
présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.»
Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que
M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite
par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce
culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui
semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.
Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait
faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et
peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les
doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes
et à la police barbare des cités lacustres.
Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de
la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce
qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit:
«Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien
penser. Voilà le principe de la morale.»
Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais
contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers.
N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est
immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la
condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le
métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans
d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses
plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou
masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta,
on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux?
C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les
moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous
montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la
philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la
ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de
l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor
de la civilisation.
III
À l'occasion du _Disciple_, M. Brunetière s'étant efforcé de démontrer
dans la _Revue des Deux Mondes_ que les philosophes et les savants sont
responsables, devant la morale, des conséquences de leurs doctrines et
que toute physique, comme toute métaphysique, cesse d'être innocente
quand elle ne s'accorde pas avec l'ordre social. La _Revue rose_
s'alarma, non sans quelque raison, à mon sens, d'une doctrine qui
subordonne la pensée à l'usage et tend à consacrer d'antiques préjugés.
Moi-même je me permis de défendre non telle ou telle théorie
scientifique ou philosophique, mais les droits même de l'esprit humain,
dont la grandeur est d'oser tout penser et tout dire. J'étais
persuadé--et je le suis encore--que le plus noble et le plus légitime
emploi que l'homme puisse faire de son intelligence est de se
représenter le monde et que ces représentations, qui sont les seules
réalités que nous puissions atteindre, donnent à la vie tout son prix,
toute sa beauté. Mais d'abord il faut vivre, dit M. Brunetière. Et il y
a des règles pour cela. Toute doctrine qui va contre ces règles est
condamnée.
Il est facile de lui répondre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit,
si morne, si désolée qu'elle paraisse d'abord, si sombre que semble sa
face, change de figure et de caractère dès qu'elle entre dans le domaine
de l'action. Aussitôt qu'elle s'empare de l'empire des âmes, aussitôt
qu'elle est reine enfin, elle édicte des lois morales en rapport avec
les besoins et les aspirations de ses sujets. Sa souveraineté est à ce
prix. Car il est vrai qu'avant tout il faut vivre: et la morale n'est
que le moyen de vivre. Suivez, par le monde, l'histoire des idées et des
moeurs. Sous quel idéal l'homme n'a-t-il pas vécu? Il a adoré des dieux
féroces. Il professa, il professe encore des religions athées. Ici, il
nourrit d'éternelles espérances; ailleurs, il a le culte du désespoir,
de la mort et du néant. Et partout et toujours il est moral. Du moins il
l'est en quelque façon et de quelque manière. Car, sans morale aucune,
il lui est impossible de subsister.
C'est justement parce que la morale est nécessaire que toute les
théories du monde ne prévaudront pas contre elle. Moloch n'empochait
point les mères phéniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est
donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prépare dans ses
laboratoires et que MM. Ch. Richet, Théodule Ribot et Paulhan arment
pour l'extermination de la race humaine? Le déterminisme vous apparaît
dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait à se répandre dans
la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne
montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et
toutes les religions sont consolantes; même celles qui agitent au chevet
du mourant des images terribles; même celles qui murmurent aux oreilles
des justes la promesse de l'infini néant; même celle qui nous dirait:
«Souffrez, pensez, puis évanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y
consent. Il faut que chaque être soit à son tour le centre du monde.
Homme, comme l'insecte, ton frère, tu auras été dieu une heure. Que te
faut-il de plus?» Il y aurait encore dans ces maximes une adorable
sainteté. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie!
Qu'importe ce qu'il espère, pourvu qu'il espère!
Tout ce qu'il découvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il
adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pensée,
de ses joies, de ses douleurs et de son anxiété sublime. Une philosophie
inhumaine, dit M. Brunetière.--Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien
que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matérialisme,
déisme, panthéisme, déterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le
mirage qui n'atteste que la réalité de nos regards. Mais que seraient
les déserts de la vie sans les mirages éclatants de nos pensées?
Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetière, et sans le
_Vicaire savoyard_ nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas
l'avis de cet ingénieux et pénétrant Valbert qui vient de défendre son
compatriote Jean-Jacques avec une grâce persuasive. Mais laissons
Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'idée pure a plus
d'une fois armé une main criminelle.
Qu'est-ce à dire? La vie elle-même est-elle jamais tout à fait
innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter à sa mort de
n'avoir jamais causé aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coûter
de deuils et de douleurs à quelque inconnu la parole que nous prononçons
aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lançons la flèche ailée, ce qu'elle
rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint établir sur la terre
le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse
prophétique: «J'ai apporté le glaive et non la paix?»
Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la
liberté humaine. Quel prophète après celui-là peut répondre que la paix
qu'il annonce ne sera pas ensanglantée? Non, non! vivre n'est point
innocent. On ne vit qu'en dévorant la vie, et la pensée qui est un acte
participe de la cruauté attachée à tout acte. Il n'y a pas une seule
pensée absolument inoffensive. Toute philosophie destinée à régner est
grosse d'abus, de violences et d'iniquités. Dans ma première réponse, je
n'ai pas eu de peine à montrer que l'idée, chère à M. Brunetière, de la
subordination de la science à la morale est d'une application fâcheuse.
Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long
empire sur les âmes, des désastres lamentables. Cette démonstration lui
a été sensible, si j'en juge par la vivacité avec laquelle il la
repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'idée
contraire, celle de l'indépendance absolue de la science, présente
certains dangers; car alors il triompherait aisément de ma simplicité.
Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les périls réels qu'il a
beaucoup grossis. Ce sont ceux de la liberté. Mais l'homme ne serait pas
l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du côté où je découvre le
moindre mal associé au plus grand bien. La science et la philosophie
issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanité; mais elles lui
donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les
affranchir. En dépit de leur apparente insensibilité, elles concourent à
l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu à peu la vie plus riche,
plus facile et plus variée. Elles conseillent la bienveillance, elles
sont indulgentes et tolérantes. Laissez-les faire. Elles élaborent
obscurément une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui
semblera peut-être un jour plus heureuse et plus intelligente que la
nôtre. Et, pour en revenir au roman si intéressant de M. Paul Bourget,
ne forçons point ce bon M. Sixte à brûler ses livres parce qu'un
misérable y a trouvé peut-être des excitations à sa propre perversité.
Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la
jeunesse. C'est là, vous le savez, une condamnation que la postérité ne
confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de
l'immoralité de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale
future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir.
Dernièrement, j'ai rencontré d'aventure, dans les Champs-Élysées, un des
plus illustres savants de cette école psycho-physiologique qui offense
si grièvement la piété inattendue de M. Brunetière. Il se promenait
tranquillement sous les marronniers verdis par la sève d'automne et
portant de jeunes feuilles que flétrit déjà le froid des nuits et qui ne
pourront pas déployer leur large éventail. Et je doute que ce spectacle
ait contribué à lui inspirer une confiance absolue dans la bonté de la
nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas
garde; il lisait la _Revue des Deux Mondes_. Dès qu'il me vit, il me
donna naturellement raison contre M. Brunetière. Il parla à peu près en
ces termes. Son langage vous semblera peut-être rigoureux; n'oubliez
point que c'est un très grand psycho-physiologiste:
«Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien exposé les
doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volonté par
l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous
déterminent. La volonté est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce
de citer exactement) un état de conscience final qui résulte de la
coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états conscients,
subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une
action ou un arrêt, état de conscience qui n'est la cause de rien, qui
constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M.
Charles Richet, que «la volonté, ou l'attention qui est la forme la plus
nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la
conscience de la direction des idées. L'effort et la direction sont
imposés par une image ou par un groupe d'images prédominantes, par des
tentations et des émotions plus fortes que les autres». Voilà ce
qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de
Greslou est le naturel produit de ces théories, qu'une pleine
responsabilité incombe de ce chef aux théoriciens et que nous sommes
tenus désormais, comme le prétend M. Brunetière, de suspendre prudemment
nos analyses psycho-physiologiques et nos synthèses approximatives de la
vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette
étude de certains problèmes, parvenue au point d'atteindre des résultats
incomplets, je l'accorde, mais assurément dignes d'attention, doit-elle
être brusquement abandonnée? Devons-nous faire le silence sur ce qui est
acquis ou semble l'être et renoncer à la conquête encore incertaine
d'une vérité peut-être dangereuse à connaître? Puisque aussi bien M.
Brunetière pose la question sur le terrain de l'intérêt social--nous
consentons à l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger
possible de telles ou telles théories mal comprises. Oui, je concède que
Greslou, mal organisé et profondément atteint de «misère psychologique»,
comme il l'était, a pu trouver dans l'oeuvre du maître certaines idées
génératrices de certains états de conscience, qui, coordonnés avec «des
groupes d'états antérieurs, conscients, subconscients ou inconscients»
(cette coordination ayant pour facteur principal le caractère qui n'est
que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire
par une action--action criminelle--par un arrêt, arrêt des impulsions
honnêtes,--mais c'est là tout ce que je vous accorde. Et que le maître
soit, à quelque degré qu'on le suppose, responsable des errements du
disciple, il est, à mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que
d'accuser Montgolfier de la mort de Crocé-Spinelli. Je prévois la
réponse de M. Brunetière. L'aérostation, me dira-t-il, est une
découverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la
vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une
illusion, et l'intérêt social vaut à coup sûr le sacrifice d'une
illusion. Si M. Brunetière parlait de la sorte--et je crois que c'est
bien là sa pensée--nous ne serions pas près de nous entendre; mais la
question serait mieux posée. Nous en viendrions à rechercher si la
science et l'observation n'appuient pas déjà solidement nos essais de
psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetière hésite à
frapper de nullité nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en
condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit
tout à fait brouillé avec la liberté intellectuelle et l'indépendance de
l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est
qu'il est mûr. Nul ne pouvait l'empêcher de tomber.»
Ayant ainsi parlé, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je
songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-être la curiosité.
Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais
nous aurons du moins opposé au mystère universel qui nous enveloppe une
pensée obstinée et des regards audacieux; toutes les raisons des
raisonneurs ne nous guériront point, par bonheur, de cette grande
inquiétude qui nous agite devant l'inconnu.
CONTES CHINOIS[10]
[Note 10: Contes chinois, par le général Tcheng-ki-Tong. 1 vol. in-18.]
J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il
était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M. Guillaume
Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné,
je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de
Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un bien plus grand
philosophe que Platon; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait
point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques.
Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de
philosophie. En revanche, il était raisonnable.
Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les
Esprits et les Génies, le maître répondit:
--Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment
pourrait-il servir les Esprits et les Génies?
--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que
la mort.
Et Confucius répondit:
--Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on
connaître la mort?
Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M.
Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître,
étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait,
sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M.
Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise.
Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais
lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par
Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants
encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut
pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose
et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de
politesse.
Les contes chinois, publiés récemment par le général Tcheng-ki-Tong sont
beaucoup plus naïfs, ce me semble, que tout ce qu'on avait encore
traduit dans ce genre; ce sont de petits récits analogues à nos contes
de ma mère l'Oie, pleins de dragons, de vampires, de petits renards, de
femmes qui sont des fleurs et de dieux en porcelaine. Cette fois, c'est
la veine populaire qui coule, et nous savons ce que content, le soir
sous la lampe, les nourrices du Céleste-Empire aux petits enfants
jaunes. Ces récits, sans doute de provenances et d'âges très divers,
sont tantôt gracieux comme nos légendes pieuses, tantôt satiriques comme
nos fabliaux, tantôt merveilleux comme nos contes de fées, parfois tout
à fait horribles.
Dans l'horrible, je signalerai l'aventure du lettré Pang qui recueillit
chez lui une petite demoiselle qu'il avait rencontrée dans la rue. Elle
avait tout l'air d'une bonne fille, et le lendemain matin Pang se
félicitait de la rencontre. Il laissa la petite personne chez lui et
sortit comme il avait coutume. Il eut la curiosité, en rentrant, de
regarder dans la chambre par une fente de la cloison. Alors il vit un
squelette à la face verte, aux dents aiguës, occupé à peindre de blanc
et de rose, une peau de femme dont il se revêtit. Ainsi recouvert, le
squelette était charmant. Mais le lettré Pang tremblait d'épouvante. Ce
n'était pas sans raison; le vampire, car c'en était un, se jeta sur lui
et lui arracha le coeur. Par l'art d'un prêtre, habile à conjurer les
maléfices, Pang recouvra son coeur et ressuscita. C'est un dénouement
qu'on retrouve plusieurs fois. Les Chinois, qui ne croient pas à
l'immortalité de l'âme, n'en sont que plus enclins à ressusciter les
morts. Je note ce conte de Pang et du vampire parce qu'il me semble très
populaire et très vieux. Je signale notamment aux amateurs du
_folklore_ un plumeau suspendu à la porte de la maison pour la
préserver des fantômes. Je serais bien trompé si ce plumeau ne se
retrouvait point ailleurs et n'attestait la profonde antiquité du conte.
Certains récits du même recueil font avec celui du vampire un agréable
contraste. Il y en a de fort gracieux qui nous montrent des
femmes-fleurs, de qui la destinée est attachée à la plante dont elles
sont l'émanation, qui disparaissent mystérieusement si la plante est
transplantée et qui s'évanouissent quand elle meurt. On conçoit que de
tels rêves aient germé dans ce peuple de fleuristes qui font de la Chine
entière, depuis la plaine jusqu'aux pics de leurs montagnes taillées et
cultivées en terrasse, un jardin merveilleux, et qui colorent de
chrysanthèmes et de pivoines tout le Céleste-Empire comme une aquarelle.
Voyez, par exemple, les deux pivoines du temple de Lo-Chan, l'une rouge
et l'autre blanche, et qui semblaient deux tertres de fleurs. Chacune de
ces deux plantes avait pour âme et pour génie une femme d'une exquise
beauté. Le lettré qui les aima toutes deux l'une après l'autre, eut
cette destinée d'être changé lui-même en plante et de goûter la vie
végétale auprès de ses deux bien-aimées. Ne devaient-ils pas confondre
ainsi la femme et la fleur, ces Chinois, jardiniers exquis, coloristes
charmants, dont les femmes, vêtues de vert, de rose et de bleu, comme
des plantes fleuries, vivent sans bouger, à l'ombre et dans le parfum
des fleurs! On pourrait rapprocher de ces pivoines enchantées l'acacia
des contes égyptiens dans lequel un jeune homme met son coeur.
Les vingt-cinq contes recueillis et traduits par le général
Tcheng-ki-Tong suffiraient à montrer que les Chinois n'ont guère formé
d'espérances au delà de ce monde, ni conçu aucun idéal divin. Leur
pensée morale est, comme leur art de peintre, sans perspective et sans
horizon. Dans certains récits, qui semblent assez modernes, tels que
celui du licencié Lien, que le traducteur fait remonter, si j'ai bien
compris, au XVe siècle de l'ère chrétienne, on voit sans doute un enfer
et des tourments. Les supplices y sont même effroyables: on peut se fier
sur ce sujet à la richesse de l'imagination jaune. Au sortir du corps,
les âmes, les mains liées derrière le dos, sont conduites par deux
revenants (le mot est dans le texte) à une ville lointaine et
introduites au palais, devant un magistrat d'une laideur épouvantable.
C'est le juge des enfers. Le grand livre des morts est ouvert devant
lui. Les employés des enfers qui exécutent les arrêts du juge saisissent
l'âme coupable, la plongent dans une marmite haute de sept pieds et tout
entourée de flammes; puis ils la conduisent sur la montagne des
couteaux, où elle est déchirée, dit le texte, «par des lames dressées
drues comme de jeunes pousses de bambous». Enfin, si l'âme est celle
d'un ministre concussionnaire, on lui verse dans la bouche de grandes
cuillerées d'or fondu. Mais cet enfer n'est point éternel. On ne fait
qu'y passer et, dès qu'elle a subi sa peine, l'âme, mise dans la roue
des métempsycoses, y prend la forme sous laquelle elle doit renaître sur
la terre. C'est là visiblement une fable hindoue, à laquelle l'esprit
chinois a seulement ajouté d'ingénieuses cruautés. Pour les vrais
Chinois, l'âme des morts est légère, hélas! légère comme le nuage. «Il
lui est impossible de venir causer avec ceux qu'elle aime.» Quant aux
dieux, ce ne sont que des magots. Ceux des Tahoïstes, qui datent du VIe
siècle avant Jésus-Christ, sont hideux, et faits pour effrayer les âmes
simples. Un de ces monstres infernaux, ayant pour moustaches deux queues
de cheval, est le héros du meilleur des contes réunis par M.
Tcheng-ki-Tong. Ce dieu était renfermé depuis longtemps dans un temple
tahoïste, quand un jeune étudiant, nommé Tchou, l'invita à souper. En
cela, Tchou se révéla plus audacieux encore que don Juan; mais le dieu,
qui se nommait Louk, était d'un naturel plus humain que le Commandeur de
pierre. Il vint à l'heure dite et se montra gai convive, buvant sec et
contant des histoires. Il ne manquait pas d'instruction. Il possédait
toutes les antiquités de l'empire, et même, ce qui est singulier de la
part d'un dieu, il connaissait assez bien les nouveautés littéraires. Il
revint maintes fois, toujours rempli de bienveillance et d'aménité. Une
nuit, après boire, Tchou lui lut une composition qu'il venait de faire
et lui demanda son avis. Louk la jugea médiocre; il ne se dissimulait
pas que son ami avait l'esprit un peu épais. Comme c'était un excellent
dieu, il y remédia dès qu'il le put. Un jour, ayant trouvé dans l'enfer
le cerveau d'un mort qui avait, de son vivant, montré beaucoup
d'intelligence, il le prit, l'emporta, et, ayant eu soin d'enivrer
quelque peu son hôte, il profita de ce que celui-ci dormait pour lui
ouvrir le crâne, lui ôter le cerveau et mettre à la place celui qu'il
avait apporté.
À la suite de cette opération, Tchou devint un lettré de grand mérite et
passa tous ses examens avec éclat. En vérité, ce dieu était un très
brave homme. Malheureusement, ses occupations le retiennent désormais
dans la montagne Taï-Hoa; il ne peut plus aller souper en ville.
Nous parlions tout à l'heure, au commencement de cette causerie, des
contes chinois traduits par Abel Rémusat, vers 1827. Un de ceux-là est
justement célèbre, c'est celui qui a pour titre la _Dame du pays de
Soung_ et dont le sujet présente des analogies frappantes avec une fable
milésienne que Pétrone nous a conservée et qui a été mise en vers par La
Fontaine. Madame Tian (c'est le nom de la dame du pays de Soung) est,
comme la matrone d'Ephèse, une veuve inconsolable que l'amour console.
La version chinoise, autant qu'il m'en souvient, est moins heureuse que
la version rapportée dans le _Satyricon_. Elle est gâtée par des
lourdeurs et des invraisemblances, poussée au tragique et défigurée par
cet air grimaçant qui nous rend, en somme, toute la littérature chinoise
à peu près insupportable. Mais il me reste un souvenir charmant d'un
épisode qui y est intercalé, celui de l'éventail. Si madame Tian nous
divertit médiocrement, la dame à l'éventail est tout à fait amusante. Je
voudrais pouvoir transcrire ici cette jolie historiette qui tient à
peine vingt lignes dans le recueil d'Abel Rémusat. Mais je n'ai pas le
texte sous la main.
Je suis obligé de conter de mémoire. Je le ferai en toute liberté,
comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce
ne sera peut-être pas tout à fait chinois. Mais je demande grâce
d'avance pour quelques détails apocryphes. Le fonds du moins est
authentique et se trouve dans le troisième volume des contes chinois
traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publiés par
Abel Rémusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait
dans la rue Gît-le-Coeur, sous le règne de Charles X. C'est tout ce que
j'en puis dire, ayant prêté le volume à un ami qui ne me l'a point
rendu.
Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame à l'éventail
blanc.
HISTOIRE DE LA DAME À L'ÉVENTAIL BLANC
Tchouang-Tsen, du pays de Soung, était un lettré qui poussait la sagesse
jusqu'au détachement de toutes les choses périssables, et comme, en bon
Chinois qu'il était, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses
éternelles, il ne lui restait pour contenter son âme que la conscience
d'échapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acquérir
d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette
satisfaction soit profonde, car il fut, après sa mort, proclamé heureux
et digne d'envie. Or, pendant les jours que les génies inconnus du monde
lui accordèrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en
fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se
promener en rêvant dans ces contrées où il vivait sans savoir ni comment
ni pourquoi. Un matin qu'il errait à l'aventure sur les pentes fleuries
de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un
cimetière où les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des
monticules de terre battue. À la vue des tombes innombrables qui
s'étendaient par delà l'horizon, le lettré médita sur la destinée des
hommes:
--Hélas! se dit-il, voici le carrefour où aboutissent tous les chemins
de la vie. Quand une fois on a pris place dans le séjour des morts, on
ne revient plus au jour.
Cette idée n'est point singulière, mais elle résume assez bien la
philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne
connaissent qu'une seule vie, celle où l'on voit au soleil fleurir les
pivoines. L'égalité des humains dans la tombe les console ou les
désespère, selon qu'ils sont enclins à la sérénité ou à la mélancolie.
D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou
rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie
amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait à la secte orgueilleuse
des philosophes, ne demandait pas de consolation à des dragons de
porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pensée à travers les tombes, il
rencontra soudain une jeune dame qui portait des vêtements de deuil,
c'est-à-dire une longue robe blanche d'une étoffe grossière et sans
coutures. Assise près d'une tombe, elle agitait un éventail blanc sur la
terre encore fraîche du tertre funéraire.
Curieux de connaître les motifs d'une action si étrange, Tchouang-Tsen
salua la jeune dame avec politesse et lui dit:
--Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couchée dans ce
tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour éventer la terre
qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voilà
une cause qui m'échappe.
La jeune dame continuait à remuer son éventail. Elle rougit, baissa la
tête et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il
renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne
prenait plus garde à lui et il semblait que son âme eût passé tout
entière dans la main qui agitait l'éventail.
Tchouang-Tsen s'éloigna à regret. Bien qu'il connût que tout n'est que
vanité, il était, de son naturel, enclin à rechercher les mobiles des
actions humaines, et particulièrement de celles des femmes; cette petite
espèce de créature lui inspirait une curiosité malveillante, mais très
vive. Il poursuivait lentement sa promenade en détournant la tête pour
voir encore l'éventail qui battait l'air comme l'aile d'un grand
papillon, quand, tout à coup, une vieille femme qu'il n'avait point
aperçue d'abord lui fit signe de la suivre. Elle l'entraîna dans l'ombre
d'un tertre plus élevé que les autres et lui dit:
--Je vous ai entendu faire à ma maîtresse une question à laquelle elle
n'a pas répondu. Mais moi je satisferai votre curiosité par un sentiment
naturel d'obligeance et dans l'espoir que vous voudrez bien me donner en
retour de quoi acheter aux prêtres un papier magique qui prolongera ma
vie.
Tchouang-Tsen tira de sa bourse une pièce de monnaie, et la vieille
parla en ces termes:
«Cette dame que vous avez vue sur un tombeau est madame Lu, veuve d'un
lettré nommé Tao, qui mourut, voilà quinze jours, après une longue
maladie, et ce tombeau est celui de son mari. Ils s'aimaient tous deux
d'un amour tendre. Même en expirant, M. Tao ne pouvait se résoudre à la
quitter, et l'idée de la laisser au monde dans la fleur de son âge et de
sa beauté lui était tout à fait insupportable. Il s'y résignait
pourtant, car il était d'un caractère très doux et son âme se soumettait
volontiers à la nécessité. Pleurant au chevet du lit de M. Tao, qu'elle
n'avait point quitté durant sa maladie, madame Lu attestait les dieux
qu'elle ne lui survivrait point et qu'elle partagerait son cercueil
comme elle avait partagé sa couche.
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela.
»--Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamnée
par les Génies à voir encore la lumière du jour quand vous ne la verrez
plus, sachez que je ne consentirai jamais à devenir la femme d'un autre
et que je n'aurai qu'un époux comme je n'ai qu'une âme.»
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela.
»--Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de
cinq ans entiers je ne me remarierai.
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidèlement ma
mémoire tant que la terre n'aura pas séché sur mon tombeau.
»Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour
ne les plus rouvrir! Le désespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut
imaginer. Ses yeux étaient dévorés de larmes ardentes. Elle égratignait,
avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais
tout passe, et le torrent de cette douleur s'écoula. Trois jours après
la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu était devenue plus humaine.
Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao désirait lui témoigner la
part qu'il prenait à son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne
pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reçut en soupirant. Ce
jeune homme était très élégant et d'une belle figure; il lui parla un
peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle était charmante et
qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de
revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprès du tertre de son mari,
où vous l'avez vue, passe tout le jour à sécher la terre de la tombe au
souffle de son éventail.»
Quand la vieille eut terminé son récit, le sage Tchouang-Tsen songea:
--La jeunesse est courte; l'aiguillon du désir donne des ailes aux
jeunes femmes et aux jeunes hommes. Après tout, madame Lu est une
honnête personne qui ne veut pas trahir son serment.
C'est un exemple à proposer aux femmes blanches de l'Europe.
CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE[11]
I
CHANSONS D'AMOUR
[Note 11: _Histoire de la chanson populaire en France_, par Julien
Tiersot, ouvrage couronné par l'Institut, in-8°.--Société des traditions
populaires, au Musée d'ethnographie du Trocadéro.--_Revue des traditions
populaires_ (dirigée par M. Paul Sébillot); 4e année, in-8°.--_La
Tradition_, revue générale des contes, légendes, chants, usages,
traditions et arts populaires, direction: MM. Émile Blémont et Henry
Carnoy; 3e année, in-8°.]
Beaucoup de curieux vont aujourd'hui à la découverte des sources cachées
de la tradition. Les plus humbles monuments de la poésie et des
croyances populaires sont soigneusement recueillis. Une société fondée
sur l'initiative de M. Paul Sébillot, deux revues spéciales et de
nombreuses publications, parmi lesquelles il faut citer les légendes de
la Meuse colligées par M. Henry de Nimal, et, tout récemment,
l'_Histoire de la chanson populaire_, par M. Julien Tiersot, attestent
l'ingénieuse activité de nos traditionnistes français. Ce ne sont point
là des peines perdues. Les témoignages de la vie de nos aïeux rustiques
nous sont doux et chers. Avec leurs assiettes peintes, leurs armoires de
mariage où sont sculptées des colombes, avec l'écuelle d'étain où l'on
servait la rôtie de la mariée, ils nous ont laissé des chansons, et ce
sont là leurs plus douces reliques. Avouons-le humblement: le peuple, le
vieux peuple des campagnes est l'artisan de notre langue et notre maître
en poésie. Il ne cherche point la rime riche et se contente de la simple
assonnance; son vers, qui n'est point fait pour les yeux, est plein
d'élisions contraires à la grammaire; mais il faut considérer que si la
grammaire, comme on dit--et ce dont je doute--est l'art de parler, elle
n'est point assurément l'art de chanter. D'ailleurs, le vers de la
chanson populaire est juste pour l'oreille; il est limpide et clair,
d'une brièveté que l'art le plus savant recherche sans pouvoir la
retrouver; l'image en jaillit soudaine et pure: enfin, il a de
l'alouette, qu'il célèbre si volontiers, le vol léger et le chant
matinal.
Les pieux antiquaires qu'anime la poétique folie du _folklore_, les
Maurice Bouchor, les Gabriel Vicaire, les Paul Sébillot, les Charles de
Sivry, les Henry Carnoy, les Albert Meyrac, les Jean-François Bladé, qui
vont par les campagnes recueillant sur les lèvres des bergers et des
vieilles filandières les secrets de la muse rustique, ont transcrit et
noté plus d'un petit poème exquis, plus d'une suave mélodie qui
s'allaient perdre sans écho dans les bois et les champs, car la chanson
populaire est près de s'éteindre. C'est grand dommage; et pourtant ces
présages d'une fin prochaine apportent un attrait puissant: il n'y a de
cher que ce qu'on craint de perdre; il n'y a de poétique, hélas! que ce
qui n'est plus.
Ces chansons expirantes qu'on recueille aujourd'hui dans nos villages
sont vieilles sans doute, plus vieilles que nos grand'mères; mais dans
leur forme actuelle, les plus anciennes ne remontent guère plus haut que
le XVIIe siècle. Plusieurs sont du joli temps du rococo, et cela se sent
à je ne sais quoi.
C'est tout un monde que ces chansons, et tout un monde charmant. On le
retrouve du nord au sud, de l'est à l'ouest. Le fils du roi, le
capitaine, le seigneur, le galant meunier, le pauvre soldat, le beau
prisonnier, et Cathos, et Marion, et Madelon, et les filles sages qui
vont par trois, et les filles amoureuses qui content leur chagrin au
rossignol, près de la fontaine.
Dans ces petits poèmes rustiques, il y a beaucoup de rossignols;
beaucoup de fleurs mêmement: des roses, des lilas et surtout des
marjolaines. La jolie plante, qu'on a nommée aussi l'origan parce
qu'elle se plaît sur les coteaux, où elle dresse parmi les buissons ses
grappes de petites fleurs roses, serties délicatement de bractées
brunes, apparaît dans les chansons de la glèbe, grâce, sans doute, à son
nom musical, à ses tendres couleurs et à son doux parfum, comme
l'emblème du désir et de la volupté, comme l'image des ardeurs secrètes,
des amours furtives et des joies cachées. Témoin la jolie fille qui
revenait de Rennes avec ses sabots. Le fils du roi la vit et l'aima; de
quoi elle se réjouit en ces termes:
Il m'a donné pour étrennes
Avecque mes sabots
Dondaine,
Un bouquet de marjolaine
Avecque mes sabots;
Un bouquet de marjolaine,
Avecque mes sabots
Dondaine,
S'il fleurit, je serai reine
Avecque mes sabots.
Le rossignol, qui chante si magnifiquement, et qui chante la nuit, est
le confident de toutes les amours ou joyeuses ou tristes de nos
chansons.
Sur la plus haute branche,
Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le coeur gai.
Moi ce n'est pas de même:
Mon bonheur est passé.
Ainsi soupire la fille du Morvan. Et la petite Bressane dit ingénument:
Rossignolet du bois,
Rossignolet sauvage,
Apprends-moi ton langage,
Apprends-moi z'à parler.
Apprends-moi la manière
Comment l'amour se fait.
Le rossignol exprime dans son chant le triomphe de l'amour. L'alouette,
à la voix argentée et pure, avertit les amoureux du retour du jour.
Margot et Marion, qui ne sont pas des amantes tragiques, ne s'emportent
pas, comme la Juliette de Shakespeare, jusqu'à maudire la chanson de
l'aube que l'amante de Roméo appelle un cri discordant, un affreux
_hunt's up_. Elles ne rappellent pas le dicton populaire qui veut que
l'alouette ait changé d'yeux avec le crapaud, son ami. Elles ne disent
pas, comme la noble fille des Capulets: «C'est l'alouette qui chante
ainsi hors de ton des mélodies âprement discordantes et des notes
suraiguës. Il y a des gens qui prétendent que l'alouette fait de beaux
accords; cela n'est pas, puisqu'elle nous sépare. «Cateau, surprise par
l'aube avec son bon ami, ne se fâche pas contre le petit chanteur qui
n'en peut mais; elle le tient au contraire pour un bon réveille-matin
dont il ne faut pas mépriser les avertissements. Elle dit tout uniment à
son galant, qui la serre dans ses bras et ne veut point lâcher prise:
J'entends l'alouette qui chante
Au point du jour.
Ami, si vous êtes honnête,
Retirez-vous;
Marchez tout doux, parlez tout bas,
Mon doux ami,
Car si mon papa vous entend
Morte je suis.
Les ingénues de nos chansons vont «seulettes» à la fontaine; elles y
font des rencontres hasardeuses, et parfois elles en reviennent tout en
larmes. Le bonhomme Greuze, qui, venu de bonne heure de Tournus à Paris,
y resta toujours d'humeur paysanne, devait, en esquissant la _Cruche
cassée_, fredonner quelque chanson du pays, quelque couplet revenant à
celui-ci:
Ne pleurez pas, ma belle;
Ah! je vous le rendrai.
--Ce n'est pas chos' qui se rende
Comm' cent écus prêtés.
La chanson populaire exprime avec une fine naïveté l'entêtement du
premier amour chez les jeunes filles. Je n'en veux pour exemple que ces
jolis couplets, bien connus, dont j'emprunte le texte à la revue de MM.
Émile Blémont et Henry Carnoy:
Oh! que l'amour est charmante!
Moi, si ma tante le veut bien,
J'y suis bien consentante;
Mais si ma tante ne veut pas,
Dans un couvent j'y entre.
Ah! que l'amour est charmante!
Mais si ma tante ne veut pas,
Dans un couvent j'y entre:
J'y prierai Dieu pour mes parents,
Mais non pas pour ma tante.
Le meunier, dans nos petits poèmes, est volontiers un homme à bonnes
fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de
coeurs. Tel il apparaît dans la chanson de mademoiselle Marianne, connue
dans toutes les provinces de France. Marianne allait sur son âne au
moulin, y faire moudre son grain. Un jour, le galant meunier lui dit:
«Attachez là votre âne, ma petite demoiselle», et il la fait entrer au
moulin:
Pendant que le moulin tournait,
Avec le meunier ell' riait.
Le loup mangea son âne,
Pauvre mam'zell' Marianne,
Le loup mangea son âne Martin,
À la port' du moulin.
Le meunier, qui la voit pleurer,
Ne peut s'empêcher d'lui donner
De quoi ravoir un âne,
Ma petit' mam'zell' Marianne,
De quoi ravoir un âne Martin
Pour aller au moulin.
Son père, qui la voit venir,
Ne peut s'empêcher de lui dire:
Ce n'est pas là notre âne,
Ma petit' mam'zelle Marianne,
Ce n'est pas là notre âne Martin.
Qui allait au moulin.
Notre âne avait les quatr' pieds blancs.
Et les oreill's à l'avenant,
Et le bout du nez pâle;
Ma petit' mam'zell' Marianne,
Oui, le bout du nez pâle, Martin,
Qui allait au moulin.
L'âne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mangé, est un symbole. La
chanson contient une leçon morale, sans insister plus que de raison sur
un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutôt la
Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque,
gentiment tragique et nous montre des filles fort délicates sur le point
de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la
fille qui fait la morte «pour son honneur garder». Tels sont les
pimpants couplets de la fille déguisée en dragon dans le dessein de
rejoindre son séducteur retourné à l'armée:
Elle fut à Paris
S'acheter des habits;
Ell' s'habilla en dragon militaire,
Rien de si beau!
La cocarde au chapeau.
Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidèle. Un jour,
enfin, elle le rencontre: elle va droit à lui, le sabre au clair. Ils se
battent; elle le tue. Voilà une fille dont le coeur gardait de fiers
ressentiments. Il faut dire aussi que c'était une fille de qualité. La
chanson nous apprend en effet qu'après avoir mis son séducteur à mort
Ell' monte à ch'val comme un guerrier fidèle,
Elle monte à ch'val
Comme un beau général;
Ell' revient au château de son père,
Dit: «J'ai vaincu,
Mon amant ne vit plus.»
Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline
du Pougan à qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de
gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la
poésie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne répond à
peu près: «Je ne suis demoiselle ni belle».
À moi n'appartient pas des gants
Monsieur le comte,
Je suis simple fille des champs,
À moi n'appartient pas des gants.
Le seigneur ne s'arrête pas à ce refus: «La belle, dit-il, approchez,
que je vous baise; ça me donnera l'envie d'y revenir.--Mon Dieu! n'y
revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir?» L'homme
violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte.
Mais en passant sur la chaussée,
Dans la rivière s'est jetée.
«Très sainte Vierge en cet émoi,
Je vous supplie,
Très sainte Vierge, noyez-moi;
Mais mon honneur, sauvez-le-moi.»
Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet
délicat: «Traitez-le comme une jeune fille.» Leurs vieilles chansons
touchent les jeunes filles avec cette discrétion recommandable. Elles
donnent à toutes la grâce et la beauté; elles glissent avec une malice
souriante sur les fautes de la jeunesse; elles célèbrent les demoiselles
qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment
mieux mourir que de pécher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la
mort des fiancées.
Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que
cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence
par ce couplet de fête?
Ma mère, apportez-moi
Mon habit de soie rose.
Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bordé:
Je veux ma mie aller trouver.
Hélas! l'ami trouva sa mie étendue sur son lit de mort, ayant reçu les
sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux:
Puis elle sortit sa main blanche du lit
Pour dire adieu à son ami.
Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achevé
ne saurait aller au delà. Le peintre le plus suave, un Henner, un
Prudhon, un Corrège, sur sa toile baignée d'une ombre transparente, n'a
jamais mieux placé la lumière, jamais mieux trouvé le point où conduire
le regard et l'âme du spectateur. «Puis elle sortit sa main blanche du
lit, pour dire adieu à son ami.» Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces
grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le
bonheur de les trouver.
Au reste, fort incrédules, nos chansonniers rustiques, et volontiers
railleurs à l'endroit de la vertu des femmes mariées et n'entendant pas
aisément qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valéry en Caux chante:
Faut-il pour une belle
Que tu t'y sois tué?
Y en a pus de mille à terre
Qui t'auraient consolé.
La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre
au sort des maris un intérêt excessif. Le dialogue de _Marion_ et de son
jaloux est à cet égard un chef-d'oeuvre de malice et de grâce. Il est
répandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cévenoles,
auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines,
normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provençal que
Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'après la
_Revue des traditions populaires_, une excellente version recueillie, et
peut-être un peu arrangée, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la
France:
LE JALOUX
Qu'allais-tu faire à la fontaine,
Corbleu, Marion?
Qu'allais-tu faire à la fontaine?
MARION
J'étais allé quérir de l'eau,
Mon Dieu, mon ami.
J'étais allé quérir de l'eau.
LE JALOUX
Mais qu'est-ce donc qui te parlai
Corbleu, Marion?
MARION
C'était la fille à not' voisine,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'culottes,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa jupe entortillée,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'épée,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa quenouill' qui pendait.
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'moustaches
Corbleu, Marion!
MARION
C'était des mûres qu'elle mangeait
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Le mois de mai n'porte pas d'mûres,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était une branch' de l'automne.
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Va m'en quérir une assiettée,
Corbleu, Marion!
MARION
Les p'tits oiseaux ont tout mangé,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Alors, je te coup'rai la tête!
Corbleu, Marion!
MARION
Et puis que ferez-vous du reste,
Mon Dieu, mon ami?
Mais il faut nous arrêter quand nous avons à peine lié quelques
fleurettes du bouquet de Margot.
II
LE SOLDAT
Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous
écouterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du
sergent La Ramée. Après les mélodies amoureuses, les couplets
militaires. Au régiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine.
De tout temps la France a donné des soldats, comme la Beauce des grains.
Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu'à choisir dans les
villages. Les jeunes gens à l'envi priaient les capitaines de les
recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors
quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,--il
l'a confessé lui-même,--eut besoin de deux, de trois, de quatre cent
mille hommes à la fois. Alors les levées devinrent plus difficiles. Un
tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochés à
leur épée du pain blanc et des perdrix rôties, afin d'allécher les
pauvres garçons. Ils s'arrêtaient à tous les carrefours, et là, après
avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et
disait: «De par le roi, on fait savoir à tout homme, de quelque qualité
et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre parti
dans le régiment de N... infanterie, qu'on lui donnera quinze francs,
vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé au bout de
trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crédit.
Ceux qui seront portés de bonne volonté n'ont qu'à venir.»
Alors il élevait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or
et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrôlait ainsi un
nombre suffisant d'écoliers endettés, de villageois fainéants,
d'artisans sans travail et de valets sans maîtres. Parfois il fallait
compléter le contingent au cabaret, et plus d'un naïf paysan se vit,
comme Candide, engagé sous les drapeaux pour avoir bu à la santé du roi.
Mais généralement la levée se faisait sans trop de ruse ni de violence,
grâce aux paroles dorées du racoleur et au goût naturel du peuple pour
l'état militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre
onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre
sous par jour. C'était à considérer. La recrue, comme dans la chanson du
pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de
lui rapporter de là-bas quelque parure en souvenir.
Adieu, ma belle, ah! je m'en vas,
Puisque mon régiment s'en va.
Ou bien encore:
Adieu, ma mie, je m'en vas,
Adieu, ma mie, je m'en vas,
Je m'en vas faire un tour à Nantes,
Puisque le roi me le commande.
Le soldat de l'ancien régime avait du coq le plumage ainsi que le
ramage. Il était magnifiquement vêtu, aux frais de son capitaine. Sous
Louis XV, pommadé, frisé, poudré, portant la queue à cadenette, coiffé
du chapeau à trois cornes où brillait la cocarde blanche, vêtu de
l'habit à parement et à retroussis de vives couleurs et galonné sur les
poches et les coutures, le ruban à l'épaule, il jetait un merveilleux
éclat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et
des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa
culotte et ses guêtres échappés aux mites et aux rats font
l'émerveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministère de
la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait fièrement les
couleurs de son régiment, la livrée bleue du roi, les livrées rouges ou
vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livrée grise des
maréchaux et des seigneurs. Il était beau, et il le savait. Les jolies
filles le lui disaient. Il avait changé de nom en changeant de métier;
il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement
Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose,
Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces
surnoms qui plaisaient à La Fontaine, car le bonhomme, étant très vieux,
a dit dans une ballade:
J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose;
Ils conviennent toujours...
Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus à sa belle; la Tulipe
a oublié sa promise. Elle lui avait dit:
Dedans l'Hollande si tu vas,
Un corselet m'apporteras;
Un corselet à l'allemande
Que ta maîtresse te demande.
Hélas! son corselet, la belle l'attend encore:
Dedans l'Hollande il est allé,
Au corselet n'a pas songé,
Il n'a songé qu'à la débauche,
Au cabaret, comme les autres.
Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets:
Ah! si j'avais du papier blanc,
Dit-il un jour en soupirant,
J'en écrirais à ma maîtresse
Une lettre de compliments.
Pas de rivière sans poissons,
Pas de montagne sans vallons,
Pas de printemps sans violettes
Ni pas d'amant sans maîtresse.
Il arrive que, si la Tulipe tarde trop à donner de ses nouvelles, sa
bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est
fort mal reçue, témoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de
Puymaigre:
Quand la bell' fut en Prusse,
Elle vit son amant
Qui faisait l'exercice
Tout au milieu du rang.
--Si j'avais su, la belle,
Que tu m'aurais trouvé,
J'aurais passé la mer,
La mer j'aurais passé.
Plus hardie, mieux avisée, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde
au chapeau. La muse populaire a beaucoup de goût pour les filles
déguisées en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent
dans les opérettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de
fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouvé une bien jolie variante de ce
thème connu.
Mon pèr' me dit toujours:
Marie-toi, ma fille!
Non, non, mon père, je ne veux plus aimer,
Car mon amant est à l'armée.
Elle s'est habillée
En brave militaire.
Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux
À la façon d'son amoureux.
Elle s'en fut loger
Dans une hôtellerie
--Bonjour, hôtess', pourriez-vous me loger?
J'ai de l'argent pour vous payer.
--Entrez, entrez, monsieur,
Nous en logeons bien d'autres.
Montez en haut: en voici l'escalier;
L'on va vous servir à dîner.
Dans sa chambre, la belle se met à chanter. Son amant, logé à la même
auberge, l'entend et reconnaît la voix de son amie. Il demande à
l'hôtesse: Qui donc chante ainsi? On lui répond que c'est un soldat. Il
l'invite à souper:
Quand il la vit venir,
Met du vin dans son verre:
--À ta santé, l'objet de mes amours!
À ta santé, c'est pour toujours!
--N'auriez-vous pas, monsieur,
Une chambre secrète,
Et un beau lit qui soit couvert de fleurs,
Pour raconter tous nos malheurs?
--N'auriez-vous pas, monsieur,
Une plume et de l'encre?
Oui, j'écrirai à mes premiers parents
Que j'ai retrouvé mon amant.
N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le
verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux
amants se raconteront leurs malheurs?
Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans
le même régiment que son ami.
Et la chanson conclut en ces termes:
Une fille de dix-huit ans
Qui a servi sept ans
Sûrement a gagné
Le congé de son bien-aimé.
Les bonnes fortunes du militaire sont attestées par une longue renommée.
Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du
roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans
le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans
l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient
double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il
n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du
roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands
idéalistes:
Trois jeun' tambours--s'en revenant de guerre,
Le plus jeune a--dans sa bouche une rose.
La fille du roi--était à sa fenêtre.
--Joli tambour,--donne-moi, va, ta rose.
--Fille du roi--donne-moi, va ton coeur.
--Joli tambour--demand' le à mon père.
--Sire le roi,--donnez-moi votre fille
--Joli tambour--tu n'es pas assez riche.
--J'ai trois vaisseaux--dessus la mer jolie;
L'un chargé d'or,--l'autre d'argenterie
Et le troisièm'--pour promener ma mie.
--Joli tambour--tu auras donc ma fille.
--Sire le roi--je vous en remercie,
Dans mon pays--y en a de plus jolies[12].
[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.]
Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux.
Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne
puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble
apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à
priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je
l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des
médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins.
C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une
scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: _Sortie de
garnison_. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille,
des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à
de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent
de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde.
Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation
intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son
amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature
ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux
de malice et de sentiment.
J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que
la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps
des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le
don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y
prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une
rose aux lèvres, devant la fille du roi.
Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne
soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la
disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été
épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:
... Méchante femme,
Je ne t'avais laissé qu'deux enfants,
En voilà quatre à présent.
Et la femme répond ingénument:
J'ai tant reçu de fausses lettres
Que vous étiez mort à l'armée,
Que je me suis remariée.
Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne
badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment
d'Anjou on désertait impunément:
Je suis du régiment d'Anjou,
Si je déserte, je m'en f...,
Le capitaine paira tout[13],
ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte
restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au
supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé
«pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi,
et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il
fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent
aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes
enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration
touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien
Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa.
[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, _Histoire des Français_ (t.
IV, p. 15 des notes.)]
Ils m'ont pris, m'ont mené
Sur la place de Rennes,
Ils m'ont bandé les yeux
Avec un ruban bleu:
C'est pour m'y fair' mourir
Mais sans m'y fair' languir.
Soldat de mon pays.
N'en dit' rien à mon père;
Écrivez-lui plutôt
Que je sors de Bordeaux
Pour aller en Avignon
Suivre mon bataillon.
En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison.
Les chansons vraiment populaires de notre France, où pourtant les
soldats poussent comme le blé, ces chansons, qui se lèvent du sillon
avec l'alouette, sont du parti des mères. Le chef-d'oeuvre, la merveille
des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui
revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains:
--Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils,
Ta femme est accouchée d'un fils
--Ni de ma femm' ni de mon fils
Je ne saurais me réjouir.
Que l'on me fass' vite un lit blanc
Pour que je m'y couche dedans.
Et quand ce vint sur le minuit,
Le beau Renaud rendit l'esprit.
La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien
raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus
belles inspirations du génie inculte.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends pleurer ici?
--C'est un p'tit pag' qu'on a fouetté
Pour un plat d'or qu'est égaré.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends cogner ici?
--Ma fille, ce sont les maçons
Qui raccommodent la maison.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends sonner ici?
--C'est le p'tit dauphin nouveau né.
Dont le baptême est retardé.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends chanter ici?
--Ma fille, c' sont les processions
Qui font le tour de la maison.
....................................
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Irai-je à la messe aujourd'hui?
--Ma fille, attendez à demain,
Et vous irez pour le certain.
Tout est admirable dans cette complainte, dont on connaît un grand
nombre de versions. Selon une variante recueillie à Boulogne-sur-Mer par
M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'église le
cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se
tourne vers sa belle-mère:
--Tenez, ma mer', voilà les clefs:
Allez-vous-en au petit né.
Vêtez-le de noir et de blanc.
Quant à moi, je reste céans.
Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère,
voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme
nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut
atteindre?
Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai,
pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils
nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines
contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis
du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal.
Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans
l'âme de ce peuple léger, doux et charmant.
À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul
ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre
l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué,
c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on
retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en
combat singulier. Elle lui dit:
Prends ton épée en main,
Et moi ma quenouillette.
Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre.
Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de
Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités
sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que
nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français
que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait
dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce
et la bonté.
III
CHANSONS DE LABOUR
Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de
labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les
laboureurs _arauder_ leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le
chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était:
Hé!
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme, à l'housteau
Vous aurez du r'nouveau.
En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons
dites «chansons de grand vent». On en cite une, entre autres, empreinte
d'une morne rudesse:
Le pauvre laboureur,
Il est bien malheureux!
Du jour de sa naissance
Il a bien du malheur;
Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grêle,
Qu'il fasse mauvais temps,
L'on voit toujours sans cesse
Le laboureur aux champs!
La plainte, si grave au début, se colore d'un peu de fantaisie.
Il est vêtu de toile
Comme un moulin à vent.
Il port' des arselettes:
C'est l'état d' son métier,
Pour empêcher la terre
D'entrer dans ses souliers.
Ses «arselettes», ce sont ses guêtres, comme le sens de la phrase
l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec
une juste fierté:
Il n'y a roi ni prince,
Ni ducque ni seigneur.
Qui n'vive de la peine
Du pauvre laboureur.
M. Paul Arène veut bien m'envoyer une chanson provençale du même genre
qu'il a recueillie lui-même. «C'est, dit-il, la plainte du paysan,
l'histoire ingénûment contée de son éternelle querelle avec la terre. Et
certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer
lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en échos, ces
couplets d'un réalisme si poignant et si mélancolique.» M. Paul Arène a
fait de cette chanson une traduction ferme et colorée. Le début en est
grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de génie
antique dans l'âme provençale:
Venez pour écouter--la chanson tant aimable--de ces pauvres
bouviers--qui passent leur journée--aux champs, tout en
labourant.
Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hésiode rustique que le bon
chanteur dit les travaux et les jours du laboureur:
Quand vient l'aube du jour--que le bouvier s'éveille--il se lève
et prie Dieu--et puis, après, il mange--sa bouillie de
pois--c'en est la saison.
Aussitôt qu'il a mangé,--le bouvier dit à sa femme...
Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit:
«Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter,
apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois
bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le
fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il
s'écrie amèrement:
Oh! le mauvais labour--que celui de cette terre,--où du matin au
soir,--je ne trouve que misère!--Le sillon--de misère est plein.
Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du
bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous
toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du
contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul
Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces.
Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un
monsieur.»
On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques.
Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais
ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos
antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants;
le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru
bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les
droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi
combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour
s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous
que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes
des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de
la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe
écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape
de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de
«maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain
de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si,
selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout,
elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient
par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de
linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses
domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la
Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de
vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en
avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos
Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals,
dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à
ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour
merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure.
Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne
convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que
voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours
son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14]
[Note 14: _Contes cruels_, 1 vol. _L'Ève future_, 1 vol. _Axel_, 1 vol.]
Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 août 1886 dans la
cinquante-deuxième année de son âge, chez les frères hospitaliers de
Saint-Jean de Dieu, à l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir
madame de la Sablière et Barbey d'Aurévilly. Comme tant d'autres, après
avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne
s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas
pour chacun de nous un moment où nous avons besoin de mourir? Villiers
est mort facilement, et ceux qui lui ont fermé les yeux disent qu'il a
consenti par avance au repos qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être
gardait-il d'intimes espérances? Peut-être ce Breton croyait-il à ce que
croyaient ses pères? Peut-être s'attendait-il à recevoir dans
l'Inconnaissable la récompense due à son amour constant du beau et à ses
souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers
chrétien et catholique, et ses livres ne démentent pas ce témoignage.
Mais, certes, sa foi n'était pas celle du charbonnier. Il y mêlait
d'étranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux goûté dans la foi,
c'est le délice du blasphème. Il était de cette famille des
néo-catholiques littéraires dont Chateaubriand est le père commun, et
qui a produit Barbey d'Aurévilly, Baudelaire, et, plus récemment, M.
Joséphin Peladan. Ceux-là ont goûté par-dessus tout dans la religion les
charmes du péché, la grandeur du sacrilège, et leur sensualisme a
caressé les dogmes qui ajoutaient aux voluptés la suprême volupté de se
perdre.
Ces fils superbes de l'Église veulent pour ornements à leurs fautes la
foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut,
comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa piété était
terriblement impie. Il avait des ironies énormes. Enfin, il est mort; il
s'en est allé sans regrets. «Je vais me reposer», disait-il. Il est
parti de ce monde sans avoir jamais goûté ce qu'on appelle les biens de
la vie. La pauvreté se colla à ses os comme sa propre peau, et ses
meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui
arracher ce vêtement naturel. Très jeune, dit-on, il avait dissipé un
petit héritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtième
année, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans
il erra dans les cafés, de nuit, s'effaçant comme une ombre aux
premières lueurs du matin. Sa misère, l'affreuse misère des villes,
l'avait si bien marqué, si bien façonné, qu'il ressemblait à ces
vagabonds qui, vêtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades
publiques. Il avait le teint livide taché de rougeurs, le regard
vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui
s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne
de pitié ou d'envie. Il ignorait absolument sa misère; il en est mort,
mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rêve perpétuel, et ce
rêve était d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foulé aux pieds par
les passants sentait sur ses lèvres les baisers parfumés d'une reine.
Villiers vivait constamment, par la pensée, dans des jardins enchantés,
dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de
l'Asie, où luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges
hiératiques. Ce malheureux habitait dans des régions fortunées dont les
heureux de ce monde n'ont pas la moindre idée. C'était un voyant: ses
yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles éblouissants. Il
traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et
voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pesé, nous
n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su
se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafés,
dans l'odeur du tabac et de la bière, il a répandu à flots la pourpre et
l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions
comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des
reproches amers. Je crois le voir debout, près de ma table, je crois
voir Villiers tel qu'il était de son vivant, dans sa laideur courte et
vulgaire, mais bientôt transfigurée quand, la tête penchée de côté,
rejetant en arrière ses cheveux longs et droits, après de longs
ricanements, il parlait comme un prophète. Je crois l'entendre qui me
dit:
«Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui
ont possédé la beauté. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le
monde extérieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daigné le
regarder. Mon âme est pleine de châteaux solitaires au bord des lacs, où
la lune argente les cygnes enchantés. Lisez mon _Axel_, que je n'ai
point achevé et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles
créatures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trésor, hélas!
et qui le trouvent. Quand ils le possèdent, ils se donnent la mort,
connaissant qu'il n'est qu'un trésor vraiment désirable, l'infini divin.
Le méchant taudis dans lequel je rêvais en jouant le _Parcifal_ sur un
vieux piano était en réalité plus somptueux que le Louvre. Lisez, je
vous prie, les _Aphorismes_ de Schopenhauer, et revoyez l'endroit où il
s'écrie: «Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra égala jamais en
magnificence le cachot obscur dans lequel Cervantès écrivait son _Don
Quichotte_?» Lui-même, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un
Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le
détachement des richesses. Je me suis donné toutes les satisfactions qui
peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai été intérieurement grand
maître de l'ordre de Malte et roi de Grèce. J'ai créé moi-même ma
légende, et j'ai été aussi merveilleux de mon vivant que l'a été, un
siècle après sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rêve a si bien
effacé la réalité, que je vous défie, vous-même qui m'avez connu, de
dégager entièrement mon existence des fables dont je l'ai superbement
parée. Adieu, j'ai vécu le plus riche et le plus magnifique des hommes.»
Que répondre sinon ceci: «Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la
part de l'idéal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire
les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand
amour. Vous avez aimé plus que tout l'art et la pensée, et les sublimes
illusions ont été votre juste récompense. Les grandes passions ne sont
jamais stériles. Tout un monde d'images a peuplé les hautes solitudes de
votre âme.»
Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un
halluciné? Non pas. Si ce dormeur éveillé a emporté avec lui le secret
de ses plus beaux rêves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce
songe qui fut sa vie, du moins il a écrit assez de pages pour nous
laisser une idée de l'originale richesse de son imagination. Il écrivait
obstinément, et ses manuscrits sans forme, illisibles, épars, toujours
perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facultés que
nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les
gouttières, les pages envolées de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il
écrivait sur du papier à cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses
manuscrits? Ceux-là seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'était.
Des lambeaux sans nom, usés dans ses poches, où il les traînait depuis
des années, et qui s'en allaient par bribes dès qu'il les déployait,
d'affreux restes indéchiffrables pour lui-même et dont il constatait
l'émiettement avec une épouvante comique et profonde. Il les
reconstituait pourtant, avec une patience obstinée et une adresse
merveilleuse. Comme M. Comparetti déroule prudemment les rouleaux
carbonisés de papyrus de Pompéi, Villiers rassemblait les miettes
d'_Axel_ ou de _Bonhomet_, et l'oeuvre était sauvée.
Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre.
Il faut le dire à la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a
vécu: Villiers est un écrivain, et du plus grand style. Il a le nombre
et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux
intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies
sourdes, quand il renonce au plaisir de s'étonner lui-même, c'est un
prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'éclat. Il y a dans son drame
du _Nouveau Monde_, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une
suavité, d'une pureté, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a
intitulé _Contes cruels_ contient des pages de toute beauté. Voici, par
exemple, quelques lignes d'une grâce héroïque. Il s'agit des compagnons
de Léonidas:
Les trois cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs,
ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient
souper dans les Enfers avaient peigné leur chevelure pour la
dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs
boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux
applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en
chantant des vers de Tyrtée. Maintenant sans doute, les hautes
herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre
qu'ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants
avant de les reprendre en son sein vénérable.
Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme
dans Flaubert? Villiers, profondément musicien et tout plein de Wagner,
mettait dans sa prose des sonorités expressives et comme d'intimes
mélodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'écrire. Il n'y
a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait à la vertu des mots.
Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des
puissances secrètes. Cela même est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est
point d'écrivain véritable qui n'ait de ces faiblesses.
Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du
public, et je crains que ses livres, même après sa mort, ne soient
goûtés que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle.
C'est cette ironie, parfois obscure et pénible, qui en défend l'accès.
Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les
oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans
tout ce qu'il a écrit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa
pensée. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au delà de ce qui est
permis et même concevable, et il la mêlait étrangement à ses
contemplations philosophiques, à ses pieuses extases, à ses méditations
sublimes. Je viens de relire son _Ève future_, qui fut publiée il y a
quatre ans et dont le héros est précisément l'hôte illustre que Paris
reçoit en ce moment avec sympathie et curiosité. Villiers a mis en
scène, dans ce roman, l'inventeur du téléphone et du phonographe, le
sorcier de Menlo Park, l'ingénieur Edison. Naturellement, les inventions
de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractère
merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqué
une femme électrique, une andréide d'une beauté merveilleuse, dont
l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complète
de la vie. Et il se délecte dans cette idée folle, qui lui permet de
railler la science en blasphémant la nature. Sortie, comme l'Ève
biblique, des mains de son auteur, la nouvelle Ève inspire naturellement
le désir. M. Edison l'a fabriquée pour un jeune lord qui, ayant donné
son amour à une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et
vulgaire, ne peut vivre ni avec cette créature ni sans elle, et tombe
dans un ennui mortel. L'andréide ressemble trait pour trait à cette
vivante; mais, les pensées qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe
interne, sont d'une idéale beauté, ayant été composées par les écrivains
les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une
vive impression sur l'esprit du jeune lord.
«Au cri de ton désespoir, lui dit l'andréide, j'ai accepté de me vêtir à
la hâte des lignes radieuses de ton désir, pour t'apparaître...
»Je m'appelais en la pensée de qui me créait, de sorte qu'en croyant
seulement agir de lui-même il m'obéissait aussi obscurément.
»Qui suis-je?... un être de rêve qui s'éveille à demi en tes pensées.
»Oh! ne te réveille pas de moi...
»Qui suis-je? Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de la
libre volonté. Attribue-moi l'être, affirme-toi que je suis!
Renforce-moi de toi-même. Et soudain je serai toute animée, à tes yeux,
du degré de réalité dont m'aura pénétré ton Bon-Vouloir créateur. Comme
une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras.»
Et comme le lord étonné ne répond rien, l'andréide reprend:
«Crains-tu de m'interrompre? Prends garde! Tu oublies que ce n'est qu'en
toi que je puis être palpitante ou inanimée, et que de telles craintes
peuvent m'être mortelles. Si tu doutes de mon être, je suis perdue, ce
qui signifie également que lu perds en moi la créature idéale qu'il
t'eût suffi d'y appeler.
»Oh! de quelle merveilleuse existence puis-je être douée si tu as la
simplicité de me croire, si tu me défends contre ta raison!»
Après tout, n'a-t-elle pas raison, l'andréide? Ment-elle plus qu'une
autre? Est-elle plus une illusion? Pour ce que l'on connaît de la femme
qu'on aime, pour ce qu'on possède de son secret, pour ce qu'on pénètre
de son âme, en vérité, l'automate vaut bien la vivante. Terrible
sagesse de l'andréide! Jamais on n'avait si magnifiquement blasphémé la
nature et l'amour. N'en restez-vous pas glacé comme moi? Hélas! pauvre
Villiers! Je l'ai connu; c'était un compagnon d'un esprit de
plaisanterie infini, d'une fantaisie excellente, _a fellow of infinit
jest, of most excellent fancy_.
UN MOINE ÉGYPTIEN[15]
[Note 15: _Les Moines égyptiens_, par E. Amélineau. _Vie de Schnoudi_
(Leroux, édit., in-18).]
M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des
manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce
savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le
parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les
couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales,
dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au
soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois
grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a
frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race
celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et
le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les
monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs
publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler
aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la _Vie de Schnoudi_. C'est
un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce
Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des
documents historiques, tels que règles monastiques, lettres
d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage
extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire
et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie
si originale.
Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la
ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le
_village de la Vigne_. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba.
C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être
un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui
confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux
dire _fils de Dieu_. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de
fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du
fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait
droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À
neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de
son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la
maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les
champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les
bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles
pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère,
nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée
d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui
dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte.
Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça
sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe
était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout
des psaumes et des prophètes.
Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes
des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures,
jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture
qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la
semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante
jours du carême, il se contentait de fèves bouillies.
Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs
sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha
lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la
poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière.
On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures
mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.
Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment
qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de
l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces
tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois
couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.
Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il
tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme
de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé
vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété,
quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger
ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui
était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la
main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan
(car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un
bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il
venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en
oublia qu'il était immortel.
--Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme
de ma vie.
Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes:
--Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à
Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement.
Et il lâcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion.
On peut être surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en
son pouvoir, l'ait laissé aller. Mais le diable, à tout considérer, est
aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints; car, sans les
épreuves et les tentations, leur vie serait privée de tout mérite.
Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette
considération. Peut-être éprouva-t-il une insurmontable difficulté à
étrangler le diable. C'eût été, d'ailleurs, une grave imprudence. Le
diable mort, tout l'édifice de la religion s'écroulait, et le cataclysme
s'étendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non
plus songé à cela.
Après avoir vécu cinq ans dans un tombeau, le saint homme était mort aux
tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la
vieillesse Antoine, Macaire et Pacôme, ne lui causait plus que de
l'horreur et du dégoût. Rentré dans le couvent d'Athribis, il en prit la
direction après la mort de son oncle, l'abbé Bgoul. C'est alors que cet
ascète déploya le génie d'un grand pasteur d'hommes.
La petite communauté, composée d'une centaine de moines, s'accrut en peu
d'années d'une façon prodigieuse et compta bientôt plus de deux mille
religieux dont les habitations, nommées _laures_, s'échelonnaient le
long de la montagne. Les uns menaient la vie cénobitique, les autres
vivaient dans la montagne en anachorètes. Schnoudi fonda à quelque
distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il résolut alors de bâtir
un monastère indestructible et une grande église. À l'en croire, il
découvrit dans les ruines de la cité grecque l'argent nécessaire à cette
vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on
appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle était pleine
d'or.
Il traça lui-même le plan des bâtiments et les fit construire avec les
pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de
leur âme, luttèrent d'ardeur et d'habileté. En dix-huit mois tout fut
achevé.
«L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amélineau, existe encore
aujourd'hui: pas une pierre n'a bougé. Quand, de loin, on la voit se
détacher en avant de la montagne, elle se présente comme un bastion
carré: de fait, c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La
construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens
Égyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les
temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau:
pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une
grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur
cent de largeur. La hauteur en est très grande; et tout autour règne une
sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines
colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore
quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On
entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, et dont
l'une a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est
d'une profondeur de plus de quinze mètres. Quand on y passe, l'obscurité
donne le frisson. Les moines qui la traversaient étaient vraiment
sortis du monde. À droite de cette porte se trouve la grande église: à
l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver
l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie,
à l'heure où le soir amenait la fraîcheur avant d'entrer dans l'église
pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de
toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles.»
Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intérêts. Il
avait coutume de dire:
«Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied où le Seigneur
ne se soit promené avec moi, sa main dans la mienne.»
Il disait encore:
«Que celui qui ne peut visiter Jérusalem pour se prosterner devant la
croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande
dans cette église où se réunissent les anges. Je prierai pour leurs
péchés passés, et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses
fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car
j'intercéderai pour eux près du Seigneur.»
C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son
église des «indulgences attachées aux lieux saints» et les rendit
«applicables aux défunts», et cela de sa propre autorité.
Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on
l'étudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point où finit
l'illusion du voyant, où commence la fraude pieuse. Voici un petit fait
qui donne à réfléchir à cet égard:
Un jour, son disciple bien-aimé, le doux Visa, qui devait lui succéder,
frappa à la porte de sa cellule.
--Entre sans tarder, lui répondit l'abbé.
Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il
entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où venait la
voix qu'il avait entendue.
--Le Messie vient de me quitter, répondit Schnoudi, il m'a longtemps
entretenu des mystères ineffables.
Visa poussa un grand soupir.
--Puissé-je aussi le voir!
--Tu es trop petit de coeur, répondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne
l'ai point prié de se laisser voir à toi.
--Il est vrai que je suis un pécheur, répondit le doux Visa.
L'abbé reprit:
--Élève ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu.
Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du maître et
dit:
--Père, je suis ton esclave, prends pitié de moi et fais que je mérite
de le voir réellement.
Touché de tant d'humilité, Schnoudi parla de la sorte:
--Reviens demain à la sixième heure. Tu nous trouveras de nouveau
conversant ensemble.
Le lendemain, à l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper à la porte
de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie,
l'ayant entendu frapper, était remonté au ciel.
--Malheureux que je suis! s'écria Visa en pleurant abondamment. Je ne
mérite pas de voir le corps du Christ Jésus.
Schnoudi s'efforça de le consoler.
--Ne pleure point: si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins
entendre sa douce voix.
«En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors
je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon père.»
Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie
chère aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les
Égyptiens, était entaché de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre
invisible et «enchanter» la vallée.
Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et,
malgré le froid, y passait toute la nuit en prières. Le tombeau du
désert, où il avait passé cinq années de sa jeunesse et enseveli les
images de la volupté terrestre, lui était resté cher. Il y retournait
souvent, y passait des semaines entières, conversant avec Jésus-Christ
et combattant corps à corps avec le diable.
Il devint célèbre dans toute l'Égypte, à l'égal d'Antoine et de Macaire,
et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait près de la montagne
d'Athribis un saint que Jésus-Christ visitait tous les jours. Il
exerçait autour de son couvent une magistrature à laquelle les nomades
eux-mêmes se soumettaient. L'Égypte était alors désolée par les courses
de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abbé
d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux:
hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dépensait, par
semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les légumes,
les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il
fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par
jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours
cuisaient le pain.
Schnoudi, si miséricordieux pour les malheureux et si empressé à nourrir
les affamés, traitait au contraire avec une violence furieuse les
idolâtres et les adultères. Il y avait alors au bord du Nil des hommes
riches qui vivaient élégamment dans de belles maisons peuplées de dieux
à demi grecs, à demi égyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les
habitations de ces honnêtes païens. L'un d'eux fut noyé dans le fleuve.
On conta qu'il y avait été jeté par un ange, mais ce fut probablement
par un moine. Schnoudi était terrible dans son zèle. Grand contempteur
de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'était le péché de la
chair. Il y avait, près d'Athribis, un prêtre qui vivait avec une femme
mariée; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prêtre
et lui représenta l'abomination de son péché. Le prêtre promit de
quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda près de lui,
car il l'aimait.
Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. «Suffoqué par l'odeur de
l'adultère, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont
Sinaï, le Seigneur avait ordonné à Moïse d'exécuter; de son bâton, il
frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent
engloutis vivants.»
Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un
horrible assassinat.
Malgré les progrès du monachisme, il se trouvait encore en Égypte des
hommes en grand nombre et même des prêtres qui «aimaient les créatures
de Dieu». Ils se rendirent près du duc d'Antinoé et accusèrent l'abbé
d'Athribis d'avoir tué un homme et une femme. Le duc rendit bonne
justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner à mort. On
raconte que deux anges enlevèrent le saint homme sous le sabre du
bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachèrent
leur abbé au supplice. Ils formaient une armée nombreuse et disciplinée,
contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de
troubles et d'anarchie.
Tels sont, en résumé, les faits aujourd'hui connus de la vie de
Schnoudi. M. Amélineau a le double mérite de les avoir découverts dans
des manuscrits coptes et d'en avoir composé un récit suivi, d'un intérêt
très vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent
dix-neuvième année, le 2 juillet 451. Cette date nous est donnée pour
certaine, et il faut convenir que les vies des pères du désert
fournissent plus d'un exemple d'une semblable longévité.
«Après lui, dit M. Amélineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce
monastère de Schnoudi, qui eut un moment tant de célébrité; on ne
connaît pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre était
condamnée à périr; le monastère seul est resté debout, mais combien
déchu de son antique splendeur! Où les pieds de tant de saints, du
Messie lui-même, s'étaient posés si souvent, le pied impur de la femme
se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont mariés et
ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la
désolation à laquelle n'avait sans doute point songé le prophète Daniel.
Ces pauvres ménages vivent des maigres revenus de rares feddans,
pêle-mêle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois
conservé le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre
hante toujours leur demeure.»
C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se
colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos
climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance.
Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de
la vallée du Nil.
LÉON HENNIQUE[16]
[Note 16: _Un Caractère_, par Léon Hennique, 1 vol.]
Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrès
international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecuménique, je
lisais un roman spirite que M. Léon Hennique a publié récemment sous ce
titre: _un Caractère_.
M. Léon Hennique a grandi et s'est formé dans le naturalisme. Il est un
des conteurs des _Soirées de Médan_, et ses premiers livres trahissent
le souci du «document humain». Mais, par le tourment ingénieux du style
et la curiosité fine de la pensée, il procède des Goncourt plutôt que de
M. Zola. Il a, comme les deux frères, la vision colorée des temps
évanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le goût maladif du précieux
et du rare. Comme eux, il met de l'apprêt et de la coquetterie dans la
brutalité. Mais il est original et singulier par un certain don de rêve,
par un certain sentiment de l'idéal, par je ne sais quoi d'héroïque et
de fier. Ceux qui ont vu jouer son _Duc d'Enghien_ au Théâtre Libre
savent ce que M. Léon Hennique cache de nobles émotions sous l'enveloppe
hérissée et contournée de sa forme littéraire. Le roman que je viens de
lire, _un Caractère_, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais
dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amèrement d'un écrivain
qui veut m'éblouir par les scintillements perpétuels d'un style à
facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trêve ni
repos des sensations neuves, d'une excessive ténuité. Je pourrais me
venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigué et lui
demander compte de ces «inanes chimères», de ces «médians soirs», de ces
«oculaires galas» et autres raretés chez lui trop communes. Mais à quoi
bon? Ces artifices de langue et de pensée, ces subtilités violentes, il
les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possède tout
entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronné d'épines,
plus farouche et plus étincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore à
deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect «à tous les
coeurs amis de la forme et des dieux». Ce que je reproche en somme à M.
Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un
tapis trop riche et d'une splendeur inquiétante. À l'exemple du roi du
vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas
à la façon de M. Hennique l'art et l'économie du style. Du moins que ce
dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art à sa manière,
je l'aime à ma façon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour
tourner notre commun mépris sur les malheureux qui vivent dans
d'éternelles laideurs? «Quand je songe qu'il se fait à cette heure des
_Docteur Rameau_, des _Comtesse Sarah_ et des _Dernier Amour_, il me
prend envie de crier à M. Léon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des
mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce
que vous êtes trop recherché, trop inquiet, trop précieux, parce que
vous vous égarez dans des obscurités étincelantes. Je devrais dire au
contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires
défauts sont infiniment préférables à la vulgarité des auteurs que
chérit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches,
qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.»
Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnaître
encore que, dans cette forme littéraire d'un artifice parfois irritant,
l'auteur de _un Caractère_ a su renfermer une idée morale d'une vraie
beauté?
Ce roman, que je viens de lire, m'a profondément touché; et je suis
encore sous l'empire de la noble émotion qu'il m'a causée. C'est,
avons-nous dit, un roman spirite. À première vue, les tables tournantes,
les esprits frappeurs, les médiums typtologues ne semblent pas fournir
un sujet bien intéressant d'étude. Ce que j'en ai vu, pour ma part,
serait tout au plus la matière d'un petit conte satirique. J'ai amusé,
de temps à autre, ma curiosité chez d'excellentes gens adonnées aux
sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent à leurs illusions. J'ai
déjà confessé que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me
fuit et s'évanouit devant moi.
En ma présence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites
mains de lumière qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux
s'envolent comme des colombes au sein de l'éther, leur patrie. Je
donnerais beaucoup pour causer avec des âmes désincarnées: elles peuvent
compter sur ma curiosité discrète et ma profonde attention. Jusqu'ici,
hélas! aucune d'elles, se détachant de l'innombrable essaim des ombres,
n'est venue, comme Francesca, à l'appel du Florentin, murmurer à mes
oreilles des paroles mystérieuses. Il y aurait quelque mauvais goût à
laisser voir que je suis piqué de leurs dédains obstinés. Pourtant je ne
puis m'empêcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une façon
étrange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans
la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des
sages. Il y a plusieurs années, dans une heure de perversité, je suis
allé chez le docteur Miracle, où j'ai trouvé des dames affligées qui
mangeaient des pâtisseries sèches et des vieillards recueillis comme on
en voit dans les églises. Le docteur Miracle nous présenta une vieille
dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui,
disait-il, parlait la langue primitive de l'humanité. Elle roulait des
yeux féroces à travers les mèches grises de ses cheveux. Armée d'une
tige de fer dont l'extrémité supérieure se recourbait en forme de
serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur
un tabouret et poussait des cris inhumains.
Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait à conduire le
fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficultés,
que le public n'était pas du tout inquiet de savoir quel pouvait être ce
fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilité. Mais chacun en
comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enragée.
On l'y laissa. M. Jacolliot, qui représentait la Science chez le docteur
Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignité),
fut prié de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse.
Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilité redoutable, et M.
Jacolliot avait assez à faire d'éviter que la pointe lui entrât dans les
yeux. Pourtant ce n'était pas là sa seule occupation. Il lui était
enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait
prononcer. Secoué sur son escabeau, les oreilles rompues par des
hurlements inouïs, écartant d'une main le dard menaçant, épongeant de
l'autre son front dégouttant de sueur, étourdi, effaré, écrasé, résigné,
il «suivait le phénomène», selon l'heureuse expression du docteur.
Enfin, après dix minutes d'agonie, il entendit _Rama_ et se déclara
satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en
était plus à l'idiome primitif! Nous apprîmes du docteur que les
pythonisses traversent les âges avec une notable rapidité, ce qui
explique le phénomène. J'ai assisté à plusieurs autres expériences, où
manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne
m'instruisirent pas plus avant dans les mystères d'outre-tombe. Plus
tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient
l'absence éternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que
le spiritisme était une religion et qu'il fallait le laisser aux âmes
comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer à
l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crédulité des hommes et
que le poète peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose
d'intimement tragique ou de profondément doux. Au reste, il me souvient
bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de
_Rediviva_, demandé aux expériences du docteur Miracle les secrets d'une
épouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas conté avec
élégance les amours d'un vivant et de sa fiancée, non point morte (les
spirites nient la mort), mais désincarnée? Le conte s'appelait _Spirite_
et c'était, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier
répandait sur toutes choses une lumière égale. Personne n'avait moins
que lui le sens de l'ineffable. Son style achevé ne donnait point l'idée
de l'au delà. On ne sent pas dans son histoire de _Spirite_ palpiter les
ailes invisibles. Dans _un Caractère_, l'impression de l'occulte est
beaucoup plus forte mais c'est surtout l'idée morale qui, à mon sens,
fait le prix du livre de M. Léon Hennique. Essayons de l'indiquer.
Agénor, marquis de Cluses, a épousé dans les dernières années de la
Restauration, Thérèse de Montégrier, une fine et douce créature, qu'il
aime de toutes les forces de sa nature honnête, droite et bienveillante.
Ce marquis de Cluses a l'esprit médiocrement étendu; le goût petit, mais
délicat, une belle candeur d'âme et un coeur fidèle. Il fut pieux envers
ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le
culte de la femme et le culte de son roi. Il est désintéressé et plein
d'honneur. Petite tête et grand coeur, enfin c'est «un caractère».
L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse
le regard et parle du passé: vieux meubles magnifiques, riches
tapisseries, étoffes somptueuses. Il a meublé son château de Juvisy,
dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le
palais de la Belle au bois dormant. C'est là qu'après un an de mariage
sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe.
Mais le pauvre Agénor, tout à son veuvage, ne songe point qu'il est
père. Il n'a pas seulement regardé son enfant. Il vit enfermé dans la
chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allumée. Et là,
tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thérèse. Sa tristesse
«aiguisée à la solitude, aux veilles, au jeûne» est devenue
prodigieusement fine et pénétrante. Pendant des jours et des jours il
épie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit
enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu à peu se colore. C'est elle! Et
il la voit parce qu'il a mérité de la voir. C'est cette belle idée que
M. Hennique a exprimée magnifiquement et qui donne à tout son livre un
sens large et profond. Éternelle vérité des antiques théogonies: le
désir a créé le monde, le désir est tout-puissant. Agénor le sait bien
maintenant, que l'amour est plus fort que la mort.
Pour lui la parole de l'Évangile, «heureux ceux qui pleurent», s'est
réalisée à la lettre. Il a goûté la consolation suprême de ceux qui,
comme Rachel, ne veulent point être consolés, de ces âmes qui se
plongent éperdûment dans leur douleur avec une insatiable volupté et qui
retrouvent en elles-mêmes ceux-là qu'elles pleurent, parce qu'elles les
y avaient mis tout entiers. Agénor a reconquis Thérèse. Il la voit,
l'entend de nouveau, en récompense de cet amour qui n'avait jamais
consenti à la perdre.
Après cette première vision, cette reprise héroïque sur la mort, se
déroulent les phénomènes ordinaires du spiritisme. D'abord, dans le
silence, trois coups frappés sur un miroir, «trois coups distincts,
tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs,
irréfragables témoignages, pour les nerfs, d'une présence occulte».
Puis, «c'est la lampe, une haute lampe de bronze, allumée, qui fermement
traverse l'air tranquille d'une nuit d'août, passe d'une crédence à la
tablette d'un secrétaire, cliquette en se posant; ce sont des fleurs, un
matin, mystérieusement apportées, «fleurs niellées d'azur, à pistil
fantasque, fleurs naturelles inconnues», car les âmes renouvellent, au
dire des spirites, le miracle de Dorothée, qui donna à ses bourreaux des
fleurs du ciel. Enfin, c'est la morte saisissant la main du vivant et le
forçant à écrire sous sa dictée: «C'est bien moi, Thérèse, qui suis là.
Je ne te quitterai plus... Je t'aime, toi seul.» Agénor avait pieusement
gardé son veuvage, et son veuvage avait la douceur des fiançailles. Sans
cesse sur lui des «caresses d'ange», des «mains fluettes venant tout à
coup se modeler entre les siennes». Chimères, illusions, dites-vous?
Qu'importe! Agénor a vaincu la mort. Thérèse est près de lui. Voici
qu'une nuit il la revoit près de son lit, belle, étrange, le regard
triste, vivante de nouveau. Il l'appelle.
«Il a bientôt conscience qu'un corps aimant se glisse près du sien,
brûle, palpite, s'abandonne. Puis une seconde d'oubli parfait,
insondable, comme si la morte, prise de pitié, s'était enfin laissé
corrompre.» Mais cette fois, il a péché contre l'idéal. Il a méconnu la
loi du mystère, le _noli me tangere_. Il est puni; le fantôme s'est
évanoui, le laissant accablé de remords et de honte. C'est fini, elle ne
reviendra plus. Il sent qu'il l'a perdue par sa faute. Dans son veuvage
posthume, il se demande en vain «quelle planète, là-bas, hors des
limites visuelles, contient le doux être, femme sans tache, épouse
bénie, ange, amour!»
Elle ne reviendra plus... Elle revient, elle a pardonné. Elle se
manifeste de nouveau; mais gravement, solennellement, pour faire
franchir au vivant un degré de l'initiation. Elle lui dicte ces paroles:
«L'époque approchant où te sera laissé le soin de me connaître sous
d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens à te sortir d'erreur,
à te faire un certain nombre de révélations, afin que tu puisses les
conserver, les relire et ne point douter, en les voyant tracées comme de
ma main.»
Et elle lui communique un petit catéchisme enfantin et d'une extrême
douceur, dans lequel les idées néo-chrétiennes d'une Providence
universelle se mêlent au dogme de la métempsycose.
Depuis peu, la fille qu'elle a laissée sur la terre, et à laquelle
Agénor n'a pu s'attacher, a épousé un M. de Prahecq. Un an après ce
mariage, comme, par une matinée pure d'hiver, le veuf se promenait dans
le parc couvert de neige, sa canne écrit malgré lui sur la page blanche
étendue à ses pieds cet avis mystérieux: «Une fille va naître de Berthe.
Je ne m'appartiens plus.»
Avec la naissance de cette fille, la petite Laure, le livre de M.
Hennique prend une suavité charmante, se pare de mignardises délicieuses
et tristes, se revêt des teintes les plus douces de la tendresse. Si ces
pages n'étaient pas gâtées çà et là par des recherches d'art trop
capricieuses, elles seraient vraiment adorables. L'amour du grand-père
pour cette petite-fille exquise, comme lui tendre et fière, et qui ne
vivra pas, a inspiré à M. Hennique des scènes ravissantes. «L'enfant a
les yeux de Thérèse, les mêmes yeux de velours brun, le même regard, un
teint pareil.» Et le bon Agénor, frappé de cette ressemblance, médite
les paroles étranges par lesquelles la morte a pris congé de lui et il
en conclut que «Laure ne peut être que Thérèse réincarnée». Autrement,
d'où lui viendrait «ce regard brun, inoublié», que Berthe n'eut jamais?
Laure mourra au sortir de l'enfance, mais qu'importe? Le vieillard vit
avec les âmes: son amour pour la seconde fois aura vaincu la mort. Il a
fondu en un même être tout ce qu'il aima dans cette vie, et cet être
idéal vivra autant que lui, puisqu'il est en lui.
Voilà, dans son esprit et son essence, le livre de M. Hennique. Ce n'est
pas l'oeuvre assurément d'une âme vulgaire, c'est aussi un fait assez
notable qu'un disciple de M. Zola, un des conteurs des _Soirées de
Médan_, ait célébré avec un enthousiasme sympathique le triomphe de
l'idéalisme le plus exalté.
LE POÈTE DE LA BRESSE[17]
M. GABRIEL VICAIRE
[Note 17: _Émaux bressans_, nouvelle édition.--La légende de saint
Nicolas.]
La hache a éclairci les épaisses forêts de la Bresse, où vivaient jadis
le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques châtaigniers
s'élèvent encore au-dessus des haies vives qui séparent les champs et
les prairies. Le bois est devenu bocage. Son âpre monotonie n'est pas
sans beauté. On peut aimer jusqu'à la tristesse de ces étangs, couverts
de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et
qu'environnent de mélancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont nés
sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chérissent d'un grand
coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et
querelleurs comme les héros antiques, rudes au travail, lents, froids et
résolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante;
partout elle a pour ses fils la beauté d'une mère. M. Gabriel Vicaire,
issu d'une vieille famille bressane, a chanté avec amour son pays
d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne
chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unité,
doit être célébrée pour ses montagnes et ses vallées, pour ses bois et
ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas
complète, si elle ne mêlait à ses dogmes sacrés ces superstitions
charmantes qui donnent à tous les cultes la vie avec la grâce. Le
patriotisme abstrait paraîtrait bien froid à certaines âmes qui,
sensibles aux formes et aux couleurs, chérissent surtout de la terre
natale ce que leurs regards en peuvent embrasser. À ce propos, je me
rappelle une page vraiment belle et sincère, que M. Jules Lemaître a
écrite il y a trois ou quatre ans:
Quand j'entends, disait notre ami, déclamer sur l'amour de la patrie, je
reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le
dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi
de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe
de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies,
ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son
ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays
aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me
rappelle la vieille France, ce qu'elle a été dans le monde, alors je me
sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai
partout des racines si délicates et si fortes.
Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je
senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec
mon sens littéraire, s'accommode infiniment mieux des _Émaux bressans_
de M. Gabriel Vicaire que des _Chants du soldat_ de M. Paul Déroulède.
M. Vicaire voit la Saône, comme M. Lemaître voyait la Loire. Il l'aime
cette Saône «qui reluit au matin» sous un rideau de peupliers. Il aime
L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes,
D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler.
Il aime d'un grand coeur son pays bressan:
Ô mon petit pays de Bresse, si modeste,
Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste
De l'esprit des aïeux et des moeurs d'autrefois;
J'aime les sons traînants de ton langage antique
Et ton courage simple, et cette âme rustique
Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois.
J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles,
Tes dimanches en fêtes avec leurs jeux de quilles
Et leurs ménétriers assis sur un tonneau,
Tes carrés de blé d'or qu'une haie environne,
Tes vignes en hautains que jaunira l'automne,
Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau.
Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et
les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse
renouvelée et décolorée. Le département de l'Ain a oublié ses traditions
et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'où
pendait un voile de dentelle, le corset lacé par devant, le tablier de
soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler à des Suissesses.
Les jeunes gens n'y chôment plus les grandes fêtes à la mode des aïeux.
Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les
villages, demandant «le droit de Dieu» et recevant du pain et des
fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne célèbrent plus la
fête des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et
les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage,
les arbres fruitiers sont mangés par les chenilles. Quand les nouveaux
époux rentrent à la maison, personne ne répand plus sur eux des grains
de blé en signe d'abondance et de fécondité. La bonne femme qui veille
le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche,
à l'insu du curé, une pièce de monnaie pour le grand voyage, et la jeune
mère ne glisse plus dans la main glacée du petit enfant qui devait lui
survivre, une bille, un hochet, une poupée, pour adoucir au pauvre petit
les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mère, que les saints
innocents eux-mêmes, que le cruel Hérode fit mourir dans leur première
fleur, restent simples après leur glorification et jouent avec les
palmes et les couronnes de leur glorification.
_Aram sub ipsam simplices,
Palma et coronis luditis._
Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean,
peut-être ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient
les hommes d'âge, selon le témoignage de M. Charles Guillon. Voici cette
origine vénérable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux
domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience était
grande. Ils lui jouaient beaucoup de méchants tours et ne parvenaient
pas à le mettre en colère. Un beau jour du mois de juin, comme il
faisait très chaud, ils imaginèrent d'allumer devant sa porte un grand
feu, semblable à celui devant lequel Pierre se chauffait avec les
servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en
se frottant les mains et dit: «Voilà qui est bien fait, mes enfants. Le
feu est bon en toute saison.» Telle est l'origine des feux de la
Saint-Jean. La Bresse a semblablement oublié ses vieilles chansons; et
c'est sur les lèvres des mendiants chenus et des vieilles édentées que
M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-même recueille péniblement
les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de
la belle qui demande au rossignol la manière comment il faut aimer,
l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vêtu
de toile «comme un moulin à vent».
Les conscrits chantent-ils encore à Bourg la chanson des «pauvres
républicains» qui vont sur la mer combattre les Prussiens?
Tout c' que je regrette en partant,
C'est l' tendre coeur de ma maîtresse,
Après l'avoir aimée
Et tant considérée
Dans tout's ses amitiés,
C'est à présent qu'il me faut la quitter.
Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus
ces vieilles mélodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas
changé: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel
Vicaire, comme au temps où leur compatriote, le général Joubert, disait
des recrues de l'Ain: «Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille,
mais sûre, et, pour peu qu'ils soient animés, on peut compter sur leur
brillante impétuosité.»
Ces vers de notre poète furent publiés pour la première fois il y a
environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle édition,
fort à propos pour me fournir un agréable sujet de causerie. Le recueil
s'appelle _Émaux bressans_. Vous savez que la ville de Bourg fait
commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de
Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achète, le jour du
marché, non sans y avoir longtemps rêvé à l'avance, ce sont des émaux
bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la
pureté lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien portés,
font honneur à une belle fille, et la rendent brave pour danser le
dimanche à la «vogue». Quand c'est le prétendant qui donne à sa
prétendue la croix ou l'agrafe émaillée, le bijou n'en a que plus de
prix:
Certes, ce n'est pas grand' chose,
Ce gage d'un simple amour;
Un peu d'or et, tout autour,
Du bleu, du vert et du rose.
D'accord, messieurs, mais au cou
De la gentille fermière
Rien ne rit à la lumière
Comme cet humble bijou.
M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblèmes
de ses petits poèmes paysans, d'une jovialité parfois attendrie. Et il y
a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux poétiques. Le poète a
beaucoup de goûts pour ses payses. À l'en croire, elles sont toutes
adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mère grand, Marie, Nanon,
dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font
à la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette,
Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourrées, Annette, la rose
du pays bressan, voilà ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore,
dont madame Barbecot, qui donne à boire le bon vin du cru, et la fille à
Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin,
c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent
bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur
fait point de mal. À l'en croire, il est aussi grand buveur et grand
mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrère et ami Maurice
Bouchor, il se rue en cuisine.
Il loue fort son compatriote le poète Faret, celui-là même qui, au dire
de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant
Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret.
Et ce dont il le félicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir
bien rimé, mais d'avoir beaucoup bu:
Il ne te sert que d'avoir bu;
Tout le reste est vaine fumée.
Puisque ton Pégase est fourbu,
Il ne te sert que d'avoir bu.
Adieu le joli clos herbu
Où tu baisais ta bien aimée.
Il ne te sert que d'avoir bu;
Tout le reste est vaine fumée.
Il nous apprend qu'on trouve chez la mère Gagnon un petit vin du cru qui
sent la fraise et le muscat. Il célèbre, comme Monselet, mais avec plus
de grâce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a
tué sans pitié et qui ne montrera plus à tout venant «son cher petit
groin rose», il se réjouit à l'idée du beau réveillon qu'on fera dans la
métairie:
Et, braves gens, que de joie,
Lorsqu'on forme de boudin
Ressuscitera soudain
Le bon habillé de soie!
Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est
symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays
de Bresse où les mariages se concluent le verre à la main, où les
enterrements sont suivis d'un repas où l'on célèbre, en vidant les
bouteilles, les vertus du défunt. Bien mieux: il est visible que cette
goinfrerie idéale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre
nourricière. C'est pour tout dire, la débauche du sage Rabelais. M.
Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'idées. C'est un grand
rêveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est
triste, il l'avoue:
C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.
Et voici que tout à coup son rire s'éteint. Il pleure la pauvre Lise,
qui vient de trépasser. La pauvre Lise avait risqué son âme dans les
vogues, en dansant avec les garçons, au son de la vielle et de la
cornemuse. Ces danses, yeux baissés, bras pesants, pieds lourds, n'ont
rien, à ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emporté. Mais c'est une
idée chrétienne et peut-être consolante, qu'on peut se damner partout et
qu'il est aussi facile aux bergères qu'aux duchesses d'offenser le dieu
jaloux et de pécher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand
danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre.
Elle est au milieu de l'église
Sur un tréteau qu'on a dressé.
Elle est en face de la Vierge,
Elle qui pécha tant de fois.
À ses pieds fume un petit cierge
Dans un long chandelier de bois.
Seul, à genoux, près de la porte,
Je regarde et n'ose entrer.
Je pense aux cheveux de la morte
Que le soleil venait dorer;
À ses yeux bleus de violette
Si doux alors que je l'aimais
À sa bouche, aujourd'hui muette,
Et qui ne rira plus jamais.
...............................
Dis-moi, pauvre âme abandonnée,
As-tu déjà vu le bon Dieu?
Au puits d'enfer es-tu damnée?
As-tu mis la robe de feu?
...............................
S'il ne te faut qu'une neuvaine
Pour sortir du mauvais chemin,
Pour vêtir la cape de laine,
Je n'attendrai pas à demain.
Traversant forêts et rivières,
Les pieds saignants, le coeur navré
À Notre-Dame de Fourvières,
Pénitent noir, je m'en irai.
................................
Je lui donnerai pour sa fête,
Manteau d'hiver, manteau d'été;
Et quand viendra la grande foire,
Je veux offrir à son Jésus
Un moulin aux ailes d'ivoire
Pour qu'il rie en soufflant dessus.
Le poète qui s'est fait une âme rustique comprend, partage quand il
veut, la foi des simples. Le curé de son village, bon homme, pas très
savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrétien, M.
Vicaire se réjouit de voir tous les paroissiens écouter docilement la
parole de vie:
Voici la mère Jeanne au premier rang des femmes;
Après tant de vaillants combats, d'obscur labeur,
Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles âmes,
D'un instant de repos dans la paix du Seigneur.
Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rêves et de
troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et
pour l'amitié. Il a çà et là exprimé discrètement, avec une sorte de
pudeur, son attachement à ses amis. Ne dit-il pas dans son _Rêve de
bonheur_?
Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau,
Parmi les paysans, je vivrais comme un sage,
Attrapant chaque jour une rime au passage.
Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis
Dont je ne parle pas! Avec de bons amis,
Tous au même soleil, comme on serait à l'aise!
Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise.
......................................
Ces vers et surtout la petite pièce qui finit ainsi: «Ce qui ne change
pas en moi, c'est l'amitié», me font songer, malgré moi, à l'éloge que
fait Xénophon de deux généraux grecs qui périrent par trahison chez les
Perses.
«Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent mis à mort. Irréprochables
envers leurs amis, ils ne furent jamais traités de lâches dans le
combat. Tous deux étaient âgés d'environ trente-cinq ans.».
Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans être ému!
Nous avons vu ce qu'était M. Gabriel Vicaire, poète de la Bresse. Nous
l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis
quelques années, il va cherchant la fleur d'or des légendes. Il a mis
bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille
France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. «Cette
tentative, a dit justement M. Paul Sébillot, démontre que, si nous
n'avons pas le trésor des poèmes populaires de nos voisins, c'est la
faute, non du génie de notre idiome, mais des poètes qui ont dédaigné
cette source d'inspiration.»
Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus
suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le
saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir
qui devait être leur cercueil:
La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence;
Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance.
Le songe de leur vie est à peine achevé
Et sur leur bouche encor flotte un dernier _Ave_.
Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les
autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des
vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune,
et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que
l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.
Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère
placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant
proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur.
Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint
Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on
ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient
point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le
propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en
ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la
discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue
et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule
saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la
discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il
n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur
chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit,
accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de
fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il
ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais
il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion
prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré
que le prieur de la Croix!
LE BARON DENON[18]
[Note 18: _Point de lendemain_, conte (par le baron Denon) illustré de
treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, éditeur.]
Il y avait à Paris, sous le règne de Louis XVIII, un homme heureux.
C'était un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui
porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est
actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte librairie.
La tranquille façade de cette demeure, percée de hautes fenêtres
légèrement cintrées, rappelle, dans sa simplicité aristocratique, le
temps de Gabriel et de Louis. C'est là qu'après la chute de l'Empire,
Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien
attaché d'ambassade, ancien directeur général des beaux-arts, membre de
l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, s'était
retiré avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rangé dans des
armoires, faites par l'ébéniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les
bronzes antiques, les vases peints, les émaux, les médailles recueillies
pendant un demi-siècle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant
au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons étaient
suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le
portrait de Molière par Sébastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo,
des Guerchin, fort estimés alors. L'honnête homme qui les conservait
avait beaucoup de goût et peu de préférences. Il savait jouir de tout ce
qui donne quelque jouissance. À côté de ses vases grecs et de ses
marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du
Japon. Il ne dédaignait même pas l'art des temps barbares. Il montrait
volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de
pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames à qui
Canova avait enseigné toutes les suavités de la plastique. Denon
s'étudiait à classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique
et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout,
il trompait l'âge en formant de nouveaux desseins. Il était trop un
homme du XVIIIe siècle pour ne point faire dans ses riches collections
la part du sentiment. Possédant un beau reliquaire du XVe siècle,
dépouillé sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques
nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'était
point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que
lui pour comprendre l'ascétisme chrétien. Les moines ne lui inspiraient
que du dégoût. Il était né trop tôt pour goûter, en dilettante, comme
Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pénitence. Son profane
reliquaire contenait un peu de la cendre d'Héloïse, recueillie dans le
tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Inès de Castro,
qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadème; quelques brins
de la moustache grise de Henri IV, des os de Molière et de La Fontaine,
une dent de Voltaire, une mèche des cheveux de l'héroïque Desaix, une
goutte du sang de Napoléon, recueillie à Longwood[19].
[Note 19: _La relique de Molière du cabinet du baron, vivant Denon_, par
M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignères, 1880, pp. 11 et 12.]
Et sans chicaner sur l'authenticité de ces restes, il faut convenir que
c'était bien là les reliques chères à un homme qui avait beaucoup aimé
en ce monde la beauté des femmes, assez compati aux souffrances du
coeur, goûté en délicat la poésie alliée au bon sens, estimé le courage,
honoré la philosophie et respecté la force. Devant ce reliquaire, Denon
pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se
féliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner à
tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sève bourguignonne, né sur
cette terre légère du vin où les coeurs sont naturellement joyeux, il
avait sept ans, quand une bohémienne qu'il rencontra sur un chemin lui
dit sa bonne aventure; «Tu seras aimé des femmes; tu iras à la cour; une
belle étoile luira sur toi.» Cette destinée s'accomplit de point en
point; Denon alla tout jeune chercher fortune à Paris. Il fréquentait
les coulisses de la Comédie-Française et toutes les actrices raffolaient
de lui. Elles voulurent jouer une comédie qu'il avait faite pour elles
et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur
le passage du roi.
[Note 20: _Le bon père_, comédie, Paris, 1769, in-12.]
--Que voulez-vous? lui demanda un jour Louis XV.
--Vous voir, sire.
Le roi lui accorda l'entrée des jardins. Sa fortune était faite. Il
devint bientôt le maître à graver de madame de Pompadour qui s'amusait à
tailler des pierres fines. Car il faut dire qu'il dessinait lui-même et
gravait très joliment. Louis XV aimait l'esprit, parce qu'il en avait.
Denon le charma en lui faisant des contes. Il le nomma gentilhomme, de
la chambre. Il lui disait à tout événement:
--Contez-nous cela, Denon.
Et comme Shéhérazade, Denon contait toujours, mais ses contes étaient
d'un ton plus vif que ceux de la sultane. Et l'on enrageait de voir que,
plaisant aux femmes, il plaisait aussi aux hommes. Après la mort de la
marquise, il se fit envoyer à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, comme
attaché d'ambassade; enfin, à Naples, où il resta, je crois, sept ans.
Là il se partagea entre la diplomatie, les arts et la belle société. On
peut se le figurer, jeune, d'après un portrait à l'eau-forte où il s'est
représenté un crayon à la main, sous une architecture à la Piranèse. Son
chapeau de feutre aux bords souples, sa large collerette, son manteau
vénitien, son air souriant et rêveur lui donnent l'air de sortir d'une
fête de Watteau. Les cheveux bouffants, l'oeil vif et noir, le nez un
peu retroussé, carré du bout, les narines friandes, la bouche en arc et
creusée aux coins, les joues rondes, il respire une gaieté aimable et
fine, avec je ne sais quoi d'attentif et de contenu. Il gravait alors de
nombreuses planches dans la manière de Rembrandt et même il fut reçu de
l'Académie de peinture sur l'envoi d'une _Adoration de bergers_, qu'on
dit médiocre. À ses grandes planches d'après le Guerchin ou Potier on
préfère aujourd'hui les compositions de style familier où il montra son
esprit d'observation avec une pointe de fine malice. En ce genre, le
_Déjeuner de Ferney_ est son chef-d'oeuvre: courtisan de Louis XV, il
s'honora en se faisant le courtisan de Voltaire. Il se présenta à Ferney
et, comme on hésitait à le recevoir, il fit dire au philosophe qu'étant
gentilhomme ordinaire il avait le droit de le voir; c'était traiter
Voltaire en roi. Il rapporta de cette visite la planche dont nous
parlons, où Voltaire apparaît si vivant et si étrange sous sa coiffe de
nuit, vieux squelette agile, aux yeux de feu, en robe de chambre et en
culotte. Et Denon retourne sous le beau ciel de l'Italie où il goûte en
délicat la grâce des femmes et la splendeur des arts. La Révolution
éclate. Il ne s'émeut guère et dessine sous les orangers.
Tout à coup il apprend que son nom est sur la liste des émigrés, que ses
biens sont mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Ce voluptueux n'a jamais
craint le danger: il rentre en France hardiment. Et il n'a pas tort de
se fier en son adroite audace.
À peine est-il à Paris qu'il a mis David dans ses intérêts et gagné les
membres du Comité de salut public. On lui rend ses biens; on lui
commande des dessins de costumes. Il est aimé, protégé, favorisé, comme
aux jours de la marquise.
Et le voilà traversant la Terreur, sans bruit, observant tout, ne disant
rien, tranquille, curieux. Il passe de longues heures au tribunal
révolutionnaire, crayonnant dans le fond de son chapeau, d'un trait
mordant, les accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, calme dans sa
vulgarité robuste. Demain Fouquier larmoyant et Carrier étonné.
Quelques-uns de ses dessins, gracieusement prêtés par M. Auguste Dide,
figuraient à l'exposition de la Révolution organisée par M. Etienne
Charavay dans le pavillon de Flore. Quand on les a vus une fois, on ne
peut les oublier, tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils sont
frappants. Denon regardait, attendait. Le 9 thermidor lui fit perdre des
protecteurs qu'il ne regretta point. La bohémienne lui avait prédit
l'amitié des femmes et les faveurs de la cour. Et il avait été aimé, il
avait été favorisé. La bohémienne lui avait annoncé enfin une étoile
éclatante. Cette dernière promesse devait s'accomplir aussi. L'étoile se
levait sur l'heureux déclin de cette vie fortunée. En 1797, il
rencontre, dans un bal, chez M. de Talleyrand, un jeune général qui
demande un verre de limonade. Denon lui tend le verre qu'il tient à la
main. Le général remercie; la conversation s'engage, Denon parle avec sa
grâce ordinaire et gagne en un quart d'heure l'amitié de Bonaparte.
Il plut tout de suite à Joséphine et devint de ses familiers. L'année
suivante, comme il était dans le cabinet de toilette de la créole, se
chauffant à la cheminée, car l'hiver durait encore:
--Voulez-vous, lui dit-on, faire partie de l'expédition d'Égypte?
Les savants de la commission étaient déjà en route. La flotte devait
mettre à la voile dans quelques jours.
--Serai-je maître de mon temps et libre de mes mouvements?
On le lui promit.
--J'irai.
Il était âgé de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra
une intrépidité charmante. Le portefeuille en bandoulière, la lorgnette
au côté, les crayons à la main, au galop de son cheval, il devançait les
premières colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la
troupe le rejoignît. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis
avec la même tranquillité que s'il eût été paisiblement assis à sa
table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expédition
remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit: «Il faut que j'en fasse
un dessin». Il obligea ses compagnons à le débarquer, courut dans la
plaine, s'établit sur le sable et se mit à dessiner. Comme il achevait
son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relève la
tête, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme.
Il saisit son fusil déposé à terre, envoie à l'Arabe une balle dans la
poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque.
Le soir, il montra son dessin à l'état-major. Le général Desaix lui dit:
--Votre ligne d'horizon n'est pas droite.
--Ah! répond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tiré trop tôt.
À deux ans de là il était nommé par Bonaparte directeur général des
musées. On ne peut refuser à cet habile homme le sens de l'à-propos et
l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitté sans regret le
talon rouge pour les bottes à éperon. Courtisan d'un empereur à cheval,
il suivit de bon coeur son nouveau maître dans ses campagnes, en
Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des médailles
à Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au
milieu des batailles sous les yeux de César et charmait les vétérans de
la Grande Armée par son mépris élégant du danger. À Eylau, l'empereur
vint lui-même le tirer du plateau balayé par la mitraille.
Il n'avait presque point quitté l'empereur pendant la campagne de 1805;
à Schoenbrunn il eut l'idée de la colonne triomphale qui s'éleva bientôt
sur la place Vendôme. Il en dirigea l'exécution et surveilla
soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui
tourne autour du fut de bronze. C'est à un peintre, et à un peintre
obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait réglé
lui-même toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les
figures manquent de vie et de vérité: mais c'est un petit inconvénient,
puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur où elles sont placées et
qu'on n'en peut voir les détails que dans la gravure en taille douce
d'Ambroise Tardieu[21].
[Note 21: _La colonne de la Grande Armée, gravée par Tardieu_, s. d.,
in-8°, avertissement.]
En 1815, Denon résista vainement aux réclamations des alliés qui mirent
la main sur le Louvre enrichi des dépouilles de l'Europe. Ce musée
Napoléon, trophée de la victoire, fut impérieusement réclamé: il fallut
tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le
savait: car il n'était point homme à nourrir de folles illusions. Mais
il s'honora en tenant tête aux réclamants armés. Quand l'étranger
emballait déjà statues et tableaux, M. Denon négociait encore. Ami des
arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva
rien, mais il se montra honnête homme, ce qui est bien quelque chose. Il
fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des négociateurs alliés.
Et quelles sympathies pouvaient se refuser à ce galant homme? Il ne
déplaisait pas au roi, et il ne tenait qu'à lui d'achever dans la faveur
de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de maîtres
divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure,
l'instinct de ne jamais forcer la destinée. Il garda son poste au Louvre
tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art à disputer aux puissances.
Puis quand la dernière toile, le dernier marbre fut emballé, il remit sa
démission au roi[22].
[Note 22: _Le Louvre en 1815_, par Henry de Chenevières, _Revue Bleue_,
1889, nos 3 et 4.]
À partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de
vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aimé, causeur plein de
jeunesse, il reçoit toutes les célébrités de la France et du monde dans
son illustre retraite du quai Voltaire.
L'âge a blanchi la soie légère de ses cheveux et creusé son sourire dans
ses joues. Il est le septuagénaire charmant que Prud'hon a peint dans le
beau portrait conservé au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une
espèce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin,
parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrètes les plaisirs
de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour à tour la cour
de Louis XV et le Comité de salut public.
Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui
rend visite, traînant avec elle sir Charles, son mari, grave et
silencieux.
M. Denon montre à la jeune enthousiaste les trésors de son cabinet. Elle
admire pêle-mêle les vases étrusques, les bronzes italiens et les
tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses
l'enchantent. Tout à coup elle découvre dans une vitrine un petit pied
de momie, un pied de femme.
--Qu'est-ce cela?
Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce petit pied dans la
nécropole tant de fois violée de la Thèbes aux Cent Portes.
--C'était sans doute, dit-il, le pied d'une princesse, d'un être
charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont les
formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une
faveur et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons[23].
[Note 23: _Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant les
campagnes du général Bonaparte_, par Vivant Denon, an X, in-12, t. II,
pp. 244, 245.]
Et il s'anime à l'odeur de la femme. Il admire avec tendresse la
courbure élégante du cou-de-pied, la beauté des ongles teints de henné,
comme en sont teints encore les pieds des modernes Égyptiennes. Et
suivant le fil de ses souvenirs, il raconte l'histoire d'une indigène
qu'il a connue à Rosette.
«Sa maison était en face de la mienne, dit-il, et comme les rues de
Rosette sont étroites, nous eûmes bien vite fait connaissance. Mariée à
un _roumi_,[24] elle savait un peu d'italien. Elle était douce et jolie.
Elle aimait son mari, mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne
pût aimer que lui. Il la maltraitait dans sa jalousie. J'étais le
confident de ses chagrins: je la plaignais.
[Note 24: Denon, _loc. cit._, t. I, pp. 149, 150.--On me pardonnera,
pour la femme du roumi comme pour le pied de momie, d'avoir mis dans la
bouche de Denon, ce qu'en réalité j'ai trouvé dans sa relation.]
La peste se déclara dans la ville. Ma voisine était si communicative
qu'elle devait la prendre et la donner. Elle la prit en effet de son
dernier amant et la donna fidèlement à son mari: Ils moururent tous
trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses
désordres, la vivacité de ses regrets m'avaient intéressé.»
Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à l'autre, promenant parmi les
débris des temps sa tête vive et brune, pousse un cri. Elle a vu, pendu
au mur, le masque en plâtre de Robespierre.
--Le monstre! s'écrie-t-elle.
Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut
un maître qu'il a conquis comme les deux autres, Louis XV et Napoléon.
Il conte à la belle indignée comment il s'est rencontré une nuit avec le
dictateur. Il était chargé de dessiner des costumes. On lui manda de se
présenter, pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux
Tuileries à deux heures du matin.
«Je me rendis au palais à l'heure dite. Une garde armée veillait dans
les antichambres à peine éclairées. Un huissier me reçut, puis
s'éloigna, me laissant seul dans une salle que la lueur d'une seule
lampe laissait aux trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement
de Marie-Antoinette, où, vingt ans auparavant, j'avais servi comme
gentilhomme ordinaire de Louis XV. Pendant que je buvais ainsi dans la
coupe amère du souvenir, une porte s'ouvrit doucement, et un homme
s'avança vers le milieu du salon. Mais, apercevant un étranger, il
recula brusquement: c'était Robespierre.
À la faible lueur de la lampe je vis qu'il mettait la main dans son
sein, comme pour y chercher une arme cachée. N'osant lui parler, je me
retirai dans l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il
agitait violemment une sonnette placée sur la table.
«Ayant appris de l'huissier accouru à cet appel qui j'étais et pourquoi
je venais, il me fit faire des excuses et me reçut sans tarder. Pendant
tout l'entretien, il garda dans ses manières et dans ses paroles un air
de grande politesse et de cérémonie, comme s'il eût voulu ne pas se
montrer en arrière de courtoisie avec un ancien gentilhomme de la
chambre. Il était vêtu en petit maître; son gilet de mousseline était
bordé de soie rose.»
Lady Morgan boit les paroles du vieillard; elle retient tout, pour tout
écrire fidèlement, sauf les dates qu'elle embrouille ensuite, selon la
coutume de tous ceux qui écrivent des Mémoires.
Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon toute son
admiration. Elle lui demande par quel secret il a acquis tant de
connaissances.
--Vous devez, lui dit-elle, avoir beaucoup étudié dans votre jeunesse?
Et M. Denon lui répond:
--Tout au contraire, milady, je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût
ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui
fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui[25].
[Note 25: _La France_, par lady Morgan; traduit de l'anglais, par A. I.
B. D. Paris, 1817, t. II, pp. 307 et suiv.]
Ainsi le baron Denon fut heureux pendant plus de soixante-dix ans. À
travers les catastrophes qui bouleversèrent la France et l'Europe et
précipitèrent la fin d'un monde, il goûta finement tous les plaisirs des
sens et de l'esprit. Il fut un habile homme. Il demanda à la vie tout ce
qu'elle peut donner, sans jamais lui demander l'impossible. Son
sensualisme fut relevé par le goût des belles formes, par le sentiment
de l'art et par la quiétude philosophique; il comprit que la mollesse
est l'ennemie des vraies voluptés et des plaisirs dignes de l'homme. Il
fut brave et goûta le danger, comme le sel du plaisir. Il savait qu'un
honnête homme doit payer à la destinée tout ce qu'il lui achète. Il
était bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais quoi
d'obstiné, d'extrême, cet amour de l'impossible, ce zèle du coeur, cet
enthousiasme qui fait les héros et les génies. Il lui manqua l'au delà.
Il lui manqua d'avoir jamais dit: «Quand même!» Enfin, il manqua à cet
homme heureux l'inquiétude et la souffrance.
En descendant l'escalier du quai Voltaire, la jeune Irlandaise, qui
avait beaucoup sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura ces
paroles:
«Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour
aucune cause.»
Elle avait touché le défaut de cette existence heureuse[26].
[Note 26: J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon
adolescence dans cette maison où Denon, un demi siècle auparavant,
coulait sa vieillesse élégante et ornée. J'ai gardé un souvenir charmé
de ce beau quai Voltaire, où j'ai pris le goût des arts, et c'est pour
cela peut-être que j'ai si grande envie d'étudier en détail la vie et
l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir.
En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents inédits,
qu'elle ne veuille point employer elle-même, je lui serais infiniment
obligé de m'en faire part.]
Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons ravivé sa mémoire à
propos d'un petit conte intitulé: _Point de lendemain_ que la librairie
Rouquette vient de réimprimer à peu d'exemplaires, avec de jolies
gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce
conte, qui est un bijou, est peut-être un bijou indiscret qu'il faut
laisser sous la clef fidèle des armoires de nos honnêtes bibliophiles.
Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel
éditeur qui ne sait trop s'il faut attribuer _Point de lendemain_ à
Denon ou à Dorat.
Ce léger chef-d'oeuvre est, assurément de Vivant Denon. Je m'en rapporte
sur ce point à Quérard et à Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M.
Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce
sont là de grandes autorités.
MAURICE SPRONCK[27]
[Note 27: _Les Artistes littéraires.--Études sur le XIXe siècle_.
(Calmann Lévy, éditeur).]
Dans un livre intitulé _les Artistes littéraires_, M. Maurice Spronck
étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent
jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont
les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art.
Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est
aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis
il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en
même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de
leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond
et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de
Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour
et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les
autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice
Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne
prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts.
Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en
pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est
d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais
sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre
course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser
involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant
de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas
toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck
nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique
de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte
ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces.
Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice
Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses
débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un
rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des
faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la
pensée.
Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur
d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament.
Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des
fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie
qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation
pénétrante et froide, des méthodes sûres.
Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne
connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice
Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de
l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les
troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la
névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une
sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les
plus horribles des sujets qu'il admire.
Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus
parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle,
sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères
communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des
nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais
Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint
d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie
générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M.
Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion
cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la
physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique
actuelle, ce trait qu'il appelle _le goût de la transposition_. «Cette
tendance--c'est lui-même qui parle--consiste à intervertir les rôles, à
appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à
tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La
musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète,
exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des
attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements
semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et
abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les
études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin
d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et
nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les
différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la
disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le
marbre ou les notes de la gamme.»
En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets
musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très
extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des
exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le
trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite
consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque
MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme».
L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert.
Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous
le nom d'_audition colorée_ et qui consiste «en ce que deux sens
distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite
sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de
la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et
constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]».
Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain,
selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait:
«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une
nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque
chose pourpre. Dans _Madame Bovary_, je n'ai eu que l'idée d'un ton,
cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire,
l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.»
[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le _Progrès médical_ du 10 décembre 1887).]
Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave
Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des
vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose
et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.
M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la
névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son
étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte
d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les
incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel
avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût
désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son
hystérie avec jouissance et terreur».
Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité
et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien
étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme:
l'horreur de la nature.
Ils disent:
«La nature pour moi est ennemie.
«... Rien n'est moins poétique que la nature.
«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de
matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.»
Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source
de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité.
Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la
philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie,
n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de
vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes,
de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel,
renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme
qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.
Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus
tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne
vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à
ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières
à l'art et d'où la nature est complètement absente».
M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des
univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le
réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de
ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable»,
élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il
désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et
de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le
charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature».
Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter
sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle
n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car
elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que
d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément,
de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées
ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable.
Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal
qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on,
faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à
la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours.
Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons
physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales
du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se
répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des
mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent
toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu
sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier,
Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est
mauvaise.
Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble
amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures
flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis,
écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.»
Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice
Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de
Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie
nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas
nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous
l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste!
Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie
le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En
résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude
méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur
sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre,
on songe:
--Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de
trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était
en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui
semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.
UNE FAMILLE DE POÈTES[29]
BARTHÉLÉMY TISSEUR JEAN TISSEUR.--CLAIR TISSEUR
I
[Note 29: _Poésies_ de Barthélémy Tisseur, _Poésies_ de Jean Tisseur,
recueillies par ses frères, 1 vol.--Clair Tisseur, _Pauca
Paucis_.--Consultez aussi le livre de M. Paul Mariéton. _Joséphin
Soulary et la pléiade lyonnaise_, 1884, in-18. M. Mariéton a beaucoup
fait pour les lettres lyonnaises.]
Il y eut à Lyon, quatre frères Tisseur, Barthélémy, Jean, Alexandre et
Clair. Trois d'entre eux sont poètes et le quatrième, Alexandre, a un
vif sentiment de la poésie et de l'art. Ils vécurent modestes et honorés
dans leur ville. Barthélémy mourut jeune en 1843. Jean passa en faisant
le bien. Il fut, pendant quarante ans, secrétaire de la chambre de
commerce de Lyon. Alexandre et Clair vivent encore. Ce dernier est
architecte. C'est le meilleur poète de cette rare famille. Il a écrit
avec une abondante simplicité la vie de son frère Jean. Celui-ci avait,
dans ses vieux jours, commencé la biographie de Barthélémy, laquelle fut
terminée par Alexandre. Ces vies d'hommes obscurs et bons ont un charme
exquis. On y respire un parfum de sympathie et je ne sais quoi de doux,
de simple, de pur, qui ne se sent point dans les biographies des
personnages illustres. Les âmes ont une fleur que la gloire efface. Ces
récits fraternels touchent par un air de vérité, et si parfois la
louange y coule trop abondamment, on se plaît à la voir ainsi répandue
par une main pieuse, comme, sur un tombeau, une offrande domestique. Il
faudrait que ces livres de famille fussent plus nombreux. Il faudrait
que nous prissions soin de conserver le souvenir de nos morts intimes.
C'est là que les temps et les lieux se peignent avec fidélité; c'est par
là qu'on pénètre le coeur des choses humaines.
L'aîné des frères Tisseur, Barthélémy, naquit à Lyon au moment où la
Grande Armée périssait en Russie. Impétueux et mélancolique, ce fut un
enfant du siècle. Toutes les aspirations de la France romantique et
libérale gonflaient son coeur. De frêle apparence, petit, myope, il
portait au front, comme un signe, une large veine qui devenait noire
dans les moments de colère. Et ce qui l'irritait, c'était la vulgarité,
la médiocrité, le «juste milieu», enfin le train ordinaire des choses.
La soif de l'idéal le dévorait. Il aspirait au jour prochain de
l'émancipation des peuples et de la fraternité universelle. Il croyait
au progrès indéfini. Par un beau jour de sa vingtième année, comme il
allait d'Aix à l'étang de Berre, ardent, généreux, ivre du thym des
collines et des rayons du soleil, il attira l'attention bienveillante
d'un compagnon de route, qui portait un carrick jaune à cinq collets, et
était homme de bien. Celui-ci, tout émerveillé, lui demanda:
--Êtes-vous négociant?
--Non point, répondit Barthélémy.
--Artiste?
--Pas davantage.
L'homme au carrick réfléchit un moment, puis:
--Vous n'êtes point artiste, dit-il. En ce cas, vous êtes Polonais. Ne
vous en cachez point. J'aime les Polonais.
Et il n'en voulut pas démordre. En dépit de toutes les dénégations, il
persista à tenir Barthélémy pour un brave Polonais.
En un certain sens, l'homme au carrick ne se trompait pas. Il y avait du
polonais dans Barthélémy Tisseur. Il y avait du polonais dans toute la
jeunesse d'alors.
Les lettres écrites par Barthélémy à ses frères pendant ses promenades
romantiques de la vingtième année en Provence révèlent une âme d'une
pureté ardente, pleine de poésie et de vague. Ses adieux à la ville
d'Arles, qu'on nous a conservés, donnent l'idée d'un Edgar Quinet
adolescent:
Adieu, petite vallée de Josaphat, terre imprégnée de cendres et
de larmes humaines, toi qui réunis Rome et le moyen âge; toi
dont les femmes sont si belles, fille aimée de Constantin, si
mélancolique sous le ciel flamboyant du Midi, toi qui serais
avec tes ruines et tes tombeaux le théâtre le plus sublime de
l'amour. Adieu! adieu! Aliscamps; dormez, ombres désolées.
Comme il se trouvait à Aix, il rencontra au théâtre un jeune homme
échevelé, l'oeil sombre, le front inspiré. C'était Victor de Laprade.
Ils parlèrent naturellement de la poésie et de l'art. Après quelques
minutes d'entretien, ils s'aimaient de toute leur âme. Ils avaient mêlé
leurs enthousiasmes. Ils avaient récité des vers. Barthélémy pâle, les
cheveux en coup de vent, avait sans doute exposé avec une ardeur candide
sa théorie de l'inspiration. Il avait dit:
«On ne fait pas de vers; en réalité ils reposent de toute éternité sous
l'oeil de Dieu, dans l'urne de l'absolu; le grand poète est celui qui a
la main heureuse et qui rencontre les bons; il serait impossible à Dieu,
à nous, de les refaire.»
Laprade avait répondu très probablement par les accents d'un panthéisme
grandiose. Et ils se comprenaient: En ce temps-là Dieu expliquait tout.
Depuis, quelques-uns ont remplacé Dieu par le protoplasma et par la
cellule germinative. Et les voilà satisfaits. C'est un grand soulagement
que de changer de temps à autre le nom de l'inconnaissable.
Il faut rendre cette justice aux parents de Barthélémy Tisseur, qu'ils
renoncèrent à le destiner au négoce ou à l'industrie. Ils résolurent
d'en faire un avocat et l'envoyèrent étudier le droit à Paris.
Le pauvre enfant s'y trouva bien seul, orphelin et perdu. Il habitait
rue des Fossés-Saint-Victor une chambre sous les toits; mais son coeur
battait à la pensée qu'il n'était séparé de Michelet que par un mur
mitoyen, et, comme il se levait de bonne heure, il voyait, de sa
mansarde, au milieu d'un océan de toits, le Panthéon resplendir dans les
feux du matin. Ardent au travail, il suivait assidûment les cours de
l'École de droit et ceux du Collège de France, où s'élevaient alors les
voix, séduisantes des maîtres de la jeunesse. Il fréquentait un cabinet
de lecture du quartier. On ne dit pas si c'était celui de la bonne
madame Cardinal. Mais on peut penser qu'il y dévorait _Valentine_ et
_Lélia_. Cet établissement était fréquenté par les étudiants; toute
l'École de médecine y venait lire. Les carabins y apportaient des bras
et des jambes qui traînaient sur les tables parmi les livres et les
journaux. Des squelettes pendaient avec les parapluies dans tous les
coins. Le mysticisme chrétien du jeune Lyonnais voyait, dans ces débris
humains les restes du temple qu'une âme avait habitée et s'offensait de
ces profanations. Pendant que les étudiants, le béret sur l'oreille,
faisaient des plaisanteries macabres, il murmurait la parole de
Lactance: _Pulcher hymnis Dei homo immortalis_. Son plus vif plaisir
était d'aller au théâtre applaudir, du parterre, madame Dorval, Bocage
ou Frédérick. La scène retentissait alors des rugissements et des
soupirs du drame romantique, et Barthélémy Tisseur y venait dévorer des
yeux avec délices les larmes de Katy Bell.
Ce noble jeune homme était, soutenu dans les tristesses et dans les
inquiétudes de sa vie solitaire par ce sentiment de l'admiration qui
fait le charme et le prix des belles jeunesses. Un jour qu'il assistait
à une séance publique des cinq Académies, il eut la joie de contempler
son poète bien-aimé, Lamartine. À l'issue de la réunion il s'attacha
pieusement aux pas du grand homme, et puis, le soir, radieux, il écrivit
à ses frères son heureuse fortune.
«Au sortir de la séance, dit-il, je l'ai suivi une demi-heure jusque
dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, 73, où il est entré. Il est
grand, maigre; une main dans la poche, marchant à grand pas, sûrement,
cavalièrement, en remuant un peu les épaules de gauche à droite. On
aurait dit que, pour la séance d'apparat, il s'était exprès habillé le
plus négligemment possible. Nombre d'académiciens avaient l'habit brodé;
lui simplement en habit noir, pantalon gris bleuâtre, des bottes et des
éperons.»
Et il ajoute avec une candeur digne d'envie:
«Lamartine est malade. Dieu le conserve pour la poésie!... Je ne sais;
mais je crains qu'il ne vive pas très longtemps. C'est un homme que sa
poésie domine, et qui est tué par elle.»
Une nuit Barthélémy alla au bal de l'Opéra que la poésie et l'art
consacraient alors. Il n'y porta pas la philosophie ironique de Gavarni;
il promena sur les chicards et les débardeuses un regard sombre et
désolé. Leur danse lui sembla «la ronde d'une chaîne de damnés
accomplissant sous la verge des démons une pénitence infernale». Telles
sont les sévérités d'un coeur vierge. Dans sa farouche innocence, il
maudissait les joies faciles et les plaisirs vulgaires. Il souffrait de
la solitude et de ses rêves. Comme saint Augustin, il aimait à aimer.
Avec une sincérité dont on ne sourit qu'à demi, il disait à vingt-deux
ans: «Ma première jeunesse est passée.» Il était las; le vague des
désirs l'accablait. Un jour il prit le bateau, ce bateau de Saint-Cloud,
vieux complice des folies du printemps. Il y vit une jeune dame. Il
n'osa pas lui parler; mais il toucha sa robe, et le soir, encore
troublé, il confia au papier cette aventure d'amour.
Dans la mansarde sublime où il vivait si près du grand Michelet, il
avait pour voisine une grisette qui, se sentant du goût pour lui, le lui
montrait ingénument. Les occasions ne manquaient pas, puisqu'ils
logeaient sur le même palier.
Mais l'austère jeune homme ne voulait rien voir et dédaignait l'amour
que la pauvre fille lui tendait comme une branche de lilas. Ce n'était
pas le lilas des guinguettes, c'était le lis immarcescible des autels
dont il désirait les parfums. L'amour était, pour Barthélémy, un
sentiment très vague et très pur. Il le concevait avec une spiritualité
si excessive, que son ami Victor de Laprade lui-même, le poète de
l'idéal, refusait d'admettre tant d'idéalisme dans le sentiment. Tisseur
définissait l'amour «un état supérieur de l'âme», et il y voyait «la
recherche de l'infini».
«Nous comprenons cent fois mieux l'infini, disait-il, avec le coeur
qu'avec l'intelligence. Celle-ci ne comprend l'infini que comme la
négation du fini. Le coeur le comprend en lui-même. Il y a dans un amour
inépuisable, qui poursuit toujours et n'est jamais satisfait, qui meurt,
mais pour revivre et s'attacher à quelque chose de plus haut, il y a
là-dedans la plus glorieuse compréhension de l'infini.»
Cela, si je ne me trompe, est de la métaphysique et même de la
métaphysique lyonnaise, qui n'est pas la meilleure. Le bon Ballanche se
déclarait peut-être dans ce style à madame Récamier. Mais la grisette de
la rue des Fossés-Saint-Victor y aurait sans doute trouvé quelque
obscurité. Fidèle à ses maximes, Tisseur cueillait des fleurs sur les
tombes des jeunes femmes inconnues, et à la seule pensée des dames du
XVIIIe siècle, qui, pour plus grande sûreté, firent leur paradis en ce
monde, la veine de son front se gonflait, toute noire. Seul, triste,
las, il tomba malade dans sa mansarde. Une fièvre muqueuse l'accabla.
Sorti de sa stupeur, il vit une, femme à son chevet. Il reconnut son
idéal. Il aima. Ce n'était point une jeune fille, ce n'était point une
très jeune femme. Comme cette dame que célébra Sainte-Beuve et dont les
premiers cheveux blancs semblaient
Quelques brins de jasmin dans la sombre ramure,
l'inconnue, en qui Barthélémy chercha l'infini, avait déjà sur le front
des fils d'argent. Elle était blonde, avec des yeux bleus, grande et
plutôt majestueuse au dire d'un témoin. Barthélémy se plaisait à la
retrouver dans les traits de la _Françoise de Rimini_ d'Ary Scheffer.
Mais il faut se rappeler qu'il était myope et poète, et ses frères l'ont
soupçonné de n'avoir jamais vu très distinctement celle qu'il aimait
éperdument. Il ne semble pas qu'au moral elle ressemblât à l'ardente et
douce Italienne qui, vaincue et fière de sa défaite, ne regrettait rien
dans la mort et dans la damnation. C'était, au contraire, à ce qu'il
semble, une personne très sûre d'elle-même, éloquente, un peu
déclamatoire, idéaliste et virile. Il lui faisait des vers et l'appelait
Béatrice. On nous a conservé quelques fragments de lettres où cette
Béatrice maternelle montre moins la tendresse de son coeur que l'éclat
de son imagination:
«Quand je le regarde, dit-elle en parlant de Barthélémy, qu'elle nomme
Stenio (car elle aussi avait lu George Sand), quand je le regarde, je me
sens tout inondée d'une vapeur suave, spirituelle. Je ne sais comment
exprimer ce qui pénètre dans mon être entier. Je sens pour lui, dans mon
coeur, une douce lueur qui m'éclaire jusqu'au ciel.»
À certains indices, on peut croire que ce fut Béatrice elle-même qui
hâta l'heure du sacrifice. Ce ne fut pas faiblesse ni entraînement de sa
part. Elle ne cédait pas aux sens qui la sollicitaient mollement. Mais
elle était jalouse de s'offrir; elle fit le don qui sacrait alors les
Lélia et toutes les héroïnes de la poésie et de l'art. Barthélémy,
chrétien comme Eudore, succomba comme Eudore dans la nuit et dans la
tempête:
Et j'ai vu les trésors de sa beauté parfaite,
J'ai respiré l'encens qu'exhalent ses cheveux,
Et j'ai vu sa pudeur étonnée et muette,
Et j'ai rougi d'amour, et j'ai baissé les yeux.
Il avait cette ressource du péché à laquelle les fidèles et les saints
eux-mêmes recourent quand il leur est nécessaire. Par raffinement il y
ajouta le blasphème qui, à tout prendre, est un grand acte de foi. Il
comparait les paroles de son amante au vin du calice après la
consécration:
C'est un breuvage à boire en un transport pieux,
Comme le sang du Christ, qui nous ouvre les cieux.
Qu'est-ce à dire, sinon que toutes les croyances ne servent qu'à
charmer, les troubles des sens et que le mysticisme répand sur la
volupté les plus suaves parfums?
Stenio manqua son examen de licence en 1837. C'était l'effet de l'amour
de Béatrice. Mais l'année suivante il était avocat.
Barthélémy Tisseur a adressé à sa Béatrice des sonnets et des stances
que ses frères ont pris soin de recueillir après sa mort. Il est
aujourd'hui bien difficile de juger ces vers qui expriment un état d'âme
presque inconcevable pour les générations nouvelles.
Avocat, il avait le code en horreur. Appelé en 1841, sur la
recommandation de Ballanche, à la chaire de littérature française à
Neuchâtel, il professa, non sans éclat, un idéalisme transcendant. Son
sentiment pour celle à qui nous laissons le nom de Béatrice dura après
la séparation. À Neuchâtel, où il travaillait sur sa table de bois blanc
quatorze heures par jour, il écrivait tous les soirs, pour l'absente, un
journal qu'il expédiait chaque semaine. Il avait trouvé sa voie, quand
une catastrophe vint terminer brusquement cette existence où tout devait
rester confus et inachevé. Le 28 janvier 1843, par un brouillard épais,
il tomba dans le lac et s'y noya, à quelques pas de sa maison. Le hasard
seul fit ce malheur; mais on y voit une sorte de fatalité quand on songe
que ce jeune homme aimait le danger, appelait le péril et qu'il était un
des fils spirituels de ce René qui invoquait «les orages désirés». Le
lendemain de sa mort une lettre de Béatrice arriva à Neuchâtel. Il
n'était âgé que de trente et un ans.
II
Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthélémy, naquit à Lyon le 7
janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du général
autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville.
Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en même temps que
ceux de sa naissance contribuèrent à lui inspirer l'horreur de la guerre
et le mépris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra
toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules
conquêtes qui touchaient son coeur étaient celles de l'industrie et de
la civilisation.
Bien différent de son frère Barthélémy, qu'il chérissait, il avait en
tout le sentiment de la mesure. Il était modéré, et l'idée du possible
ne le quittait jamais. Comme il était dans les convenances de sa famille
qu'il devînt homme de loi, il prit une charge d'avoué avec la
satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien,
d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une
trop haute idée de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment
que les avoués n'avaient été institués que pour dire à l'audience:
«Monsieur le président, je demande le renvoi à huitaine.» Pour le
surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avoués les plus
forts en droit de ceux qui l'étaient moins. Un avoué mettait-il au bas
d'un exploit: «Sous réserves», ce n'était pas un mauvais avoué; s'il
mettait: «Sous toutes réserves», c'était déjà un avoué distingué; s'il
mettait: «Sous toutes réserves quelconques», c'était un avoué de premier
ordre; mais s'il mettait: «Sous toutes réserves de droit généralement
quelconques», alors il n'y avait plus de termes assez forts pour
exprimer sa science juridique. Tisseur mêlait alors la poésie à la
procédure, comme en témoigne la minute d'une lettre retrouvée dans ses
papiers et dont voici la teneur:
Monsieur,
Me Munier, votre avoué, a dû vous prévenir que M. Jacquemet
avait fixé au mercredi 3 avril, à midi, au Palais de Justice, la
comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle
Debeaume.
Lorsque sur un pavé d'azur
Marche une reine orientale,
Elle n'a pas à sa sandale
Une escarboucle au feu plus pur.
C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier,
actuellement sénateur, et de la lune.
Jean Tisseur vendit sans regret son étude, en 1848, après la révolution.
Il devint ensuite secrétaire de la chambre de commerce de Lyon et
pendant trente ans il appliqua l'ingénieuse exactitude et l'élégante
probité de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de
postes et télégraphes, de douanes, de traités de commerce, de
législation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque,
d'expositions, enfin à toutes les questions d'affaires. Il portait dans
toutes ses entreprises les délicatesses d'une conscience cultivée et le
goût du bien faire. Qu'il composât un grand poème comme le _Javelot
rustique_ ou qu'il rédigeât le bulletin commercial du _Salut public_, il
s'efforçait de finir et de parfaire.
Sa poésie se ressent de cette inclination naturelle; elle est achevée,
fine et parfois un peu courte. De son vivant, il cachait ses vers à ses
compatriotes, qui, de leur côté, ne sont guère curieux de poésie,
dit-on.
On assure, peut-être avec un peu de malignité, que dans la ville de
Laprade et de Soulary un seul poète est célèbre. Sarrasin, qui vendait
des olives dans les brasseries, et que plus d'un bourgeois de Lyon,
voyant passer le char funèbre de Laprade, escorté de chasseurs à cheval
et suivi des robes jaunes de la Faculté des lettres, pouvait demander
comme la bonne femme:
--Qui est-ce qui est mort?
--M. de Laprade.
--Que faisait-il?
--Il était poète.
--Est-ce lui qui vendait des olives?
Pourtant il y a des poètes lyonnais et même une poésie lyonnaise, poésie
précise et précieuse, dont les caractères se retrouvent dans les sonnets
de Soulary et dans les poèmes de Jean Tisseur. Ceux-ci sont en petit
nombre. Jean était difficile, un peu dégoûté, volontiers paresseux. Il
écrivait peu, et à ceux qui lui reprochaient de ne pas produire
davantage il répondait par cette maxime de la poétesse de Tanagra: «Il
faut ensemencer avec la main, et non à plein sac.»
Certes, le peu qu'il a laissé n'est pas sans prix. Le _Javelot rustique_
est, à sa façon et dans le goût symbolique, un petit chef-d'oeuvre. La
visite au _Tombeau de Jacquard_ résulte sans doute d'une des meilleures
rencontres de la poésie et de l'industrie. À en juger par tout ce que je
lis, tout ce que je devine de lui, Jean Tisseur fut exquis par nature,
un des meilleurs arbres du verger. Sa bonté avait la grâce sans laquelle
aucune vertu n'est aimable. Son esprit était ironique et son urne était
tendre. Il eut, comme l'abeille, le miel et l'aiguillon.
M. Paul Mariéton, qui connaissait Jean Tisseur, a écrit sur cet homme
excellent quelques lignes qui sont un témoignage cordial:
«C'était, dit Mariéton, le plus charmant esprit. Dans ces douces
flâneries de la parole et de la pensée, si fructueuses au dire de
Töpffer, et qui ont toujours retenu, groupé et lié les poètes, Jean
Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le maître
virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrétien, Chenavard,
le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet
incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants.
L'âme de ces réunions, le lien de ces amitiés d'élite, c'était Jean
Tisseur.»
Je lis ailleurs: «Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de posséder
quatre causeurs hors pair. C'étaient Laprade, Buy, Chenavard et Jean
Tisseur.»
Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais
quoi fait songer à la beauté morale telle que les Grecs la concevaient;
n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le
culte de l'amitié et ce noble dessein de faire de la vie même une belle
oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout
unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique.
Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse à la beauté de leur âme
et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente.
«La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture.
Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la
résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut
des soins; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite.»
À mesure qu'il avança dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage,
la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de
l'impuissance de l'homme à faire le bien. On peut lui appliquer la
définition qu'il faisait lui-même de l'homme tel qu'il doit se façonner
et se sculpter lui-même: «Une conscience ornée.»
III
Jean Tisseur est mort laissant deux frères, l'abbé Alexandre, dont les
_Voyages littéraires_ sont, au dire de M. Paul Mariéton, très estimés
des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de _Pauca paucis_, qui rappelle
Jean par plus d'un trait, mais qui lui est supérieur par le style et par
la culture. Un grand métaphysicien, qui aime ardemment la poésie, M.
Renouvier, a bien voulu me faire connaître ces _Pauca paucis_ que
l'auteur tenait cachés. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur
poète de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, «la
sincérité de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes
nouveaux».
Clair Tisseur, dans sa vie déjà longue, n'a écrit que peu de vers pour
quelques amis, mais ces vers, c'est lui-même, ce sont ses souvenirs et
ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modéré comme son frère Jean
et stoïque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession;
dans ses vers il est surtout helléniste et rustique. Il semble, à le
lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aimé après la vertu, c'est
l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les épigrammes
de l'Anthologie.
Le poète a dédié son livre aux Grâces décentes:
Il ne demande point en don l'or indien,
Ni la blanche Chrysé, ni les troupeaux qu'engraisse
Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien
Que la mesure en tout de l'aimable sagesse.
Charités aux coeurs purs, écoutez mes prières!
Comme on le voit par cette invocation, Clair Tisseur a, comme André
Chénier, revêtu ses pensées du vêtement antique. À ceux qui le lui
reprocheraient comme un déguisement il répond que, pour exprimer une
belle idée, il faut un beau symbole et que les plus beaux symboles ont
été ceux de la Grèce, et qu'enfin il a vécu à l'ombre des myrtes sur une
terre qui rappelle la Grèce. Ajoutons que sous ces formes antiques un
sentiment sincère s'exprime aisément.
Ce qui me plaît surtout dans les vers de Clair Tisseur, ce sont les
idylles et les paysages. Il a composé quelques tableaux domestiques
d'une élégante simplicité. Le dernier surtout me charme par cette
tristesse harmonieuse dont le secret semble pris à Properce:
Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus,
Un frère, des amis garderont ma mémoire.
Mais toi, tu gémiras; tu ne voudras pas croire
Que l'Océan sans bords, dans l'éternel reflux,
Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche,
Tu veillas si longtemps.....................
............................................
Surtout (je te connais) que devant toi personne
N'outrage ma mémoire! ou bien levant ton bras
Pour porter témoignage, alors tu défendras
Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne
Défend son lionceau. Déjà, déjà je vois
Éclater ton regard, j'entends trembler ta voix.
Et le sein soulevé, pleurante et tout émue,
Tu rediras s'il fut envieux ou méchant;
Du pauvre, hôte des dieux, s'il détourna la vue;
S'il fut un ami sûr; si jamais, le sachant,
Il commit l'injustice ou trahit sa parole;
Si l'avide et grossier Mammon fut son idole.
Toi qui me vis de près diras ce que je fus,
Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus.
N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadencée comme la joie? Pour
donner quelque idée du talent poétique de Clair Tisseur, je citerai un
de ces tableaux de nature provençale tracés avec une sécheresse élégante
et fine: un poème sur la naissance de la «cigale», de la cigale, que,
par malheur, de ce côté de la Loire nous confondons volontiers avec la
sauterelle, mais dont le chant infatigable est également cher à
l'antique Méléagre et à notre Paul Arène.
La cigale encor tendre, engourdie, étonnée
De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil
S'éveiller faiblement sous le rayon vermeil.
L'élytre, diaphane et de réseaux veinée,
Tout humide à ses flancs est collée; et des grains
D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles,
Comme si l'on voyait le sang à travers elles,
Fluide s'épancher en canaux purpurins.
Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces,
Aura durci son aile et desséché ses flancs:
Le virtuose noir fait, sous les cieux brûlants,
De cymbales de fer retentir les espaces.
Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie,
quelles richesses, quels honneurs valent la poésie et les arts[30]?
[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le
nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connaît
à Lyon ses _vieilleries lyonnaises_. Mais je n'ai voulu, dans cette
esquisse, indiquer que le poète.]
RÊVERIES ASTRONOMIQUES[31]
[Note 31: Camille Flammarion, _Uranie_. Illustrations de Bieler, Gambard
et Myrbach (collection Guillaume, in-8°).]
M. Camille Flammarion, qui s'est voué tout entier à l'astronomie, a
toutes les qualités imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il
sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis
il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en
scène ni le coup de théâtre. Il ne néglige rien pour nous rendre le ciel
intéressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son
livre, dédié à la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de poème
de la science, où la philosophie se mêle à l'astronomie. On me croira
peut-être si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est
moins sûre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable
philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalité bienheureuse. À
l'en croire, notre âme, après la mort, volera d'astre en astre et
goûtera sans fin la volupté d'aimer et de connaître; nous serons des
papillons méditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il
faut pour être tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour être
curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et
propres à nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir.
J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation
de la vie future. Il y a quelques années, je fus appelé auprès d'une
vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande où elle
avait vécu pendant quatre-vingt-dix ans.
Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait à aller voir, comme
disait la comtesse de P..., si Dieu gagne à être connu. Je trouvai à son
chevet une religieuse qui était la plus tranquille et la plus simple
créature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'être conservée
dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de
beaucoup que je lui inspirasse les mêmes sentiments.
M'ayant vu plusieurs fois occupé à lire et à écrire, elle me prit pour
un savant et, comme elle était une sainte, elle me laissa voir toute la
pitié que je lui inspirais. Un jour même, elle s'en expliqua avec moi.
Car elle parlait volontiers et toujours gaiement:
--Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres?
--Ma soeur, lui répondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes
qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours.
Et il était vrai qu'alors j'amusais mes rêveries avec des silex taillés
et des bois de renne couverts de figures d'animaux.
En entendant cette réponse, ma religieuse tout debout et toute petite,
les mains dans ses manches, entêtée et douce, sourit:
--Vous n'espérez donc pas aller au ciel? me dit-elle. À quoi bon étudier
en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que
Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres.
Cette excellente créature ne songeait point que ce serait là nous rendre
un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de
l'univers, nous tomberions aussitôt dans un incurable ennui. M. Camille
Flammarion ménage mieux notre curiosité; il nous promet, pour occuper
notre éternité, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome,
est un observatoire indestructible et merveilleusement outillé.
Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et
totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous
aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer.
C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous
nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y
porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et
le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien
quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne
donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et
ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop
ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop
ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y
être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de
craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à
leur faire.
L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie.
Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des
gouttes de boue.
Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y
ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté
l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène,
l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or,
l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont
produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce
qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour
nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale
l'universalité du mal et de la mort.
La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont
la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt
se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus,
Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et
l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont
inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel
elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants,
lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore
que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme
nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la
toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable.
Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en
mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace
d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont
semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont
non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la
faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance;
ce n'en est pas moins un désastre[32].
[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris
d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement
dans l'_Annuaire des longitudes_ pour 1891, que ces astéroïdes n'ont
jamais été réunis.]
Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée
des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles
vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et
sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme
Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent,
avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent
comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent
l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la
Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles
ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien
ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un
perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous
reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés,
vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils,
nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours,
épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses.
Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de
si tôt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand,
dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachés à la
planète Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous
garder. Je crois que notre destinée est liée à la sienne. Ses travaux
seront les nôtres et tout ce qui est en elle travaillera éternellement.
Luther était un mauvais physicien quand il enviait les morts parce
qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup à faire: ils préparent la
vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortège vers la
constellation d'Hercule, où nous arriverons dans quelques milliards de
siècles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous
servirons de matière à un nouvel univers, qui sera peut-être meilleur
que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car être c'est finir, et
tout est mouvement, tout s'écoule et passe. Nous referons indéfiniment
la création. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui
n'existe plus depuis dix mille ans nous apparaît encore. Il est mort
laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui.
Voilà qui donne une idée accablante des distances sidérales. Mais chaque
fois que nous admirons l'immensité des cieux, il faut admirer en même
temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dépend. Par
lui-même, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il était réduit tout à
coup aux dimensions d'une tête d'épingle, il nous serait impossible de
nous en apercevoir. Et, dans cette hypothèse, comme l'idée de temps est
dépendante de l'idée d'espace, tous les soleils de la Voie lactée et des
nébuleuses s'éteindraient aussi vite qu'une étincelle de cigarette, sans
que, pour les générations innombrables des vivants, les travaux et les
jours, les joies, les douleurs fussent abrégés d'une seconde.
Le temps et l'espace n'existent pas. La matière n'existe pas non plus.
Ce que nous nommons ainsi est précisément ce que nous ne connaissons
pas, l'obstacle où se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une
réalité: la pensée. C'est elle qui crée le monde. Et si elle n'avait pas
pesé et nommé Sirius, Sirius n'existerait pas.
Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous étreint. Il a grandi
terriblement depuis deux siècles. L'astronomie physique ne nous a rien
révélé de la réalité objective des choses; mais elle a changé toutes nos
illusions, c'est-à-dire notre âme même. En cela elle a opéré une telle
révolution dans l'idéal des hommes, qu'il est impossible que les
vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations.
C'en est fait du rêve de nos pères! Les hommes du moyen âge, un saint
Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel à peu près comme une
grande horloge. Pour eux, une simple voûte semée de clous d'or les
séparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le
ciel, composaient tout leur univers. Les échafauds à trois étages sur
lesquels on jouait les mystères en donnaient une image sensible. En bas,
les diables rouges et noirs; au centre, la terre, séjour de l'Église
militante; au-dessus, Dieu le père dans sa gloire. Un escalier
permettait aux anges de franchir les étages, et c'était un va-et-vient
continuel de la terre aux cieux.
Les figures savantes des astrologues étaient presque aussi naïves. On y
voyait l'intérieur de la terre avec cette inscription «_Inferi_» et tout
autour de la terre des cercles marquant la sphère des éléments, les sept
sphères des planètes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel
s'étendaient le neuvième ciel où quelques-uns avaient été ravis, le
_Primum mobile_ et le _Coelum empyreum_, séjour des bienheureux. Au XVIe
siècle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et même au
XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des
découvertes de Galilée. Tout à coup, le _Coelum empyreum_ s'est
effondré. La terre s'est vue jetée comme un grain de poussière dans
l'espace, ignorée, perdue. C'est le plus grand événement de toute
l'histoire de la pensée humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux
et nous ne pouvons pas encore en découvrir toutes les conséquences. J'ai
connu, étant enfant, le dernier défenseur de la vieille cosmogonie
sacrée. C'était un prêtre nommé Mathalène, qui ressemblait de visage à
M. Littré. Il était géomètre et avait écrit un livre pour démontrer par
le calcul que les étoiles tournent autour de la terre immobile et que le
soleil n'a en réalité que le double de son diamètre apparent. Ce livre
ayant été imprimé vers 1840, l'abbé Mathalène fut désapprouvé par ses
supérieurs. Il résista et finalement fut interdit. Je l'ai connu très
vieux et très pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne
concevant pas que l'Église l'eût frappé pour avoir combattu Galilée
qu'elle avait condamné.
M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33]
[Note 33: Légende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice
Bouchor. Pièce représentée par les marionnettes du Petit-Théâtre.]
Après avoir joué du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du
Molière, les marionnettes de la rue Vivienne ont demandé à M. Maurice
Bouchor de mettre pour elles sur la scène la vieille histoire de Tobie.
Les poupées poètes furent bien inspirées quand elles eurent ce désir.
_Tobie_ est un conte charmant qui rappelle à la fois l'_Odyssée_ et les
_Mille et une Nuits_. Cette fleur tardive de l'imagination juive, éclose
au IIIe siècle avant Jésus-Christ, est d'une grâce fine et d'un parfum
délicat. L'esprit du conteur est un peu étroit, mais si pur! Ce bon juif
ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali.
Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel,
Edna, la douce Sara et Gabelus lui-même sont tous issus de Jacob et de
Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides,
innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui
protège la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif à Ninive, ensevelit
les morts et médite l'Écriture. Il loue le Seigneur qui l'a éprouvé en
lui ôtant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilité les
moeurs des patriarches. Ayant demandé à Dieu de mourir, il veut laisser
ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prêté, sur reçu,
_sub chirographo_, une somme de dix talents d'argent à un parent pauvre
nommé Gabelus ou Gabaël, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, à
Ragès de Médie, où habite le débiteur devenu solvable, et qui, selon
toute apparence, s'est enrichi chez les Mèdes.
L'enfant obéissant part sous la conduite de Raphaël, un des sept anges
qui présentent au Dieu saint les prières des saints, et qui, pour
accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de
Nephtali, _juvenem splendiduum_. Tobie et son guide céleste parviennent
heureusement à Ragès et reçoivent de Gabelus les dix talents d'argent.
Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrèrent, échoué sur le
rivage, un gros poisson que dom Calmet croit être un brochet et auquel
ils arrachèrent le foie, qui possédait des vertus surprenantes. Puis,
songeant qu'il avait des parents à Ecbatane, le jeune Tobie résolut
d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez
les Mèdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et
l'ange entrèrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que
Sara était belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois
mariée, Sara était vierge, et elle craignait de le rester toujours, car
le démon Asmodée, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle fût possédée
par un homme, et il étranglait ses maris à mesure qu'ils s'approchaient
d'elle. Il en avait déjà tué sept. La jeune fille en concevait un
douloureux étonnement. Et elle baissait la tête quand les servantes de
la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de
suffoquer (_quod suffocaret_) ses maris, et même l'accablaient de coups,
en lui criant: «Va donc les rejoindre, tes époux, sous la terre!»
Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand
abattement, et il parla en ces termes à l'ange son compagnon:
«J'ai entendu dire que cette jeune fille a été donnée à sept hommes et
qu'ils ont tous péri dans la chambre nuptiale.
Maintenant donc je suis fils unique de mon père, et je crains qu'en
entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un démon l'aime et ne
fait du mal qu'à ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains
que je ne meure.»
Mais Raphaël le rassura.
«Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manière qu'ils
bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent
qu'à satisfaire leurs désirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-là
sont au pouvoir du démon. Mais pour toi, Tobie, après que tu auras
épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en
continence pendant trois jours et ne pense à autre chose qu'à prier Dieu
avec elle.»
Il enseigna ensuite au fiancé craintif qu'en brûlant sur de la braise le
foie du poisson qu'ils avaient ramassé sur la berge du Tigre, il ferait
fuir le jaloux Asmodée.
Tobie rassuré épousa Sara. Enfermé avec elle dans la chambre nuptiale,
il lui souvint des conseils de l'ange.
«Sara, dit-il, lève-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et
après-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir à Dieu,
car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier
comme les païens qui ne connaissent point Dieu.»
Vaincu par la vertu de la prière et par l'odeur du foie grillé, le démon
s'enfuit, laissant les époux en paix, et le lendemain matin Tobie se
montra à Raguel, étonné, qui pendant la nuit avait creusé une huitième
fosse dans son jardin, car c'était un homme prudent et soumis à la
volonté divine.
Tobie emmena Sara, sa femme, à Ninive. Ce qui restait du foie du poisson
rendit la vue au vieux Tobie.
Le bon juif qui écrivit cette histoire suivait un roman babylonien,
d'une prodigieuse antiquité, que des savants allemands ont à peu près
restitué. On y voit un petit être blanc, qui n'est autre que l'âme d'un
mort, accompagnant dans un voyage long et périlleux l'homme qui lui a
rendu les devoirs de la sépulture. Il est convenu que le vivant et le
mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant à faire
partie de ce gain, le partage devient délicat. Comment les voyageurs y
procédèrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette
aventure babylonienne n'a point terminé son récit. J'ignore si c'est
comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte
chaldéen manque tout à coup.
Ce conte enfantin et vénérable, M. Maurice Bouchor l'a dialogué et mis
en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicité
heureuse, un beau naturel, et a fait un mélange unique d'enthousiasme et
de bouffonnerie. Son poème nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est,
et c'est délicieux. Le poète passe de la joyeuseté grasse au lyrisme
sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous émerveille et
nous étourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais.
Comment a-t-il pu mêler ainsi la poésie biblique à l'humour d'un rimeur
qui dîne gaiement? Je ne sais et ne saurai jamais au fond de quelle
bouteille le poète a trouvé cette mixture prodigieuse de sagesse et de
folie, je ne saurai jamais dans quel rêve il a entendu ce concert inouï
de harpes, de psaltérions et de casseroles. Je sais seulement qu'on rit
et puis qu'on est ému, et qu'on rit encore et qu'on est ému encore.
Toutes les fois que M. Maurice Bouchor fait parler l'archange, on croit
entendre l'âme grave et pure de l'antique Israël. Au jeune Tobie qui
demande s'il peut aimer, selon la loi, la vierge Sara, issue, comme lui
de Nephtali, Raphaël répond:
.....Cet amour est permis.
Mais, ô candide enfant, si l'Éternel a mis
Dans l'âme et dans le corps des vierges tant de grâce,
Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe.
Vous devez--et l'amour rend bien doux ce devoir--
Perpétuer la race élue, afin de voir
Vos filles et vos fils, conçus parmi la joie,
Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie.
Il faut que sur la bouche en fleur des épousés
La prière du soir chante avec les baisers.
Enfant, le mariage est une sainte chose.
Afin que le regard de l'Éternel se pose
Avec tranquillité sur l'épouse et l'époux,
Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous.
Même gravité douce dans les conseils que Raphaël donne aux époux en vue
de cette nuit nuptiale qui fut pour sept époux une nuit éternelle:
Passez en prières ferventes
La nuit qui va venir, nuit pleine d'épouvantes;
Que les subtils parfums, les musiques de l'air
Ne vous entraînent pas aux oeuvres de la chair;
Et l'ange du Seigneur, pour vous tirant son glaive
Dont vous ne verrez point les spirales de feu,
Chassera l'être impur et rendra gloire à Dieu.
Quant au jaloux Asmodée, M. Maurice Bouchor ne l'a point pris au
sérieux. Il en a fait un personnage absolument ridicule, alléguant que
la Bible elle-même prêtait un rôle assez comique au démon amoureux qui,
dans cette histoire, est quelque chose comme le chien du jardinier. Il
est à propos de rappeler que _Tobie_ n'est point un livre canonique.
D'ailleurs, le poète a pris beaucoup de libertés à l'endroit d'Asmodée.
Faute d'avoir dans sa troupe deux lecteurs capables de dire les deux
rôles d'Asmodée et du poisson--car le poisson parle--il imagina que le
poisson n'était autre qu'Asmodée lui-même. Ce n'est pas la première fois
au théâtre qu'une nécessité de ce genre produit une beauté qu'on
attribue au libre génie du poète. Et si M. Maurice Bouchor, qui est la
candeur même, n'avait pas donné ses raisons, j'aurais attribué cette
identification à sa sagesse profonde.
Cet Asmodée dont nous rions fut, en son temps, un démon considérable qui
l'emportait en puissance sur Astaroth, Cédon, Uriel, Belzébuth, Aborym,
Azazel, Dagon, Magog, Magon, Isaacharum, Accaron, Orphaxat et Beherit,
qui sont pourtant des diables qu'on ne méprisait point. Il avait les
femmes pour complices. C'est ce qui faisait sa force en ce monde et
spécialement chez les peuples où elles sont blanches. On le reconnaît,
disent les démonologistes, à ce qu'une de ses jambes est en manière de
patte de coq. Quant à l'autre, elle est comme elle peut, avec des
griffes au bout. Son portrait, dessiné par Collin de Plancy, fut
approuvé par l'archevêque de Paris. Pourtant je doute qu'il ressemble!
Et puis, il est constant qu'Asmodée prend diverses formes pour
apparaître aux hommes; l'ange Gabriel le lia dans une caverne au bord du
Nil, où le malheureux démon demeura longtemps. Car il s'y trouvait
encore en 1707, quand un orfèvre de Rouen, nommé Paul Lucas, remontant
le Nil pour aller au Faïoum, le vit et lui parla, comme il l'assure
lui-même dans la relation de son voyage qui fut publié en 1719 et forme
trois volumes in-12, avec cartes et figures. Peu de faits sont mieux
attestés. Toutefois ce point ne laisse pas d'être embarrassant. Car il
est certain, d'autre part, qu'Asmodée était en personne à Loudun le 29
mai 1624; il écrivit à cette date, sur le registre de l'église de
Sainte-Croix, une déclaration par laquelle il s'engageait à tourmenter
madame de Belciel, qu'il tourmenta en effet. La pièce est conservée à la
Bibliothèque nationale, dans le département des manuscrits, où chacun
peut la voir. Il est également certain qu'en 1635, dans la même ville de
Loudun, il posséda soeur Agnès, qui fut prise de convulsions en présence
du duc d'Orléans. Elle refusa de baiser le ciboire et se tordit sur
elle-même au point que ses pieds touchaient sa tête et qu'elle formait
parfaitement une roue. Cependant, elle proférait d'horribles blasphèmes.
À cette époque, Asmodée comparut devant l'évêque de Poitiers et, puisque
Paul Lucas le retrouva en Égypte soixante-douze ans plus tard, il
faudrait croire que ce diable sortait quand il voulait de sa caverne et
que l'ange Gabriel ne l'avait pas bien attaché.
Au reste, n'oublions pas que saint Augustin explique la manière dont les
démons peuvent être liés ou déliés. Ces termes signifient, selon lui,
qu'ils perdent ou recouvrent la liberté de nuire aux hommes. _Alligatio
diaboli est non permitti_, etc., etc.
Après l'édit de Colbert, qui fit défense aux diables de tourmenter les
dames, Asmodée ne parut plus en France qu'en la compagnie de l'excellent
Le Sage, l'auteur de _Gil Blas_. Il y perdit sa théologie, mais il y
devint homme d'esprit. Il faisait encore un assez vilain métier; du
moins le faisait-il gaiement. Voici comment il s'explique sur sa
profession:
Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des
mineures, des maîtres avec leurs servantes et des filles mal
dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est
moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les
jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels,
de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes
nouvelles de France... Je suis le démon de la luxure, ou, pour
parler plus honorablement, le dieu Cupidon.
L'épreuve imposée aux jeunes époux, Sara et Tobie, a été réduite par M.
Maurice Bouchor de trois nuits à une seule, en considération de l'art du
théâtre qui veut que les circonstances soient resserrées dans un petit
espace de temps. Avec notre poète, Asmodée se pique de littérature, et
il est tout imbu des idées de notre cher maître Francisque Sarcey sur
«la scène à faire» et sur «l'art des préparations».
Invisible à Sara comme à Tobie, il entre avec eux dans la chambre
nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public
en ces termes:
Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scène à faire.
Prendrai-je ces amants dans mes rêts ténébreux?
Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!...
Dieu même, là-dessus, pense des choses vagues;
Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues.
Mais tout cela, messieurs, j'ai dû vous le narrer,
Puisque l'art du théâtre est l'art de préparer.
Je supplie mon cher maître Sarcey de considérer qu'il y a là, ce qu'on
appelle, une situation. Asmodée aime Sara; il l'aime «luxurieusement»,
c'est le poète qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur
son rival, tant que celui-ci prie Dieu à genoux. Pour le vaincre il est
obligé de le rendre sensible à la beauté de Sara et cette sensibilité,
qu'il a lui-même inspirée, lui cause dès qu'elle se montre une douleur
cuisante. Ce qui est charmant dans cette scène comme l'a traitée M.
Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces
deux chastes enfants.
Cela est d'une grâce singulière et d'une suave fantaisie. L'autre nuit,
en quittant le petit théâtre du passage Vivienne, l'âme enivrée de cette
poésie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes,
charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages
de rêve que donnèrent pour décors à ces poupées augustes les peintres
Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente
d'avoir entendu des vers dits par des poètes (car ce sont de vrais
poètes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin,
je songeais à la belle scène des noces de ces deux pieux époux, qui
semblent, dans l'ancienne loi, l'image des époux chrétiens. Et tout à
coup l'histoire des deux «amants d'Auvergne» me revint en mémoire.
Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte à peu de
chose près comme elle est dans Grégoire de Tours, qui l'a prise sans
doute à quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est
tirée, comme on verra, d'une autre source.
HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE
En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune
Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les
officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de
Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut
accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena
dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et
tournée contre le mur, pleurait amèrement.
Il lui demanda:
--De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?
Et, comme elle se taisait, il ajouta:
--Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement
le sujet de tes plaintes.
Alors elle se retourna vers lui.
--Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais
pas assez de larmes pour répandre la douleur immense qui remplit mon
coeur. J'avais résolu de garder toute pure cette faible chair et
d'offrir ma virginité à Jésus-Christ. Malheur à moi, qu'il a tellement
abandonnée que je ne puis accomplir ce que je désirais! Ô jour que je
n'aurais jamais dû voir! Voici que, divorcée d'avec l'époux céleste qui
me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'épouse d'un homme
mortel, et que cette tête, qui devait être couronnée de roses
immortelles, est ornée ou plutôt flétrie de ces roses déjà effeuillées!
Hélas! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revêtir
l'étole de pureté, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi
le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier? Ô heureuse! si
j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de
lait! et si les baisers de mes douces nourrices eussent été déposés sur
mon cercueil! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui
furent percées de clous pour le salut du monde.
Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amèrement.
Le jeune homme lui répondit avec douceur:
--Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes,
n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens qu'un fils. Ils ont voulu
nous unir pour perpétuer leur famille, de peur qu'après leur mort un
étranger ne vînt à hériter de leurs biens.
Mais Scolastica lui dit:
--Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et cette vie même
n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort? Seuls ceux-là vivent
qui, dans la béatitude éternelle, boivent la lumière et goûtent la joie
angélique de posséder Dieu.
En ce moment, touché par la grâce, Injuriosus s'écria:
--Ô douces et claires paroles! La lumière de la vie éternelle brille à
mes yeux! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai
chaste auprès de toi.
À demi rassurée et souriant déjà dans les larmes:
--Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un homme d'accorder une
pareille chose à une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans
tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été
promise par mon époux et seigneur Jésus-Christ.
Alors, armé du signe de la croix, il dit:
--Je ferai ce que tu désires.
Et, s'étant donné la main, ils s'endormirent.
Et par la suite ils partagèrent le même lit dans une incomparable
chasteté.
Après dix années d'épreuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du
temps, elle fut portée dans la basilique en habits de fête et le visage
découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouillé
près d'elle, Injuriosus prononça à haute voix ces paroles:
--Je te rends grâce, Seigneur Jésus, de ce que tu m'as donné la force de
garder intact ton trésor.
À ces mots, la morte se souleva de son lit funèbre, sourit et murmura
doucement:
--Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas?
Puis elle se rendormit du sommeil éternel.
Injuriosus la suivit de près dans la mort. On l'ensevelit non loin
d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La première nuit qu'il y
reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale,
enlaça les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple
vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre par des chaînes de roses.
Connaissant à ce signe la sainteté du bienheureux Injuriosus et de la
bienheureuse Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces
sépultures à la vénération des fidèles. Mais il y avait encore des
païens dans cette province évangélisée par les saints Allire et
Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus, vénérait les fontaines des
Nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chêne et
gardait à son foyer des petites figures d'argile représentant le soleil
et les déesses Mères.
À demi caché dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son
verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des poèmes. Il composait
des églogues et des élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour
ingénieux et dans lesquels il introduisait les vers des anciens chaque
fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visité avec la foule la sépulture
des époux chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les
deux tombes. Et, comme il était pieux à sa manière, il y reconnut un
signe céleste. Mais il attribua le prodige à ses dieux et il ne douta
pas que le rosier n'eût fleuri par la volonté d'Éros.
«La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une
ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses
qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent: Aimez, vous
qui vivez. Ce prodige nous enseigne à goûter les joies de la vie, tandis
qu'il en est temps encore.»
Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur ce sujet une élégie que
j'ai retrouvée par le plus grand des hasards dans la bibliothèque
publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe siècle, cotée:
fonds Michel Chasles, Fn., 7439, 17-9 _bis_. Le précieux feuillet, qui
avait échappé jusqu'ici à l'attention des savants, ne compte pas moins
de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mérovingienne assez lisible,
qui doit dater du VIIe siècle. Le texte commence par ce vers:
_Nunc piget; et quæris, quod non aut ista voluntas,
Tunc fuit..._
et finit par celui-ci:
_Stringamus moesti carminis obsequio._
Je ne manquerai pas de publier le texte complet dès que j'en aurai
achevé la lecture. Et je ne doute point que M. Léopold Delisle ne se
charge de présenter lui-même cet inestimable document à l'Académie des
inscriptions.
JOSÉPHIN PÉLADAN[34]
[Note 34: _La Victoire du mari_, avec commémoration de Jules Barbey
d'Aurevilly. (Ethopée VI de la décadence latine.)]
M. Joséphin Péladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de
m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de
«pentaculer l'arcane de l'amour suprême». Le mage, selon la définition
de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain
des corps, des âmes et des esprits. Cette définition n'est pas pour
m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté,
familièrement, en toute franchise, selon les privilèges que confère le
commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire
une vive jalousie.
Ce doit être bien amusant d'être mage. On commande à la nature et l'on
flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le
plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est déjà
une joie que de rêver ces merveilles. Je suis persuadé que M. Joséphin
Péladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux.
Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement
regrettable qu'il ait contracté pendant son sommeil un mépris trop
hautain de la réalité vulgaire. Les sociétés humaines lui inspirent un
insurmontable dégoût. Il ne conçoit pas, par exemple, qu'on puisse
s'intéresser à la sûreté et à la gloire de la patrie.
Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse
sincère. Ce dédain des soins imposés par la nature même des choses, ce
détachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir,
ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune
littérature. Nos raffinés trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il
est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspiré le plus
de bêtises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus
accessible aux imbéciles. Mais dans une âme affinée, cette religion se
prête à toutes les délicatesses et s'accommode même d'une pointe de
dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent à aimer la
patrie comme elle veut être aimée, et ils s'apercevront bientôt qu'on
peut mettre dans cet amour toutes les subtilités de l'esthétique
moderne. M. Joséphin Péladan nous parle avec admiration des vieux
Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre
catholique qui s'endormit dans la mort «en pensant à sa ville». Ces
grands Italiens, poètes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient
tous dans cette pensée. C'est une image de l'âme italienne au moyen âge
que ce bon saint François, à sa dernière heure, bénissant sa ville
d'Assise. Et pourtant c'étaient des hommes subtils. Non, il n'est pas
digne du talent de M. Joséphin Péladan de croire que le patriotisme doit
être laissé au vulgaire comme un reste de barbarie.
Il n'est peut-être pas non plus très sage de maudire la démocratie, et
c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle école. M. Joséphin
Péladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents
pour rejeter ce qu'il appelle «la charognerie égalitaire inaugurée en
1789».
Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'être
coudoyé par la foule. Il en veut au vulgaire d'être vulgaire, ce qui
pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il
point que son orgueil l'abaisse à de pitoyables puérilités? Que lui sert
d'insulter au prodigieux effort des sociétés modernes qui essayent
depuis cent ans, avec un génie et des succès divers, de s'organiser
d'une manière équitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire
point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du passé.
Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inéluctable
et de grand. Ce moyen âge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire
exclusivement, ce magnifique XIIIe siècle, qu'a-t-il donc accompli,
sinon ce que nous entreprenons nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire la
meilleure organisation possible de la société? Son oeuvre a duré
quelques centaines d'années pendant lesquelles la vie a été sinon
heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec
respect de ce monde féodal qui s'est épanoui majestueusement comme le
chêne royal de Vincennes. La maison avait été bâtie à grand labeur.
C'était une haute maison à créneaux, flanquée de tours. Nos pères y
vivaient; mais un jour elle s'est écroulée épouvantablement. Il fallait
bien en construire une autre. Il fallait bien gâcher du plâtre en dépit
des dégoûtés. C'est ce qu'on a fait. L'édifice n'est pas, sans doute,
d'une symétrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le
trouve, pour mon goût, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le
grand point. L'autre était-il donc parfait? Je crois que son grand
mérite à vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste
que de vivre par l'imagination dans le passé; mais il faut bien se dire
que le charme du passé n'est que dans nos rêves et qu'en réalité le
temps jadis, dont nous respirons délicieusement la poésie, avait dans sa
nouveauté ce goût banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles
s'écoule la vie humaine. Je crois que M. Joséphin Péladan, dans ses
haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste.
Il est vrai qu'il a une politique qui est précisément celle de Grégoire
VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent théocrate
soutient encore que la pierre a donné le diadème à Pierre, qui l'a donné
à Rodolphe. _Petra dedit Petro_, etc. Mais M. Joséphin Péladan ne
considère point assez que Grégoire VII n'a pas réussi et qu'il est mort.
M. Péladan affirme «que la pensée catholique est la seule qui ne soit
pas une bourde stérile». Il est catholique à la manière de Barbey
d'Aurevilly, c'est-à-dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice
éloquente consacrée à la mémoire de celui qu'il vénérait comme un aïeul
et comme un maître, il reproche très âprement à l'archevêque de Paris de
n'avoir pas suivi avec tout son clergé le cercueil de l'auteur des
_Diaboliques_. Il érige ce vieux Barbey en père de l'Église et le tient
pour le dernier confesseur de la foi. C'est là une opinion singulière et
pleine de fantaisie.
Le hasard m'a mis entre les mains un numéro récent d'une Revue dirigée
par les R. P. jésuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je
m'y vis fort malmené. Les petits pères m'ont traité sans douceur, tout
comme ils traitent le Père Gratry et le Père Lacordaire. Je trouvai là
un article où Barbey d'Aurevilly était au contraire fort ménagé. On lui
tenait compte très largement d'avoir professé dans plusieurs articles le
catholicisme le plus romain et insulté M. Ernest Renan, ce qui est
oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa légèreté, son
étourderie et son peu de catéchisme. On voit que les petits pères ne
pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Péladan. Je
n'hésite pas à dire que ce sont les petits pères qui ont raison. Barbey
d'Aurevilly fut un catholique très compromettant. M. Joséphin Péladan
est plus dangereux encore pour ceux qu'il défend. Peut-être
blasphème-t-il moins que le vieux docteur des _Diaboliques_, car le
blasphème était pour celui-là l'acte de foi par excellence. Mais il est
encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le goût du
péché. Ajoutez à cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mêle
constamment le grimoire à l'Évangile, qu'il est hanté par l'idée de
l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincèrement
mériter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin
le sens commun n'est pour un artiste qu'un mérite secondaire, et M.
Joséphin Péladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou
tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent.
Avec d'effroyables défauts et un tapage insupportable de style, il est
écrivain de race et maître de sa phrase. Il a le mouvement et la
couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa
rage de fabriquer des verbes comme _luner_, _rener_, _ceinturer_, et
l'on rencontrera çà et là, dans son nouveau livre, des pages d'une
poésie magnifique.
Je me garderai bien de raconter ce livre. C'est une sorte de poème
magique dont les épisodes sembleraient absurdes s'ils étaient exposés
froidement et si le merveilleux du style ne soutenait plus le
merveilleux du sujet. Il s'agit de deux époux, Adar, jeune mage comme M.
Péladan lui-même, «saturnien vénusé», et une enfant trouvée élevée par
un prêtre romain, la merveilleuse Izel, en qui la nature atteint les
finesses de la statuaire florentine. Ce couple exquis promène son
ardente lune de miel à Bayreuth dans une des saisons théâtrales
consacrées à Wagner et que M. Péladan compare à la trêve de Dieu
qu'inventa la charité catholique au moyen âge. Là, le désir d'Izel et
d'Adar, exalté par le mysticisme sensuel du duo de _Tristan et Yseult_,
se déchaîne comme un mal divin, éclate en crises nerveuses, devient un
nirvana d'amour, un érotisme bouddhique, une euthanésie. Toute cette
partie du livre est d'un sensualisme mystique dont le caractère est
suffisamment exprimé par une sorte d'hymne d'une poésie étrange et
profonde, qui célèbre chrétiennement la réhabilitation de la chair. Je
citerai le morceau, non point dans son entier, mais en supprimant
quelques formes trop particulières à la langue de M. Joséphin Péladan et
qui eussent embarrassé des lecteurs mal préparés. Car les mages ont cela
de terrible que leurs oeuvres sont ésotériques et ne veulent être
comprises que des initiés.
Voici ces stances en prose:
Ô chair calomniée, chair admirable et triste, étroite
compagnonne de notre coeur dolent, dolente comme lui--plus que
lui pitoyable, ô toi qui pourriras.
Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure, glorieux
est ce jour, féconde cette heure....
Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit...
Ce sont les mains qui peinent et qui prient.
Ce sont les pieds qui montent.
Tu m'as fait malheureuse, Dieu juste, fais-moi grande: le Beau
pour moi, c'est le Salut.
C'est affaire à M. Péladan d'accorder la glorification de la chair avec
la doctrine chrétienne qu'il professe. Je n'ai qu'à signaler l'élégante
mélancolie de cette prose d'artiste et de poète.
Après la saison de Bayreuth, Adar et Izel vont chercher à Nuremberg les
impressions du passé. Là, dans cette ville où le temps semble s'être
arrêté et qui montre intactes les formes de la vie familière et bizarre
des aïeux, l'attitude d'Izel n'exprime plus l'idéalisme voluptueux. Le
pur bronze florentin se déhanche comme ces figurines de dinanderie du
XVe siècle, qui, dans leur ingénuité contournée, font la joie des
amateurs. Une nuit, au clair de lune, comme il rêvait à sa fenêtre, le
docteur Sexthental a vu sur un mur l'ombre d'un joli bas de jambe,
pendant qu'Izel remettait sa jarretière. Il n'y a pas grand mal si l'on
considère seulement l'âge et la figure du docteur, qui s'est desséché
dans les bouquins. Mais ce qui donne à l'aventure une gravité
singulière, c'est que Meister Sexthental est un mage très puissant qui,
maître des éléments, peut à son gré quitter son corps visible et
traverser «en corps astral» les murs les plus épais. Or, l'ombre d'un
pied sur le mur l'a embrasé d'amour. Comme incube il satisfera sa
passion. On sait qu'une femme ne peut pas se défendre d'un incube. Izel
succombe dans des bras invisibles. Désormais l'infâme docteur
Sexthenthal est entre elle et cet Adar qu'elle aimait si éperdument. Je
ne vous dirai pas comment Adar trouve dans les sciences magiques le
moyen de tuer l'incube aux pieds d'Izel. Ayant ainsi vengé son honneur,
il croit avoir reconquis sa femme. Mais l'occulte le possède tout
entier. Penché sans cesse sur ses fourneaux, il s'abîme dans des
recherches sans nom; la soif de connaître le dévore. Izel délaissée se
détache de lui. Étranger à tout ce qui l'entoure, il poursuit l'oeuvre,
quand tout à coup il apprend qu'Izel, lasse de sa solitude et de son
abandon, est prête à se donner à un amant dont elle est adorée. Cette
fois Adar se réveille. Il renonce à la science pour retourner à l'amour.
Il va s'efforcer de reconquérir Izel, tandis qu'il en est temps encore.
Il invoque une dernière fois les esprits de l'air, que son art tenait
asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident à regagner cette épouse qu'il
a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il
vient surprendre comme un amant furtif.
Je transcris cette magnifique invocation presque tout entière. La page
est presque sans tache:
Ô nature, mère indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils
prodigue et las.
J'ai voulu déchirer les voiles que tu mets sur la douleur de
vivre, et je me suis blessé, au mystère... Oedipe, à mi-chemin
de deviner l'énigme, jeune Faust, qui regrette déjà la vie
simple et du coeur, j'arrive repentant, réconcilié, ô menteuse
si douce!
Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller
devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse.
Vous, forces sidérales qui m'avez obéi, Ariels, mes hérauts, je
viens vous délivrer. J'abdique le pentacle auguste du
macrocosme; ma double étoile est éclipsée; vous êtes libres,
gnomes, sylphes, ondins et salamandres.
Une dernière fois, servez celui qui vous libère, Elémentals,
larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un
verbe encore!
Sylphes nocturnes, phalènes du désir, agacez-la du velours de
vos ailes, celle qui va venir...
Rosée de minuit, humidité des fleurs, susurrement de l'eau,
fluence du nuage et buée de la lune! Ô douce pollution de la
nature en rêve, baptise de désir celle qui va venir!
Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au
monde magique? «Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs
dormante et des bosquets... et vous, petits êtres qui au clair de lune
tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amère et que la
brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à
minuit les champignons... lorsque je vous aurai ordonné de faire un peu
de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes, je briserai
ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la
terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai
mon livre sous les eaux.»
Ces livres de M. Joséphin Péladan, il faut les prendre pour ce qu'ils
sont, des féeries sans raison, mais pleines de poésie. Ces féeries
sembleront parfois bien compliquées; elles manquent de naïveté, de
candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est éloquent et
somptueux à l'excès. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple
nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait
Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes.
SUR JEANNE D'ARC[35]
I
[Note 35: Ceci fut écrit à propos des représentations du drame de M.
Jules Barbier sur le théâtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph
Fabre nous a donné un «mystère» de Jeanne, plus vrai et plus touchant.]
Il y a de la piété dans le sentiment qui attire chaque soir les
spectateurs, j'allais dire les fidèles, au théâtre où se joue le mystère
de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pensée
populaire, Jeanne devient peu à peu la sainte et la patronne de la
France. Une douce religion nous fait communier en elle; le récit de ses
miracles et de sa passion est un évangile auquel nous croyons tous. Ses
vertus sont sur nous.
Elle est l'exemple, la consolation et l'espérance. Divisés comme nous le
sommes d'opinions et de croyances, nous nous réconcilions en elle. Elle
nous réunit sous cette bannière qui conduisit ensemble à la victoire les
chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne créature achève
d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle
signifie union et fraternité.
La candeur de sa foi chrétienne touche ceux de nous qui sont restés
catholiques sincères, tandis que son indépendance en face des
théologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des
Écritures. Car il est à peine exagéré de dire qu'elle est à la fois la
dernière mystique et la première réformée, et qu'elle tend une main,
dans le passé, à saint François d'Assise et l'autre main, dans l'avenir,
à Luther.
Et par-dessus tout elle était simple; elle resta toujours si près de la
nature que ceux qui ne croient qu'à la nature sourient à cette fleur des
champs, à cette fraîche tige sauvage et parfumée, en sorte qu'elle fait
encore les délices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux
apparences et craignent que tout ne soit illusion.
La loyauté avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de
ceux-là, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle
vécut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chère
à tous indistinctement. Étant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce
que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans
la victoire, elle aima les humbles comme des frères; par là, elle nous
est douce et sacrée. Noire démocratie moderne ne peut que vénérer la
mémoire de celle qui a dit: «J'ai été envoyée pour la consolation des
pauvres et des indigents.» _Dicens quod erat misa pro consolations
pauperum et indigentium._
Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants
qui la rendent aimable à tous; elle était guerrière et elle était douce;
elle était illuminée et elle était sensée; c'était une fille du peuple
et c'était un bon chevalier; dans cette sainte féerie qui est son
histoire, la bergère se change en un beau saint Michel. Comme Jésus et
saint François d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la
terre, elle apporte au monde le rêve de l'innocence supérieure au mal et
de la justice triomphante. Elle est la préférée des croyants et des
simples, des artistes épris de symboles, des délicats, qui recherchent
la forme achevée et parfaite.
Voilà ce que sent confusément la foule qui écoute chaque soir le drame
de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystère; je crois que le mot
est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'était peut-être pas le
poète qu'il fallait pour écrire le mystère de Jeanne d'Arc. Pour ma
part, j'y aurais voulu plus de naïveté, plus de candeur, un art plus
religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, trempé
dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rêvais, sur un dessin
un peu grêle à force de pureté, toutes les richesses d'un trésor
d'église. Je rêvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes
célestes. Je rêvais des saintes qui fussent des dames, et des anges
jouant du luth et tout à fait dans le goût de ce XVe siècle dont l'art
fait songer à une forêt qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne
rêvais-je pas?... J'aurais aimé surtout à voir Jeanne sous l'arbre des
Fées. C'était un hêtre, j'y ai bien souvent pensé, un hêtre merveilleux,
qui répandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fées
ou l'arbre des Dames, car les fées étaient des dames aussi bien que les
saintes; mais des dames voluptueusement parées et ne portant pas comme
madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux
porter des chapeaux de fleurs. Or, ce hêtre était très vieux, très beau
et très vénérable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames,
l'arbre charminé[36], l'arbre fée de Bourlemont et le beau Mai. Comme
les divinités grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il
inspirait beaucoup de pensées. Il s'élevait près d'une fontaine qu'on
nommait la fontaine des Groseilliers et où, jadis, les fées s'étaient
baignées, et une vertu était restée aux eaux de cette fontaine: ceux qui
en buvaient étaient guéris de la fièvre. C'est pourquoi on la nommait
aussi la bonne fontaine Aux-Fées-Notre-Seigneur, vocable ingénieux et
doux, qui plaçait sous la protection de Jésus les petites personnes
surnaturelles que ses apôtres avaient si rudement poursuivies sans
pouvoir les chasser de leurs forêts et de leurs sources natales. Non
loin de la source et de l'arbre, cachée sous un coudrier, une mandragore
chantait. Toutes les magies rustiques étaient réunies dans ce petit coin
de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les
feuilles et les fleurs.
[Note 36: Quicherat met _charmine_, dont je ne puis découvrir le sens.
Ne faut-il pas lire _charminé_, _carminata_?]
Chaque année, le dimanche de _Lætare_, ou dimanche des Fontaines, qui
est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient
en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils
buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne
que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de
Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses
yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant.
Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière.
L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui
donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des
faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une
autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait
entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à
l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour
d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi.
Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la
vieille Béatrix, disait innocemment:
--J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien
temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus.
La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par
les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la
fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean.
Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source?
Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on
ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois
pourtant que ce prêtre chassait les fées.
Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on
disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle
suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne
savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens
qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui
ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes
votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule,
prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce
paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait
pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la
jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de
la nature.
Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre
inconnu, les fées parleraient.
Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un poète
ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des
Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la _Voie sacrée_,
fait entendre le chant alterné des fées et des saintes.
Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée
profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de
ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines
et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de
Bourlemont?
Elles disaient à Jeanne:
--Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est léger. La nature
t'est douce; sois douce à la nature. Aime. Crois-en les fées. Aime.
C'est nous qui faisons pousser l'aubépine sur la chair décomposée des
morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre
éternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons
bien ri à la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du
roi Dagobert. Nous sommes le frémissement du feuillage, le rayon de la
lune, le parfum des fleurs, la volupté des choses, l'ivresse des sens,
le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang... Tu es belle,
ô Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime!
Les fées parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air
semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d'été.
Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparaîtraient au
bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant
des couronnes d'or, et elles diraient:
--Jeanne, sois bonne fille!
Et notre mystère suivrait pas à pas les chroniques. Mais toutes les
images épanouies dans la pensée humaine, toutes les formes de nos rêves,
de nos craintes et de nos espérances seraient visibles et parlantes dans
un costume du XVe siècle. On y verrait Dieu le père en habit d'empereur,
la vierge Marie, les anges, les vertus théologales, les neufs preuses,
la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept péchés capitaux, tous
les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de
scènes nous conduiraient en cent et une journées au bûcher de Rouen.
S'il faut être juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point à
M. Jules Barbier de n'avoir pas conçu son ouvrage sur ce plan. D'abord,
il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible,
il était parvenu à le faire, on n'aurait pu le jouer et c'eût été
dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc.
Elle y est la poésie même. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que
les apparitions des saintes avaient laissé--du moins nous
l'imaginons--sur la belle illuminée de Domrémy.
II
Madame Sarah Bernhardt est à la fois d'une vie idéale et d'un archaïsme
exquis; elle est la légende animée. Si sa belle voix a paru trop faible
par moments, c'est la faute du poème,--je crois qu'on dit le _poème_, en
langage de théâtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vérité, madame
Sarah Bernhardt n'aurait pas à enfler sa voix pour débiter des tirades
vibrantes. Jeanne ne déclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont
été conservées; elles sont tantôt d'une brièveté héroïque, tantôt d'une
finesse souriante. Aucune ne prête à de grands éclats de voix. Ceux qui
l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune
fille. Je citerai à ce propos une page intéressante d'un livre récent,
la _Jeanne d'Arc_ du très regretté Henri Blaze de Bury[37]. C'est une
histoire écrite avec une bonne foi parfaite, un tour poétique et
singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais
banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire
donnera l'idée. Après avoir rappelé, comme nous venons de faire, que
Jeanne, au dire de ceux qui vivaient près d'elle, avait la voix jeune et
pure, l'historien ajoute:
[Note 37: Un vol. in-8°.]
Remarquons la vibration particulière de sa voix: _Vox infantilis_,
quelque chose d'immaculé, de virginal; et notons, à trois siècles de
distance, le même phénomène chez une autre héroïne de notre histoire.
Charlotte Corday avait également cette limpidité d'accent, cet
enchantement de la voix. Un peintre allemand nommé Hauer, qui crayonna
ses traits _in extremis_ et ne la quitta qu'au marchepied de la
charrette infâme, a constaté ce don exquis, et sans établir de parallèle
entre la grande libératrice du sol national au XVe siècle et celle que
Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de
relever un signe d'ineffable pureté, commun à ces deux belles âmes.
J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste
Albert le Grand avait à son service une jeune fille qu'il avait prise
uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi
pureté, candeur, virginité. Un beau matin, le maître l'envoie chercher
un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'écoulent,
elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plongé dans ses
livres, adresse à la servante une question; elle y répond de la porte,
et lui, sans même l'avoir vue, sans autre indice que la simple résonance
phonique: «Ribaude, s'écrie-t-il, fille à soldats, va-t'en, je te
chasse!» Que s'était-il passé? Juste ce que le vieux savant reprochait à
sa servante. Et que lui reprochait-il?
De ne plus être maintenant ce qu'elle était encore tantôt.
La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
Quelque diable aussi.....
le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait
est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de
la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément
altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée.
_Vox infantilis_, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la
terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin.
Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au
merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse
s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui
appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse
accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour
ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière
analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le
miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses
biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une
chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe
naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient
alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers
1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé,
la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère
Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les
visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le
plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie.
Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme
chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le
culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à
l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre
Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en
paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de
toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On
peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende.
III
Il me reste un mot à dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38].
L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait été brûlée à Rouen. Et, pour soutenir
cette thèse, il identifie à la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont
nous ayons raconté ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou
Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnaître par les
frères de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orléans, épousa Robert des
Armoises et, après les aventures les plus singulières, mourut dans son
lit, entourée de la vénération des siens. Cela est étrange, en effet.
Mais, d'un autre côté, la mort de Jeanne est attestée par des témoins
qui déposèrent au procès de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est
mieux établi que celui-là. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce
point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se
tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment
difficile.
[Note 38: _La Fin d'une légende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409 à 1440,
sic)_, par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.]
SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON
19 janvier.
I
Je passais sous les galeries de l'Odéon. Un vieux poète, un maître
d'études et deux étudiants y feuilletaient des livres non coupés. Sans
souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils
lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de
lire. En les observant, je songeais à ce livre que rêve M. Stéphane
Mallarmé, à ce récit merveilleux qui présentera trois sens distincts et
superposés, et qui offrira une fable intéressante, exactement suivie, à
ceux mêmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux
poète, mon maître d'étude et mes deux étudiants promenant avec ivresse
sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur
le poète ingénieux d'avoir, dans sa bonté, préparé un aliment aux
pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se
nourrissent de littérature aux étalages des bouquinistes. Mais, en y
songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas
plus délicieux tel qu'ils le goûtent, et s'il n'y a pas un charme pour
eux, le charme du mystère, dans ces brusques suspensions du sens
qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore détachées.
Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout à
l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un
rêve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle
qu'elle n'est en réalité. Ils emporteront une illusion, un désir, tout
au moins une curiosité. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant
quand nous le lisons tout entier, à loisir.
Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres
sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hélas! il est si agréable
de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai
Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui
s'attache aux lectures interrompues. De temps à autre, il m'apportait
une crochetée de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprécier,
et il jugea, après deux ou trois visites, que je n'étais pas fier, ayant
d'ailleurs peu sujet de l'être, puisque je prenais toute ma science dans
les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en
porte dans ma tête. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me
dit, en se grattant l'oreille:
--Monsieur, il y a quelque chose que je voudrais bien savoir. Je l'ai
demandé à plusieurs personnes qui n'ont pas su me le dire. Mais vous le
savez, vous. Oh! c'est une chose qui me tourmente depuis bientôt cinq
ans.
--Quelle chose?
--Il n'y a pas d'indiscrétion?...
--Parlez, mon ami.
--Eh bien! monsieur, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue
l'impératrice Catherine?
--L'impératrice Catherine?
--Oui, monsieur, je donnerais bien quelque chose pour savoir si elle a
réussi.
--Réussi?...
--Oui, j'en suis resté au moment où les conjurés veulent tuer l'empereur
Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de
tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite.
--Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a été étranglé et Catherine fut
proclamée impératrice.
--Vous en êtes sûr?
--Parfaitement sûr.
--Oh! tant mieux! j'en suis bien content.
Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir.
Je l'envoyai à l'office boire un verre de vin à la santé de la grande
Catherine. C'est de ce jour que date notre amitié.
Nos liseurs des galeries de l'Odéon n'en étaient point restés, comme mon
commissionnaire, à la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils
ne feuilletaient rien de bien neuf, et je soupçonne le maître d'études
d'avoir dévoré plusieurs pages du _Tableau de l'amour conjugal_. Il
soulevait de ses gros doigts les feuillets fermés de trois côtés et il y
fourrait le nez comme un cheval dans sa musette.
L'étalage était triste, fané; on n'y respirait pas la bonne odeur du
papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette
mention imprimée sur une bande de papier: _Vient de paraître_.
Les gens du monde ignorent ce que c'est que _la pile_. Les gens du monde
lisent les romans nouveaux dans _la Revue des Deux Mondes_. Ils ne les
achètent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le
voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils
ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un
livre récent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend,
de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie
d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montépin, est fort
embarrassé quand on lui demande _la Chèvre d'or_ de Paul Arène. Mais il
est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspiré que
le gargotier de la butte Montmartre, à qui mon ami Adolphe Racot
demandait une aile de phénix et qui répondait: «Nous venons de servir la
dernière», ce rusé papetier déclare que: «_la Chèvre d'or_, il n'y en a
plus!» On porte cette réponse à la belle liseuse, qui ne lira pas _la
Chèvre d'or_, faute de l'avoir découverte. Ce qui, d'ailleurs, est
souverainement juste; car la véritable beauté ne doit se montrer qu'aux
initiés. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de
se procurer un petit volume in-18 jésus de trois francs cinquante. Je
sais deux ou trois salons littéraires où tout le monde lit ce qu'il est
convenable de lire; mais où personne ne serait capable de se procurer en
vingt-quatre heures un de ces livres qu'il «faut» avoir lus. Un
exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le
tour du salon et sert à soixante personnes. On se le prête comme une
chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du
faubourg Saint-Honoré a dit qu'il n'y en avait plus. Après avoir passé
pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable
à voir, fripé, bâillant du dos, encorné à merveille, et comme
l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe
encore. Il rend l'âme, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse à la
curiosité intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N..., de
la comtesse de N... Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul
Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de découvrir dans
tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe siècle, les
écrits poétiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les
moeurs à cet égard ont moins changé qu'on ne croit, et il n'est pas dans
les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle
l'exemplaire unique. Cette méthode n'est pas sans inconvénient. Des
lettres qui n'étaient écrites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait
le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de _Mensonge_. On
m'a montré un exemplaire de _Fort comme la mort_, qui avait servi de
buvard à une très jolie personne. Une ligne d'écriture y restait
empreinte à l'envers. On la croyait indéchiffrable, quand une curieuse,
aux mains de laquelle le livre était venu, s'avisa de regarder dans un
miroir la page maculée. Elle lut très nettement dans la glace: «Je
t'envoie mon coeur dans un baiser». C'était la dernière ligne d'une
lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques années M.
Gaston Boissier vantait à quelques amis l'esprit ingénieux d'une dame
qui variait à l'infini, dans une même correspondance, les formules
finales de ses lettres.
Le commandant Rivière, qui l'avait écouté, restait surpris.
--Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres
par cette formule: «Je t'envoie mon âme dans un baiser». Il en faut
induire que _Fort comme la mort_ ne trahissait personne. Le prêt des
livres ne laisse pas d'être périlleux.
J'ai donné de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison
suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grâce, qui ne
suffit pas quand elle est suffisante, à ce que disent les théologiens,
nous chercherons quelque autre origine à la noble coutume de n'acheter
de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes
brochés font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin
ou d'un éclat sombre, que les femmes de goût savent aujourd'hui meubler
avec harmonie. Ce sont des tableaux achevés où l'on ne peut ajouter que
des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse
note. Ce jaune a été adopté par tous les éditeurs, qui considèrent qu'il
se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans
un intérieur discret, où tout se tait et s'apaise. On a voulu y
remédier, voilà cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de
chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les
dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget à des livres d'heures
et à des missels. Mais ces livres aimés n'étaient plus reconnaissables,
vêtus comme des évêques et comme des chantres. Ils semblaient trop
lourds et trop magnifiques pour être lus au coin du feu. Peu à peu on
laissa les ornements ecclésiastiques, et la chemise jaune reparut.
Les éditeurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage
élégant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, où l'on vend les livres
d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regretté Jules
Hetzel, qui était un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tenté:
il y a perdu de l'argent. C'était dans l'ordre. Mais son invention ne
pourrait-elle profiter à autrui? Cela aussi serait dans l'ordre.
La librairie Quantin a essayé des couvertures d'un aspect charmant et
grave. Ce ne sont ni tout à fait des brochures, ni tout à fait des
cartonnages. Cela est léger et cela meuble. J'ai là, sur ma table, un
très joli livre de M. Octave Uzanne, les _Zigzags d'un curieux_, qui est
ainsi vêtu d'un papier bleu sombre à grain de maroquin et doré avec
élégance. Ce type pourrait être appliqué aux romans publiés par Calmann
Lévy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les
décadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux à habiller joliment
un livre. Ils revêtent leurs vers et leurs «proses» d'une espèce de
galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dorées, d'une
parfaite élégance.
Après tout, cela n'importe peut-être pas autant que je crois. Ce qui me
surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les
nouveautés littéraires dans les quartiers riches. Ce serait une
industrie à créer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses
affaires.
Mais nous voilà bien loin de l'Odéon, et je n'ai point dit ce que
c'était que _la pile_. Je le dirai, car il faut instruire les infidèles,
il faut évangéliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente,
quand un éditeur lance, par exemple, l'_Immortel_, _Mensonges_ ou
_Pêcheur d'Islande_, les libraires revendeurs et spécialement ceux des
galeries de l'Odéon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de
l'étalage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en élèvent des
tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes,
piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il
faut être célèbre ou méridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et
célébrité. Les Grecs l'eussent nommée la stèle d'or. Elle porte aux nues
les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'Émile Zola, de Guy de
Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les
cheveux épars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait
la pile. Hélas! ils priaient et pleuraient en vain.
II
C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-là,
dans les galeries de l'Odéon. Mais on voyait dans la vitrine réservée
aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite édition du _Manteau
de Joseph Olénine_, par le vicomte de Vogüé, de l'Académie française.
C'est un conte fantastique qu'on peut comparer à l'incomparable _Lokis_.
Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils
à la belle Aude. Dans le conte de M. de Vogüé, ainsi que dans celui de
Mérimée, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux.
Et quand le bon M. Joseph Olénine respire avec ivresse une pelisse de
zibelines, il n'est pas si étrangement fou qu'il en a l'air. Car la
comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M.
Joseph Olénine reçoit finalement le prix de son fétichisme sincère et
profond. Une nuit, dans le château de la comtesse ***ska, dont il est
l'hôte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aimée, il trouve
dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante
et dont le souffle humide effleure son front.
Un moins galant homme aurait cru reconnaître la comtesse. Mais M. Joseph
Olénine se persuade sur quelques légers indices que la visiteuse
nocturne est un fantôme, une dame morte depuis longtemps et qui revient
aimer en ce monde, faute d'avoir trouvé dans l'autre un meilleur emploi
de ses facultés. M. Joseph Olénine, pensant avec raison qu'il faut être
discret, même quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au
comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-être de ce silence, le
fantôme revint souvent.
J'ai trouvé aussi sous les doctes arcades de l'Odéon, parmi les rares
nouveautés de la semaine, un «conte astral» de M. Jules Lermina, _À
brûler_. On y voit un homme qui sort de lui-même à volonté. C'est
précisément la donnée d'un épisode du livre de M. Joséphin Peladan, _la
Victoire du mari_, dont nous avons déjà parlé[39]. Nous nous retrouvons
en plein magisme; nous entendons résonner de nouveaux le mystérieux
_linga-sharra_, formule puissante, à l'aide de laquelle les mages
sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules
Lermina est conforme aux données de la science ésotérique, et Papus est
un grand mage: M. Joséphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina
excelle à conter des contes extraordinaires. Il a donné deux volumes
d'_Histoires incroyables_ que je recommande à tous ceux qui aiment
l'étrange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit
fondé sur la science et l'observation. C'est là précisément le grand
mérite de M. Jules Lermina. Il part d'une donnée positive pour s'élancer
de prodige en prodige.
[Note 39: Voir p. 233.]
Jules Lermina, Joséphin Peladan, Léon Hennique, Gilbert-Augustin
Thierry, Guy de Maupassant lui-même dans son _Horla_, voilà bien des
esprits tentés par l'occulte! Notre littérature contemporaine oscille
entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalté. Nous avons perdu la
foi et nous voulons croire encore. L'insensibilité de la nature nous
désole. La morne majesté des lois physiques nous accable. Nous cherchons
le mystère. Nous appelons à nous toutes les magies de l'Orient; nous
nous jetons éperdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du
merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chassé de
leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de
milieu. Voilà ce que nous avons tiré d'une heure de bouquinage sous les
galeries de l'Odéon.
M. ÉDOUARD ROD[40]
Quand il analysait dans le journal _le Temps_, il y a un an presque jour
pour jour, _le Sens de la vie_, certes M. Edmond Scherer ne prévoyait
pas le récit désolé qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que _les
Trois Coeurs_ lui eussent causé quelque surprise s'il avait vécu assez
pour les connaître. Dans _le Sens de la vie_, M. Edouard Rod laissait
son héros marié et père de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne
foi que c'était là le dénouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas
conclu; mais l'éminent critique concluait pour lui, que se marier et
être père c'est à peu près tout l'art de vivre; que, s'il nous est
impossible de découvrir un sens quelconque à ce qu'on nomme la vie, il
convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils
veulent, ni même s'ils veulent et que ce qu'il importe de connaître,
puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas _pourquoi_, c'est
_comment_.
[Note 40: _Les Trois Coeurs_, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.]
M. Edmond Scherer était un sage qui ne se défiait pas assez de la malice
des poètes. Il ne pénétrait point le secret dessein de M. Edouard Rod,
qui est de nous montrer, après l'Ecclésiaste, que tout n'est que vanité,
et c'est ce dessein qui éclate dans les _Trois coeurs_. Car voici que
Richard Noral, son héros, se réveille dans les bras de la douce Hélène,
qu'il a épousée, aussi désenchanté que le roi Salomon lui-même, lequel,
à la vérité, avait fait du mariage une expérience infiniment plus
étendue.
Hélène n'a pas donné le bonheur à Richard et pourtant Hélène est une
noble et tendre créature. Mais elle n'est point le rêve, elle n'est
point l'inconnu, elle n'est point l'au delà. Et cette infirmité, commune
à tous les êtres vivants, la déshonore lentement dans l'imagination
délicate et stérile de son mari rêveur. Artiste sans art, Richard
demande follement à la vie de lui apporter les formes et l'âme de ses
propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimères que
celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalité de l'esprit ni la
générosité du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant
les compositions des préraphaélites. Il se demande avec Dante-Gabriel
Rosetti:
--Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplorés, pourrai-je
descendre au fond des abîmes de l'amour?
Il se nourrit de la _Vita nuova_; c'est-à-dire qu'il vit du rêve d'un
rêve. M. Edouard Rod nous dit qu'il était naturellement «bon et noble»,
mais qu'il se montrait à ses mauvaises heures «égoïste, despote et
cruel», et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un
égoïste sans tempérament, qui croit que l'amour est une élégance.
Fatigué d'Hélène, qui ne lui a pas donné l'impossible, il porte son
ennui et ses curiosités chez une aventurière vaguement américaine, d'âge
incertain, peut-être veuve, Rose-Mary, qui a traversé la vie en
sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus
de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle traîne sans cesse avec elle
de New-York à Vienne, de Paris à San Francisco et dans toutes les villes
d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur éclatante de table d'hôte,
beauté tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est,
au fond, très bonne femme, pleine de piété pour les bêtes, sentimentale,
capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquouère au coeur
simple, qui rêve le pot-au-feu. Elle aime éperdument Richard. M. Edouard
Rod nous dit: «Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit
malheureux». Il se désolait. Il pensait: «Je me suis trompé. Je me suis
trompé sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas à Cléopâtre.
Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.»
Non, Rose-Mary ne ressemblait pas à Cléopâtre. C'était à prévoir. Faute
de s'en être avisé à temps, voilà Richard dans une situation pénible.
Hélène a tout appris. Elle ne fait point de reproche à son mari, mais sa
douleur pudique, son silence, sa pâleur ont plus d'éloquence que toutes
les plaintes. Richard en est touché parce qu'il a du goût. Sa fille
Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. «La mère et la fille
semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal.» La maison a
l'air d'une maison abandonnée; on y respire un souffle de _malaria_. La
salle de travail, la bibliothèque, où jadis la famille se réunissait
dans un calme riant, maintenant déserte, respectée, pleine de souvenirs,
fait peur; on dirait la chambre du mort.
En passant de ce _home_ lugubre au petit salon d'hôtel garni égayé par
Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de
tristesses et d'ennuis. Comme Hélène, Rose-Mary aimait et souffrait. Et,
par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary
l'emportait sur la chaste et fière Hélène, épouse et mère. Pour le dire
en passant, il y a une chose que je ne conçois pas dans cette excellente
Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa
résignation. Elle ne défend pas cet amour qui est sa vie: elle est
toujours prête à céder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige
pas à ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellénore. Elle est étrangement
inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une
telle manière d'être soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout
est possible. Mais je voudrais qu'on me montrât mieux à quelle source
cette femme sans goût et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a
ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'où lui
vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret.
Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques où elle prit tant
de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne
saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrétion
pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec
dix-huit colis.
La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour déplaire à Richard
Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chantée, mit moins de
négligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le
sût, et c'est elle-même qui, couchée morte dans une barque, apporta au
chevalier son aveu dans une lettre:
Vivante on me nommait la vierge d'Avallon.
...
Pendant que Rose-Mary se noyait très simplement et très sincèrement pour
lui, Richard fréquentait le salon de madame d'Hays. C'était, paraît-il,
une charmante personne que madame d'Hays. Veuve après quelques mois de
mariage, elle avait acquis à peu de frais une liberté également
précieuse pour ses adorateurs et pour elle-même. Richard admirait en
madame d'Hays «cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des
regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune
femme un être exceptionnel, un être de rêve en dehors et au-dessus de la
notion de la beauté». Et madame d'Hays ne voulait point de mal à
Richard. En revenant du Bois, elle répondait du fond de son landau par
un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au
théâtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Préraphaélites. Si
bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y fût laborieusement appliqué,
selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappelé brusquement
dans la solitude de sa maison, auprès d'Hélène en pleurs. La petite
Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de
sa mère et l'indifférence de son père qui ont épuisé lentement cette
ardente et frêle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se
passent; le jardin où elle cueillait des fleurs refleurit. Richard,
songeant à l'enfant, qui était son enfant, murmure:
«Quels délicieux souvenirs elle nous a laissés!»
Et il ajoute:
«Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?»
Parole abominable! Celui qui pardonne à la nature la mort d'un enfant
est hors du règne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est
affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est-à-dire
quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les
aimer, pour les élever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du
coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons.
Ce Richard Noral est un misérable, qu |