VICTOR HUGO


QUATREVINGT-TREIZE




PREMIÈRE PARTIE


EN MER




LIVRE PREMIER



LE BOIS DE LA SAUDRAIE

Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en
Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en
Astillé. On n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé
par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et
Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires,
il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième
cinquante-sept. Temps des luttes épiques.

Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze
hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été
rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice
et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du Bon-Conseil avait
proposé d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendée; le membre
de la commune Lubin avait fait le rapport; le 1er mai, Santerre était prêt
à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un
bataillon de canonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien
faits, qu'ils servent aujourd'hui de modèles; c'est d'après leur mode de
composition qu'on forme les compagnies de ligne, ils ont changé
l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des
sous-officiers.

Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre
cette consigne: _Point de grâce. Point de quartier_. A la fin de mai, sur
les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts.

Le bataillon engagé dans le bois de la Sandraie se tenait sur ses gardes.
On ne se hâtait point. On regardait à la fois à droite et à gauche, devant
soi et derrière soi; Kléber a dit: _Le soldat a un oeil dans le dos_. Il y
avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait-il être? à quel moment
Du jour en était-on? Il eût été difficile de le dire, car il y a toujours
une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair
dans ce bois-là.

Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le
mois de novembre 1792, la guerre civile avait commencé ses crimes;
Mousqueton, le boiteux féroce, était sorti de ces épaisseurs funestes; la
quantité de meurtres gui s'étaient commis là faisait dresser les cheveux.
Pas de lieu plus épouvantable. Les soldats s'y enfonçaient avec précaution.
Tout était plein de fleurs; on avait autour de soi une tremblante muraille
de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles; des rayons de
soleil trouaient çà et là ces ténèbres vertes; à terre, le glaïeul, la
flambe des marais, le narcisse des prés, la gênotte. Cette petite fleur qui
annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un
profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la
mousse, depuis celle qui ressemble à la chenille jusqu'à celle qui
ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en
écartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au-dessus
des bayonnettes.

La Saudraie était un de ces halliers où jadis, dans les temps paisibles, on
avait fait la Houiche-ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit;
maintenant on y faisait la chasse aux hommes.

Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes; le sol plat; la
mousse et l'herbe épaisse amortissaient le bruit, des hommes en marche;
aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus; des houx, des
prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'arrête-boeuf, de hautes
ronces; impossibilité de voir un homme à dix pas. Par instants passait dans
le branchage un héron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais.

On marchait. On allait à l'aventure, avec inquiétude, et en craignant de
trouver ce qu'on cherchait.

De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places
brûlées, des herbes foulées, des bâtons en croix, des branches sanglantes.
Là on avait, fait la soupe, là on avait dit la messe, là ou avait pansé des
blessés. Mais ceux qui avaient passé avaient disparu. Où étaient-ils? Bien
loin peut-être? peut-être là tout près, cachés, l'espingole au poing? Le
bois semblait désert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc
défiante. On ne voyait personne; raison de plus pour redouter quelqu'un. On
avait affaire à une forêt mal famée.

Une embuscade était probable.

Trente grenadiers, détachés en éclaireurs, et commandés par un sergent,
marchaient en avant à une assez grande distance du gros de la troupe. La
vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se joignent
volontiers aux avant-gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque
chose. La curiosité est une des formes de la bravoure féminine.

Tout à coup les soldats de cette petite troupe d'avant-garde eurent ce
tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gîte. On
avait entendu comme un souffle au centre d'un fourré, et il semblait qu'on
venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.

Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers
n'ont pas besoin de s'en mêler; ce qui doit être fait se fait de soi-même.

En moins d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné, un cercle de
fusils braqués l'entoura; le centre obscur du hallier fut couché en joue de
tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l'oeil
sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le
commandement du sergent.

Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les
broussailles, et, au moment où le sergent allait crier: Feu! cette femme
cria: Halte!

Et se tournant vers les soldats:--Ne tirez pas, camarades!

Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit.

Il y avait quelqu'un là en effet.

Au plus épais du fourré, au bord d'une de ces petites clairières rondes que
font dans les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des
arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage,
entr'ouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant
au sein un enfant qui tétait et sur ses genoux les deux têtes blondes de
deux enfants endormis.

C'était là l'embuscade.

--Qu'est-ce que vous faites ici, vous? cria la vivandière.

La femme leva la tête.

La vivandière ajouta, furieuse:

--Etes-vous folle d'être là!

Et elle reprit:

--Un peu plus, vous étiez exterminée!

Et, s'adressant aux soldats, la vivandière ajouta:

--C'est une femme.

--Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier.

La vivandière poursuivit:

--Venir dans les bois se faire massacrer! a-t-on idée de faire des bêtises
comme ça!

La femme stupéfaite, effarée, pétrifiée, regardait autour d'elle, comme à
travers un rêve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces
farouches.

Les deux enfants se réveillèrent et crièrent.

--J'ai faim, dit l'un.

--J'ai peur, dit l'autre.

Le petit continuait de téter.

La vivandière lui adressa la parole.

--C'est toi qui as raison, lui dit-elle.

La mère était muette d'effroi.

Le sergent lui cria:

--N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet-Rouge.

La femme trembla de la tête aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage
dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches, et deux braises qui
étaient les deux yeux.

--Le bataillon de la ci-devant Croix-Rouge, ajouta la vivandière.

Et le sergent continua:

--Qui es-tu, madame?

La femme le considérait, terrifiée. Elle était maigre, jeune, pâle, en
haillons; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la
couverture de laine rattachée au cou avec une ficelle. Elle laissait voir
son sein nu avec une indifférence de femelle. Ses pieds, sans bas ni
souliers, saignaient.

--C'est une pauvre, dit le sergent.

Et la vivandière reprit de sa voix soldatesque et féminine, douce en
dessous:

--Comment vous appelez-vous?

La femme murmura dans un bégaiement presque indistinct:

--Michelle Fléchard.

Cependant la vivandière caressait avec sa grosse main la petite tête du
nourrisson.

--Quel âge a ce môme? demanda-t-elle.

La mère ne comprit pas. La vivandière insista.

--Je vous demande l'âge de ça.

--Ah! dit la mère. Dix-huit mois.

--C'est vieux, dit la vivandière. Ça ne doit plus téter. Il faudra me
sevrer ça. Nous lui donnerons de la soupe.

La mère commençait à se rassurer. Les deux petits qui s'étaient réveillés
étaient plus curieux qu'effrayés. Ils admiraient les plumets.

--Ah! dit la mère, ils ont bien faim.

Et elle ajouta:

--Je n'ai plus de lait.

--On leur donnera à manger, cria le sergent, et à toi aussi. Mais ce n'est
pas tout ça. Quelles sont tes opinions politiques?

La femme regarda le sergent et ne répondit pas.

--Entends-tu ma question?

Elle balbutia:

--J'ai été mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariée, je ne suis
pas religieuse. Les soeurs m'ont appris à parler français. On a mis le feu
au village. Nous nous sommes sauvés si vite que je n'ai pas eu le temps de
mettre des souliers.

--Je te demande quelles sont tes opinions politiques?

--Je ne sais pas ça.

Le sergent poursuivit:

--C'est qu'il y a des espionnes. Ça se fusille, les espionnes. Voyons.
Parle. Tu n'es pas bohémienne? Quelle est ta patrie?

Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas.
Le sergent répéta:

--Quelle est ta patrie?

--Je ne sais pas, dit-elle.

--Comment! tu ne sais pas quel est ton pays?

--Ah! mon pays. Si fait.

--Eh bien, quel est ton pays?

La femme répondit:

--C'est la métairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Azé. Ce fut le tour
do sergent d'être stupéfait. Il demeura un moment pensif. Puis il reprit:

--Tu dis?

--Siscoignard.

--Ce n'est pas une patrie, ça.

--C'est mon pays.

Et la femme, après un instant de réflexion, ajouta:

--Je comprends, monsieur. Vous êtes de France, moi je suis de Bretagne.

--Eh bien!

--Ce n'est pas le même pays.

--Mais c'est la même patrie! cria le sergent.

La femme se borna à répondre:

--Je suis de Siscoignard!

--Va pour Siscoignard! reprit le sergent. C'est de là qu'est ta famille?

--Oui.

--Que fait-elle?

--Elle est toute morte. Je n'ai plus personne.

Le sergent, qui était un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.

--On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es-tu? Parle.

La femme écouta, ahurie, cet--_ou on en a eu_--qui ressemblait plus à un
cri de bête fauve qu'à une parole humaine.

La vivandière sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit à caresser
l'enfant qui tétait, et donna une tape sur la joue aux deux autres.

--Comment s'appelle la téteuse? demanda-t-elle; car c'est une fille, ça.

La mère répondit: Georgette.

--Et l'aîné? Car c'est un homme, ce polisson-là.

--René-Jean.

--Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore!

--Gros-Alain, dit la mère.

--Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandière; ça vous a déjà des airs
d'être des personnes.

Cependant le sergent insistait.

--Parle donc, madame. As-tu une maison?

--J'en avais une.

--Où ça?

--A Azé.

--Pourquoi n'es-tu pas dans ta maison?

--Parce qu'on l'a brûlée.

--Qui ça?

--Je ne sais pas. Une bataille.

--D'où viens-tu?

--De là.

--Où vas-tu?

--Je ne sais pas.

--Arrive au fait. Qui es-tu?

--Je ne sais pas.

--Tu ne sais pas qui tu es?

--Nous sommes des gens qui nous sauvons.

--De quel parti es-tu?

--Je ne sais pas.

--Es-tu des bleus? Es-tu des blancs? Avec qui es-tu?

--Je suis avec mes enfants.

Il y eut une pause. La vivandière dit:

--Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps.
Le sergent recommença.

--Mais tes parents! Voyons, madame, mets-nous au fait de tes parents. Moi,
je m'appelle Radoub, je suis sergent, je suis de la rue du Cherche-Midi,
mon père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle-nous
des tiens. Dis-nous ce que c'était que les parents.

--C'étaient les Fléchard. Voilà tout.

--Oui, les Fléchard sont les Fléchard, connue les Radoub sont les Radoub.
Mais on a un état. Quel était l'état de tes parents? Qu'est-ce qu'ils
faisaient? Qu'est-ce qu'ils font? Qu'est-ce qu'ils fléchardaient, tes
Fléchard?

--C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler
à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur,
notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que
mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort;
mais le seigneur avait fait grâce et avait dit: Donnez-lui seulement cent
coups de bâton; et mon père était demeuré estropié.

--Et puis?

--Mon grand-père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux
galères. J'étais toute petite.

--Et puis?

--Le père de mon mari était un faux-saulnier. Le roi l'a fait pendre.

--Et ton mari, qu'est-ce qu'il fait?

--Ces jours-ci, il se battait.

--Pour qui?

--Pour le roi.

--Et puis?

--Dame, pour son seigneur.

--Et puis?

--Dame, pour monsieur le curé.

--Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.

La femme eut un soubresaut d'épouvante.

--Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la
vivandière.

La femme joignit les mains et cri:

--O mon Dieu seigneur Jésus!

--Pas de superstitions, reprit le sergent.

La vivandière s'assit à côté de la femme et attira entre ses genoux l'aîné
des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassurés comme ils sont
effarouchés, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels
avertissements intérieurs.

--Ma pauvre bonne femme de ce pays-ci, vous avez de jolis mioches, c'est
toujours ça. On devine leur âge. Le grand a quatre ans, son frère a trois
ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la
Monstre! Veux-tu bien ne pas manger ta mère comme ça! Voyez-vous, madame,
ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme
moi. Je m'appelle Honzarde. C'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler
Honzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mère. Je suis la cantinière,
comme qui dirait celle qui donne à boire quand on se mitraille et qu'on
s'assassine. Le diable et son train. Nous avons à peu près le même pied, je
vous donnerai des souliers à moi. J'étais à Paris le l0 août. J'ai donné à
boire à Westermann. Ça a marché. J'ai vu guillotiner Louis XVI. Louis
Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, écoutez donc. Dire que le 15
janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille! Quand
on l'a couché de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni
habit ni souliers; il n'avait que sa chemise, une veste piquée, une culotte
De drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu ça, moi. Le fiacre où on l'a
amené était peint en vert. Voyez-vous, venez avec nous. On est des bons
garçons dans le bataillon, vous serez la cantinière numéro deux, je vous
montrerai l'état. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on
s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon,
dans le hourvari, en criant: Qui est-ce qui veut boire un coup, les
enfants? Ce n'est pas plus malaisé que ça. Moi, je verse à boire à tout le
monde. Ma foi oui. Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue.
Et même une bonne bleue. Mais je donne à boire à tous. Les blessés, ça a
soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ca devrait
se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je
suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez-vous, j'ai l'air comme ça, mais
je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien.

Quand la vivandière eut cessé de parler, la femme murmura:

--Notre voisine s'appelait Marie-Jeanne et notre servante s'appelait
Marie-Claude.

Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier.

--Tais-toi. Tu as fait peur à madame. On ne jure pas devant les dames.

--C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement
d'un honnête homme, répliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la
Chine qui ont eu leur beau-père estropié par le seigneur, leur grand-père
galérien par le curé, et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom
d'un petit bonhomme! et qui se fichent en révolte, et qui se font
écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi!

Le sergent cria:

--Silence dans les rangs!

--On se tait, sergent, reprit le grenadier; mais ça n'empêche pas que c'est
ennuyeux qu'une jolie femme comme ça s'expose à se faire casser la gueule
pour les beaux yeux d'un calotin.

--Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section
des Piques. Pas d'éloquence.

Et il se tourna vers la femme.

--Et ton mari, madame? que fait-il? Qu'est-ce qu'il est devenu?

--Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué.

--Où ça?

--Dans la baie.

--Quand ça?

--Il y a trois jours.

--Qui ça?

--Je ne sais pas.

--Comment! tu ne sais pas qui a tué ton mari?

--Non.

--Est-ce un bleu? Est-ce un blanc?

--C'est un coup de fusil.

--Et il y a trois jours?

--Oui.

--De quel côté?

--Du côté d'Ernée. Mon mari est tombé. Voilà.

--Et depuis que ton mari est mort, qu'est-ce que tu fais?

--J'emporte mes petits.

--Où les emportes-tu?

--Devant moi.

--Où couches-tu?

--Par terre.

--Qu'est-ce que tu manges?

--Rien.

Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les
moustaches.

--Rien?

--C'est-à-dire des prunelles, des mûres dans les ronces, quand il y en a de
reste de l'an passé, des graines de myrtille, des pousses de fougère.

--Oui. Autant dire rien.

L'aîné des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim.

Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit à
la mère. La mère rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants.
Les petits mordirent avidement.

--Elle n'en a pas gardé pour elle, grommela le sergent.

--C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat.

--C'est qu'elle est la mère, dit le sergent.

Les enfants s'interrompirent.

--A boire, dit l'un.

--A boire, répéta l'autre.

--Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable, dit le sergent.

La vivandière prit le gobelet de cuivre qui pendait à sa ceinture à côté de
sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandoulière,
versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des lèvres
des enfants.

Le premier but et fit la grimace.

Le second but et cracha.

--C'est pourtant bon, dit la vivandière.

--C'est du coupe-figure? demanda le sergent.

--Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans.

Et elle essuya son gobelet.

Le sergent reprit:

--Et comme ça, madame, tu te sauves?

--Il faut bien.

--A travers champs, va comme je te pousse!

--Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe.

--Pauvre paroissienne! dit la vivandière.

--Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis tout entourée de coups de
fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut. On m'a tué mon mari. Je n'ai
compris que ça.

Le sergent fit sonner à terre la crosse de son fusil, et cria:

--Quelle bête de guerre! nom d'une bourrique!

La femme continua:

--La nuit passée, nous avons couché dans une émousse.

--Tous les quatre?

--Tous les quatre.

--Couché?

--Couché.

--Alors, dit le sergent, couché debout.

Et il se tourna vers les soldats.

--Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer
comme dans une gaine, ces sauvages appellent ça une émousse. Qu'est-ce que
vous voulez? Ils ne sont pas forcés d'être de Paris.

--Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois
enfants!

--Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui
passaient et qui ne voyaient rien du tout, ça devait être drôle d'entendre
un arbre crier _papa, maman_!

--Heureusement, c'est l'été, soupira la femme.

Elle regardait la terre, résignée, ayant dans les yeux l'étonnement des
catastrophes.

Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misère.

Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre
grondant tout autour de l'horizon, la faim, la soif, pas d'autre nourriture
que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.

Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui tétait.
La petite quitta le sein, tourna doucement la tête, regarda avec ses belles
prunelles bleues l'effrayante face velue, hérissée et fauve qui se penchait
Sur elle, et se mit à sourire.

Le sergent se redressa, et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et
s'arrêter au bout de sa moustache comme une perle.

Il éleva la voix.

--Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Est-ce
convenu? Nous adoptons ces trois enfants-là.

--Vive la République! crièrent les grenadiers.

--C'est dit, fit le sergent.

Et il étendit les deux mains au-dessus de la mère et des enfants.

--Voilà, dit-il, les enfants du bataillon du Bonnet-Rouge.

La vivandière sauta de joie.

--Trois têtes dans un bonnet! cria-t-elle.

Puis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre veuve, et lui
dit:

--Comme la petite a déjà l'air gamine!

--Vive la République! répétèrent les soldats.

Et le sergent dit à la mère:

--Venez, citoyenne.






LIVRE DEUXIÈME

LA CORVETTE CLAYMORE



I. ANGLETERRE ET FRANCE MÊLÉES

Au printemps de 1793, au moment où la France, attaquée à la fois à toutes
ses frontières, avait la pathétique distraction de la chute des Girondins,
voici ce qui se passait dans l'archipel de la Manche.

Un soir, le 1er juin, à Jersey, dans la petite baie déserte de Bonnenuit,
une heure environ avant le coucher du soleil, par un de ces temps brumeux
qui sont commodes pour s'enfuir parce qu'ils sont dangereux pour naviguer,
Une corvette mettait à la voile. Ce bâtiment, était monté par un équipage
français, mais faisait partie de la flottille anglaise placée en station et
comme en sentinelle à la pointe orientale de l'île. Le prince de La
Tour-d'Auvergne, qui était de la maison de Bouillon, commandait la
flottille anglaise, et c'était par ses ordres, et pour un service urgent et
Spécial, que la corvette en avait été détachée.

Cette corvette, immatriculée à la Trinity-House sous le nom de _The
Claymore_, était en apparence une corvette de charge, mais en réalité une
corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure marchande; il
ne fallait pas s'y fier pourtant. Elle avait été construite à deux fins,
ruse et force: tromper, s'il est possible, combattre, s'il est nécessaire.
Pour le service quelle avait à faire cette nuit-là, le chargement avait été
remplacé dans l'entre-pont par trente caronades de fort calibre. Ces trente
caronades, soit qu'on prévit une tempête, soit plutôt, qu'on voulût donner
une figure débonnaire au navire, étaient à la serre, c'est-à-dire fortement
amarrées en dedans par de triples chaînes et la volée appuyée aux
écoutilles lamponnées; rien ne se voyait au dehors; les sabords étaient
aveuglés: les panneaux étaient fermé; c'était comme un masque mis à la
corvette. Ces caronades étaient à roue de bronze à rayons, ancien modèle,
dit «modèle radié». Les corvettes d'ordonnance n'ont de canons que sur le
pont; celle-ci, faite pour la surprise et l'embûche, était à pont désarmé,
et avait été construite de façon à pouvoir porter, comme on vient de le
voir, une batterie d'entre-pont. _La Claymore_ était d'un gabarit
massif et trapu, et pourtant bonne marcheuse: c'était la coque la plus
solide de toute la marine anglaise, et au combat elle valait presque une
frégate, quoiqu'elle n'eût pour mât d'artimon qu'un mâtereau avec une
simple brigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une
membrure courbe presque unique qui avait coûté cinquante livres sterling
dans les chantiers de Southampton.

L'équipage, tout français, était composé d'officiers émigrés et de matelots
déserteurs. Ces hommes étaient triés; pas un qui ne fût bon marin, bon
soldat et bon royaliste. Ils avaient le triple fanatisme du navire, de
l'épée et du roi.

Un demi bataillon d'infanterie de marine, pouvant au besoin être débarqué,
était amalgamé à l'équipage.

La corvette _Claymore_ avait pour capitaine un chevalier de Saint-Louis, le
comte du Boisberthelot, un des meilleurs officiers de l'ancienne marine
royale, pour second le chevalier de La Vieuville qui avait commandé aux
gardes-françaises la compagnie où Hoche avait été sergent, et pour pilote
le plus sagace patron de Jersey, Philip Gacquoit.

On devinait que ce navire avait à faire quelque chose d'extraordinaire. Un
homme en effet venait de s'y embarquer, qui avait tout l'air d'entrer dans
une aventure. C'était un haut vieillard, droit et robuste, à figure sévère,
dont il eût été difficile de préciser l'âge, parce qu'il semblait à la fois
vieux et jeune; un de ces hommes qui sont pleins d'années et pleins de
force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un éclair dans le regard;
quarante ans pour la rigueur et quatre-vingts ans pour l'autorité. Au
moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s'était
entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges
braies dites _bragou-bras_, de bottes-jambières, et d'une veste en peau de
chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et en dessous le poil
hérissé et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes
bretonnes étaient à deux fins, servaient aux jours de fête comme aux jours
de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu ou le côté
brodé; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le
vêtement de paysan que portait ce vieillard était, comme pour ajouter à une
vraisemblance cherchée et voulue, usé aux genoux et aux coudes, et
paraissait avoir été longtemps porté, et le manteau de mer, de grosse
étoffe, ressemblait à un haillon de pêcheur. Ce vieillard avait sur la tête
le chapeau rond du temps, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, a
l'aspect campagnard, et, relevé d'un côté par une ganse à cocarde, a
l'aspect militaire. Il portait ce chapeau rabaissé à la paysanne, sans
ganse ni cocarde.

Lord Balcarras, gouverneur de l'île, et le prince de la Tour-d'Auvergne,
l'avaient en personne conduit et installé à bord. L'agent secret des
princes, Gélambre, ancien garde du corps de M. le comte d'Artois, avait
lui-même veillé à l'aménagement de sa cabine, poussant le soin et le
respect, quoique fort bon gentilhomme, jusqu'à porter derrière ce vieillard
sa valise. En le quittant pour retourner à terre, M. de Gélambre avait fait
à ce paysan un profond salut; lord Balcarras lui avait dit: _Bonne chance,
général_, et le prince de la Tour-d'Auvergne lui avait dit: _Au revoir, mon
cousin_.

«Le paysan», c'était en effet le nom sous lequel les gens de l'équipage
s'étaient mis tout de suite à désigner leur passager, dans les courts
dialogues que les hommes de mer ont entre eux; mais, sans en savoir plus
long, ils comprenaient que ce paysan n'était pas plus un paysan que la
corvette de guerre n'était une corvette de charge.


Il y avait peu de vent. _La Claymore_ quitta Bonnenuit, passa devant
Boulay-Bay, et fut quelque temps en vue, courant des bordées; puis elle
décrut dans la nuit croissante, et s'effaça.

Une heure après, Gélambre, rentré chez lui à Saint-Hélier, expédia, par
l'exprès de Southampton, à M. le comte d'Artois, au quartier général du duc
d'York, les quatre lignes qui suivent:

«Monseigneur, le départ vient d'avoir lieu. Succès certain. Dans huit jours
toute la côte sera en feu, de Granville à Saint-Malo.»

Quatre jours auparavant, par émissaire secret, le représentant Prieur de la
Marne, en mission près de l'armée des côtes de Cherbourg, et momentanément
en résidence à Granville, avait reçu, écrit de la même écriture que la
Dépêche précédente, le message qu'on va lire:

«Citoyen représentant, le 1er juin, à l'heure de la marée, la corvette de
guerre _Claymore_, à batterie masquée, appareillera pour déposer sur
la côte de France un homme dont voici le signalement: haute taille, vieux,
cheveux blancs, habits de paysan, mains d'aristocrate. Je vous enverrai
demain plus de détails. Il débarquera le 2 au matin. Avertissez la
croisière, capturez la corvette, faites guillotiner l'homme.»




II. NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER

La corvette, au lieu de prendre par le sud et de se diriger vers
Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourné à l'ouest et
s'était résolument engagée entre Serk et Jersey dans le bras de mer qu'on
appelle le Passage de la Déroute. Il n'y avait alors de phare sur aucun
point de ces deux côtes.

Le soleil s'était bien couché; la nuit était noire, plus que ne le sont
d'ordinaire les nuits d'été; c'était une nuit de lune, mais de vastes
nuages, plutôt de l'équinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et,
selon toute apparence, la lune ne serait visible que lorsqu'elle toucherait
l'horizon, au moment de son coucher. Quelques nuées pendaient jusque sur la
mer et la couvraient de brume.

Toute cette obscurité était favorable.

L'intention du pilote Gacquoil était de laisser Jersey à gauche et
Guernesey à droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et
les Douvres, une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins
courte que par les Minquiers, mais plus sûre, la croisière française ayant
pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hélier et
Granville.

Si le vent s'y prêtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de
toile, Gacquoil espérait toucher la côte de France au point du jour.

Tout allait bien, la corvette venait de dépasser Gros-Nez; vers neuf
heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins, et il y eut
du vent et de la mer; mais ce vent était bon, et cette mer était forte sans
être violente. Pourtant, à de certains coups de lame, l'avant de la
Corvette embarquait.

Le «paysan» que lord Balcarras avait appelé _général_, et auquel le
prince de La Tour-d'Auvergne avait dit: _mon cousin_, avait le pied
marin et se promenait avec une gravité tranquille sur le pont de la
corvette. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'elle était fort secouée.
De temps en temps il tirait de la poche de sa veste une tablette de
chocolat dont il cassait et mâchait un morceau, ses cheveux blancs
n'empêchant pas qu'il eût toutes ses dents.

Il ne parlait à personne, si ce n'est, par instants, bas et brièvement, au
capitaine, qui l'écoutait avec déférence et semblait considérer ce passager
comme plus commandant que lui-même.

_La Claymore_, habilement pilotée, côtoya, inaperçue dans le
brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de près la côte, à
cause du redoutable écueil Pierres-de-Leeq qui est au milieu du bras de mer
entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout à la barre, signalant tour à tour la
Grève de Leeq, Gros-Nez, Plémont, faisait glisser la corvette parmi ces
chaînes de récifs, en quelque sorte à tâtons, mais avec certitude, comme un
homme qui est de la maison et qui connaît les êtres de l'océan. La corvette
n'avait pas de feu à l'avant, de crainte de dénoncer son passage dans ces
mers surveillées. On se félicitait du brouillard. On atteignit la
Grande-Etape; la brume était si épaisse qu'à peine distinguait-on la haute
silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de
Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait
d'aller bien; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la
Corbière.

Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La
Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de paysan jusqu'à sa cabine,
qui était la propre chambre du capitaine. An moment d'y entrer, il leur dit
en baissant la voix:

--Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de
l'explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.

--Nous l'emporterons an tombeau, répondit Boisberthelot.

--Quant à moi, repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le
dirais pas.

Et il entra dans sa chambre.




III. NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES

Le commandant et le second remontèrent sur le pont et se mirent à marcher
côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici
à peu près le dialogue que le vent dispersait dans les ténèbres.

Boisberthelot grommela à demi-voix à l'oreille de La Vieuville:

--Nous allons voir si c'est un chef.

La Vieuville répondit:

--En attendant, c'est un prince.

--Presque.

--Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne.

--Comme les La Trémoille, comme les Rohan.

--Dont il est l'allié.

Boisberthelot reprit:

--En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis
comte et comme vous êtes chevalier.

--Ils sont loin les carrosses! s'écria La Vieuville. Nous en sommes au
tombereau.

Il y eut un silence.

Boisberthelot repartit:

--A défaut d'un prince français, on prend un prince breton.

--Faute de grives... Non, faute d'un aigle, on prend un corbeau.

--J'aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot. Et la Vieuville répliqua:

--Certes! un bec et des griffes.

--Nous allons voir.

--Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de
l'avis de Tinténiac: _un chef, et de la poudre_! Tenez, commandant, je
connais à peu près tous les chefs possibles et impossibles; ceux d'hier,
ceux d'aujourd'hui et ceux de demain; pas un n'est la caboche de guerre
qu'il nous faut. Dans cette diable de Vendée, il faut un général qui soit
en même temps un procureur; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer le
moulin, le buisson, le fossé, le caillou, lui faire de mauvaises querelles,
tirer parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, faire des
exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. À cette heure, dans cette armée de
paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaines. D'Elbée est nul,
Leseure est malade, Bonchamps fait grâce; il est bon, c'est bête. La
Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant; Silz est un officier de
rase campagne, impropre à la guerre d'expédients; Cathelineau est un
Charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé, Bérard est inepte,
Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle pas du
barbier Gaston. Car, Mordemonbleu! À quoi bon chamailler la révolution et
quelle différence y a-t-il entre les républicains et nous si nous faisons
commander les gentilshommes par les perruquiers?

--C'est que cette chienne de révolution nous gagne, nous aussi.

--Une gale qu'a la France?

--Gale du tiers état, reprit Boisberthelot. L'Angleterre seule peut nous
tirer de là.

--Elle nous en tirera, n'en doutez pas, capitaine.

--En attendant, c'est laid.

--Certes, des manants partout; la monarchie qui a pour général en chef
Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, n'a rien à envier à la
république qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries.
Quel vis-à-vis que cette guerre de la Vendée: d'un côté Santerre le
brasseur, de l'autre Gaston le merlan!

--Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point
mal agi dans son commandement de Guéménée. Il a gentiment arquebusé trois
cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse par eux-mêmes.

--A la bonne heure, mais je l'eusse fait tout aussi bien que lui.

--Pardieu, sans doute. Et moi aussi.

--Les grands actes de guerre, reprit La Vieuville, veulent de la noblesse
dans qui les accomplit. Ce sont choses de chevaliers et non de perruquiers.

--Il y a pourtant dans ce tiers état, répliqua Boisberthelot, des hommes
estimables. Tenez, par exemple, cet horloger Joly. Il avait été sergent au
régiment de Flandre, il se fait chef vendéen, il commande une bande de la
côte; il a un fils, qui est républicain, et, pendant que le père sert dans
les blancs, le fils sert dans les bleus. Rencontre. Bataille. Le père fait
prisonnier son fils, et lui brûle la cervelle.

--Celui-là est bien, dit La Vieuville.

--Un Brutus royaliste, reprit Boisberthelot.

--Cela n'empêche pas qu'il est insupportable d'être commandé par un
Coquereau, un Jean-Jean, un Moulins, un Focart, un Bouju, un Chouppes!

--Mon cher chevalier, la colère est la même de l'autre côté. Nous sommes
pleins de bourgeois; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les
sans-culottes soient contents d'être commandés par le comte de Canclaux, le
vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le
marquis de Custine et le duc de Biron!

--Quel gâchis!

--Et le duc de Chartres!

--Fils d'Egalité. Ah çà, quand sera-t-il roi, celui-là?

--Jamais.

--Il monte au trône. Il est servi par ses crimes.

--Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot.

Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit:

--Il avait pourtant voulu se réconcilier. Il était venu voir le roi.
J'étais là, à Versailles, quand on lui a craché dans le dos.

--Du haut du grand escalier?

--Oui.

--On a bien fait.

--Nous l'appelions Bourbon le Bourbeux.

--Il est chauve, il a des pustules, il est régicide, pouah!

Et La Vieuville ajouta:

--Moi, j'étais à Ouessant avec lui.

--Sur le _Saint-Esprit?_

--Oui.

--S'il eût obéi au signal de tenir le vent que lui faisait l'amiral
d'Orvilliers, il empêchait les anglais de passer.

--Certes.

--Est-il vrai qu'il se soit, caché à fond de cale?

--Non. Mais il faut le dire tout de même.

Et La Vieuville éclata de rire.

Boisberthelot reprit:

--Il y a des imbéciles. Tenez, ce Boulaivilliers dont vous parliez, La
Vieuville, je l'ai connu, je l'ai vu de près. Au commencement, les paysans
étaient armés de piques; ne s'était-il pas fourré dans la tête d'en faire
des piquiers? Il voulait leur apprendre l'exercice de la pique-en-biais et
de la pique-traînante-le-fer-devant. Il avait rêvé de transformer ces
sauvages en soldats de ligne. Il prétendait leur enseigner à émousser les
angles d'un carré et à faire des bataillons à centre vide. Il leur
baragouinait la vieille langue militaire; pour dire un chef d'escouade, il
disait, un _cap d'escadre_, ce qui était l'appellation des caporaux sous
Louis XIV. Il s'obstinait à créer un régiment avec tous ces braconniers; il
avait des compagnies régulières dont les sergents se rangeaient en rond
tous les soirs, recevant le mot, et le contre-mot du sergent de la
colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les
disait à son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi d'oreille
en oreille jusqu'au dernier. Il cassa un officier qui ne s'était pas levé
tète nue pour recevoir le mot d'ordre de la bouche du sergent. Vous jugez
comme cela a réussi. Ce butor ne comprenait pas que les paysans veulent
être menés à la paysanne, et qu'on ne fait pas des hommes de caserne avec
des hommes des bois. Oui, j'ai connu ce Boulainvilliers-là.

Ils firent quelques pas, chacun songeant de son côté.

Puis la causerie continua.

--A propos, se confirme-t-il que Dampierre soit tué?

--Oui, commandant.

--Devant Condé?

--Au camp de Pamars. D'un boulet de canon.

Boisberthelot soupira.

--Le comte de Dampierre. Encore un des nôtres qui était des leurs!

--Bon voyage! dit La Vieuville.

--Et Mesdames? où sont-elles?

--A Trieste.

--Toujours?

--Toujours.

Et La Vieuville s'écria:

--Ah! cette république! que de dégâts pour peu de chose! Quand on pense que
cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions!

--Se défier des petits points de départ, dit Boisberthelot.

--Tout va mal, reprit La Vieuville.

--Oui, La Rouarie est mort, Du Dresnay est idiot. Quels tristes meneurs que
tous ces évêques, ce Coucy, l'évêque de la Rochelle, ce Beaupoil
Saint-Aulaire, l'évêque de Poitiers, ce Mercy, l'évêque de Luçon, amant de
madame de L'Eschasserie!...

--Laquelle s'appelle Servanteau, vous savez, commandant; L'Eschasserie est
un nom de terre.

--Et ce faux évêque d'Agra, qui est curé de je ne sais quoi!

--De Dol. Il s'appelle Guillot de Folleville. Il est brave, du reste, et se
bat.

--Des prêtres quand il faudrait des soldats! Des évêques qui ne sont pas
des évêques! des généraux qui ne sont pas des généraux!

La Vieuville interrompit Boisberthelot.

--Commandant, vous avez le _Moniteur_ dans votre cabine?

--Oui.

--Qu'est-ce donc qu'on joue à Paris dans ce moment-ci?

--_Adèle et Paulin_, et _la Caverne_.

--Je voudrais voir ça.

--Vous le verrez. Nous serons à Paris dans un mois.

Boisberthelot réfléchit un instant et ajouta:

--Au plus tard. M. Windham l'a dit à milord Hood.

--Mais alors, commandant, tout ne va pas si mal?

--Tout irait bien, parbleu, à la condition que la guerre de Bretagne fût
bien conduite.

La Vieuville hocha la tête.

--Commandant, reprit-il, débarquerons-nous l'infanterie de marine?

--Oui, si la côte est pour nous; non, si elle est hostile. Quelquefois il
faut que la guerre enfonce les portes, quelquefois il faut qu'elle se
lisse. La guerre civile doit toujours avoir dans sa poche une fausse clef.
On fera le possible. Ce qui importe, c'est le chef.

Et Boisberthelot, pensif, ajouta:

--La Vieuville, que penseriez-vous du chevalier de Dieuzie?

--Du jeune?

--Oui.

--Pour commander?

--Oui.

--Que c'est encore un officier de plaine et de bataille rangée. La
broussaille ne connaît que le paysan.

--Alors, résignez-vous au général Stofflet et au général Cathelineau.

La Vieuville rêva un moment, et dit:

--Il faudrait un prince, un prince de France, un prince du sang. Un vrai
prince.

--Pourquoi? Qui dit prince...

--Dit poltron. Je le sais, commandant. Niais c'est pour l'effet sur les
gros yeux bêtes des gars.

--Mon cher chevalier, les princes ne veulent pas venir.

--On s'en passera.

Boisberthelot fit ce mouvement machinal qui consiste à se presser le front
avec la main, comme pour en faire sortir une idée.

Il reprit:

--Enfin, essayons de ce général-ci.

--C'est un grand gentilhomme.

--Croyez-vous qu'il suffira?

--Pourvu qu'il soit bon, dit La Vieuville.

--C'est-à-dire féroce, dit Boisberthelot.

Le comte et le chevalier se regardèrent.

--Monsieur du Boisberthelot, vous avez dit le mot. Féroce. Oui, c'est là ce
qu'il nous faut. Ceci est la guerre sans miséricorde. L'heure est aux
sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête à Louis XVI, nous arracherons
les quatre membres aux régicides. Oui, le général nécessaire est le général
inexorable. Dans l'Anjou et dans le haut Poitou, les chefs font les
magnanimes, on patauge dans la générosité, rien ne va. Dans le Marais et
dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C'est parce que
Charette est féroce qu'il tient tête à Parrein. Hyène contre hyène.

Boisberthelot n'eut pas le temps de répondre à La Vieuville. La Vieuville
eut la parole brusquement coupée par un cri désespéré, et en même temps on
entendit un bruit qui ne ressemblait à aucun des bruits qu'on entend. Ce
cri et ces bruits venaient du dedans du navire.

Le capitaine et le lieutenant se précipitèrent vers l'entrepont, mais ne
purent y entrer. Tous les canonniers remontaient éperdus.

Une chose effrayante venait d'arriver.




IV. TORMENTUM BELLI

Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt-quatre, s'était
détachée.

Ceci est le plus redoutable peut-être des évènements de mer. Rien de plus
terrible ne peut arriver à un navire de guerre au large et en pleine
marche.

Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête
surnaturelle. C'est une machine qui se transforme en un monstre. Cette
masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche
avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s'arrête, paraît
méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d'un bout à
l'autre, pirouette, se dérobe, s'évade, se cabre, heurte, ébrèche, tue,
extermine. C'est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez
ceci: le bélier est de fer, la muraille est de bois. C'est l'entrée en
liberté de la matière; on dirait que cet esclave éternel se venge; il
semble que la méchanceté qui est dans ce que nous appelons les objets
inertes sorte et éclate tout à coup; cela a l'air de perdre patience et de
prendre une étrange revanche obscure; rien de plus inexorable que la colère
de l'inanimé. Ce bloc forcené a les sauts de la panthère, la lourdeur de
l'éléphant, l'agilité de la souris, l'opiniâtreté de la cognée, l'inattendu
de la houle, les coups de coude de l'éclair, la surdité du sépulcre. Il
pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d'enfant. Ce sont des
tournoiements brusquement coupés d'angles droits. Et que faire? Comment en
venir à bout? Une tempête cesse, un cyclone passe, un vent tombe, un mât
brisé se remplace, une voie d'eau se bouche, un incendie s'éteint: mais que
devenir avec cette énorme brute de bronze? De quelle façon s'y prendre?
Vous pouvez raisonner un dogue, étonner un taureau, fasciner un boa,
effrayer un tigre, attendrir un lion; aucune ressource avec ce monstre, un
canon lâché. Vous ne pouvez pas le tuer, il est mort. Et en même temps,
il vit. Il vit d'une vie sinistre qui lui vient de l'infini. Il a sous lui
son plancher qui le balance. Il est remué par le navire qui est remué par
la mer qui est remuée par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le
navire, les flots, les souffles, tout cela le tient; de là sa vie affreuse.
Que faire à cet engrenage? Comment entraver ce mécanisme monstrueux du
naufrage? Comment prévoir ces allées et venues, ces retours, ces arrêts,
ces chocs? Chacun de ses coups au bordage peut défoncer le navire. Comment
deviner ces affreux méandres? On a affaire à un projectile qui se ravise,
qui a l'air d'avoir des idées, et qui change à chaque instant de direction.
Comment arrêter ce qu'il faut éviter? L'horrible canon se démène, mange,
recule, frappe à droite, frappe à gauche, fuit, passe, déconcerte
l'attente, broie l'obstacle, écrase les hommes comme des mouches. Toute la
terreur de la situation est dans la mobilité du plancher. Comment combattre
un plan incliné qui a des caprices? Le navire a, pour ainsi dire, dans le
ventre la foudre prisonnière qui cherche à s'échapper; quelque chose comme
un tonnerre roulant sur un tremblement de terre.


En un instant tout l'équipage fut sur pied. La faute était au chef de pièce
qui avait négligé de serrer l'écrou de la chaîne d'amarrage et mal entravé
les quatre roues de la caronade; ce qui donnait du jeu à la semelle et au
châssis, désaccordait les deux plateaux, et avait fini par disloquer la
brague. Le combleau s'était cassé, de sorte que le canon n'était plus ferme
à l'affût. La brague fixe, qui empêche le recul, n'était pas encore en
usage a cette époque. Un paquet de mer étant venu frapper le sabord, la
caronade mal amarrée avait reculé et brisé sa chaîne, et s'était mise à
errer formidablement dans l'entre-pont.

Qu'on se figure, pour avoir une idée de ce glissement étrange, une goutte
d'eau courant sur une vitre.

Au moment où l'amarre cassa, les canonniers étaient dans la batterie. Les
uns groupés, les autres épars, occupés aux ouvrages de mer que font les
marins en prévoyance d'un branle-bas de combat. La caronade, lancée par le
tangage, fit un trouée dans ce tas d'hommes et en écrasa quatre du premier
coup, puis, reprise et décochée par le roulis, elle coupa en deux un
cinquième misérable, et alla heurter à la muraille de bâbord une pièce de
la batterie qu'elle démonta. De là le cri de détresse qu'on venait
d'entendre. Tous les hommes se pressèrent à l'escalier-échelle. La batterie
se vida en un clin d'oeil.

L'énorme pièce avait été laissée seule. Elle était livrée à elle-même. Elle
était sa maîtresse, et la maîtresse du navire. Elle pouvait en faire ce
qu'elle voulait. Tout cet équipage d'hommes accoutumés à rire dans la
bataille tremblait. Dire l'épouvante est impossible.

Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrépides
pourtant, s'étaient arrêtés au haut de l'escalier, et, muets, pâles,
hésitants, regardaient dans l'entre-pont. Quelqu'un les écarta du coude et
descendit.

C'était leur passager, le paysan, l'homme dont ils venaient de parler le
moment d'auparavant.

Arrivé au bas de l'escalier-échelle, il s'arrêta.




V. VIS ET VIR

Le canon allait et venait dans l'entre-pont. On eût dit le chariot vivant
de l'Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l'étrave de la
batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d'ombre et de
lumière. La forme du canon s'effaçait dans la violence de sa course, et il
apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues
blancheurs dans l'obscurité.

Il continuait l'exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres
pièces et fait dans la muraille deux crevasses, heureusement au-dessus de
la flottaison, mais par où l'eau entrerait, s'il survenait une bourrasque.
Il se ruait frénétiquement sur la membrure; les porques très robustes
résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière; mais on
entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une
sorte d'ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb
secoué dans une bouteille n'a pas des percussions plus insensées et plus
rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les
coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres
avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie; les têtes
mortes semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher
selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs
endroits, commençait à s'entr'ouvrir. Tout le navire était plein d'un bruit
monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre ou
avait jeté par le carré, dans l'entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et
entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les
rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d'équipage, et les
ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette
infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.

Mais que pouvaient faire ces chiffons, personne n'osant descendre pour les
disposer comme il eût fallu? En quelques minutes ce fut de la charpie.

Il y avait juste assez de mer pour que l'accident fût aussi complet que
possible. Une tempête eût été désirable; elle eût peut-être culbuté le
canon, et une fois les quatre roues en l'air, on eût pu s'en rendre maître.

Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des écorchures et même des
fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille,
traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds.
Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s'était
lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait.
Dix pièces sur trente étaient hors de combat; les brèches au bordage se
multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.

Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au
bas de l'escalier. Il jetait sur cette dévastation un oeil sévère. Il ne
bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.

Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l'effondrement du
navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.

Il fallait périr ou couper court an désastre; prendre un parti; mais
lequel?

Quelle combattante que cette caronade!

Il s'agissait d'arrêter cette épouvantable folle.

Il s'agissait de colleter cet éclair.

Il s'agissait de terrasser cette foudre.

Boisberthelot dit à La Vieuville:

--Croyez-vous en Dieu, chevalier?

La Vieuville répondit:

--Oui. Non. Quelquefois.

--Dans la tempête?

--Oui. Et dans des moments comme celui-ci.

--Il n'y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit
Boisberthelot.

Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.

Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des
coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant.

Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon
échappé, on vit un homme apparaître, une barre de fer à la main. C'était
l'auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de négligence et
cause de l'accident, le maître de la caronade. Avant fait le mal, il
voulait le réparer. Il avait empoigné une barre d'anspect d'une main, une
drosse à nœud coulant de l'autre main, et il avait sauté par le carré dans
l'entre-pont.

Alors une chose farouche commença; spectacle titanique; le combat du canon
contre le canonnier; la bataille de la matière et de l'intelligence, le
duel de la chose contre l'homme.

L'homme s'était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux
poings, adossé à une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux
piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher,
il attendait.

Il attendait que le canon passât près de lui.

Le canonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu'elle devait le
connaître. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fois il lui avait
fourré la main dans la gueule! C'était son monstre familier. Il se mit à
lui parler comme à son chien.--Viens, disait-il. Il l'aimait peut-être.

Il paraissait souhaiter qu'elle vînt à lui.

Mais venir à lui, c'était venir sur lui. Et alors il était perdu. Comment
éviter l'écrasement? Là était la question. Tous regardaient, terrifiés. Pas
une poitrine ne respirait librement, excepté peut-être celle du vieillard
qui était seul dans l'entre-pont avec les deux combattants, témoin
sinistre.

Il pouvait lui-même être broyé par la pièce. Il ne bougeait pas.

Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le combat.

Au moment où, acceptant ce corps-à-corps effroyable, le canonnier vint
provoquer le canon, un hasard des balancements de la mer fit que la
caronade demeura un moment immobile et comme stupéfaite.--Viens donc! lui
disait l'homme. Elle semblait écouter.

Subitement elle sauta sur lui. L'homme esquiva le choc.

La lutte s'engagea. Lutte inouïe. Le fragile se colletant avec
l'invulnérable. Le belluaire de chair attaquant la bête d'airain. D'un côté
une force, de l'autre une âme.

Tout cela se passait dans une pénombre. C'était comme la vision indistincte
d'un prodige.

Une âme, chose étrange, on eût dit que le canon en avait une, lui aussi;
mais une âme de haine et de rage. Cette cécité paraissait avoir des yeux.
Le monstre avait l'air de guetter l'homme. Il y avait, on l'eût pu croire
du moins, de la ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son moment.
C'était on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir
une volonté de démon. Par moments, cette sauterelle colossale cognait le
plafond bas de la batterie, puis elle retombait sur ses quatre roues comme
un tigre sur ses quatre griffes, et se remettait à courir sur l'homme. Lui,
souple, agile, adroit, se tordait comme une couleuvre sous tous ces
mouvements de foudre. Il évitait les rencontres, mais les coups auxquels il
se dérobait tombaient sur le navire et continuaient de le démolir.

Un bout de chaîne cassée était resté accroché à la caronade. Cette chaîne
s'était enroulée on ne sait comment dans la vis du bouton de culasse. Une
extrémité de la chaîne était fixée à l'affût. L'autre, libre, tournoyait
éperdument autour du canon dont elle exagérait tous les soubresauts. La vis
la tenait comme une main fermée, et cette chaîne, multipliant les coups de
bélier par des coups de lanière, faisait autour du canon un tourbillon
terrible, fouet de fer dans un poing d'airain. Cette chaîne compliquait le
combat.

Pourtant l'homme luttait. Même, par instants, c'était l'homme qui attaquait
le canon; il rampait le long du bordage, sa barre et sa corde à la main; et
le canon avait l'air de comprendre, et, comme s'il devinait un piège,
fuyait. L'homme, formidable, le poursuivait.

De telles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout à
coup: Allons! il faut en finir! et il s'arrêta. On sentit l'approche du
dénoûment. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour
tous c'était un être, une préméditation féroce. Brusquement, il se
précipita sur le canonnier. Le canonnier se rangea de côté, le laissa
passer, et lui cria en riant: A refaire! Le canon, comme furieux, brisa une
caronade à bâbord; puis, ressaisi par la fronde invisible qui le tenait, il
s'élança à tribord sur l'homme, qui échappa. Trois caronades s'effondrèrent
sous la poussée du canon; alors, comme aveugle et ne sachant plus ce qu'il
faisait, il tourna le dos à l'homme, roula de l'arrière à l'avant, détraqua
l'étrave, et alla faire une brèche à la muraille de la proue. L'homme
s'était réfugié au pied de l'escalier, à quelques pas du vieillard témoin.
Le canonnier tenait sa barre d'anspect en arrêt. Le canon parut
l'apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l'homme
avec une promptitude de coup de hache. L'homme acculé au bordage était
perdu. Tout l'équipage poussa un cri.

Mais le vieux passager jusqu'alors immobile s'était élancé, lui-même plus
rapide que toutes ces rapidités farouches. Il avait saisi un ballot de faux
assignats, et, au risque d'être écrasé, il avait réussi à le jeter entre
les roues de la caronade. Ce mouvement décisif et périlleux n'eût pas été
exécuté avec plus de justesse et de précision par un homme rompu à tous les
exercices décrits dans le livre de Durosel sur la _Manoeuvre du canon de
mer_.

Le ballot fit l'effet d'un tampon. Le caillou enraye un bloc, une branche
d'arbre détourne une avalanche. La caronade trébucha. Le canonnier à son
tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer entre les
rayons d'une des roues d'arrière. Le canon s'arrêta.

Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier imprimé à la barre, le fit
basculer. La lourde masse se renversa, avec le bruit d'une cloche qui
s'écroule, et l'homme se ruant à corps perdu, ruisselant de sueur, passa le
noeud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrassé.

C'était fini. L'homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du
mastodonte; le pygmée avait fait le tonnerre prisonnier.

Les soldats et les marins battirent des mains.

Tout l'équipage se précipita avec des câbles et des chaînes, et en un
instant le canon fut amarré.

Le canonnier salua le passager.

--Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauvé la vie.

Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne répondit pas.





VI. LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE

L'homme avait vaincu, mais on pouvait dire que le canon avait vaincu aussi.
Le naufrage immédiat était évité, mais la corvette n'était point sauvée. Le
délabrement du navire paraissait irrémédiable. Le bordage avait cinq
brèches, dont une fort grande à l'avant; vingt caronades sur trente
gisaient dans leur cadre. La caronade ressaisie et remise à la chaîne
était elle-même hors de service; la vis du bouton de culasse était forcée,
et par conséquent le pointage impossible. La batterie était réduite à neuf
pièces. La cale faisait eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et
faire jouer les pompes.

L'entre-pont, maintenant qu'on le pouvait regarder, était effroyable à
voir. Le dedans d'une cage d'éléphant furieux n'est pas plus démantelé.

Quelle que fût pour la corvette la nécessité de ne pas être aperçue, il y
avait une nécessité plus impérieuse encore, le sauvetage immédiat. Il avait
fallu éclairer le pont par quelques falots plantés çà et là dans le
bordage.

Cependant, tout le temps qu'avait duré cette diversion tragique, l'équipage
étant absorbé par une question de vie ou de mort, ou n'avait guère su ce
qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s'était épaissi; le temps
avait changé; le vent avait fait du navire ce qu'il avait voulu; on était
hors de route, à découvert de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu'on ne
devait l'être; on se trouvait en présence d'une mer démontée. De grosses
vagues venaient baiser les plaies béantes de la corvette, baisers
redoutables. Le bercement de la mer était menaçant. La brise devenait bise.
Une bourrasque, une tempête peut-être, se dessinait. On ne voyait pas à
quatre lames devant soi.

Pendant que les hommes d'équipage réparaient en hâte et sommairement les
ravages de l'entre-pont, aveuglaient les voies d'eau et remettaient en
batterie les pièces échappées au désastre, le vieux passager était remonté
sur le pont.

Il s'était adossé au grand mât.

Il n'avait point pris garde à un mouvement qui avait eu lieu dans le
navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux
côtés du grand mât les soldats d'infanterie de marine, et, sur un coup de
sifflet du maître d'équipage, les matelots occupés à la manoeuvre s'étaient
rangés debout sur les vergues.

Le comte du Boisberthelot s'avança vers le passager.

Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en
désordre, l'air satisfait pourtant.

C'était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de
monstres, et qui avait eu raison du canon.

Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit:

--Mon général, voilà l'homme.

Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l'attitude
d'ordonnance.

Le comte du Boisberthelot reprit:

--Mon général, en présence de ce qu'a fait cet homme, ne pensez-vous pas
qu'il y a pour ses chefs quelque chose à faire?

--Je le pense, dit le vieillard.

--Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.

--C'est à vous de les donner. Vous êtes le capitaine.

--Mais vous êtes le général, reprit Boisberthelot.

Le vieillard regarda le canonnier.

--Approche, dit-il.

Le canonnier fit un pas.

Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot,
détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la
vareuse du canonnier.

--Hurrah! crièrent les matelots.

Les soldats de marine présentèrent les armes.

Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta:

--Maintenant, qu'on fusille cet homme.

La stupeur succéda à l'acclamation.

Alors, au milieu d'un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit:

--Une négligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-être
perdu. Etre en mer, c'est être devant l'ennemi. Un navire qui fait une
traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais
ne s'absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute
faute commise en présence de l'ennemi. Il n'y a pas de faute réparable. Le
courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie.

Ces paroles tombaient l'une après l'autre, lentement, gravement, avec une
sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne.

Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta:

--Faites.

L'homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.

Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans
l'entre-pont, puis revinrent apportant le hamac-suaire; l'aumônier du bord,
qui depuis le départ était en prière dans le carré des officiers,
accompagnait les deux matelots; un sergent détacha de la ligne de bataille
douze soldats qu'il rangea sur deux rangs, six par six; le canonnier,
sans dire un mot, se plaça entre les deux files. L'aumônier, le crucifix à
la main, s'avança et se mit près de lui.

--Marche, dit le sergent. Le peloton se dirigea à pas lents vers l'avant;
les deux matelots, portant le suaire, suivaient.

Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait.

Quelques instants après, une détonation éclata dans les ténèbres, une lueur
passa, puis tout se tut, et l'on entendit le bruit que fait un corps en
tombant dans la mer.

Le vieux passager, toujours adossé au grand mât, avait croisé les bras, et
songeait. Boisberthelot, dirigeant vers lui l'index de sa main gauche, dit
bas à La Vieuville:

--La Vendée a une tête.




VII. QUI MET A LA VOILE MET A LA LOTERIE

Mais qu'allait devenir la corvette?

Les nuages, qui toute la nuit s'étaient mêlés aux vagues, avaient fini par
s'abaisser tellement qu'il n'y avait plus d'horizon et que toute la mer
était comme sous un manteau. Rien que le brouillard. Situation toujours
périlleuse, même pour un navire bien portant.

A la brume s'ajoutait la houle.

On avait mis le temps à profit; on avait allégé la corvette en jetant à la
mer tout ce qu'on avait pu déblayer du dégât. fait par la caronade, les
canons démontés, les affûts brisés, les membrures tordues ou déclouées, les
pièces de bois ou de fer fracassées; on avait ouvert les sabords, et l'on
avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les
débris humains enveloppés dans des prélarts.

La mer commençait à n'être plus tenable. Non que la tempête devînt
précisément imminente; il semblait au contraire qu'on entendît décroître
l'ouragan qui bruissait derrière l'horizon, et la rafale s'en allait au
nord; mais les lames restaient très hautes, ce qui indiquait un mauvais
fond de mer, et, malade comme était la corvette, elle était peu résistante
aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui être funestes.

Gacquoil était à la barre, pensif.

Faire bonne mine à mauvais jeu, c'est l'habitude des commandants de mer.

La Vieuville, qui était une nature d'homme gai dans les désastres, accosta
Gacquoil.


--Eh bien, pilote, dit-il, l'ouragan rate. L'envie d'éternuer n'aboutit
pas. Nous nous en tirerons. Nous aurons du vent. Voilà tout.

Gacquoil, sérieux, répondit:

--Qui a du vent a du flot.

Ni riant, ni triste, tel est le marin. La réponse avait un sens inquiétant.
Pour un navire qui fait eau, avoir du flot c'est s'emplir vite. Gacquoil
avait souligné ce pronostic d'un vague froncement de sourcil. Peut-être,
après la catastrophe; du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit,
un peu trop tôt, des paroles presque joviales et légères. Il y a des choses
qui portent malheur quand on est au large. La mer est secrète; on ne sait
jamais ce qu'elle a. Il faut prendre garde.

La Vieuville, sentit le besoin de redevenir grave.

--Où sommes-nous, pilote? demanda-t-il.

Le pilote répondit:

--Nous sommes dans la volonté de Dieu.

Un pilote est un maître; il faut toujours le laisser faire et il faut
souvent le laisser dire. D'ailleurs cette espèce d'homme parle peu. La
Vieuville s'éloigna.

La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l'horizon qui
répondit.

La mer se découvrit tout à coup.

Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l'obscur
bouleversement des flots s'étala à perte de vue dans un demi-jour
crépusculaire, et voici ce qu'on vit.

Le ciel avait comme un couvercle de nuages; mais les nuages ne touchaient
plus la mer; à l'est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour,
à l'ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune.
Ce deux blancheurs faisaient sur l'horizon, vis-à-vis l'une de l'autre;
deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et le ciel
ténébreux.

Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes
noires.

Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune se découpaient trois hautes
roches, debout comme des peulvens celtiques.

Au levant, sur l'horizon pâle du matin se dressaient huit voiles rangées en
ordre et espacées d'une façon redoutable.

Les trois roches étaient un écueil; les huit voiles étaient une escadre.

On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise
réputation, devant soi la croisière française. A l'ouest l'abîme, à l'est
le carnage; on était entre un naufrage et un combat.

Pour faire face à l'écueil, la corvette avait titre coque trouée, un
gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine; pour faire face à
la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente
étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.

Le point du jour était très faible, et l'on avait un peu de nuit devant
soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout
faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient
l'aspect solide d'une voûte.

Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la
corvette sur les Minquiers.

Dans l'excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n'obéissait
presque plus à la barre, elle roulait plutôt qu'elle ne voguait, et,
souffletée par le flot, elle se laissait faire par lui.

Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là
qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abîme ont été
rasées par l'incessant dépècement que fait la mer; la configuration des
écueils change; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames,
chaque marée est un trait de scie. A cette époque, toucher les Minquiers,
c'était périr.

Quant à la croisière, c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis
célèbre sous le commandement de ce capitaine Duchesne que Léquinio appelait
«le Père Duchène».

La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le
déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Granville que vers
Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers
lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait
l'arrivée en France.

Du reste, de tempête point. Mais, comme l'avait dit le pilote, il y avait
du flot. La mer, roulant sous un vent rude et sur un fond déchirant, était
sauvage.

La mer ne dit jamais tout de suite ce qu'elle veut. Il y a de tout dans le
gouffre, même de la chicane. On pourrait presque dire que la mer a une
procédure, elle avance et recule, elle propose et se dédit, elle ébauche
une bourrasque et elle y renonce, elle promet l'abîme et ne le tient pas,
elle menace le nord et frappe le sud. Toute la nuit la corvette la Claymore
avait eu le brouillard et craint la tourmente; la mer venait de se
démentir, mais d'une façon farouche; elle avait esquissé la tempête et
réalisé l'écueil. C'était toujours, sous une autre forme, le naufrage.

Et à la perte sur les brisants s'ajoutait l'extermination par le combat. Un
ennemi complétait l'autre.

La Vieuville s'écria à travers son vaillant rire:

--Naufrage ici, bataille là. Des deux côtés nous avons le quine.





VIII. 9 = 380

La corvette n'était presque plus qu'une épave.

Dans la blême clarté éparse, dans la noirceur des nuées, dans les mobilités
confuses de l'horizon, dans les mystérieux froncements des vagues, il y
avait une solennité sépulcrale. Excepté le vent soufflant d'un souffle
hostile, tout se taisait. La catastrophe sortait du gouffre avec majesté.
Elle ressemblait plutôt à une apparition qu'à une attaque. Rien ne bougeait
dans les rochers, rien ne remuait dans les navires. C'était on ne sait quel
colossal silence. Avait-on affaire à quelque chose de réel? On eût dit un
rêve passant sur la mer. Les légendes ont de ces visions; la corvette était
en quelque sorte entre l'écueil démon et la flotte fantôme.

Le comte du Boisberthelot donna à demi-voix des ordres à La Vieuville qui
descendit dans la batterie, puis le capitaine saisit sa longue-vue et vint
se placer à l'arrière à côté du pilote.

Tout l'effort de Gacquoil était de maintenir la corvette debout au flot;
car, prise de côté par le vent et par la mer, elle eût inévitablement
chaviré.

--Pilote, dit le capitaine, où sommes-nous?

--Sur les Minquiers.

--De quel côté?

--Du mauvais.

--Quel fond?

--Roche criarde.

--Peut-on s'embosser?

--On peut toujours mourir, dit le pilote.

Le capitaine dirigea sa lunette d'approche vers l'ouest et examina les
Minquiers; puis il la tourna vers l'est et considéra les voiles en vue.

Le pilote continua, comme se parlant à lui-même:

--C'est les Minquiers. Cela sert de reposoir à la mouette rieuse quand
elle s'en va de Hollande et au grand goëland à manteau noir.

Cependant le capitaine avait compté les voiles.

Il y avait bien en effet huit navires correctement disposés et dressant sur
l'eau leur profil de guerre. On apercevait au centre la haute stature d'un
vaisseau à trois ponts.

Le capitaine questionna le pilote.

--Connaissez-vous ces voiles?

--Certes! répondit Gacquoil.

--Qu'est-ce?

--C'est l'escadre.

--De France.

--Du diable.

Il y eut un silence. Le capitaine reprit:

--Toute la croisière est-elle là?

--Pas toute.

En effet, le 2 avril, Valazé avait annoncé à la Convention que dix frégates
et six vaisseaux de ligne croisaient dans la Manche. Ce souvenir revint à
l'esprit du capitaine.

--Au fait, dit-il, l'escadre est de seize bâtiments. Il n'y en a ici que
huit.

--Le reste, dit Gacquoil, traîne par là-bas sur toute la côte, et espionne.

Le capitaine, tout en regardant à travers sa longue-vue, murmura:

--Un vaisseau à trois ponts, deux frégates de premier rang, cinq de
deuxième rang.

--Mais moi aussi, grommela Gacquoil, je les ai espionnés.

--Bons bâtiments, dit le capitaine. J'ai un peu commandé tout cela.

--Moi, dit Gacquoil, je les ai vus de près. Je ne prends pas l'un pour
l'autre. J'ai leur signalement dans la cervelle.

Le capitaine passa sa longue-vue au pilote.

--Pilote, distinguez-vous bien le bâtiment de haut bord?

--Oui, mon commandant, c'est, le vaisseau _la Côte-d'Or_.

--Qu'ils ont débaptisé, dit le capitaine. C'était autrefois _Les
États-de-Bourgogne_. Un navire neuf. Cent vingt-huit canons.

Il tira de sa poche un carnet et un crayon, et écrivit sur le carnet le
chiffre 128.

Il poursuivit:

--Pilote, quelle est la première voile à bâbord?

--C'est _l'Expérimentée_.

--Frégate de premier rang. Cinquante-deux canons. Elle était en armement à
Brest il y a deux mois.

Le capitaine marqua sur son carnet le chiffre 52.

--Pilote, reprit-il, quelle est la deuxième voile à bâbord?

--_La Dryade_.

--Frégate de premier rang. Quarante canons de dix-huit. Elle a été dans
l'Inde. Elle a une belle histoire militaire.

Et il écrivit au-dessous du chiffre 52 le chiffre 40; puis, relevant la
tête:

--A tribord, maintenant.

--Mon commandant, ce sont toutes des frégates de second rang. Il y en a
cinq.

--Quelle est la première à partir du vaisseau?

--_La Résolue_.

--Trente-deux pièces de dix-huit. Et la seconde?

--_Le Richemont_.

--Même force. Après?

--_L'Athée_[1]

[Footnote 1: _Archive de la Marine_. Etat de la flotte en mars 1793.]

--Drôle de nom pour aller en mer. Après?

--_La Calypso_.

--Après?

--_La Preneuse_.

--Cinq frégates de trente-deux chacune.

Le capitaine écrivit au-dessous des premiers chiffres, 160.

--Pilote, dit-il, vous les reconnaissez bien.

--Et vous, répondit Gacquoil, vous les connaissez bien, mon commandant.
Reconnaître est quelque chose, connaître est mieux.

Le capitaine avait l'oeil fixé sur son carnet et additionnait entre ses
dents.

--Cent vingt-huit, cinquante-deux, quarante, cent soixante.

En ce moment, La Vieuville remontait sur le pont.

--Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en présence de trois
cent quatre-vingts pièces.

--Soit, dit La Vieuville.

--Vous revenez de l'inspection, La Vieuville; combien décidément avons-nous
de pièces en état de faire feu?

--Neuf.

--Soit, dit à son tour Boisberthelot.

Il reprit la longue-vue des mains du pilote, et regarda l'horizon.

Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils
grandissaient.

Ils se rapprochaient insensiblement.

La Vieuville fit le salut militaire.


--Commandant, dit La Vieuville, voici mon rapport. Je me défiais de cette
corvette _Claymore_. C'est toujours ennuyeux d'être embarqué
brusquement sur un navire qui ne vous connaît pas ou qui ne vous aime pas.
Navire anglais, traître aux français. La chienne de caronade l'a prouvé.
J'ai fait la visite. Bonnes ancres. Ce n'est pas du fer de loupe; c'est
forgé avec des barres soudées au martinet. Les cigales des ancres sont
solides. Câbles excellents, faciles à débiter, ayant la longueur
d'ordonnance, cent vingt brasses. Force munitions. Six canonniers morts.
Cent soixante-onze coups à tirer par pièce.

--Parce qu'il n'y a plus que neuf pièces, murmura le capitaine.

Boisberthelot braqua sa longue-vue sur l'horizon. La lente approche de
l'escadre continuait.

Les caronades ont un avantage, trois hommes suffisent pour les manoeuvrer;
mais elles ont un inconvénient, elles portent moins loin et tirent moins
juste que les canons. Il fallait donc laisser arriver l'escadre à portée de
caronade.

Le capitaine donna ses ordres à voix basse. Le silence se fit dans le
navire. On ne sonna point le branle-bas, mais on l'exécuta. La corvette
était aussi hors de combat contre les hommes que contre les flots. On tira
tout le parti possible de ce reste d'un navire de guerre. On accumula près
des drosses, sur le passavant, tout ce qu'il y avait d'aussières et de
grelins de rechange pour raffermir au besoin la mâture. Ou mit en ordre le
poste des blessés. Selon la mode navale d'alors, on bastingua le pont, ce
qui est une garantie contre les balles, mais non contre les boulets. On
apporta les passe-balles, bien qu'il fût un peu tard pour vérifier les
calibres; mais on n'avait pas prévu tant d'incidents. Chaque matelot reçut
une giberne et mit dans sa ceinture une paire de pistolets et un poignard.
On plia les branles; on pointa l'artillerie; on prépara la mousqueterie; on
disposa les haches et les grappins; on tint prêtes les soutes à gargousses
et les soutes à boulets; ou ouvrit la soute aux poudres. Chaque homme prit
son poste. Tout cela sans dire une parole et comme dans la chambre d'un
mourant. Ce fut rapide et lugubre.

Puis on embossa la corvette. Elle avait six ancres comme une frégate. On
les mouilla toutes les six; l'ancre de veille à l'avant, l'ancre de toue à
l'arrière, l'ancre de flot du côté du large, l'ancre de jusant du côté des
brisants, l'ancre d'affourche à tribord, et la maîtresse-ancre à bâbord.

Le neuf caronades qui restaient vivantes furent mises en batterie toutes
les neuf d'un seul côté, du côté de l'ennemi.

L'escadre, non moins silencieuse, avait, elle aussi, complété sa manoeuvre.
Les huit bâtiments formaient maintenant un demi-cercle dont les Minquiers
faisaient la corde. _La Claymore_, enfermée dans ce demi-cercle, et
d'ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l'écueil,
c'est-à-dire au naufrage.

C'était comme une meute autour d'un sanglier, ne donnant pas de voix, mais
montrant les dents.

Il semblait de part et d'autre qu'on s'attendait.

Les canonniers de _la Claymore_ étaient à leurs pièces.

Boisberthelot dit à La Vieuville:

--Je tiendrais à commencer le feu.

--Plaisir de coquette, dit La Vieuville.





IX. QUELQU'UN ÉCHAPPE

Le passager n'avait pas quitté le pont, il observait tout, impassible.

Boisberthelot s'approcha de lui.

--Monsieur, lui dit-il, les préparatifs sont faits. Nous voilà maintenant
cramponnés à notre tombeau, nous ne lâcherons pas prise. Nous sommes
prisonniers de l'escadre ou de l'écueil. Nous rendre à l'ennemi ou sombrer
dans les brisants, nous n'avons pas d'autre choix. Il nous reste une
ressource, mourir. Combattre vaut mieux que naufrager. J'aime mieux être
mitraillé que noyé; en fait de mort, je préfère le feu à l'eau. Mais
mourir, c'est notre affaire à nous autres, ce n'est pas la vôtre, à vous.
Vous êtes l'homme choisi par les princes, vous avez une grande mission,
diriger la guerre de Vendée. Vous de moins, c'est peut-être la monarchie
perdue; vous devez donc vivre. Notre honneur à nous est de rester ici, le
vôtre est d'en sortir. Vous allez, mon général, quitter le navire. Je vais
vous donner un homme et un canot. Gagner la côte par un détour n'est pas
impossible. Il n'est pas encore jour. Les lames sont hautes, la mer est
obscure, vous échapperez. Il y a des cas où fuir, c'est vaincre.

Le vieillard fit, de sa tète sévère, un grave signe d'acquiescement.

Le comte du Boisberthelot éleva la voix.

--Soldats et matelots! cria-t-il.

Tous les mouvements s'arrêtèrent, et, de tous les points du navire, les
visages se tournèrent vers le capitaine.

Il poursuivit:

--L'homme qui est parmi nous représente le roi. Il nous est confié, nous
devons le conserver. Il est nécessaire au trône de France; à défaut d'un
prince, il sera, c'est du moins notre attente, le chef de la Vendée. C'est
un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut
qu'il y aborde sans nous. Sauver la tète, c'est tout sauver.

--Oui! oui! oui! crièrent toutes les voix de l'équipage.

Le capitaine continua:

--Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n'est pas
aisé. Il faudrait que le canot fût grand pour affronter la haute mer, et il
faut qu'il soit petit pour échapper à la croisière. Il s'agit d'aller
atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères
que du côté de Coutances. Il faut un matelot solide, bon rameur et, bon
nageur; qui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore assez
de nuit pour que le canot puisse s'éloigner de la corvette sans être
aperçu. Et puis, il va avoir de la fumée qui achèvera de le cacher. Sa
petitesse l'aidera à se tirer des bas-fonds. Où la panthère est prise, la
belette échappe. Il n'y a pas d'issue pour nous, il y en a pour lui.
Le canot s'éloignera à force de rames, les navires ennemis ne le verront
pas; et d'ailleurs, pendant ce temps-là, nous ici, nous allons les amuser.
Est-ce dit?

--Oui! oui! oui! cria l'équipage.

--Il n'y a pas une minute à perdre, reprit le capitaine. Y a-t-il un homme
de bonne volonté?

Un matelot dans l'obscurité sortit des rangs, et dit:

--Moi.





X. ÉCHAPPE-T-IL?

Quelques instants après, un de ces petits canots qu'on appelle you-you et
qui sont spécialement affectés au service des capitaines s'éloignait du
navire. Dans ce canot il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à
l'arrière, et le matelot «de bonne volonté» qui était à l'avant. La nuit
était encore très obscure. Le matelot, conformément aux indications du
capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune
autre issue n'était d'ailleurs possible.

On avait jeté au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuit, une
longe de boeuf fumé et un baril d'eau.

Au moment où le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le
gouffre, se pencha par-dessus l'étambot du gouvernail de la corvette, et
ricana cet adieu au canot:

--C'est bon pour s'échapper, et excellent pour se noyer.

--Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.

L'écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la
corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d'accord avec le rameur,
et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et
cachée par les grands plis des vagues.

Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.

Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l'océan, il s'éleva une
voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d'airain de la
tragédie antique, semblait presque surhumaine.

C'était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.

--Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous
allons voir se lever notre dernier soleil.

Et un coup de canon partit de la corvette.

--Vive le roi! cria l'équipage.

Alors on entendit au fond de l'horizon un autre cri, immense, lointain,
confus, distinct pourtant:

--Vive la République!

Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les
profondeurs de l'océan.

La lutte commençait.

La mer se couvrit de fumée et de feu.

Les jets d'écume que font les boulets en tombant dans l'eau piquèrent les
vagues de tous les côtés.

_La Claymore_ se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En
même temps toute l'escadre groupée en demi-lune autour de _la Claymore_
faisait feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On eût dit un
volcan qui sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la
bataille où les navires apparaissaient et disparaissaient comme des
spectres. Au premier plan, le squelette noir de la corvette se dessinait
sur ce fond rouge.

On distinguait à la pointe du grand mât le pavillon fleurdelysé.

Les deux hommes qui étaient dans le canot se taisaient.

La bas-fond triangulaire des Minquiers, sorte de trinacrie sous-marine, est
plus vaste que l'île entière de Jersey: la mer le couvre; il a pour point
culminant un plateau qui émerge des plus hautes marées et duquel se
détachent au nord-est six puissants rochers rangés en droite ligne, qui
font l'effet d'une grande muraille écroulée çà et là. Le détroit entre le
plateau et les six écueils n'est praticable qu'aux barques d'un très faible
tirant d'eau. Au delà de ce détroit on trouve le large.

Le matelot qui s'était chargé du sauvetage du canot engagea l'embarcation
dans le détroit. De cette façon il mettait les Minquiers entre la bataille
et le canot. Il nagea avec adresse dans l'étroit chenal, évitant les récifs
à bâbord comme à tribord; les rochers maintenant masquaient la bataille. La
lueur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade commençaient à
décroître, à cause de la distance qui augmentait; mais, à la continuité des
détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu'elle
voulait épuiser, jusqu'à la dernière, ses cent quatrevingt-onze bordées.

Bientôt le canot se trouva dans une eau libre, hors de l'écueil, hors de la
bataille, hors de la portée des projectiles.

Peu à peu le modelé de la mer devenait moins sombre, les luisants
brusquement noyés de noirceurs s'élargissaient, les écumes compliquées se
brisaient en jets de lumière, des blancheurs flottaient sur les méplats des
vagues. Le jour parut.

Le canot était hors de l'atteinte de l'ennemi; mais le plus difficile
restait à faire. Le canot était sauvé de la mitraille, mais non du
naufrage. Il était en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans
voile, sans mât, sans boussole, n'ayant de ressource que la rame, en
présence de l'océan et de l'ouragan, atome à la merci des colosses.

Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que
blêmissait le matin, l'homme qui était à l'avant du canot regarda fixement
l'homme qui était à l'arrière, et lui dit:

--Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller.





LIVRE TROISIÈME

HALMALO





I. LA PAROLE, C'EST LE VERBE

Le vieillard redressa lentement la tête.

L'homme qui lui parlait avait environ trente ans. Il avait sur le front le
hâle de la mer; ses yeux étaient étranges; c'était le regard sagace du
matelot dans la prunelle candide du paysan. Il tenait puissamment les rames
dans ses deux poings. Il avait l'air doux.

On voyait à sa ceinture un poignard, deux pistolets et un rosaire.

--Qui êtes-vous? dit le vieillard.

--Je viens de vous le dire.

--Qu'est-ce que vous me voulez?

L'homme quitta les avirons, croisa les bras et répondit:

--Vous tuer.

--Comme vous voudrez, dit le vieillard.

L'homme haussa la voix.

--Préparez-vous.

--A quoi?

--A mourir.

--Pourquoi? demanda le vieillard.

Il y eut un silence. L'homme sembla un moment comme interdit de la
question. Il reprit:

--Je dis que je veux vous tuer.

--Et je vous demande pourquoi.

Un éclair passa dans les yeux du matelot.

--Parce que vous avez tué mon frère.

Le vieillard repartit avec calme:

--J'ai commencé par lui sauver la vie.

--C'est vrai. Vous l'avez sauvé d'abord et tué ensuite.

--Ce n'est pas moi qui l'ai tué.

--Qui donc l'a tué?

--Sa faute.

Le matelot, béant, regarda le vieillard; puis ses sourcils reprirent leur
froncement farouche.

--Comment vous appelez-vous? dit le vieillard.

--Je m'appelle Halmalo, mais vous n'avez pas besoin de savoir mon nom pour
être tué par moi.

En ce moment le soleil se leva. Un rayon frappa le matelot en plein visage
et éclaira vivement cette figure sauvage. Le vieillard le considérait
attentivement.

La canonnade, qui se prolongeait toujours, avait maintenant des
interruptions et des saccades d'agonie. Une vaste fumée s'affaissait sur
l'horizon. Le canot, que ne maniait plus le rameur, allait à la dérive.

Le matelot saisit de sa main droite un des pistolets de sa ceinture et de
sa main gauche son chapelet.

Le vieillard se dressa debout.

--Tu crois en Dieu? dit-il.

--Notre Père qui est au ciel, répondit le matelot. Et il fit le signe de la
croix.

--As-tu ta mère?

--Oui.

Il fit un deuxième signe de croix. Puis il reprit:

--C'est dit. Je vous donne une minute, monseigneur. Et il arma le pistolet.

--Pourquoi m'appelles-tu monseigneur?

--Parce que vous êtes un seigneur. Cela se voit.

--As-tu un seigneur, toi?

--Oui. Et un grand. Est-ce qu'on vit sans seigneur?

--Où est-il?

--Je ne sais pas. Il a quitté le pays. Il s'appelle monsieur le marquis de
Lantenac, vicomte de Fontenay, prince en Bretagne; il est le seigneur des
Sept-Forêts. Je ne l'ai jamais vu, ce qui ne l'empêche pas d'être mon
maître.

--Et si tu le voyais, lui obéirais-tu?

--Certes. Je serais donc un païen, si je ne lui obéissais pas! on doit
obéissance à Dieu, et puis au roi qui est comme Dieu, et puis au seigneur
qui est comme le roi. Mais ce n'est pas tout ça, vous avez tué mon frère,
il faut que je vous tue.

Le vieillard répondit:

--D'abord, j'ai tué ton frère, j'ai bien fait.

Le matelot crispa son poing sur son pistolet.

--Allons, dit-il.

--Soit, dit le vieillard.

Et, tranquille, il ajouta:

--Où est le prêtre?

Le matelot le regarda.

--Le prêtre?

--Oui, le prêtre. J'ai donné un prêtre à ton frère. Tu me dois un prêtre.

--Je n'en ai pas, dit le matelot.

Et il continua:

--Est-ce qu'on a des prêtres en pleine mer?

On entendait les détonations convulsives du combat de plus en plus
lointain.

--Ceux qui meurent là-bas ont le leur, dit le vieillard.

--C'est vrai, murmura le matelot. Ils ont monsieur l'aumônier.

Le vieillard poursuivit:

--Tu perds mon âme, ce qui est grave.

Le matelot baissa la tête, pensif.

--Et en perdant mon âme, reprit le vieillard, tu perds la tienne. Écoute.
J'ai pitié de toi. Tu feras ce que tu voudras. Moi, j'ai fait mon devoir
tout à l'heure, d'abord en sauvant la vie à ton frère et ensuite en la lui
ôtant, et je fais mon devoir à présent en tâchant de sauver ton âme.
Réfléchis. Cela te regarde. Entends-tu les coups de canon dans ce
moment-ci? Il y a là des hommes qui périssent, il y a là des désespérés qui
agonisent, il y a là des maris qui ne reverront plus leur femme, des pères
qui ne reverront plus leur enfant, des frères qui, comme toi, ne reverront
plus leur frère. Et par la faute de qui? par la faute de ton frère à toi.
Tu crois en Dieu, n'est-ce pas? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce
moment; Dieu souffre dans son fils très chrétien le roi de France qui est
enfant comme l'enfant Jésus et qui est en prison dans la tour du Temple;
Dieu souffre dans son église de Bretagne; Dieu souffre dans ses cathédrales
insultées, dans ses évangiles déchirés, dans ses maisons de prière violées;
Dieu souffre dans ses prêtres assassinés. Qu'est-ce que nous venions faire,
nous, dans ce navire qui périt en ce moment? Nous venions secourir Dieu. Si
ton frère avait été un bon serviteur, s'il avait fidèlement fait son office
d'homme sage et utile, le malheur de la canonnade ne serait pas arrivé, la
corvette n'eût pas été désemparée, elle n'eût pas manqué sa route, elle ne
fût pas tombée dans cette flotte de perdition, et nous débarquerions à
cette heure en France, tous, en vaillants hommes de guerre et de mer que
nous sommes, sabre au poing, drapeau blanc déployé, nombreux, contents,
joyeux, et nous viendrions aider les braves paysans de Vendée à sauver la
France, à sauver le roi, à sauver Dieu. Voilà ce que nous venions faire,
voilà ce que nous ferions. Voilà ce que, moi, le seul qui reste, je viens
faire. Mais tu t'y opposes. Dans cette lutte des impies contre les prêtres,
dans cette lutte des régicides contre le roi, dans cette lutte de Satan
contre Dieu, tu es pour Satan. Ton frère a été le premier auxiliaire du
démon, tu es le second. Il a commencé, tu achèves. Tu es pour les régicides
contre le trône, tu es pour les impies contre l'église. Tu ôtes à Dieu sa
dernière ressource. Parce que je ne serai point là, moi qui représente le
roi, les hameaux vont continuer de brûler, les familles de pleurer, les
prêtres de saigner, la Bretagne de souffrir, et le roi d'être en prison, et
Jésus-Christ d'être en détresse. Et qui aura fait cela? Toi. Va, c'est ton
affaire. Je comptais sur toi pour tout le contraire. Je me suis trompé. Ah
oui, c'est vrai, tu as raison, j'ai tué ton frère. Ton frère avait été
courageux, je l'ai récompensé; il avait été coupable, je l'ai puni. Il
avait manqué à son devoir, je n'ai pas manqué au mien. Ce que j'ai fait, je
le ferais encore. Et, je le jure par la grande sainte Anne d'Auray qui nous
regarde, en pareil cas, de même que j'ai fait fusiller ton frère, je ferais
fusiller mon fils. Maintenant, tu es le maître. Oui, je te plains. Tu as
menti à ton capitaine. Toi, chrétien, tu es sans foi; toi, breton, tu es
sans honneur; j'ai été confié à ta loyauté et accepté par ta trahison; tu
donnes ma mort à ceux à qui tu as promis ma vie. Sais-tu qui tu perds ici?
C'est toi. Tu prends ma vie au roi et tu donnes ton éternité au démon. Va,
commets ton crime, c'est bien. Tu fais bon marché de ta part de paradis.
Grâce à toi, le diable vaincra, grâce à toi, les églises tomberont, grâce à
toi, les païens continueront de fondre les cloches et d'en faire des
canons; on mitraillera les hommes avec ce qui sauvait les âmes. En ce
moment où je parle, la cloche qui a sonné ton baptême tue peut-être ta
mère. Va, aide le démon. Ne t'arrête pas. Oui, j'ai condamné ton frère,
mais, sache cela, je suis un instrument de Dieu. Ah! tu juges les moyens de
Dieu! tu vas donc te mettre à juger la foudre qui est dans le ciel?
Malheureux, tu seras jugé par elle. Prends garde à ce que tu vas faire.
Sais-tu seulement si je suis en état de grâce! Non. Va tout de même. Fais
ce que tu voudras. Tu es libre de me jeter en enfer et de t'y jeter avec
moi. Nos deux damnations sont dans ta main. Le responsable devant Dieu, ce
sera toi. Nous sommes seuls et face à face dans l'abîme. Continue, termine,
achève. Je suis vieux et tu es jeune, je suis sans armes et tu es armé;
tue-moi.

Pendant que le vieillard, debout, d'une voix plus haute que le bruit de la
mer, disait ces paroles, les ondulations de la vague le faisaient
apparaître tantôt dans l'ombre, tantôt dans la lumière; le matelot était
devenu livide; de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front; il
tremblait comme la feuille; par moments il baisait son rosaire; quand le
vieillard eut fini, il jeta son pistolet et tomba à genoux.

--Grâce, monseigneur! pardonnez-moi! cria-t-il; vous parlez comme le bon
Dieu. J'ai tort. Mon frère a eu tort. Je ferai tout pour réparer son crime.
Disposez de moi Ordonnez. J'obéirai.

--Je te fais grâce, dit le vieillard.





II. MÉMOIRE DE PAYSAN VAUT SCIENCE DE CAPITAINE

Les provisions qui étaient dans le canot ne furent pas inutiles.

Les deux fugitifs, obligés à de longs détours, mirent trente-six heures a
atteindre la côte. Ils passèrent une nuit en mer; mais la nuit fut belle,
avec trop de lune cependant pour des gens qui cherchaient à se dérober.

Ils durent d'abord s'éloigner de France et gagner le large vers Jersey.

Ils entendirent la suprême canonnade de la corvette foudroyée, comme on
entend le dernier rugissement du lion que les chasseurs tuent dans les
bois. Puis le silence se fit sur la mer.

Cette corvette _la Claymore_ mourut de la même façon que _le
Vengeur_: mais la gloire l'a ignoré. On n'est pas héros contre son pays.

Halmalo était un marin surprenant. Il fit des miracles de dextérité et
d'intelligence; cette improvisation d'un itinéraire à travers les écueils,
les vagues et le guet de l'ennemi fut un chef-d'oeuvre. Le vent avait décru
et la mer était devenue maniable.

Halmalo évita les Caux des Minquiers, contourna la Chaussée-aux-Boeufs, s'y
abrita, afin de prendre quelques heures de repos dans la petite crique qui
s'y fait au nord à mer basse, et, redescendant au sud, trouva moyen de
passer entre Granville et les îles Chausey sans être aperçu ni de la vigie
de Chausey ni de la vigie de Granville. Il s'engagea dans la baie de
Saint-Michel, ce qui était hardi à cause du voisinage de Cancale, lieu
d'ancrage de la croisière.

Le soir du second jour, environ une heure avant le coucher du soleil, il
laissa derrière lui le mont Saint-Michel, et vint atterrir à une grève qui
est toujours déserte, parce qu'elle est dangereuse; on s'y enlise.

Heureusement la marée était haute.

Halmalo poussa l'embarcation le plus avant qu'il put, tâta le sable, le
trouva solide, y échoua le canot et sauta à terre.

Le vieillard après lui enjamba le bord et examina l'horizon.

--Monseigneur, dit Halmalo, nous sommes ici à l'embouchure du Couesnon.
Voilà Beauvoir à tribord et Huisnes à bâbord. Le clocher devant nous, c'est
Ardevon.

Le vieillard se pencha dans le canot, y prit un biscuit qu'il mit dans sa
poche, et dit à Halmalo:

--Prends le reste.

Halmalo mit dans le sac ce qui restait de viande avec ce qui restait de
biscuit, et chargea le sac sur son épaule. Cela fait, il dit:

--Monseigneur, faut-il vous conduire ou vous suivre?

--Ni l'un ni l'autre.

Halmalo stupéfait regarda le vieillard.

Le vieillard continua:

--Halmalo, nous allons nous séparer. Être deux ne vaut rien. Il faut être
mille, ou seul.

Il s'interrompit et tira d'une de ses poches un noeud de soie verte, assez
pareil à une cocarde, au centre duquel était brodée une fleur de lys en or.
Il reprit:

--Sais-tu lire?

--Non.

--C'est bien. Un homme qui lit, ça gêne. As-tu bonne mémoire?

--Oui.

--C'est bien. Écoute, Halmalo. Tu vas prendre à droite et moi à gauche.
J'irai du côté de Fougères, toi du côté de Bazouges. Garde ton sac qui te
donne l'air d'un paysan. Cache tes armes. Coupe-toi un bâton dans les
haies. Rampe dans les seigles qui sont hauts. Glisse-toi derrière les
clôtures. Enjambe les échaliers pour aller à travers champs. Laisse à
distance les passants. Evite les chemins et les ponts. N'entre pas à
Pontorson. Ah! tu auras à traverser le Couesnon. Comment le passeras-tu?

--A la nage.

--C'est bien. Et puis il y a un gué. Sais-tu où il est?

--Entre Ancey et Vieux-Viel.

--C'est bien. Tu es vraiment du pays.

--Mais la nuit vient. Où monseigneur couchera-t-il?

--Je me charge de moi. Et toi, où coucheras-tu?

--Il y a des émousses. Avant d'être matelot, j'ai été paysan.

--Jette ton chapeau de marin qui te trahirait. Tu trouveras bien quelque
part une carapousse.

--Oh! un tapabor, cela se trouve partout. Le premier pêcheur venu me vendra
le sien.

--C'est bien. Maintenant, écoute. Tu connais les bois?

--Tous.

--De tout le pays?

--Depuis Noirmoutier jusqu'à Laval.

--Connais-tu aussi les noms?

--Je connais les bois, je connais les noms, je connais tout.

--Tu n'oublieras rien?

--Rien.

--C'est bien. A présent, attention. Combien peux-tu faire de lieues par
jour?

--Dix, quinze, dix-huit. Vingt, s'il le faut.

--Il le faudra. Ne perds pas un mot de ce que je vais te dire. Tu iras au
bois de saint-Aubin.

--Près de Lamballe?

--Oui. Sur la lisière du ravin qui est entre Saint-Rieul et Plédéliac il a
un gros châtaignier. Tu t'arrêteras là. Tu ne verras personne.

--Ce qui n'empêche pas qu'il y aura quelqu'un. Je sais.

--Tu feras l'appel. Sais-tu faire l'appel?

Halmalo enfla ses joues, se tourna du côté de la mer, et l'on entendit le
hou-hou de la chouette.

On eût dit que cela venait des profondeurs nocturnes. C'était ressemblant
et sinistre.

--Bien, dit le vieillard. Tu en es.

Il tendit à Halmalo le noeud de soie verte.

--Voici mon noeud de commandement. Prends-le. Il importe que personne
encore ne sache mon nom. Mais ce noeud suffit. La fleur de lys a été brodée
par Madame Royale dans la prison du Temple.

Halmalo mit un genou en terre. Il reçu avec un tremblement le noeud
fleurdelysé, et en approcha ses lèvres puis s'arrêtant, comme effrayé de ce
baiser:

--Le puis-je? demanda-t-il.

--Oui, puisque tu baises le crucifix.

Halmalo baisa la fleur de lys.

--Relève-toi, dit le vieillard.

Halmalo se releva et mit le noeud dans sa poitrine. Le vieillard
poursuivit:

-Écoute bien ceci. Voici l'ordre: _Insurgez-vous. Pas de quartier._ Donc,
sur la lisière du bois de Saint-Aubin tu feras l'appel. Tu le feras trois
fois. A la troisième fois tu verras un homme sortir de terre.

--D'un trou sous les arbres. Je sais.

--Cet homme, c'est Planchenault, qu'on appelle aussi Coeur-de-Roi. Tu lui
montreras ce noeud. Il comprendra. Tu iras ensuite, par des chemins que tu
inventeras, au bois d'Astillé; tu y trouveras un homme cagneux qui est
surnommé Mousqueton, et qui ne fait miséricorde à personne. Tu lui diras
que je l'aime, et qu'il mette en branle ses paroisses. Tu iras ensuite au
bois de Couesbon qui est à une lieue de Ploërmel. Tu feras l'appel de la
chouette; un homme sortira d'un trou; c'est M. Thuault, sénéchal de
Ploërmel, qui a été de ce qu'on appelle l'assemblée constituante, mais du
bon côté. Tu lui diras d'armer le château de Couesbon, qui est au marquis
de Guer, émigré. Ravins, petits bois, terrain inégal, bon endroit. M.
Thuault est un homme droit et d'esprit. Tu iras ensuite à
Saint-Ouen-les-Toits, et tu parleras à Jean Chouan, qui est à mes yeux le
vrai chef. Tu iras ensuite an bois de Ville-Anglose, tu y verras Guitter,
qu'on appelle Saint-Martin, tu lui diras d'avoir l'oeil sur un certain
Courmesnil, qui est gendre du vieux Goupil de Préfeln et qui mène la
jacobinière d'Argentan. Retiens bien tout. Je n'écris rien parce qu'il ne
faut rien écrire. La Rouarie a écrit une liste; cela a tout perdu. Tu iras
ensuite au bois de Rougefeu où est Miélette qui saute par-dessus les ravins
en s'arc-boutant sur une longue perche.

--Cela s'appelle une ferte.

--Sais-tu t'en servir?

--Je ne serais donc pas breton et je ne serais donc pas paysan? La ferte,
c'est notre amie. Elle agrandit nos bras et allonge nos jambes.

--C'est-à-dire qu'elle rapetisse l'ennemi et raccourcit le chemin. Bon
engin.

--Une fois, avec ma ferte, j'ai tenu tète à trois gabelous qui avaient des
sabres.

--Quand ca?

--Il y a dix ans.

--Sous le roi?

--Mais oui.

--Tu t'es donc battu sous le roi?

--Mais oui.

--Contre qui?

--Ma foi, je ne sais pas. J'étais faux-saulnier.

--C'est bien.

--On appelait cela se battre contre les gabelles. Les gabelles, est-ce que
c'est la même chose que le roi?

--Oui. Non. Mais il n'est pas nécessaire que tu comprennes cela.

--Je demande pardon â monseigneur d'avoir fait une question à monseigneur.

--Continuons. Connais-tu la Tourgue?

--Si je connais la Tourgue? j'en suis.

--Comment?

--Oui, puisque je suis de Parigué.


--En effet, la Tourgue est voisine de Parigué.

Si je connais la Tourgue? le gros château rond qui est le château de
famille de mes seigneurs! Il y a une grosse porte de fer qui sépare le
bâtiment neuf du bâtiment vieux et qu'on n'enfoncerait pas avec du canon.
C'est dans le bâtiment neuf qu'est le fameux livre sur saint Barthélemy
qu'on venait voir par curiosité. Il y a des grenouilles dans l'herbe. J'ai
joué tout petit avec ces grenouilles-là. Et la passe souterraine! je la
connais. Il n'y a peut-être plus que moi qui la connaisse.

--Quelle passe souterraine? Je ne sais pas ce que tu veux dire.

--C'était pour autrefois, dans les temps, quand la Tourgue était assiégée.
Les gens du dedans pouvaient se sauver dehors en passant par un passage
sous terre qui va aboutir à la forêt.

--En effet, il y a un passage souterrain de ce genre au château de la
Jupellière, et au château de la Hunaudaye, et à la tour de Campéon; mais il
n'y a rien de pareil à la Tourgue.

--Si fait, monseigneur. Je ne connais pas ces passages-là dont monseigneur
parle. Je ne connais que celui de la Tourgue, parce que je suis du pays. Et
encore, il n'y a guère que moi qui sache cette passe-là. On n'en parlait
pas. C'était défendu, parce que ce passage avait servi du temps des guerres
de M. de Rohan. Mon père savait le secret et il me l'a montré. Je connais
le secret pour entrer et le secret pour sortir. Si je suis dans la forêt,
je puis aller dans la tour, et si je suis dans la tour, je puis aller dans
la forêt. Sans qu'on me voie. Et quand les ennemis entrent, il n'y a plus
personne. Voilà ce que c'est que la Tourgue. Ah! je la connais.

Le vieillard demeura un moment silencieux.

--Tu te trompes évidemment; s'il y avait un tel secret, je le saurais.

--Monseigneur, j'en suis sûr. Il y a une pierre qui tourne.

--Ah bon! Vous autres paysans, vous croyez aux pierres qui tournent, aux
pierres qui chantent, aux pierres qui vont boire la nuit au ruisseau d'à
côté. Tas de contes.

--Mais puisque je l'ai fait tourner, la pierre...

--Comme d'autres l'ont entendue chanter. Camarade, la Tourgue est une
bastille sûre et forte, facile à défendre; mais celui qui compterait sur
une issue souterraine pour s'en tirer serait naïf.

--Mais, monseigneur...

Le vieillard haussa les épaules.

--Ne perdons pas de temps. Parlons de nos affaires.

Ce ton péremptoire coupa court à l'insistance de Halmalo.

Le vieillard reprit:

--Poursuivons. Ecoute. De Rougefeu tu iras au bois de Montchevrier, où est
Bénédicité, qui est le chef des Douze. C'est encore un bon. Il dit son
_Benedicite_ pendant qu'il fait arquebuser les gens. En guerre, pas de
sensiblerie. De Montchevrier, tu iras...

Il s'interrompit.

--J'oubliais l'argent.

Il prit dans sa poche et mit dans la main de Halmalo une bourse et un
portefeuille.

--Voilà dans ce portefeuille trente mille francs en assignats, quelque
chose comme trois livres dix sous; il faut dire que les assignats sont
faux, mais les vrais valent juste autant; et voici dans cette bourse,
attention, cent louis en or. Je te donne tout ce que j'ai. Je n'ai plus
besoin de rien ici. D'ailleurs, il vaut mieux qu'on ne puisse pas trouver
d'argent sur moi. Je reprends. De Montchevrier, tu iras à Antrain, où tu
verras M. de Frotté; d'Antrain, à la Jupellière, où tu verras M. de
Rochecotte; de la Jupellière, à Noirieux, où tu verras l'abbé Baudouin. Te
rappelleras-tu tout cela?

--Comme mon _Pater_.

--Tu verras M. Dubois-Guy à Saint-Brice-en-Cogle, M. de Turpin à Morannes,
qui est un bourg fortifié, et le prince de Talmont à Château-Gonthier.

--Est-ce qu'un prince me parlera?

--Puisque je te parle.

Halmalo ôta son chapeau.

--Tout le monde te recevra bien en voyant cette fleur de lys de Madame.
N'oublie pas qu'il faut que tu ailles dans des endroits où il y a des
montagnards et des patauds. Tu te déguiseras. C'est facile. Ces
républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois
cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de
régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros;
chacun met la guenille qu'il veut. Tu iras à Saint-Mhervé. Tu y verras
Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les
hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et
double charge de poudre pour faire plus de bruit; ils font bien. Mais
surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. Tu iras au camp de la
Vache-Noire qui est sur une hauteur au milieu du bois de la Charnie, puis
au camp de l'Avoine, puis au camp Vert, puis au camp des Fourmis. Tu iras
au Grand-Bordage, qu'on appelle aussi le Haut-des-Prés, et qui est habité
par une veuve dont Treton, dit l'Anglais, a épousé la fille. Le
Grand-Bordage est dans la paroisse de Quélaines. Tu visiteras
Epineux-le-Chevreuil, Sillé-le-Guillaume, Parannes, et tous les hommes qui
sont dans tous les bois. Tu auras des amis, et tu les enverras sur la
lisière du Haut et du Bas Maine; tu verras Jean Treton dans la paroisse de
Vaisges, Sans-Regret au Bignon, Chambord à Bonchamps, les frères Corbin à
Maisoncelles, et le Petit-Sans-Peur à Saint-Jean-sur-Erve. C'est le même
qui s'appelle Bourdoiseau. Tout cela fait, et le mot d'ordre,
_Insurgez-vous, Pas de quartier_, donné partout, tu joindras la grande
armée, l'armée catholique et royale, où elle sera. Tu verras MM. d'Elbée,
de Lescure, de La Rochejaquelein, ceux des chefs qui vivront alors. Tu
leur montreras mon noeud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es
qu'un matelot, mais Cathelineau n'est qu'un charretier. Tu leur diras de
ma part ceci: Il est temps de faire les deux guerres ensemble; la grande
et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne.
La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est
la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité
de mal qu'elle fait.

Il s'interrompit.

--Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu
comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manœuvrer le
canot; tu ne sais pas la géométrie et tu fais des mouvements de mer
surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection; à la
façon dont tu as manié l'intrigue de la mer, j'affirme que tu te tireras
bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs,
à peu près, comme tu pourras, mais ce sera bien; J'aime mieux la guerre des
forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille
paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de
monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs
embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner,
c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Bon, voilà encore un
mot que tu ne saisiras pas, c'est égal, tu saisiras ceci: Pas de quartier!
et des embuscades partout! Je veux faire plus de Chouannerie que de Vendée.
Tu ajouteras que les anglais sont avec nous. Prenons la république entre
deux feux. L'Europe nous aide. Finissons-en avec la révolution. Les rois
lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des paroisses. Tu
diras cela. As-tu compris?

--Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang.

--C'est ça.

--Pas de quartier.

--A personne. C'est ça.

--J'irai partout.

--Et prends garde. Car dans ce pays-ci on est facilement un homme mort.

--La mort, cela ne me regarde point. Qui fait son premier pas use peut-être
ses derniers souliers.

--Tu es un brave.

--Et si l'on me demande le nom de monseigneur?

--On ne doit pas le savoir encore. Tu diras que tu ne le sais pas, et ce
sera la vérité.

--Où reverrai-je monseigneur?

--Où je serai.

--Comment le saurai-je?

--Parce que tout le monde le saura. Avant huit jours on parlera de moi, je
ferai des exemples, je vengerai le roi et la religion, et tu reconnaîtras
bien que c'est de moi qu'on parle.

--J'entends.

--N'oublie rien.

--Soyez tranquille.

--Pars maintenant. Que Dieu te conduise. Va.

--Je ferai tout ce que vous m'avez dit. J'irai. Je parlerai. J'obéirai. Je
commanderai.

--Bien.

--Et si je réussis....

--Je te ferai chevalier de Saint-Louis.

--Comme mon frère. Et si je ne réussis pas, vous me ferez fusiller.

--Comme ton frère.

--C'est dit, monseigneur.

Le vieillard baissa la tête et sembla tomber dans une sévère rêverie. Quand
il releva les yeux, il était seul. Halmalo n'était plus qu'un point noir
s'enfonçant dans l'horizon.

Le soleil venait de se coucher.

Les goëlands et les mouettes à capuchon rentraient; la mer, c'est dehors.

On sentait dans l'espace cette espèce d'inquiétude qui précède la nuit; les
rainettes coassaient les jaquets s'envolaient des flaques d'eau en
sifflant, les mauves, les freux, les carabins, les grolles, faisaient leur
vacarme du soir; les oiseaux de rivage s'appelaient; mais pas un bruit
humain. La solitude était profonde. Pas une voile dans la baie, pas un
paysan dans la campagne. A perte de vue l'étendue déserte. Les grands
chardons des sables frissonnaient. Le ciel blanc du crépuscule jetait sur
la grève une vaste clarté livide. Au loin les étangs dans la plaine sombre
ressemblaient à des plaques d'étain posées à plat sur le sol. Le vent
soufflait du large.




LIVRE QUATRIÈME

TELLMARCH




I. LE HAUT DE LA DUNE


Le vieillard laissa disparaître Halmalo, puis serra son manteau de mer
autour de lui, et se mit en marche. Il cheminait à pas lents, pensif. Il se
dirigeait vers Huisnes, pendant que Halmalo s'en allait vers Beauvoir.

Derrière lui se dressait, énorme triangle noir, avec sa tiare de cathédrale
et sa cuirasse de forteresse, avec ses deux grosses tours du levant, l'une
ronde, l'autre carrée, qui aident la montagne à porter le poids de l'église
et du village, le mont Saint-Michel, qui est à l'océan ce que Chéops est au
désert.

Les sables mouvants de la baie du mont Saint-Michel déplacent
insensiblement leurs dunes. Il y avait à cette époque entre Huisnes et
Ardevon une dune très haute, effacée aujourd'hui. Cette dune, qu'un coup
d'équinoxe a nivelée, avait cette rareté d'être ancienne et de porter à son
Sommet une pierre milliaire érigée au XIIe siècle en commémoration du
concile tenu à Avranches contre les assassins de saint Thomas de
Cantorbéry. Du haut de cette dune on découvrait tout le pays, et l'on
pouvait s'orienter.

Le vieillard marcha vers cette dune et y monta.

Quand il fut sur le sommet, il s'adossa à la pierre milliaire, s'assit sur
une des quatre bornes qui en marquaient les angles, et se mit à examiner
l'espèce de carte de géographie qu'il avait sous les pieds. Il semblait
chercher une route dans un pays d'ailleurs connu. Dans ce vaste paysage,
trouble à cause du crépuscule, il n'y avait de précis que l'horizon, noir
sur le ciel blanc.

On y apercevait les groupes de toits de onze bourgs et villages; on
distinguait à plusieurs lieues de distance tous les clochers de la côte,
qui sont très hauts, afin de servir au besoin de points de repère aux gens
qui sont en mer.

Au bout de quelques instants, le vieillard sembla avoir trouvé dans ce
clair-obscur ce qu'il cherchait; son regard s'arrêta sur un enclos
d'arbres, de murs et de toitures, à peu près visible au milieu de la plaine
et des bois, et qui était une métairie; il eut ce hochement de tête
satisfait d'un homme qui se dit mentalement: C'est là; et il se mit à
tracer avec son doigt dans l'espace l'ébauche d'un itinéraire à travers les
haies et les cultures. De temps en temps il examinait un objet informe et
peu distinct, qui s'agitait au-dessus du toit principal de la métairie, et
il semblait se demander: Qu'est-ce que c'est? Cela était incolore et confus
à cause de l'heure; ce n'était pas une girouette puisque cela flottait, et
il n'y avait aucune raison pour que ce fût un drapeau.

Il était las, il restait volontiers assis sur cette borne où il était, et
il se laissait aller à cette sorte de vague oubli que donne aux hommes
fatigués la première minute de repos.

Il y a une heure du jour qu'on pourrait appeler l'absence de bruit, c'est
l'heure sereine, l'heure du soir. On était dans cette heure-là. Il en
jouissait; il regardait, il écoutait, quoi? la tranquillité. Les farouches
eux-mêmes ont leur instant de mélancolie. Subitement, cette tranquillité
fut, non troublée, mais accentuée par des voix qui passaient; c'étaient des
voix de femmes et d'enfants. Il y a parfois dans l'ombre de ces carillons
de joie inattendus. On ne voyait point, à cause des broussailles, le groupe
d'où sortaient les voix, mais ce groupe cheminait au pied de la dune et
s'en allait vers la plaine et la forêt. Ces voix montaient claires et
fraîches jusqu'au vieillard pensif; elles étaient si près qu'il n'en
perdait rien.

Une voix de femme disait:

--Dépêchons-nous, la Flécharde. Est-ce par ici?

--Non, c'est par là.

Et le dialogue continuait entre les deux voix, l'une haute, l'autre timide.

--Comment appelez-vous cette métairie que nous habitons en ce moment?

--L'Herbe-en-Pail.

--En sommes-nous encore loin?

--A un bon quart d'heure.

--Dépêchons-nous d'aller manger la soupe.

--C'est vrai que nous sommes en retard.

--Il faudrait courir. Mais vos mômes sont fatigués. Nous ne sommes que deux
femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez
déjà un, vous, la Flécharde. Un vrai plomb. Vous l'avez sevrée, cette
goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc
marcher ça. Ah! tant pis, la soupe sera froide.


--Ah! les bons souliers que vous m'avez donnés là! On dirait qu'ils sont
faits pour moi.

--Ça vaut mieux que d'aller nu-pattes.

--Dépêche-toi donc, René-Jean.

--C'est pourtant lui qui nous a retardées. Il faut qu'il parle à toutes les
petites paysannes qu'on rencontre. Ça fait son homme.

--Dame, il va sur cinq ans.

--Dis-donc, René-Jean, pourquoi as-tu parlé à cette petite dans le village?

Une voix d'enfant, qui était une voix de garçon, répondit:

--Parce que c'est une que je connais.

La femme reprit.

--Comment! tu la connais?

--Oui, répondit le petit garçon, puisqu'elle m'a donné des bêtes ce matin.

--Voilà qui est fort! s'écria la femme, nous ne sommes dans le pays que
depuis trois jours, c'est gros comme le poing, et ça vous a déjà une
amoureuse!

Les voix s'éloignèrent. Tout bruit cessa.




II. AURES HABET. ET NON AUDIET

Le vieillard restait immobile. Il ne pensait pas: à peine songeait-il.
Autour de lui tout était sérénité, assoupissement, confiance, solitude. Il
faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et
tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l'orient. Quelques
étoiles piquaient le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien que plein de
préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable mansuétude de
l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'espérance, si le
mot espérance peut s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour
l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'être si
inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était évanoui. Personne
ne savait son nom, il était seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrière
lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché, ignoré, pas même
soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se
serait endormi.

Ce qui, pour cet homme en proie, au dedans comme au dehors, à tant de
tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu'il traversait,
c'était, sur la terre comme au ciel, un profond silence.

On n'entendait que le vent qui venait de la mer; mais le vent est une basse
continue, et cesse presque d'être un bruit, tant il devient une habitude.

Tout à coup il se dressa debout.

Son attention venait d'être brusquement réveillée; il considéra l'horizon.
Quelque chose donnait à son regard une fixité particulière.

Ce qu'il regardait, c'était le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui
au fond de la plaine. On ne sait quoi d'extraordinaire se passait en effet
dans ce clocher.

La silhouette de ce clocher se découpait nettement; on voyait la tour
surmontée de sa pyramide, et, entre la tour et la pyramide, la cage de la
cloche, carrée, à jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des quatre
côtés, ce qui est la mode des clochers bretons.

Or, cette cage apparaissait alternativement ouverte et fermée; à
intervalles égaux, sa haute fenêtre se dessinait toute blanche, puis toute
noire; on voyait le ciel à travers, puis on ne le voyait plus; il y avait
clarté, puis occultation; et l'ouverture et la fermeture se succédaient
d'une seconde à l'autre avec la régularité du marteau sur l'enclume.

Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance
d'environ deux lieues; il regarda à sa droite le clocher de Baguer-Pican,
également droit sur l'horizon; la cage de ce clocher s'ouvrait et se
fermait comme celle de Cormeray.

Il regarda à sa gauche le clocher de Tanis; la cage du clocher de Tanis
s'ouvrait et se fermait comme celle de Baguer-Pican.

Il regarda tous les clochers de l'horizon l'un après l'autre, à sa gauche
les clochers de Courtils, de Précey, de Crollon et de la Croix-Avranchin; à
sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des Pas; en face
de lui, le clocher de Pontorson. La cage de tous ces clochers était
alternativement noire et blanche.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Cela signifiait que toutes les cloches étaient en branle.

Il fallait, pour apparaître ainsi, qu'elles fussent furieusement secouées.

Qu'était-ce donc? Évidemment le tocsin.

On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement, on le sonnait partout,
dans tous les clochers, dans tous les villages, et l'on n'entendait rien.

Cela tenait à la distance qui empêchait les sons d'arriver et au vent de
mer qui soufflait du côté opposé et qui emportait tous les bruits de la
terre hors de l'horizon.

Toutes ces cloches forcenées appelant de toutes parts, et en même temps ce
silence, rien de plus sinistre.

Le vieillard regardait et écoutait.

Il n'entendait pas le tocsin, et il le voyait. Voir le tocsin, sensation
étrange.

A qui en voulaient ces cloches?

Contre qui ce tocsin?




III. UTILITÉ DES GROS CARACTÈRES

Certainement, quelqu'un était traqué.

Qui?

Cet homme d'acier eut un frémissement.

Ce ne pouvait être lui. On n'avait pu deviner son arrivée. Il était
impossible que les représentants en mission fussent déjà informés; il
venait à peine de débarquer. La corvette avait évidemment sombré sans qu'un
homme échappât. Et dans la corvette même, excepté Boisberthelot et La
Vieuville, personne ne savait son nom.

Les clochers continuaient leur jeu farouche. Il les examinait et les
comptait machinalement, et sa rêverie, poussée d'une conjecture à l'autre,
avait cette fluctuation que donne le passage d'une sécurité profonde à une
incertitude terrible. Pourtant, après tout, ce tocsin pouvait s'expliquer
de bien des façons, et il finissait par se rassurer en se répétant: En
somme, personne ne sait mon arrivée et personne ne sait mon nom.

Depuis quelques instants il se faisait un léger bruit au-dessus de lui et
derrière lui. Ce bruit ressemblait au froissement d'une feuille d'arbre
agitée. Il n'y prit d'abord pas garde; puis, comme le bruit persistait, on
pourrait dire insistait, il finit par se retourner. C'était une feuille en
effet, mais une feuille de papier. Le vent était en train de décoller
au-dessus de sa tête une large affiche appliquée sur la pierre milliaire.
Cette affiche était placardée depuis peu de temps, par elle était encore
humide et donnait prise au vent qui s'était mis à jouer avec elle et qui la
détachait.

Le vieillard avait gravi la dune du côté opposé et n'avait pas vu cette
affiche en arrivant.

Il monta sur la borne où il était assis, et posa sa main sur le coin du
placard que le vent soulevait; le ciel était serein, les crépuscules sont
longs en juin; le bas de la dune était ténébreux, mais le haut était
éclairé; une partie de l'affiche était imprimée en grosses lettres, et il
faisait encore assez de jour pour qu'on pût les lire. Il lut ceci:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET INDIVISIBLE.

«Nous, Prieur de la Marne, représentant du peuple en mission près de
l'armée des Côtes-de-Cherbourg,--ordonnons:--Le ci-devant marquis de
Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement
débarqué sur la côte de Granville, est mis hors la loi.--Sa tête est mise
à prix.--Il sera payé à qui le livrera, mort ou vivant, la somme de
soixante mille livres.--Cette somme ne sera point payée en assignats, mais
en or.--Un bataillon de l'armée des Côtes-de-Cherbourg sera immédiatement
envoyé à la rencontre et à la recherche du ci-devant marquis de Lantenac.
--Les communes sont requises de prêter main-forte.--Fait en la maison
commune de Granville, le 2 juin 1793.--Signé:

«PRIEUR DE LA MARNE.»

Au-dessous de ce nom il y avait une autre signature, qui était en beaucoup
plus petit caractère, et qu'on ne pouvait lire à cause du peu de jour qui
restait.

Le vieillard rabaissa son chapeau sur ses yeux, croisa sa cape de mer
jusque sous son menton, et descendit rapidement la dune. Il était
évidemment inutile de s'attarder sur ce sommet éclairé.

Il y avait été peut-être trop longtemps déjà; le haut de la dune était le
seul point du paysage qui fût resté visible.

Quand il fut en bas et dans l'obscurité, il ralentit le pas.

Il se dirigeait dans le sens de l'itinéraire qu'il s'était tracé vers la
métairie, ayant probablement des raisons de sécurité de ce côté-là.

Tout était désert. C'était l'heure où il n'y a plus de passants.

Derrière une broussaille, il s'arrêta, défit son manteau, retourna sa veste
du côté velu, rattacha à sou cou son manteau qui était une guenille nouée
d'une corde, et se remit en route.

Il faisait clair de lune.

Il arriva à un embranchement de deux chemins où se dressait une vieille
croix de pierre. Sur le piédestal de la croix on distinguait un carré blanc
qui était vraisemblablement une affiche pareille à celle qu'il venait de
lire. Il s'en approcha.

--Où allez-vous? lui dit une voix.

Il se retourna.

Un homme était là dans les haies, de haute taille comme lui, vieux comme
lui, comme lui en cheveux blancs, et plus en haillons encore que lui-même.
Presque son pareil. Cet homme s'appuyait sur un long bâton.

L'homme reprit:

--Je vous demande où vous allez.

--D'abord où suis-je? dit-il avec un calme presque hautain.

L'homme répondit:

--Vous êtes dans la seigneurie de Tanis, et j'en suis le mendiant, et vous
en êtes le seigneur.

--Moi?

--Oui, vous, monsieur le marquis de Lantenac.




IV. LE CAIMAND

Le marquis de Lantenac, nous le nommerons par son nom désormais, répondit
gravement:

--Soit. Livrez-moi.

L'homme poursuivit:

--Nous sommes tous deux chez nous ici, vous dans le château, moi dans le
buisson.

--Finissons. Faites. Livrez-moi, dit le marquis. L'homme continua:

--Vous alliez à la métairie d'herbe-en-Pail, n'est-ce pas?

--Oui.

--N'y allez point.

--Pourquoi?

--Parce que les bleus y sont.

--Depuis quand?

--Depuis trois jours.

--Les habitants de la ferme et du hameau ont-ils résisté?

--Non. Ils ont ouvert toutes les portes.

--Ah! dit le marquis.

L'homme montra du doigt le toit de la métairie qu'on apercevait à quelque
distance par-dessus les arbres.

--Voyez-vous le toit, monsieur le marquis?

--Oui.

--Voyez-vous ce qu'il y a dessus?

--Qui flotte?

--Oui.

--C'est un drapeau.

--Tricolore, dit l'homme.

C'était l'objet qui avait déjà attiré l'attention du marquis quand il était
au haut de la dune.

--Ne sonne-t-on pas le tocsin? demanda le marquis.

--Oui.

--À cause de quoi?

--Évidemment à cause de vous.

--Mais on ne l'entend pas?

--C'est le vent qui empêche.

L'homme continua:

--Vous avez vu votre affiche?

--Oui.

--On vous cherche.

Et, jetant un regard du côté de la métairie, il ajouta:

--Il y a là un demi-bataillon.

--De républicains?

--Parisiens.

--Eh bien, dit le marquis, marchons

Et il fit un pas vers la métairie.

L'homme lui saisit le bras.

--N'y allez pas.

--Et où voulez-vous que j'aille?

--Chez moi.

Le marquis regarda le mendiant.

--Écoutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est
sûr. Une cabane plus basse qu'une cave. Pour plancher un lit de varech,
pour plafond un toit de branches et d'herbes. Venez. A la métairie vous
seriez fusillé. Chez moi vous dormirez. Vous devez être las; et demain
matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez où vous voudrez.

Le marquis considérait cet homme.

--De quel côté êtes-vous donc? demanda le marquis; êtes-vous républicain?
êtes-vous royaliste?

--Je suis un pauvre.

--Ni royaliste, ni républicain?

--Je ne crois pas.

--Etes-vous pour ou contre le roi?

--Je n'ai pas le temps de ça.

--Qu'est-ce que vous pensez de ce qui se passe?

--Je n'ai pas de quoi vivre.

--Pourtant vous venez à mon secours.

--J'ai vu que vous étiez hors la loi. Qu'est-ce que cela la loi? On peut
donc être dehors. Je ne comprends pas. Quant à moi, suis-je dans la loi?
suis-je hors la loi? Je n'en sais rien. Mourir de faim, est-ce être dans la
loi?

--Depuis quand mourez-sous de faim?

--Depuis toute ma vie.

--Et vous me sauvez?

--Oui.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai dit: Voilà encore un plus pauvre que moi. J'ai le droit
de respirer, lui, il ne l'a pas.

--C'est vrai. Et vous me sauvez!

--Sans doute. Nous voilà frères, monseigneur. Je demande du pain, vous
demandez la vie. Nous sommes deux mendiants.

--Mais savez-vous que ma tête est mise à prix?

--Oui.

--Comment le savez-sous?

--J'ai lu l'affiche.

--Vous savez lire?

--Oui. Et écrire aussi. Pourquoi serais-je une brute?

--Alors, puisque vous savez lire, et puisque vous, avez lu l'affiche, vous
savez qu'un homme qui me livrerait gagnerait soixante mille francs?

--Je le sais.

--Pas en assignats.

--Oui, je sais, en or.

--Vous savez que soixante mille francs, c'est une fortune?

--Oui.

--Et que quelqu'un qui me livrerait ferait sa fortune?

--Eh bien, après?

--Sa fortune.

--C'est justement ce que j'ai pensé. En vous voyant, je me suis dit: Quand
je pense que quelqu'un qui livrerait cet homme-ci gagnerait soixante mille
francs et ferait sa fortune! Dépêchons-nous de le cacher.

Le marquis suivit le pauvre.

Ils entrèrent dans un fourré. La tanière du mendiant était là. C'était une
sorte de chambre qu'un grand vieux chêne avait laissé prendre chez lui à
cet homme; elle était creusée sous ses racines et couverte de ses branches.
C'était obscur, bas, caché, invisible. Il y avait place pour deux.

--J'ai prévu que je pouvais avoir un hôte, dit le mendiant.

Cette espèce de logis sous terre, moins rare en Bretagne qu'on ne croit,
s'appelle en langue paysanne _carnichot_. Ce nom s'applique aussi à
des cachettes pratiquées dans l'épaisseur des murs.

C'est meublé de quelques pots, d'un grabat de paille ou de goëmon lavé et
séché, d'une grosse couverture de créseau, et de quelques mèches de suif
avec un briquet et des tiges creuses de brane-ursine pour allumettes.

Ils se courbèrent, rampèrent un peu, pénétrèrent dans la chambre où les
gosses racines de l'arbre découpaient des compartiments bizarres; et
s'assirent sur un tas de varech sec qui était le lit. L'intervalle de deux
racines par où l'on entrait et qui servait de porte donnait quelque clarté.
La nuit était venue, mais le regard se proportionne à la lumière, et l'on
finit par trouver toujours un peu de jour dans l'ombre. Un reflet du clair
de lune blanchissait vaguement l'entrée. Il y avait dans un coin une cruche
d'eau, une galette de sarrasin et des châtaignes.

--Soupons, dit le pauvre.

Ils se partagèrent les châtaignes, le marquis donna son morceau de biscuit,
ils mordirent à la même miche de blé noir et burent à la cruche l'un après
l'autre.

Ils causèrent.

Le marquis se mit à interroger cet homme.

--Ainsi, tout ce qui arrive ou rien, c'est pour vous la même chose?

--A peu près. Vous êtes des seigneurs, vous autres. Ce sont vos affaires.

--Mais enfin, ce qui se passe...

--Ça se passe là-haut.

Le mendiant ajouta:

--Et puis il y a des choses qui se passent encore plus haut, le soleil qui
se lève, la lune qui augmente ou diminue, c'est de celles-là que je
m'occupe.

Il but une gorgée à la cruche, et dit:

--La bonne eau fraîche!

Et il reprit:

--Comment trouvez-vous cette eau, monseigneur?

--Comment vous appelez-vous? dit le marquis.

--Je m'appelle Tellmarch, et l'on m'appelle le Caimand.

--Je sais. Caimand est un mot du pays.

--Qui veut dire mendiant. On me surnomme aussi le Vieux.

Il poursuivit:

--Voilà quarante ans qu'on m'appelle le Vieux.

--Quarante ans! mais vous étiez jeune.

--Je n'ai jamais été jeune. Vous l'êtes toujours, vous,
monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vingt ans, vous escaladez la
grande dune; moi, je commence à ne plus marcher, au bout d'un quart de
lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge; mais les riches, ça a
sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger conserve.

Le mendiant, après un silence, continua:

--Les pauvres, les riches, c'est une terrible affaire. C'est ce qui
produit les catastrophes. Du moins, ça me fait cet effet-là. Les pauvres
veulent être riches, les riches ne veulent pas être pauvres. Je crois que
c'est un peu là le fond. Je ne m'en mêle pas. Les évènements sont les
évènements. Je ne suis ni pour le créancier, ni pour le débiteur. Je sais
qu'il y a une dette et qu'on la paye. Voilà tout. J'aurais mieux aimé qu'on
ne tuât pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. Après ça,
on me répond: Mais, autrefois, comme on vous accrochait les gens aux arbres
pour rien du tout! Tenez, moi, pour un méchant coup de fusil tiré à un
chevreuil du roi, j'ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept
enfants. Il y a à dire des deux côtés.

Il se tut encore, puis ajouta:

--Vous comprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il se passe
des choses: moi, je suis là sous les étoiles.

Tellmarch eut encore une interruption de rêverie, puis continua:

--Je suis un peu rebouteux, un peu médecin, je connais les herbes, je tire
parti des plantes, les paysans me voient attentif devant rien, et cela me
fait passer pour sorcier. Parce que je songe, on croit que je sais.

--Vous êtes du pays? dit le marquis.

--Je n'en suis jamais sorti.

--Vous me connaissez?

--Sans doute. La dernière fois que je vous ai vu, c'est à votre dernier
passage, il y a deux ans. Vous êtes allé d'ici en Angleterre. Tout à
l'heure j'ai aperçu un homme au haut de la dune. Un homme de grande taille.
Les hommes grands sont rares; c'est un pays d'hommes petits, la Bretagne.
J'ai bien regardé, j'avais lu l'affiche. J'ai dit: Tiens! Et quand vous
êtes descendu, il y avait de la lune, je vous ai reconnu.

--Pourtant, moi, je ne vous connais pas.

--Vous m'avez vu, mais vous ne m'avez pas vu.

Et Tellmarch le Caimand ajouta:

--Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n'est pas le même.

--Est-ce que je vous avais rencontré autrefois?

--Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du
chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumône; mais
celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe. Qui
dit mendiant, dit espion. Mais moi, quoique souvent triste, je tâche de ne
pas être un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voyiez que la main,
et vous y jetiez l'aumône dont j'avais besoin le matin pour ne pas mourir
de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger.
Quelquefois un sou c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends.

--C'est vrai, vous me sauvez.

--Oui, je vous sauve, monseigneur.

Et la voix de Tellmarch devint grave.

--À une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous ne venez pas ici pour faire le mal.

--Je viens ici pour faire le bien, dit le marquis.

--Dormons, dit le mendiant.

Ils se couchèrent côte à côte sur le lit de varech. Le mendiant fut tout
De suite endormi. Le marquis, bien que très las, resta un moment rêveur,
puis, dans cette ombre, il regarda le pauvre et se coucha. Se coucher sur
ce lit, c'était se coucher sur le sol; il en profita pour coller son
oreille à terre, et il écouta. Il y avait sous la terre un sombre
bourdonnement: on sait que le son se propage dans les profondeurs du sol;
on entendait le bruit des cloches.

Le tocsin continuait.

Le marquis s'endormit.





V. SIGNÉ GAUVAIN

Quand il se réveilla, il faisait jour.

Le mendiant était debout, non dans la tanière, car on ne pouvait s'y tenir
droit, mais dehors et sur le seuil. Il était appuyé sur son bâton. Il avait
du soleil sur son visage.

Monseigneur, dit Tellmarch, quatre heures du matin viennent de sonner an
clocher de Tanis. J'ai entendu les quatre coups; donc le vent a changé,
c'est le vent de terre. Je n'entends aucun autre bruit; donc le tocsin a
cessé. Tout est tranquille dans la métairie et dans le hameau
d'Herbe-en-Pail. Les bleus dorment ou sont partis. Le plus fort du
danger est passé; il est sage de nous séparer. C'est mon heure de m'en
aller.

Il désigna un point de l'horizon.

--Je m'en vais par là.

Et il désigna le point opposé.

--Vous, allez-vous-en par ici.

Le mendiant fit au marquis un grave salut de la main. Il ajouta en montrant
ce qui restait, du souper:

--Emportez des châtaignes, si vous avez faim.

Un moment après, il avait disparu sous les arbres.

Le marquis se leva, et s'en alla du côté que lui avait indiqué Tellmarch.

C'était l'heure charmante que la vieille langue paysanne normande appelle
la «piperette du jour». On entendait jaser les cardrounettes et les
moineaux de haie. Le marquis suivit le sentier par où ils étaient venus la
veille. Il sortit du fourré et se retrouva à l'embranchement de routes
marqué par la crois de pierre. L'affiche y était, blanche et comme gaie au
soleil levant. Il se rappela qu'il y avait au bas de l'affiche quelque
chose qu'il n'avait pu lire la veille à cause de la finesse des lettres et
du peu de jour qu'il faisait. Il alla au piédestal de la croix. L'affiche
se terminait en effet, au-dessous de la signature PRIEUR DE LA MARNE, par
ces deux lignes en petits caractères:

«L'identité du ci-devant marquis de Lantenac constatée, il sera
immédiatement passé par les armes.--Signé: _Le chef de bataillon,
commandant la colonne d'expédition,_ GAUVAIN.»

--Gauvain! dit le marquis.

Il s'arrêta profondément pensif, l'oeil fixé sur l'affiche.

--Gauvain! répéta-t-il.

Il se remit en marche, se retourna, regarda la croix, revint sur ses pas,
et lut l'affiche encore une fois.

Puis il s'éloigna à pas lents. Quelqu'un qui eût été près de lui l'eût
entendu murmurer à demi-voix: «Gauvain!»

Du fond des chemins creux où il se glissait, on ne voyait pas les toits de
la métairie qu'il avait laissée à sa gauche. Il côtoyait une éminence
abrupte, toute couverte d'ajoncs en fleur, de l'espèce dite longue-épine.
Cette éminence avait pour sommet une de ces pointes de terre qu'on appelle
dans le pays une «hure». Au pied de l'éminence, le regard se perdait tout
de suite sous les arbres. Les feuillages étaient comme trempés de lumière.
Toute la nature avait la joie profonde du matin.

Tout à coup ce paysage fut terrible. Ce fut comme une embuscade qui éclate.
On ne sait quelle trombe faite de cris sauvages et de coups de fusil
s'abattit sur ces champs et ces bois pleins de rayons, et l'on vit
s'élever, du côté où était la métairie, une grande fumée coupée de flammes
claires, comme si le hameau et la ferme n'étaient plus qu'une botte de
paille qui brûlait. Ce fut subit et lugubre, le passage brusque du calme à
la furie, une explosion de l'enfer en pleine aurore, l'horreur sans
transition. On se battait du côté d'Herbe-en-Pail. Le marquis s'arrêta.

Il n'est personne qui, en pareil cas, ne l'ait éprouvé, la curiosité est
plus forte que le danger; on veut savoir, dût-on périr. Il monta sur
l'éminence au bas de laquelle passait le chemin creux. De là on était vu,
mais on voyait. Il fut sur la hure en quelques minutes. Il regarda.

En effet, il y avait une fusillade et un incendie. On entendait des
clameurs, on voyait du feu. La métairie était comme le centre d'on ne sait
quelle catastrophe. Qu'était-ce? La métairie d'Herbe-en-Pail était-elle
attaquée? Mais par qui? Etait-ce un combat? N'était-ce pas plutôt une
exécution militaire? Les bleus, et cela leur était ordonné par un décret
révolutionnaire, punissaient très souvent, en y mettant le feu, les fermes
et les villages réfractaires; on brillait, pour l'exemple, toute métairie
et tout hameau qui n'avaient point fait les abattis d'arbres prescrits par
la loi et qui n'avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages
pour la cavalerie républicaine. On avait notamment exécuté ainsi tout
récemment la paroisse de Bourgon, près d'Ernée. Herbe-en-Pail était-il dans
le même cas? Il était visible qu'aucune des percées stratégiques commandées
par le décret n'avait été faite dans les halliers et dans les enclos de
Tanis et l'Herbe-en-Pail. Etait-ce le châtiment? Etait-il arrivé un ordre à
l'avant-garde qui occupait la métairie? Cette avant-garde ne faisait-elle
pas partie d'une de ces colonnes d'expédition surnommées _colonnes
Infernales?_

Un fourré très hérissé et très fauve entourait de toutes part l'éminence au
sommet de laquelle le marquis s'était placé en observation. Ce fourré,
qu'on appelait le bocage d'Herbe-en-Pail, mais qui avait les proportions
d'un bois s'étendait jusqu'à la métairie, et cachait, comme tous les
halliers bretons, un réseau de ravins, de sentiers et de chemins creux,
labyrinthes où les armées républicaines se perdaient.

L'exécution, si c'était une exécution, avait dû être féroce, car elle fut
courte. Ce fut, comme toutes les choses brutales, tout de suite fait.
L'atrocité des guerres civiles comporte ces sauvageries. Pendant que le
marquis, multipliant les conjonctures, hésitant à descendre, hésitant à
rester, écoutait et épiait, ce fracas d'extermination cessa, ou pour mieux
dire se dispersa. Le marquis constata dans le hallier comme l'éparpillement
d'une troupe furieuse et joyeuse. Un effrayant fourmillement se fit sous
les arbres. De la métairie on se jetait dans le bois. Il y avait des
tambours qui battaient la charge. On ne tirait plus de coup de fusil; cela
ressemblait maintenant à une battue; on semblait fouiller, poursuivre,
traquer; il était évident qu'on cherchait quelqu'un; le bruit était diffus
et profond; c'était une confusion de paroles de colère et de triomphe, une
rumeur composée de clameurs; on n'y distinguait rien. Brusquement, comme un
linéament se dessine dans une fumée, quelque chose devint articulé et
précis dans ce tumulte, c'était un nom, un nom répété par mille voix, et le
marquis entendit nettement ce cri:--Lantenac! Lantenac! le marquis de
Lantenac!

C'était lui qu'on cherchait.




VI. LES PÉRIPÉTIES DE LA GUERRE CIVILE

Et subitement, autour de lui, et de tous les côtés à la fois, le fourré se
remplit de fusils, de bayonnettes et de sabres, un drapeau tricolore se
dressa dans la pénombre, le cri _Lantenac!_ éclata à son oreille, et à
ses pieds, à travers les ronces et les branches, des faces violentes
apparurent.

Le marquis était seul, debout sur un sommet, visible de tous les points du
bois. Il voyait à peine ceux qui criaient son nom, mais il était vu de
tous. S'il y avait mille fusils dans le bois, il était là comme une cible.
Il ne distinguait rien dans le taillis que des prunelles ardentes fixées
sur lui.

Il ôta son chapeau, en retroussa le bord, arracha une longue épine sèche à
un ajonc, tira de sa poche une cocarde blanche, fixa avec l'épine le bord
retroussé et la cocarde à la forme du chapeau, et, remettant sur la tête le
chapeau dont le bord relevé laissait voir son front et sa cocarde, il dit
d'une voix haute, parlant à toute la forêt à la fois:

--Je suis l'homme que vous cherchez. Je suis le marquis de Lantenac,
vicomte de Fontenay, prince breton, lieutenant-général des armées du roi.
Finissons-en. En joue! Feu!

Et, écartant de ses deux mains sa veste de peau de chèvre, il montra sa
poitrine nue.

Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqués, et se vit
entouré d'hommes à genoux.

Un immense cri s'éleva:--Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le général!

En même temps des chapeaux sautaient en l'air, des sabres tournoyaient
joyeusement, et l'on voyait dans tout le taillis se dresser des bâtons au
bout desquels s'agitaient des bonnets de laine brune.

Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne.

Cette bande s'était agenouillée en le voyant.

La légende raconte qu'il y avait dans les vieilles forêts thuringiennes
des, êtres étranges, race des géants, plus et moins qu'hommes, qui étaient
considérés par les romains comme des animaux horribles, et par les germains
comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre, couraient la
chance d'être exterminés ou adorés.

Le marquis éprouva quelque chose de pareil à ce que devait ressentir un de
ces êtres quand, s'attendant à être traité comme un monstre, il était
brusquement traité comme un dieu.

Tous ces yeux pleins d'éclairs redoutables se fixaient sur le marquis avec
une sorte de sauvage amour.

Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de
bêtons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des
cocardes blanche, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges
culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres de cuir, le
jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air féroce, tous l'oeil naïf.

Un homme, jeune et de belle mine, traversa ces gens agenouillés et monta à
grands pas vers le marquis. Cet homme était, comme les paysans, coiffé d'un
feutre à bord relevé et à cocarde blanche, et vêtu d'une casaque de poil,
mais il avait les mains blanches et une chemise fine, et il portait
par-dessus sa veste une écharpe de soie blanche à laquelle pendait une épée
à poignée dorée.

Parvenu sur la hure, il jeta son chapeau, détacha son écharpe, mit un genou
en terre, présenta au marquis l'écharpe et l'épée, et dit:

--Nous vous cherchions en effet, nous vous avons trouvé. Voici l'épée de
commandement. Ces hommes sont maintenait à vous. J'étais leur commandant,
je monte en grade, je suis votre soldat. Acceptez notre hommage,
monseigneur. Donnez vos ordres, mon général.

Puis il fit un signe, et des hommes qui portaient un drapeau tricolore
sortirent du bois. Ces hommes montèrent jusqu'au marquis et déposèrent le
drapeau à ses pieds. C'était le drapeau qu'il venait d'entrevoir à travers
les arbres.

--Mon général, dit le jeune homme qui lui avait présenté l'épée et
l'écharpe, ceci est le drapeau que nous venons de prendre aux bleus qui
étaient dans la ferme d'Herbe-en-pail. Monseigneur, je m'appelle Gavard.
J'ai été au marquis de La Rouarie.

--C'est bien, dit le marquis.

Et, calme et grave, il ceignit l'écharpe.

Puis il tira l'épée, et, l'agitant nue au-dessus de sa tète:--Debout!
dit-il, et vive le roi!

Tous se levèrent.

Et l'on entendit dans les profondeurs du bois une clameur éperdue et
triomphante: _Vive le roi! Vive notre marquis! Vive Lantenac!_

Le marquis se tourna vers Gavard.

--Combien donc êtes-vous?

--Sept mille.

Et tout en descendant de l'éminence, pendant que les paysans écartaient les
ajoncs devant les pas du marquis de Lantenac, Gavard continua:

--Monseigneur, rien de plus simple. Tout cela s'explique d'un mot. On
n'attendait qu'une étincelle. L'affiche de la République, en révélant votre
présence, a insurgé le pays pour le roi. Nous avions en outre été avertis
sous main par le maire de Granville qui est un homme à nous; le même qui a
sauvé l'abbé Olivier. Cette nuit, on a sonné le tocsin.

--Pour qui?

--Pour vous.

--Ah! dit le marquis.

--Et nous voilà, reprit Gavard.

--Et vous êtes sept mille?

--Aujourd'hui. Nous serons quinze mille demain. C'est le rendement du pays.
quand M. Henri de La Rochejaquelein est parti pour l'armée catholique, ou
a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses, Isernay, Corqueux, les
Echaubroigues, les Aubiers, Saint-Aubin et Nueil, lui ont amené dix mille
hommes. Ou n'avait pas de munitions, on a trouvé chez un maçon soixante
livres de poudre de mine, et M. de La Rochejaquelein est parti avec cela.
Nous pensions bien que vous deviez être quelque part dans cette forêt, et
nous vous cherchions.

--Et vous avez attaqué les bleus dans la ferme d'Herbe-en-Pail?

--Le vent les avait empêchés d'entendre le tocsin. Ils ne se défiaient pas;
les gens du hameau, qui sont patauds, les avaient bien reçus. Ce matin,
nous avons investi la ferme, les bleus dormaient, et en un tour de main la
chose a été faite. J'ai un cheval. Daignez-vous l'accepter, mon général?

--Oui.

Un paysan amena un cheval blanc militairement harnaché. Le marquis, sans
user de l'aide que lui offrait Gavard, monta à cheval.

--Hurrah! crièrent les paysans. Car les cris anglais sont fort usités sur
la côte bretonne-normande, en commerce perpétuel avec les îles de la
Manche.

Gavard fit le salut militaire et demanda:

--Quel sera votre quartier général, monseigneur?

--D'abord la forêt de Fougères.

--C'est une de vos sept forêts, monsieur le marquis.

--Il faut un prêtre.

--Nous en avons un.

--Qui?

--Le vicaire de la Chapelle-Erbrée.

--Je le connais. Il a fait le voyage de Jersey.

Un prêtre sortit des rangs, et dit:

--Trois fois.

Le marquis tourna la tête.

--Bonjour, monsieur le vicaire. Vous allez avoir de la besogne.

--Tant mieux, monsieur le marquis.

--Vous aurez du monde à confesser. Ceux qui voudront. On ne force personne.

--Monsieur le marquis, dit le prêtre, Gaston, à Guéménée, force les
républicains à se confesser.

--C'est un perruquier, dit le marquis. Mais la mort doit être libre.

Gavard, qui était allé donner quelques consignes, revint.

--Mon général, j'attends vos commandements.

--D'abord, le rendez-vous est à la forêt de Fougères. Qu'on se disperse et
qu'on y aille.

--L'ordre est donné.

--Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-Pail avaient bien reçu les
bleus?

--Oui, mon général.

--Vous avez brûlé la ferme?

--Oui.

--Avez-vous brûlé le hameau?

--Non.

--Brûlez-le.

--Les bleus ont essayé de se défendre; mais ils étaient cent cinquante et
nous étions sept mille.

--Qu'est-ce que c'est que ces bleus-là?

--Des bleus de Santerre.

--Qui a commandé le roulement de tambours pendant qu'on coupait la tête au
roi. Alors c'est un bataillon de Paris?

--Un demi-bataillon.

--Comment s'appelle ce bataillon?

--Mon général, il y a sur le drapeau: Bataillon du Bonnet-Rouge.

--Des bêtes féroces.

--Que faut-il faire des blessés?

--Achevez-les.

--Que faut-il faire des prisonniers?

--Fusillez-les.

--Il y en a environ quatre-vingts.

--Fusillez-les tous.

--Il y a deux femmes.

--Aussi.

--Il y a trois enfants.

--Emmenez-les. On verra ce qu'on en fera. Et le marquis poussa son cheval.





VII. PAS DE GRACE (MOT D'ORDRE DE LA COMMUNE)
PAS DE QUARTIER (MOT D'ORDRE DES PRINCES)

Pendant que ceci se passait près de Tanis, le mendiant s'en était allé vers
Grollon. Il s'était enfoncé dans les ravins, sous les vastes feuillées
sourdes, inattentif à tout et attentif à rien, comme il l'avait dit
lui-même, rêveur plutôt que pensif, car le pensif a un but et le rêveur
n'en a pas, errant, rôdant, s'arrêtant, mangeant çà et là une pousse
d'oseille sauvage, buvant aux sources, dressant la tête par moments à des
fracas lointains, puis rentrant dans l'éblouissante fascination de la
nature, offrant ses haillons au soleil, entendant peut-être le bruit des
hommes, mais écoutant le chant des oiseaux.

Il était vieux et lent; il ne pouvait aller loin; comme il l'avait dit au
marquis de Lantenac, un quart de lieue le fatiguait; il fit un court
circuit vers la Croix-Avranchin, et le soir était venu quand il s'en
retourna.

Un peu au delà de Macey, le sentier qu'il suivait le conduisit sur une
sorte de point culminant dégagé d'arbres, d'où l'on voit de très loin et
d'où l'on découvre tout l'horizon de l'ouest jusqu'à la mer.

Une fumée appela son attention.

Rien de plus doux qu'une fumée, rien de plus effrayant. Il y a les fumées
paisibles et il y a les fumées scélérates. Une fumée, l'épaisseur et la
couleur d'une fumée, c'est toute la différence entre la paix et la guerre,
entre la fraternité et la haine, entre l'hospitalité et le sépulcre, entre
la vie et la mort. Une fumée qui monte dans les arbres peut signifier ce
qu'il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu'il y a de plus
affreux, l'incendie; et tout le bonheur comme tout le malheur de l'homme
sont parfois dans cette chose éparse au vent.

La fumée que regardait Tellmarch était inquiétante.

Elle était noire avec des rougeurs subtiles, comme si le brasier d'où elle
sortait avait des intermittences et achevait de s'éteindre, et elle
s'élevait au-dessus d'Herbe-en-Pail.

Tellmarch hâta le pas et se dirigea vers cette fumée. Il était bien las,
mais il voulait savoir ce que c'était.

Il arriva au sommet d'un coteau auquel étaient adossés le hameau et la
métairie.

Il n'y avait plus ni métairie ni hameau.

Un tas de masures brûlait, et c'était là Herbe-en-Pail.

Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une
chaumière. Une chaumière en feu est lamentable. La dévastation s'abattant
sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a là on ne
sait quel contre-sens qui serre le coeur.

A en croire la légende biblique, un incendie regardé change une créature
humaine eu statue; Tellmarch fut un moment cette statue. Le spectacle qu'il
avait sous les yeux le fit immobile. Cette destruction s'accomplissait en
silence. Pas un cri ne s'élevait; pas un soupir humain ne se mêlait à
cette fumée; cette fournaise travaillait, et achevait de dévorer ce village
sans qu'on entendit d'autre bruit que le craquement des charpentes et le
pétillement des chaumes. Par moments la fumée se déchirait, les toits
effondrés laissaient voir les chambres béantes, le brasier montrait tous
ses rubis, des guenilles écarlates et de pauvres vieux meubles couleur de
pourpre se dressait dans des intérieurs vermeils, et Tellmarch avait le
sinistre éblouissement du désastre.

Quelques arbres d'une châtaigneraie contiguë aux maisons avaient pris feu
et flambaient.

Il écoutait, tâchant d'entendre une voix, un appel, une clameur; rien ne
remuait, excepté les flammes; tout se taisait, excepté l'incendie. Est-ce
donc que tous avaient fui?

Où était ce groupe vivant et travaillant d'Herbe-en-Pail? Qu'était devenu
tout ce petit peuple?

Tellmarch descendit du coteau.

Une énigme funèbre était devant lui. Il s'en approchait sans hâte et l'œil
fixe. Il avançait vers cette ruine avec une lenteur d'ombre; il se sentait
fantôme dans cette tombe.

Il arriva à ce qui avait été la porte de la métairie, et il regarda dans la
cour qui, maintenant, n'avait plus de murailles et se confondait avec le
hameau groupé autour d'elle.

Ce qu'il avait, vu n'était rien. Il n'avait encore aperçu que le terrible.
L'horrible lui apparut.

Au milieu de la cour il y avait un monceau noir, vaguement modelé d'un côté
par la flamme, de l'autre par la lune; ce monceau était un tas d'hommes,
ces hommes étaient morts.

Il y avait autour de ce tas une grande mare qui fumait un peu; l'incendie
se reflétait dans cette mare, mais elle n'avait pas besoin du feu pour être
rouge; c'était du sang.

Tellmarch s'approcha. Il se mit à examiner, l'un après l'autre, ces corps
gisants: tous étaient des cadavres.

La lune éclairait, l'incendie aussi.

Ces cadavres étaient des soldats. Tous étaient pieds nus; on leur avait
pris leurs souliers; ou leur avait aussi pris leurs armes; ils avaient
encore leurs uniformes qui étaient bleus; çà et là on distinguait, dans
l'amoncellement des membres et des têtes, du chapeaux troués avec des
cocardes tricolores. C'étaient des républicains. C'étaient ces Parisiens
qui, la veille encore, étaient là tous vivants, et tenaient garnison dans
la ferme d'Herbe-en-Pail. Ces hommes avaient été suppliciés, ce
qu'indiquait la chute symétrique des corps; ils avaient été foudroyés sur
place, et avec soin. Ils étaient tous morts. Pas un râle ne sortait du tas.

Tellmarch passa cette revue des cadavres, sans en omettre un seul; tous
étaient criblés de balles.

Ceux qui les avaient mitraillés, pressés probablement d'aller ailleurs,
n'avaient pas pris le temps de les enterrer.

Comme il allait se retirer, ses yeux tombèrent sur un mur bas qui était
dans la cour, et il vit quatre pieds qui passaient derrière l'angle de ce
mur.

Ces pieds avaient des souliers; ils étaient plus petits que les autres;
Tellmarch approcha. C'étaient des pieds de femmes.

Deux femmes étaient gisantes côte à côte derrière le mur, fusillées aussi.

Tellmarch se pencha sur elles. L'une de ces femmes avait une sorte
d'uniforme; à côté d'elle était un bidon brisé et vidé; c'était une
vivandière. Elle avait quatre balles dans la tête. Elle était morte.

Tellmarch examina l'autre. C'était une paysanne. Elle était blême et
béante. Ses yeux étaient fermés. Elle n'avait aucune plaie à la tête. Ses
vêtements, dont les fatigues sans doute avaient fait des haillons,
s'étaient ouverts dans sa chute, et laissaient voir son torse à demi nu.
Tellmarch acheva de les écarter, et vit à une épaule la plaie ronde que
fait une balle; la clavicule était cassée. Il regarda ce sein livide.

--Mère et nourrice, murmura-t-il.

Il la toucha. Elle n'était pas froide.

Elle n'avait pas d'autre blessure que la clavicule cassée et la plaie à
l'épaule.

Il posa la main sur le coeur et sentit un faible battement. Elle n'était
pas morte.

Tellmarch se redressa debout et cria d'une voix terrible:

--Il n'y a donc personne ici?

--C'est toi, le caimand! répondit une voix, si basse qu'on l'entendait à
peine.

Et en même temps une tête sortit d'un trou de ruine.

Puis une autre face apparut dans une autre masure. C'étaient deux paysans
qui s'étaient cachés; les seuls qui survécussent.

La voix connue du caimand les avait rassurés et les avait fait sortir des
recoins où ils se blottissaient.

Ils avancèrent vers Tellmarch, fort tremblants encore.

Tellmarch avait pu crier, mais ne pouvait parler: les émotions profondes
sont ainsi.

Il leur montra du doigt la femme étendue à ses pieds.

--Est-ce qu'elle est encore en vie? dit l'un des paysans.

Tellmarch fit de la tête signe que oui.

--L'autre femme est-elle vivante? demanda l'autre paysan.

Tellmarch fit signe que non.

Le paysan qui s'était montré le premier reprit:

--Tous les autres sont morts, n'est-ce pas? J'ai vu cela. J'étais dans ma
cave. Comme on remercie Dieu dans ces moments-là de n'avoir pas de famille!
Ma maison brûlait. Seigneur Jésus! on a tout tué. Cette femme-ci avait des
enfants. Trois enfants. Tout petits! Les enfants criaient: Mère! La mère
criait: Mes enfants! On a tué la mère et on a emmené les enfants. J'ai vu
cela, mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Ceux qui ont tout massacré sont partis.
Ils étaient contents. Ils out emmené les petits et tué la mère. Mais elle
n'est pas morte, n'est-ce pas, elle n'est pas morte? Dis donc, le caimand,
est-ce que tu crois que tu pourrais la sauver? Veux-tu que nous t'aidions à
la porter dans ton carnichot?

Tellmarch fit signe que oui.

Le bois touchait à la ferme. Ils eurent vite fait un brancard avec des
feuillages et des fougères. Ils placèrent sur le brancard la femme toujours
immobile, et se mirent en marche dans le hallier, les deux paysans
portant le brancard l'un à la tète, l'autre aux pieds, Tellmarch soutenant
le bras de la femme, et lui tâtant le pouls.

Tout en cheminant, les deux paysans causaient, et, par-dessus la femme
sanglante dont la lune éclairait la face pâle, ils échangeaient des
exclamations effarées.


--Tout tuer!

--Tout brûler!

--Ah! monseigneur Dieu! est-ce qu'on va être comme ça à présent?

--C'est ce grand homme vieux qui l'a voulu.

--Oui, c'est lui qui commandait.

--Je ne l'ai pas vu quand on a fusillé. Est-ce qu'il était là?

--Non. Il était parti. Mais c'est égal, tout s'est fait par son
commandement.

--Alors, c'est lui qui a tout fait.

--Il avait dit: Tuez! brûlez! pas de quartier!

--C'est un marquis.

--Oui, puisque c'est notre marquis.

--Comment s'appelle-t-il donc déjà?

--C'est monsieur de Lantenac.

Tellmarch leva les yeux au ciel et murmura entre ses dents:

--Si j'avais su!




DEUXIÈME PARTIE

A PARIS



LIVRE PREMIER

CIMOURDAIN



I. LES RUES DE PARIS DANS CE TEMPS-LA

On vivait en public; on mangeait sur des tables dressées devant les portes;
les femmes assises sur les perrons des églises faisaient de la charpie en
chantant _la Marseillaise_; le parc Monceaux et le Luxembourg étaient
des champs de manoeuvre; il y avait dans tous les carrefours des armureries
en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui
battaient des mains; on n'entendait que ce mot dans toutes les bouches:
_Patience. Nous sommes en révolution._ On souriait héroïquement. On
allait au spectacle comme à Athènes pendant la guerre du Péloponnèse; on
voyait affichés au coin des rues: _Le Siège de Thionville.--La Mère de
famille sauvée des flammes.--Le Club des Sans-Soucis.--L'Aînée des papesses
Jeanne.--Les Philosophes soldats.--L'Art d'aimer au village.--_
Les allemands étaient aux portes; le bruit courait que le roi de Prusse
avait fait retenir des loges à l'Opéra. Tout était effrayant et personne
n'était effrayé. La ténébreuse loi des suspects, qui est le crime de Merlin
de Douai, faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes. Un
procureur nommé Séran, dénoncé, attendait qu'on vint l'arrêter, en robe de
chambre et en pantoufles, et en jouant de la flûte à sa fenêtre. Personne
ne semblait avoir le temps. Tout le monde se hâtait. Pas un chapeau qui
n'eût une cocarde. Les femmes disaient: _Nous sommes jolies sous le bonnet
rouge._ Paris semblait plein d'un déménagement. Les marchands de
bric-à-brac étaient encombrés de couronnes, de mitres, de sceptres en bois
doré et de fleurs de lys, défroques des maisons royales. C'était la
démolition de la monarchie qui passait. On voyait chez les fripiers des
chapes et des rochets à vendre au _décrochez-moi-ça_. Aux Porcherons et
chez Ramponneau, des hommes affublés de surplis et d'étoles, montés sur des
ânes caparaçonnés de chasubles, se faisaient verser le vin du cabaret dans
les ciboires des cathédrales. Rue Saint-Jacques, des paveurs, pieds nus,
arrêtaient la brouette d'un colporteur qui offrait des chaussures à vendre,
se cotisaient, et achetaient quinze paires de souliers qu'ils envoyaient à
la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de
Brutus, et il faut ajouter de Marat, abondaient; au-dessous d'un de ces
bustes de Marat, rue Cloche-Perce, était accroché sous verre, dans un cadre
de bois noir, un réquisitoire contre Malouet, avec faits à l'appui, et ces
deux lignes en marge: «Ces détails m'ont été donnés par la maîtresse de
Sylvain Bailly, bonne patriote qui a des bontés pour moi.--Signé: MARAT.»
Sur la place du Palais-Royal, l'inscription de la fontaine: _Quantos
effundit in usus!_ était cachée par deux grandes toiles peintes à la
détrempe, représentant l'une, Cahier de Gerville dénonçant à l'Assemblée
nationale le signe de ralliement des «chiffonnistes» d'Arles, l'autre Louis
XVI ramené de Varennes dans son carrosse royal, et sous ce carrosse une
planche liée par des cordes portant à ses deux bouts deux grenadiers, la
bayonnette au fusil. Peu de grandes boutiques étaient ouvertes; des
merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient traînées par des
femmes, éclairées par des chandelles, les suifs fondant sur les
marchandises; des boutiques en plein vent étaient tenues par des
ex-religieuses en perruque blonde; telle ravaudeuse, raccommodant des bas
dans une échoppe, était une comtesse; telle couturière était une marquise;
madame de Boufflers habitait un grenier d'où elle voyait son hôtel. Des
crieurs couraient, offrant les «papiers-nouvelles». On appelait
_écrouelleux_ ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les
chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier
royaliste, vaillant d'ailleurs, car il fut emprisonné vingt-deux fois, et
fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour s'être frappé le bas
des reins en prononçant le mot _civisme_; voyant sa tête en danger, il
s'écria: _Mais c'est le contraire de ma tête qui est coupable!_ ce qui fit
rire les juges et le sauva. Ce Pitou raillait la mode des noms grecs et
latins; sa chanson favorite était sur un savetier qu'il appelait _Cujus_,
et dont il appelait la femme _Cujusdam_. On faisait des rondes de
carmagnole; on ne disait pas le _cavalier et la dame_, on disait «le
citoyen et la citoyenne». On dansait dans les cloîtres en ruine, avec des
lampions sur l'autel, à la voûte deux bâtons en croix portant quatre
chandelles, et des tombes sous la danse. On portait des vestes bleu de
tyran. On avait des épingles de chemise «au bonnet de la Liberté» faites
de pierres blanches, bleues et rouges. La rue de Richelieu se nommait rue
de la Loi; le faubourg Saint-Antoine se nommait le faubourg de Gloire; il y
avait sur la place de la Bastille une statue de la Nature. On se montrait
certains passants connus, Chatelet, Didier, Nicolas, et Garnier-Delaunay,
qui veillaient à la porte du menuisier Duplay; Voullant, qui ne manquait
pas un jour de guillotine et suivait les charretées de condamnés, et qui
appelait cela «aller à la messe rouge»; Montflabert, juré révolutionnaire
et marquis, lequel se faisait appeler _Dix-Août_. On regardait défiler
les élèves de l'Ecole militaire, qualifiés par les décrets de la Convention
«aspirants à l'école de Mars», et par le peuple «pages de Robespierre». On
lisait les proclamations de Fréron, dénonçant les suspects du crime de
«négociantisme». Les «muscadins», ameutés aux portes des mairies,
raillaient les mariages civils, s'attroupaient au passage de l'épousée et
de l'époux, et disaient: «mariés _municipaliter_». Aux Invalides, les
statues des rois et des saints étaient coiffées du bonnet phrygien. On
jouait aux cartes sur la borne des carrefours; les jeux de cartes étaient,
eux aussi, en pleine révolution, les rois étaient remplacés par les génies,
les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par les
lois. On labourait les jardins publics; la charrue travaillait aux
Tuileries. A tout cela était mêlée, surtout dans les partis vaincus, on ne
sait quelle hautaine lassitude de vivre; un homme écrivait à
Fouquier-Tinville; «Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon
adresse.» Champrenetz était arrêté pour s'être écrié en plein Palais-Royal:
A quand la révolution de Turquie? Je voudrais voir la république à la
Porte.» Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public
des perruques de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le
_Moniteur_; d'autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes,
le journal _Entendons-nous_, de Dubois-Crancé, ou la _Trompette du
Père Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps
charcutiers, et l'on voyait des jambons et des andouilles pendre à côté
d'une poupée coiffée de cheveux d'or. Des marchands vendaient sur la voie
publique «des vins d'émigrés»; un marchand affichait des vins de cinquante-
deux espèces; d'autres brocantaient des pendules en lyre et des sophas à la
duchesse; un perruquier avait pour enseigne ceci; «Je rase le clergé, je
peigne la noblesse, j'accommode le tiers-état.» On allait se faire tirer
les cartes par Martin, au no. 175 de la rue d'Anjou, ci-devant Dauphine. Le
pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait; on voyait passer des
bandes de vaches laitières arrivant des provinces. A la Vallée, l'agneau se
vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait à
chaque bouche une livre de viande par décade. On faisait queue aux portes
des marchands; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la
porte d'un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue
Montorgueil Faire queue, cela s'appelait «tenir la ficelle», à pause d'une
longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui
étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient vaillantes et
douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d'entrer chez le
boulanger. Les expédients réussissaient à la révolution; elle soulevait
cette détresse avec deux moyens périlleux, l'assignat et le maximum;
l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet
empirisme sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que
l'ennemi de Londres, agiotait sur l'assignat. Des filles allaient et
venaient, offrant de l'eau de lavande, des jarretières et des cadenettes,
et faisant l'agio; il y avait les agioteurs du Perron de la rue Vivienne,
en souliers crottés, en cheveux gras, en bonnet à poil à queue de renard,
et les mayolets de la rue de Valois en bottes cirées, le cure-dents à la
bouche, le chapeau velu sur la tête, tutoyés par les filles. Le peuple leur
faisait la chasse, ainsi qu'aux voleurs, que les royalistes appelaient
«citoyens actifs». Du reste, très peu de vols. Un dénûment farouche, une
probité stoïque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux
gravement baissés, devant les devantures des bijoutiers du Palais-Égalité.
Dans une visite domiciliaire que fit la section Antoine chez Beaumarchais,
une femme cueillit dans le jardin une fleur; le peuple la souffleta. Le
bois coûtait quatre cents francs, argent, la corde; on voyait dans les rues
des gens scier leur bois de lit; l'hiver, les fontaines étaient gelées;
l'eau coûtait vingt sous la voie; tout le monde se faisait porteur d'eau.
Le louis d'or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en
fiacre coûtait six cents francs. Après une journée de fiacre on entendait
ce dialogue:--Cocher, combien vous dois-je?--Six mille livres. Une
marchande d'herbe vendait pour vingt mille francs par jour. Un mendiant
disait: _Par charité, secourez-moi! il me manque deux cent trente livres
pour payer mes souliers._ A l'entrée des ponts, on voyait des colosses
sculptés et peints par David que Mercier insultait: _Énormes
polichinelles de bois_, disait-il. Ces colosses figuraient le
fédéralisme et la coalition terrassés. Aucune défaillance dans ce peuple.
La sombre joie d'en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient,
offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des
districts allaient et venaient, chacun avec sa devise. Sur le drapeau du
district des Capucins on lisait: _Nul ne nous fera la barbe_. Sur un
autre: _Plus de noblesse que dans le cœur_. Sur tous les murs, des
affiches, grandes, petites, blanches, jaunes, vertes, rouges, imprimées,
manuscrites, où on lisait ce cri: _Vive la République!_ Les petits
enfants bégayaient _Ça ira!_

Ces petits enfants, c'était l'immense avenir.

Plus tard, à la ville tragique succéda la ville cynique; les rues de Paris
ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9
thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien; et, ce
sont là les continuelles antithèses de Dieu, immédiatement après le Sinaï,
la Courtille apparut.

Un accès de folie publique, cela se voit. Cela s'était déjà vu quatrevingts
ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un
grand besoin de respirer; de là la Régence qui ouvre le siècle et le
Directoire qui le termine. Deux saturnales après deux terrorismes. La
France prend la clef des champs, hors du cloître puritain comme hors du
cloître monarchique, avec une joie de nation échappée.

Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d'une gaîté égarée. Une joie malsaine
déborda. A la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la
grandeur s'éclipsa. On eut un Trimalcion qui s'appela Grimod de La
Reynière: on eut l'_Almanach des Gourmands_. On dîna au bruit des
fanfares dans les entre-sols du Palais-Royal, avec des orchestres de femmes
battant du tambour et sonnant de la trompette; «le rigaudinier», l'archet
au poing, régna; on soupa «à l'orientale» chez Méot, au milieu des
cassolettes pleines de parfums. Le peintre Boze peignait ses filles,
innocentes et charmantes têtes de seize ans, «en guillotinées»,
c'est-à-dire décolletées avec des chemises rouges. Aux danses violentes
dans les églises en ruine succédèrent les bals de Ruggieri, de Luquet, de
Wenzel, de Mauduit, de la Montansier; aux graves citoyennes qui faisaient
de la charpie succédèrent les sultanes, les sauvages, les nymphes; aux
pieds nus des soldats couverts de sang, de boue et de poussière succédèrent
les pieds nus des femmes ornés de diamants; en même temps que l'impudeur,
l'improbité reparut; il y eut en haut les fournisseurs et en bas «la petite
pègre»; un fourmillement du filous emplit Paris, et chacun dut veiller sur
son «luc», c'est-à-dire sur son portefeuille; un des passe-temps était
d'aller voir, place du Palais-de-Justice, les voleuses au tabouret, on
était obligé de leur lier les jupes; à la sortie des théâtres, des gamins
offraient des cabriolets en disant: _Citoyen et citoyenne, il y a place
pour deux_; on ne criait plus _le Vieux Cordelier_ et _l'Ami du
Peuple_, on criait _la Lettre de Polichinelle_ et _la Pétition
des Galopins_: le marquis de Sade présidait la section des Piques, place
Vendôme. La réaction était joviale et féroce; les _Dragons de la
Liberté_ de 92 renaissaient sous le nom de _Chevaliers du
Poignard_. En même temps surgit sur les tréteaux ce type, Jocrisse. On
eut les «merveilleuses», et au delà des merveilleuses les «inconcevables»;
on jura par sa _paole victimée_ et par sa _paole vele_; on recula de
Mirabeau jusqu'à Bobèche. C'est ainsi que Paris va et vient: il est
l'énorme pendule de la civilisation; il touche tour à tour un pôle et
l'autre, les Thermopyles et Gomorrhe. Après 93 la révolution traversa une
occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu'il avait
commencé, on ne sait quelle orgie s'interposa, prit le premier plan, fit
reculer au second l'effrayante apocalypse, voila la vision démesurée, et
éclata de rire après l'épouvante; la tragédie disparut dans la parodie,
et au fond de l'horizon une fumée de carnaval effaça vaguement Méduse.


Mais en 93, où nous sommes, les rues de Paris avaient encore tout l'aspect
grandiose et farouche des commencements. Elles avaient leurs orateurs,
Varlet qui promenait une baraque roulante du haut de laquelle il haranguait
les passants; leurs héros, dont un s'appelait, «le capitaine des bâtons
ferrés»; leurs favoris, Guffroy, l'auteur du pamphlet _Rougiff_.
Quelques-unes de ces popularités étaient malfaisantes; d'autres étaient
saines. Une entre toutes était honnête et fatale; c'était celle de
Cimourdain.




II. CIMOURDAIN

Cimourdain était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui
l'absolu. Il avait été prêtre, ce qui est grave. L'homme peut, comme le
ciel, avoir une sérénité noire; il suffit que quelque chose fasse eu lui la
nuit. La prêtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a été prêtre
l'est.

Ce qui fait la nuit en nous peut laisser en nous les étoiles. Cimourdain
était plein de vertus et de vérités, mais qui brillaient dans le ténèbres.

Son histoire était courte à faire. Il avait été curé de village et
précepteur dans une grande maison; puis un petit héritage lui était venu,
et il s'était fait libre.

C'était par-dessus tout un opiniâtre. Il se servait de la méditation comme
on se sert d'une tenaille; il ne se croyait le droit de quitter une idée
que lorsqu'il était arrivé au bout; il pensait avec acharnement. Il savait
toutes les langues de l'Europe et un peu les autres; cet homme étudiait
sans cesse, ce qui l'aidait à porter sa chasteté; mais rien de plus
dangereux qu'un tel refoulement.

Prêtre, il avait, par orgueil, hasard ou hauteur d'âme, observé ses voeux;
mais il n'avait pu garder sa croyance. La science avait démoli sa foi; le
dogme s'était évanoui en lui. Alors, s'examinant, il s'était senti comme
mutilé, et ne pouvant se défaire prêtre, il avait travaillé à se refaire
homme; mais d'une façon austère; on lui avait ôté la famille, il avait
adopté la patrie; on lui avait refusé une femme, il avait épousé
l'humanité. Cette plénitude énorme, au fond, c'est le vide.

Ses parents, paysans, en le faisant prêtre, avaient voulu le faire sortir
du peuple; il était rentré dans le peuple.

Et il y était rentré passionnément. Il regardait les souffrants avec une
tendresse redoutable. De prêtre il était devenu philosophe, et de
philosophe athlète. Louis XV vivait encore que déjà Cimourdain se sentait
vaguement républicain. De quelle république? De la république de Platon
peut-être, et peut-être aussi de la république de Dracon.

Défense lui était faite d'aimer, il s'était mis à haïr. Il haïssait les
mensonges, la monarchie, la théocratie, son habit de prêtre; il haïssait le
présent; et il appelait à grands cris l'avenir; il le pressentait, il
l'entrevoyait d'avance, il le devinait effrayant et magnifique; il
comprenait, pour le dénoûment de la lamentable misère humaine, quelque
chose comme un vengeur qui serait un libérateur. Il adorait de loin la
catastrophe.

En 1789, cette catastrophe était arrivée, et l'avait trouvé prêt.
Cimourdain s'était jeté dans ce vaste renouvellement humain avec logique,
c'est-à-dire, pour un esprit de sa trempe, inexorablement. La logique ne
s'attendrit pas. Il avait vécu les grandes années révolutionnaires, et
avait eu le tressaillement de tous ces souffles, 89, la chute de la
Bastille, la fin du supplice des peuples; 90, le 19 juin, la fin de la
féodalité; 91, Varennes, la fin de la royauté; 92, l'avènement de la
république. Il avait vu se lever la révolution; il n'était pas homme à
avoir peur de cette géante; loin de là, cette croissance de tout l'avait
vivifié; et, quoique déjà presque vieux, il avait cinquante ans et un
prêtre est plus vite vieux qu'un autre homme,--il s'était mis à croître,
lui aussi. D'année en année, il avait regardé les évènements grandir, et il
avait grandi comme eux. Il avait craint d'abord que la révolution
n'avortât, il l'observait, elle avait la raison et le droit, il exigeait
qu'elle eût le succès et, à mesure qu'elle effrayait, il se sentait
rassuré. Il voulait que cette Minerve, couronnée des étoiles de l'avenir,
fût aussi Pallas, et eût pour bouclier le masque aux serpents. Il voulait
que son oeil divin pût au besoin jeter aux démons la lueur infernale, et
leur rendre terreur pour terreur.

Il était arrivé ainsi à 93.

93 est la guerre de l'Europe contre la France et de la France contre Paris.
Et qu'est-ce la révolution? C'est la victoire de la France sur l'Europe et
de Paris sur la France. De là l'immensité de cette minute épouvantable, 93,
plus grande que tout le reste du siècle.

Rien de plus tragique. L'Europe attaquant la France et la France attaquant
Paris. Drame qui a la stature de l'épopée.

93 est une année intense. L'orage est là dans toute sa colère et dans toute
sa grandeur. Cimourdain s'y sentait à l'aise. Ce milieu éperdu, sauvage et
splendide convenait à son envergure. Cet homme avait, comme l'aigle de mer,
un profond calme intérieur, avec le goût du risque au dehors. Certaines
natures ailées, farouches et tranquilles sont faites pour les grands vents.
Les âmes de tempête, cela existe.

Il avait une pitié à part, réservée seulement aux misérables. Devant
l'espèce de souffrance qui fait horreur, il se dévouait. Rien ne lui
répugnait. C'était là son genre de bonté. Il était hideusement secourable,
et divinement. Il cherchait les ulcères pour les baiser. Les belles actions
laides à voir sont les plus difficiles à faire: il préférait celles-là.
Un jour à l'Hôtel-Dieu, un homme allait mourir, étouffé par une tumeur à la
gorge, abcès fétide, affreux, contagieux peut-être, et qu'il fallait vider
sur-le-champ. Cimourdain était là; il appliqua sa bouche à la tumeur, la
pompa, recrachant à mesure que sa bouche était pleine, vida l'abcès, et
sauva l'homme. Comme il portait encore à cette époque son habit de prêtre,
quelqu'un lui dit:--Si vous faisiez cela au roi, vous seriez évêque.--Je ne
le ferais pas au roi, répondit Cimourdain. L'acte et la réponse le firent
populaire dans les quartiers sombres de Paris.

Si bien qu'il faisait de ceux qui souffrent, qui pleurent et qui menacent
ce qu'il voulait. A l'époque des colères contre les accapareurs, colères si
fécondes en méprises, ce fut Cimourdain qui, d'un mot, empêcha le pillage
d'un bateau chargé de savon sur le port Saint-Nicolas, et qui dissipa les
attroupements furieux arrêtant les voitures à la barrière Saint-Lazare.

Ce fut lui qui, dix jours après le 10 août, mena le peuple jeter bas les
statues des rois. En tombant elles tuèrent. Place Vendòme, une femme, Reine
Violet, fut écrasée par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde
qu'elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait été cent ans debout; elle
avait été érigée le 12 août 1692; elle fut reversée le 12 août 1792. Place
de la Concorde, un nommé Guinguerlot ayant appelé les démolisseurs:
canailles! fut assommé sur le piédestal de Louis XV. La statue fut mise en
pièces. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul échappa; c'était le bras
droit que Louis XV étendait avec un geste d'empereur romain. Ce fut sur la
demande de Cimourdain que le peuple donna et qu'une députation porta ce
bras à Latude, l'homme enterré trente-sept ans à la Bastille. Quand Latude,
le carcan an cou, la chaîne au ventre, pourrissait vivant au fond de cette
prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui eût dit
que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu'il sortirait du
sépulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait
le maître de cette main de bronze qui avait signé son écrou, et que de ce
roi de boue il ne resterait que ce bras d'airain?

Cimourdain était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l'écoutent.
Ces hommes-là semblent distraits; point; ils sont attentifs.

Cimourdain savait tout et ignorait tout. Il savait tout de la science et
ignorait tout de la vie. De là sa rigidité. Il avait les yeux bandés comme
la Thémis d'Homère. Il avait la certitude aveugle de la flèche qui ne voit
que le but et qui y va. En révolution rien de redoutable comme la ligne
droite. Cimourdain allait devant lui, fatal.

Cimourdain croyait que, dans les genèses sociales, le point extrême est le
terrain solide; erreur propre aux esprits qui remplacent la raison par la
logique. Il dépassait la Convention; il dépassait la Commune; il était de
l'Evêché.

La réunion, dite l'Evêché, parce qu'elle tenait ses séances dans une salle
du vieux palais épiscopal, était plutôt une complication d'hommes qu'une
réunion. Là assistaient, comme à la Commune, ces spectateurs silencieux et
significatifs qui avaient sur eux, comme dit Garat, «autant de pistolets
que de poches». L'Evêché était un pêle-mêle étrange; pêle-mêle cosmopolite
et parisien, ce qui ne s'exclut point, Paris étant le lieu où bat le coeur
des peuples. Là était la grande incandescence plébéienne. Près de l'Evêché
la Convention était froide et la Commune était tiède. L'Evêché était une de
ces formations révolutionnaires, pareilles aux formations volcaniques;
l'Evêché contenait de tout, de l'ignorance, de la bêtise, de la probité,
de l'héroïsme, de la colère, et de la police. Brunswick y avait des agents.
Il y avait là des hommes dignes de Sparte et des hommes dignes du bagne. La
plupart étaient forcenés et honnêtes. La Gironde, par la bouche d'Isnard,
président momentané de la Convention, avait dit un mot monstrueux:
_--Prenez garde, Parisiens. Il ne restera pas pierre sur pierre de notre
ville, et l'on cherchera un jour la place où fut Paris.--_ Ce mot avait
créé l'Evêché. Des hommes, et, nous venons de le dire, des hommes de toutes
nations, avaient senti la nécessité de se serrer autour de Paris.
Cimourdain s'était rallié à ce groupe.

Ce groupe réagissait contre les réacteurs. Il était né de ce besoin public
de violence qui est le côté redoutable et mystérieux des révolutions. Fort
de cette force, l'Evêché s'était tout de suite fait sa part. Dans les
commotions de Paris, c'était la Commune qui tirait le canon, c'était
l'Evêché qui sonnait le tocsin.

Cimourdain croyait, dans son ingénuité implacable, que tout est équité au
service du vrai; ce qui le rendait propre à dominer les partis extrêmes.
Les coquins le sentaient honnête, et étaient contents. Des crimes sont
flattés d'être présidés par une vertu. Cela les gène, et leur plaît.
Palloy, l'architecte qui avait exploité la démolition de la Bastille,
vendant ces pierres à son profit, et qui chargé de badigeonner le cachot de
Louis XVI, avait, par zèle, couvert le mur de barreaux, de chaînes et de
carcans; Gonchon, l'orateur suspect du faubourg Saint-Antoine, dont on a
retrouvé plus tard les quittances; Fournier, l'Américain qui, le 17
juillet, avait tiré sur Lafayette un coup de pistolet payé, disait-on, par
Lafayette; Henriot, qui sortait de Bicètre, et qui avait été valet,
saltimbanque, voleur et espion avant d'être général et de pointer des
canons sur la Convention, La Reynie, l'ancien grand vicaire de Chartres,
qui avait remplacé son bréviaire par le Père Duchêne, tous ces hommes
étaient tenus en respect par Cimourdain, et, à de certains moments, pour
empêcher les pires de broncher, il suffisait qu'ils sentissent en arrêt
devant eux cette redoutable candeur convaincue. C'est ainsi que Saint-Just
terrifiait Schneider. En même temps, la majorité de l'Evêché, composée
surtout de pauvres et d'hommes violents, qui étaient bons, croyaient en
Cimourdain et le suivait. I1 avait pour vicaire, ou pour aide de camp,
comme on voudra, cet autre prêtre républicain, Danjou, que le peuple aimait
pour sa haute taille et avait baptisé l'abbé Six-Pieds. Cimourdain eût mené
où il eût voulu cet intrépide chef qu'on appelait le général la Pique, et
ce hardi Trunchon, dit le Grand-Nicolas, qui avait voulu sauver madame
Lamballe, et lui avait donné le bras et fait enjamber les cadavres; ce qui
eût réussi sans la féroce plaisanterie du barbier Charlot.

La Commune surveillait la Convention, l'Evêché surveillait la Commune.
Cimourdain, esprit droit et répugnant à l'intrigue, avait cassé plus d'un
lit mystérieux, dans la main de Pache, que Beurnonville appelait «l'homme
noir». Cimourdain, à l'Evêché, était de plain-pied avec tous. Il était
consulté par Dobsent et Momoro. Il parlait espagnol à Gusman, italien
à Pio, anglais à Arthur, flamand à Pereyra, allemand à l'Autrichien Proly,
bâtard d'un prince. Il créait l'entente entre ces discordances. De là une
situation obscure et forte, Hébert le craignait.

Cimourdain avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la
puissance des inexorables. C'était un impeccable qui se croit infaillible.
Personne ne l'avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. Il était
l'effrayant homme juste.

Pas de milieu pour un prêtre dans la révolution. Un prêtre ne pouvait se
donner à la prodigieuse aventure flagrante que pour les motifs les plus bas
ou les plus hauts; il fallait qu'il fût infâme ou qu'il fût sublime.
Cimourdain était sublime, mais sublime dans l'isolement, dans
l'escarpement, dans la lividité inhospitalière; sublime dans un entourage
de précipices. Les hautes montagnes ont cette virginité sinistre.

Cimourdain avait l'apparence d'un homme ordinaire, vêtu de vêtements
quelconques, d'aspect pauvre. Jeune, il avait été tonsuré; vieux, il était
chauve. Le peu de cheveux qu'il avait étaient gris. Son front était large,
et sur ce front il y avait pour l'observateur un signe. Cimourdain avait
une façon de parler brusque, passionnée et solennelle, la voix brève,
l'accent péremptoire, la bouche triste et amère, l'oeil clair et profond,
et sur tout le visage on ne sait quel air indigné.

Tel était Cimourdain.

Personne aujourd'hui ne sait son nom. L'histoire a de ces inconnus
terribles.




III. UN COIN NON TREMPÉ DANS LE STYX

Un tel homme était-il un homme? Le serviteur du genre humain pouvait-il
avoir une affection? N'était-il pas trop une âme pour être un coeur? Cet
embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à
quelqu'un? Cimourdain pouvait-il aimer? Disons-le. Oui.

Etant jeune, et précepteur dans une maison presque princière, il avait eu
un élève, fils et héritier de la maison, et il l'aimait. Aimer un enfant
est si facile. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant? On lui pardonne d'être
seigneur, d'être prince, d'être roi. L'innocence de l'âge fait oublier les
crimes de la race; la faiblesse de l'être fait oublier l'exagération du
rang. Il est si petit qu'on lui pardonne d'être grand. L'esclave lui
pardonne d'être le maître. Le vieillard nègre idolâtre le marmot blanc.
Cimourdain avait pris en passion son élève. L'enfance a cela d'ineffable
qu'on peut épuiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans
Cimourdain s'était abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant; ce doux être
innocent était devenu une sorte de proie pour ce cœur condamné à la
solitude. Il l'aimait de toutes les tendresses à la fois, comme père, comme
frère, comme ami, comme créateur. C'était son fils; le fils, non de sa
chair, mais de son esprit. Il n'était pas le père, et ce n'était pas son
œuvre; mais il était le maître, et c'était son chef-d'oeuvre. De ce petit
seigneur, il avait fait un homme. Qui sait? un grand homme peut-être. Car
tels sont les rêves. A l'insu de la famille,--a-t-on besoin de permission
pour créer une intelligence, une volonté et une droiture?--il avait
communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu'il avait en lui;
il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu; il lui avait infusé
dans les veines sa conviction, sa conscience, son idéal; dans ce cerveau
d'aristocrate, il avait versé l'âme du peuple.

L'esprit allaite, l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la
nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée.
Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que souvent la
nourrice est plus mère que la mère.

Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain à son élève. La seule
vue de cet enfant l'attendrissait.

Ajoutons ceci: remplacer le père était facile, l'enfant n'en avait plus; il
était orphelin; son père était mort, sa mère était morte; il n'avait pour
veiller sur lui qu'une grand-mère aveugle et un grand-oncle absent. La
grand-mère mourut; le grand-oncle, chef de la famille, homme d'épée et de
grande seigneurie, pourvu de charges à la cour, fuyait le vieux donjon de
famille, vivait à Versailles, allait aux armés, et laissait l'orphelin seul
dans le château solitaire. Le précepteur était donc le maître, dans toute
l'acception du mot.

Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu naître l'enfant qui avait été son
élève. L'enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave.
Cimourdain, en ce danger de mort, l'avait veillé jour et nuit; c'est le
médecin qui soigne, c'est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait
sauvé l'enfant. Non seulement son élève lui avait dû l'éducation,
l'instruction, la science; mais il lui avait dû la convalescence et la
santé; non seulement son élève lui devait de penser, mais il lui devait de
vivre. Ceux qui nous doivent tout on les adore; Cimourdain adorait cet
enfant.

L'écart naturel de la vie s'était fait. L'éducation finie, Cimourdain
avait, du quitter l'enfant devenu jeune homme. Avec quelle froide et
inconsciente cruauté; ces séparations-là se font! Comme les familles
congédient tranquillement le précepteur qui laisse sa pensée dans un enfant
et la nourrice qui y laisse ses entrailles! Cimourdain, payé et mis dehors,
était sorti du monde d'en haut et rentré dans le monde d'en bas; la cloison
entre les grands et les petit s'était renfermée jeune seigneur, officier de
naissance et fait d'emblée capitaine, était parti pour une garnison
quelconque; l'humble précepteur, déjà au fond de son coeur prêtre insoumis,
s'était hâté de redescendre dans cet obscur rez-de-chaussée de l'église
qu'on appelait le bas clergé: et Cimourdain avait perdu de vue son élève.

La révolution était venue; le souvenir de cet être dont il avait fait un
homme avait continué de couver en lui, caché, mais non éteint, par
l'immensité des choses publiques.

Modeler une statue et lui donner la vie, c'est beau; modeler une
intelligence et lui donner la vérité, c'est plus beau encore. Cimourdain
était le Pygmalion d'une âme.

Un esprit peut avoir un enfant.

Cet élève, cet enfant, cet orphelin, était le seul être qu'il aimât sur la
terre.

Mais, même dans une telle affection, un tel homme était-il vulnérable?

On va le voir.




LIVRE DEUXIÈME

LE CABARET DE LA RUE DE PAON




I. MINOS, ÉAQUE ET RADAMANTE

Il y avait rue du Paon un cabaret qu'on appelait café. Ce café avait une
arrière-chambre, aujourd'hui historique. C'était là que se rencontraient
parfois à peu près secrètement, des hommes tellement puissants et tellement
surveillés qu'ils hésitaient à se parler en public. C'était là qu'avait été
échangé, le 25 octobre 1792, un baiser fameux entre la Montagne et la
Gironde. C'était là que Garat, bien qu'il n'en convienne pas dans ses
_Mémoires,_ était venu aux renseignements dans cette nuit lugubre où,
après avoir mis Clavière en sûreté rue de Beaune, il arrêta sa voiture sur
le Pont-Royal pour écouter le tocsin.

Le 28 juin 1793, trois hommes étaient réunis autour d'une table dans cette
arrière-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas: ils étaient assis
chacun à un des côtés de la table, laissant vide le quatrième. Il était
environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il
faisait nuit dans l'arrière-chambre, et un quinquet accroché au plafond,
luxe d'alors, éclairait la table.

Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les lèvres
minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux qui devait
le gêner pour sourire. Il était poudré, ganté, brossé, boutonné. Son habit
bleu clair ne faisait pas un pli. Il avait une culotte de nankin, des bas
blancs, une haute cravate, un jabot plissé, des souliers à boucles
d'argent. Les deux autres hommes étaient, l'un une espèce de géant, l'autre
une espèce de nain. Le grand, débraillé dans un vaste habit de drap
écarlate, le col nu dans une cravate dénouée tombant plus bas que le jabot,
la veste ouverte avec des boutons arrachés, était botté de bottes à revers
et avait les cheveux tout hérissés, quoiqu'on y vit un reste de coiffure et
d'apprêt: il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite
vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, le pli de la
bonté au coin de la bouche, les lèvres épaisses, les dents grandes, un
poing de portefaix, l'oeil éclatant. Le petit était un homme jaune qui,
assis, semblait difforme: il avait la tête renversée en arrière, les yeux
injectés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir noué sur
ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche énorme et terrible. Il
avait un pantalon à pied, de larges souliers, un gilet qui semblait avoir
été de satin blanc, et par-dessus ce gilet une rouppe dans les plis de
laquelle une ligne dure et droite laissait deviner un poignard.

Le premier de ces hommes s'appelait Robespierre, le second Danton, le
troisième Marat.

Ils étaient seuls dans cette salle. Il y avait devant Danton un verre et
une bouteille de vin couverte de poussière, rappelant la choppe de bière de
Luther, devant Marat une tasse de café, devant Robespierre des papiers.

Auprès des papiers on voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et
striés, que se rappellent ceux qui étaient écoliers au commencement de ce
siècle. Une plume était jetée à côté de l'écritoire. Sur les papiers était
posé un gros cachet de cuivre sur lequel on lisait _Palloy fecil,_ et
qui figurait un petit modèle exact de la Bastille.

Une carte de France était étalée au milieu de la table.

A la porte et dehors se tenait le chien de garde de Marat, ce Laurent
Basse, commissionnaire du numéro 18 de la rue des Cordeliers, qui, le 15
juillet, environ quinze jours après ce 28 juin, devait asséner un coup de
chaise sur la tête d'une femme nommée Charlotte Corday, laquelle en ce
moment-là était à Caen, songeant vaguement. Laurent Basse était le porteur
d'épreuves de l'_Ami du peuple_. Ce soir-là, amené par son maître au
café de la rue du Paon, il avait la consigne de tenir fermée la salle où
étaient Marat, Danton et Robespierre, et de n'y laisser pénétrer personne,
à moins que ce ne fût quelqu'un du comité de salut public, de la Commune
ou de l'Evêché.

Robespierre ne voulait pas fermer la porte à Saint-Just, Danton ne voulait
pas la fermer à Pache, Marat ne voulait pas la fermer à Gusman.

La conférence durait depuis longtemps déjà. Elle avait pour sujet les
papiers étalés sur la table et dont Robespierre avait donné lecture. Les
voix commençaient à s'élever. Quelque chose comme de la colère grondait
entre ces trois hommes. Du dehors ou entendait par moments des éclats de
parole. A cette époque l'habitude des tribunes publiques semblait avoir
créé le droit d'écouter. C'était le temps où l'expéditionnaire Fabricius
Pâris regardait par le trou de la serrure ce que faisait le comité de salut
public. Ce qui, soit dit en passant, ne fut pas inutile, car ce fut ce
Pâris qui avertit Danton la nuit du 30 au 31 mars 1794. Laurent Basse avait
appliqué son oreille contre la porte de l'arrière-salle où étaient Danton,
Marat et Robespierre. Laurent Basse servait Marat, mais il était de
l'Evêché.




II. MAGNA TESTANTUR VOCE PER UMBRAS

Danton venait de se lever; il avait vivement reculé sa chaise.

--Ecoutez, cria-t-il. Il n'y a qu'une urgence, la république en danger. Je
ne connais qu'une chose, délivrer la France de l'ennemi. Pour cela tous les
moyens sont bons. Tous! Tous! tous! Quand j'ai affaire à tous les périls,
j'ai recours à toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave
tout. Ma pensée est une lionne. Pas de demi-mesures, pas de pruderie en
révolution. Némésis n'est pas une bégueule. Soyons épouvantables, et
utiles. Est-ce que l'éléphant regarde où il met sa patte? Ecrasons
l'ennemi.

Robespierre répondit avec douceur:

--Je veux bien.

Et il ajouta:

--La question est de savoir où est l'ennemi.

--Il est dehors et je l'ai chassé, dit Danton.

--Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.

--Et je le chasserai encore, reprit Danton.

--On ne chasse pas l'ennemi du dedans.

--Qu'est-ce donc qu'on fait?

--On l'extermine.

--J'y consens, dit à son tour Danton.

Et il reprit:

--Je vous dis qu'il est dehors, Robespierre.

--Danton, je vous dis qu'il est dedans.

--Robespierre, il est à la frontière.

--Danton, il est en Vendée.

--Calmez-vous, dit une troisième voix, il est partout; et vous êtes perdus.
C'était Marat qui parlait.

Robespierre regarda Marat et repartit tranquillement:

--Trêve aux généralités. Je précise. Voici des faits.

--Pédant! grommela Marat.

Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui et continua:

--Je viens de vous lire les dépêches de Prieur de la Marne. Je viens de
vous communiquer les renseignements donnés par ce Gélambre. Danton,
écoutez, la guerre étrangère n'est rien, la guerre civile est tout. La
guerre étrangère, c'est une écorchure qu'on a au coude; la guerre civile,
C'est l'ulcère qui vous mange le foie. De tout ce que je viens de vous
lire, il résulte ceci: la Vendée, jusqu'à ce jour éparse entre plusieurs
chefs, est au moment de se concentrer. Elle va désormais avoir un capitaine
unique...

--Un brigand central, murmura Danton.

--C'est, poursuivit Robespierre, l'homme débarqué près de Pontorson le 2
juin. Vous avez vu ce qu'il est. Remarquez que ce débarquement coïncide
avec l'arrestation des représentants en mission, Prieur de la Côte-d'Or et
Romme à Bayeux, par ce district traître du Calvados, le 2 juin, le même
jour.

--Et leur translation au château de Caen, dit Danton. Robespierre reprit:

--Je continue de résumer les dépêches. La guerre de forêt s'organise sur
une vaste échelle. En même temps une descente anglaise se prépare; vendéens
et anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistère parlent
la même langue que les topinambous de Cornouailles. J'ai mis sous vos yeux
une lettre interceptée de Puisaye où il est dit que «vingt mille habits
rouges distribués aux insurgés en feront lever cent mille». Quand
l'insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera. Voici
le plan. Suivez-le sur la carte.

Robespierre posa le doigt sur la carte, et poursuivi:

--Les anglais ont le choix du point de descente, de Cancale à Paimpol.
Craig préférerait la baie de Saint-Brieuc, Cornwallis la baie de
Saint-Cast. C'est un détail. La rive gauche de la Loire est gardée par
l'armée vendéenne royale, et, quant aux vingt-huit lieues à découvert entre
Ancenis et Pontorson, quarante paroisses normandes ont promis leur
concours. La descente se fera sur trois points, Plérin, Iffiniac et
Pléneuf; de Plérin on ira à Saint-Brieuc, et de Pléneuf à Lamballe; le
deuxième jour on gagnera Dinan où il y a neuf cents prisonniers anglais, et
l'on occupera en même temps Saint-Jouan et Saint-Méen; on y laissera de la
cavalerie; le troisième jour, deux colonnes se dirigeront l'une de Jouan
sur Bédée, l'autre de Dinan sur Becherel qui est une forteresse naturelle,
et où l'on établira deux batteries; le quatrième jour, on est à Rennes.
Rennes, c'est la clef de la Bretagne. Qui a Rennes a tout. Rennes prise,
Châteanneuf et Saint-Malo tombent. Il y a à Rennes un million de cartouches
et cinquante pièces d'artillerie de campagne...

--Qu'ils rafleraient, murmura Danton.

Robespierre continua:

--Je termine. De Rennes, trois colonnes se jetteront l'une sur Fougères,
l'autre sur Vitré, l'autre sur Redon. Comme les ponts sont coupés, les
ennemis se muniront, vous avez vu ce fait précisé, de pontons et de
madriers, et ils auront des guides pour les points guéables à la cavalerie.
De Fougères on rayonnera sur Avranches, de Bedon Sur Ancenis, de Vitré sur
Laval. Nantes se rendra, Brest se rendra. Redon donne tout le cours de la
Vilaine, Fougères donne la route de Normandie, Vitré donne la route de
Paris. Dans quinze jours, on aura une armée de brigands de trois cent mille
hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France.

--C'est-à-dire au roi d'Angleterre, dit Danton.

--Non. Au roi de France.

Et Robespierre ajouta:

--Le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l'étranger,
et dix-huit cents ans pour éliminer la monarchie.

Danton, qui s'était rassis, mit ses coudes sur la table et sa tête dans ses
mains, rêveur.

--Vous voyez le péril, dit Robespierre. Vitré donne la route de Paris aux
Anglais.

Danton redressa le front et abattit ses deux grosses mains crispés sur la
carte, comme sur une enclume.

--Robespierre, est-ce que Verdun ne donnait pas la route de Paris aux
prussiens?

Eh bien?

--Eh bien, on chassera les anglais comme on a chassé les prussiens.

Et Danton se leva de nouveau.

Robespierre posa sa main froide sur le poing fièvreux de Danton.

--Danton, la Champagne n'était pas pour les prussiens, et la Bretagne est
pour les anglais. Reprendre Verdun, c'est de la guerre étrangère; reprendre
Vitré, c'est de la guerre civile.

--Et Robespierre murmura avec un accent froid et profond:

--Sérieuse différence.

Il reprit:

--Rasseyez-vous, Danton, et regardez la carte au lieu de lui donner des
coups de poing.

Mais Danton était tout à sa pensée.

--Voilà qui est fort! s'écria-t-il, de voir la catastrophe à l'ouest quand
elle est à l'est. Robespierre, je vous accorde que l'Angleterre se dresse
sur l'Océan; mais l'Espagne se dresse aux Pyrénées, mais l'Italie se dresse
aux Alpes, mais l'Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe
est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans. A
l'extérieur la coalition, à l'intérieur la trahison. Au midi Servant
entre-bâille la porte de la France au roi d'Espagne, an nord Dumouriez
passe à l'ennemi. Au reste il avait toujours moins menacé la Hollande que
Paris. Nerwinde efface Jemmapes et Valmy. Le philosophe Rabaut
Saint-Etienne, traître comme un protestant qu'il est, correspond avec le
courtisan Montesquieu. L'armée est décimée. Pas un bataillon qui ait
maintenant plus de quatre cents hommes; le vaillant régiment de Deux-Ponts
est réduit à cent cinquante hommes; le camp de Pamars est livré; il ne
reste plus à Givet que cinq cents sacs de farine; nous rétrogradons sur
Landau; Wurmser presse Kléber; Mayence succombe vaillamment, Condé
lâchement. Valenciennes aussi. Ce qui n'empêche pas Chancel qui défend
Valenciennes et le vieux Férand qui défend Condé d'être deux héros, aussi
bien que Meunier qui défendait Mayence. Mais tous les autres trahissent.
Dharville trahit à Aix-la-Chapelle, Manton trahit à Bruxelles, Valence
trahit à Bréda, Neuilly trahit à Limbourg, Miranda trahit à Maëstrich:
Stengel, traître, Lanoue, traître, Ligonier, traître, Menon traître,
Dillon, traître; monnaie hideuse de Dumouriez. Il faut des exemples. Les
contre-marches de Custine me sont suspectes; je soupçonne Custine de
préférer la prise lucrative de Francfort à la prise utile de Coblentz.
Francfort peut payer quatre millions de contributions de guerre, soit.
Qu'est-ce que cela à côté du nid des émigrés écrasé? Trahison, dis-je.
Meunier est mort le 13 juin. Voilà Kléber seul. En attendant, Brunswick
grossit et avance. Il arbore le drapeau allemand sur toutes les places
françaises qu'il prend. Le margrave de Brandebourg est aujourd'hui
l'arbitre de l'Europe; empoche nos provinces; il s'adjugera la Belgique,
vous verrez; on dirait que c'est pour Berlin que nous travaillons; si cela
continue, et si nous n'y mettons ordre, la révolution française se sera
faite au profit de Potsdam, elle aura eu pour unique résultat d'agrandir le
petit état de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pour le roi
de Prusse.

Et Danton, terrible, éclata de rire.

Le rire de Danton fit sourire Marat.

--Vous avez chacun votre dada; vous, Danton, la Prusse; vous, Robespierre,
la Vendée. Je vais préciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril; le
voici: les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est jacobin, le café
Patin est royaliste, le café du Rendez-vous attaque la garde nationale, le
café de la Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre
Brissot, le café Corazza est pour, le café Procope jure par Diderot, le
café du Théàtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les
assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la
question des farines, au café de Foy tapages et gourmades, au Perron
bourdonnement des frelons de finances. Voilà ce qui est sérieux.

Danton ne riait plus. Marat souriait toujours. Sourire de nain pire qu'un
rire de colosse.

--Vous moquez-vous, Marat? gronda Danton.

Marat eut ce mouvement de hanche convulsif, qui était célèbre. Son sourire
s'était effacé.

--Ah! je vous retrouve, citoyen Danton. C'est bien vous qui en pleine
Convention m'avez appelé «l'individu Marat». Ecoutez. Je vous pardonne.
Nous traversons un moment imbécile. Ah! je me moque! En effet, quel homme
suis-je? J'ai dénoncé Chazot, j'ai dénoncé Pétion, j'ai dénoncé Kersaint,
j'ai dénoncé Moreton, j'ai dénoncé Dufriche-Valazé, j'ai dénoncé Ligonnier,
j'ai dénoncé Menou, j'ai dénoncé Banneville, j'ai dénoncé Gensonné, j'ai
dénoncé Biron, j'ai dénoncé Lidon et Chambon; ai-je eu tort? je flaire la
trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant
le crime. J'ai l'habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites
le lendemain. Je suis l'homme qui a proposé à l'assemblée un plan complet
de législation criminelle. Qu'ai-je fait jusqu'à présent? J'ai demandé
qu'on instruise les sections afin de les discipliner à la révolution, j'ai
fait lever les scellés des trente-deux cartons, j'ai réclamé les diamants
déposés dans les mains de Boland, j'ai prouvé que les brissotins avaient
donné au comité de sûreté générale des mandats d'arrêt en blanc, j'ai
signalé les omissions du rapport de Lindet sur les crimes de Capet, j'ai
voté le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j'ai défendu les
bataillons le Manconseil et le Républicain, j'ai empêché la lecture de la
lettre de Narbonne et de Malhouet, j'ai fait une motion pour les soldats
blessés, j'ai fait supprimer la commission des six, j'ai pressenti dans
l'affaire de Mons la trahison de Dumouriez, j'ai demandé qu'on prit cent
mille parents d'émigrés comme otages pour les commissaires livrés à
l'ennemi, j'ai proposé de déclarer traître tout représentant qui passerait
les barrières, j'ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de
Marseille, j'ai insisté pour qu'on mit à prix la tête d'Egalité fils, j'ai
défendu Bouchotte, j'ai voulu l'appel nominal pour chasser Isnard du
fauteuil, j'ai fait déclarer que les parisiens ont bien mérité de la
patrie; c'est pourquoi je suis traité de pantin par Louvet, le Ministère
demande qu'on m'expulse, la ville de Loudun souhaite qu'on m'exile, la
ville d'Amiens désire qu'on me mette une muselière, Cobourg veut qu'on
m'arrête, et Lecointe-Puyraveau propose à la Convention de me décréter fou.
Ah ça! citoyen Danton, pourquoi m'avez-vous fait venir à votre
conciliabule, si ce n'est pour avoir mon avis? Est-ce que je vous demandais
d'en être? loin de là. Je n'ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des
contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous. Du reste, je devais
m'y attendre, vous ne m'avez pas compris; pas plus vous que Robespierre,
pas plus Robespierre que vous. Il n'y a donc pas d'homme, d'état ici? Il
faut donc vous faire épeler la politique, il faut donc vous mettre les
points sur les _i?_ Ce que je vous ai dit voulait dire ceci: Vous vous
trompez tous les deux. Le danger n'est ni à Londres, comme le croit
Robespierre, ni à Berlin comme le croit Danton; il est à Paris. Il est dans
l'absence d'unité, dans le droit qu'a chacun de tirer de son côté, à
commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans
l'anarchie des volontés...

--L'anarchie! interrompit Danton, qui la fait, si ce n'est vous?

Marat ne s'arrêta pas.

--Robespierre, Danton, le danger est dans ce tas de cafés, dans ce tas de
brelans, dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fédérés, club des
Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre et qui a été le
club monarchique de 1790, cercle social imaginé par le prêtre Claude
Fauchet, club des Bonnets de laine fondé par le gazetier Prudhomme, _et
Coetera_; sans compter votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est,
dans la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroché à la lanterne de
l'Hôtel-de-ville le boulanger du marché Palu, François Denis, et dans la
justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu le boulanger
Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu'on déprécie. Rue du Temple,
un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du
peuple, a dit: _Il ne vaut pas la peine d'être ramassé._ Les
agioteurs et les accapareurs, voilà le danger. Arborer le drapeau noir à
l'Hôtel-de-Ville, la belle avance! Vous arrêtez le baron de Trenck, cela ne
suffit pas. Tordez-moi le cou à ce vieil intrigant de prison. Vous croyez
vous tirer d'affaire parce que le président de la Convention pose une
couronne civique sur la tête de Labertèche, qui a reçu quarante et un coups
de sabre à Jemmapes, et dont Chénier se fait le cornac? Comédies et
batelages. Ah! vous ne regardez pas Paris! Ah! Vous cherchez le danger
loin, quand il est près! A quoi vous sert votre police, Robespierre? Car
vous avez vos espions, Payan, à la Commune, Coffinhal, au tribunal
révolutionnaire, David, au comité de sûreté générale, Couthon, au comité de
salut public. Vous voyez que je suis bien informé. Eh bien, sachez ceci: le
danger est sur vos têtes, le danger est sous vos pieds; on conspire, on
conspire, on conspire; les passants dans les rues s'entre-lisent les
journaux et se font des signes de tête; six mille hommes, sans cartes de
civisme, émigrés rentrés, muscadins et mathevons, sont cachés dans les
caves et dans les greniers, et dans les galeries de bois du Palais-Royal;
on fait queue chez les boulangers; les bonnes femmes, sur le pas des
portes, joignent les mains et disent: Quand aura-t-on la paix? Vous avez
beau aller vous enfermer, pour être entre vous, dans la salle du conseil
exécutif, on sait tout ce que vous y dites; et la preuve, Robespierre,
c'est que voici les paroles que vous avez dites hier soir à Saint-Just:
«Barbaroux commence à prendre du ventre, cela va le gêner dans sa fuite.»
Oui, le danger est partout, et surtout au centre, à Paris. Les ci-devant
complotent, les patriotes vont pieds nus, les aristocrates arrêtés le 9
mars sont déjà relâchés, les chevaux de luxe qui devraient être attelés aux
canons sur la frontière nous éclaboussent dans les rues, le pain de quatre
livres vaut trois francs douze sous, les théâtres jouent des pièces
impures, et Robespierre fera guillotiner Danton.

--Ouiche! dit Danton.

Robespierre regardait attentivement la carte.

--Ce qu'il faut, cria brusquement Marat, c'est un dictateur. Robespierre,
vous savez que je veux un dictateur.

Robespierre releva la tête.

--Je sais, Marat, vous ou moi.

--Moi ou vous, dit Marat.

Danton grommela entre ses dents:

--La dictature, touchez-y!

Marat vit le froncement de sourcil de Danton.

--Tenez, reprit-il. Un dernier effort. Mettons-nous d'accord. La situation
en vaut la peine. Ne nous sommes-nous déjà pas mis d'accord pour la journée
du 31 mai? La question d'ensemble est plus grave encore que le girondinisme
qui est une question de détail. Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais
le vrai, tout le vrai, le vrai vrai, c'est ce que je dis. Au midi, le
fédéralisme; à l'ouest, le royalisme; à Paris, le duel de la Convention et
de la Commune; aux frontières, la reculade de Custine et la trahison de
Dumouriez. Qu'est-ce que tout cela? Le démembrement. Que nous faut-il?
L'unité. Là est le salut. Mais hâtons-nous. Il faut que Paris prenne le
gouvernement de la révolution. Si nous perdons une heure demain les
vendéens peuvent être à Orléans les prussiens à Paris. Je vous accorde
ceci, Danton, je vous concède cela, Robespierre. Soit. Eh bien, la
conclusion, c'est la dictature. A nous trois nous représentons la
révolution. Nous sommes les trois têtes de Cerbère. De ces trois tètes,
l'une parle, c'est vous, Robespierre; l'autre rugit, vous, Danton....

--L'autre mord, dit Danton, c'est vous, Marat.

--Toutes trois mordent, dit Robespierre.

Il y eut un silence. Puis le dialogue, plein de secousses sombres,
recommença.

--Ecoutez, Marat, avant de s'épouser, il faut se connaître. Comment
avez-vous su le mot que j'ai dit hier à Saint-Just?

--Ceci me regarde, Robespierre.

--Marat!

--C'est mon devoir de m'éclairer, et c'est mon affaire de me renseigner.

--Marat!

--J'aime à savoir.

--Marat!

--Robespierre, je sais ce que vous dites à Saint-Just, comme je sais ce que
Danton dit à Lacroix; comme je sais ce qui se passe quai des Théatins, à
l'hôtel de Labriffe, repaire où se rendent les nymphes de l'émigration;
comme je sais ce qui se passe dans la maison des Thilles, près Gonesse, qui
est à Valmerange, l'ancien administrateur des postes, où allaient jadis
Maury et Cazales, où sont allés depuis Sieyès et Vergniaud, et où,
maintenant, on va une fois par semaine.

En prononçant cet _on_, Marat regarda Danton.

Danton s'écria:

--Si j'avais deux liards de pouvoir, ce serait terrible.

Marat poursuivit:

--Je sais ce que vous dites, Robespierre, comme je sais ce qui se passait à
la tour du Temple quand on y engraissait Louis XVI, si bien que, seulement
dans le mois de septembre, le loup, la louve et les louveteaux ont mangé
quatre-vingt-six paniers de pêches. Pendant ce temps-là le peuple est
affamé. Je sais cela, comme je sais que Roland a été caché dans un logis
donnant sur une arrière-cour, rue de la Harpe; comme je sais que six cents
des piques du 14 juillet avaient eté fabriquées par Faure, serrurier du duc
d'Orléans; comme je sais ce qu'on fait chez la Saint-Hilaire, maîtresse
de Sillery; les jours de bal, c'est le vieux Sillery qui frotte lui-même,
avec de la craie, les parquets du salon jaune de la rue
Neuve-des-Mathurins; Buzot et Kersaint y dînaient. Saladin y a dîné le 27,
et avec qui, Robespierre? Avec votre ami, Lasource.

--Verbiage, murmura Robespierre. Lasource n'est pas mon ami.

Et il ajouta, pensif:

--En attendant il y a à Londres dix-huit fabriques de faux assignats.

Marat continua d'une voix tranquille, mais avec un léger tremblement, qui
était effrayant:

--Vous êtes la faction des importants. Oui, je sais tout, malgré ce que
Saint-Just appelle _le silence d'état_...

Marat souligna ce mot par l'accent, regarda Robespierre, et poursuivit:

--Je sais ce qu'on dit à votre table les jours où Lebas invite David à
venir manger la cuisine faite par sa promise, Elisabeth Duplay, votre
future belle-soeur, Robespierre. Je suis l'oeil énorme du peuple, et, du
fond de ma cave, je regarde. Oui, je vois, oui, j'entends, oui, je sais.
Les petites choses vous suffisent. Vous vous admirez. Robespierre se
fait contempler par sa madame de Chalabre, la fille de ce marquis de
Chalabre qui fit le whist avec Louis XV le soir de l'exécution de Damiens.
Oui, on porte haut la tète. Saint-Just habite une cravate. Legendre est
correct, lévite neuve et gilet blanc, et un jabot, pour faire oublier son
tablier. Robespierre s'imagine que l'histoire voudra savoir qu'il avait
une redingote olive à la Constituante et un habit bleu-ciel à la
Convention. Il a son portrait sur tous les murs de sa chambre...

Robespierre interrompit d'une voix plus calme encore que celle de Marat.

--Et vous, Marat, vous avez le vôtre dans tous les égouts.

Ils continuèrent sur un ton de causerie dont la lenteur accentuait la
violence des répliques et des ripostes, et ajoutait on ne sait quelle
ironie à la menace.

--Robespierre, vous avez qualifié ceux qui veulent le renversement des
trônes, _les Don Quichottes du genre humain_.

--Et vous, Marat, après le 4 août, dans votre numéro 559 de _l'Ami du
Peuple_, ah! j'ai retenu le chiffre, c'est utile, vous avez demandé
qu'on rendît aux nobles leurs titres. Vous avez dit: _Un duc est toujours
un duc_.

--Robespierre, dans la séance du 7 décembre, vous avez défendu la femme
Roland contre Viard.

--De même que mon frère vous a défendu, Marat, quand on vous a attaqué aux
Jacobins. Qu'est-ce que cela prouve? rien.

--Robespierre, on connaît le cabinet des Tuileries où vous avez dit à
Garat: _Je suis las de la Révolution_.

--Marat, c'est ici, dans ce cabaret, que, le 29 octobre, vous avez embrassé
Barbaroux.

--Robespierre, vous avez dit à Buzot: _La république, qu'est-ce que
Cela?_

--Marat, c'est dans ce cabaret que vous avez invité à déjeuner trois
Marseillais par compagnie.

--Robespierre, vous vous faites escorter d'un fort de la halle armé d'un
bâton.

--Et vous, Marat, la veille du 10 août, vous avez demandé à Buzot de vous
aider à fuir à Marseille déguisé en jockey.

--Pendant les justices de septembre, vous vous êtes caché, Robespierre.

--Et vous, Marat, vous vous êtes montré.

--Robespierre, vous avez jeté à terre le bonnet rouge.

--Oui, quand un traître l'arborait. Ce qui pare Dumouriez souille
Robespierre.

--Robespierre, vous avez refusé, pendant le passage des soldats de
Chateauvieux, de couvrir d'un voile la tête de Louis XVI.

--J'ai fait mieux que lui voiler la tête, je la lui ai coupée.

Danton intervint, mais comme l'huile intervient dans le feu.

--Robespierre, Marat, dit-il, calmez-vous.

Marat n'aimait pas à être nommé le second. Il se retourna.

--De quoi se mêle Danton? dit-il.

Danton bondit.

--De quoi je me mêle? De ceci. Qu'il ne faut pas de fratricide; qu'il ne
faut pas de lutte entre deux hommes qui servent le peuple; que c'est assez
de la guerre étrangère, que c'est assez de la guerre civile, et que ce
serait trop de la guerre domestique; que c'est moi qui ai fait la
révolution, et que je ne veux pas qu'on la défasse. Voilà de quoi
je me mêle.

Marat répondit sans élever la voix.

--Mêlez-vous de rendre vos comptes.

--Mes comptes! cria Danton. Allez les demander aux défilés de l'Argonne, à
la Champagne délivrée, à la Belgique conquise, aux armées où j'ai été
quatre fois déjà offrir ma poitrine à la mitraille! allez les demander à la
place de la Révolution, à l'échafaud du 21 janvier, au trône jeté à terre,
à la guillotine, cette veuve...

Marat interrompit Danton.

--La guillotine est une vierge; on se couche sur elle, on ne la féconde
pas.

--Qu'en savez-vous? répliqua Danton, je la féconderais, moi!

--Nous verrons, dit Marat.

Et il sourit.

Danton vit ce sourire.

--Marat, cria-t-il, vous êtes l'homme caché, moi je suis l'homme du grand
air et du grand jour. Je hais la vie reptile. Etre cloporte ne me va pas.
Vous habitez une cave; moi j'habite la rue. Vous ne communiquez avec
personne; moi, quiconque passe peut me voir et me parler.

--Joli garçon, voulez-vous monter chez moi? Grommela Marat.

Et cessant de sourire, il reprit d'un accent péremptoire:

--Danton, rendez compte des trente-trois mille écus, argent sonnant, que
Montmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de
votre charge de procureur au Châtelet.

--J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.

--Et le garde-meuble? et les diamants de la couronne?

--J'étais du 6 octobre.

--Et les vols de votre _alter ego_ Lacroix en Belgique?

--J'étais du 20 juin.

--Et les prêts faits à la Montansier?

--Je poussais le peuple au retour de Varennes.

--Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec l'argent fourni par vous?

--J'ai armé les sections de Paris.

--Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice?

--J'ai fait le 10 août.

--Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée, dont vous avez
pris le quart?

--J'ai arrêté l'ennemi en marche et barré le passage aux rois coalisés.

--Prostitué! dit Marat.

Danton se dressa, effrayant.

--Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais
j'ai sauvé le monde.

Robespierre s'était remis à se ronger les ongles. Il ne pouvait, lui, ni
rire, ni sourire. Le rire, éclair de Danton, et le sourire, piqûre de
Marat, lui manquaient.

Danton reprit:

--Je suis comme l'océan; j'ai mon flux et mon reflux; à mer basse on voit
ses bas-fonds, à mer haute on voit mes flots.

--Votre écume, dit Marat.

--Ma tempête, dit Danton.

En même temps que Danton, Marat s'était levé. Lui aussi éclate. Le
couleuvre devint subitement dragon.

--Ah! cria-t-il, ah! Robespierre! ah! Danton! vous ne voulez pas m'écouter!
Eh bien, je vous le dis, vous êtes perdus. Votre politique aboutit à des
impossibilités d'aller plus loin; vous n'avez plus d'issue; et vous faites
des choses qui ferment devant vous toutes les portes, excepté celle du
tombeau.

--C'est notre grandeur, dit Danton.

Et il haussa les épaules.

Marat continua:

--Danton, prends garde. Vergniaud aussi a la bouche large et les lèvres
épaisses et les sourcils en colère, Vergniaud aussi est grêlé comme
Mirabeau et comme toi, cela n'a pas empêché le 31 mai. Ah! tu hausses les
épaules. Quelquefois hausser les épaules fait tomber la tête. Danton, je te
le dis, ta grosse voix, ta cravate lâche, tes bottes molles, tes petits
soupers, tes grandes poches, cela regarde Louisette.

Louisette était le nom d'amitié que Marat donnait à guillotine.

Il poursuivit:

--Et quant à toi, Robespierre, tu es un modéré, mais cela ne te servira de
rien. Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge,
sois pincé, frisé, calamistré, tu n'en iras pas moins en place de Grève,
lis la déclaration de Brunstwick, tu n'en sera pas moins traité comme le
régicide Damiens, et tu es tiré à quatre épingles en attendant que tu sois
tiré à quatre chevaux.

--Echo de Coblentz! dit Robespierre entre ses dents.

--Robespierre, je ne suis l'écho de rien, je suis le cri de tout. Ah! vous
êtes jeunes, vous. Quel âge as-tu, Danton? trente-quatre ans. Quel âge
as-tu, Robespierre? trente-trois ans. Eh bien, moi, j'ai toujours vécu, je
suis la vieille souffrance humaine, j'ai six mille ans.

--C'est vrai, répliqua Danton, depuis six mille ans, Caïn s'est conservé
dans la haine comme le crapaud dans la pierre, le bloc se casse, Caïn saute
parmi les hommes, et c'est Marat.

--Danton! cria Marat. Et une lueur livide apparut dans ses yeux.

--Eh bien quoi? dit Danton.

Ainsi parlaient ces trois hommes formidables. Querelle de tonnerres.





III. TRESSAILLEMENT DES FIBRES PROFONDES

Le dialogue eut un répit; ces titans rentrèrent un moment chacun dans sa
pensée.

Les lions s'inquiètent des hydres. Robespierre était devenu très pâle et
Danton très rouge. Tous deux avaient un frémissement. La prunelle fauve de
Marat s'était éteinte; le calme, un calme impérieux, s'était refait sur la
face de cet homme, redouté des redoutables.

Danton se sentait vaincu, mais ne voulait pas se rendre. Il reprit:

--Marat parle très haut de dictature et d'unité, mais il n'a qu'une
puissance, dissoudre.

Robespierre, desserrant ses lèvres étroites, ajouta:

--Moi, je suis de l'avis d'Anacharsis Cloots; je dis: Ni Roland, ni Marat.

--Et moi, répondit Marat, je dis: Ni Danton, ni Robespierre.

Il les regarda tous deux fixement et ajouta:

--Laissez-moi vous donner un conseil, Danton. Vous êtes amoureux, vous
songez à vous remarier, ne vous mêlez plus de politique, soyez sage.

Et, reculant d'un pas vers la porte pour sortir, il leur fit ce salut
sinistre:

--Adieu, messieurs.

Danton et Robespierre eurent un frisson.

En ce moment une voix s'éleva au fond de la salle, et dit:

--Tu as tort, Marat.

Tous se retournèrent. Pendant l'explosion de Marat, et sans qu'ils s'en
fussent aperçus, quelqu'un était entré par la porte du fond.

--C'est toi, citoyen Cimourdain, dit Marat. Bonjour.

C'était Cimourdain en effet.

--Je dis que tu as tort, Marat, reprit-il.

Marat verdit, ce qui était sa façon de pâlir.

Cimourdain ajouta:

--Tu es utile, mais Robespierre et Danton sont nécessaires. Pourquoi les
menacer? Union, union, citoyens! Le peuple veut qu'on soit uni.

Cette entrée fit un effet d'eau froide, et, comme l'arrivée d'un étranger
dans une querelle de ménage, apaisa, sinon le fond, du moins la surface.

Cimourdain s'avança vers la table.

Danton et Robespierre le connaissaient. Ils avaient souvent remarqué dans
les tribunes publiques de la Convention ce puissant homme obscur que le
peuple saluait. Robespierre pourtant, formaliste, demanda:

--Citoyen, comment êtes-vous entré?

--Il est de l'Evêché, répondit Marat d'une voix où l'on sentait on ne sait
quelle soumission.

Marat bravait la Convention, menait la Commune et craignait l'Evêché.

Ceci est une loi.

Mirabeau sent remuer à une profondeur inconnue Robespierre, Robespierre
sent remuer Marat, Marat sent remuer Hébert, Hébert sent remuer Babeuf.
Tant que les couches souterraines sont tranquilles, l'homme politique peut
marcher; mais sous le plus révolutionnaire il y a un sous-sol, et
les plus hardis s'arrêtent inquiets quand ils sentent sous leurs pieds le
mouvement qu'ils ont créé sur leur tête.

Savoir distinguer le mouvement qui vient des convoitises du mouvement qui
vient des principes, combattre l'un et seconder l'autre, c'est là le génie
et la vertu des grands révolutionnaires.

Danton vit plier Marat.

--Oh! le citoyen Cimourdain n'est pas de trop, dit-il.

Et il tendit la main à Cimourdain.

Puis:

--Parbleu, dit-il, expliquons la situation au citoyen Cimourdain. Il vient
à propos. Je représente la Montagne, Robespierre représente le comité de
salut public, Marat représente la Commune, Cimourdain représente l'Evêché.
Il va nous départager.

--Soit, dit Cimourdain, grave et simple. De quoi s'agit-il?

--De la Vendée, répondit Robespierre.

--La Vendée! dit Cimourdain.

Et il reprit:

--C'est la grande menace. Si la Révolution meurt, elle mourra par la
Vendée. Une Vendée est plus redoutable que dix Allemagnes. Pour que la
France vive, il faut tuer la Vendée.

Ces quelques mots lui gagnèrent Robespierre.

Robespierre pourtant fit cette question:

--N'êtes-vous pas un ancien prêtre?

L'air prêtre n'échappait pas à Robespierre. Il reconnaissait hors de lui ce
qu'il avait au dedans de lui.

Cimourdain répondit:

--Oui, citoyen.

--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Danton. Quand les prêtres sont bons, ils
valent mieux que les autres. En temps de révolution, les prêtres se fondent
en citoyens comme les cloches en sous et en canons. Danjou est prêtre,
Daunou est prêtre. Thomas Lindet est évêque d'Evreux. Robespierre, vous
vous asseyez à la Convention coude à coude avec Massieu, évêque de
Beauvais. Le grand-vicaire Vaugeois était du comité d'insurrection du 10
août. Chabot est capucin. C'est dom Gerle qui a fait le serment du Jeu de
paume; c'est l'abbé Audran qui a fait déclarer l'Assemblée nationale
supérieure au roi; c'est l'abbé Goutte qui a demandé à la Législative qu'on
ôtât le dais du fauteuil de Louis XVI; c'est l'abbé Grégoire qui a provoqué
l'abolition de la royauté.

--Appuyé, ricana Marat, par l'histrion Collot-d'Herbois. A eux deux, il ont
fait la besogne; le prêtre a renversé le trône, le comédien a jeté bas le
roi.

--Revenons à la Vendée, dit Robespierre.

--Eh bien, demanda Cimourdain, qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'elle fait, cette
Vendée?

Robespierre répondit:

--Ceci: elle a un chef. Elle va devenir épouvantable.

--Qui est ce chef, citoyen Robespierre?

--C'est un ci-devant marquis de Lantenac, qui s'intitule prince breton.

Cimourdain fit un mouvement.

--Je le connais, dit-il. J'ai été prêtre chez lui.

Il songea un moment, et reprit:

--C'était un homme à femmes avant d'être un homme de guerre.

--Comme Biron qui a été Lauzun, dit Danton.

Et Cimourdain, pensif, ajouta:

--Oui, c'est un ancien homme de plaisir. Il doit être terrible.

--Affreux, dit Robespierre. Il brûle les villages, achève les blessés,
massacre les prisonniers, fusille les femmes.

--Les femmes?

--Oui. Il a fait fusiller entre autres une mère de trois enfants. On ne
sait ce que les enfants sont devenus. En outre, c'est un capitaine. Il sait
la guerre.

--En effet, répondit Cimourdain. Il a fait la guerre de Hanovre, et les
soldats disaient: Richelieu en dessus, Lantenac en dessous; c'est Lantenac
qui a été le vrai général. Parlez-en à Dussaulx, votre collègue.

Robespierre resta un moment pensif, puis le dialogue reprit entre lui et
Cimourdain.

--Eh bien, citoyen Cimourdain, cet homme-là est en Vendée.

--Depuis quand?

--Depuis trois semaines.

--Il faut le mettre hors la loi.

--C'est fait.

--Il faut mettre sa tête à prix.

--C'est fait.

--Il faut offrir, à qui le prendra, beaucoup d'argent.

--C'est fait.

--Pas en assignats.

--C'est fait.

--En or.

--C'est fait.

--Et il faut le guillotiner.

--Ce sera fait.

--Par qui?

--Par vous.

--Par moi?

--Oui, vous serez délégué du Comité de salut public, avec pleins pouvoirs.

--J'accepte, dit Cimourdain.

Robespierre était rapide dans ses choix; qualité d'homme d'état. Il prit
dans le dossier qui était devant lui une feuille de papier blanc sur
laquelle on lisait cet en-tête imprimé: RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET
INDIVISIBLE. COMITÉ DE SALUT PUBLIC.

Cimourdain continua:

--Oui, j'accepte. Terrible contre terrible. Lantenac est féroce, je le
serai. Guerre à mort avec cet homme. J'en délivrerai la République, s'il
plaît à Dieu.

Il s'arrêta, puis reprit:

--Je suis prêtre; c'est égal, je crois en Dieu.

--Dieu a vieilli, dit Danton.

--Je crois en Dieu, dit Cimourdain impassible.

D'un signe de tête, Robespierre, sinistre, approuva.

Cimourdain reprit:

--Près de qui serai-je délégué?

Robespierre répondit:

--Près du commandant de la colonne expéditionnaire envoyée contre Lantenac.
Seulement, je vous en préviens, c'est un noble.

Danton s'écria:

--Voilà encore de quoi je me moque. Un noble? Eh bien, après? Il en est du
noble comme du prêtre. Quand il est bon, il est excellent. La noblesse est
un préjugé; mais il ne faut pas plus l'avoir dans un sens que dans l'autre,
pas plus contre que pour. Robespierre, est-ce que Saint-Just n'est pas un
noble? Florelle de Saint-Just, parbleu! Anacharsis Cloots est baron. Notre
ami Charles Hesse, qui ne manque pas une séance des Cordeliers, est prince
et frère du landgrave régnant de Hesse-Rothenbourg. Montaut, l'intime de
Marat, est marquis de Montaut. Il y a dans le tribunal révolutionnaire un
juré qui est prêtre, Vilate, et un juré qui est noble, Leroy, marquis de
Montflabert. Tous deux sont sûrs.

--Et vous oubliez, ajouta Robespierre, le chef du jury révolutionnaire....

--Antonelle?

--Qui est le marquis Antonelle, dit Robespierre.

Danton reprit:

--C'est un noble, Dampierre, qui vient de se faire tuer devant Condé pour
la République, et c'est un noble, Beaurepaire, qui s'est brûlé la cervelle
plutôt que d'ouvrir les portes de Verdun aux Prussiens.

--Ce qui n'empêche pas, grommela Marat, que, le jour où Condorcet a dit:
_Les Gracques étaient des nobles_, Danton n'ait crié à Condorcet: _Tous
les nobles sont des traîtres, à commencer par Mirabeau et à finir par toi_.

La voix grave de Cimourdain s'éleva.

--Citoyen Danton, citoyen Robespierre, vous avez raison peut-être de vous
confier, mais le peuple se défie, et il n'a pas tort de se défier. Quand
c'est un prêtre qui est chargé de surveiller un noble, la responsabilité
est double, et il faut que le prêtre soit inflexible.

--Certes, dit Robespierre.

Cimourdain ajouta:

--Et inexorable.

Robespierre reprit:

--C'est bien dit, citoyen Cimourdain. Vous aurez affaire à un jeune homme.
Vous aurez de l'ascendant sur lui, ayant le double de son âge. Il faut le
diriger, mais le ménager. Il paraît qu'il a des talents militaires, tous
les rapports sont unanimes là-dessus. Il fait partie d'un corps qu'on a
détaché de l'armée du Rhin pour aller en Vendée. Il arrive de la frontière
où il a été admirable d'intelligence et de bravoure. Il mène supérieurement
la colonne expéditionnaire. Depuis quinze jours, il tient en échec ce vieux
marquis de Lantenac. Il le réprime et le chasse devant lui. Il finira par
l'acculer à la mer, et par l'y culbuter. Lantenac a la ruse d'un vieux
général, et lui a l'audace d'un jeune capitaine. Ce jeune homme a déjà des
ennemis et des envieux. L'adjudant-général Léchelle est jaloux de lui.

--Ce Léchelle, interrompit Danton, il veut être général en chef, il n'a
pour lui qu'un calembour: _Il faut Léchelle pour monter sur Charette_. En
attendant, Charette le bat.

--Et il ne veut pas, poursuivit Robespierre, qu'un autre que lui batte
Lantenac. Le malheur de la guerre de Vendée est dans ces rivalités-là. Des
héros mal commandés, voilà nos soldats. Un simple capitaine de hussards,
Chambon, entre dans Saumur avec un trompette en sonnant _Ça ira_; il
pourrait continuer et prendre Cholet, mais il n'a pas d'ordres, et il
s'arrête. Il faut remanier tous les commandements de la Vendée. On
éparpille les corps de garde, on disperse les forces; une armée éparse est
une armée paralysée; c'est un bloc dont on fait de la poussière. Au camp de
Paramé il n'y a plus que des lentes. Il y a entre Tréguier et Dinan cent
petits postes inutiles avec lesquels on pourrait faire une division et
couvrir tout le littoral. Léchelle, appuyé par Parrein, dégarnit la côte
nord sous prétexte de protéger la côte sud, et ouvre ainsi la France aux
anglais. Un demi-million de paysans soulevés, et une descente de
l'Angleterre en France, tel est le plan de Lantenac. Le jeune commandant
de la colonne expéditionnaire met l'épée aux reins à ce Lantenac et le
presse et le bat, sans la permission de Léchelle; or Léchelle est son chef;
aussi Léchelle le dénonce. Les avis sont partagés sur ce jeune homme.
Léchelle veut le faire fusiller. Prieur de la Marne veut le faire
adjudant-général.

--Ce jeune homme, dit Cimourdain, me semble avoir de grandes qualités.

--Mais il a un défaut!

L'interruption était de Marat.

--Lequel? demanda Cimourdain.

--La clémence, dit Marat.

Et Marat poursuivit:

--C'est ferme au combat, et mou après. Ça donne dans l'indulgence, ça
pardonne, ça fait grâce, ça protège les religieuses et les nonnes, ça sauve
les femmes et les filles des aristocrates, ça relâche les prisonniers, ça
met en liberté les prêtres.

--Grave faute, murmura Cimourdain.

--Crime, dit Marat.

--Quelquefois, dit Danton.

--Souvent, dit Robespierre.

--Presque toujours, reprit Marat.

--Quand ou a affaire aux ennemis de la patrie, toujours, dit Cimourdain.

Marat se tourna vers Cimourdain.

--Et que ferais-tu donc d'un chef républicain qui mettrait en liberté un
chef royaliste?

--Je serais de l'avis de Léchelle, je le ferais fusiller.

--Ou guillotiner, dit Marat.

--Au choix, dit Cimourdain.

Danton se mit à rire.

--J'aime autant l'un que l'autre.

--Tu es sûr d'avoir l'un ou l'autre, grommela Marat. Et son regard,
quittant Danton, revint sur Cimourdain.

--Ainsi, citoyen Cimourdain, si un chef républicain bronchait, tu lui
ferais couper la tête?

--Dans les vingt-quatre heures.

--Et bien, repartit Marat, je suis de l'avis de Robespierre, il faut
envoyer le citoyen Cimourdain comme commissaire délégué du comité de salut
public près du commandant de la colonne expéditionnaire de l'armée des
côtes. Comment s'appelle-t-il déjà, ce commandant?

Robespierre répondit:

--C'est un ci-devant, un noble.

Et il se mit à feuilleter le dossier.

--Donnons au prêtre le noble à garder, dit Danton. Je me défie d'un prêtre
qui est seul; je me défie d'un noble qui est seul; quand ils sont ensemble,
je ne les crains pas: l'un surveille l'autre, et ils vont.

L'indignation propre au sourcil de Cimourdain s'accentua: mais trouvant
sans doute l'observation juste au fond, il ne se tourna point vers Danton,
et il éleva sa voix sévère.

--Si le commandant républicain qui m'est confié fait un faux pas, peine de
mort.

Robespierre, les yeux sur le dossier, dit:

--Voici le nom, Citoyen Cimourdain, le commandant sur qui vous aurez pleins
pouvoirs est un ci-devant vicomte. Il s'appelle Gauvain.

Cimourdain pâlit.

--Gauvain! s'écria-t-il.

Marat vit la pâleur de Cimourdain.

--Le vicomte Gauvain! répéta Cimourdain.

--Oui, dit Robespierre.

--Eh bien? dit Marat, l'oeil fixé sur Cimourdain.

Il y eut un temps d'arrêt. Marat reprit:

--Citoyen Cimourdain, aux conditions indiquées par vous-mêmes,
acceptez-vous la commission de commissaire délégué près le commandant
Gauvain? Est-ce dit?

--C'est dit, répondit Cimourdain.

Il était de plus en plus pâle.

Robespierre prit la plume qui était près de lui, écrivit de son écriture
lente et correcte quatre lignes sur la feuille de papier portant en tête:
COMITÉ DE SALUT PUBLIC, signa, et passa la feuille et la plume à Danton;
Danton signa, et Marat, qui ne quittait pas des yeux la face livide de
Cimourdain, signa après Danton.

Robespierre, reprenant la feuille, la data, et la remit à Cimourdain, qui
lut:

_AN II DE LA RÉPUBLIQUE_

«Pleins pouvoirs sont donnés an citoyen Cimourdain, commissaire délégué du
comité de salut public près le citoyen Gauvain, commandant la colonne
expéditionnaire de l'armée des côtes.

«ROBESPIERRE.--DANTON.--MARAT.»

Et au-dessous des signatures:

«28 juin 1793.»

Le calendrier révolutionnaire, dit calendrier civil, n'existait pas encore
légalement à cette époque, et ne devait être adopté par la Convention, sur
la proposition de Romme, que le 5 octobre 1793.

Pendant que Cimourdain lisait, Marat le regardait.

Marat dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même:

--Il faudra faire préciser tout cela par un décret de la Convention ou par
un arrêté spécial du comité de salut public. Il reste quelque chose à
faire.

--Citoyen Cimourdain, demanda Robespierre, où demeurez-vous?

--Cour du Commerce.

--Tiens, moi aussi, dit Danton, vous êtes mon voisin.

Robespierre reprit:

--Il n'y a pas un moment à perdre. Demain vous recevrez votre commission en
règle, signée de tous les membres du comité de salut public. Ceci est une
confirmation de la commission, qui vous accréditera spécialement près des
représentants en mission, Philippeaux, Prieur de la Marne, Lecointre,
Alquier et les autres. Nous savons qui vous êtes. Vous pouvez faire Gauvain
général ou l'envoyer à l'échafaud. Vous aurez votre commission demain à
trois heures. Quand partirez-vous?

--A quatre heures, dit Cimourdain.

Et ils se séparèrent.

En rentrant chez lui, Marat prévint Simonne Evrard qu'il irait le lendemain
à la Convention.



LIVRE TROISIÈME

LA CONVENTION




I. LA CONVENTION

i.

Nous approchons de la grande cime.

Voici la Convention.

Le regard devient fixe en présence de ce sommet.

Jamais rien de plus haut n'est apparu sur l'horizon des hommes.

Il y a l'Himalaya et il y a la Convention.

La Convention est peut-ètre le point culminant de l'histoire.

Du vivant de la Convention, car cela vit, une assemblée, on ne se rendait
pas compte de ce qu'elle était. Ce qui échappait aux contemporains, c'était
précisément sa grandeur; on était trop effrayé pour être ébloui. Tout ce
qui est grand a une horreur sacrée. Admirer les médiocres et les collines,
c'est aisé; mais ce qui est trop haut, un génie aussi bien qu'une montagne,
une assemblée aussi bien qu'un chef-d'œuvre, vus de trop près, épouvantent.
Toute cime semble une exagération. Gravir fatigue. On s'essouffle aux
escarpements, ou glisse sur les pentes, on se blesse à des aspérités qui
sont des beautés; les torrents, en écumant, dénoncent les précipices, les
nuages cachent les sommets; l'ascension terrifie autant que la chute. De là
plus d'effroi que d'admiration. On éprouve ce sentiment bizarre, l'aversion
du grand. On voit les abîmes, on ne voit pas les sublimités; on voit le
monstre, on ne voit pas le prodige. Ainsi fut d'abord jugée La Convention.
La Convention fut toisée par les myopes, elle, faite pour être contemplée
par les aigles.

Aujourd'hui elle est en perspective, et elle dessine sur le ciel profond,
dans un lointain serein et tragique, l'immense profil de la révolution
française.



ii

Le 14 juillet avait délivré.

Le 10 août avait foudroyé.

Le 21 septembre fonda.


Le 21 septembre, l'équinoxe, l'équilibre. _Libra_. La balance. Ce fut,
suivant la remarque de Romme, sous ce signe de l'Égalité et de la Justice
que la république fut proclamée. Une constellation fit l'annonce.

La Convention est le premier avatar du peuple. C'est par la Convention que
s'ouvrit la grande page nouvelle et que l'avenir d'aujourd'hui commença.

A toute idée il faut une enveloppe visible, à tout principe il faut une
habitation; une église, c'est Dieu entre quatre murs, à tout dogme il faut
un temple. Quand la Convention fut, il y eut un dernier problème à
résoudre, loger la Convention.

On prit d'abord le Manège, puis les Tuileries. On y dressa un châssis, un
décor, une grande grisaille peinte par David, des bancs symétriques, une
tribune carrée, des pilastres parallèles, des socles pareils à des billots,
de longues étraves rectilignes, des alvéoles rectangulaire où se pressait
la multitude et qu'on appelait les tribunes publiques, un velarium romain,
des draperies grecques, et dans ces angles droits et dans ces lignes
droites on installa la Convention: dans cette géométrie on mit la tempête.
Sur la tribune le bonnet rouge était peint en gris. Les royalistes
commencèrent par rire de ce bonnet rouge gris, de cette salle postiche, de
ce monument de carton, de ce sanctuaire de papier mâché, de ce panthéon de
boue et de crachat. Comme cela devait, disparaître vite! Les colonnes
étaient en douves de tonneau, les voûtes étaient en volige, les bas-reliefs
étaient en mastic, les entablements étaient en sapin, les statues étaient
en plâtre, les marbres étaient en peinture, les murailles étaient en toile;
et dans ce provisoire la France a fait de l'éternel.

Les murailles de la salle du Manège, quand la Convention vint y tenir
séance, étaient toutes couvertes des affiches qui avaient pullulé dans
Paris à l'époque du retour de Varennes. On lisait sur l'une:--_Le roi
rentre. Bâtonner qui l'applaudira, pendre qui l'insultera_.--Sur une
autre:--Paix là. Chapeaux sur la tête. Il va passer devant ses
juges.--Sur une autre:--Le roi a couché la nation en joue. Il a
fait long feu. À la nation de tirer maintenant.--Sur une autre:
--_La Loi! La Loi!_ Ce fut entre ces murs-là que la Convention jugea
Louis XVI.

Aux Tuileries, où la Convention vint siéger le 10 mai 1793, et qui
s'appelèrent le Palais-National, la salle des séances occupait tout
l'intervalle entre le pavillon de l'horloge appelé pavillon-Unité et le
pavillon Marsan appelé pavillon-Liberté. Le pavillon de Flore s'appelait
pavillon-Égalité. C'est par le grand-escalier de Jean Bullant qu'on montait
à la salle des séances. Sous le premier étage occupé par l'assemblée, tout
le rez-de-chaussée du palais était une sorte de longue salle des gardes,
encombrée des faisceaux et des lits de camp des troupes de toutes armes qui
veillaient autour de la Convention. L'assemblée avait une garde d'honneur
qu'on appelait «les grenadiers de la Convention».

Un ruban tricolore séparait le château où était l'assemblée du jardin où le
peuple allait et venait.

Ce qu'était la salle des séances, achevons de le dire. Tout intéresse de ce
lieu terrible.

Ce qui, en entrant, frappait d'abord le regard, c'était, entre deux larges
fenêtres, une haute statue de la Liberté.

Quarante-deux mètres de longueur, dix mètres de largeur, onze mètres de
hauteur, telles étaient les dimensions de ce qui avait été le théâtre du
roi et de ce qui devint le théâtre de la révolution. L'élégante et
magnifique salle bâtie par Vigarani pour les courtisans disparut sous la
sauvage charpente qui en 93 dut subir le poids du peuple. Cette charpente,
sur laquelle s'échafaudaient les tribunes publiques, avait, détail qui vaut
la peine d'être noté, pour point d'appui unique un poteau. Ce poteau était
d'un seul morceau, et avait dix mètres de portée. Peu de cariatides ont
travaillé comme ce poteau: il a soutenu pendant des années la rude poussée
de la révolution. Il a porté l'acclamation, l'enthousiasme, l'injure, le
bruit, le tumulte, l'immense chaos des colères, l'émeute. Il n'a pas
fléchi. Après la Convention, il a vu le conseil des Anciens. Le 18 brumaire
l'a relayé.

Percier alors remplaça le pilier de bois par des colonnes de marbre, qui
ont moins duré.

L'idéal des architectes est parfois singulier; l'architecte de la rue de
Rivoli a eu pour idéal la trajectoire d'un boulet de canon, l'architecte de
Carlsruhe a eu pour idéal un éventail; un gigantesque tiroir de commode,
tel semble avoir été l'idéal dr l'architecte qui construisit la salle où la
Convention vint siéger le 10 mai 1793; c'était long, haut et plat. À l'un
des grands côtés du parallélogramme était adossé un vaste demi-cirque;
c'était l'amphithéâtre des bancs des représentants, sans tables ni
pupitres: Garan-Coulon, qui écrivait beaucoup, écrivait sur son genou: en
face des bancs, la tribune; devant la tribune, le buste de
Lepelletier-Saint-Fargeau; derrière la tribune, le fauteuil du président.

La tête du buste dépassait un peu le rebord de la tribune; ce qui fit que,
plus tard, on l'ôta de là.

L'amphithéâtre se composait de dix-neuf bancs demi-circulaires, étagés les
uns derrière les autres; des tronçons de bancs prolongeaient cet
amphithéâtre dans les deux encoignures.

En bas, dans le fer à cheval au pied de la tribune, se tenaient les
huissiers.

D'un côté de la tribune, dans un cadre de bois noir, était appliqué au mur
une pancarte de neuf pieds de haut, portant, sur deux pages séparées par
une sorte de sceptre, la Déclaration des droits de l'homme; de l'autre
côté, il y avait une place vide qui plus tard fut occupée par un cadre
pareil contenant la Constitution de l'an II, dont les deux pages étaient
séparées par un glaive. Au-dessus de la tribune, au-dessus de la tête de
l'orateur, frissonnaient, sortant d'une profonde loge à deux compartiments
pleine de peuple, trois immenses drapeaux tricolores, presque horizontaux,
appuyés à un autel sur lequel on lisait: LA LOI. Derrière cet autel, se
dressait, comme la sentinelle de la parole libre, un énorme faisceau
romain, haut comme une colonne. Des statues colossales, droites contre le
mur, faisaient face aux représentants. Le président avait à sa droite
Lycurgue et à sa gauche Solon; au-dessus de la Montagne il y avait Platon.

Ces statues avaient pour piédestaux de simples dés, posés sur une longue
corniche saillante qui faisait le tour de la salle et séparait le peuple de
l'assemblée. Les spectateurs s'accoudaient à cette corniche.

Le cadre de bois noir du placard des _Droits de l'Homme_ montait jusqu'à
la corniche et entamait le dessin de l'entablement, effraction de la ligne
droite qui faisait murmurer Chabot.--_C'est laid_, disait-il à Vadier.

Sur les têtes des statues, alternaient des couronnes de chêne et de
laurier.


Une draperie verte, où étaient peintes en vert plus foncé les mêmes
couronnes, descendait à gros plis droits de la corniche de pourtour et
tapissait tout le rez-de-chaussée de la salle occupée par l'assemblée.
Au-dessus de cette draperie la muraille était blanche et froide. Dans cette
muraille se creusaient, coupés comme à l'emporte-pièce, sans moulure ni
rinceau, deux étages de tribunes publiques, les carrées en bas, les rondes
en haut; selon la règle, car Vitruve n'était pas détrôné, les archivoltes
étaient superposées aux architraves. Il y avait dix tribunes sur chacun des
grands côtés de la salle, et à chacune des deux extrémités deux loges
démesurées: en tout vingt-quatre. Là s'entassaient les foules.

Les spectateurs des tribunes inférieures débordaient sur tous les
plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une
longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d'appui servait de
garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la
pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant, un homme fut
précipité dans l'assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de
Beauvais, ne se tua pas, et dit: _Tiens! C'est donc bon à quelque chose
un évêque!_

La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les
jours d'insurrection, trois mille.

La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir.

Le dossier du président était rond, à clous dorés. Sa table était
contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu'on eût dit sortis
de l'apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été
dételés du char d'Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson.

Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une
cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui
était le livre des procès-verbaux.

Des têtes coupées, portées au bout d'une pique, se sont égouttées sur cette
table.

On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient
hautes, roides, et assez difficiles; elles firent un jour trébucher
Gensonné qui les gravissait. _C'est un escalier d'échafaud!_dit-il.
--_Fais ton apprentissage_, lui cria Carrier.

Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l'architecte
avait appliqué pour ornements des faisceaux, la hache en dehors.

À droite et à gauche de la tribune, des socles portaient deux candélabres
de douze pieds de haut, ayant à leur sommet quatre paires de quinquets. Il
y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de
ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait «colliers
de guillotine».

Les bancs de l'assemblée montaient presque jusqu'à la corniche des
tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer.

Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de
corridors, plein parfois d'un bruit farouche.

La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels
voisins, l'hôtel de Longueville, l'hôtel de Coigny. C'est à l'hôtel de
Coigny qu'après le 10 août, si l'on en croit une lettre de lord Bradford,
on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les
Tuileries.

Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Egalité, la
législation, l'agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine,
les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au
pavillon-Unité, la guerre.

Le comité de sûreté générale communiquait directement avec le comité de
salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d'un réverbère, où
allaient et venaient les espions de tous les partis. On y parlait bas.

La barre de la Convention a été plusieurs fois déplacée. Habituellement
elle était à la droite du président.

Aux deux extrémités se la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient
du côté droit et du coté gauche les demi-cercles concentriques de
l'amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs étroits et
profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait
et on sortait par là.

Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant
sur la terrasse des Feuillants.

Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée quand
venait le crépuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de
nocturne. Ce demi-éclairage s'ajoutait aux ténèbres du soir; les séances
aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle à
l'autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues
s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot,
courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu'un.
--Pardon, Robespierre, dit-il.--Pour qui me prends-tu? répond une voix
rauque.--Pardon, Marat, dit Laignelot.

En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées;
car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés.
Ces tribunes étaient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de
l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du
peuple étaient nues.

Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le
farouche; c'est un peu toute la révolution. La salle de la Convention
offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis
«l'architecture messidor». C'était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce
temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la
renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s'était faite. On
avait poussé le noble jusqu'au fade, et la pureté jusqu'à l'ennui. La
pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et
de couleur du dix-huitième siècle, l'art s'était mis à la diète, et ne se
permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la
laideur. L'art réduit au squelette, tel est le phénomène. C'est
l'inconvénient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si
sobre qu'il devient maigre.

Eu dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l'architecture, un
certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément
l'ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d'azur et de pourpre,
le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures
gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur
les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculptée et
dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l'on regardait
partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants
comme l'acier; c'était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.





iv

Qui voyait l'assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne
pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas
de héros, un troupeau de lâches. Des faunes sur une montagne, des reptiles
dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se
menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui
des fantômes.

Dénombrement titanique.

À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, troupe
d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille;
Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous
la main le bataillon de Brest, caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné,
qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal
Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin
endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père;
Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec
l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le
cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de _scélérat_
par un journaliste, l'invita à dîner en disant: «_Je sais que «scélérat
veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous._»
Banant-Saint-Étienne, qui avait commencé son almanach de 1790 par ce mot:
_La révolution est finie_; Quinette, un de ceux qui précipitèrent
Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du
clergé, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les
nuits devant un christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre;
Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet;
Isnard, qui commit le crime de dire: _Paris sera détruit_, au moment
même où Brunswick disait: _Paris sera brûlé_; Jacob Dupont, le premier
qui cria: _Je suis athée_, et à qui Robespierre répondit:_L'athéisme
est aristocratique_; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête
bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de
Barbaroux, Rebecqui donnait sa démission parce qu'on n'avait pas encore
guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections;
Lasource, qui avait émis cet apophtegme meurtrier: _Malheur aux nations
Reconnaissantes!_ et qui, au pied de l'échafaud, devait se contredire
par cette fière parole jetée aux montagnards: _Nous mourons parce que le
peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera_;
Birotteau, qui fit décréter l'abolition de l'inviolabilité, fut ainsi, sans
le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'échafaud pour lui-même;
Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation:
_Je ne veux pas voter sous les couteaux_; Louvet, l'auteur de
_Faublas_, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au
comptoir; Mercier, l'auteur du _Tableau de Paris_, qui s'écriait:
_Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier_; Marec, qui
avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra
qui, au pied de l'échafaud, dit au bourreau: _Ça m'ennuie de mourir.
J'aurais voulu voir la suite_; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le
deuxième bataillon de Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques,
s'écriait: _Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous
retirions tous, et marchions à Versailles le sabre à la main!_ Buzot,
réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet,
qui devait mourir à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalité, dénoncé par
l'Horace qu'il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d'être
adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1794; vingt autres
encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de
Juvénal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand,
Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier,
Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu'on appelait Vergniaud.

De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front
bas, profil correct, oeil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans;
Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, «le diable
de feu»; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects;
Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour général;
l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de l'eau
bénite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas
de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille
charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une
inspiration sublime, _la Marseillaise_, mais l'un et l'autre sans
récidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: _Un roi mort
n'est pas un homme de moins;_ Gonjon, qui était entré dans Tripstadt,
dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne; Lacroix,
avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le
10 août; Fréron-Thersite, fils de Fréron-Zoile; Ruhl, l'inexorable
fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain,
devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon,
face de cadavre; Camboulas, l'ami du père Duchêne, lequel disait à
Guillotin: _Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des
Jacobins;_ Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers
répondait: _Une prison est un habit de pierre;_ Javogues, l'effrayant
déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait
chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il présidait,
faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert,
mari de mademoiselle de Kéralio, laquelle écrivait: _Ni Robespierre ni
Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat,
Jamais;_ Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne
était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'assemblée ne daignât
pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d'abord de
la primitive église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain
Grégoire par le comte Grégoire; Amar, qui disait:_Toute la terre
condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux planètes;_
Rouyer, qui s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du
Pont-Neuf, disant: _Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de
bruit que la tête d'un autre homme;_ Chénier, frère d'André; Vadier, un
de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait à
Momoro: _Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent à ma table chez
moi.--Où demeures-tu?--A Charenton.--Ailleurs, m'eût étonné_, disait
Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride
avait été le boucher de la révolution d'Angleterre:--_Viens, que je
T'assomme!_ criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait: _Fais
d'abord décréter que je suis un bœuf_; Collot d'Herbois, ce lugubre
comédien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent
Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait par l'autre, flétrissant
Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à
l'échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort
contre quiconque aurait sur lui la médaille _Louis XVI martyrisé_;
Léonard Bourdon, le maître d'école, qui avait offert sa maison au vieillard
du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre,
marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph
Egalité, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait
que Marat fût déclaré par décret «en état de démence»; Robert Lindet,
l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le comité de
sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on
appelait les comités révolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupré, dans
son _Noël des faux patriotes_, avait fait ce vers:

Leboeuf vit Legendre et beugla.

Thomas Paine, américain, et clément; Anacharsis Cloots, allemand, baron
millionnaire, athée, hébertiste, candide; l'intègre Lebas, l'ami des
Duplay; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté,
car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit; Charlier, qui voulait
qu'on dît _vous_ aux aristocrates; Tallien, élégiaque et féroce, qui
fera le 9 thermidor par amour; Cambacérès, procureur qui sera prince,
Carrier, procureur qui sera tigre; Laplanche, qui s'écria un jour: _Je
demande la priorité pour le canon d'alarme_; Thuriot, qui voulait le vote à
haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire; Bourdon de l'Oise, qui
provoquait en duel Chambon, dénonçait Paine, et était dénoncé par Hébert;
Fayau, qui proposait «l'envoi d'une armée incendiaire» dans la Vendée;
Travot, qui le 15 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la
Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs
montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell, qui s'enferma
dans Mayence; Bourbotte, qui eut son cheval tué sous lui à la prise de
Saumur; Guimberteau, qui dirigea l'armée des Côtes de Cherbourg;
Jard-Panvillier, qui dirigea l'armée des Côtes de la Rochelle;
Lecarpentier, qui dirigea l'escadre de Cancale; Roberjot, qu'attendait le
guet-apens de Rastadt; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa
vieille contre-épaulette de chef d'escadron; Levasseur de la Sarthe, qui,
d'un mot, décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se
faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard,
Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton.

En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se
dressait un homme, Robespierre.





v

Au-dessous se courbaient l'épouvante, qui peut être noble, et la peur, qui
est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements,
sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l'assemblée
s'appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte; les hommes qui
doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun
craignant quelqu'un. La Montagne, c'était une élite, la Gironde, c'était
une élite: la Plaine, c'était la foule. La Plaine se résumait et se
condensait en Sieyès.

Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s'était arrêté au
tiers-état, et n'avait pu monter jusqu'au peuple. De certains esprits sont
faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui
l'appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à
la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la révolution. Il
prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars,
attelé à la même charrette qu'Alexandre de Beauharnais. Il conseillait
l'énergie dont il n'usait point. Il disait aux Girondins: _Mettez le
canon de votre parti_. Il y a les penseurs qui sont les lutteurs;
ceux-là étaient, comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille
Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci
étaient avec Sieyès.

Les cuves les plus généreuses ont leur lie. Au-dessous même de la Plaine,
il y avait le marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de
l'égoïsme. Là grelottait l'attente muette des trembleurs. Rien de plus
misérable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colère latente; la
révolte sous la servitude. Ils étaient cyniquement effrayés; ils avaient
tous les courages de la lâcheté; ils préféraient la Gironde et
choisissaient la Montagne; le dénoûment dépendait d'eux; ils versaient du
côté qui réussissait; ils livraient Louis XVI à Vergniaud, Vergniaud à
Danton, Danton à Robespierre, Robespierre à Tallien. Ils piloriaient Marat
vivant et divinisaient Marat mort. Ils soutenaient tout jusqu'au jour où
ils renversaient tout. Ils avaient l'instinct de la poussée décisive à
donner à tout ce qui chancelle. À leurs yeux, comme ils s'étaient mis en
service à la condition qu'on fût solide, chanceler, c'était les trahir. Ils
étaient le nombre, ils étaient la force, ils étaient la peur. De là
l'audace des turpitudes.

De là le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragédies nouées par les
géants et dénouées par les nains.





vi

À ces hommes pleins de passions étaient mêlés les hommes pleins de songes.
L'utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui
admettait l'échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de
mort; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples. En regard des
esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns
avaient dans la tête la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot,
enfantait quatorze armées; un autre cerveau, Jean Debry, méditait une
fédération démocratique universelle. Parmi ces éloquences furieuses, parmi
ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences féconds. Lakanal
se taisait, et combinait dans sa pensée l'éducation publique nationale;
Lanthenas se taisait, et créait les écoles primaires; La Revellière-Lepeaux
se taisait, et rêvait l'élévation de la philosophie à la dignité de
religion. D'autres s'occupaient de questions de détail, plus petites et
plus pratiques Guyton de Morveau étudiait l'assainissement des hôpitaux,
Maire l'abolition des servitudes réelles, Jean-Bon-Saint-André la
suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme
la proposition de Chappe, Duboë la mise en ordre des archives,
Coren-Fustier la création du cabinet d'anatomie et du muséum d'histoire
naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l'Escaut. L'art
avait ses fanatiques et même ses monomanes; le 21 janvier, pendant que la
tête de la monarchie tombait sur la place de la Révolution, Bézard,
représentant de l'Oise, allait voir un tableau de Rubens trouvé dans un
galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophètes,
hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants, comme Cloots, gladiateurs et
philosophes,tous allaient au même but, le progrès. Rien ne les
déconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantité de
réel qui est dans ce que les hommes appellent l'impossible. A l'une de ses
extrémités, Robespierre avait l'œil fixé sur le droit; à l'autre extrémité,
Condorcet avait l'œil fixé sur le devoir.

Condorcet était un homme de rêverie et de clarté; Robespierre était un
homme d'exécution; et quelquefois, dans les crises finales des sociétés
vieillies, exécution signifie extermination. Les révolutions ont deux
versants, montée et descente, et portent étagées sur ces versants toutes
les saisons, depuis la glace jusqu'aux fleurs. Chaque zone de ces versants
produit les hommes qui conviennent à son climat, depuis ceux qui vivent
dans le soleil jusqu'à ceux qui vivent dans la foudre.




vii

On se montrait le repli du couloir de gauche où Robespierre avait dit bas à
l'oreille de Garat, l'ami de Clavière, ce mot redoutable: _Clavière a
conspiré partout où il a respiré._ Dans ce même recoin, commode aux
apartés et aux colères à demi-voix, Fabre d'Eglantine avait querellé Romme
et lui avait reproché de défigurer son calendrier par le changement de
_Fervidor_ en _Thermidor_. On se montrait l'angle où siégeaient,
se touchant le coude, les sept représentants de la Haute-Garonne qui,
appelés les premiers à prononcer leur verdict sur Louis XVI, avaient ainsi
répondu l'un après l'autre: Mailhe: la mort.--Delmas: la mort.--Projean:
la mort.--Calès: la mort:--Ayral: la mort.--Julien: la mort.--Desasey:
la mort. Éternelle répercussion qui emplit toute l'histoire, et qui, depuis
que la justice humaine existe, a toujours mis l'écho du sépulcre sur le mur
du tribunal. On désignait du doigt, dans la tumultueuse mêlée des visages,
tous ces hommes d'où était sorti le brouhaha des votes tragiques; Paganel,
qui avait dit: _La mort. Un roi n'est utile que par sa mort_; Millaud,
qui avait dit: _Aujourd'hui, si la mort n'existait pas, il faudrait
L'inventer_; le vieux Raffron du Trouillet, qui avait dit: _La mort
Vite_! Goupilleau, qui avait crié: _L'échafaud tout de suite. La
lenteur aggrave la mort_; Sieyès, qui avait eu cette concision funèbre:
_La mort_; Thuriot, qui avait rejeté l'appel au peuple proposé par
Buzot: _Quoi! les assemblées primaires! quoi! quarante mille tribunaux!
Procès sans terme. La tête de Louis XVI aurait le temps de blanchir avant
de tomber_; Augustin-Bon Robespierre, qui, après son frère, s'était
écrié: _Je ne connais point l'humanité qui égorge les peuples et qui
pardonne aux despotes. La mort! Demander un sursis, c'est substituer à
l'appel au peuple un appel aux tyrans_; Foussedoire, le remplaçant de
Bernardin de Saint-Pierre, qui avait dit: _J'ai en horreur l'effusion du
sang humain, mais le sang d'un roi n'est pas le sang d'un homme. La
Mort_; Jean-Bon-Saint-André, qui avait dit: _Pas de peuple libre sans
le tyran mort_; Lavicomterie, qui avait proclamé cette formule: _Tant
que le tyran respire, la liberté étouffe. La mort_; Chateauneuf-Randon,
qui avait jeté ce cri: _La mort de Louis le Dernier_! Guyardin, qui
avait émis ce vœu: _Qu'on l'exécute Barrière Renversée_! la Barrière
Renversée c'était la barrière du Trône; Tellier, qui avait dit: _Qu'on
forge, pour tirer contre l'ennemi, un canon du calibre de la tête de Louis
XVI_. Et les indulgents: Gentil, qui avait dit: _Je vote la réclusion.
Faire un Charles Ier, c'est faire un Cromwell_; Bancal, qui avait dit:
_L'exil. Je veux voir le premier roi de l'univers condamné à faire un
métier pour gagner sa vie_; Albouys, qui avait dit: _Le bannissement.
Que ce spectre vivant aille errer autour des trônes_; Zangiacomi, qui
avait dit: _La détention. Gardons Capet vivant comme épouvantail_;
Chaillon, qui avait dit: _Qu'il vive. Je ne veux pas faire un mort dont
Rome fera un saint_. Pendant que ces sentences tombaient de ces lèvres
sévères et, l'une après l'autre, se dispersaient dans l'histoire, dans les
tribunes des femmes décolletées et parées comptaient les voix, une liste à
la main, et piquaient des épingles sous chaque vote.

Où est entrée la tragédie, l'horreur et la pitié restent.

Voir la Convention, à quelque époque de son règne que ce fût, c'était
revoir le jugement du dernier Capet; la légende du 21 janvier semblait
mêlée à tous ses actes; la redoutable assemblée était pleine de ces
haleines fatales qui avaient passé sur le vieux flambeau monarchique allumé
depuis dix-huit siècles, et l'avaient éteint; le décisif procès de tous
les rois dans un roi était comme le point de départ de la grande guerre
qu'elle faisait au passé; quelle que fût la séance de la Convention à
laquelle on assistât, on voyait s'y projeter l'ombre portée de l'échafaud
de Louis XVI; les spectateurs se racontaient les uns aux autres la
démission de Kersaint, la démission de Roland, Duchâtel le député des
Deux-Sèvres, qui se fit apporter malade sur son lit, et, mourant, vota la
vie, ce qui fit rire Marat; et l'on cherchait des yeux le représentant,
oublié par l'histoire aujourd'hui, qui, après cette séance de trente-sept
heures, tombé de lassitude et de sommeil sur son banc, et réveillé par
l'huissier quand ce fut son tour de voter, entr'ouvrit les yeux, dit: _La
Mort!_ et se rendormit.

Au moment où ils condamnèrent à mort Louis XVI, Robespierre avait encore
dix-huit mois à vivre, Danton quinze mois, Vergniaud neuf mois, Marat cinq
mois et trois semaines, Lepelletier-Saint-Fargeau un jour. Court et
terrible souffle des bouches humaines!




viii

Le peuple avait sur la Convention une fenêtre ouverte, les tribunes
publiques, et, quand la fenêtre ne suffisait pas, il ouvrait la porte, et
la rue entrait dans l'assemblée. Ces invasions de la foule dans ce sénat
sont une des plus surprenantes visions de l'histoire. Habituellement, ces
irruptions étaient cordiales. Le carrefour fraternisait avec la chaise
curule. Mais c'est une cordialité redoutable que celle d'un peuple qui, un
jour, en trois heures, avait pris les canons des Invalides et quarante
mille fusils. A chaque instant, un défilé interrompait la séance; c'étaient
des députations admises à la barre, des pétitions, des hommages, des
offrandes. La pique d'honneur du faubourg Saint-Autoine entrait, portée par
des femmes. Des anglais offraient vingt mille souliers aux pieds nus de nos
soldats. «Le citoyen Arnoux, disait le _Moniteur_, curé d'Aubignan,
commandant du bataillon de la Drôme, demande à marcher aux frontières, et
que sa cure lui soit conservée.» Les délégués des sections arrivaient
apportant sur des brancards des plats, des patènes, des calices, des
ostensoirs, des monceaux d'or, d'argent et de vermeil, offerts à la patrie
par cette multitude en haillons, et demandaient pour récompense la
permission de danser la carmagnole devant la Convention. Chenard, Narbonne
et Vallière venaient chanter des couplets en l'honneur de la Montagne. La
section du Mont-Blanc apportait le buste de Lepelletier, et une femme
posait un bonnet rouge sur la tête du président qui l'embrassait; «les
citoyennes de la section du Mail» jetaient des fleurs «aux législateurs»;
les «élèves de la patrie» venaient, musique en tête, remercier la
Convention d'avoir «préparé la prospérité du siècle»; les femmes de la
section des Gardes-Françaises offraient des roses; les femmes de la section
des Champs-Élysées offraient une couronne de chêne; les femmes de la
section du Temple venaient à la barre jurer _de ne s'unir qu'à de vrais
Républicains_; la section de Molière présentait une médaille de Franklin
qu'on suspendait, par décret, à la couronne de la statue de la Liberté; les
enfants-trouvés, déclarés enfants de la république, défilaient, revêtus de
l'uniforme national; les jeunes filles de la section de Quatre-vingt-douze
arrivaient en longues robes blanches, et le lendemain le _Moniteur_
contenait cette ligne: «Le président reçoit un bouquet des mains innocentes
d'une jeune beauté.» Les orateurs saluaient les foules; parfois ils les
flattaient; ils disaient à la multitude:--_Tu es infaillible, tu es
irréprochable, tu es sublime_;--le peuple a un côté enfant, il aime
ces sucreries. Quelquefois l'émeute traversait l'assemblée, y entrait
furieuse et sortait apaisée comme le Rhône qui traverse le lac Léman, et
qui est de fange en y entrant et d'azur en en sortant.

Parfois c'était moins pacifique, et Henriot faisait apporter devant la
porte des Tuileries des grils à rougir les boulets.



ix

En même temps qu'elle dégageait de la révolution, cette assemblée
produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où
bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d'ombre et de
cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumière
parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l'horizon, visibles à
jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l'un la justice, l'autre la
tolérance, l'autre la bonté, l'autre la raison, l'autre la vérité, l'autre
l'amour. La Convention promulguait ce grand axiome: _La liberté du citoyen
finit où la liberté d'un autre citoyen commence_; ce qui résume en deux
lignes toute la sociabilité humaine. Elle déclarait l'indigence sacrée;
elle déclarait l'infirmité sacrée dans l'aveugle et dans le sourd-muet
devenus pupilles de l'état, la maternité sacrée dans la fille-mère qu'elle
consolait et relevait, l'enfance sacrée dans l'orphelin qu'elle faisait
adopter par la patrie, l'innocence sacrée dans l'accusé acquitté qu'elle
indemnisait. Elle flétrissait la traite des noirs, elle abolissait
l'esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait
l'instruction gratuite. Elle organisait l'éducation nationale par l'école
normale à Paris, l'école centrale au chef-lieu, et l'école primaire dans la
commune. Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait
l'unité de code, l'unité de poids et de mesures, et l'unité de calcul par
le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue
banqueroute monarchique elle faisait succéder le crédit public. Elle
donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés,
à la maladie les hôpitaux purifiés, à l'enseignement l'école polytechnique,
à la science le bureau des longitudes, à l'esprit humain l'institut. En
même temps que nationale, elle était cosmopolite. Des onze mille deux cent
dix décrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique,
les deux tiers ont un but humain. Elle déclarait la morale universelle base
de la société et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela,
servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience
humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d'onéreuse
devenue secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et
assistée, lettres et sciences propagées, lumière allumée sur tous les
sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, la
Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et
sur les épaules ce tas de tigres, les rois.




x

Lieu immense. Tous les types humains, inhumains et surhumains étaient là.
Amas épique d'antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant
Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud dédaignant Danton, Louvet
attaquant Robespierre, Buzot dénonçant Egalité, Chambon flétrissant Pache,
tous exécrant Marat. Et que de noms encore il faudrait enregistrer!
Arnonville dit Bonnet-Rouge, parce qu'il ne siégeait qu'en bonnet phrygien,
ami de Robespierre, et voulant «après Louis XVI, guillotiner Robespierre»
par goût de l'équilibre; Massieu, collègue et ménechme de ce bon
Lamourette, évêque fait pour laisser son nom à un baiser: Lehardy du
Morbihan stigmatisant les prêtres de Bretagne; Barère, l'homme des
majorités, qui présidait quand Louis XVI parut à la barre, et qui était à
Paméla ce que Louvet était à Lodoïska; l'oratorien Daunou qui disait:
_Gagnons du temps_; Dubois-Crancé, à l'oreille de qui se penchait
Marat; le marquis de Chateauneuf, Laclos, Hérault de Séchelles qui reculait
devant Henriot criant: _Canonniers, à vos pièces_! Julien, qui
comparait la Montagne aux Thermopyles; Gamon, qui voulait une tribune
publique réservée uniquement aux femmes; Laloy qui décerna les honneurs de
la séance à l'évêque Gobel venant à la Convention déposer la mitre et
coiffer le bonnet rouge; Lecomte, qui s'écriait: _C'est donc à qui se
déprêtrisera! Féraud, dont Boissy-d'Anglas saluera la tête, laissant. à
l'histoire cette question:--Boissy-d'Anglas a-t-il salué la tête,
c'est-à-dire la victime, ou la pique, c'est-à-dire les assassins?
--Les deux frères Duprat, l'un montagnard, l'autre girondin, qui se
haïssaient comme les deux frères Chénier.

Il s'est dit à cette tribune de ces vertigineuses paroles qui ont
quelquefois à l'insu même de celui qui les prononce, l'accent fatidique des
révolutions, et à la suite desquelles les faits matériels paraissent avoir
brusquement on ne sait quoi de mécontent et de passionné, comme s'ils
avaient mal pris les choses qu'on vient d'entendre. Ce qui se passe semble
courroucé de ce qui se dit; les catastrophes surviennent furieuses et comme
exaspérées par les paroles des hommes. Ainsi une voix dans la montagne
suffit pour détacher l'avalanche. Un mot de trop peut être suivi d'un
écroulement. Si l'on n'avait pas parlé, cela ne serait pas arrivé. On
dirait parfois que les évènements sont irascibles.

C'est de cette façon, c'est par le hasard d'un mot d'orateur mal compris
qu'est tombée la tête de madame Elisabeth.

A la Convention, l'intempérance de langage était de droit.

Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les
flammèches dans l'incendie.--PETION: Robespierre, venez au fait.
--ROBESPIERRE: Le fait, c'est vous, Pétion, J'y viendrai, et vous le
verrez.--UNE VOIX: Mort à Marat!--MARAT: Le jour où Marat mourra, il n'y
aura plus de Paris, et le jour où Paris périra, il n'y aura plus de
république.--Billaud-Varenne se lève et dit: Nous voulons...--Barère
l'interrompt: Tu parles comme un roi.--Un autre jour, PHILIPPEAUX: Un
membre a tiré l'épée contre moi.--AUDOIN: Président, rappelez à l'ordre
l'assassin. Le Président: Attendez.--PANIS: Président, je vous rappelle à
l'ordre moi.--On riait aussi, rudement.--LECOINTRE: Le curé de
Chant-de-Bout se plaint de Fauchet son évêque, qui lui défend de se marier.
--UNE VOIX: Je ne vois pas pourquoi Fauchet, qui a des maîtresses, veut
empêcher les autres d'avoir des épouses.--UNE AUTRE VOIX: Prêtre, prends
femme!--Les tribunes se mêlaient à la conversation. Elles tutoyaient
l'assemblée. Un jour le représentant Ruamps monte à la tribune. Il avait
une «hanche» beaucoup plus grosse que l'autre. Un des spectateurs lui cria:
--Tourne ça du côté de la droite, puisque tu as une «joue» à la David!
--Telles étaient les libertés que le peuple prenait avec la Convention. Une
fois pourtant, dans le tumulte du 11 avril 1795, le président fit arrêter
un interrupteur des tribunes.

Un jour, cette séance a eu pour témoin le vieux Buonarotti, Robespierre
prend la parole et parle deux heures. Regardant Danton tantôt fixement, ce
qui était grave, tantôt obliquement, ce qui était pire. Il foudroie à bout
portant. Il termine par une explosion indignée, pleine de mots funèbres:
--On connaît les intrigants, on connaît les corrupteurs et les corrompus,
on connaît les traîtres; ils sont dans cette assemblée. Ils nous entendent,
nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu'ils regardent
au-dessus de leur tête, et ils y verront le glaive de la loi. Qu'ils
regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu'ils
prennent garde à eux.--Et, quand Robespierre a fini, Danton, la face au
plafond, les yeux à demi fermés, un bras pendant par-dessus le dossier de
son banc, se renverse en arrière, et on l'entend fredonner:

Cadet Roussel fait des discours
Qui ne sont pas longs quand ils sont courts.


Les imprécations se donnaient la réplique.--Conspirateur!--Assassin!
--Scélérat!--Factieux!--Modéré!--On se dénonçait au buste de Brutus qui
était là. Apostrophes, injures, défis. Regards furieux d'un côté à l'autre.
Poings montrés, pistolets entrevus, poignards à demi tirés. Enorme
flamboiement de la tribune. Quelques-uns parlaient comme s'ils étaient
adossés à la guillotine. Les têtes ondulaient, épouvantées et terribles.
Montagnards, girondins, feuillants, modérantistes, terroristes, jacobins,
cordeliers; dix-huit prêtres régicides.

Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens.




xi

Esprits en proie au vent.

Mais ce vent était un vent de prodige.

Etre un membre de la Convention, c'était être une vague de l'océan. Et ceci
était vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y
avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n'était
celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et
démesurée qui soufflait dans l'ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la
Révolution. Quand cette idée passait, elle abattait l'un et soulevait
l'autre; elle emportait celui-ci en écume et brisait celui-là aux écueils.
Cette idée savait où elle allait, et poussait le gouffre devant elle.
Imputer la révolution aux hommes, c'est imputer la marée aux flots.

La révolution est une action de l'Inconnu. Appelez-la bonne action ou
mauvaise action, selon que vous aspirez à l'avenir ou au passé, mais
laissez-la à celui qui l'a faite. Elle semble l'œuvre en commun des grands
évènements et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la
résultante des évènements. Les évènements dépensent, les hommes payent. Les
évènements dictent, les hommes signent. Le 14 juillet est signé Camille
Desmoulins, le 10 août est signé Danton, le 2 septembre est signé Marat, le
21 septembre est signé Grégoire, le 21 janvier est signé Robespierre; mais
Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des
greffiers. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom,
Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes!

La révolution est une forme du phénomène immanent qui nous presse de toutes
parts et que nous appelons la Nécessité.

Devant cette mystérieuse complication de bienfaits et de souffrances se
dresse le Pourquoi? de l'histoire.

_Parce que_. Cette réponse de celui qui ne sait rien est aussi la réponse
de celui qui sait tout.

En présence de ces catastrophes climatériques qui dévastent et vivifient la
civilisation, on hésite à juger le détail. Blâmer ou louer les hommes à
cause du résultat, c'est presque comme si on louait ou blâmait les chiffres
à cause du total. Ce qui doit passer passe, ce qui doit souffler souffle.
La sérénité éternelle ne souffre pas de ces aquilons. Au-dessus des
révolutions la vérité et la justice demeurent comme le ciel étoilé
au-dessus des tempêtes.





xii

Telle était cette Convention démesurée; camp retranché du genre humain
attaqué par toutes les ténèbres à la fois, feux nocturnes d'une armée
d'idées assiégées, immense bivouac d'esprits sur un versant d'abîme. Rien
dans l'histoire n'est comparable à ce groupe, à la fois sénat et populace,
conclave et carrefour, aéropage et place publique, tribunal et accusé.

La Convention a toujours ployé au vent: mais ce vent sortait de la bouche
du peuple et était le souffle de Dieu.

Et aujourd'hui, après quatre-vingts ans écoulés, chaque fois que devant la
pensée d'un homme, quel qu'il soit, historien ou philosophe, la Convention
apparaît, cet homme s'arrête et médite. Impossible de ne pas être attentif
à ce grand passage d'ombres.





II. MARAT DANS LA COULISSE

Comme il l'avait annoncé à Simonne Evrard, Marat, le lendemain de la
rencontre de la rue du Paon, alla à la Convention.

Il y avait à la Convention un marquis maratiste, Louis de Montaut, celui
qui plus tard offrit à la Convention une pendule décimale surmontée du
buste de Marat.

Au moment où Marat entrait, Chabot venait de s'approcher de Montaut.

--Ci-devant..., dit-il.

Montaut leva les yeux.

--Pourquoi m'appelles-tu ci-devant?

--Parce que tu l'es.

--Moi?

--Puisque tu étais marquis.

--Jamais.

--Bah!

--Mon père était soldat, mon grand-père était tisserand.

--Qu'est-ce que tu nous chantes là, Montaut?

--Je ne m'appelle pas Montaut.

--Comment donc t'appelles-tu?

--Je m'appelle Maribon.

--Au fait, dit Chabot, cela m'est égal.

Et il ajouta entre ses dents:

--C'est à qui ne sera pas marquis.

Marat s'était arrêté dans le couloir de gauche et regardait Montaut et
Chabot.

Toutes les fois que Marat entrait, il y avait une rumeur; mais loin de lui.
Autour de lui on se taisait. Marat n'y prenait pas garde. Il dédaignait le
«coassement du marais».

Dans la pénombre des bancs obscurs d'en bas. Coupé de l'Oise, Prunelle,
Villars, évêque, qui plus tard fut membre de l'Académie française,
Boutroue, Petit, Plaichard, Bonet, Thibaudeau, Valdruche, se le montraient
du doigt.

--Tiens! Marat!

--Il n'est donc pas malade?

--Si, puisqu'il est en robe de chambre.

--En robe de chambre?

--Pardieu oui!

--Il se permet tout!

--Il ose venir ainsi à la Convention!

--Puisqu'un jour il y est venu coiffé de lauriers, il peut bien y venir en
robe de chambre!

--Face de cuivre et dents de vert-de-gris.

--Sa robe de chambre paraît neuve.

--En quoi est-elle?

--En reps.

--Rayé.

--Regardez donc les revers.

--Ils sont en peau.

--De tigre.

--Non, d'hermine.

--Fausse.

--Et il a des bas!

--C'est étrange.

--Et des souliers à boucles.

--D'argent!

--Voilà ce que les sabots de Camboulas ne lui pardonneront pas.

Sur d'autres bancs on affectait de ne pas voir Marat. On causait d'autre
chose. Santhonax abordait Dussaulx.

--Vous savez, Dussaulx?

--Quoi?

--Le ci-devant comte de Brienne?

--Qui était à la Force avec le ci-devant duc de Villeroy?

--Oui.

--Je les ai connus tous les deux. Eh bien?

--Ils avaient si grand'peur qu'ils saluaient tous les bonnets rouges de
tous les guichetiers, et qu'un jour ils ont refusé de jouer une partie de
piquet parce qu'on leur présentait un jeu de cartes à rois et à reines.

--Eh bien?

--On les a guillotinés hier.

--Tous les deux?

--Tous les deux.

--En somme, comment avaient-ils été dans la prison?

--Lâches.

--Et comment ont-ils été sur l'échafaud?

--Intrépides.

Et Dussaulx jetait cette exclamation:

--Mourir est plus facile que vivre.

Barère était en train de lire un rapport: il s'agissait de la Vendée. Neuf
cents hommes du Morbihan étaient partis avec du canon pour secourir Nantes.
Redon était menacé par les paysans. Paimboeuf était attaqué. Une station
navale croisait à Maindrin pour empêcher les descentes. Depuis Ingrande
jusqu'à Maure, toute la rive gauche de la Loire était hérissée de batteries
royalistes. Trois mille paysans étaient maîtres de Pornic. Ils criaient
_Vivent les Anglais!_ Une lettre de Santerre à la Convention, que Barère
lisait, se terminait ainsi: «Sept mille paysans ont attaqué Vannes. Nous
les avons repoussés, et ils ont laissé dans nos mains quatre canons...»

--Et combien de prisonniers? interrompit une voix.

Barère continua...--Post-scriptum de la lettre: «Nous n'avons pas de
prisonniers, parce que nous n'en faisons plus[1].»

[Footnote 1: _Moniteur_, t. XIX, p. 81.]

Marat toujours immobile n'écoutait pas, il était comme absorbé par une
préoccupation sévère.

Il tenait dans sa main et froissait entre ses doigts un papier sur lequel
quelqu'un qui l'eût déplié eût pu lire ces lignes, qui étaient de
l'écriture de Momoro et qui étaient probablement une réponse à une question
posée par Marat:

«--Il n'y a rien à faire contre l'omnipotence des commissaires délégués,
surtout contre les délégués du Comité de salut public. Génissieux a eu beau
dire dans la séance du 6 mai: «_Chaque commissaire est plus qu'un
Roi_», cela n'y fait rien. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Massade à
Angers, Trullard à Saint-Amand, Nyon près du général Marcé, Parrein à
l'armée des Sables, Millier à l'armée de Niort, sont tout-puissants. Le
club des Jacobins a été jusqu'à nommer Parrein général de brigade. Les
circonstances absolvent tout. Un délégué du Comité de salut public tient en
échec un général en chef.»

Marat acheva de froisser le papier, le mit dans sa poche, et s'avança
lentement vers Montaut et Chabot qui continuaient à causer et qui ne
l'avaient pas vu entrer.

Chabot disait:

--Maribon ou Montaut, écoute ceci: je sors du comité de salut public.

--Et qu'y fait-on?

--On y donne un noble à garder à un prêtre.

--Ah!

--Un noble comme toi...

--Je ne suis pas noble, dit Montaut.

--A un prêtre...

--Comme toi.

--Je ne suis pas prêtre, dit Chabot.

Tous deux se mirent à rire.

--Précise l'anecdote, repartit Montaut.

Voici ce que c'est. Un prêtre appelé Cimourdain est délégué avec pleins
pouvoirs près d'un vicomte nommé Gauvain; ce vicomte commande la colonne
expéditionnaire de l'armée des Côtes. Il s'agit d'empêcher le noble de
tricher et le prêtre de trahir.

--C'est bien simple, répondit Montaut. Il n'y a qu'à mettre la mort dans
l'aventure.

--Je viens pour cela, dit Marat.

Ils levèrent la tête.

--Bonjour, Marat, dit Chabot, tu assistes rarement à nos séances.

--Mon médecin me commande les bains, répondit Marat.

--Il faut se défier des bains, reprit Chabot; Sénèque est mort dans un
bain.

Marat sourit:

--Chabot, il n'y a pas ici de Néron.

--Il y a toi, dit une voix rude.

C'était Danton qui passait et qui montait à son banc.

Marat ne se retourna pas.

Il pencha sa tête entre les deux visages de Montaut et de Chabot.

--Ecoutez. Je viens pour une chose sérieuse. Il faut qu'un de nous trois
propose aujourd'hui un projet de décret à la Convention.

--Pas moi, dit Montaut; on ne m'écoute pas, je suis marquis.

--Moi, dit Chabot, on ne m'écoute pas, je suis capucin.

--Et moi, dit Marat, on ne m'écoute pas, je suis Marat.

Il y eut entre eux un silence.

Marat préoccupé n'était pas aisé à interroger. Montaut pourtant hasarda une
question.

--Marat, quel est le décret que tu désires?

--Un décret qui punisse de mort tout chef militaire qui fait évader un
rebelle prisonnier.

Chabot intervint.

--Ce décret existe. On a voté cela fin avril.

--Alors c'est comme s'il n'existait pas, dit Marat. Partout, dans toute la
Vendée, c'est à qui fera évader les prisonniers, et l'asile est impuni.

--Marat, c'est que le décret est en désuétude.

--Chabot, il faut le remettre en vigueur.

--Sans doute.

--Et pour cela parler à la Convention.

--Marat, la Convention n'est pas nécessaire; le comité de salut public
suffit.

--Le but est atteint, ajouta Montaut, si le comité de salut public fait
placarder le décret dans toutes les communes de la Vendée, et fait deux ou
trois bons exemples.

--Sur les grandes têtes, reprit Chabot. Sur les généraux.

Marat grommela:--En effet, cela suffira.

--Marat, repartit Chabot, va toi-même dire cela au comité de salut public.

Marat le regarda entre les deux yeux, ce qui n'était pas agréable, même
pour Chabot.

--Chabot, dit-il, le comité de salut public, c'est chez Robespierre. Je ne
vais pas chez Robespierre.

--J'irai, moi, dit Montaut.

--Bien, dit Marat.

Le lendemain était expédié dans toutes les directions un ordre du comité de
salut public enjoignant d'afficher dans les villes et villages de Vendée et
de faire exécuter strictement le décret portant peine de mort contre toute
connivence dans les évasions de brigands et d'insurgés prisonniers.

Ce décret n'était qu'un premier pas. La Convention devait aller plus loin
encore. Quelques mois après, le 11 brumaire au 11 novembre 1795, à propos
de Laval qui avait ouvert ses portes aux Vendéens fugitifs, elle décréta
que toute ville qui donnerait asile aux rebelles serait démolie et
détruite.

De leur côté, les princes de l'Europe, dans le manifeste du duc de
Brunswick, inspiré par les émigrés et rédigé par le marquis de Linnon,
intendant du duc d'Orléans, avaient déclaré que tout français pris les
armes à la main serait fusillé, et que, si un cheveu tombait de la tête du
roi, Paris serait rasé.

Sauvagerie contre barbarie.



TROISIÈME PARTIE

EN VENDÉE




LIVRE PREMIER

LA VENDÉE





I. LES FORÊTS

Il y avait alors en Bretagne sept forêts horribles. La Vendée, c'est la
révolte-prêtre. Cette révolte a eu pour auxiliaire la forêt. Les ténèbres
s'entr'aident.

Les sept forêts-Noires de Bretagne étaient la forêt de Fougères qui barre
le passage entre Dol et Avranches; la forêt de Princé qui a huit lieues de
tour; la forêt de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, presque
inaccessible du côté de Baignon, avec une retraite facile sur Concornet qui
était un bourg royaliste; la forêt de Rennes d'où l'on entendait le tocsin
des paroisses républicaines, toujours nombreuses près des villes; c'est là
que Puysaye perdit Focard; la forêt de Machecoul qui avait Charette pour
bête fauve; la forêt de la Garnache qui était aux La Trémoille, aux Gauvain
et aux Rohan; la forêt de Brocéliande qui était aux fées.

Un gentilhomme en Bretagne avait le titre de _seigneur des Sept-Forêts_.
C'était le vicomte de Fontenay, prince breton.

Car le prince breton existait, distinct du prince français. Les Rohan
étaient princes bretons. Garnier de Saintes, dans son rapport à la
Convention, 13 nivôse an II, qualifie ainsi le prince de Talmont: «Ce Capet
des brigands, souverain du Maine et de la Normandie.»

L'histoire des forêts bretonnes, de 1792 à 1800 pourrait être faite à part,
et elle se mêlerait de la vaste aventure de la Vendée comme une légende.

L'histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est
d'une autre nature que la vérité historique. La vérité légendaire, c'est
l'invention ayant pour résultat la réalité. Du reste, l'histoire et la
légende ont le même but, peindre sous l'homme momentané l'homme éternel.

La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète
l'histoire; il faut l'histoire pour l'ensemble et la légende pour le
détail.

Disons que la Vendée en vaut la peine. La Vendée est un prodige.

Cette Guerre des Ignorants, si stupide et si splendide, abominable et
magnifique, a désolé et enorgueilli la France. La Vendée est une plaie qui
est une gloire.

A de certaines heures la société humaine a ses énigmes, énigmes qui pour
les sages se résolvent en lumière et pour les ignorants en obscurité, en
violence et en barbarie. Le philosophe hésite à accuser. Il tient compte du
trouble que produisent les problèmes. Les problèmes ne passent point
sans jeter au-dessous d'eux une ombre comme les nuages.

Si l'on veut comprendre la Vendée, qu'on se figure cet antagonisme, d'un
côté la révolution française, de l'autre le paysan breton. En face de ces
évènements incomparables, menace immense de tous les bienfaits à la fois,
accès de colère de la civilisation, excès du progrès furieux, amélioration
démesurée et inintelligible, qu'on place ce sauvage grave et singulier, cet
homme à l'œil clair et aux longs cheveux, vivant de lait et de châtaignes,
borné à son toit de chaume, à sa haie et à son fossé, distinguant chaque
hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour
boire, ayant sur le dos une veste de cuir avec des arabesques de soie,
inculte et brodé, tatouant ses habits, comme ses ancêtres les celtes
avaient tatoué leurs visages, respectant son maître dans son bourreau,
Parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée,
piquant ses bœufs, aiguisant sa faulx, sarclant son blé noir, pétrissant sa
galette de sarrasin, vénérant sa charrue d'abord, sa grand'mère ensuite,
croyant à la sainte Vierge et à la Dame blanche, dévot à l'autel et aussi à
la haute pierre mystérieuse debout au milieu de la lande, laboureur dans la
plaine, pêcheur sur la côte, braconnier dans le hallier, aimant ses rois,
ses seigneurs, ses prêtres, ses poux: pensif, immobile souvent des heures
entières sur la grande grève déserte, sombre écouteur de la mer.


Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté.




II. LES HOMMES

Le paysan a deux points d'appui: le champ qui le nourrit, le bois qui le
cache.

Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement;
c'étaient des villes. Rien de plus sourd, de plus muet et de plus sauvage
que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages, ces vastes
broussailles étaient des gîtes d'immobilité et de silence; pas de solitude
d'apparence plus morte et plus sépulcrale; si l'on eût pu, subitement et
d'un seul coup pareil à l'éclair, couper les arbres, on eût brusquement vu
dans cette ombre un fourmillement d'hommes.

Des puits ronds et étroits, masqués au dehors par des le couvercles de
pierre et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'élargissant sous
terre en entonnoir, et aboutissant à des chambres ténébreuses, voilà ce que
Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne; là
c'était dans le désert, ici c'était dans la forêt; dans les caves d'Egypte
il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants.
Une des plus sauvages clairières du bois de Misdon, toute perforée de
galeries et de cellules où allait et venait un peuple mystérieux,
s'appelait «la Grande ville». Une autre clairière non moins déserte en
dessus et non moins habitée en dessous, s'appelait «la Place royale».

Cette vie souterraine était immémoriale en Bretagne. De tout temps l'homme
y avait été en fuite devant l'homme. De là les tanières de reptiles
creusées sous les racines des arbres. Cela datait des druides, et
quelques-unes de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Les
larves de la légende et les monstres de l'histoire, tout avait passé sur ce
noir pays. Teutatès, César, Noël, Néomène, Geoffroy d'Angleterre,
Alain-gant-de-fer, Pierre Mauclair, la maison française de Blois, la maison
anglaise de Montfort, les rois et les ducs, les neuf barons de Bretagne,
les juges des Grands-Jours, les comtes de Nantes querellant les comtes de
Rennes, les routiers, les malandrins, les grandes compagnies, René II,
vicomte de Rohan, les gouverneurs pour le roi, le «bon duc de Chaulnes»
branchant les paysans sous les fenêtres de madame de Sévigné, au quinzième
siècle les boucheries seigneuriales, au seizième et au dix-septième siècles
les guerres de religion, au dix-huitième siècle les trente mille chiens
dressés à chasser aux hommes; sous ce piétinement effroyable le peuple
avait pris le parti de disparaître. Tour à tour les troglodytes pour
échapper aux celtes, les celtes pour échapper aux romains, les bretons pour
échapper aux normands, les huguenots pour échapper aux catholiques, les
contrebandiers pour échapper aux gabelous, s'étaient réfugiés d'abord dans
les forêts, puis sous la terre. Ressource des bêtes. C'est là que la
tyrannie réduit les nations. Depuis deux mille ans, le despotisme sous
toutes ses espèces, la conquête, la féodalité, le fanatisme, le fisc,
traquaient cette misérable Bretagne éperdue, sorte de battue inexorable qui
ne cessait sous une forme que pour recommencer sous l'autre. Les hommes se
terraient.


L'épouvante, qui est une sorte de colère, était toute prête dans les âmes,
et les tanières étaient toutes prêtes dans les bois, quand la république
française éclata. La Bretagne se révolta, se trouvant opprimée par cette
délivrance de force. Méprise habituelle aux esclaves.




III. CONNIVENCE DES HOMMES ET DES FORÊTS

Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent
servantes et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de
toutes les autres.

Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé
en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries.
Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté
était d'y respirer. On a de certains chiffres étranges qui font comprendre
cette puissante organisation de la vaste émeute paysanne.
En Ille-et-Vilaine, dans la forêt du Pertre, asile du de Talmont, on
n'entendait pas un souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y
avait six mille hommes avec Focard; en Morbihan, dans la forêt de Meulac,
on ne voyait personne, et il avait huit mille hommes. Ces deux forêts, le
Pertre et Meulac, ne comptent pourtant pas parmi les grandes forêts
bretonnes. Si l'on marchait là-dessus, c'était terrible. Ces halliers
hypocrites, pleins de combattants tapis dans une sorte de labyrinthe
sous-jacent, étaient comme d'énormes éponges obscures d'où, sous la
pression de ce pied gigantesque, la révolution, jaillissait la guerre
civile.

Des bataillons invisibles guettaient. Ces armées ignorées serpentaient sous
les armées républicaines, sortaient de terre tout à coup et y rentraient,
bondissaient innombrables et s'évanouissaient, douées d'ubiquité et de
dispersion, avalanche puis poussière, colosses ayant le don de
rapetissement, géants pour combattre, nains pour disparaître. Des jaguars
ayant des mœurs de taupes.

Il n'y avait pas que les forêts, il y avait les bois. De même qu'au-dessous
des cités il y a les villages, au-dessous des forêts il y avait les
broussailles. Les forêts se reliaient entre elles par le dédale, partout
épars, des bois. Les anciens châteaux qui étaient des forteresses, les
hameaux qui étaient des camps, les fermes qui étaient des enclos faits
d'embûches et de pièges, les métairies, ravinées de fossés et palissadées
d'arbres, étaient les mailles de ce filet où se prirent les armées
républicaines.

Cet ensemble était ce qu'on appelait le Bocage.

Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel était un étang, et qui était
à Jean Chouan; il y avait le bois de Gennes qui était à Taillefer; il y
avait le bois de la Huisserie qui était à Gouge-le-Bruant; le bois de la
Charnie qui était à Courtillé-le-Bâtard, dit l'Apôtre saint Paul, chef du
camp de la Vache-Noire; le bois de Burgault qui était à cet énigmatique
Monsieur Jacques, réservé à une fin mystérieuse dans le souterrain de
Juvardeil; il y avait le bois de Charreau où Pimousse et Petit-Prince,
attaqués par la garnison de Châteauneuf, allaient prendre à bras-le-corps
dans les rangs républicains des grenadiers qu'ils rapportaient prisonniers;
le bois de la Heureuserie, témoin de la déroute du poste de Longue-Faye; le
bois de l'Aulne d'où l'on épiait la route entre Rennes et Laval; le bois de
la Gravelle qu'un prince de la Trémoille avait gagné eu jouant à la boule;
le bois de Lorges dans les Côtes-du-Nord, où Charles de Boishardy régna
après Bernard de Villeneuve; le bois de Bagnard près Foutenay, où Lescure
offrit le combat à Chalbos qui, étant un contre cinq, l'accepta; le bois de
la Durondais que se disputèrent jadis Alain le Redru et Hérispoux, fils de
Charles le Chauve; le bois de Croqueloup, sur la lisière de cette lande où
Coquereau tondait les prisonniers; le bois de la Croix-Bataille qui assista
aux insultes homériques de Jambe-d'Argent à Morière et de Morière à
Jambe-d'Argent; le bois de la Saudraie que nous avons vu fouiller par un
bataillon de Paris. Bien d'autres encore.

Dans plusieurs de ces forêts et de ces bois, il n'y avait pas seulement des
villages souterrains groupés autour du terrier du chef; mais il y avait
encore de véritables hameaux de huttes basses cachés sous les arbres, et si
nombreux que parfois la forêt en était remplie. Souvent les fumées les
trahissaient. Deux de ces hameaux du bois de Misdon sont restés célèbres,
Lorrière, près de Létang, et, du côté de Saint-Ouen-les-Toits, le groupe de
cabanes appelé la Rue-de-Bau.

Les femmes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils
utilisaient pour cette guerre les galeries des fées et les vieilles sapes
celtiques. On apportait à manger aux hommes enfouis. Il y en eut qui,
oubliés, moururent de faim. C'étaient d'ailleurs des maladroits qui
n'avaient pas su rouvrir leurs puits. Habituellement le couvercle fait
de mousse et de branches était si artistement façonné, qu'impossible à
distinguer du dehors dans l'herbe. Il était très facile à ouvrir et à
fermer du dedans. Ces repaires étaient creusés avec soin. On allait jeter à
quelque étang voisin la terre qu'on ôtait du puits. La paroi intérieure et
le sol étaient tapissés de fougère et de mousse. Ils appelaient ce réduit
«la loge». On était bien là, à cela près qu'on était sans jour, sans feu,
sans pain et sans air.

Remonter sans précaution parmi les vivants et se déterrer hors de propos
était grave. On pouvait se trouver entre les jambes d'une armée en marche.
Bois redoutables; pièges à doubles trappes. Les bleus n'osaient entrer, les
blancs n'osaient sortir.




IV. LEUR VIE SOUS TERRE

Les hommes dans ces caves de bêtes s'ennuyaient. La nuit, quelquefois, à
tout risque, ils sortaient et s'en allaient danser sur la lande voisine. Ou
bien ils priaient pour tuer le temps. _Tout le jour_, dit Bourdoiseau,
_Jean Chouan nous faisait chapeletter_.

Il était presque impossible, la saison venue, d'empêcher ceux du Bas-Maine
de sortir pour se rendre à la Fête de la Gerbe. Quelques-uns avaient des
idées à eux. Denys, dit Tranche-Montagne, se déguisait en femme pour aller
à la comédie à Laval; puis il rentrait dans son trou.

Brusquement ils allaient se faire tuer, quittant le cachot pour le
sépulcre.

Quelquefois ils soulevaient le couvercle de leur fosse, et ils écoutaient
si l'on se battait au loin; ils suivaient de l'oreille le combat. Le feu
des républicains était régulier, le feu des royalistes était éparpillé;
ceci les guidait. Si les feux de peloton cessaient subitement, c'était
signe que les royalistes avaient le dessous; si les feux saccadés
continuaient et s'enfonçaient à l'horizon, c'était signe qu'ils avaient le
dessus. Les blancs poursuivaient toujours: les bleus jamais, ayant le pays
contre eux.

Ces belligérants souterrains étaient admirablement renseignés. Bien de plus
rapide que leurs communications, rien de plus mystérieux. Ils avaient rompu
tous les ponts, ils avaient démonté toutes les charrettes, et ils
trouvaient moyen de tout se dire et de s'avertir de tout. Des relais
d'émissaires étaient établis de forêt à forêt, de village à village, de
ferme à ferme, de chaumière à chaumière, de buisson à buisson.

Tel paysan qui avait l'air stupide passait portant des dépêches dans son
bâton, qui était creux.

Un ancien constituant, Boétidoux, leur fournissait, pour aller et venir
d'un bout à l'autre de la Bretagne, des passeports républicains nouveau
modèle, avec les noms en blanc, dont ce traître avait des liasses. Il était
impossible de les surprendre. _Des secrets livres_, dit Puysaye à
_plus de quatre cent mille individus ont été religieusement gardés_.

Il semblait, que ce quadrilatère fermé au sud par la ligne des Sables à
Thouars, à l'est par la ligne de Thouars à Saumur et par la rivière de
Thoué, au nord par la Loire et à l'ouest par l'Océan, eût un même appareil
nerveux, et qu'un point de ce sol ne pût tressaillir sans que tout
s'ébranlât. En un clin d'oeil on était informé de Noirmoutier à Luçon, et
le camp de la Loué savait ce que faisait le camp de la Croix-Morineau. Ou
eût dit que les oiseaux s'en mêlaient. Hoche écrivait, 7 messidor, an III:
_On croirait qu'ils ont des télégraphes_.

C'étaient des clans, comme eu Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine.
Cette guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler.




V. LEUR VIE EN GUERRE

Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse
abondaient. Pas de plus adroits tireurs que les braconniers du Bocage et
les contrebandiers du Loroux.

C'étaient des combattants étranges, affreux et intrépides. Le décret de la
levée de trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six
cents villages. Le pétillement de l'incendie éclata sur tous les points à
la fois. Le Poitou et l'Anjou firent explosion le même jour. Disons qu'un
premier grondement s'était fait entendre dès 1792, le 8 juillet, un mois
avant le 10 août, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler, aujourd'hui
ignoré, fut le précurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les
royalistes forçaient, sous peine de mort, tous les hommes valides à
marcher. Ils réquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres.
Tout de suite, Sapinaud eut trois mille soldats. Cathelineau dix mille,
Stofflet vingt mille, et Charette fut maître de Noirmoutier. Le vicomte de
Scépeaux remua le Haut-Anjou, le chevalier de Dieuzie l'Entre-Vilaine-et-
Loire, Tristan-l'Hermite le Bas-Maine, le barbier Gaston la ville de
Guéménée, et l'abbé Bernier tout le reste. Pour soulever ces multitudes,
peu de chose suffisait. On plaçait dans le tabernacle d'un curé
assermenté, d'un _prêtre jureur_, comme ils disaient, un gros chat noir
qui sautait brusquement dehors pendant la messe--_C'est le diable!_
criaient les paysans, et tout un canton s'insurgeait. Un souffle de feu
sortait des confessionnaux. Pour assaillir les bleds et pour franchir les
ravins, ils avaient leur long bâton de quinze pieds de long, _la ferte_,
arme de combat et de fuite. Au plus fort des mêlées, quand les paysans
attaquaient les carrés républicains, s'ils rencontraient sur le champ de
combat une croix ou une chapelle, tous tombaient, à genoux et disaient
leur prière sous la mitraille; le rosaire fini, ceux qui restaient se
relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels géants, hélas! Ils
chargeaient leur fusil en courant; c'était leur talent. On leur faisait
accroire ce qu'on voulait: les prêtres leur montraient d'autres prêtres
dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serrée, et leur disaient:
_Ce sont des guillotinés ressuscités._ Ils avaient leurs accès de
chevalerie; ils honorèrent Fresque, un porte-drapeau républicain qui
s'était fait sabrer sans lâcher son drapeau. Ces paysans raillaient; ils
appelaient les prêtres mariés républicains des _sans-calottes devenus
sans-culottes_. Ils commencèrent par avoir peur des canons; puis ils se
jetèrent dessus avec des bâtons, et ils en prirent. Ils prirent d'abord un
beau canon de bronze qu'ils baptisèrent _le Missionnaire_: puis un autre
qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées les armes de
Richelieu et une figure de la Vierge; ils l'appelèrent _Marie-Jeanne_.
Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de
laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans; puis ils reprirent
Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne, et ils la ramenèrent sous le
drapeau fleurdelysé en la couvrant de fleurs et en la faisant baiser aux
femmes qui passaient. Mais deux canons, c'était peu. Stofflet avait pris
Marie-Jeanne; Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l'assaut
à Jallais, et prit un troisième canon; Forest attaqua Saint-Florent et eu
prit un quatrième. Deux autres capitaines, Chouppes et Saint-Pol, firent
mieux: ils figurèrent des canons par des troncs d'arbres coupés, et des
canonniers par des mannequins, et avec cette artillerie, dont ils riaient
vaillamment, ils firent reculer les bleus à Mareuil. C'était là leur
grande époque. Plus tard, quand Chalbos mit en déroute La Marsonnière, les
paysans laissèrent derrière eux sur le champ de bataille déshonoré trente-
deux canons aux armes d'Angleterre. L'Angleterre alors payait les princes
français, et l'on envoyait «des fonds à monseigneur, écrivait Nantiat le
10 mai 1794, parce qu'on a dit à M. Pitt que cela était décent». Mélinet,
dans un rapport du 31 mars, dit: «Le cri des rebelles est _Vivent les
Anglais!_» Les paysans s'attardaient à piller. Ces dévots étaient des
voleurs. Les sauvages ont des vices. C'est par là que les prend plus tard
la civilisation. Puysaye dit, tome II, page 187: «J'ai préservé plusieurs
fois le bourg de Pélan du pillage.» Et plus loin, page 454, il se prive
d'entrer à Montfort: «Je fis un circuit pour éviter le pillage des maisons
des jacobins.» Ils détroussèrent Chollet; ils mirent à sac Challans. Après
avoir manqué Granville, ils pillèrent Ville-Dieu. Ils appelaient _masse
jacobine_ ceux des campagnards qui s'étaient ralliés aux bleus, et ils les
exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme des
soldats et le massacre comme des brigands. Fusiller les «patauds», c'est-
à-dire les bourgeois, leur plaisait; ils appelaient cela «se décarêmer». A
Fontenay, un de leurs prêtres, le curé Barbotin, abattit un vieillard d'un
coup de sabre. A Saint-Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines,
gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit
sa montre. A Machecoul, ils mirent les républicains en coupe réglée, à
trente par jour; cela dura cinq semaines; chaque chaîne de trente
s'appelait «le chapelet». On adossait la chaîne à une fosse creusée et
l'on fusillait; les fusillés tombaient dans la fosse parfois vivants; on
les enterrait tout de même. Nous avons revu ces mœurs. Joubert, président
du district, eut les poings sciés. Ils mettaient aux prisonniers bleus des
menottes coupantes, forgées exprès. Ils les assommaient sur les places
publiques en sonnant l'hallali. Charette, qui signait: _Fraternité; le
chevalier Charrette_, et qui avait pour coiffure, comme Marat, un mouchoir
noué sur les sourcils, brûla la ville de Pornic et les habitants dans les
maisons. Pendant ce temps-là, Carrier était épouvantable. La terreur
répliquait à la terreur. L'insurgé breton avait presque la figure de
l'insurgé grec, veste courte, fusil en bandoulière, jambières, larges
braies pareilles à la fustanelle; le gars ressemblait au klephte. Henri de
La Rochejaquelein, à vingt et un ans, partait pour cette guerre avec un
bâton et une paire de pistolets. L'armée vendéenne comptait cent
cinquante-quatre divisions. Ils faisaient des sièges en règle; ils tinrent
trois jours Bressuire bloquée. Dix mille paysans, un vendredi saint,
canonnèrent la ville des Sables à boulets rouges. Il leur arriva de
détruire en un seul jour quatorze cantonnements républicains, de Montigné
à Courbeveilles. À Thouars, sur la haute muraille, on entendait ce
dialogue superbe entre La Rochejaquelein et un gars:--Carle!--Me voilà.--
Tes épaules que je monte dessus.--Faites.--Ton fusil.--Prenez.--Et La
Rochejaquelein sauta dans la ville, et l'on prit sans échelles ces tours
qu'avait assiégées Duguesclin. Ils préféraient une cartouche à un louis
d'or. Ils pleuraient quand ils perdaient de vue leur clocher. Fuir leur
semblait simple; alors les chefs criaient: _Jetez vos sabots, gardez vos
Fusils!_ Quand les munitions manquaient, ils disaient leur chapelet et
allaient prendre de la poudre dans les caissons de l'artillerie
républicaine; plus tard d'Elbée en demanda aux anglais. Quand l'ennemi
approchait, s'ils avaient des blessés, ils les cachaient dans les blés ou
dans les fougères vierges, et, l'affaire finie, venaient les reprendre.
D'uniformes point. Leurs vêtements se délabraient. Paysans et
gentilshommes s'habillaient des premiers haillons venus. Roger Mouliniers
portait un turban et un dolman pris au magasin de costumes du théâtre de
la Flèche; Le chevalier de Beauvilliers avait une robe de procureur et un
chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine. Tous portaient l'écharpe
et la ceinture blanches; les grades se distinguaient par le noeud.
Stofflet avait un noeud rouge; La Rochejaquelein avait un noeud noir;
Wimpfen, demi-girondin, qui du reste ne sortit pas de Normandie, portait
le brassard des carabots de Caen. Ils avaient dans leurs rangs des femmes,
madame de Lescure, qui fut plus tard madame de La Rochejaquelein; Thérèse
de Mollien, maitresse de La Rouarie, laquelle brûla la liste des chefs de
paroisse; madame de La Rochefoucauld, belle, jeune, le sabre à la main,
ralliant les paysans au pied de la grosse tour du chàteau du Puy-Rousseau,
et cette Antoinette Adams, dite le chevalier Adams, si vaillante que,
prise, on la fusilla, mais debout, par respect. Ce temps épique était
cruel. On était des furieux. Madame de Lescure faisait exprès marcher son
cheval sur les républicains gisant hors de combat: _morts_, dit-elle:
blessés, peut-être. Quelquefois les hommes trahirent, les femmes jamais.
Madeleine Fleury, du Théâtre-Français; passa de La Rouarie à Marat, mais
par amour. Les capitaines étaient souvent aussi ignorants que les soldats;
M. de Sapinaud ne savait pas l'orthographe, il écrivait: «nous _orions_ de
notre _cauté._» Les chefs s'entre-haïssaient; les capitaines du marais
criaient: _A bas ceux du pays haut!_ Leur cavalerie était peu nombreuse et
difficile à former. Puysaye écrit: _Tel homme qui me donne gaîment ses
deux fils devient froid si je lui demande un de ses Chevaux._ Fertes,
fourches, faulx, fusils vieux et neufs, couteaux de braconnage, broches
gourdins ferrés et cloutés, c'étaient là leurs armes; quelques-uns
portaient en sautoir une croix faite de deux os de mort. Ils attaquaient à
grands cris, surgissaient subitement de partout, des bois, des collines,
des cépées, des chemins creux, s'égaillaient, c'est-à-dire faisaient le
croissant, tuaient, exterminaient, foudroyaient et se dissipaient. Quand
ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l'arbre de la
liberté, le brûlaient, et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs
allures étaient nocturnes. Règle du vendéen: être toujours inattendu. Ils
faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur
passage. Le soir venu, après avoir fixé, entre chefs et en conseil de
guerre, le lieu où le lendemain matin ils surprendraient les postes
républicains, ils chargeaient leurs fusils, marmottaient leur prière,
ôtaient leurs sabots, et filaient en longues colonnes, à travers les bois,
pieds nus sur la bruyère et sur la mousse, sans un bruit, sans un mot,
sans un souffle. Marche de chats dans les ténèbres.





VI. L'AME DE LA TERRE PASSE DANS L'HOMME

La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes,
femmes et enfants. Un demi-million de combattants, c'est le chiffre donné
par Tuffin de la Rouarie.

Les fédéralistes aidaient; la Vendée eut pour complice la Gironde. La
Lozère envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit départements se
coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie. Evreux, qui fraternisait
avec Caen, se faisait représenter dans la rébellion par Chaumont, son
maire, et Gardembas, notable. Buzot, Gorsas et Barbaroux à Caen, Brissot à
Mondins, Chassan à Lyon, Rabant-Saint-Etienne à Nîmes, Meillan et Duchâtel
en Bretagne, toutes ces bouches soufflaient sur la fournaise.

Il y a en deux Vendées: la grande, qui faisait la guerre des forêts, la
petite, qui faisait la guerre des buissons; là est la nuance qui sépare
Charette de Jean Chouan. La petite Vendée était naïve, la grande était
corrompue; la petite valait mieux. Charette fut fait marquis,
lieutenant-général des armées du roi, et grand-croix de Saint-Louis; Jean
Chouan resta Jean Chouan. Charette confine au bandit, Jean Chouan au
paladin.

Quant à ces chefs magnanimes: Bonchamp, Leseure, La Rochejaquelein, ils se
trompèrent. La grande armée catholique a été un effort insensé; le désastre
devait suivre. Se figure-t-on une tempête paysanne attaquant Paris, une
coalition de villages assiégeant le Panthéon, une meute de noëls et
d'oremus aboyant autour de _la Marseillaise_, la cohue des sabots se
ruant sur la légion des esprits? Le Mans et Savenay châtièrent cette folie.
Passer la Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté
cette enjambée. La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin
complète César et augmente Napoléon; passer la Loire tue La Rochejaquelein.
La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle; là elle est plus
qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le vendéen chez lui est
contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur,
chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête
des bois.

La Rochejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Protée.

La Vendée a avorté. D'autres révoltes ont réussi, la Suisse par exemple. Il
y a cette différence entre l'insurgé de montagne comme le suisse et
l'insurgé de forêt comme le vendéen, que, presque toujours, fatale
influence du milieu, l'un se bat pour un idéal, et l'autre pour des
préjugés. L'un plane, l'autre rampe. L'un combat pour l'humanité, l'autre
pour la solitude; l'un veut la liberté, l'autre veut l'isolement; l'un
défend la commune, l'autre la paroisse. Communes! communes! criaient les
héros de Morat. L'un a affaire aux précipices, l'autre aux fondrières; l'un
est l'homme des torrents et des écumes, l'autre est l'homme des flaques
stagnantes d'où sort la fièvre; l'un a sur la tête l'azur, l'autre une
broussaille; l'un est sur une cime, l'autre est dans une ombre.

L'éducation n'est point la même, faite par les sommets ou par les
bas-fonds.

La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade; l'une inspire
l'audace, l'autre le piège. L'antiquité plaçait les dieux sur les faites et
les satyres dans les halliers. Le satyre c'est le sauvage; demi-homme,
demi-bête. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrénées, un
Olympe. Le Parnasse est un mont. Le mont Blanc était le colossal auxiliaire
de Guillaume Tell; au fond et au-dessus des immenses luttes des esprits
contre la nuit qui emplissent les poèmes de l'Inde, on apertçoit
l'Himalaya. La Grèce, l'Espagne, l'Italie, l'Helvétie, ont pour figure la
montagne; la Cimmérie, Germanie ou Bretagne, a le bois. La forêt est
barbare.

La configuration du sol conseille à l'homme beaucoup d'actions. Elle est
complice, plus qu'on ne croit. En présence de certains paysages féroces, on
est tenté d'exonérer l'homme et d'incriminer la création; on sent une
sourde provocation de la nature; le désert est parfois malsain à la
conscience, surtout à la conscience peu éclairée: la conscience peut être
géante, cela fait Socrate et Jésus; elle peut être naine, cela fait Attrée
et Judas. La conscience petite est vite reptile; les futaies
crépusculaires, les ronces, les épines, les marais sous les branches, sont
une fatale fréquentation pour elle; elle subit là la mystérieuse
infiltration des persuasions mauvaises. Les illusions d'optique, les
mirages inexpliqués, les effarements d'heure ou de lieu jettent l'homme
dans une sorte d'effroi, demi-religieux, demi-bestial, qui engendre, en
temps ordinaires, la superstition, et dans les époques violentes, la
brutalité. Les hallucinations tiennent la torche qui éclaire le chemin du
meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature a un
double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves.
Quand l'homme est ignorant, quand le désert est visionnaire, l'obscurité de
la solitude s'ajoute à l'obscurité de l'intelligence; de là dans l'homme
des ouvertures d'abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de
certains taillis, de certaines claires-voies farouches du soir à travers
les arbres, poussent l'homme aux actions folles et atroces. On pourrait
presque dire qu'il y a des lieux scélérats.

Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et
Plélan!

Les vastes horizons conduisent l'âme aux idées générales; les horizons
circonscrits engendrent les idées partielles; ce qui condamne quelquefois
de grands coeurs à être de petits esprits; témoin Jean Chouan.

Les idées générales haïes par les idées partielles, c'est là la lutte même
du progrès.

Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée; querelle de
l'idée locale contre l'idée universelle. Paysans contre patriotes.




VII. LA VENDÉE A FINI LA BRETAGNE

La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'était
révoltée pendant deux mille ans, elle avait eu raison; la dernière fois,
elle a eu tort. Et pourtant au fond, contre la révolution comme contre la
monarchie, contre les représentants en mission comme contre les gouverneurs
ducs et pairs, contre la planche aux assignats comme contre la ferme des
gabelles, quels que fussent les personnages combattant. Nicolas Rapin,
François de La Noue, le capitaine Pluviaut et la dame de la Garnache, ou
Stofflet, Coquereau et Lechandelier de Pierreville, sous M. de Rohan contre
le roi et sous M. de La Rochejaquelein pour le roi, c'était toujours la
même guerre que la Bretagne faisait, la guerre de l'esprit local contre
l'esprit central.

Ces antiques provinces étaient un étang; courir répugnait à cette eau
dormante; le vent qui soufflait ne les vivifiait pas, il les irritait.
Finisterre; c'était là que finissait la France, que le champ donné à
l'homme se terminait et que la marche des générations s'arrêtait. Halte!
criait l'océan à la terre et la barbarie à la civilisation. Toutes les fois
que le centre, Paris, donne une impulsion, que cette impulsion vienne de la
royauté ou de la république, qu'elle soit dans le sens du despotisme ou
dans le sens de la liberté, c'est une nouveauté, et la Bretagne se hérisse.
Laissez-nous tranquilles. Qu'est-ce qu'on nous veut? Le Marais prend sa
fourche, le Bocage prend sa carabine. Toutes nos tentatives, notre
initiative en législation et en éducation, nos encyclopédies, nos
philosophies, nos génies, nos gloires, viennent échouer devant le Houroux;
le tocsin de Bazouges menace la révolution française, la lande du Faon
s'insurge contre nos orageuses places publiques, et la cloche du
Haut-des-Prés déclare la guerre à la Tour du Louvre.

Surdité terrible.

L'insurrection vendéenne est un lugubre malentendu.

Échauffourée colossale, chicane de titans, rébellion démesurée, destinée à
ne laisser à l'histoire qu'un mot, la Vendée, mot illustre et noir; se
suicidant pour des absents, dévouée à l'égoïsme, passant son temps à faire
à la lâcheté l'offre d'une immense bravoure; sans calcul, sans stratégie,
sans tactique, sans plan, sans but, sans chef, sans responsabilité;
montrant à quel point la volonté peut être l'impuissance; chevaleresque et
sauvage; l'absurdité en rut, bâtissant contre la lumière un garde-fou de
ténèbres; l'ignorance faisant à la vérité, à la justice, au droit, à la
raison, à la délivrance, une longue résistance bête et superbe; l'épouvante
de huit années, le ravage de quatorze départements, la dévastation des
champs, l'écrasement des moissons, l'incendie des villages, la ruine des
villes, le pillage des maisons, le massacre des femmes et des enfants, la
torche dans les chaumes, l'épée dans les coeurs, l'effroi de la
civilisation, l'espérance de M. Pitt; telle fut cette guerre, essai
inconscient de parricide.

En somme, en démontrant la nécessité de trouer dans tous les sens la
vieille ombre bretonne et de percer cette broussaille de toutes les flèches
de la lumière à la fois, la Vendée a servi le progrès. Les catastrophes ont
une sombre façon d'arranger les choses.




LIVRE DEUXIÈME

LES TROIS ENFANTS




I. _PLUS QUAM CIVILIA BELLA_

L'été de 1792 avait été très pluvieux; l'été de 1793 fut très chaud. Par
suite de la guerre civile, il n'y avait, pour ainsi dire plus de chemins en
Bretagne. On y voyageait pourtant, grâce à la beauté de l'été. La meilleure
route est une terre sèche.

A la fin d'une sereine journée de juillet, une heure environ après le
soleil couché, un homme à cheval, qui venait du côté d'Avranches, s'arrêta
devant la petite auberge dite la Croix-Branchard, qui était à l'entrée de
Pontorson, et dont l'enseigne portait cette inscription qu'on y lisait
encore il y a quelques années: _Bon cidre à depoteyer._ Il avait fait chaud
tout le jour, mais le vent commençait à souffler.

Ce voyageur était enveloppé d'un ample manteau qui couvrait la croupe de
son cheval. Il portait un large chapeau avec cocarde tricolore, ce qui
n'était point sans hardiesse dans ce pays de haies et de coups de fusil où
une cocarde était une cible. Le manteau noué au cou s'écartait pour laisser
les bras libres, et dessous on pouvait entrevoir une ceinture tricolore et
deux pommeaux de pistolets sortant de la ceinture. Un sabre qui pendait
dépassait le manteau.

Au bruit du cheval qui s'arrêtait, la porte de l'auberge s'ouvrit, et
l'aubergiste parut, une lanterne à la main. C'était l'heure intermédiaire;
il faisait jour sur la route et nuit dans la maison.

L'hôte regarda la cocarde.

--Citoyen, dit-il, vous arrêtez-vous ici?

--Non.

--Où donc allez-vous?

--A Dol.

--En ce cas, retournez à Avranches ou restez à Pontorson.

--Pourquoi?

--Parce qu'on se bat à Dol.

--Ah! dit le cavalier.

Et il reprit:

--Donnez l'avoine à mon cheval.

L'hôte apporta l'auge, y vida un sac d'avoine, et débrida le cheval qui se
mit souffler et à manger.

Le dialogue continua.

--Citoyen, est-ce un cheval de réquisition?

--Non.

--Il est à vous?

--Oui. Je l'ai acheté et payé.

--D'où venez-vous?

--De Paris.

--Pas directement?

--Non.

--Je crois bien, les routes sont interceptées. Mais la poste marche encore.

--Jusqu'à Alençon. J'ai quitté la poste là.

--Ah! il n'y aura bientôt plus de postes en France. Il n'y a plus de
chevaux. Un cheval de trois cents francs se paye six cents francs, et les
fourrages sont hors de prix. J'ai été maître de poste et me voilà
gargotier. Sur treize cent treize maîtres de poste qu'il y avait, deux
cents ont donné leur démission. Citoyen, vous avez voyagé d'après le
nouveau tarif?

--Du premier mai. Oui.

--Vingt sous par poste dans la voiture, douze sous dans le cabriolet, cinq
sous dans le fourgon. C'est à Alençon que vous avez acheté ce cheval?

--Oui.

--Vous avez marché aujourd'hui toute la journée?

--Depuis l'aube.

--Et hier?

--Et avant-hier.

--Je vois cela. Vous êtes venu par Domfront et Mortain.

--Et Avranches.

--Croyez-moi, reposez-sous, citoyen. Vous devez être fatigué, votre cheval
l'est.

--Les chevaux ont droit à la fatigue, les hommes non.

Le regard de l'hôte se fixa de nouveau sur le voyageur. C'était une figure
grave, calme et sévère, encadrée de cheveux gris.

L'hôtelier jeta un coup d'oeil sur la route qui était déserte à perte de
vue, et dit:

--Et vous voyagez seul comme cela?

--J'ai une escorte.

--Où ça?

--Mon sabre et mes pistolets.

L'aubergiste alla chercher un seau d'eau et fit boire le cheval, et,
pendant que le cheval buvait, l'hôte considérait le voyageur et se disait
en lui-même:--C'est égal, il a l'air d'un prêtre.

Le cavalier reprit:

--Vous dites qu'on se bat à Dol?

--Oui. Ça doit commencer dans ce moment-ci.

--Qui est-ce qui se bat?

--Un ci-devant contre un ci-devant.

--Vous dites?

--Je dis qu'un ci-devant qui est pour la république se bat contre un
ci-devant qui est pour le roi.

--Mais il n'y a plus de roi.

--Il y a le petit. Et le curieux, c'est que les deux ci-devant sont deux
parents.

Le cavalier écoutait attentivement. L'aubergiste poursuivit:

--L'un est jeune, l'autre est vieux. C'est le petit-neveu qui se bat
contre le grand-oncle. L'oncle est royaliste, le neveu est patriote.
L'oncle commande les blancs, le neveu commande les bleus. Ah! ils ne se
feront pas quartier, allez. C'est une guerre à mort.

--A mort?

--Oui, citoyen. Tenez, voulez-vous voir les politesses qu'ils se jettent à
la tête? Ceci est une affiche que le vieux trouve moyen de faire placarder
partout, sur toutes les maisons et sur tous les arbres, et qu'il a fait
coller jusque sur ma porte.

L'hôte approcha sa lanterne d'un carré de papier appliqué sur un des
battants de sa porte, et, comme l'affiche était en très gros caractères, le
cavalier, du haut de son cheval, put lire:

«--Le marquis de Lantenac a l'honneur d'informer son petit-neveu, monsieur
le vicomte Gauvain, que, si monsieur le marquis a la bonne fortune de se
saisir de sa personne, il fera bellement arquebuser monsieur le vicomte.»

--Et, poursuivit l'hôtelier, voici la réponse.

Il se retourna, et éclaira de sa lanterne une autre affiche placée en
regard de la première sur l'autre battant de la porte. Le voyageur lut:

«--Gauvain prévient Lantenac que s'il le prend il le fera fusiller.»

--Hier, dit l'hôte, le premier placard a été collé sur ma porte, et ce
matin le second. La réplique ne s'est pas fait attendre.

Le voyageur, à demi-voix, et comme se parlant à lui-même, prononça ces
quelques mots, que l'aubergiste entendit sans trop les comprendre:

--Oui, c'est plus que la guerre dans la patrie, c'est la guerre dans la
famille. Il le faut, et c'est bien. Les grands rajeunissements des peuples
sont à ce prix.

Et le voyageur portant la main à son chapeau, l'œil fixé sur la deuxième
affiche, la salua.

L'hôte continua:

--Voyez-vous, citoyen, voici l'affaire. Dans les villes et dans les gros
bourgs nous sommes pour la révolution, dans la campagne ils sont contre;
autant dire dans les villes on est français et dans les villages on est
breton. C'est une guerre de bourgeois à pays. Ils nous appellent patauds,
nous les appelons rustauds. Les nobles et les prêtres sont avec eux.


--Pas tous, interrompit le cavalier.

--Sans doute, citoyen, puisque nous avons ici un vicomte contre un marquis.

Et il ajouta à part lui:

--Et que je crois bien que je parle à un prêtre.

Le cavalier continua:

--Et lequel des deux l'emporte?

--Jusqu'à présent, le vicomte. Mais il a de la peine. Le vieux est rude.
Ces gens-là, c'est la famille Gauvain, des nobles d'ici. C'est une famille
à deux branches; il y a la grande branche dont le chef s'appelle le marquis
de Lantenac, et la petite branche dont le chef s'appelle le vicomte
Gauvain. Aujourd'hui les deux branches se battent. Cela ne se voit pas chez
les arbres, mais cela se voit chez les hommes. Ce marquis de Lantenac est
tout-puissant en Bretagne; pour les paysans, c'est un prince. Le jour de
son débarquement, il a eu tout de suite huit mille hommes; en une semaine
trois cents paroisses ont été soulevées. S'il avait pu prendre un coin de
la côte, les Anglais débarquaient. Heureusement ce Gauvain s'est trouvé là,
qui est son petit-neveu, drôle d'aventure. Il est commandant républicain,
et il a rembarré son grand-oncle. Et puis le bonheur a voulu que ce
Lantenac, en arrivant et en massacrant une masse de prisonniers, ait fait
fusiller deux femmes, dont une avait trois enfants qui étaient adoptés par
un bataillon de Paris. Alors cela a fait un bataillon terrible. Il
s'appelle le bataillon du Bonnet-Rouge. Il n'en reste pas beaucoup de ces
parisiens-là, mais ce sont de furieuses bayonnettes. Ils ont été incorporés
dans la colonne du commandant Gauvain. Rien ne leur résiste. Ils veulent
venger les femmes et ravoir les enfants. On ne sait pas ce que le vieux en
a fait, de ces petits. C'est ce qui enrage les grenadiers de Paris.
Supposez que ces enfants n'y soient pas mêlés, cette guerre-là ne serait
pas ce qu'elle est. Le vicomte est un bon et brave jeune homme. Mais le
vieux est un effroyable marquis. Les paysans appellent ça la guerre de
saint Michel contre Belzébuth. Vous savez peut-être que saint Michel est un
ange du pays. Il a une montagne à lui au milieu de la mer dans la baie. Il
passe pour avoir fait tomber le démon et pour l'avoir enterré sous une
autre montagne qui est près d'ici, et qu'on appelle Tombelaine.

--Oui, murmura le cavalier, Tumba Beleni, la tombe de Belenus, de Belus,
de Bel, de Bélial, de Belzébuth.

--Je vois que vous êtes informé.

Et l'hôte se dit en aparté:

--Décidément, il sait le latin, c'est un prêtre.

Puis il reprit:

--Eh bien, citoyen, pour les paysans, c'est cette guerre-là qui
recommence. Il va sans dire que pour eux saint Michel, c'est le général
royaliste, et Belzébuth, c'est le commandant patriote; mais s'il y a un
diable, c'est bien Lantenac, et s'il y a un ange, c'est Gauvain. Vous ne
prenez rien, citoyen?

--J'ai ma gourde et un morceau de pain. Mais vous ne me dites pas ce qui
se passe à Dol.

--Voici. Gauvain commande la colonne d'expédition de la côte. Le but de
Lantenac était d'insurger tout, d'appuyer la Basse-Bretagne sur la
Basse-Normandie, d'ouvrir la porte à Pitt, et de donner un coup d'épaule à
la grande armée vendéenne avec vingt mille Anglais et deux cent mille
Paysans. Gauvain a coupé court à ce plan. Il tient la côte, et il repousse
Lantenac dans l'intérieur et les Anglais dans la mer. Lantenac était ici,
et il l'en a délogé; il lui a repris le Pont-au-Beau; il l'a chassé
d'Avranches, il l'a chassé de Villedieu, il l'a empêché d'arriver à
Granville. Il manœuvre pour le refouler dans la forêt de Fougères, et l'y
cerner. Tout allait bien. Le vieux, qui est habile, a fait une pointe; on
apprend qu'il a marché sur Dol. S'il prend Dol, et s'il établit sur le
Mont-Dol une batterie, car il a du canon, voilà un point de la côte où les
anglais peuvent aborder, et tout est perdu. C'est pourquoi, comme il n'y
avait pas une minute à perdre. Gauvain, que est un home de tête, n'a pris
conseil de lui-même, n'a pas demandé d'ordre et n'en a pas attendu, a sonné
le boute-selle, attelé son artillerie, ramassé sa troupe, tiré son sabre,
et voilà comment, pendant que Lantenac se jette sur Dol, Gauvain se jette
sur Lantenac. C'est à Dol que ces deux fronts bretons vont se cogner. Ce
sera un fier choc. Ils y sont maintenant.

--Combien de temps faut-il pour aller à Dol?

--A une troupe qui a des chariots, au moins trois heures; mais ils y sont.

Le voyageur prêta l'oreille et dit:

--En effet, il me semble que j'entends le canon.

L'hôte écouta.

--Oui, citoyen. Et la fusillade. On déchire de la toile. Vous devriez
passer la nuit ici. Il n'y a rien de bon à attraper par là.

--Je ne puis m'arrêter. Je dois continuer ma route.

--Vous avez tort. Je ne connais pas vos affaires, mais le risque est
grand, et, à moins qu'il ne s'agisse de ce que vous avez de plus cher au
monde...

--C'est en effet de cela qu'il s'agit, répondit le cavalier.

--... De quelque chose comme votre fils...

--A peu près, dit le cavalier.

L'aubergiste leva la tête et se dit à part soi:

--Ce citoyen me fait pourtant l'effet d'être un prêtre. Puis, après
réflexion:

--Après ça, un prêtre, ça a des enfants.

--Rebridez mon cheval, dit le voyageur. Combien vous dois-je?

Et il paya.

L'hôte rangea l'auge et le seau le long de son mur, et revint vers le
voyageur.

--Puisque vous êtes décidé à partir, écoutez mon conseil. Il est clair que
vous allez à Saint-Malo. Eh bien, n'allez pas par Dol. Il y a deux chemins,
le chemin par Dol, et le chemin le long de la mer. L'un n'est guère plus
court que l'autre. Le chemin le long de la mer va par Saint-Georges de
Brehaigne, Cherrueix, et Hirel-le-Vivier. Vous laissez Dol au sud et
Cancale au nord. Citoyen, au bout de la rue, vous allez trouver
l'embranchement des deux routes; celle de Dol est à gauche, celle de
Saint-Georges de Brehaigne est à droite. Ecoutez-moi bien, si vous allez
par Dol, vous tombez dans le massacre. C'est pourquoi ne prenez pas à
gauche, prenez à droite.

--Merci, dit le voyageur.

Et il piqua son cheval.

L'obscurité s'était faite, il s'enfonça dans la nuit.

L'aubergiste le perdit de vue.

Quand le voyageur fut au bout de la rue à l'embranchement des deux chemins,
il entendit la voix de l'aubergiste qui lui criait de loin:

--Prenez à droite!

Il prit à gauche.




II. DOL

Dol, ville espagnole de France en Bretagne, ainsi la qualifient les
cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue
gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point
alignées, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très
large. Le reste de la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant
à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une
rivière. La ville, sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le
Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège; mais la rue en peut soutenir un.
Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et
les deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de
combat très solide et très résistant. Autant de maisons, autant de
forteresses; et il fallait enlever l'une après l'autre. La vieille halle
était à peu près au milieu de la rue.

L'aubergiste de la Croix-Branchard avait dit vrai, une mêlée forcenée
emplissait Dol au moment où il parlait. Un duel nocturne entre les blancs
arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement éclaté
dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille,
les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement.
Chose remarquable, c'étaient les quinze cents qui avaient attaqué les six
mille.

D'un côté une cohue, de l'autre une phalange. D'un côté six mille paysans,
avec des coeurs-de-Jésus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs à
leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs brassards, des
chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des
carabines sans bayonnettes, traînant des canons attelés de cordes, mal
équipés, mal disciplinés, mal armés, mais frénétiques. De l'autre quinze
cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes
basques et à grands revers, le baudrier croisé, le briquet à poignée de
cuivre et le fusil à longue bayonnette, dressés, alignés, dociles et
farouches, sachant obéir en gens qui sauraient commander, volontaires eux
aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans
souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la révolution, des
héros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef; les
royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté
Lantenac, de l'autre Gauvain.

La révolution, à côté des jeunes figures gigantesques, telles que Danton,
Saint-Just, et Robespierre, a les jeunes figures idéales, comme Hoche et
Marceau. Gauvain était une de ces figures.

Gauvain avait trente ans, une encolure d'Hercule, l'oeil sérieux d'un
prophète et le rire d'un enfant. Il ne fumait pas, il ne buvait pas, il ne
jurait pas. Il emportait à travers la guerre un nécessaire de toilette; il
avait grand soin de ses ongles, de ses dents, de ses cheveux qui étaient
bruns et superbes; et dans les haltes il secouait lui-même au vent son
habit de capitaine qui était troué de balles et blanc de poussière.
Toujours rué éperdument dans les mêlées, il n'avait jamais été blessé. Sa
voix très douce avait à propos les éclats brusques du commandement. Il
donnait l'exemple de coucher à terre, sous la bise, sous la pluie, dans la
neige, roulé dans son manteau, et sa tête charmante posée sur une pierre.
C'était une âme héroïque et innocente. Le sabre au poing le transfigurait.
Il avait cet air efféminé qui dans la bataille est formidable.

Avec cela penseur et philosophe, un jeune sage; Alcibiade pour qui le
voyait, Socrate pour qui l'entendait.

Dans cette immense improvisation qui est la révolution française, ce jeune
homme avait été tout de suite un chef de guerre.

Sa colonne, formée par lui, était comme la légion romaine, une sorte de
petite armée complète; elle se composait d'infanterie et de cavalerie; elle
avait des éclaireurs, des pionniers, des sapeurs, des pontonniers; et, de
même que la légion romaine avait des catapultes, elle avait des canons.
Trois pièces bien attelées faisaient la colonne forte en la laissant
maniable.

Lantenac aussi était un chef de guerre, pire encore. Il était à la fois
plus réfléchi et plus hardi. Les vrais vieux héros ont plus de froideur que
les jeunes parce qu'ils sont loin de l'aurore, et plus d'audace parce
qu'ils sont près de la mort. Qu'ont-ils à perdre? si peu de chose. De là
les manoeuvres téméraires, en même temps que savantes, de Lantenac. Mais en
somme, et presque toujours, dans cet opiniâtre corps-à-corps du vieux et du
jeune. Gauvain avait le dessus. C'était plutôt fortune qu'autre chose. Tous
les bonheurs, même le bonheur terrible, font partie de la jeunesse. La
victoire est un peu fille.

Lantenac était exaspéré contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le
battait, ensuite parce que c'était son parent. Quelle idée a-t-il d'être
jacobin? ce Gauvain! ce polisson! son héritier, car le marquis n'avait pas
d'enfants, un petit-neveu, presque un petit-fils?--_Ah!_ disait ce
quasi grand-père, _si je mets la main dessus, je le tue comme un chien!_

Du reste, la république avait raison de s'inquiéter de ce marquis de
Lantenac. A peine débarqué, il faisait trembler. Son nom avait couru dans
l'insurrection vendéenne comme une traînée de poudre, et Lantenac était
tout de suite devenu centre. Dans une révolte de cette nature où tous se
jalousent et où chacun a son buisson ou son ravin, quelqu'un de haut qui
survient rallie les chefs épars égaux entre eux. Presque tous les
capitaines des bois s'étaient joints à Lantenac, et, de près ou de loin,
lui obéissaient.

Un seul l'avait quitté, c'était le premier qui s'était joint à lui, Gavard.
Pourquoi? C'est que c'était un homme de confiance. Gavard avait eu tous les
secrets et adopté tous les plans de l'ancien système de guerre civile que
Lantenac venait supplanter et remplacer. On n'hérite pas d'un homme de
confiance; le soulier de La Rouarie n'avait pu chausser Lantenac. Gavard
était allé rejoindre Bonchamp.

Lantenac, comme homme de guerre, était de l'école de Frédéric II; il
entendait combiner la grande guerre avec la petite. Il ne voulait ni d'une
«masse confuse», comme la grosse armée catholique et royale, foule destinée
à l'écrasement; ni d'un éparpillement dans les halliers et les taillis, bon
pour harceler, impuissant pour terrasser. La guérilla ne conclut pas, ou
conclut mal; on commence par attaquer une république et l'on finit par
détrousser une diligence. Lantenac ne comprenait cette guerre bretonne, ni
toute en rase campagne comme La Rochejaquelein, ni toute dans la forêt
comme Jean Chouan; ni Vendée, ni Chouanerie; il voulait la vraie guerre; se
servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. Il voulait des bandes pour
la stratégie et des régiments pour la tactique. Il trouvait excellentes
pour l'attaque, l'embuscade et la surprise, ces armées de village, tout de
suite assemblées, tout de suite dispersées, mais il les sentait trop
fluides; elles étaient dans sa main comme de l'eau; il voulait dans cette
guerre flottante et diffuse créer un point solide; il voulait ajouter à la
sauvage armée des forêts une troupe régulière qui fût le pivot de manoeuvre
des paysans. Pensée profonde et affreuse; si elle eût réussi, la Vendée eût
été inexpugnable.

Mais où trouver une troupe régulière? où trouver des soldats? où trouver
des régiments? où trouver une armée toute faite? En Angleterre. De là
l'idée fixe de Lantenac: faire débarquer les anglais. Ainsi capitule la
conscience des partis; la cocarde blanche lui cachait l'habit rouge.
Lantenac; n'avait qu'une pensée: s'emparer d'un point du littoral, et
le livrer à Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté
dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la côte.

Le lieu était bien choisi. Le canon du Mont-Dol balayerait d'un côté le
Fresnois, de l'autre Saint-Brelade, tiendrait à distance la croisière de
Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du Ras-sur-Couesnon
à Saint-Mèloir-des-Ondes.

Pour faire réussir cette tentative décisive, Lantenac avait amené avec lui
un peu plus de six mille hommes, ce qu'il avait de plus robuste dans les
bandes dont il disposait, et toute son artillerie, dix couleuvrines de
seize, une bâtarde de huit et une pièce de régiment de quatre livres de
balles. Il entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce
principe que mille coups tirés avec dix canons font plus de besogne que
quinze cents coups tirés avec cinq canons.

Le succès semblait certain. On était six mille hommes. On n'avait à
craindre, vers Avranches, que Gauvain et ses quinze cents hommes, et vers
Dinan que Léchelle. Léchelle, il est vrai, avait, vingt-cinq mille hommes,
mais il était à vingt lieues. Lantenac était donc rassuré, du côté de
Léchelle, par la grande distance contre le grand nombre, et, du côté de
Gauvain, par le petit nombre contre la petite distance. Ajoutons que
Léchelle était imbécile, et que, plus tard, il fit écraser ses vingt-cinq
mille hommes aux landes de la Croix-Bataille, échec qu'il paya de son
suicide.


Lantenac avait donc une sécurité complète. Son entrée à Dol fut brusque et
dure. Le marquis de Lantenac avait une rude renommée; on le savait sans
miséricorde. Aucune résistance ne fut essayée. Les habitants terrifiés se
barricadèrent dans leurs maisons. Les six mille vendéens s'installèrent
dans la ville avec la confusion campagnarde, presque en champ de foire,
sans fourriers, sans logis marqués, bivouaquant au hasard, faisant la
cuisine en plein vent, s'éparpillant dans les églises, quittant les fusils
pour les rosaires. Lantenac alla en hâte avec quelques officiers
d'artillerie reconnaître le Mont-Dol, laissant la lieutenance à
Gouge-le-Bruant, qu'il avait nommé sergent de bataille.

Ce Gouge-le-Brouant a laissé une vague trace dans l'histoire. Il avait,
deux surnoms, _Brise-bleu_, a cause de ses carnages de patriotes, et
_l'Imânus_, parce qu'il avait en lui ou ne sait quoi d'inexprimablement
horrible. _Imânus_, dérivé D'_immanis_, est un vieux mot bas-normand qui
exprime la laideur surhumaine, et quasi divine, dans l'épouvante, le démon,
le satyre, l'ogre. Un ancien manuscrit dit: _d'mes daeux iers j'vis
L'imânus_. Les vieillards du Bocage ne savent plus aujourd'hui ce que c'est
que Gouge-le-Bruant, ni ce que signifie Brise-Bleu; mais ils connaissent
confusément l'Imânus. L'Imânus est mêlé aux superstitions locales. On parle
encore de l'Imânus à Trémorel et à Plumangat, deux villages où
Gouge-le-Bruant a laissé la marque de son pied sinistre. Dans la Vendée,
les autres étaient les sauvages, Gouge-le-Bruant était le barbare. C'était
une espèce de cacique, tatoué de croix-de-par-Dieu et de Fleurs-de-lys; il
avait sur sa face la lueur hideuse, et presque surnaturelle, d'une âme à
laquelle ne ressemblait aucune autre âme humaine. Il était infernalement
brave dans le combat, ensuite atroce. C'était un cœur plein
d'aboutissements tortueux, porté à tous les dévouements, enclin à toutes
les fureurs. Raisonnait-il? Oui, mais comme les serpents rampent, en
spirale. Il partait de l'héroïsme pour arriver à l'assassinat. Il était
impossible de deviner d'où lui venaient ses résolutions, parfois grandioses
à force d'être monstrueuses. Il était capable de tous les inattendus
horribles. Il avait la férocité épique.

De là ce surnom difforme, _l'Imânus_.

Le marquis de Lantenac avait confiance en sa cruauté.

Cruauté, c'était juste, l'Imânus y excellait: mais en stratégie et en
tactique il était moins supérieur, et peut-être le marquis avait-il tort
d'en faire son sergent de bataille. Quoi qu'il en soit, il laissa derrière
lui l'Imânus avec charge de le remplacer et de veiller à tout.

Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, était plus propre à
égorger un clan qu'à garder une ville. Pourtant il posa des grand'gardes.

Le soir venu, comme le marquis de Lantenac, après avoir reconnu
l'emplacement de la batterie projetée, s'en retournait vers Dol, tout à
coup, il entendit le canon. I1 regarda. Une fumée rouge s'élevait de la
grande rue. Il y avait surprise, irruption, assaut: on se battait dans la
ville.

Bien que difficile à étonner, il fut stupéfait. Il ne s'attendait à rien de
pareil. Qui cela pouvait-il être? Evidemment ce n'était pas Gauvain. On
n'attaque pas à un contre quatre. Etait-ce Léchelle? Mais alors quelle
marche forcée! Léchelle était improbable, Gauvain impossible.

Lantenac poussa son cheval: chemin faisant il rencontra des habitants qui
s'enfuyaient, il les questionna, ils étaient fous de peur. Ils criaient:
Les bleus! les bleus! et quand il arriva la situation était mauvaise.

Voici ce qui s'était passé.





III. PETITES ARMÉES ET GRANDES BATAILLES

En arrivant à Dol, les paysans, on vient de le voir, s'étaient dispersés
dans la ville, chacun faisant à sa guise, comme cela arrive quand _«on
obéit d'amitié»_, c'était le mot des vendéens. Genre d'obéissance qui fait
des héros, mais non des troupiers. Ils avaient garé leur artillerie avec
les bagages sous les voûtes de vieille halle, et, las, buvant, mangeant,
«chapelettant», ils s'étaient couchés pèle-mêle en travers de la grande
rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait, la plupart
s'endormirent, la tête sur leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme à
côté d'eux; car souvent les paysannes suivaient les paysans: en Vendée, les
femmes grosses servaient d'espions. C'était une douce nuit de juillet; les
constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce
bivouac, qui était plutôt une halte de caravane qu'un campement d'armée, se
mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux
qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canons
braquées à l'entrée de la grande rue.

C'était Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il était dans la ville,
et il tenait avec sa colonne la tête de la rue.

Un paysan se dressa, cria: qui vive? et lâcha son coup de fusil: un coup de
canon répliqua. Puis une mousqueterie furieuse éclata. Toute la cohue
assoupie se leva en sursaut. Rude secousse. S'endormir sous les étoiles et
se réveiller sous la mitraille.

Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement
d'une foule foudroyée. Ils se jetèrent sur leurs armes. On criait, on
courait, beaucoup tombaient. Les assaillis, ne savaient plus ce qu'ils
faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris
qui sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore, et qui
erraient dans la bagarre, éperdus. Des familles s'appelaient. Combat
lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient
l'obscurité. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout était fumée
et tumulte. L'enchevêtrement des fourgons et des charrois s'y ajoutait. Les
chevaux ruaient. On marchait sur les blessés. On entendait à terre des
hurlement. Horreur de ceux-ci, stupeur de ceux-là. Les soldats et les
officiers se cherchaient. Au milieu de tout cela, de sombres indifférences.
Une femme allaitait son nouveau-né, assise contre un pan de mur auquel
était adossé son mari qui avait la jambe cassée et qui, pendant que son
sang coulait, chargeait tranquillement sa carabine et tirait au hasard,
tuant devant lui dans l'ombre. Des hommes à plat ventre tiraient à travers
les roues des charrettes. Par moments il s'élevait un hourvari de
clameurs. La grosse voix du canon couvrait tout. C'était épouvantable.

Ce fut, comme un abatis d'arbres; tous tombaient les uns sur les autres.
Gauvain, embusqué, mitraillait à coup sûr et perdait peu de monde.

Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la
défensive; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de
piliers de pierre. Là ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait à un bois
leur donnait confiance. L'Imânus suppléait de son mieux à l'absence de
Lantenac. Ils avaient du canon, mais, au grand étonnement de Gauvain, ils
ne s'en servaient point; cela tenait à ce que, les officiers d'artillerie
étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol, les gars ne savaient
que faire des couleuvrines et des bâtardes; mais ils criblaient de balles
les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie
à la mitraille. C'étaient eux maintenant qui étaient abrités. Ils avaient
entassé les baquets, les tombereaux, les bagages, toutes les futailles de
la vieille halle, et improvisé une haute barricade avec des claires-voies
par où passaient leurs carabines. Par ces trous leur fusillade était
meurtrière. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut un
front imprenable.

Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en
citadelle, c'était l'inattendu. Les paysans étaient là, massés et solides.
Gauvain avait réussi la surprise et manqué la déroute. Il avait mis pied à
terre. Attentif, ayant son épée au poing sous ses bras croisés, debout dans
la lueur d'une torche qui éclairait sa batterie, il regardait toute cette
ombre.

Sa haute taille dans cette clarté le faisait visible aux hommes de la
barricade. Il était le point de mire, mais il n'y songeait pas.

Les volées de balles qu'envoyait la barricade s'abattaient autour de
Gauvain pensif.

Mais contre toutes ces carabines il avait du canon. Le boulet finit
toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire. Sa batterie,
bien servie, lui assurait la supériorité.

Subitement, un éclair jaillit de la halle pleine de ténèbres, on entendit
comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de
la tête de Gauvain.

La barricade répondait au canon par le canon.

Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maintenant n'était
plus d'un seul côté.

Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout près
de Gauvain. Un troisième boulet jeta à terre son chapeau.

Ces boulets étaient de gros calibre. C'était une pièce de seize qui tirait.

--On vous vise, commandant, crièrent les artilleurs.

Et ils éteignirent la torche. Gauvain, rêveur, ramassa son chapeau.

Quelqu'un, en effet, visait Gauvain, c'était Lantenac.

Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé.

L'Imânus avait couru à lui.

--Monseigneur, nous sommes surpris.

--Par qui?

--Je ne sais.

--La route de Dinan est-elle libre?

--Je le crois.

--Il faut commencer la retraite.

--Elle commence. Beaucoup se sont déjà sauvés.

--Il ne faut pas se sauver; il faut se retirer. Pourquoi ne vous
servez-vous pas de l'artillerie?

--On a perdu la tête, et puis les officiers n'étaient pas là.

--J'y vais.

--Monseigneur, j'ai dirigé sur Fougères le plus que j'ai pu des bagages,
les femmes, tout l'inutile. Que faut-il faire des trois petits prisonniers?

--Ah! ces enfants?

--Oui.

--Ils sont nos otages. Fais-les conduire à la Tourgue.

Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu, tout changea de
face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place
que pour deux canons: le marquis mit en batterie deux pièces de seize,
auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons,
observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperçut Gauvain.

--C'est lui! cria-t-il.

Alors il prit lui-même l'écouvillon et le fouloir, chargea la pièce, fixa
le fronton de mire, et pointa.

Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit
qu'à le décoiffer.

--Maladroit! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tête.

Brusquement la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les
ténèbres.

--Soit, dit-il.

Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria:

--A mitraille!

Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait.
Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en était à le
canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à
l'offensive? Il avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards,
au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents
hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi
s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seraient intervertis. On était
assaillant, on serait assailli. Que la barricade fit une sortie, tout
pouvait être perdu.

Que faire? Il ne fallait point songer à attaquer la barricade de front; un
coup de vive force était chimérique: douze cents hommes ne débusquent pas
cinq mille hommes. Brusquer était impossible, attendre était funeste. Il
fallait en finir. Mais comment?

Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille
halle, où les vendéens s'étaient crénelés, était adossée à un dédale de
ruelles étroites et tortueuses.

Il se tourna vers son lieutenant qui était ce vaillant capitaine Guéchamp,
fameux plus tard pour avoir nettoyé la forêt de Concise où était né Jean
Chouan, et pour avoir, en barrant aux rebelles la chaussée de l'étang de la
Chaîne, empêché la prise de Bourgneuf.

--Guéchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que
vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Occupez-moi tous ces
gars-là.

--C'est compris, dit Guéchamp.

--Massez toute la colonne, armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque.

Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp.

--C'est entendu, dit Guéchamp.

Gauvain reprit:

--Tous nos tambours sont-ils sur pied?

--Oui.

--Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept.

Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain.

Alors Gauvain cria:

--A moi le bataillon du Bonnet-Rouge!

Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.

--Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.

--Le voilà, répondit le sergent.

--Vous êtes douze!

--Nous restons douze.

--C'est bien, dit Gauvain.

Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub, qui avait adopté au nom du
bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie.

Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à
Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie.

Un fourgon de fourrage était proche; Gauvain le montra du doigt au sergent.

--Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paillé, et qu'on torde
cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils
s'entre-choquent.

Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté, en silence et dans l'obscurité.

--C'est fait, dit le sergent.

--Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain.

--Nous n'en avons pas, dit le sergent.

Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes: Gauvain était le
vingtième.

Il cria:

--Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon
ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon.

Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des
deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres s'enfoncèrent dans
les ruelles désertes.

Ils marchèrent quelque temp de la sorte, serpentant le long des maisons.
Tout semblait mort dans la ville; les bourgeois s'étaient blottis dans les
caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût fermé. De
lumière nulle part.

La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux; le combat au canon
continuait; la batterie républicaine et la barricade royaliste se
crachaient toute leur mitraille avec rage.

Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité
cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on
rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la
halle.

La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement,
ceci est l'éternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle
était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers où étaient attelés
quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes
avaient devant eux les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front.

Gauvin parla à voix basse au sergent; on défit la paille nouée autour des
fusils; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de
la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.

Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un
intervalle, entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix
qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria:

--Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le
reste sur le centre!

Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la
charge.

Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus:

--A la bayonnette! Fonçons!

L'effet fut inouï.

Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une
nouvelle armée dans le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne
qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla,
battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la
barricade; les paysans se virent entre deux feux; la panique est un
grossissement, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup
de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le
rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume
prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une
peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.

En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se
désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Imânus tua inutilement
deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: _Sauve qui peut!_ et
cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un
crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée emportée
par l'ouragan.

Les uns s'enfuirent vers Châteanneuf, les autres vers Merguer, les autres
vers Antrain.

Le marquis de Lantenac vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons,
puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit:

--Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les anglais.





IV. C'EST LA SECONDE FOIS

La victoire était complète.

Gauvain se tourna vers les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur
dit:

--Vous êtes douze, mais vous en valez mille.

Un mot du chef, c'était la croix d'honneur de ce temps-là.

Guéchamp, lancé par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en
prit beaucoup.

On alluma des torches et l'on fouilla la ville.

Tout ce qui ne put s'évader se rendit. On illumina la grande rue avec des
pots à feu. Elle était jonchée de morts et de blessés. La fin d'un combat
s'arrache toujours, quelques groupes désespérés résistaient encore çà et
là, on les cerna, et ils mirent bas les armes.

Gauvain avait remarqué dans le pèle-mêle effréné de la déroute un homme
intrépide, espèce de faune agile et robuste, qui avait protégé la fuite des
autres et ne s'était pas enfui. Ce paysan s'était magistralement servi de
sa carabine, fusillant avec le canon, assommant avec la crosse, si bien
qu'il l'avait cassée; maintenant il avait un pistolet dans un poing et un
sabre dans l'autre. On n'osait l'approcher. Tout à coup Gauvain le vit qui
chancelait et qui s'adossait à un pilier de la grande rue. Cet homme venait
d'être blessé. Mais il avait toujours aux poings son sabre et son pistolet.
Gauvain mit son épée sous son bras et alla à lui.

--Rends-toi, dit-il.

L'homme le regarda fixement. Sou sang coulait sous ses vêtements d'une
blessure qu'il avait, et faisait une mare à ses pieds.

--Tu es mon prisonnier, reprit Gauvain.

L'homme resta muet.

--Comment t'appelles-tu?

L'homme dit:

--Je m'appelle Danse-à-l'Ombre.

--Tu es un vaillant, dit Gauvain.

Et il lui tendit la main.

L'homme répondit:

--Vive le roi!

Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les deux bras à la fois,
il tira au cœur de Gauvain un coup de pistolet et lui asséna sur la tête un
coup de sabre.

Il fit cela avec une promptitude de tigre; mais quelqu'un fut plus prompt
encore. Ce fut un homme à cheval qui venait d'arriver et qui était là
depuis quelques instants, sans qu'on eût fait attention à lui. Cet homme,
voyant le vendéen lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et
Gauvain. Sans cet homme, Gauvain était mort. Le cheval reçut le coup
pistolet, l'homme reçut le coup de sabre, et tous deux tombèrent. Tout cela
se fit le temps de jeter un cri.

Le vendéen de son côté s'était affaissé sur le pavé.

Le coup de sabre avait frappé l'homme en plein visage: il était à terre,
évanoui. Le cheval était tué.

Gauvain s'approcha.

--Qui est cet homme? dit-il.

Il le considéra. Le sang de la balafre inondait le blessé et lui faisait un
masque rouge. Il était impossible de distinguer sa figure. On lui voyait
des cheveux gris.

--Cet homme m'a sauté la vie, poursuivit Gauvain. Quelqu'un d'ici le
connaît-il?

Mon commandant, dit un soldat, cet homme est entré dans la ville tout à
l'heure. Je l'ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson.

Le chirurgien-major de la colonne était accouru avec sa trousse. Le blessé
était toujours sans connaissance. Le chirurgien l'examina et dit:

--Une simple balafre. Ce n'est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il
sera sur pied. C'est un beau coup de sabre.

Le blessé avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un
sabre. On le coucha sur une civière. On le déshabilla. On apporta un seau
d'eau fraîche, le chirurgien lava la plaie. Le visage commença à
apparaître. Gauvain le regardait avec une attention profonde.

--A-t-il des papiers sur lui? demanda Gauvain.

Le chirurgien tâta la poche de côté et en tira un portefeuille, qu'il
tendit à Gauvain.

Cependant le blessé, ranimé par l'eau froide, revenait à lui. Ses paupières
remuaient vaguement. Gauvain fouillait le portefeuille; il y trouva une
feuille de papier pliée en quatre, il la déplia, il lut:

«Comité de salut public. Le citoyen Cimourdain...»

Il jeta un cri:

--Cimourdain!

Ce cri fit ouvrir les yeux au blessé.

Gauvain était éperdu.

--Cimourdain! c'est vous! C'est la seconde fois que vous me sauvez la vie.

Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable éclair de joie illuminait sa
face sanglante.

Gauvain tomba à genoux devant le blessé en criant:

--Mon maître!

--Ton père, dit Cimourdain.




V. LA GOUTTE D'EAU FROIDE

Ils ne s'étaient pas vus depuis beaucoup d'années, mais leurs cœurs ne
s'étaient jamais quittés; ils se reconnurent comme s'ils s'étaient séparés
la veille.

On avait improvisé une ambulance à l'hôtel de ville de Dol. On porta
Cimourdain sur un lit dans une petite chambre contiguë à la grande salle
commune aux blessés. Le chirurgien, qui avait recousu la balafre, mit fin
aux épanchements entre ces deux hommes, et jugea qu'il fallait laisser
dormir Cimourdain. Gauvain d'ailleurs était réclamé par ces mille soins qui
sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdain resta seul; mais
il ne dormit pas; il avait deux fièvres, la fièvre de sa blessure et la
fièvre de sa joie.

Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas être éveillé. Etait-ce
possible? son rêve était réalisé. Cimourdain était de ceux qui ne croient
pas au quine, et il l'avait. Il retrouvait Gauvain. Il l'avait quitté
enfant, il le retrouvait homme: il la retrouvait, grand, redoutable,
intrépide. Il le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple.
Gauvain était en Vendée le point d'appui de la révolution, et c'était lui,
Cimourdain, qui avait fait cette colonne à la république. Ce victorieux
était son élève. Ce qu'il voyait rayonner à travers cette jeune figure
réservée peut-être au panthéon républicain, c'était sa pensée, à lui
Cimourdain; son disciple, l'enfant de son esprit, était dès à présent un
héros et serait avant peu une gloire; il semblait à Cimourdain qu'il
revoyait sa propre âme faite Génie. Il venait de voir de ses yeux comment
Gauvain faisait la guerre; il était comme Chiron ayant va combattre
Achille. Rapport mystérieux entre le prêtre et le centaure; car le prêtre
n'est homme qu'à mi-corps.

Tous les hasards de cette aventure, mêlés à l'insomnie de sa blessure,
emplissaient Cimourdain d'une sorte d'enivrement mystérieux. Une jeune
destinée se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait à sa joie profonde, il
avait plein pouvoir sur cette destinée; encore un succès comme celui qu'il
venait de voir, et Cimourdain n'aurait qu'un mot à dire pour que la
république confiât à Gauvain une armée. Rien n'éblouit comme l'étonnement
de voir tout réussir. C'était le temps où chacun avait son rêve militaire;
chacun voulait faire un général; Danton voulait faire Westermann, Marat
voulait faire Rossignol, Hébert voulait faire Ronsin; Robespierre voulait
les défaire tous. Pourquoi pas Gauvain? Se disait Cimourdain; et il
songeait. L'illimité était devant lui; il passait d'une hypothèse à
l'autre; tons les obstacles s'évanouissaient; une fois qu'on a mis le pied
sur cette échelle-là, on ne s'arrête plus, c'est la montée infinie, on part
de l'homme et l'on arrive à l'étoile. Un grand général n'est qu'un chef
d'armées; un grand capitaine est en même temps un chef d'idées; Cimourdain
rêvait Gauvain grand capitaine. Il lui semblait, car la rêverie va vite,
voir Gauvain sur l'Océan, chassant les anglais; sur le Rhin, châtiant les
rois du Nord; aux Pyrénées, repoussant l'Espagne; aux Alpes, faisant signe
à Rome de se lever. Il y avait en Cimourdain deux hommes, un homme tendre
et un homme sombre; tous deux étaient contents; car, l'inexorable étant son
idéal en même temps qu'il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible.
Cimourdain pensait à tout ce qu'il fallait détruire avant de construire,
et, certes, se disait-il, ce n'est pas l'heure des attendrissements.
Gauvain sera «à la hauteur», mot du temps. Cimourdain se figurait Gauvain
écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur de
météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la
raison et du progrès, et une épée là la main; ange, mais exterminateur.

Au plus fort de cette rêverie qui était presque une extase, il entendit,
par la porte entr'ouverte, qu'on parlait dans la grande salle de
l'ambulance, voisine de sa chambre; il reconnut la voix de l'homme. Il
écouta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient:

--Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tiré sur vous. Pendant qu'on
ne le voyait pas, il s'était traîné dans une cave. Nous l'avons trouvé. Le
voilà.

Alors Cimourdain entendit ce dialogue entre Gauvain et l'homme:

--Tu es blessé?

--Je me porte assez bien pour être fusillé.

--Mettez cet homme dans un lit. Pansez-le, soignez-le, guérissez-le.

--Je veux mourir.

--Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi; je te fais grâce au nom de
la république.

Une ombre passa sur le front de Cimourdain. Il eut comme un réveil en
sursaut, et il murmura avec une sorte d'accablement sinistre:

--En effet, c'est un clément.




VI. SEIN GUÉRI, CŒUR SAIGNANT

Une balafre se guérit vite; mais il y avait quelque part quelqu'un de plus
gravement blessé que Cimourdain. C'était la femme fusillée que le mendiant
Tellmarch avait ramassée dans la grande mare de sang de la ferme
d'Herbe-en-Pail.

Michelle Fléchard était plus en danger encore que Tellmarch ne l'avait cru:
au trou qu'elle avait au-dessus du sein correspondait un trou dans
l'omoplate; en même temps qu'une balle lui cassait la clavicule, une autre
balle lui traversait l'épaule; mais, comme le poumon n'avait pas été
touché, elle put guérir. Tellmarch était un «philosophe», mot de paysans
qui signifie un peu médecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna
la blessée dans sa tanière de bête sur son grabat de varech, avec ces
choses mystérieuses qu'on appelle des «simples», et, grâce à lui, elle
vécut.

La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l'épaule se
fermèrent; après quelques semaines, la blessée fut convalescente.

Un matin, elle put sortir du carnichot, appuyée sur Tellmarch; elle alla
s'asseoir sous les arbres au soleil. Tellmarch savait d'elle peu de chose,
les plaies de poitrine exigent le silence, et, pendant la quasi-agonie qui
avait précédé sa guérison, elle avait à peine dit quelques paroles. Quand
elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire: mais elle avait une
rêverie opiniâtre, et Tellmarch observait dans ses yeux une sombre allée et
venue de pensées poignantes. Ce matin-là elle était forte, elle pouvait
presque marcher seule; une cure, c'est une paternité, et Tellmarch la
regardait, heureux. Ce bon vieux homme se mit à sourire. Il lui parla.

--Eh bien, nous sommes debout. Nous n'avons plus de plaie.

--Qu'au coeur, dit-elle.

Et elle reprit:

--Alors vous ne savez pas du tout où ils sont?

--Qui ça? demanda Tellmarch.

--Mes enfants.

Cet «alors» exprimait tout un monde de pensées; cela signifiait: «puisque
vous ne m'en parlez pas, puisque depuis tant de jours vous êtes près de moi
sans m'en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je
veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n'en parle,
c'est que vous n'avez rien à m'en dire.» Souvent dans la fièvre, dans
l'égarement, dans le délire, elle avait appelé ses enfants, et elle avait
bien vu, car le délire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui
répondait pas.

C'est en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n'est pas aisé de
parler à une mère de ses enfants perdus. Et puis, que savait-il? rien. Il
savait qu'une mère avait été fusillée, que cette mère avait été trouvée à
terre par lui, que lorsqu'il l'avait ramassée, c'était à peu près un
cadavre, que ce cadavre avait trois enfants, et que le marquis de Lantenac,
après avoir fait fusiller la mère, avait emmené les enfants.

Toutes ses informations s'arrêtaient là. Qu'est-ce que ces enfants étaient
devenus? Etaient-ils même encore vivants? Il savait, pour s'en être
informé, qu'il y avait deux garçons et une petite fille, à peine sevrée.
Rien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortuné une foule de questions,
mais il n'y pouvait répondre. Les gens du pays qu'il avait interrogés
s'étaient bornés à hocher la tête. M. de Lantenac était un homme dont on ne
causait pas volontiers.

On ne parlait pas volontiers de Lantenac et on ne parlait pas volontiers à
Tellmarch. Les paysans ont un genre de soupçon à eux. Ils n'aimaient pas
Tellmarch. Tellmarch-le-Caimand était un homme inquiétant. Qu'avait-il à
regarder toujours le ciel? que faisait-il, et à quoi pensait-il dans ses
longues heures d'immobilité? Certes, il était étrange. Dans ce pays en
pleine guerre, en pleine déflagration, en pleine combustion, où tous les
hommes n'avaient qu'une affaire, la dévastation, et qu'un travail, le
carnage, où c'était à qui brûlerait une maison, égorgerait une famille,
massacrerait un poste, saccagerait un village, où l'on ne songeait qu'à se
tendre des embuscades, qu'à s'attirer dans des pièges, et qu'à s'entre-tuer
les uns les autres, ce solitaire, absorbé dans la nature, comme submergé
dans la paix immense des choses, cueillant des herbes et des plantes,
uniquement occupé des fleurs, des oiseaux et des étoiles, était évidemment
dangereux. Visiblement, il n'avait pas sa raison; il ne s'embusquait
derrière aucun buisson, il ne tirait aucun coup de fusil à personne. De là
une certaine crainte autour de lui.

--Cet homme est fou, disaient les passants.

Tellmarch était plus qu'un homme isolé, c'était un homme évité.

On ne lui faisait pas de questions, et on ne lui faisait guère de réponses.
Il n'avait donc pu se renseigner autant qu'il l'aurait voulu. La guerre
s'était répandue ailleurs, on était allé se battre plus loin, le marquis de
Lantenac avait disparu de l'horizon, et dans l'état d'esprit où était
Tellmarch, pour qu'il s'aperçût de la guerre, il fallait qu'elle mît le
pied sur lui.

Après ce mot,--_mes enfants_,--Tellmarch avait cessé de sourire, et la
mère s'était mise à penser. Que se passait-il dans cette âme? Elle était
comme au fond d'un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et cria de
nouveau et presque avec un accent de colère: Mes enfants!

Tellmarch baissa la tête comme un coupable.

Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et
qui, probablement, ne savait même plus qu'il existât. Il s'en rendait
compte, il se disait: Un seigneur, quand c'est dans le danger, ça vous
connaît; quand c'est dehors, ça ne vous connaît plus.

Et il se demandait:--Mais alors pourquoi ai-je sauvé ce seigneur?

Et il se répondait:--Parce que c'est un homme.

Il fut là-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-même:

--En suis-je bien sûr?

Et il se répéta son mot amer:--Si j'avais su!

Toute cette aventure l'accablait; car dans ce qu'il avait fait il voyait
une sorte d'énigme. Il méditait douloureusement.

Une bonne action peut donc être une mauvaise action. Qui sauve le loup tue
les brebis. Qui raccommode l'aile du vautour est responsable de sa griffe.

Il se sentait en effet coupable. La colère inconsciente de cette mère
avait raison.

Pourtant, avoir sauvé cette mère le consolait d'avoir sauvé ce marquis.

Mais les enfants?

La mère aussi songeait. Ces deux pensées se côtoyaient et, sans se le dire,
se rencontraient peut-être, dans les ténèbres de la rêverie.

Cependant son regard, au fond duquel était la nuit, se fixa de nouveau sur
Tellmarch.

--Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça, dit-elle.

--Chut! fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche.

Elle poursuivit:

--Vous avez eu tort de ne sauver, et je vous en veux. J'aimerais mieux être
morte, parce que je suis sûre que je les verrais. Je saurais où ils sont.
Ils ne me verraient pas, mais je serais près d'eux. Une morte, ça doit
pouvoir protéger.

Il lui prit le bras et lui tâta le pouls.

--Calmez-vous, vous vous redonnez la fièvre.

Elle lui demanda presque durement:

--Quand pourrai-je m'en aller?

--Vous en aller?

--Oui. Marcher.

--Jamais, si vous n'êtes pas raisonnable. Demain, si vous êtes sage.

--Qu'appelez-vous être sage?

--Avoir confiance en Dieu.

--Dieu! où m'a-t-il mis mes enfants?

Elle était comme égarée. Sa voix devint très douce.

--Vous comprenez, lui dit-elle, je ne peux pas rester comme cela. Vous
n'avez pas eu d'enfants, moi j'en ai eu. Cela fait une différence. On ne
peut pas juger d'une chose quand on ne sait pas ce que c'est. Vous n'avez
pas eu d'enfants, n'est-ce pas?

--Non, répondit Tellmarch.

--Moi, je n'ai eu que ça. Sans mes enfants, est-ce que je suis? Je voudrais
qu'on m'expliquât pourquoi je n'ai pas mes enfants. Je sens bien qu'il se
passe quelque chose, puisque je ne comprends pas. Ou a tué mon mari, on m'a
fusillée, mais c'est égal, je ne comprends pas.

--Allons, dit Tellmarch, voilà que la fièvre vous reprend.
Ne parlez plus.

Elle le regarda, et se tut.

A partir de ce jour, elle ne parla plus.

Tellmarch fut obéi plus qu'il ne voulait. Elle passait de longues heures
accroupie au pied du vieux mur, stupéfaite. Elle songeait et se taisait. Le
silence offre ou ne sait quel abri aux âmes simples qui ont subi
l'approfondissement sinistre de la douleur. Elle semblait renoncer à
comprendre. A un certain degré le désespoir est inintelligible au
désespéré.

Tellmarch l'examinait, ému. En présence de cette souffrance, ce vieux homme
avait des pensées de femme.--Oh oui, se disait-il, ses lèvres ne parlent
pas, mais ses yeux parlent, je vois bien ce qu'elle a, une idée fixe. Avoir
été mère, et ne plus l'être! avoir été nourrice, et ne plus l'être! Elle ne
peut pas se résigner. Elle pense à la toute petite qu'elle allaitait il n'y
a pas longtemps. Elle y pense, elle y pense, elle y pense. Au fait, ce doit
être si charmant de sentir une petite bouche rose qui vous tire votre âme
de dedans le corps et qui avec votre vie à vous se fait une vie à elle!

Il se taisait de son côté, comprenant, devant un tel accablement,
l'impuissance de la parole. Le silence d'une idée fixe est terrible. Et
comment faire entendre raison à l'idée fixe d'une mère? La maternité est
sans issue; on ne discute pas avec elle. Ce qui fait qu'une mère est
sublime, c'est que c'est une espèce de bête. L'instinct maternel est
divinement animal. La mère n'est plus femme, elle est femelle. Les enfants
sont des petits.

De là dans la mère quelque chose d'inférieur et de supérieur au
raisonnement. Une mère a un flair. L'immense volonté ténébreuse de la
création est en elle, et la mène. Aveuglement plein de clairvoyance.

Tellmarch maintenant voulait faire parler cette malheureuse; il n'y
réussissait pas. Une fois, il lui dit:

--Par malheur, je suis vieux, et je ne marche plus. J'ai plus vite trouvé
le bout de ma force que le bout de mon chemin. Après un quart d'heure, mes
jambes refusent, et il faut que je m'arrête; sans quoi je pourrais vous
accompagner. Au fait, c'est peut-être un bien que je ne puisse pas. Je
serai