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CARA
PAR
HECTOR MALOT
E.D.
PARIS
E. DENTU, EDITEUR
_Libraire de la Societe des Gens de Lettres_
PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLEANS
1878
Dedie
A FERDINAND FABRE
Son ami
H.M.
CARA
PREMIERE PARTIE
HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfevre fournisseur des cours
d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grece_, rue Royale, maisons a
Londres Regent street, et a Madrid, calle de la Montera.--(0)
1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York,
1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.
C'est ainsi que se trouve designee dans le _Bottin_ une maison
d'orfevrerie qui, par son anciennete,--pres d'un siecle
d'existence,--par ses succes artistiques,--(0)(A) medailles d'or et
d'argent a toutes les grandes expositions de la France et de
l'etranger,--par sa solidite financiere, par son honorabilite, est une
des gloires de l'industrie parisienne.
Jusqu'en 1840, elle avait ete connue sous le seul nom de Daguillon; mais
a cette epoque l'heritier unique de cette vieille maison etait une
fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajoute le nom de son mari a
celui de ses peres: Haupois-Daguillon.
Ce Haupois (Ch. P.) etait un Normand de Rouen venu, dans une heure
d'enthousiasme juvenile, de sa province a Paris pour etre statuaire,
mais qui, apres quelques annees d'experience, avait, en esprit avise
qu'il etait, pratique et industrieux, abandonne l'art pour le commerce.
Il n'eut tres-probablement ete qu'un mediocre sculpteur, il etait devenu
un excellent orfevre, et sous sa direction, qui reunissait dans une
juste mesure l'inspiration de l'artiste a l'intuition et a la prudence
du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un developpement qui
aurait bien etonne le premier des Daguillon si, revenant au monde, il
avait pu voir, a partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses
heritiers.
Il est vrai que dans cette direction il avait ete puissamment aide par
sa femme, personne de tete, intelligente, courageuse, resolue, apre au
gain, dure a la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il
n'etait pas rare de rencontrer il y a quelques annees dans la
bourgeoisie parisienne, assises a leur comptoir ou derriere le grillage
de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.
En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu
pour but de quitter au plus vite les affaires, apres fortune faite, pour
vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'heritiere
des Daguillon l'eut pu, et meme tres-largement, a l'epoque a laquelle
elle s'etait mariee. Pour cela elle n'aurait eu qu'a vendre sa maison de
commerce. Mais l'inaction n'etait point son fait, pas plus que les
loisirs d'une existence mondaine n'etaient pour lui plaire. C'etait
l'action au contraire qu'il lui fallait, c'etait le travail qu'elle
aimait, et ce qui la passionnait c'etaient les affaires, c'etait le
commerce pour les emotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils
donnent avec le succes.
Il etait venu ce succes, grand, complet, superbe, et a mesure qu'etaient
arrivees les medailles et les decorations, a mesure qu'avait grossi le
chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses etaient venues
aussi, de sorte que d'annees en annees le mari et la femme, avaient ete
de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'etait tout dire.
Deux enfants etaient nes de leur mariage, une fille, l'ainee, et, par
une grace vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie
des Daguillon.
Mais les reves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours
avec la realite. Bien que ce fils eut ete eleve en vue de diriger un
jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
n'avait montre aucune disposition a realiser les esperances de ses
parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
influence, aucun mirage sur lui.
Cette froideur s'etait manifestee des son enfance; et alors qu'il
suivait les cours du lycee Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant
les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
jamais vu prendre interet a ce qui se faisait ni a ce qui se disait
autour de lui. Combien etait sensible la difference entre la mere et le
fils, car les distractions les plus agreables de son enfance, c'etait
dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvees, ecoutant,
regardant curieusement les clients, admirant les pieces d'orfevrerie
exposees dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde
lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
n'etaient pas terminees bien entendu) pour jouer a la marchande avec ses
camarades.
Mais etait-il sage de s'inquieter de l'apathie d'un enfant? plus tard la
raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
assurement pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait.
L'age seul etait venu, et lorsque, ses etudes finies, Leon etait entre
dans la maison paternelle, il avait garde son apathie et son
indifference, restant de glace pour les joies commerciales, insensible
aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.
Sans doute il n'avait pas nettement declare qu'il ne voulait point etre
commercant, car il n'etait point dans son caractere de proceder par des
affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
discussions, aimant tendrement son pere et sa mere, enfin etant habitue
depuis son enfance a entendre les esperances de ses parents, il ne
s'etait pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'etre un
Daguillon ne l'eblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation
necessaire pour remplir convenablement ce role.
Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laisse entendre, sinon en
paroles, au moins en actions, par ses manieres d'etre avec les clients,
avec les employes, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
circonstances.
Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exige de leur fils le zele et
l'exactitude d'un commis ou d'un associe, ils auraient pu s'expliquer
son apathie et son indifference par la paresse; mais cette explication
n'etait malheureusement pas possible.
Leon n'etait pas paresseux; collegien, il avait figure parmi les
laureats du grand concours; eleve de l'Ecole de droit, il avait passe
tous ses examens regulierement et avec de bonnes notes; enfin, dans
l'atelier ou il avait appris le dessin, il avait acquis une habilete et
une surete de main qu'une longue application peut seule donner.
Et puis, d'autre part, ce n'etait pas du zele, ce n'etait meme pas du
travail qu'ils lui demandaient. Le jour ou ils l'avaient fait entrer
dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: "Tu travailleras depuis
sept heures et demie du matin jusqu'a neuf heures du soir, et tu
emploieras ton temps sans perdre une minute." Loin de la. Car ce jour
meme ils lui avaient offert un appartement de garcon luxueusement
amenage, avec deux chevaux dans l'ecurie, un pour la selle, l'autre pour
l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
pareil cadeau, qui lui permettait de mener desormais l'existence d'un
riche fils de famille, n'etait pas compatible avec de rigoureuses
exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
l'esprit du pere ni dans celui de la mere. Qu'il s'amusat. Qu'il prit
dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait a l'heritier
de leur maison, cela etait parfait; ils en seraient heureux; mais par
contre cela n'empechait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
s'interessat aux affaires de cette maison, qui en realite serait un
jour, qui etait deja la sienne.
C'etait la seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils esperaient, ce
qu'ils exigeaient de lui.
Cependant si peu que cela fut, ils ne l'obtinrent pas.
A quoi pouvait tenir son indifference, d'ou venait-elle?
Ce furent les questions qu'ils agiterent avec leurs amis et
particulierement avec le plus intime, un commercant nomme Byasson, mais
sans leur trouver une reponse satisfaisante, chacun ayant un avis
different.
Ils s'arreterent donc a cette idee, que les choses changeraient si,
comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait a Leon un role plus
important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
responsabilite, et pour en arriver a cela, ils deciderent de s'eloigner
de Paris pendant quelque temps.
Depuis plusieurs annees, les medecins conseillaient a M. Haupois d'aller
faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Herault. Il avait toujours
resiste aux medecins. Il ceda. La femme accompagna le mari.
Leon, reste seul maitre de la maison, serait bien force de prendre
l'habitude de diriger tout et de commander a tous; meme aux vieux
employes, qui jusqu'a ce jour l'avaient traite un peu en petit garcon.
Cependant il ne dirigea rien et ne commanda a personne, ni aux jeunes ni
aux vieux employes.
II
Le depart de son pere et de sa mere lui avait impose une obligation
qu'il avait du accepter, si desagreable qu'elle fut: c'etait
d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
Royale.
Lorsque le dernier des Daguillon, qui etait le pere de madame Haupois,
avait quitte le quartier du Louvre, ou sa maison avait ete fondee, pour
la transferer rue Royale, il avait installe son appartement a cote de
ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
les affaires de la maison s'etaient developpees et avaient atteint leur
apogee, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en
salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'a ce jour
avait servi a l'habitation particuliere on n'avait conserve qu'une
chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait du louer un
appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
Saint-Florentin. C'etait la que les enfants avaient grandi, en bon air,
au soleil, les yeux egayes par la verdure des Tuileries. Mais cet
appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guere
habite, car obligee de rester rue Royale, ou l'oeil du maitre etait
necessaire, elle avait conserve sa chambre aupres de ses magasins, la
premiere levee, la derniere couchee, ne vivant de la vie de famille que
le dimanche seulement.
Tant que durerait l'absence de ses parents, Leon devait habiter cette
chambre, remplacer ainsi sa mere, et comme elle faire bonne garde sur
toutes choses.
Mais pour coucher rue Royale Leon ne s'etait pas trouve oblige a
s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
le role de gardien, voila tout, et encore en dormant sur les deux
oreilles.
Pour le reste, il avait laisse les choses suivre leur cours, et quand le
vieux caissier, le venerable Savourdin, bonhomme a lunettes d'or et a
cravate blanche le priait chaque soir de verifier la caisse, il
s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance veritablement
inexplicable. Quelle difference entre la mere et le fils! et le bonhomme
Savourdin, qui avait des lettres, s'ecriait de temps en temps: _O
tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse a quels abimes courait
la societe.
Il y avait deja douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon etaient
partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
une lettre adressee a M. Leon Haupois, avec la mention "personnelle et
pressee" ecrite au haut de sa large enveloppe.
Aussitot il appela un garcon de bureau:
--Portez cette lettre a M. Leon.
--M. Leon n'est pas leve.
--Eh bien, remettez-la a son domestique en lui faisant remarquer qu'elle
est pressee.
--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'eveiller
son maitre.
--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les epaules
par un geste de pitie, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
l'ecriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de
M. Leon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village aupres duquel
M. l'avocat general habite ordinairement avec sa fille pendant les
vacances pour prendre les bains. Cela decidera sans doute Joseph, ou
comme vous dites "M. Joseph", a reveiller son maitre.
Le garcon de bureau prit la lettre et, secouant la tete en homme bien
convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
et alla frapper a une petite porte batarde,--celle de la cuisine,--qui
ouvrait directement sur l'escalier.
Une voix lui ayant repondu de l'interieur, il entra: deux hommes se
trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
evidemment un commissionnaire, etait en train de cirer des bottines;
l'autre, en gilet a manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air,
etait occupe a lire le journal.
--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.
--Moi-meme, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une
lettre pour M. Leon.
--Monsieur n'est pas eveille.
Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
mouvement de son bras droit:
--Frottez donc, pere Manhac; vous avez deja batte les vetements tout a
l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas
monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.
Puis se tournant vers le garcon de bureau:
--Ma parole d'honneur, c'est agacant de ne pouvoir pas avoir une minute
de tranquillite; si vous vous relachez de votre surveillance, rien ne va
plus.
Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le pere Manhac avait
acheve de cirer les bottines; les ayant posees delicatement sur une
table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
observations que de les affronter.
--Ne portez-vous pas ma lettre a M. Leon? demanda le garcon de bureau.
--Non, bien sur.
--Ce n'est pas une lettre d'affaires.
--Quand meme ce serait une lettre d'amour, je ne le reveillerais pas.
--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
l'ecriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat general de
Rouen, l'oncle de M. Leon; ce qui est assez etonnant, car les deux
freres ne se voient plus; mais ils veulent peut-etre se reconcilier; M.
Armand Haupois a une fille tres jolie, mademoiselle Madeleine, que M.
Leon aimait beaucoup.
--Elle n'a pas le sou, votre fille tres-jolie; cela m'est donc bien egal
que M. Leon l'ait aimee, car l'heritier de la maison Haupois-Daguillon
n'epousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce cote, les
parents feront bonne garde, ils ont d'autres idees, que je partage
d'ailleurs jusqu'a un certain point.
--Oh! alors....
--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait
accepte M. Leon Haupois si j'avais admis la probabilite, la possibilite
d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garcon
qui mene la vie de garcon; c'est une regle de conduite. Voila pourquoi
je suis entre chez M. Leon; c'etait un fils de bourgeois enrichi et je
m'etais imagine qu'il irait bien: mais il m'a trompe.
--Il ne va donc pas?
Joseph haussa les epaules.
--Pas de femmes, hein? insista le garcon de bureau en clignant de
l'oeil.
--Mon cher, les hommes ne sont pas ruines par les femmes, ils le sont
par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
influence decisive qui conduit aux folies.
--Eh bien, vous m'etonnez, car, a l'epoque ou M. Leon n'etait encore que
collegien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait
souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
et, tout le temps qu'ils etaient la, ils restaient le nez ecrase contre
les vitres a regarder le defile des voitures qui vont au Bois ou qui en
reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenetres. De ma place
je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes a la
mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles etaient, et,
en les ecoutant, je me disais a part moi: "Il faudra voir plus tard, ca
promet." Je suis joliment surpris de m'etre trompe. En tout cas, si j'ai
raisonne faux, pour le fils, j'ai tombe juste pour la fille.
--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?
--Quelle betise! Comme son frere, mademoiselle Camille restait aussi le
nez colle contre les vitres, mais le defile qu'elle regardait, c'etait
celui des gens titres. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde
parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-la qui
l'interessaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout
du doigt leur parente; elle annoncait leur mariage, et alors comme pour
le frere je me disais: "Il faudra voir;" j'ai vu; elle a epouse un
noble.
--Baronne Valentin, la belle affaire en verite.
--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
finir a la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses
paletots, avec sa couronne de baronne gravee sur chaque bouton; c'est
tres-joli.
--Ridicule de parvenu, mon cher, voila tout; on fait porter ses armes
par ses valets, on ne les porte pas soi-meme.
Un coup de sonnette interrompit cette conversation.
III
Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maitre, celui-ci etait
debout, le dos appuye contre un des chambranles de la fenetre, occupe a
allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussees, le
col rejete de chaque cote de la poitrine, les cheveux ebouriffes, il
apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenetre, comme un grand et
beau garcon, au torse vigoureux, avec une tete aux traits reguliers,
harmonieux, aux yeux doux, a la physionomie ouverte et bienveillante.
--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: "Personnelle et
pressee."
--Donnez, dit-il nonchalamment.
Mais aussitot qu'il eut jete les yeux sur l'adresse, l'interet remplaca
l'indifference.
--Vite une voiture, s'ecria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un
cheval qui marche bien; courez.
Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maitre le rappela:
--Savez-vous a quelle heure part l'express pour Caen?
--A neuf heures.
--Quelle heure est-il presentement?
--Huit heures quarante.
--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera a la
porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac a main du linge
pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hatant de maniere a me
remettre ce sac.
Tout en donnant ces ordres d'une voix precipitee, il s'etait mis a sa
toilette; en quelques minutes il fut habille et pret a partir.
Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se
dirigea vers la caisse:
--Savourdin, je pars.
--C'est impossible. J'ai des signatures a vous demander.
--Vous vous arrangerez pour vous en passer.
Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste desespere,
mais Leon lui avait deja tourne le dos.
--Monsieur Leon, cria le bonhomme, monsieur Leon, je vous en prie, au
nom du ciel....
Mais Leon avait gagne le vestibule et descendait l'escalier.
Au moment ou il franchissait la porte cochere, une voiture, avec Joseph
dedans, s'arretait devant le trottoir.
--A la gare Saint-Lazare! dit Leon, montant brusquement dans la voiture,
et aussi vite que vous pourrez!
Le cheval, enleve par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot;
aussitot Leon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les
premieres lignes l'avaient si profondement bouleverse.
Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui separe
la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
la gare, il n'avait pas encore tourne le premier feuillet; l'horloge
allait sonner neuf heures.
Il etait temps: on ferma derriere lui le guichet de distribution des
billets.
Ce fut seulement quand il se trouva installe dans son wagon, ou il etait
seul, qu'il reprit sa lecture, non au point ou il l'avait interrompue,
mais a la premiere ligne:
"Mon cher Leon,
"Ma depeche telegraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu
serais a Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a
du te surprendre jusqu'a un certain point.
"En voici l'explication:
"Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu,
qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
fallait donc que je fusse certain qu'aussitot prevenu tu pourrais
accourir pres d'elle.
"Cette certitude, ta reponse me la donne, et, comme d'avance je suis sur
de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma resolution.
"Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nes de parents pauvres,
ton pere et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton
pere, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carriere
commerciale au lieu d'etre artiste, comme il l'avait tout d'abord
souhaite, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que
ton pere epousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en
epousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine
de mille francs.
"Cette dot avait ete placee dans une affaire industrielle; je ne
changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de defaire ce
qui avait ete fait par mon beau-pere, et d'un autre cote j'etais bien
aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
que ma femme et ma fille n'eussent point trop a souffrir de la
mediocrite de mon traitement de substitut.
"C'est grace a ce revenu qu'apres avoir perdu ma femme au bout de quatre
annees de mariage, je pus garder ma fille pres de moi, et qu'elle a ete
elevee sous mes yeux, sur mon coeur.
"En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de serieuses
economies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison
paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction,
pour la peinture un peintre de merite, pour la musique des artistes de
talent, cela coute cher, tres-cher, et en employant utilement ces
economies, soit a former un capital, soit a constituer une assurance sur
la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
serais arrive a lui constituer une dot moitie plus forte que celle que
sa mere avait recue. Mais je n'ai point cru que c'etait la le meilleur.
Plusieurs raisons d'ordre different me determinerent: j'aimais ma fille,
et ce m'eut ete un profond chagrin de me separer d'elle; je n'etais pas
partisan de l'education en commun pour les filles; jeune encore, je ne
voulais pas m'exposer a la tentation de me remarier, ce qui eut pu
arriver si je n'avais pas eu ma fille pres de moi; enfin je me disais
que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage,
il en est cependant qui veulent une femme, et c'etait une femme que je
voulais elever; toi qui connais Madeleine, ses qualites d'esprit et de
coeur, tu sais si j'ai reussi.
"Tu as passe quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle
etait notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre
etroite intimite dans le travail comme dans le plaisir; tu as assiste a
nos soirees de lecture, a nos seances de musique, a nos reunions entre
amis, je n'ai donc rien a te dire de tout cela; a le faire je
m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
pas m'attendrir.
"Cependant, en rappelant ainsi un passe que tu connais dans une certaine
mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-etre, et qui a son
importance: nos depenses depasserent chaque annee mes previsions et
m'entrainerent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments
de ces annees si heureuses; mais ton pere me vint en aide, et, grace a
son concours fraternel, je pus en sortir a mon honneur.
"Malgre ces embarras d'argent causes le plus souvent par des besoins
imprevus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une
mauvaise administration, j'esperais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan
que je m'etais trace pour l'education de Madeleine, quand un incident
desastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans
laquelle notre capital etait place se trouva en mauvaises affaires, et
de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
tout etait perdu. Sans economies, sans ressources autres que celles
provenant de mon traitement, il m'etait difficile, pour ne pas dire
impossible, de me procurer la somme necessaire pour cet apport. J'aurais
pu, il est vrai, la demander a ton pere; mais j'en etais empeche par des
raisons, a mes yeux decisives: ton pere m'ayant deja aide dans plusieurs
circonstances, je ne pouvais m'adresser a lui sans augmenter les
obligations que j'avais deja contractees a son egard dans des
proportions qui n'etaient nullement en rapport avec ma situation
financiere; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner;
enfin, je ne voulais pas m'exposer a voir nos relations fraternelles
genees par des questions d'argent, et meme a voir les liens d'amitie qui
nous unissaient brises par ces questions. Mais ce que je n'avais pas
voulu faire, un de nos cousins le fit a mon insu, et ton pere apprit les
difficultes de ma situation; il vint a Rouen et voulut regler cette
affaire d'apres certains principes de commerce qui n'etaient pas les
miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idees
sont differentes sur presque tous les points; cette discussion
s'envenima et se termina par une rupture complete, telle que nos
relations ont ete brisees et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas
revus, malgre certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont
trouve ton pere implacable.
"Si difficile que fut ma position, je parvins cependant a me procurer
la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements tres-lourds
que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre
affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle
vient de s'effondrer, me laissant ruine, et ce qui est plus terrible,
endette pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.
"Si l'insolvabilite est grave pour tout le monde, combien plus encore
l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet
poursuivi par les huissiers soit oblige de parlementer avec eux, d'user
de finesses plus ou moins legales, de les abuser, de les prier
d'attendre? Les prier!
"Ce n'est pas tout.
"Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus
justement du trouble et de l'obscurite. Tout d'abord je ne m'en
inquietai pas. Mais bientot les objets ne m'apparurent plus qu'entoures
d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres
semblaient vaciller devant mes yeux, et se reunir toutes ensemble au
point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.
"Je consultai le docteur La Roe, que tu connais bien; il constata une
amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.
"On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace.
Cependant je ne me laissai pas accabler, je resolus d'employer ce que
j'avais d'energie et d'intelligence a lutter. Un de mes collegues et des
plus eminents est aveugle; ce qui ne l'empeche pas de remplir les
devoirs de sa charge: j'esperai pouvoir suivre son exemple et remplir
aussi les miens.
"Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux especes,
celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les
dossiers, on prend des notes, c'est-a-dire qu'on fait usage des yeux; a
l'audience on conclut, c'est-a-dire qu'on fait surtout usage de la
parole. Lorsque je sortis de chez mon medecin, je rentrai chez moi et
aussitot je revelai la verite ou tout au moins une partie de la verite a
Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financiere;
puis je lui demandai si elle voulait me servir de secretaire et me lire
les dossiers que j'avais a etudier, en un mot etre, selon l'expression
de Sophocle, "la fille dont les yeux voient pour elle et pour son pere."
"Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irresistible de
desespoir la fit jeter dans mes bras, elle reagit contre cette
faiblesse, et tout de suite nous nous mimes au travail.
"Ces doigts habitues a manier le pinceau et le crayon ou a courir sur
les touches du piano tournerent les feuillets poudreux des dossiers; ces
levres qui jusqu'a ce jour n'avaient prononce que des phrases
harmonieuses savamment arrangees par nos grand ecrivains, prononcerent
les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoues.
"Et moi, assis en face d'elle, je l'ecoutais, mais sans pouvoir
m'empecher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser
distraire par les pensees qui m'oppressaient; plus d'une fois je
detournai la tete et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui
roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle etait charmante ainsi!
bientot je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit eternelle!
"Mes affaires preparees, je devais prendre mes conclusions a l'audience
sans notes, sans pieces, meme sans code et en parlant d'abondance. La
tache etait d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu
l'habitude de me servir tres-peu de ma memoire, parlant le plus souvent
avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes,
m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgre mon
application et mes efforts, j'echouai miserablement. Que cette
impuissance fut le resultat de ma maladie, ce qui est possible, car
l'amaurose est souvent une consequence de certaines lesions du cerveau;
qu'elle fut due au contraire a l'absence de cette faculte que les
phrenologues appellent la _concentrativite_, cela importait peu, ce qui
etait capital, c'etait cette impuissance meme; et par malheur elle est
absolue.
"Convaincu par cette deplorable experience que bientot je ne pourrais
plus remplir mes fonctions d'avocat general, je fis faire des demarches
a Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siege de
conseiller; je n'avais guere l'esperance de reussir, mais enfin je
devais ne rien negliger et tenter meme l'absurde. Tu trouveras ci-jointe
la reponse que j'ai recue: c'est la copie de mes notes individuelles et
confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre a la
chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai
rien a esperer, rien a attendre, mais encore elle te montrera ce que je
suis; au moment d'executer la resolution que la fatalite m'impose, j'ai
besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le
feras en connaissance de cause.
"Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par
les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma demission, on
me la demandera; si je la refuse, on me destituera.
"Destitue, ruine, aveugle, que puis-je?
"Deux choses seules se presentent: mendier aupres de mes parents et de
mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi
a je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de metier.
"Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entrainer cette
pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai elevee.
"Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour ou je serai
mort elle deviendra la fille de ton pere.
"Il faut donc qu'elle soit orpheline.
"Je n'ai pas besoin de te developper cette idee, qui s'imposera a ton
esprit avec toutes ses consequences; c'est elle qui a determine ma
resolution.
"Nos dissentiments et notre rupture n'ont point change mes sentiments a
l'egard de ton pere; je sais quelle est sa generosite, sa bonte, son
affection pour les siens, et quant a toi, mon cher Leon, je connais ton
coeur plein de tendresse et de devouement; Madeleine va perdre en moi un
pere qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en
toi un frere.
"Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton pere a l'avance et de
lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est
sa niece; mais a toi, mon cher Leon, je veux la confier par un acte
solennel de derniere volonte.
"La pauvre enfant va eprouver la plus horrible douleur qu'elle ait
encore ressentie; je te demande d'etre pres d'elle a ce moment, afin
que, lorsqu'elle sera frappee, elle trouve une main qui la soutienne, et
un coeur dans lequel elle puisse pleurer.
"Demain tout sera fini pour moi.
"Je ne peux pas retarder davantage l'execution de ma resolution: ma
guerison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte
complete de la vue peut se produire d'un moment a l'autre; j'ai pu
encore ecrire cette lettre tant bien que mal en enchevetrant
tres-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le
pourrais peut-etre plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me
conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.
"Et precisement, pour accomplir ce que j'ai arrete, il faut que je sorte
seul; nous sommes a la veille d'une grande maree, et demain la mer
decouvrira une immense etendue de rochers jusqu'a deux kilometres au
moins de la cote; je partirai pour aller a la peche ainsi que je l'ai
fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombe dans un trou, ou
bien je me serai laisse surprendre par la maree montante; ma mort sera
le resultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces
greves; toi seul sauras la verite, et j'ai assez foi en ta discretion
pour etre certain que personne,--je repete et je souligne
_personne_,--personne au monde ne la connaitra.
"Cette lettre recue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras
a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espere; au moins
j'aurai tout arrange pour cela.
"Adieu, mon cher Leon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement.
"ARMAND HAUPOIS."
A cette longue lettre etait attachee une feuille de papier portant un
en-tete imprime,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Leon n'en
commenca pas la lecture immediatement, et ce fut seulement apres etre
reste assez longtemps immobile, aneanti par ce qu'il venait d'apprendre,
etourdi par la secousse qu'il avait recue, qu'il revint a ces notes et
qu'il se mit a lire machinalement.
_Note individuelle_.
Nom et prenoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles).
Lieu et departement ou il est ne.--Rouen (Seine-Inferieure).
Son etat ou profession avant d'etre magistrat.--Avocat.
Etat ou profession de son pere.--Officier retraite.
Dire s'il parle ou ecrit quelque langue etrangere ou quelque idiome
utile.--L'anglais, l'italien.
Quel est son revenu independamment de son traitement?--Nul.
Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de
conseiller, mais il ne demande rien.
Dire s'il irait partout ou il pourrait etre envoye en France.--Non.
Quel est le ressort ou il desire etre place?--Rouen.
_Renseignements confidentiels_.
Caractere.--Tres ferme.
Conduite privee.--Irreprochable.
Conduite publique.--Legere.
Impartialite.--Incontestable.
Travail.--Suffisant.
Exactitude, assiduite.--Bonnes.
Zele, activite.--Suffisants.
Fermete.--Mal appliquee.
Sante.--Bonne; menace d'une maladie des yeux.
Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids.
Rapports avec les autorites.--Officiels et froids.
Rapports avec le public.--Affables.
Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations
artistiques l'obligent a frequenter des personnes qui ne sont pas dignes
de lui.
Capacite.--Reelle.
Sagacite.--Grande.
Jugement.--Droit.
Style.--Simple, ferme.
Elocution.--Facile.
S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui.
S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui.
S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui.
S'il convient a la magistrature assise.--Non.
S'il se livre a des occupations etrangeres a ses fonctions.--A la
musique, a la poesie.
S'il jouit de l'estime publique.--Oui.
S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non.
Si ses liens de parente apportent quelque obstacle au service.--Non.
S'il a droit a quelque avancement.--Non, a cause de ses gouts
artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entrainent dans la
frequentation de gens peu convenables.
_Faits particuliers_.
Ses gouts d'artiste lui font mener une vie difficile.
Embarras d'argent.
Dettes.
Magistrat integre.
IV
Le train marchant a grande vitesse avait depasse Poissy et ces stations
qui sont sans nom pour les express; Leon, le front appuye contre la
vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boises
devant lesquels il defilait.
La lecture entiere de cette lettre ne l'avait pas tire de la
stupefaction dans laquelle l'avaient jete ses premieres lignes; et son
esprit etait emporte dans un tourbillon comme il etait emporte lui-meme
dans l'espace.
Mais si extraordinaire, si inimaginable que fut cette resolution de
suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant
s'habituer a la considerer comme reelle:--"Demain tout sera fini pour
moi."
Le seul point sur lequel l'esperance etait encore possible etait celui
qui avait rapport au moment ou ce suicide s'accomplirait; a l'heure
presente, neuf heures quarante minutes, etait-il ou n'etait-il pas
accompli? Tout etait la?
Apres quelques instants de douloureuse reflexion, il se dit que dans dix
minutes, le train allait s'arreter a Mantes, ou se trouve un bureau
telegraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une
depeche a Madeleine.
Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il
se mit aussitot a rediger sa depeche:
_Mademoiselle Madeleine Haupois_,
_maison Exupere Heroult_.
_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernieres_.
(_Avec expres_).
"Je viens de voir un medecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de
laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je
serai pres de vous vers quatre heures de soir.
"LEON HAUPOIS."
Il eut fallu etre plus precis, mais cela n'etait possible qu'en disant
la verite entiere; or, cette verite, il ne pouvait la dire qu'en
commettant un abus de confiance.
De la cette depeche etrange.
C'etait cette etrangete meme qui faisait precisement son merite;--si
elle arrivait a Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui,
elle etait assez claire pour que Madeleine ne le laissat point partir,
ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnat; si au contraire, elle
arrivait trop tard, elle etait assez obscure pour ne pas reveler le
suicide et permettre des explications telles quelles.
D'ailleurs les minutes s'ecoulaient, et il n'avait pas le loisir de
prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se presentait a son
esprit; cette premiere depeche terminee, il en ecrivit une seconde
adressee au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une
voiture attelee de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de
deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible a
Saint-Aubin.
Il ecrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonca
l'arrivee a Mantes: avant l'arret complet du train, Leon sauta sur le
quai et courut au telegraphe; il n'avait que trois minutes.
En sortant du bureau, ses depeches expediees, il passa devant la
bibliotheque des chemins de fer, et ses yeux tomberent par hasard sur un
paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_.
Instantanement le souvenir lui revint qu'au temps ou il passait une
partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un
bulletin meteorologique donnant l'heure des marees sur la cote. Il
acheta un numero et, remonte dans son compartiment, il chercha vivement
ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle
pouvait etre ou ne pas etre sauve par sa depeche: la pleine mer etait
annoncee pour six heures au Havre; par consequent; c'etait a midi
qu'avait lieu la basse mer, et c'etait entre onze heures et une heure
que son oncle devait accomplir son suicide.
La depeche arriverait-elle a temps?
Si elle arrivait avant que M. Haupois fut sorti, il etait sauve; si elle
arrivait apres, il etait perdu; sa vie dependait donc du hasard.
Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brise par la
perte d'une personne aimee, Leon repoussait l'idee de la mort pour les
siens; que ceux qui nous sont indifferents meurent, cela nous parait
tout naturel, non ceux que nous aimons.
Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la
rupture survenue entre les deux freres, il eut cesse de le voir.
Pourquoi son oncle et son pere s'etaient-ils faches? Il le savait a
peine. Ils avaient eu de serieuses raisons sans doute, aussi bonnes
probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais
voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait change en rien les
sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, des son
enfance, concus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prevenant,
si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et
l'ami avec tant de bonne grace.
Et, entraine par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de
reveiller en lui, il revint a ce temps de sa jeunesse.
Il retourna a Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des
Curandiers ou il avait eu tant de journees de gaiete et de liberte. Il
la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni
par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux
effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses
rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands
navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles
et jetant l'ancre devant l'ile du Petit-Gay; ceux-la continuant leur
route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.
A son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment ou
surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle
appelait son cousin pour qu'il vint avec elle au bord de la riviere;
sans l'attendre, elle courait jusqu'a l'extremite de la berge, et quand
le remous des eaux souleve par les roues du vapeur arrivait frange
d'ecume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris
joyeux, ses cheveux dores flottant au vent.
Le soir, quelques amis sonnaient a la porte verte; quand tous ceux qu'on
attendait etaient venus, le pere prenait son violon, la fille s'asseyait
au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fut encore
qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie
dans un ensemble ou se trouvaient de veritables artistes aupres desquels
elle savait se faire applaudir; car elle etait deja tres-bonne
musicienne et sa voix etait charmante. Vers dix heures, ces amis s'en
allaient, on les reconduisait en suivant la riviere dont le courant
miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait
que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts
d'un _carrosse_ a peu pres comme les gondoles de Venise, mais qui, pour
le reste, ne ressemblent pas plus aux barques legeres de la lagune que
le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de
la capitale de la Normandie.
Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs
intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie
affairee que ses parents menaient a Paris, et c'etait justement pour
cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait ete une
revelation et, par suite, un sujet de reverie et de comparaison; il n'y
avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc
causer d'autre chose que d'echeances et de recouvrements; il y avait
donc des peres qui faisaient passer avant tout l'education de leurs
enfants!
De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois
s'etaient engagees entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait a
Rouen.
Autant il avait de plaisir a passer quelques semaines dans la maison du
quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait
miserablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier etait demode;
les gens qui la frequentaient etaient vulgaires, communs, sans nom;
Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux etait fade,
ses manieres ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fut demode, il
avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets
d'art, sculptures, faiences, antiquites, curiosites qui couvraient les
murs, n'etaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou
des tables? Que Madeleine s'habillat sans coquetterie, il le concedait
encore, mais non que ses manieres ne fussent pas nobles: Pas noble,
Madeleine! Mais en verite elle etait la noblesse meme, ayant recu sa
distinction de race de sa mere, qui descendait des conquerants normands,
ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot
germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mere aussi elle avait recu
ce type de beaute scandinave qui lui donnait un cachet si particulier:
la tete ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement
developpe, le nez droit, le teint rose, les yeux d'un bleu clair
limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond dore, la figure
suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et
allongees, le pied petit et cambre.
Comme elle avait du grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce
n'etait plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans.
V
A deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; a
deux heures vingt minutes, Leon montait dans la voiture qui l'attendait.
--Nous allons a Saint-Aubin, dit le conducteur.
--Oui, et grand train.
Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement
appliques.
--Combien vous faut-il de temps? demanda Leon.
--Nous avons vingt kilometres.
--Faites votre compte.
--Il y a la traversee de la ville.
Cette maniere normande de se derober au lieu de repondre exaspera Leon:
--Combien de temps? repeta-t-il.
--Si nous disions une heure et demie?
--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.
Le cocher ne repondit pas, mais a la facon dont il empoigna son fouet,
il fut evident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron,
Cambes, Mathieu furent promptement atteints et depasses; etendant son
fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:
--Voila le clocher de la chapelle de la Delivrande, dit-il.
En sortant de la Delivrande, Leon se trouva en face de la mer, qui
developpait son immensite jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une
plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage
borde d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur
azure et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.
A l'entree de Saint-Aubin, le cocher arreta pour demander a une femme
qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, ou se
trouvait la maison Exupere Heroult; puis, aussitot qu'il eut obtenu ce
renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant
une minute ou deux, puis elle s'arreta devant une maison de chetive
apparence contre les murs de laquelle etaient accroches des filets
tannes au cachou.
Au meme moment une jeune femme parut sur la porte.
--Mon cousin! s'ecria-t-elle.
Mais, avant de descendre, Leon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil:
aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.
Il sauta vivement a bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains
celles que Madeleine lui tendait:
--Mon oncle? demanda-t-il.
--Il est a la peche.
Leon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop
tard.
--Tu n'as pas recu ma depeche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se
trahir il fallait bien parler.
--Si mais papa etait deja parti; je l'avais conduit jusqu'a la porte
d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la greve
que l'homme du semaphore, m'ayant rejointe, me remis ta depeche; j'ai
ete pour retourner sur mes pas, mais j'ai reflechi que papa ne courait
aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.
--Ah! ce monsieur l'accompagne?
--Comme tu me dis cela.
--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'etonne qu'il
accompagne mon oncle.
--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernieres
pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et
bien souvent ils vont a la peche ensemble; il va ramener papa tout a
l'heure et tu feras sa connaissance; je suis meme surprise qu'ils ne
soient pas encore arrives. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le
portera a l'hotel, ou je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons
pas a te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.
Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Leon eut le temps de
se remettre et de composer son visage.
La verite n'etait que trop evidente: l'irreparable etait a cette heure
accompli, et les dispositions prises par son oncle s'etaient realisees:
"Quand tu arriveras a Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins
j'aurai tout arrange pour cela." Ils etaient faciles a deviner ces
arrangements, et certainement cette visite a ce M. Soullier avait ete
une tromperie inventee par le pere pour abuser la fille. Maintenant il
n'y avait plus qu'a attendre que cette tromperie se revelat; il n'y
avait plus qu'a se conformer aux desirs de la lettre: "Au moment ou elle
sera frappee, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans
lequel elle puisse pleurer." S'il arrivait trop tard pour sauver son
oncle, au moins arrivait-il assez tot pour tendre la main a sa cousine.
Cependant telles etaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer
les evenements, mais au contraire n'intervenir qu'apres qu'ils auraient
parle.
--Es-tu fatigue? demanda Madeleine.
--Pas du tout.
--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien
si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.
--Je ferai ce que tu voudras, dit-il.
--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tot.
Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main a son
cousin.
--M'offres-tu ton bras? dit-elle.
Avant de prendre le chemin qui conduit a la plage, Madeleine frappa
doucement au carreau d'une fenetre.
--Madame Exupere, dit-elle a la femme qui ouvrit cette fenetre,
voulez-vous avoir la complaisance de dire a papa, si par hasard il
revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin
Leon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Leon?
La pauvre enfant, comme elle etait loin de prevoir le coup epouvantable
qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes
peut-etre! Et Leon sa demanda s'il n'etait pas possible d'amortir la
violence de ce coup en la preparant a le recevoir. Mais comment? Que
dire? Lorsque la verite serait connue, n'eclairerait-elle pas d'une
lueur sinistre ce qu'il aurait tente en ce moment? Toute parole
n'etait-elle pas imprudente?
Madeleine ne lui laissa pas le temps de reflechir.
--Sais-tu, dit-elle, que ta depeche m'a cause autant de surprise que de
joie? Te souviens-tu du dernier jour ou nous nous sommes vus?
--Il y a environ deux ans.
--Il y a deux ans, trois mois et onze jours.
--J'ai du par respect et par convenance ne pas donner un dementi a mon
pere.
--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas
l'effrayer, et il s'inquiete tant du danger qui le menace que ce serait
lui porter un coup penible, que de lui dire que tu as ete averti de ce
danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roe?
Leon avait prepare sa reponse a cette question, car il avait bien prevu
qu'elle lui serait posee: il raconta donc l'histoire qu'il avait
inventee a l'avance.
--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le
littoral?
--Precisement, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie,
je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui etre utile a
quelque chose.
Ils etaient arrives sur la plage.
VI
La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
menacante comme une inondation, et sur la greve plate, deja aux trois
quarts recouverte, les pointes verdatres des rochers qui emergeaient
encore de l'eau semblaient sombrer tout a coup au milieu des vagues
clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coule a pic; la ou
quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
goemons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'ecume
blanche qui se rapprochait d'instants en instants.
Et devant la maree montante, tous ceux qui avaient profite de la basse
mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se decouvrent que
rarement, pecher des coquillages ou ramasser des varechs, se hataient
vers le rivage; a l'entree des chemins qui du village ou des champs
aboutissent a la greve, c'etait un long defile de voitures chargees
d'etoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goemons que les
cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi
toute une procession de pecheurs et de pecheuses, le filet a crevette
sur l'epaule ou le crochet a la main, qui, mouilles jusqu'aux epaules,
s'en revenaient gaiement.
--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
maintenant a voir mon pere arriver avec M. Soullier.
Et guidant Leon elle le conduisit a leur cabine, dont elle ouvrit les
deux portes vitrees, puis l'ayant fait asseoir et s'etant elle-meme
installee en se tournant du cote de Bernieres:
--Ainsi placee, dit-elle, je verrai mon pere arriver de loin et je te
previendrai:
C'etait toujours la meme idee qui revenait comme si Madeleine eut ete
sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux apres tout qu'elle fut
jusqu'a un certain point preparee a recevoir le coup suspendu au-dessus
de sa tete, et qui d'un moment a l'autre, dans quelques minutes,
peut-etre allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il
n'en etait pas moins rude?
--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle apres un moment de silence.
--Je pense a mon oncle.
--Tu es inquiet, n'est-ce pas?
--Inquiet, pourquoi? Je pense a sa maladie.
--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-meme, mais par
l'angoisse qu'il lui cause pour le present et plus encore pour l'avenir,
car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il
cacher a tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de
Rouen t'a parle de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.
--N'est-il pas convenu que je suis arrive ici en me promenant?
--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensee, et fais le
possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est la ma grande
preoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiete pas que je ne
l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
tendresse, il en arrive parfois a douter de la gravite de son mal, et a
se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
rendre un peu de tranquillite!
Tandis qu'elle parlait, Leon regardait ce qui se passait sur la greve et
remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il
etait arrive avec Madeleine.
Des groupes s'etaient formes, ca et la, dans lesquels on paraissait
s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
grands mouvements de bras, ceux qui ecoutaient prenaient des attitudes
affligees ou consternees.
En face de la cabine dans laquelle ils etaient assis, mais a une
certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop eloignees pour qu'on
entendit ce qu'elles disaient, il etait evident, a leurs exclamations et
a la facon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule
lancee de la tete, des epaules ou du maillet qu'elles apportaient un
tres-vif interet a leur partie. Tout a coup, une personne etant venue
parler a l'une d'elles, toutes cesserent instantanement de jouer et
formerent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que
Leon avait deja remarque pour les groupes se reproduisit: meme animation
dans celle qui parlait, meme consternation dans celles qui ecoutaient;
puis l'une de ces jeunes filles s'etant tournee vers la cabine de
Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains,
et aussitot elle reprit sa place dans le cercle.
Pres de ces jeunes filles des enfants s'amusaient a construire des
fortifications en sable pour les opposer a la maree montante; l'un d'eux
abandonna ce travail pour aller ecouter ce que disaient les joueuses de
croquet; puis etant revenu pres de ses camarades, ceux-ci l'entourerent
et les fortifications furent abandonnees sans defenseurs a l'assaut des
vagues.
Il etait impossible de ne pas reconnaitre que tout cela etait
significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.
Tout a coup Madeleine s'arreta, et se levant vivement:
--Veux-tu venir avec moi? s'ecria-t-elle. J'ai peur. Cette animation
n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
savoir quelque chose.
Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers
les joueuses de croquet, elle s'arreta brusquement.
--M. Soullier s'ecria-t-elle en designant de la main un monsieur qui
s'avancait marchant a grands pas.
Et elle se mit a courir, sans plus s'inquieter de Leon, qui la suivit.
Ils arriverent ainsi tous deux ensemble pres de M. Soullier.
--Mon pere! s'ecria Madeleine.
--Mais je ne l'ai pas vu.
--Mon Dieu!
Leon posa un doigt sur ses levres en regardant M. Souiller, mais
celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention a ce signe;
d'ailleurs, il etait tout a Madeleine.
--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Leon.
La question avait l'avantage de permettre a M. Soullier de ne pas
repondre directement a Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant
aussitot vers Leon:
--On m'a parle de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai
cru que c'etait de lui qu'il s'agissait.
Leon s'etait rapproche de Madeleine et il lui avait pris la main.
--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Ou est mon
pere? Courons pres de lui.
Sans lui repondre directement, M. Soullier s'adressa a Leon:
--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renonce a
son projet de peche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui
avait profite de la grande maree pour aller pecher sur les roches qu'en
appelle iles de Bernieres, vient de me dire qu'un ... accident ... un
malheur etait arrive.
--Mon Dieu! s'ecria Madeleine.
Sans s'adresser a elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a
hate d'achever ce qu'il doit dire:
--Une personne restee en arriere, quand deja tout le monde revenait vers
le rivage, avait ete surprise par la maree montante. Cette personne se
trouvait alors sur un ilot, et c'est la ce qui explique comment elle
n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet ilot et la terre se
trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fut
remplie. Ceux qui virent la situation perilleuse de ce pecheur attarde
pousserent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitot
le pecheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fut laisse
tomber dans un trou, soit que la fosse fut deja remplie, il disparut
sans qu'il fut possible de lui porter secours.
--Mon pere, mon pere! s'ecria Madeleine.
--Mon enfant, il n'est nullement prouve que cette personne fut votre
pere ... on ne m'a pas affirme que c'etait lui. Il est vrai que le
signalement qu'on m'a donne se rapportait jusqu'a un certain point a
votre pere; c'est la ce qui m'a inquiete, c'est ce qui m'a fait accourir
ici pour voir....
--Et vous voyez qu'il n'est pas la; oh! mon Dieu!
Elle resta un moment eperdue, affolee; puis, son regard se degageant des
larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son epaule.
VII
Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa premiere parole
fut une priere adressee a son cousin:
--La maree basse aura lieu cette nuit a une heure, dit-elle; tu
m'accompagneras, n'est-ce pas?
Elle ne dit point ou elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire,
mais il n'etait pas necessaire qu'elle s'expliquat plus clairement pour
etre comprise de Leon.
--Nous irons ensemble, repondit-il.
Mais ce n'etait pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que
Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la greve, au milieu des
rochers, en pleine nuit?
Abandonnant Madeleine un moment, Leon s'entendit avec la proprietaire
pour que celle-ci s'occupat de reunir une dizaine d'hommes de bonne
volonte, marins ou pecheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les
iles de Bernieres, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il
envoya un mot a M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des
personnes qui avaient vu disparaitre M. Haupois dans la fosse, et qui
par consequent pouvaient indiquer d'une facon exacte la place ou il
avait disparu.
Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour
detourner ou etourdir son desespoir par de banales paroles de
consolation, mais pour etre pres d'elle, pour qu'elle ne fut pas seule.
Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant
laquelle il s'etait assis, puis, quand dans le silence arrivait le
ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arretait parfois tout
a coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tete aux pieds
elle ecoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'eteignait et
Madeleine reprenait sa marche.
Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme
si elle se parlait a elle-meme, elle repetait un mot que dix fois, que
vingt fois deja elle avait dit:
--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?
Vers dix heures, on entendit dans la piece voisine un bruit de pas
lourds et de voix etouffees; c'etaient les marins et les pecheurs, qui
arrivaient: Leon en avait demande dix, une vingtaine repondirent a son
appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on
demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre
jeune fille qui pleurait son pere; et puis sur les cotes on est
compatissant aux catastrophes causees par la mer; aujourd'hui notre
voisin, demain nous-meme.
Quand Madeleine entra dans la piece ou ces gens etaient reunis, tous les
bonnets de laine se leverent devant elle, et ces rudes visages hales par
la mer exprimerent la compassion et la sympathie; cela s'etait fait
silencieusement, sans que personne dit un seul mot.
Alors un homme sortit du groupe et s'avanca vers Madeleine.
C'etait un pecheur nomme Pecune, dont le pere et le fils avaient ete
noyes, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si
frequentes et si dangereuses sur ces cotes sans ports, ou les barques de
peche qui doivent echouer par tous les temps sur la greve presque plate
sont mal construites pour resister a un coup de vent.
--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouve mon pere, nous
retrouverons le votre.
Un autre s'avanca aussi d'un pas:
--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.
Madeleine voulut prononcer une parole de remerciment, mais de sa gorge
contractee il ne sortit qu'un son etouffe et qu'un sanglot.
On se mit en marche, Madeleine enveloppee dans un manteau et s'appuyant
sur le bras de Leon, qui la guidait; les pecheurs s'avancant par groupes
de deux ou trois, silencieux.
--En peu de temps, par les rues sombres et desertes du village, ils
arriverent sur la greve; la mer s'etait deja retiree a une assez grande
distance, et le sable humide reflechissait ca et la avec des
miroitements argentins la lumiere de la lune, dont le disque commencait
a s'echancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages
vers l'embouchure de la Seine, et, de ce cote, ils s'entassaient en des
profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des
phares de la Heve.
Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crisperent sur le bras de son
cousin: la vague, qui deferlait sur la plage, frappait sur son coeur.
En moins d'une demi-heure, par la greve, ils arriverent devant le
semaphore de Bernieres; alors trois ombres se detacherent de la terre
pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pecheurs
qui avaient vu la catastrophe.
Mais les recherches ne purent pas commencer aussitot, car la maree lente
a descendre etait encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes
se promenerent de long en large tandis que Madeleine appuyee sur le bras
de Leon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se
retirerait jamais.
Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnees dont les
flammes avivees par la brise et refletees par le sable humide, par les
flaques d'eau et par les goemons ruisselants eclairerent toute cette
partie de la greve a une assez grande distance.
Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea
entre les deux pecheurs de Bernieres sur la question de savoir le point
precis ou M. Haupois avait ete englouti; l'un soutenait que c'etait a
gauche d'un long rocher encore couvert par la vague ecumeuse, l'autre
que n'etait au contraire a droite.
Leon, pour trancher le differend, qui entre Normands menacait de prendre
les proportions d'un proces a plaider, decida qu'on se diviserait en
deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui
trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le
ressac empecherait d'entendre les paroles comme les cris.
Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Leon la retint.
--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sur moyen d'arriver vite
aupres de ceux qui nous avertiront.
Elle n'etait pas en etat de discuter, encore moins de raisonner; elle se
laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des
torches, secouee a chaque instant par le balancement d'une de ces
torches, attendant le second; et reconnaissant avec desespoir que ce
qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal etait en realite le
resultat du hasard ou de l'inegalite des rochers sur lesquels les hommes
marchaient.
Une heure s'ecoula ainsi, la plus longue assurement, la plus cruelle
qu'elle eut jamais passee; puis, un a un, les pecheurs se rapprocherent
d'elle, et la reunion des torches fit revenir ceux qui s'etaient le plus
eloignes; chez tous ce fut la meme signe de tete ou la meme parole:
rien.
A la facon dont elle s'appuya contre lui, Leon sentit combien profonde
etait la douleur qu'elle eprouvait, combien affreux etait son desespoir.
--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.
--A quoi bon?
--L'ombre a pu vous tromper.
--Je vous en prie! s'ecria Madeleine.
Pecune s'avanca:
--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par
desesperance que nous vous disons ca; seulement nous connaissons la mer,
vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande maree.
--Precisement, interrompit Leon, c'est ce courant qui nous oblige a
perseverer; il peut avoir entraine le corps plus loin que la ou vos
recherches se sont arretees.
Une nouvelle discussion s'engagea entre les pecheurs, chacun emit son
avis, mais sans rien affirmer, d'une facon dubitative et comme si l'on
raisonnait en theorie; en realite, tous semblaient convaincus que pour
le moment de nouvelles recherches etait entierement inutiles.
Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'etait
l'esperance, c'etait la croyance qu'elle allait retrouver son pere. Dans
son desespoir, c'etait la pour elle une sorte de consolation, au moins
c'etait une occupation pour son esprit. Se detachant du passe, sa pensee
se portait sur l'avenir; ce n'etait pas le vide pour son coeur, et c'est
la un point capital dans la douleur.
En ecoutant cette discussion et en voyant les pecheurs disposes a
abandonner toutes recherches, elle eut un moment de defaillance et elle
s'affaissa contre l'epaule de Leon; mais presque aussitot elle reagit
contre cette faiblesse, et relevant la tete:
--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupee, encore un peu de courage,
je vous en supplie.
L'appel etait si dechirant qu'il toucha ces rudes natures.
--Mamzelle a raison, dit Pecune; il ne faut pas lacher comme ca; ce que
la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant.
Allons-y!
--J'irai avec vous! s'ecria Madeleine.
Leon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans
l'immobilite, cette anxiete etaient horribles et devaient fatalement
briser le courage le plus resolu.
--Oui, dit-il, allons avec eux.
--Je vas vous eclairer, dit Pecune.
Et ayant mouche sa torche a demi consumee, en posant son sabot dessus,
il la leva en l'air, eclairant Madeleine et Leon qui le suivirent,
tandis que les autres pecheurs se dispersaient ca et la dans les
rochers.
Ils arriverent assez rapidement sur l'ilot de rochers ou M. Haupois
avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et
plus penible, car les pierres etaient couvertes d'herbes glissantes, et
ca et la se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait
traverser en se mouillant a mi-jambes; mais Madeleine n'etait sensible
ni a la fatigue, ni a l'eau; elle allait courageusement en avant,
regardant autour d'elle bien plus qu'a ses pieds et se cramponnant a la
main de Leon quand elle faisait un faux pas.
Pendant longtemps ils explorerent ainsi cet ilot, mais, helas!
inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de
pres et sous la lumiere de la torche n'etait qu'une pierre recouverte de
goemons a la longue chevelure.
La maree, en montant, les forca de revenir en arriere pres des pecheurs
reunis sur le sable.
L'un d'eux comprit le desespoir de cette pauvre fille.
--Nous reviendrons a la basse mer du jour, dit-il.
Pour Madeleine, cette parole etait une esperance.
On revint lentement a Saint-Aubin. La nuit etait avancee, et, dans
l'aube qui blanchissait deja l'orient, l'eclat des phares de la Heve
palissait.
VIII
Leon ayant reconduit Madeleine jusqu'a sa porte pria Pecune de bien
vouloir le guider jusqu'a l'hotel ou une chambre lui avait ete retenue,
et qu'il eut ete bien embarrasse de trouver seul.
D'ailleurs il voulait consulter le pecheur, ce qu'il n'avait pu faire
en presence de Madeleine.
--Croyez-vous donc que nous devons renoncer a l'esperance de retrouver
mon oncle? demanda-t-il.
--Non, monsieur, je ne crois pas ca; meme qu'on le trouvera pour sur;
c'est le courant qui aura entraine le corps, mais il le ramenera. Et
puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois etait bien vetu, il
avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des
bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la peche; les crabes,
les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de
mal. Ce n'est pas comme mon pauvre pere et mon garcon que j'ai perdus il
y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots,
et les sabots, vous savez, ca flotte, ca ne coule pas avec le corps.
Quand il a ete bien certain qu'ils etaient noyes, je me disais: "S'ils
pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux,
le pere et le garcon." C'etait toute mon esperance, toute ma
consolation. Ils sont revenus; mais en quel etat, mon Dieu! Vous n'avez
pas ca a craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chere
demoiselle, pourra embrasser son pere une derniere fois; ca lui sera
bon.
--Mais quand?
--Le bon Dieu seul le sait!
--Je voudrais qu'un bateau croisat toujours dans ces parages a la mer
haute, et qu'a la mer basse on continuat les recherches.
--Le bateau, c'est trop tot.
--Peut-etre, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son pere
n'est pas abandonne. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin meme
sur les iles de Bernieres pour ne plus s'en eloigner.
--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous
cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la greve.
--Je placerai des hommes sur la greve.
--Il faudrait prevenir aussi les douaniers.
--Je m'occuperai de cela.
Leon ne se coucha pas mais, s'etant fait allumer un grand feu, il se
secha et se rechauffa; puis, quand les maisons commencerent a s'ouvrir,
il fit ce que Pecune lui avait recommande.
Quand il se presenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la
cheminee de sa petite salle: elle non plus ne s'etait pas couchee:
--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?
--Ce que tu veux, je le veux.
Ils se dirigerent vers le rivage, et quand ils arriverent en vue de la
mer, Leon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolee.
Alors, etendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une
barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordee devant le
semaphore de Bernieres.
--C'est la barque de Pecune, dit-il, elle restera la a croiser en
examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.
Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en
vedette sur la cote depuis le phare de Ver jusqu'a l'embouchure de
l'Orne.
Elle marchait pres de lui, seule, sans lui donner le bras; tout a coup
elle s'arreta, et, lui tendant la main:
--Tu es bon, dit-elle.
Il garda cette main dans la sienne, puis la placant sous son bras, il se
remit en marche se dirigeant vers Bernieres.
--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'a present, dit-il, de moi, ni de
nous; c'etait a un autre que nous devions etre entierement d'esprit et
de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde,
chere Madeleine, et que tu as un frere.
Elle tourna vers lui son visage convulse, et dans ses yeux hagards,
quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes
d'attendrissement.
Il continua.
--Dans mon pere, dans ma mere, dans ma soeur, sois certaine que tu
trouveras une famille, sois certaine aussi que le differend survenu si
malheureusement entre nos parents n'a altere en rien les sentiments de
mon pere; il m'a toujours parle de toi avec tendresse, et s'il etait ici
il te tiendrait ce langage avec plus d'autorite seulement, mais non avec
plus d'amitie, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.
--Je voudrais rester ici, dit-elle.
--Assurement nous y resterons tant que cela sera necessaire, j'y
resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas
d'aujourd'hui.
--Je comprends, je sens que tu es la bonte meme, mais tout le reste je
le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.
Disant cela, elle detourna les yeux et par un mouvement rapide elle les
jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.
--Je ne veux pas te distraire, continua Leon, et je ne te dirai que ce
qui doit etre dit.
--Descendons a la mer, je te prie.
--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous eloignera pas de
Bernieres, ou je vais pour prevenir par depeche mon pere de ce qui est
arrive; il faut que tu aies pres de toi ceux qui t'aiment.
Mais la reponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Leon avait
prevu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant
plusieurs jours, le medecin s'y opposait formellement, et madame
Haupois-Daguillon restait pres de lui pour le soigner. Ils etaient l'un
et l'autre desoles de ne pouvoir pas accourir aupres de Madeleine a qui
ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur devouement.
--C'est pres de ton pere que tu devrais etre, dit Madeleine, lorsque
Leon lui lut cette depeche, pars donc, je t'en prie.
--Si mon pere etait en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses
douleurs se sont exasperees sous l'influence des eaux, voila tout; mon
devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment ou
nous pourrons partir ensemble.
Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Leon l'esperait; les jours
s'ecoulerent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il recut des
gens postes le long de la cote furent toujours les memes: rien de
nouveau.
Chaque jour, chaque heure qui s'ecoulaient augmentaient l'angoisse de
Madeleine: jamais plus elle ne verrait son pere qui n'aurait pas une
tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.
Elle ne quittait pas la greve et du matin au soir on la voyait marcher
sur le rivage, avec Leon pres d'elle, depuis Langrune jusqu'a
Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant
vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle
descendait.
Devant cette jeune fille en noir, au visage pale, au regard desole, tout
le monde se decouvrait respectueusement; mais elle ne repondait jamais a
ces temoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les
remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tete, sans
parler a personne.
C'etait seulement aux douaniers et aux gens qui etaient charges
d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore etait-ce d'une
facon contrainte:
--Rien de nouveau encore? demandait-elle.
Mais elle ne prononcait pas de nom, et le mot decisif elle l'evitait.
On lui repondait de la meme maniere, et le plus souvent sans parole, en
secouant la tete.
Le septieme jour apres la mort de M. Haupois, le temps, jusque-la beau,
se mit au mauvais.
Le vent, qui avait constamment ete au sud, passa a l'est, puis au nord,
d'ou il ne tarda pas a souffler en tempete: toutes les barques revinrent
a la cote, et sur la mer demontee on n'apercut plus a l'horizon que de
grands navires: le bateau de Pecune, que depuis sept jours on etait
habitue a voir du matin au soir courir des bordees devant Bernieres, dut
aborder ne pouvant plus tenir la mer.
Aussitot a terre, Pecune vint trouver Madeleine dans la cabine ou elle
se tenait avec Leon.
--J'ai resiste tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen
de rester a la mer, excusez-moi, mamzelle.
Madeleine inclina la tete.
--Faut pas que cela vous desole, continua Pecune, c'est un bon vent pour
votre malheureux, il porte a le cote; soyez sure que demain ou
apres-demain il doit aborder.
Comme elle levait la main avec un signe d'incredulite et de
desesperance, Pecune se pencha vers elle, et d'une voix basse:
--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvieme jour les noyes
qui n'ont pas ete retrouves se levent eux-memes dans la mer et se
mettent en marche pour venir se coucher dans la terre benite; s'ils ne
sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne
restent en route que si le chemin a faire est trop long ou si le vent
leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon presentement.
Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre
pauvre pere.
Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il
faiblit mais sans tomber completement.
Le matin du neuvieme jour Leon vit arriver l'homme qui avait la garde du
rivage de Bernieres: M. Haupois venait d'aborder sur la greve, selon la
prediction de Pecune.
L'enterrement eut lieu le meme jour a trois heures de l'apres-midi, et
le soir Leon monta avec Madeleine dans le train qui arrive a Paris a
cinq heures du matin.
Pendant ces neuf jours il avait execute l'acte de derniere volonte de
son oncle, il etait reste pres de Madeleine, "elle avait trouve en lui
une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu
pleurer."
Mais sa tache n'etait pas finie.
IX
Avant de quitter Saint-Aubin, Leon avait envoye une depeche pour qu'on
preparat a Madeleine un appartement dans la maison de la rue de
Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage.
En arrivant il la conduisit lui-meme a son appartement:
--Te voila chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de
Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place
de la soeur ainee.
Il se dirigea sers la porte de sortie, mais apres avoir fait quelques
pas il revint en arriere:
--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiete pas
trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain a Rouen pour m'occuper
des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et
je le rapporterai.
--J'aurais voulu aller a Rouen.
--Pourquoi?
--Mais....
Elle hesita.
Aussitot il lui vint en aide:
--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?
Elle inclina la tete avec un signe affirmatif.
--Sois tranquille, elles seront arrangees a la satisfaction de tous;
aussi bien a l'honneur de ... mon oncle, qu'a l'interet de ceux avec qui
il etait en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est
trop causer. A tantot!
Elle le retint
--Un seul mot.
--Mais....
--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est
douloureux et qu'il doit etre dit: ces affaires sont embarrassees ...
tres-embarrassees; nous avons des dettes qui certainement depasseront
notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas
m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se reveleront
assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux
qu'elles soient toutes payees.
--C'est bien ainsi que je le comprends.
--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses
de la loi; j'ai des droits a faire valoir comme heritiere de ma mere;
j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens a ce que tout ce
que je possede soit vendu pour que ces dettes soient payees.
Mais Leon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le desirait, car il
trouva rue Royale une depeche de son pere annoncant son arrivee a Paris
pour le soir meme.
Ce que Leon voulait en se rendant a Rouen, c'etait prendre connaissance
des affaires de son oncle, et dire aux creanciers qui allaient s'abattre
menacants qu'ils n'avaient rien a craindre, qu'ils seraient payes
integralement et qu'il le leur garantissait, lui Leon Haupois-Daguillon,
de la maison Haupois-Daguillon de Paris.
Son pere a Balaruc, cela lui etait facile, il n'avait personne a
consulter, il agissait de lui-meme, dans le sens qu'il jugeait
convenable.
Mais l'arrivee de son pere a Paris changeait la situation.
Il fallait laisser a celui-ci le plaisir de sa generosite envers cette
pauvre Madeleine; cela etait convenable, cela etait juste, et, de plus,
cela etait, jusqu'a un certain point, habile; on s'attache a ceux qu'on
oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son pere
a Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour
elle.
C'etait par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon
devaient arriver a la gare de Lyon. A six heures moins quelques minutes,
Leon les attendait a la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il
avait pense a demander a Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui
eut ete une prevenance a laquelle son pere et sa mere auraient ete
sensibles; mais la reflexion l'avait fait vite renoncer a cette idee; il
ne pouvait pas, a Paris, sortir seul avec Madeleine.
De la gare de Lyon a la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et
madame Haupois en questions, pour Leon en recit.
Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait prepare
sa reponse: "Comment etait-il arrive a Saint-Aubin juste au moment de la
mort de son oncle?"
Ce fut sa mere qui la lui posa:
Son explication fut celle qu'il avait deja donnee a Madeleine: le
medecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le previent que son
oncle est menace de devenir aveugle.
Cette histoire du medecin avait l'inconvenient de ne pas expliquer la
lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de
cette lettre? Cela n'etait pas probable; si contre toute attente le
vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une
facon telle quelle.
Eleve par un pere et une mere qui l'aimaient, Leon n'avait pas ete
habitue a mentir, aussi se serait-il assez mal tire de son recit fait
dans le calme et en tete a tete avec ses parents; mais en voiture, au
milieu du bruit et des distractions, il en vint a bout sans trop de
maladresse.
En entrant dans le salon ou Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon
ouvrit ses bras a sa niece et l'embrassa tendrement.
Puis apres l'oncle vint la tante.
Mais ce fut plutot en pere et en mere qu'ils l'accueillirent qu'en oncle
et en tante.
Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette
nuance:
--Desormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras
dans ton oncle un pere, dans Leon un frere; pour moi tu peux compter sur
toute ma tendresse.
Madeleine etait trop emue pour repondre, mais ses larmes parlerent pour
elle.
Madame Haupois Daguillon etait depuis trop longtemps eloignee de sa
maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre des le soir meme les
habitudes de toute sa vie; aussi, malgre les fatigues d'un voyage de
vingt-deux heures, voulut-elle, apres le diner, aller coucher rue
Royale.
--Je vais t'accompagner, lui dit son fils.
A peine dans la rue, Leon se pencha a l'oreille de sa mere:
--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.
L'intonation de cette question etait si douce, que madame
Haupois-Daguillon s'arreta surprise et, s'appuyant sur le bras de son
fils, elle forca celui-ci a la regarder en face:
--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.
--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu
n'avais pas vue depuis deux ans.
--Et pourquoi tiens-tu tant a savoir ce que je pense de Madeleine?
--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me repondre.
Ces quelques paroles s'etaient echangees rapidement; la voix du fils
etait emue; celle de la mere etait inquiete.
Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.
--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui
paraissait vouloir gagner du temps et peser sa reponse avant de la
risquer.
--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te
parle.
--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes
comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son
esprit, de son coeur, de son caractere?
--De tout.
--Quand je voyais Madeleine, elle etait une bonne petite fille,
intelligente.
--N'est-ce pas?
--Douce de caractere et d'humeur facile.
--N'est-ce pas? et pleine de coeur.
--Elle etait tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en
sais rien; deux annees changent beaucoup une jeune fille.
--Assurement, mais moi qui, depuis dix jours, vis pres d'elle, je puis
t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractere de
Madeleine, ils sont analogues a ceux qui se sont faits dans sa personne.
--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.
--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?
--Je dirais que tu es fou.
X
Lorsque pendant trente ans on a dirige une grande maison de commerce,
avec une armee d'employes ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien
souvent dans cette direction des habitudes d'autorite qu'on porte dans
la vie et dans le monde; partout l'on commande, et a tous, sans admettre
la resistance ou la contradiction.
C'etait le cas de madame Haupois-Daguillon qui, meme avec ses enfants
qu'elle aimait cependant tendrement, etait toujours madame
Haupois-Daguillon.
Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'etait en mere qu'elle lui
avait tout d'abord parle d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais
ce ne fut pas la mere qui s'ecria: "Tu es fou"; ce fut la femme de
volonte, d'autorite, la femme de commerce.
Leon connaissait trop bien sa mere peur ne pas saisir les moindres
nuances de ses intonations, et c'etait precisement parce qu'il avait au
premier mot senti chez elle de la resistance qu'il avait ete si net et
si precis dans sa demande: c'etait la un des cotes de son caractere; mou
dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et meme cassant
aussitot qu'il se voyait en face d'une opposition.
--En quoi est-ce folie de penser a prendre Madeleine pour femme?
demanda-t-il.
Ils etaient arrives sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arreta
tout a coup, puis, apres un court mouvement d'hesitation, elle tourna
sur elle-meme.
--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.
--Et pourquoi?
--Ton pere n'est pas encore couche, tu vas lui expliquer ce que tu viens
de me dire....
--Mais....
--Madeleine est la niece de ton pere; elle est son sang; par le malheur
qui vient de la frapper, elle devient jusqu'a un certain point sa
fille, c'est donc a lui qu'il appartient de decider d'elle. Je ne veux
pas, si la reponse de ton pere est contraire a tes desirs ... que tu
m'accuses d'avoir pese sur lui et d'avoir inspire cette reponse.
--Mais c'etait la justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire,
tu l'as bien devine.
--Rentrons, explique-toi franchement avec ton pere, il te dira ce qu'il
pense.
--Mais toi?
--Je te le dirai aussi.
--Tu me fais peur.
Et, sans echanger d'autres paroles, ils revinrent a l'appartement de la
rue de Rivoli.
M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa
femme et son fils.
--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
--Leon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement,
je veux te le dire en deux mots,--il desire prendre Madeleine pour
femme.
--Il est donc fou!
--C'est justement le mot que je lui ai repondu.
Puis, s'adressant a son fils:
--Tu ne diras pas que ton pere et moi nous nous etions entendus.
Leon resta deconcerte, et pendant plusieurs minutes il regarda son pere
et sa mere, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur
celle-la.
Enfin il se remit.
--Il y a une question que j'ai adressee a ma mere, veux-tu me permettre
de te la poser?
--Laquelle?
--En quoi est-ce folie de vouloir epouser Madeleine?
--Elle n'a pas un sou.
--Je ne tiens nullement a epouser une femme riche.
--Nous y tenons, nous!
--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, a epouser une femme que tu
n'aimerais pas, mais je te demande qu'en echange tu ne prennes pas une
femme qui ne nous conviendrait pas.
--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mere
reconnaissait tout a l'heure qu'elle etait charmante sous tous les
rapports.
--Sous tous, j'en conviens, repondit M. Haupois, sous un seul excepte,
sous celui de la fortune; ta position....
--Oh! ma position.
--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige a epouser
une femme digne de toi.
--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.
--Il n'est pas question d'amour.
--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la premiere
question a examiner, repliqua Leon avec une certaine raideur, et pour
moi je puis vous affirmer que je n'epouserai qu'une femme que j'aimerai.
Peu a peu le ton s'etait eleve chez le pere aussi bien que chez le fils,
madame Haupois jugea prudent d'intervenir.
--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton pere,
tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur
Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et
financiere que doit occuper dans le monde celle qui epousera l'heritier
de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierte de ta maison,
de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: "noblesse oblige"; la
noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est "fortune qui
oblige". Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas epouser une
femme qui n'a rien.
Depuis que ce gros mot de fortune avait ete prononce, Leon avait une
replique sur les levres: "Mon pere n'avait rien, ce qui ne l'a pas
empeche d'epouser l'heritiere des Daguillon;" mais, si decisive qu'elle
fut, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son pere aussi bien que
sa mere, et il la retint:
--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fut pas une femme qui n'a rien,
dit-il en essayant de prendre un ton leger.
--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne
discutat pas toujours gravement et methodiquement.
--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta
fille, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la
moitie de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport egal.
--Allons, decidement, tu es tout a fait fou.
--Non, mon pere, et je t'assure que je n'ai jamais parle plus
serieusement; car je m'appuie sur ta bonte, sur ta generosite, sur ton
coeur, et cela n'est pas folie.
--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes deja
entendus a ce sujet, ta mere et moi, de meme que nous nous sommes
entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.
--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur
ses levres; puis tout de suite s'adressant a son fils: C'est assez; nous
savons les uns et les autres ce qu'il etait important de savoir; ton
pere et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les notres:
il est tard; nous sommes fatigues, et d'ailleurs il ne serait pas sage
de discuter ainsi a l'improviste une chose aussi grave; nous y
reflechirons chacun de notre cote, et nous verrons ensuite chez qui ces
sentiments doivent changer. Reconduis-moi.
XI
Les mauvaises dispositions manifestees par son pere et sa mere ne
pouvaient pas empecher Leon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout
au contraire.
Le lendemain, il parla a son pere de son projet d'aller a Rouen pour
voir quelle etait precisement la situation de son oncle.
Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arreta:
--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai deja ecrit a Rouen, et j'ai charge
un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoue, de mener a bien cette
liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme
d'affaires viendra plus facilement a bout des creanciers.
Le mot "liquidation" avait fait lever la tete a Leon, l'idee de venir
"a bout des creanciers facilement" le souleva:
--Pardon, s'ecria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner
tous les droits qu'elle tient de sa mere, pour que les creanciers soient
payes; il n'y a donc pas a venir a bout d'eux.
--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont
insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller a
Rouen, ton voyage est inutile.
--Je te repete ce que Madeleine m'a dit.
--C'est bien, je sais ce que j'ai a faire. Mais puisqu'il est question
de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce
n'est pas serieusement que tu penses a prendre Madeleine pour ta femme,
n'est-ce pas?
--Rien n'est plus serieux.
--Tu veux te marier?
--Je desire devenir le mari de Madeleine.
--A vingt-quatre ans, tu veux dire adieu a la vie de garcon, a la
liberte, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?
--La vie de garcon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je
me soucie peu d'une liberte dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai
plutot besoin d'affection et de tendresse.
--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manque,
repliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu etais fou, je te le repete
aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de
sang-froid et apres reflexion. Toute la nuit j'ai reflechi a ton projet,
a ta fantaisie; et de quelque cote que je l'aie retourne, il m'a paru
ce qu'il est reellement, c'est-a-dire insense; aussi, pour ne pas
laisser aller les choses plus loin, je te declare, puisque nous sommes
sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement a un mariage
avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je
te parle en mon nom et au nom de ta mere; tu n'epouseras pas ta cousine
avec notre agrement; sans doute tu toucheras bientot a l'age ou l'on
peut se marier malgre ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine
pour femme, il est bien entendu des maintenant que ce sera malgre nous.
Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour etre
franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai ecrit que
notre intention etait de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter
comme notre fille, nous pensions, ta mere et moi, que tu n'eprouverais
pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour
toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier
nous prouve que nous nous trompions.
--Jusqu'a ce jour Madeleine n'a ete pour moi qu'une soeur.
--Jusqu'a ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez a chaque instant,
et si vous vivez sous le meme toit, les sentiments fraternels seront
remplaces par d'autres sans doute; tu te laisseras entrainer par la
sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son cote, pourra
tres-bien ne pas rester insensible a ta tendresse et t'aimer aussi. Cela
est-il possible, je le demande?
--Que voulez-vous donc, ma mere et toi?
--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous
sommes decides a ne pas te laisser epouser Madeleine.
--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mere vous ne ferez cela.
--Il depend de toi que Madeleine reste ici comme si elle etait notre
fille.
--Et comment cela?
--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'apres ce que tu nous as dit nous ne
pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme,
nous ne pouvons pas tolerer que vous viviez l'un et l'autre dans une
etroite intimite.
--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualites a Madeleine, que vous
craignez qu'une intimite de chaque jour developpe un amour naissant? Si
Madeleine n'est pas digne d'etre aimee, le meilleur moyen de de me le
prouver n'est-il pas de me laisser vivre pres d'elle pour que j'apprenne
a la connaitre et a la juger telle qu'elle est?
--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le
meme toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait
ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commence;
regulierement, beaucoup plus regulierement qu'autrefois, tu dejeunerais
avec nous, tu dinerais avec nous, tu passerais tes soirees avec nous,
c'est-a-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se realise pas, il n'y a
que deux partis a prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu
t'eloignes toi-meme.
--C'est ma mere qui a eu cette idee?
--Ta mere et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilite qui
t'incombe a toi-meme, et si ce que je viens de te dire te blesse,
n'accuse que celui qui nous impose ces resolutions.
--Et ou dois-je aller?
--A Madrid, ou ta presence sera utile, tres-utile aux affaires de notre
maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et
nous avons pour elle les soins d'un pere et d'une mere; tu la refuses,
alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable ou elle
vivra jusqu'au jour de son mariage.
Leon resta assez longtemps sans repondre.
--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?
--Je sens que votre resolution est par malheur bien arretee, je ne lui
resisterai donc pas. J'irai a Madrid, car je ne veux pas causer a
Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre a
votre volonte, je ne renonce pas a Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai
mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'eprouve pour elle,
quelle est leur solidite et leur profondeur; a mon retour je vous ferai
connaitre ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous
reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!
--Le plus tot sera le mieux.
XII
Ce n'etait pas la premiere fois que Leon se trouvait en opposition avec
les idees ambitieuses de son pere et de sa mere; il les connaissait donc
bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas a lutter
contre elles.
Quand sa mere avait dit avec modestie et les yeux baisses: "notre
position", tout etait dit.
Et, pour son pere, il n'y avait rien au-dessus de la fortune "gagnee
loyalement dans le commerce".
Tous deux avaient au meme point la fierte de l'argent et le mepris de la
mediocrite.
Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait ete
question de marier celle-ci, quelle etait la puissance tyrannique de ces
idees, qui avaient fait repousser, malgre les supplications de Camille,
les pretendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de
compte un baron Valentin, a peine noble mais riche. Combien de fois
Camille, qui voulait etre duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la
possibilite d'etre simple marquise, avait-elle verse des torrents de
larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touche M. et madame Haupois.
--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.
Cette reponse avait toujours ete la meme en presence d'un mari pauvre.
S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'etait faire faillite moralement.
Que repondre a son pere et a sa mere lui disant: "Ce n'est pas Madeleine
que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?"
Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne
feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait,
ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en realite contre elle.
Ce qu'il fallait pour le moment, c'etait que Madeleine restat pres de
son pere et de sa mere et qu'elle devint de fait ce qu'elle n'etait
encore qu'en parole: leur fille.
Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait
pour lui-meme un temps d'epreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son
coeur. Et, s'etant degage du sentiment de sympathie et de tendresse qui
a cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait reellement
sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'epouser malgre son
pere et sa mere.
La chose etait assez grave pour etre murement pesee et ne point se
decider a la legere par un coup de tete ou dans un mouvement de revolte.
Resolu a partir, il voulut l'annoncer lui-meme a Madeleine, et pour cela
il choisit un moment ou, sa mere etant occupee rue Royale et son pere
etant a son cercle, il etait certain de la trouver seule et de n'etre
point deranges dans leur entretien.
--Je viens t'annoncer mon depart pour demain, dit-il.
A ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni emotion, mais tirant un
morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit a son
cousin.
--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expedier,
dit-elle.
--Mais je ne vais point a Rouen, je pars pour Madrid.
--Madrid!
Et cette emotion que Leon lui reprochait tout bas de n'avoir point
manifestee quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et palir
ses levres fremissantes.
--Tu pars! repeta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.
--Demain.
--Et tu seras longtemps absent?
Il hesita un moment avant de repondre.
--Je ne sais.
--C'est-a-dire pour etre franc que tu ne peux pas prevoir le moment de
ton retour, n'est-ce pas? Tu as ete si bon, si genereux pour moi, que me
voila tout attristee.
Puis baissant la voix:
--Avec qui parlerai-je de lui?
Et deux larmes coulerent sur ses joues.
C'etait la pensee de son pere qui, assurement, faisait couler les
larmes, et cette pensee seule.
--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon pere? demanda Leon apres
quelques minutes de reflexion; tu sais qu'ils se sont aimes tendrement
comme deux freres, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brise nos
relations, mon pere avait plaisir a raconter des histoires de son
enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frere Armand se trouvait
mele: tu seras agreable a mon pere en lui parlant de ce temps.
--Certes je le ferai.
--Puisque je te demande d'etre agreable a mon pere, veux-tu me permettre
de te donner un conseil, ma chere petite Madeleine?...
Il s'arreta brusquement, car, se laissant entrainer par son emotion il
avait ete plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.
Mais aussitot il reprit en souriant:
--Tiens! voila que je parle comme lorsque tu n'etais qu'une petite fille
et que nous jouiions au mariage.
Elle detourna la tete et ne repondit pas.
--Ce que je veux te demander, poursuivit Leon vivement, c'est que tu
t'appliques a faire la conquete de mon pere et de ma mere. Cela te sera
facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.
--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face,
dit-elle en s'efforcant de sourire.
--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien
que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de
cette qualite.
--Adresse-toi a mon desir de t'etre agreable a toi-meme, c'est assez.
--Enfin, je veux que tu charmes mon pere et ma mere de telle sorte qu'a
mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par
l'adoption, mais encore par l'affection. Presentement tu sais qu'ils
t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte
qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plait parce qu'on plait,
sans raison bien souvent; mais on plait aussi parce qu'on veut plaire.
Fais-moi l'amitie, chere petite ... cousine, de leur plaire a tous
deux, a l'un comme a l'autre. Ce qui sera le plus sensible a ma mere, ce
sera l'interet que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux
bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides a
ecrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires
intelligemment quelques belles pieces d'orfevrerie, elle t'adorera.
Quant a mon pere, il sera tres-heureux que tu l'accompagnes dans sa
promenade de tous les jours aux Champs-Elysees, et quand il sera fier de
toi pour les regards d'admiration que tu auras provoques en passant
appuyee sur son bras, sa conquete sera faite aussi, et solidement, je
t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.
--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.
--Maintenant il me reste a parler d'un membre de notre famille avec qui
tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il
n'est meme pas a souhaiter que tu fasses sa conquete.
--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?
--Parce qu'elle voudrait te marier.
Elle ne put retenir un mouvement de repulsion.
--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progres en
elle, depuis qu'elle est mariee; elle a toujours a offrir une collection
de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus
beaux noms de la noblesse francaise ou etrangere, car elle n'a pas de
prejuges patriotiques.
--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles
pauvres.
--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas etre si
pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans
une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la
beaute, par la grace, par les qualites de l'esprit et de l'ame....
Il avait prononce ces paroles avec elan, il s'arreta, et reprenant le
ton enjoue:
--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi
faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me reserve de te
marier....
Elle le regarda interdite, ne sachant evidemment que penser de ces
paroles et cherchant leur sens.
Il continua en souriant:
--Plus tard, a mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets a
personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgre
toi, ecris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune
fille ecrive ainsi, meme a son cousin; mais dans une circonstance aussi
grave, ce ne serait pas a ton cousin que tu ecrirais, ce serait a ... ce
serait a ton frere. Me le promets-tu?
Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.
--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose a te demander. Je
voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me
quitterait pas. Veux-tu me donner le petit medaillon qui etait suspendu
a la chaine de mon oncle et dans lequel se trouve l'email fait d'apres
ton portrait quand tu etais petite fille?
--Si je veux, ah! de tout coeur!
Et vivement elle courut chercher ce medaillon qu'elle tendit a Leon.
--Merci, dit-il.
Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la
regardant dans les yeux.
A ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit
d'un coup d'oeil.
--Je faisais mes adieux a Madeleine, dit Leon apres un court moment
d'embarras, car j'avance mon depart, je me mettrai en route demain
matin.
XIII
Apres le depart de Leon, Madeleine s'appliqua de tout coeur a suivre les
conseils qu'il lui avait donnes, et cela lui fut d'autant plus facile
qu'elle desirait elle-meme tres-franchement plaire a son oncle et a sa
tante.
Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
degout, ni le mepris, et ce n'etait nullement un ennui pour elle d'aller
passer quelques heures de sa journee aupres de sa tante; elle prenait
interet a ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait
des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
Haupois-Daguillon etait enchantee d'elle.
Si elle n'eprouvait pas non plus un plaisir extreme a monter chaque jour
les Champs-Elysees jusqu'a l'Arc de Triomphe et a les redescendre a
l'heure ou le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
promenade, cela ne lui etait pas en realite une bien grande fatigue:
son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnat, elle etait
elle-meme contente du contentement de son oncle.
M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garcon et homme a bonnes
fortunes, avait, malgre l'age et ses occupations commerciales, conserve
l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles a la beaute feminine
que ce riche bourgeois. Sa niece eut ete laide ou mal batie, il ne l'eut
point pour cela repoussee; mais les sentiments de compassion qu'il eut
eprouves pour elle n'eussent en rien ressemble a ceux de tendre
sympathie qui tout de suite l'avaient touche lorsqu'apres une separation
de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'etre laide ou mal batie, elle
etait au contraire fort belle et surtout admirablement modelee cette
jeune niece: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses epaules
tombantes sans saillies osseuses, son torse entier etaient dignes de la
sculpture, et comme sur ces epaules se dressait une tete gracieuse et
fine d'une beaute delicate, que la douleur en ces derniers temps avait
petrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poetique, qu'elle
n'avait pas en sa premiere jeunesse, elle produisait une vive sensation
sur ceux qui la voyaient, alors meme qu'il ne la connaissaient pas. Et
pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil a la demarche modeste,
il arrivait souvent qu'on se retournat ou qu'on s'arretat alors qu'elle
accompagnait son oncle qui, lui, s'avancait en vainqueur superbe: il
marchait la tete haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate
longue et sur une chemise d'une blancheur eblouissante formant le
plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnee
qui maintenait au majestueux un ventre proeminent; tenant dans sa main
soigneusement gantee une canne dont la pomme en argent etait ciselee et
niellee avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du
trottoir; tendant le mollet, il passait a travers la foule, heureux de
sa bonne sante, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et
fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait
a son bras.
En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le desir de Leon, la
conquete de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux
un pere et une mere, elle sentit au moins qu'elle etait adoptee avec
tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
qu'il le faut.
Dans l'apaisement que le temps amena peu a peu en elle, deux points
noirs resterent cependant inquietants pour son esprit et menacants pour
son repos.
L'un se trouva dans les soins genants dont l'entoura le principal
employe de son oncle, un jeune homme de l'age de Leon et son camarade de
classes, nomme Eugene Saffroy;--l'autre dans l'ignorance ou son oncle la
laissait a propos du reglement des affaires de son pere.
Le premier souci de son oncle, des qu'elle s'etait installee a Paris,
avait ete de provoquer son emancipation, et, aussitot qu'il l'eut
obtenue, de se faire donner une procuration generale, de telle sorte que
Madeleine n'eut a se preoccuper ni a s'occuper de rien. Si elle avait
ose, elle aurait dit qu'elle desirait au contraire regler elle-meme tout
ce qui touchait la succession de son pere; mais une extreme reserve lui
etait imposee en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait ose
risquer, son oncle lui avait ferme la bouche:
--As-tu confiance en moi?
--Oh! mon oncle.
--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Leon m'a dit que tu
abandonnais tous tes droits, nous aurons egard a ta volonte, qui est
respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
a ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux
mains les quittances de tous ceux a qui ton pere devait; cela, il me
semble, doit te suffire.
Evidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle etait
parfaitement juste. N'etait-ce pas lui qui payait? Il avait bien le
droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
de compte, lui couterait assez cher.
Elle se disait, elle se repetait tout cela, et cependant elle etait
tourmentee autant qu'affligee que son oncle ne lui parlat jamais de ce
qui se passait a Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait
prendre a coeur de sauver l'honneur de son pere et de defendre sa
memoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvrete, celui-la etait
pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait
rien, pas meme parler, pas meme savoir; elle n'avait qu'a attendre dans
son impuissance et surtout dans une confiance apparente.
Du cote d'Eugene Saffroy, son tourment, pour etre moins profond, n'etait
pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.
Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugene Saffroy avait ete
recueilli, apres la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon,
qui l'avait fait elever et instruire avec Leon, jusqu'au jour ou
celui-ci avait quitte le college pour l'Ecole de droit. A cette epoque
Eugene Saffroy etait entre dans la maison de la rue Royale, et
rapidement, par son zele, par son activite, par son intelligence des
affaires, il etait devenu un employe modele, realisant ainsi le secret
desir de madame Haupois-Daguillon qui avait ete de faire de lui le
soutien de Leon, c'est-a-dire l'homme de travail et le directeur reel de
la maison dont Leon serait bientot le chef en nom beaucoup plus qu'en
fait.
Lorsqu'on a de pareilles visees sur un homme qui, par son activite et
son intelligence, peut se creer partout une bonne situation, on ne
saurait trop le menager pour se l'attacher solidement.
C'etait ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double
rapport des interets et des relations, elle l'avait traite aussi
genereusement que possible; non-seulement il avait une part dans les
benefices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les
dimanches, a Paris pendant l'hiver, et pendant l'ete au chateau de
Noiseau: il etait presque un associe, et jusqu'a un certain point un
membre de la famille.
Cette position l'avait mis en relations frequentes avec Madeleine, qu'il
voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
dans les magasins de la rue Royale aupres de sa tante, et le dimanche
quand il venait diner a Noiseau.
Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde a ses attentions et a ses
politesses, mais bientot elle avait du reconnaitre qu'il n'etait pour
personne ce qu'il etait pour elle.
Alors elle s'etait renfermee dans une extreme reserve; mais, sans se
decourager, il avait persiste, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle
arrivait, cherchant sans cesse a lui adresser la parole, et, ce qu'il y
avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
Haupois-Daguillon etaient presents, comme s'il se savait assure de leur
consentement.
Madeleine etait assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces
politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait a lui
plaire; a la verite, c'etait avec toutes les marques du plus grand
respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il etait visible
pour tous.
Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en
apercevant, comment ne disaient-ils rien?
Cela etait etrange.
La soeur de Leon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la
campagne, se chargea de l'eclairer a ce sujet.
Au temps ou Camille venait passer une partie de ses vacances a Rouen,
elle n'avait pas grande amitie pour sa cousine Madeleine, mais
maintenant la situation n'etait plus la meme, Madeleine etait
malheureuse, orpheline, pauvre, et c'etait assez pour que la baronne
Valentin, qui ne desirait rien tant que de trouver "des personnes
interessantes" qu'elle put conseiller, secourir et proteger, lui
temoignat une active sympathie.
Son premier mot, lorsqu'elle avait trouve Madeleine installee chez ses
parents et l'avait embrassee affectueusement, avait ete pour lui dire
tout bas a l'oreille:
--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
belles relations.
Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarque l'attitude de
Saffroy, elle s'etait explique franchement et vigoureusement sur les
pretentions du commis:
--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait a
se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que
monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-etre
pas, c'est qu'il est encourage par mon pere et ma mere.
--Ils te l'ont dit? s'ecria Madeleine.
--Non, mais cela n'etait pas necessaire; j'ai des yeux pour voir, il me
semble. D'ailleurs, cette faveur que mon pere et ma mere accordent a
Saffroy entre dans leur systeme: ils veulent se l'attacher et ils vont
jusqu'a vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien
certains qu'il ne se separera jamais de Leon et qu'il s'exterminera
toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a deja que trop de
puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir.
Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Breaute de Valletot! Sois
tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquiere.
XIV
Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux etait de se
conduire, avec Saffroy de facon a ce que celui-ci comprit bien qu'elle
ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il
renoncerait sans doute a son projet; on n'epouse pas volontiers une
jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et
bien clairement qu'elle ne vous aime pas.
Mais la choses ne tournerent point comme elle l'avait espere; Saffroy ne
montra aucun decouragement, et, comme elle persistait dans sa reserve et
sa froideur, sa tante intervint entre eux.
--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune
commis avait ete tenu a distance avec plus de raideur encore que de
coutume.
--Mais rien.
--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien
hautaine avec lui.
--Hautaine!
--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est
notre ami bien plus que notre employe; il a toute notre confiance. Et
j'ajoute qu'il la merite pleinement sous tous les rapports, il merite
d'etre aime; jeune, beau garcon, intelligent, instruit, il rendra
heureuse la femme qu'il epousera et il lui donnera une belle position
dans le monde.
Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant
entierement d'un coup d'oeil profond.
Puis, apres un moment de reflexion, elle continua:
--Puisque nous avons parle de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au
bout, dit-elle.
Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de maniere a la
bien tenir sous ses yeux:
--Tu n'as pas oublie que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce
role que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations
serieuses; la premiere et la plus importante est de penser a ton avenir,
c'est-a-dire a ton mariage.
--Mais ma tante....
--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage?
Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux
songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions
coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure
presente; nous devons nous preoccuper du lendemain, et c'est ce que nous
faisons.
Madeleine ecoutait avec inquietude, car elle ne voyait que trop
clairement ou l'entretien allait aboutir.
--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne
voulons pas, comme certains parents egoistes, nous decharger au plus
vite de la responsabilite qui nous incombe, et il n'est nullement dans
nos intentions d'avancer le jour ou nous nous separerons. Nous t'aimons,
ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que
cette separation, un chagrin tres-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens
a Saffroy dont, en realite, je ne me suis pas eloignee autant que
l'incoherence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc
un double desir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous separer
de toi. Ce double desir, nous croyons avoir trouve le moyen de le
realiser. Ne devines-tu pas comment?
Madeleine ne repondit pas. Peut-etre, en attendant, trouverait-elle une
reponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.
--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon,
c'est de te donner Saffroy pour mari.
Prevenue, Madeleine ne broncha pas.
--Tu ne dis rien?
--Je n'ai qu'une chose a dire, c'est que je desire ne pas me marier.
--En ce moment, je te repete que nous comprenons cela. Mais je ne parle
pas de demain. Je parle de l'avenir.
Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensees; que
diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle declarerait qu'elle ne
voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette reponse
une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui temoignaient,
et qui etait si douce a son coeur brise, ne se changerait-elle pas en
froideur? Elle n'etait pas leur fille; et si elle voulait etre aimee
d'eux il fallait qu'elle se fit aimer, et c'etait prendre une mauvaise
route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.
Comme elle cherchait, sans les trouver, helas! les raisons qui
pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se
facher de son refus, elle recut de Rouen une lettre qui, tout en lui
causant un tres-vif chagrin, lui parut propre a rompre completement tout
projet de mariage avec Saffroy.
Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de
papiers qui etaient les recus des sommes dues par son pere.
--Je t'avais promis de mener a bien le reglement des affaires de ton
pauvre pere, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que
tu devras conserver avec soin, les recus pour solde,--il avait souligne
ce mot,--de ses creanciers, de tous ses creanciers.
Elle s'etait jetee alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles
pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrasse.
L'honneur de son pere etait sauf et c'etait a son oncle qu'elle le
devait. Il avait tout paye puisque les creanciers, tous les creanciers
avaient signe des quittances pour solde: on ne donne des quittances que
contre argent.
La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait
et connaissait mal les affaires.
Elle etait d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'etait
trouvee assez souvent en relations dans une maison amie, et c'etait en
rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait
pour lui ecrire.
Creanciere de l'avocat general pour une somme de dix mille francs pretee
d'une facon assez irreguliere, elle avait ete appelee par l'homme
d'affaires charge de liquider la succession de M. Haupois, et on lui
avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle
une quittance entiere; tout d'abord elle avait refuse; mais l'homme
d'affaires, ne se laissant emouvoir par rien, lui avait demontre que si
elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, apres avoir
pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre
quittance entiere de 10,000 francs, touche les cinq mille qu'on lui
proposait. Son cas n'avait pas ete unique; d'autres comme elle avaient
perdu la moitie de ce qui leur etait du et cependant avaient signe les
recus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces creanciers avaient pu supporter
ce sacrifice, elle n'etait pas dans une aussi bonne situation qu'eux;
cette perte de cinq mille francs etait une ruine pour elle, et c'etait
pour cela qu'elle s'adressait directement a mademoiselle Madeleine
Haupois, en faisant appel a ses sentiments de justice, d'honneur et de
piete filiale.
La lecture de cette lettre avait atterre Madeleine. Eh quoi! c'etait la
ce que son oncle appelait mener a bien le reglement des affaires de son
pere!
Mais, apres une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouve un moyen qui
non-seulement payerait entierement les dettes de son pere, mais qui
encore empecherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.
Et le jour meme, a l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle,
profondement emue, mais aussi fermement resolue, elle s'ouvrit a lui.
XV
M. Haupois etait un homme methodique en toutes choses, meme en ses
distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
faisait une seconde fois, une troisieme, et toujours. Ainsi, ayant pris
l'habitude de monter chaque jour les Champs-Elysees et de les
redescendre, il ne depassait jamais le rond-point de l'Etoile; arrive
la, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou
douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
Boulogne, et revenait a petits pas a Paris, prenant pour descendre le
trottoir oppose a celui qu'il avait suivi pour monter.
Madeleine monta les Champs-Elysees, appuyee sur le bras de son oncle,
sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
une maison, un endroit quelconque ou elle parlerait, et depassant cette
maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de pretextes, combien de
raisons meme n'avait-elle pas pour se taire! son oncle etait distrait;
on les avait salues; on allait les aborder.
Enfin, ils arriverent au rond-point de l'Etoile: il fallait se decider
ou renoncer.
--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
s'efforcant de prendre un ton enjoue alors que son coeur etait serre a
etouffer.
--Jusqu'au Bois!
Et M. Haupois resta un moment stupefait, se demandant ce que pouvait
signifier une pareille extravagance. Mais c'etait une voix douce et
harmonieuse qui venait de lui parler, c'etaient de beaux yeux tendres
qui le regardaient, il se laissa toucher.
--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?
--C'est ce que je me demande. Le temps est a souhait pour la promenade,
ni chaud ni froid; pas de poussiere, pas de boue et un splendide
coucher de soleil qui se prepare derriere le Mont-Valerien.
--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.
En peu de temps, ils arriverent a l'entree du Bois: le soleil s'etait
abaisse derriere le Mont-Valerien, dont la dure silhouette se decoupait
en noir sur un fond d'or, et deja des vapeurs blanches s'elevaient ca et
la au-dessus des arbres depouilles de feuilles.
Puis, ayant pris l'allee des fortifications ils se trouverent seuls au
milieu du bois, dans le silence qui n'etait trouble que par le bruit des
feuilles seches soulevees par leurs pas: le moment etait venu de parler.
Comme elle reflechissait depuis quelques instants, son oncle
l'interpella:
--Je te trouve bien melancolique, si tu es fatiguee, dis-le franchement,
ma mignonne, nous rentrerons.
--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir
d'une lettre que j'ai recue, une lettre de Rouen.
--De Rouen?
--De madame Monfreville.
A ce nom, qui etait celui de la vieille dame creanciere de l'avocat
general, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariete.
--Et que te veut madame Monfreville?
--Elle me dit qu'elle n'a touche que cinq mille francs sur les dix mille
qui etaient dus par mon pere, et elle me demande, elle me prie de lui
faire payer ces cinq mille francs.
--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes
ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
t'est rien reste, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mere.
Elle veut t'apitoyer apres avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi.
Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui repondre moi-meme de
facon a ce qu'elle te laisse tranquille desormais.
--Mais, mon oncle.
Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.
--Les comptes faits, le passif de ton pere s'est trouve de 75% superieur
a son actif augmente de l'abandon de tes droits, j'ai pris a ma charge
25% et nous sommes ainsi arrives a offrir aux creanciers 50%, qui ont
ete acceptes avec une veritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un
bon nombre c'etait plus qu'il ne leur etait du reellement, et ils
avaient encore un joli benefice, tant ton pauvre pere avait mal arrange
ses affaires. C'etait le cas particulierement de ta vieille madame
Monfreville, a qui, je le parierais, ton pere ne devait pas legitimement
plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
resistance pour donner une quittance entiere, et cela prouve mieux que
tout la valeur de ces creances.
Cette explication pouvait etre bonne, mais elle ne porta nullement la
conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
que son pere dut legitimement ou non, elle ne s'en inquietait pas; il
devait, c'etait assez pour qu'elle voulut payer.
--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je
suis penetree de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant
j'ose encore vous demander davantage.
--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et
je ne la ferai pas.
--Vous etes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous
expliquera comment j'ose avoir une maniere de comprendre et de sentir
les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce
que mon pere doit fut paye.
--Tout ce qu'il devait reellement a ete paye.
--J'entends tout ce qu'on lui reclamait.
--C'est de la folie.
--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
mais ma tante m'a dit que, dans votre generosite, vous vouliez me donner
une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
ne me donnez pas cette dot, et employez-la a payer ce que mon pere doit.
--Ton pere ne doit rien, je te le repete, et ce que tu me demandes la
est absurde a tous les points de vue.
--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la memoire de mon pere;
permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
l'etre, alors meme que cela serait absurde.
--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
repousser un bon mariage. C'est son independance qu'elle refuse.
--Mais l'independance ne peut-elle pas aussi s'acquerir, pour une
orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
vous me destiniez a payer ces dettes, ce sera precisement et seulement
cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
ces deux graces, vous aurez ete pour moi le meilleur des parents.
Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'etre pauvre
comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.
M. Haupois-Daguillon s'arreta, et durant assez longtemps il regarda sa
niece, dont le visage pali par l'emotion recevait en plein la lumiere du
soleil couchant.
--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1 deg. payer ce que tu crois
que ton pere doit encore; 2 deg. ne pas epouser Saffroy; 3 deg. travailler, et
surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?
--Oui, mon oncle, dit-elle.
--Eh bien! je ne consentirai a aucune de ces trois choses,--je ne
payerai pas ce que ton pere ne doit pas,--je ferai tout au monde pour
que tu epouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans
ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons a te
donner, tu les connais deja ou tu les sens. Mais comme tu pourrais
t'etonner que je ne veuille pas te donner a travailler dans notre
maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
j'admets que des explications sont necessaires; les voici donc: tu es
jeune, jolie, seduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut
pas vivre sur le pied de l'intimite avec un homme jeune aussi, beau
garcon aussi, qui est son cousin. Il y a la un danger pour tous. Mariee,
nous ne nous separerions jamais, puisque ton mari serait notre associe.
Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
employee de la maison, nous serions obliges de tenir notre fils loin de
Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant a Madrid malgre le
chagrin que nous eprouvions a nous separer de lui. Il y restera tant que
tu n'auras pas accepte Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous
creera pour tous une situation bien difficile. Reflechis a tout cela, et
plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici a
Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.
XVI
Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les
bruits de la maison se furent eteints, Madeleine reflechit a ce que son
oncle lui avait demande.
Qu'on ne voulut pas payer les dettes de son pere, c'etait ce qu'elle ne
comprenait pas. Son oncle, elle en etait convaincue, etait un honnete
homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'etait la
reputation de probite commerciale dont il jouissait. D'autre part, il
poussait jusqu'a l'orgueil la fierte de son nom. Alors comment se
faisait-il qu'il ne voulut pas payer integralement les dettes de son
propre frere, et qu'il s'abaissat a chercher un arrangement avec les
creanciers de celui-ci?
Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
determiner a proceder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on
reclamait a la succession de son frere fut du reellement, avait-il dit.
Mais qu'importait? ce n'etait pas cette succession qui etait engagee,
c'etait la memoire de ce frere.
Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-meme.
Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne
possede rien?
Sans doute, il y avait un moyen qui se presentait a elle, et qui
tres-probablement reussirait,--c'etait d'accepter Saffroy pour mari.
Qu'elle allat a lui et franchement qu'elle lui dit: "Je serai votre
femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
pere avec la dot ou plutot sur la dot que mon oncle me donnera", et il
semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
n'etait pas l'amour, ce serait l'interet qui lui dirait d'accepter cette
condition.
Mais pour agir ainsi il eut fallu qu'elle fut libre, et elle ne l'etait
pas.
Pour donner sa vie en echange de l'honneur de son pere, il eut fallu
qu'elle fut maitresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
Ce n'etait plus l'heure des menagements et des compromis avec soi-meme,
et eut-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eut pas pu, les
paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Leon.
Dans sa purete virginale elle avait repousse cet aveu chaque fois que de
son coeur il lui etait monte aux levres. Ingenieuse a se tromper
elle-meme, elle s'etait dit et repete que les sentiments qu'elle
eprouvait pour Leon etaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une
soeur pour son frere, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait
pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
Mais cela etait hypocrisie et mensonge.
La verite, la realite c'etait qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
comme son frere, non pas par reconnaissance; c'etait l'amour qui
emplissait son coeur.
Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
repousser quand, pensant a un mariage avec Saffroy, elle se sentait
etouffee par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son pere,
elle eut ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aime Leon?
c'etait son coeur qui se revoltait contre sa tete, c'etait l'amour de
l'amante, qui refusait de se sacrifier a l'amour de la fille.
Libre, elle eut pu accepter Saffroy meme ne l'aimant pas,--la tendresse
sinon l'amour naitrait peut-etre plus tard.
Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle
etait a un autre? C'eut ete tromperie de se dire que la tendresse
naitrait peut-etre plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait
bien qu'elle n'aimerait jamais que Leon.
Meme pour l'honneur de son pere, elle ne pouvait pas se deshonorer ni
deshonorer son amour.
Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la
memoire de son pere fut deshonoree.
Jamais elle n'avait eprouve pareille angoisse: par moments son coeur
s'arretait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa
tete a croire que son crane allait eclater, puis tout a coup un
aneantissement la prenait, et, s'enfoncant la tete dans son oreiller,
elle pleurait comme une enfant; mais ce n'etaient pas des larmes qu'il
fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
son desespoir, elle se disait qu'elle devait etre digne de son amour
pour son pere, aussi bien que de son amour pour Leon.
Oui, c'etait cela, et cela seul qu'elle devait.
Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, a cette pensee,
elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses acces de
desesperance la reprenaient: ah! miserable fille qu'elle etait, sans
initiative et sans force.
A qui s'adresser, a qui demander conseil?
Il y avait dans sa chambre, qui avait ete autrefois celle de Camille, un
portrait de Leon fait a l'epoque ou celui-ci avait vingt ans, et que
Camille, se mariant, n'avait pas emporte chez son mari. Combien souvent,
portes closes et sure de n'etre pas surprise, Madeleine etait-elle
restee devant ce portrait qui lui rappelait son cousin a l'age
precisement ou, sans qu'elle eut conscience du changement qui se faisait
dans son coeur de quinze ans, il etait devenu pour elle plus qu'un
cousin.
Aneantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et,
allumant une lumiere, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil place
devant ce portrait, et elle resta la longtemps, plongee dans une muette
contemplation.
La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au
dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne percait
pas la flamme de la bougie qui n'eclairait guere que le portrait devant
lequel elle brulait comme un cierge devant une sainte image.
Et de fait pour Madeleine n'en etait-ce point une: celle de son dieu,
devant qui elle restait agenouillee lui demandant l'inspiration.
Elle lui avait promis de lui ecrire si on la pressait de se marier, mais
la promesse qu'elle lui avait faite alors etait maintenant impossible a
tenir.
Il arriverait, cela etait bien certain, si elle lui ecrivait qu'on
voulait la marier a Saffroy. Mais alors que se passerait-il?
Ou Leon prendrait son parti, et alors il se facherait avec son pere et
sa mere.
Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle
qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
quelque invraisemblable qu'il fut pour son coeur.
Non, elle ne devait pas l'appeler a son secours, et seule elle devait
agir.
--N'est-ce pas, Leon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix
suppliante, parle-moi, inspire-moi.
Et elle resta les yeux attaches sur cette image, les mains tendues vers
elle.
La bougie s'etait consumee et, arrivant a sa fin, elle jetait des lueurs
inegales et vacillantes: tout a coup Madeleine crut voir les yeux du
portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
ils lui parlaient. Et comme elle cherchait a les bien comprendre,
brusquement la nuit se fit epaisse et noire; la bougie venait de mourir.
Elle se releva, et a tatons, elle gagna son lit sans avoir l'idee
d'allumer une autre bougie: a quoi bon? elle savait maintenant ce
qu'elle avait a faire, sa route etait tracee.
Elle sauverait l'honneur de son pere,--et elle sauverait la purete de
son amour.
XVII
Au temps ou l'avocat general reunissait souvent le soir, dans sa maison
du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit
a Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs
par an au theatre avec sa voix et son talent.
--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misere; lui repetait
souvent un vieil ami de son pere qui en sa jeunesse avait ete un grand
artiste; la position de votre pere privera la France d'une chanteuse
admirable.
Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets,
et jamais l'idee ne lui etait venue qu'elle pourrait chanter un jour
pour d'autres que pour son pere, pour ses amis ou pour elle-meme.
Comedienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eut ete folie.
Ce qui lui avait paru folie a cette epoque ne l'etait plus maintenant.
Elle n'etait plus la fille d'un magistrat, elle etait celle d'un homme
ruine, et ce que la haute position de celui-la aurait defendu si elle
en avait eu le desir, la miserable position de celui-ci le commandait
malgre la repugnance instinctive qu'elle eprouvait a accueillir cette
idee.
Il ne s'agissait plus a cette heure de ses desirs ou de ses repugnances,
il s'agissait de son pere et de son amour.
Le jour naissant la surprit sans qu'elle eut ferme les yeux une seule
minute; mais sa nuit avait ete mieux employee qu'a dormir: sa resolution
etait arretee; elle n'avait plus qu'a trouver les moyens de la mettre a
execution; heureusement cela ne demandait pas la meme intensite de
reflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Leon,
qui, d'ailleurs, sous la lumiere blanche du matin avait perdu
l'animation et la vie.
Et pendant toute la journee, au milieu de ses banales occupations
ordinaires, des allees et venues, des conversations, elle tacha de batir
un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fut d'une
realisation pratique.
Bien qu'elle n'eut pas une grande experience des choses du monde, elle
n'etait ni assez simple ni assez naive pour s'imaginer qu'elle n'avait
qu'a ecrire au directeur de l'opera pour lui demander une audition qui
serait immediatement accordee et a la suite de laquelle on lui offrirait
un engagement.
Elle sentait qu'elle ne pourrait pas proceder ainsi, et, precisement
parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce
talent etait insuffisant, surtout pour le theatre: quand on a chante
pendant plusieurs annees avec des chanteurs de profession, on sait la
difference qui separe l'amateur, meme le meilleur, d'un artiste, meme
mediocre.
Elle avait beaucoup a etudier, beaucoup a acquerir avant de pouvoir
paraitre sur un theatre.
Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se
sentait forte et vaillante.
Mais, au point de vue des moyens de travail, elle etait au contraire
pleine d'inquietude: comment etudier, comment payer les maitres qui la
feraient travailler, quand elle ne possedait rien que quelques centaines
de francs, des bijoux et des effets personnels?
Elle pouvait a la verite se presenter au Conservatoire dont les cours
sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le depot
d'un acte de naissance, et des lors il serait trop facile de savoir ce
qu'elle etait devenue, c'est-a-dire que son oncle, sa tante, Leon
lui-meme interviendraient aussitot pour l'empecher d'executer son
dessein.
Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son
pere pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les eleves
pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'eleve est eleve et
etudie, il ne paye point son professeur, mais du jour ou il est artiste
et ou il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant
pour cent plus ou moins fort et pendant une periode plus ou moins longue
au professeur qui l'a forme.
C'etait un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que
dans l'avenir; une part pour le maitre, une autre pour les creanciers de
son pere, et tout etait sauve.
Le point le plus delicat maintenant etait de savoir comment elle
vivrait pendant le temps de ces lecons et jusqu'au moment ou elle serait
en etat de paraitre sur un theatre; elle fit le compte de son argent, il
lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents
francs que son oncle lui avait donne recemment pour ses menues depenses;
de plus elle possedait quelques bijoux et enfin des vetements et du
linge qu'elle ne pouvait guere estimer a leur prix de vente. En tous cas
cela reuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de
vivre, avec une rigoureuse economie, pendant pres de deux ans; et
c'etait assez sans doute en travaillant energiquement, pour gagner le
moment ou elle pourrait debuter.
Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez
les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander
s'ils consentaient a l'accepter comme eleve, mais ayant toujours ete
accompagnee, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il
lui etait impossible de faire ces visites.
Pour cela il fallait qu'elle fut libre, et pour etre libre il fallait
qu'elle quittat cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.
A cette pensee son coeur se serra et une defaillance morale l'envahit
tout entiere. C'etaient les liens de la famille qu'elle allait briser de
ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante
lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait ete si
hospitaliere? Que serait-elle pour Leon, a qui elle ne pourrait pas dire
la verite, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que
penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner?
Lui!
Son angoisse fut telle qu'elle en vint a se demander si son dessein
etait realisable et s'il n'etait pas plus sage de l'abandonner; mais
elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle
appelait sagesse, etait en realite lachete.
Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre etait possible,
mais quand meme son oncle et sa tante la condamneraient, quand meme Leon
la chasserait de son souvenir, elle devait perseverer. Est-ce que son
depart qui allait la separer de sa famille, n'allait pas justement
ramener dans cette famille celui qui a cause d'elle en avait ete
eloigne, un fils bien-aime?
En agissant comme elle l'avait resolu, ce n'etait pas seulement a son
pere qu'elle donnait sa vie, c'etait encore a Leon.
Il n'y avait donc plus a hesiter, elle quitterait cette maison, et
seule, sans appui, laissant derriere un souvenir condamne, elle
s'embarquerait a dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de
retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice a ceux
qu'on aime et le devoir accompli.
Cependant, son parti fermement arrete, elle en differa, elle en retarda
l'execution; c'etait chose si grave, si cruelle, de dire adieu
volontairement aux joies tranquilles du foyer, a la tendresse de la
famille, a l'amour.
Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint
l'arracher a ses hesitations.
--Tu as reflechi a ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.
--Oui, ma tante.
--Bien reflechi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?
--Oui, ma tante, bien reflechi, longuement au moins et avec toute
l'attention dont je suis capable.
--Et qu'as-tu decide au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a
demande de reflechir, voudrait savoir comme moi ce que tu as decide; il
y a pour nous urgence a ce que tu te prononces.
--Voulez-vous me donner jusqu'a demain soir, je vous ecrirai?
--Pourquoi ecrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix,
franchement, amicalement?
--Si vous le voulez, j'aime mieux ecrire; je dirai ainsi moins
difficilement ce que j'ai a vous dire.
XVIII
En disant a sa tante qu'il lui serait moins difficile d'ecrire que de
parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensee que cette lettre
serait facile,--dans sa position rien n'etait facile, ni lettres, ni
paroles, ni actes.
Mais ce n'etait pas devant les difficultes qu'elle devait s'arreter,
c'etait devant les impossibilites, et encore devait-elle les affronter,
quitte a etre vaincue.
Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit a ecrire cette
lettre:
"Ma chere tante,
"C'est a mon oncle aussi bien qu'a vous que j'adresse cette lettre;
c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que
j'ai recu dans cette maison. Avec les douces pensees qui m'emplissent le
coeur lorsque je songe a l'affection que vous m'avez montree ce m'est un
profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me
rendant a vos desirs.
"Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas,
et je n'aime pas M. Saffroy, malgre toutes les qualites que je lui
reconnais.
"Je sens qu'une pareille reponse me cree des devoirs et que, puisque je
refuse l'existence fortunee que dans votre genereuse tendresse vous
vouliez m'assurer, c'est a moi de prendre desormais la direction de
cette existence.
"En demandant a mon oncle les moyens de travailler, je ne cedais pas a
un caprice, mais a une volonte posee et arretee, celle de pouvoir
prendre librement la responsabilite de mes determinations. Mon oncle a
cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guide, mais il
m'est impossible de les accepter.
"Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberte de mes
resolutions et de mes actes, gagner moi-meme par le travail cette
liberte.
"Je comprends qu'il m'est impossible d'executer ma volonte en restant
pres de vous; demain j'aurai donc quitte cette maison ou j'ai ete si
tendrement recue.
"Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me decouvrir, en
tous cas je vous previens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne
puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout
l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,
n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre a l'abri de vos
reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et
l'autre m'avez temoigne, en ces dernieres circonstances, une tendresse
si douce a mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquee
franchement au lieu de vous ecrire cette lettre que mes larmes
interrompent a chaque ligne?
"Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que
je vivrai avec votre souvenir et avec la pensee de rester digne de votre
affection, si vous voulez bien me la conserver.
"MADELEINE HAUPOIS"
Cette lettre achevee, il lui en restait une autre a ecrire, car elle ne
voulait pas sortir de cette maison ou elle avait ete amenee par Leon,
sans qu'il fut prevenu de son depart.
Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.
"Tu m'as fait promettre de t'ecrire, mon cher Leon, dans le cas ou l'on
me parlerait de mariage. On m'en a parle. Ton pere et ta mere m'ont
demande de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer,
j'ai refuse malgre les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te
l'assure, ont ete vives.
"Si je ne t'ai pas appele a mon aide comme je t'avais promis de le
faire, c'est que j'ai ete retenue par cette consideration que tu ne
pouvais venir a mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton pere
et ta mere, en les blessant, en te fachant avec eux peut-etre.
"Je dois me defendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter
cette maison et vivre de mon travail.
"Pardonne-moi de ne pas te dire ou je me retire; je ne le puis, sachant
bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas
accepter dans la maison de ton pere, je le puis encore moins hors de
cette maison.
"Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te
le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait differer longtemps
l'execution d'une resolution qui, quoi qu'il nous en coute a tous, doit
s'accomplir.
"Ou que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.
"Toi, je l'espere, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un
soutien dans la vie, ou je vais entrer seule et rester seule, de savoir
et de me dire que tu penses avec tendresse a ta pauvre
"MADELEINE."
Apres avoir ecrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses
pensees et accablee sous le poids de son emotion.
C'etait fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas ete aimee,
elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journee d'amour et
de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.
Derriere elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.
Quand elle s'eveilla, son plan etait trace.
Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue
de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, apres avoir eloigne les
domestiques sous un pretexte quelconque, elle irait elle-meme chercher
un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un
commissionnaire.
Les choses s'arrangerent a souhait pour le succes de son dessein: la
cuisiniere etait sortie pour aller a la halle, elle envoya en course le
valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller
chercher son fiacre et son commissionnaire.
Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la derniere
caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre ou
elle avait cru que s'ecoulerait sa vie, ou elle etait restee si peu de
temps.
Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Leon, comme dans la nuit
ou il lui avait parle, et, l'ayant embrasse, elle s'enfuit sans se
retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui ecrasa
le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligee de s'appuyer sur
la rampe.
Elle se fit conduire a la gare Saint-Lazare, ou elle prit un billet pour
Argenteuil. A Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant
une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet
pour Paris (gare du Nord), ou elle arriva deux heures apres avoir quitte
Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances
pour qu'on ne devinat pas cet itineraire; on la croirait plutot partie
pour Rouen.
Arrivee a la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de
venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle
se mit en route, mais a pied, pour les Batignolles, ou elle voulait
chercher ce logement. C'etait la premiere fois qu'elle sortait seule
dans les rues de Paris; mais ce qui l'eut assez vivement troublee
quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquieter ou l'emouvoir;
elle avait maintenant bien d'autres dangers a braver, et de plus
serieux.
Si elle avait ete libre, elle aurait pris une chambre dans une maison
meublee ou dans une pension bourgeoise, ce qui eut ete beaucoup plus
simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de
magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui
regissent les maisons meublees ou les hotels, et l'on sait que c'est la
qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il
ne fallait pas que son oncle la trouvat.
Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant
de nom, rendrait les recherches presque impossibles.
Apres avoir marche pendant trois heures dans les rues les plus
tranquilles de Batignolles, et monte cinq ou six cents marches, elle
trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,
cite des Fleurs, au dernier etage d'une modeste maison, une chambre et
un cabinet qui etaient vacants et a peu pres habitables.
Les deux pieces etaient mansardees; mais, par la fenetre de la chambre,
on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminees d'usines, et,
tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coutait
deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province
sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des
renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.
Elle n'avait plus qu'a acheter les meubles qui lui etaient
indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques
objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,
gril, assiettes, verres, couteau, cuillere et fourchette.
Au moment ou la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au
milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.
Elle avait jure qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fit,
elle ne put retenir ses larmes.
Seule!
XIX
Elle etait resolue a ne pas perdre de temps et a chercher immediatement
le professeur qui voudrait bien la prendre pour eleve.
Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
quittant ses vetements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire
remarquer et par la mettre sur ses traces, si, comme cela etait
probable, on la cherchait, elle revetit une de ses anciennes robes qui,
sans etre noire, etait cependant de couleur sombre.
Le professeur auquel elle voulait s'adresser etait un ancien chanteur
retire du theatre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitte la
scene en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans
se conquerir un de ces noms glorieux qui s'imposent a une epoque et la
datent, il s'etait place cependant parmi les trois ou quatre bons
artistes de son temps. Assez mal doue par la nature qui ne lui avait
donne qu'une voix ingrate et qu'un exterieur peu agreable, c'etait a
force de travail, d'etudes, de volonte et d'intelligence qu'il etait
arrive a cette position. Le succes avait ete d'autant plus lent qu'il
n'avait ete aide par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent
ceux qui veulent reussir a tout prix: la reclame, la bassesse ou
l'intrigue. Honnete homme, galant homme dans la vie, il avait voulu
l'etre,--ce qui est plus difficile,--meme au theatre, et il l'avait ete;
aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
honorait sa profession, son nom se presentait-il toujours le premier:
"Voyez Maraval." C'etait non-seulement par ces qualites qu'il s'etait
impose aux sympathies bourgeoises, mais c'etait encore par la fortune:
econome, soigneux, range, il avait mis de cote la grosse part de ce
qu'il avait gagne, et en ces dernieres annees il s'etait fait construire
avenue de Villiers un petit hotel qui rehaussait singulierement la
consideration dont il jouissait dans un certain monde. C'etait la qu'il
vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingue, et son gendre,
associe d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon epoux,
bon pere, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que
de former des eleves dignes de lui.
Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au theatre, Madeleine savait tout
cela, et c'etait ce qui l'avait determinee a s'adresser a lui.
N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait desirer: le talent et
l'honnetete?
Sortant de la cite des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de
Villiers, ou elle ne tarda pas a arriver; mais, ignorant ou demeurait
Maraval, elle demanda son adresse a un sergent de ville du quartier, qui
de la main lui designa une petite maison batie dans le style moitie
romain, moitie egyptien, avec une decoration polychrome pour la facade.
Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
applique sur une porte peinte en rouge etrusque. M. Maraval etait
occupe, il donnait une lecon et ne serait libre que dans une demi-heure.
Elle attendit dans un petit salon, dont les murs etaient couverts de
portraits (lithographies, photographies), offerts "a mon cher camarade,
a mon cher maitre, a mon cher ami Maraval".
Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vetu d'un
pantalon gris et d'une redingote noire boutonnee, parut devant elle; de
la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
respirait un ordre meticuleux.
--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de
la main un fauteuil.
--Mademoiselle Harol.
C'etait le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait etre
connue desormais, non-seulement au theatre, mais dans le monde.
C'etait a elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fut son
trouble, il fallait qu'elle parlat.
--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
lecons.
Sans repondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un
assentiment.
Madeleine continua:
--Je ne suis pas tout a fait une commencante, j'ai travaille, j'ai meme
beaucoup travaille.
--Avec qui, je vous prie?
Madeleine avait prevu cette question et elle avait prepare sa reponse en
consequence.
--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orleans.
--Je connais les bons professeurs d'Orleans; est-ce Ferriol, qui a ete
votre maitre, Delecourt, ou Bortha?
--J'ai travaille sous la direction de mon pere, qui n'etait point
artiste de profession.
--Ah! tres bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il etait
facile de comprendre.
Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les
professeurs qui n'etaient point artistes de profession; il fallait donc
effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.
--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.
--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur. Que voulez-vous?
--Ce que vous voudrez vous-meme, vous pouvez vous accompagner?
--Oui, monsieur.
Avec une politesse ou il y avait une legere nuance d'ennui, il lui
montra un piano.
Elle s'assit. Autant elle s'etait sentie faible quelques instants
auparavant, autant maintenant elle etait resolue.
Sa pensee n'etait plus dans ce salon, mais plus loin, a Saint-Aubin,
dans le cimetiere ou son pere reposait, et c'etait le souvenir de ce
pere bien-aime qu'elle invoquait.
C'etait son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il
fut rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du
_Freyschutz_.
Aux premieres mesures Maraval, qui avait garde son attitude composee,
preta l'oreille.
Madeleine commenca le recitatif:
Le calme se repand sur la nature entiere.
Maraval ne la laissa pas aller plus loin:
--Parfait! s'ecria-t-il, brava, brava, tous mes compliments a la
pianiste et a la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile
pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin
pour que je voie de quoi vous etes capable; mais pour mon plaisir je
vous demande la grace de continuer.
Jamais parole plus douce n'avait caresse son oreille, jamais
applaudissements ne l'avaient si profondement emue: les portes du
theatre s'ouvraient devant elle.
N'etant plus paralysee par l'emotion, elle se livra entierement, et
quand elle eut acheve cet air qui a fait le desespoir de tant de
chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencerent,
non pas insignifiants dans leur banalite mais tels qu'un maitre pouvait
les donner.
--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
bientot debuter au theatre?
Instantanement, la physionomie souriante de Maraval changea:
--Au theatre, s'ecriait-il, c'est pour le theatre que vous me consultez?
--Mais oui.
--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien
de ce que j'ai dit: la nature a ete genereuse pour vous et vous avez
acquis un talent remarquable, mais le theatre demande autre chose.
Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
dans ses poches.
--Ca n'est plus ca, ma chere enfant.
La chute fut ecrasante, et Madeleine resta un moment aneantie.
Pendant ce temps, Maraval, qui s'etait leve, avait tourne autour d'elle
en l'examinant curieusement.
--Comment, s'ecria-t-il, vous voulez entrer au theatre, quelle mauvaise
fantaisie vous a passe par la tete?
--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison imperieuse, la necessite
non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.
Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle etait obligee de se
faire chanteuse.
--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent
et de la gloire; vous voyez le theatre de loin, c'est de pres qu'il faut
le regarder a l'envers.
Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut
remarquer que ce n'etait plus seulement de la curiosite qui se montrait
dans ses yeux, c'etait plus, c'etait mieux, c'etait de la sympathie, et
de l'interet.
--Qui vous a conseille de vous adresser a moi? demanda-t-il.
--Personne: je suis venue a vous pour ce que je savais de vous.
--De moi, le chanteur?
--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.
--Ah!
Et il laissa paraitre un sourire de satisfaction.
Puis, apres avoir marche pendant quelques minutes de long on large dans
le salon, il vint s'asseoir pres de Madeleine.
--Mademoiselle, dit-il, le temoignage, de confiance et d'estime que vous
m'avez donne en venant ici m'impose un devoir, celui de vous eclairer.
Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaitre depuis longtemps, il
ne m'est pas difficile de voir que vous etes une jeune fille bien
elevee, distinguee, intelligente, instruite, pleine de purete,
d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
qualites que pour pouvoir justifier le role que je crois devoir prendre
aupres de vous; soyez convaincue que ce que j'ai a vous dire est tout a
fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout a
l'heure. Il est possible qu'apres un certain temps d'etudes serieuses ce
talent se developpe et devienne un grand talent; mais il est possible
aussi qu'il ne se developpe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce
moment, superieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant
au theatre. La n'est donc pas absolument la question. Elle est ou ma
conscience la place: dans la carriere que vous voulez embrasser, et
c'est la ce qui m'oblige a vous eclairer sur les terribles difficultes,
sur les insurmontables difficultes que vous voulez affronter sans les
connaitre. Mon age et mon experience me donnent pour cela une autorite,
qui, je l'espere, vous fera reflechir serieusement pendant qu'il en est
temps encore. Vous m'ecoutez, n'est-ce pas?
--Si je vous ecoute! Oh! oui monsieur.
--L'existence d'un comedien et surtout celle d'une comedienne est, mon
enfant, la plus difficile et la plus miserable des existences. Ne croyez
pas que j'exagere. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
conditions on debute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
theatres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scene honorable.
Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver a une situation qui
soit moins precaire que celle des premieres annees, et vous voyez
combien peu y arrivent, combien au contraire, meme avec beaucoup de
talent, restent dans des positions effacees. C'est la une cruelle
blessure, qui n'est rien cependant aupres de celles que vous font chaque
jour les rivalites: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de
tous les cotes; il faut se defendre, et dans cette lutte les hommes
laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignite, les
femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualites tout
a l'heure; elles seraient justement des defauts, de grands defauts pour
cette existence: l'honnetete, la distinction, la bonne education, que
voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous etes aujourd'hui
que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pense au public, a sa
frivolite, a ses caprices; avez-vous pense a la critique, a son
incapacite, a son ignorance, a ses exigences? J'ai quitte le theatre dix
ans plus tot que je ne devais par peur de l'un et par degout de l'autre.
Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chere enfant, et donnez-moi la
satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas etre la votre.
Tout, tout plutot que le theatre pour une femme. Mais voyons,
regardez-moi, n'etes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous etes
faite pour etre aimee et pour aimer. Je ne sais si vous etes convaincue,
mais j'ajoute que je refuse de vous donner des lecons, car ce serait
vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
A ce moment, deux enfants entrerent bruyamment dans le salon, un petit
garcon et une petite fille.
--Mais viens donc dejeuner, grand-pere, cria celle-ci, c'est moi qui ait
fait cuire ton oeuf, il va etre froid.
Madeleine se leva.
D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui
montrant:
--Voila ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il;
mariez-vous, mariez-vous, ma chere enfant. Je suis sur que dans quelques
annees, tenant vos bebes par la main, vous viendrez me remercier de mes
conseils. Au revoir, mademoiselle.
XX
Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment
sans savoir de quel cote tourner ses pas.
Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensee. Non pas qu'elle n'eut
point ete touchee par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent
si convaincu et si sympathique; elle en avait ete bouleversee au
contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fut parfaitement
vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt
seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne
pouvaient pas l'arreter. Elle s'abaisserait en se faisant comedienne. Eh
bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutot que de
subir cet abaissement, elle devait se marier. En theorie, cela pouvait
etre vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle.
C'etait, au contraire, dans le mariage, qu'etait pour elle l'abaissement
le plus deshonorant.
Il fallait qu'elle fut chanteuse; et, puisque s'etait pour elle le seul
moyen de ne pas laisser deshonorer la memoire de son pere et de ne pas
fletrir son amour, il le fallait malgre tout et malgre tous.
C'est-a-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvat un maitre qui
la mit au plus vite en etat de paraitre sur un theatre, puisque Maraval,
par interet et par sympathie pour elle, refusait d'etre ce maitre.
Mais ou etait-il, ce maitre?
Debout devant la porte de Maraval, immobile, reflechissant et ne
trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumiere
sur laquelle elle avait tenu les yeux fixes, et qui l'avait guidee,
venant de s'eteindre tout a coup.
Sa memoire troublee ne retrouvait meme plus les noms des maitres qui
quelques jours auparavant lui etaient vaguement connus.
Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, ou les
passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris.
En marchant, une bonne inspiration, une idee, se presenteraient sans
doute a son esprit.
Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinite, ou l'enseigne et la
devanture d'un cabinet de lecture lui suggererent enfin ce qu'elle avait
a faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach
des adresses. A l'article des professeurs et compositeurs de musique
elle trouva le nom qu'elle avait vainement demande a sa memoire: Lozes,
rue Blanche.
Ce qu'elle savait de Lozes, c'etait qu'il etait chanteur assez mediocre,
mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette
reputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire ou il avait
pour eleves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du
vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses eleves en public, et
plusieurs de ceux qu'il avait formes avaient obtenu des succes
retentissants en ces dernieres annees.
Elle monta la rue Blanche jusqu'au numero que l'almanach lui avait
indique; mais, n'etant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait
saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle
courait lui revint; si on allait la reconnaitre! et il lui semblait que
chacun de ceux qui la regardaient etaient des amis ou des employes de
son oncle; alors elle assurait d'une main febrile le voile epais qui lui
cachait le visage.
L'ecole de Lozes etait situee au fond d'une cour, dans un atelier vitre
qui avait servi autrefois a un photographe; et on y arrivait de
plain-pied apres avoir traverse un petit vestibule, sans que personne
fut dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.
Lorsque Madeleine eut pousse la porte de ce vestibule, elle s'arreta un
moment sans oser entrer.
Au fond de l'atelier, un jeune home a la figure energique et de carrure
athletique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au
teint jaune, vetu d'une robe de chambre crasseuse et chausse de
chaussons de feutre, ecoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant
des yeux blancs,--Lozes, sans aucun doute, qui donnait une lecon; et ce
n'etait pas le moment de le deranger.
Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de
l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait
pas une place ou elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Deja
les gros yeux blancs de Lozes, qui s'etaient fixes sur elle a son
entree, ne l'avaient que trop intimidee. Dans un coin formant
enfoncement, elle apercut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et
bizarrement accoutrees, assises sur des banquettes; elle se dirigea
doucement de leur cote et s'assit derriere elles.
Aussitot elles se retournerent, et longuement, attentivement elles la
devisagerent, en tachant de percer son voile.
--C'est-y pour prendre une lecon de mosieu Lozes que vous venez? demanda
l'une d'elles a voix basse.
Madeleine sans repondre fit un signe affirmatif.
--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a ete
derange.
L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, theatral,
contrasta singulierement, avec celui de la premiere vieille; elle posa
une serie de questions a Madeleine, qui ne repondit que par signes
exactement comme si elle avait ete muette.
Heureusement pour elle, la voix de Lozes vient faire taire les
vieilles:
--Silence donc dans le coin des meres, cria-t-il, fermez vos boites.
Le silence se fit aussitot, et Madeleine delivree put suivre la lecon.
L'eleve chantait:
Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-ne-e
Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-nee.
Lozes sauta de son fauteuil.
--Mais va donc, s'ecria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'ame; quel
pot-a-feu a remuer que ce garcon-la.
Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.
L'eleve recommenca avec le meme calme, exactement comme s'il donnait la
benediction aux "cour-ti-sans race vi-le".
Lozes etait reste pres de lui dans un etat de violente exasperation;
tout a coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant
grossierement.
Alors cet hercule, qui etait dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se
mit a pleurer et a beugler:
--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....
--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec
les veaux. A un autre.
Une jeune fille sortit d'un coin et s'avanca aupres du fauteuil ou Lozes
s'etait rassis: elle avait quinze ou seize ans a peine, jolie, elegante
et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.
Au moment ou elle ouvrait la bouche, Lozes l'arreta:
--Dis donc, toi, je t'ai deja fait remarquer qu'on devait m'embrasser en
arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.
La jeune fille ne dit rien, mais s'avancant vers Lozes qui, sans se
lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasee, qui,
de loin, paraissait toute bleue.
La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tete aux pieds, et
son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce
comedien!
La pensee lui vint de se sauver au plus vite, mais la reflexion la
retint; il fallait perseverer quand meme.
La lecon avait commence, mais elle n'alla pas loin.
--Ce n'est pas ca, s'ecria Lozes, arrete, et va t'asseoir sur cette
chaise la-bas; tu croiseras tes bras derriere et tu respireras
fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer
la poitrine. A un autre.
Un tenor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir
sur sa chaise et s'appliqua a faire descendre sa respiration.
Ou bien Lozes n'etait pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais
caractere, car le jeune tenor avait a peine dit quelques mots, qu'il se
facha:
--Toi, je t'ai deja dit de choisir; veux-tu chanter a la maniere
francaise, en ouvrant la bouche en rond, ou bien a la maniere italienne,
en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tete a sourire, souris
donc; ca charmera les femmes.
Le tenor recommenca en ouvrant si largement la bouche qu'il montra
toutes ses dents.
Tout en l'ecoutant, Lozes surveillait la jeune fille, qui avait ete
s'asseoir sur sa chaise; tout a coup, il courut a elle et la fit lever:
--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.
Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:
--Couche-toi la-dessus, dit-il, etale-toi tout de ton long et en mesure,
tu diras do, do, do, do.
Malgre la gravite de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.
La lecon avait ete reprise, mais bien que Madeleine voulut y apporter
attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derriere elle;
machinalement elle tourna la tete; elle ne vit qu'une petite porte
fermee. C'etait de derriere cette porte que venait ce chuchotement,
auquel se melait depuis quelques instants comme un bruit de baisers
etouffes.
Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouie d'une finesse
extreme, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne
soupconnaient meme pas. Cependant ces chuchotements etaient si forts
qu'elle fut surprise qu'ils n'eveillassent point la curiosite de ses
voisines.
Brusquement l'une d'elles se leva et courut a la petite porte:
--Ursule, je t'y prends encore a te faire embrasser dans les escaliers,
viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.
Madeleine eut voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants
auparavant elle eut voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se
demanda si elle ne devait pas sortir immediatement de cette maison,
mais, se raidissant contre le degout qui l'envahissait, elle resta.
XXI
Cependant la presence de Madeleine avait produit une certaine sensation:
on avait remarque cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue,
ressemblait si peu aux eleves qui venaient ordinairement chez Lozes, et
trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu a peu avaient fini par
s'asseoir sur les banquettes, et ils s'etaient mis a la regarder, la
toisant des pieds a la tete, l'examinant, la deshabillant comme si elle
avait ete exposee la pour leur plaisir.
Bien qu'elle evitat de tourner ses yeux de leur cote, elle avait senti
le feu de ces regards braques sur elle et le rouge lui etait monte au
visage.
C'etaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient,
se mouchaient avec des poses sceniques, la tete de trois quarts, le
poing sur l'epaule, le sourire aux levres, s'ecoutant entre eux comme on
ecoute au theatre avec des attitudes fausses.
Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer,
puisque entre eux ils se tutoyaient tous "Bonjour, ma petite
chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?"
Lozes annonca que c'etait fini "pour aujourd'hui."
Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maitre terrible, et, tout de
suite, pendant que les eleves s'empressaient joyeusement vers la porte
de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil ou Lozes etait reste assis.
A mesure qu'elle avanca, elle se sentit enveloppee par un regard
curieux.
Arrivee pres de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son
courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:
--Je voudrais entrer au theatre, dit-elle d'une voix qui, malgre ses
efforts, etait tremblante, et je viens vous demander vos lecons.
Il n'avait pas bouge de dessus son fauteuil; la tete renversee, il la
regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'etait pas satisfait
de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec
son accent meridional:
--Defaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.
Elle obeit, decidee a tout.
--Bon, dit-il apres l'avoir regardee en dodelinant de la tete avec
approbation, pas mal, pas mal.
Et comme elle rougissait sous ce regard qui etait un outrage pour son
innocence de jeune fille:
--Vous savez que vous etes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez
le type d'Ophelia, ce n'est pas mauvais, ca, et c'est rare; marchez un
peu.
Elle se mit a marcher.
--Presentez votre poitrine comme un bouquet; les epaules effacees; bien,
cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?
Madeleine repeta ce qu'elle avait deja dit a Maraval.
--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozes; ils
sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.
Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait reussi aupres de
Maraval, Lozes ne serait pas plus difficile sans doute.
Mais Lozes refusa:
--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour
le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_?
--Oui, Monsieur.
--Eh bien! allez-y alors: je vous ecoute.
Et de fait il l'ecouta attentivement, le coude appuye sur le bras de son
fauteuil et le menton pose dans sa main.
--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitot qu'elle se tut.
--Vous m'acceptez?
--A bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozes, vous serez une
grande artiste.
--Ah! monsieur!
--Si vous travaillez et si vous suivez mes lecons, bien entendu; parce
que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.
--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous
promets que vous n'aurez jamais eu d'eleve plus attentive, plus
appliquee.
--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous
serez en etat de debuter, et, comme debute une eleve de Lozes, d'une
facon splendide; ces anes du Conservatoire verront un peu ce que je sais
faire d'une eleve qui est douee.
Le moment etait venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les
dispositions dans lesquelles elle voyait Lozes lui donnaient du courage
et de l'espoir.
Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.
--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces
arrangements-la: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi,
c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gener et payer vos lecons
comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par
mois qu'il vous faut; votre famille est ruinee me disiez-vous, eh bien,
une belle fille comme vous ne doit pas etre embarrassee pour trouver
cinq cents francs par mois.
Bien que Madeleine se fut promis de tout entendre sans broncher, elle ne
put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte
l'etouffait.
Puis elle fit quelques pas pour se retirer, desesperee.
Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'eloignait lentement,
parce que ses yeux troubles la guidaient mal, il la rappela tout a coup.
--Voyons, ne vous en allez pas comme ca; et tout d'abord croyez bien que
je suis fache de ne pas vous donner des lecons; je sens qu'on peut faire
quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coutera
peut-etre cher, tres-cher meme.
--Jamais trop cher, je suis prete a tous les sacrifices.
--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-etre le fera. Si
nous etions en Italie, poursuivit Lozes, rien ne serait plus facile. Il
y a la des gens toujours disposes a se faire les entrepreneurs d'un
jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont
pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont
des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un
petit capital et ils l'emploient a l'exploitation de celui ou de celle
qu'ils ont decouvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit
avec le sujet lui-meme, c'est-a-dire qu'ils l'achetent pour un certain
temps. Pendant les premieres annees, ils lui donnent le logement, la
nourriture, l'habillement et surtout l'education musicale, et, en
echange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne a son maitre ce
qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il
commence a gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me
direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens a Paris.
Precisement, j'en connais un qui, apres avoir fait ce metier pendant sa
jeunesse, s'est fixe a Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de
Chateaudun, une boutique de bric-a-brac, de curiosites, de meubles
italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et
de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de
vous. Mais, avant que je fasse cette demarche, il faut que vous me
disiez si vous, de votre cote, vous etes disposee a accepter la
direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.
--Avec reconnaissance et de tout coeur.
--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec
Sciazziga,--c'est mon italien; defendez vos interets puisque vous etes
orpheline et que vous n'avez personne pour vous proteger, c'est un
avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera apre;
vous, de votre cote, soyez ferme et ne lui cedez pas tout ce qu'il vous
demandera. Accordez-lui seulement la moitie de ses exigences, et ce sera
deja beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas
paraitre dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'a l'avance je
vous previens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozes avec
reconnaissance. On vous dira peut-etre bien des choses de lui; vous
repondrez alors: "Voila ce qu'il a fait pour moi."
L'impression premiere produite par Lozes s'etait un peu effacee: il
pouvait etre brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'etait pas
certainement un mechant homme.
Cette pensee fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait
honorer celui qui lui tendait la main.
--Encore un mot, dit Lozes, je vous ai explique que notre homme se
chargerait de pourvoir a tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est
pas tout. Vous etes seule; que ferez-vous le jour ou vous aborderez le
theatre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien,
en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif,
d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour preparer
vos succes, pour gagner ou eclairer la critique, qui ne voit que ce
qu'elle a interet a voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce
quelqu'un, et grace a lui le succes vous arrivera agreable et
appetissant, comme un poulet bien roti arrive sur la table de ceux qui
ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine.
C'est quelque chose cela, en un temps comme le notre, qui n'est que de
reclame. Ou voulez-vous que je vous envoie notre Italien?
Elle rougit et balbutia en pensant a sa miserable mansarde.
--Est-ce que vous n'etes pas seule comme vous me le disiez? demanda
Lozes remarquant son embarras.
--Oh! monsieur, s'ecria-t'elle avec confusion.
--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?
--Oui, cite des Fleurs, a Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans
ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal dispose a m'accorder les
conditions que vous me conseillez d'exiger.
--Je n'avais pas pense a cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il
vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez apres-demain a
quatre heures.
--Oh! monsieur, combien je suis touchee de votre bonte!
--Vous verrez, ma petite, que bonte et talent sont synonymes: tout se
tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.
XXII
Le surlendemain, a trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez
Lozes, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'etait pas encore
arrive.
--J'ai vu notre homme, dit Lozes, il va venir; seulement, il est
possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour
but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amenera
quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de
s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et
faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de
gout ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix
emplira l'Opera, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.
Ce fut a quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un
vieux petit bonhomme ratatine, fit son entree dans l'atelier de Lozes;
pour lui, c'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans, gras,
gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre,
doucereux, mieilleux, obsequieux. Madeleine, qui malgre son emotion
l'observait anxieusement, eprouva a sa vue un mouvement repulsif; et
cependant il s'avancait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux
que pour admirer un gros brillant qu'il portait a son doigt.
Arrive pres d'elle, il la salua avec des graces de theatre, les bras
arrondis, le dos voute, marchant en rond comme les comediens qui veulent
remplir la scene.
--La signora, n'est-_ce_ pas? dit-il avec un tres-fort accent italien en
s'adressant a Lozes.
--Apparemment.
Alors, tirant un face-a-main en or et le braquant sur Madeleine, il se
mit a tourner autour d'elle.
--_Carmante, carmante_, disait-il a chaque pas en souriant a son
acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilite_, belle taille,
_ceveloure_ splendide.
Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passe un
examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter:
jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle etait
pourpre de honte.
--Et la signora nous _fera_ la grace _de_ nous _canter oun_ morceau?
Cette parole lui fut une delivrance; chanter, elle etait la pour
chanter; elle echapperait ainsi a cet examen de sa personne.
--Mon _cer_ ami _le_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien
accompagner la signora.
Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozes s'approcha
d'elle et, lui parlant a voix basse:
--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va
vous juger; il a ete, dans son temps, un de nos meilleurs chefs
d'orchestre.
Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozes, elle
chanterait avec confiance.
Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style
different, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son
mieux, ainsi que Lozes le lui avait recommande.
Sciazziga ecouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de
blame.
Seul Lozes applaudit des mains et de la voix.
--Si, si, dit Sciazziga, _que ce_ n'est pas mal, _grazia_.
Quant a Maffeo, son attitude etait etrange; il semblait qu'il voulut
applaudir et qu'il n'osat pas.
Lorsque Madeleine eut acheve son troisieme morceau, elle crut que
Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en
fut rien.
--Qu'il est necessaire que _ze_ cause avec mon _cer_ ami Maffeo,
dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_
Chateaudun, avec son _touteur_.
--Je n'ai pas de tuteur.
--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans?
--Je suis emancipee.
--Ah! _diavolo, perfetto._
Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles;
evidemment cela faisait son affaire.
--_Que ze_ pense que la signora voudra bien nous faire _le_ plaisir de
_dezouner_ avec nous, a onze _houres_; nous causerons avant.
Elle n'avait plus qu'a remercier et a se retirer, ce qu'elle fit; Lozes
la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga
s'entretenaient a voix basse.
--Ne vous inquietez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tachez de
vous defendre demain; a bientot, ma chere eleve.
Naturellement elle fut exacte, et a onze heures precises, le lendemain,
elle entrait dans le magasin de bric-a-brac de la rue de Chateaudun.
Elle y trouva une grande femme enveloppee dans un chale des Indes use et
la tete couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir
cinquante ans environ et d'une ancienne beaute dont on voyait encore des
traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point
ordinairement le caractere distinctif des marchandes a la toilette; mais
avant d'etre marchande, mise Sciazziga avait ete chanteuse, et au milieu
de sa boutique, drapee dans son vieux cachemire, elle etait toujours
Norma ou dona Anna.
Sans quitter le fauteuil dans lequel elle etait posee, elle repondit a
Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une piece qu'elle lui
indiqua d'un geste sculptural.
Il etait assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui,
en train d'ecrire sur une feuille timbree; l'entassement des meubles,
bahuts, chaises, fauteuils, casiers, etait tel que Madeleine ne put que
difficilement arriver a cette table.
--_Ze_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _le_ petit
engagement _que ze_ prepare, et qu'il est _zouste que_ vous signiez, si
nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _que_ vous avez des
dispositions, _ma_ il vous faudra des _lecons_, des _etoudes_, toutes
_coses_ qui coutent tres-_cer_. On ne sait pas combien _le_ maestro
Lozes _se_ fait payer _cer_; c'est _oune rouine_.
Sa figure prit une expression desolee, en pensant aux exigences de
Lozes.
--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _de_ la
toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est tres
_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de
depenses, et pendant _plousieurs_ annees; il est donc _zouste que ze_
rentre dans ces avances, et _que ze_ fasse _oun_ benefice. Est-_ce
zouste_?
--Tres juste.
--_Encante que_ vous compreniez _que ze souis_ l'homme de la _joustice_
et aussi l'ami des artistes: _le_ reste, entre nous, va maintenant aller
tout facilement. _Zousqu'au_ jour ou vous aurez _oun_ engagement, je
payerai toutes vos depenses, _lecons_, toilettes, _nourritoure_,
plaisirs, et tres _larzement_; si vous _me_ connaissiez, vous sauriez
combien _ze souis larze_, c'est _joustement_ pour _cela que ze_ _ne
souis_ pas _rice_. Vous _de_ votre cote, quand vous aurez _oun
engazement_, nous en _partazerons le_ montant.
Prevenue par Lozes, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait
prepare sa reponse:
--Pendant combien de temps?
--_Zoustement_ c'est la question a debattre; il me semble honnete _de_
mettre dix ans.
--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs
que vous toucherez?
--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante
mille _que ze_ toucherai; mais pour _cela_ il faut _que_ vous
_reoussissiez_, il faut _que_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque
ze_ retrouverai _ce que z'aurai_ debourse? Il faut _calcouler le_
risque, signora. N'est-_ce_ pas _zouste_?
Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine a l'avance etait
vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'etait pas
egale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les
discussions d'interet humiliantes.
Cependant, se renfermant dans ce que Lozes lui avait conseille, elle
obtint que les dix annees de partage seraient reduites a cinq; mais
Sciazziga ne ceda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre:
tant que Madeleine serait au theatre, elle lui abandonnerait dix pour
cent sur ses appointements, et si elle quittait le theatre avant dix
annees, comptees du jour de son debut, pour une cause autre que maladie
grave ou perte de voix, elle payerait a Sciazziga une somme de deux cent
mille francs.
Bien qu'elle fut incapable de soutenir une discussion, elle voulut se
defendre, mais elle ne tarda pas a etre enlacee par l'Italien qui
l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer
"_le_ petit _engazement_" qu'il avait prepare.
--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donne un double de
l'engagement et qu'il eut serre l'autre, nous avons encore _oune petite
cose_ a arranger. _Que_ c'est relativement a votre vie avec nous; ca
_ne_ s'ecrit pas parce _que_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ca
se_ dit. Vous etes orpheline, vous n'avez pas _de_ parents, alors _ze_
voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre
famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est
la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_
personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous.
Et comme si ces paroles n'etaient pas assez claires, il les expliqua et
les precisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
--_Cez_ nous, dans notre interieur vous _serez protezee_ contre tous les
dangers, toutes les _sedouctions_ qui a Paris entourent _oune joune_
fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ meme, vous _accompagnera_
partout, aux _lecons_, a la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous
notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je
vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande
sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _ze_ vous _introuduis_ en
tiers dans notre _interiour_, et _ze pouis_ le dire, madame Sciazziga et
moi, nous nous adorons. Mais nous _ferons_ cela, certainement nous _le
ferons_, pour _oune_ personne aussi bien elevee _que_ vous. Cela vous
convient-il?
Madeleine avait signe tout ou a peu pres tout ce que Sciazziga lui avait
impose; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame
Sciazziga etait la derniere goutte, la plus amere et la plus ecoeurante
du calice; elle eut un mouvement de degout qui la fit frissonner des
pieds a la tete.
Mais la reflexion lui dit qu'elle devait se resigner a accepter ce
degout comme tant d'autres, elle n'en etait plus a les compter.
Apres tout, la presence de madame Sciazziga la preserverait de bien des
ennuis.
--Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
Ne pouvant pas repondre, elle fit un signe d'acquiescement.
--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre
votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous
m'accompagner?
Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond,
ils monterent au sixieme etage.
--_Oun_ etage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_.
La chambre destinee a Madeleine etait une sorte de grenier encombre de
meubles de toutes sorte.
--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumiere_;
avec _oun_ bon piano vous _serez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez
travailler _dou_ matin au soir sans etre _deranzee_: demain _ze_ ferai
prendre vos _moubles_ chez vous.
Quand ils redescendirent le dejeuner etait servi sur une toile ciree.
Deja assise a sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitte ni son
cachemire ni son fichu de dentelle, designa une chaise a Madeleine avec
un geste de reine de theatre.
--Entre nous deux, dit-elle en souriant a son mari.
Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa
gorge etait serree.
C'etait la sa nouvelle famille, c'etait avec ces gens qu'elle allait
vivre--de leur vie.
Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner
sur le verre leur petite maison de Rouen ou s'etait ecoulee son enfance,
comme aux jours ou sous les rayons du soleil couchant, elle se refletait
dans la Seine.
XXIII
Le jour meme ou Madeleine signait avec Sciazziga "_oun_ petit
_engazement_", Leon arrivait de Madrid a Paris.
En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au telegraphe et il
avait envoye a sa cousine une depeche, avec la mention personnelle sur
l'adresse:
"N'accomplis pas ta resolution avant de m'avoir vu; je pars a l'instant
pour Paris, ou j'arriverai apres-demain matin."
Mais, malgre la mention personnelle, cette depeche n'avait pas ete
remise a Madeleine, qui avait quitte la maison de la rue de Rivoli
depuis deux jours quand le facteur du telegraphe s'etait presente.
Avant meme d'entrer chez lui, Leon monta rapidement a l'appartement de
son pere. Personne n'etait encore leve, mais la facon dont il sonna
reveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.
C'etait le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, etait au
service de ses parents.
--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Leon.
Sans repondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.
--Reponds donc, mon vieux Jacques.
--Elle est partie.
--Ou?
--On ne sait pas; c'est-a-dire que mardi matin, au moment ou il n'y
avait personne dans la maison, elle a ete chercher un commissionnaire et
une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le
commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a
ete bien etonne, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?
--Mais depuis?
--On a cherche mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par
la police, et ... on ne l'a pas trouvee.
--Conduis-moi a la chambre de mon pere.
--Monsieur dort.
--Je vais le reveiller; eclaire-moi.
L'idee de reveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable a
Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant
maitre, qu'il resta immobile; sans insister, Leon lui prit la lumiere
des mains et se dirigea vers la chambre de son pere.
Celui-ci avait ete reveille par le carillon de la sonnette, et quand
Leon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffe d'un
foulard de soie cerise noue a l'espagnole autour de sa tete,
tres-noblement.
--Toi! s'ecria M. Haupois.
--Quelles nouvelles de Madeleine?
M. Haupois fut suffoque par cette demande.
--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquietes de la sante de
ta mere?
--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleverse:
Madeleine partie sans qu'on sache ou elle est, ce qu'elle est devenue!
--Madeleine est une ingrate.
--Vous vouliez la marier.
--Qui t'a dit?
--Elle m'a ecrit.
--Ah! vous etiez en correspondance!
--Cette lettre a ete la premiere que j'aie recue d'elle depuis mon
sejour a Madrid.
--C'est trop d'une.
--Enfin, ou est-elle?
--Dans le premier moment d'inquietude et malgre le scandale de sa
conduite, nous avons eu la bonte de la faire chercher; nous avons meme
prevenu la police; tout ce qu'on a pu decouvrir ca ete un indice: le
commissionnaire qui a porte ses bagages l'a entendue donner au cocher
l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point ete
retrouve; concluant de ce renseignement qu'elle aurait du aller a Rouen,
j'ai fait prendre des renseignements a Rouen, on ne l'y a point vue, et
il parait meme a peu pres certain qu'elle n'y est point venue; dans les
hotels de Paris, dans les maisons meublees, les recherches n'ont point
abouti, bien qu'elles aient ete dirigees par une main habile.
--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.
--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce
pas? nous ne la recevrions pas.
--Tu lui fermerais ta maison?
--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.
--Quand tu m'as demande de partir pour Madrid, j'ai cede a ton desir
qui, tu le sais, n'etait pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour
toi et pour ma mere. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin
qu'elle put rester dans cette maison, pres de vous qui l'aimeriez et la
consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi
devions partir, je n'ai pas voulu que ce fut elle, et je me suis exile a
Madrid, ou je n'avais que faire, et ou je suis reste malgre mon ennui.
Mais je m'imaginais que Madeleine etait heureuse, tranquille, choyee,
aimee, c'est-a-dire consolee, et je ne parlais pas de revenir a Paris.
Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.
--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'etait notre devoir.
--Et le mien, vous l'avez oublie. Ma mere et toi vous saviez quelles
etaient mes intentions a l'egard de Madeleine, quels etaient mes
sentiments.
Parlant ainsi, il avait fait un pas en arriere du cote de la porte.
--Ou vas-tu?
--Chercher Madeleine.
--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.
--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la
chercher et la trouver.
--Leon!
Mais il etait arrive a la porte; il l'ouvrit.
--Au revoir, mon pere, a bientot, tu diras a ma mere que malgre tout je
l'embrasse tendrement.
Et, sans ecouter la voix de son pere, il sortit en refermant vivement la
porte.
De ce que son pere lui avait dit, il resultait pour lui la probabilite
que Madeleine etait retournee a Rouen. Pourquoi eut-elle dit a son
cocher de la conduire a la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu
aller a Rouen? D'ailleurs n'etait-il pas raisonnable d'admettre que
quittant Paris elle avait voulu se refugier chez des amis de son pere?
On avait fait a Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne
prouvait pas que Madeleine ne fut pas a Rouen. On avait mal cherche,
voila tout. Il chercherait mieux.
Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de
huit heures du matin.
Il resta pendant plusieurs jours a Rouen, frequentant tous les endroits
ou il pouvait la rencontrer, et ou naturellement il ne la rencontra pas.
De guerre lasse, il se dit qu'elle s'etait peut-etre refugie a
Saint-Aubin aupres de son pere, et il partit pour Saint-Aubin.
Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetiere, et
cela etait bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une
jeune femme elegante paraitra dans un petit village sans qu'on la
remarque; a plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue
de tout le monde.
Il revint a Rouen; puis apres quelques jours de recherches il rentra a
Paris, desole, et aussi plein d'inquietude.
Qu'etait devenue Madeleine? ou le desespoir avait-il pu l'entrainer?
Il continuerait ses recherches a Paris, et il les ferait poursuivre par
des gens capables de les mener a bonne fin.
Si grandes que fussent ses inquietudes, il ne voulait pas cependant
parler de Madeleine a son pere ni a sa mere; mais celle-ci vint lui en
parler elle-meme.
--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?
Il secoua la tete par un geste desole.
--Je crois que tu aurais pu t'epargner ce voyage a Rouen; comme toi,
nous avons ete inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le
depart de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous
nous tourmentions a tort: Madeleine ne possede rien, elle n'a meme pas
un metier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitte une
maison, ou elle etait heureuse et ou elle etait aimee, il fallait
qu'elle fut certaine d'en trouver une autre ou elle serait et plus
heureuse et plus aimee encore.
Leon, qui etait assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise,
puis il s'avanca vers sa mere, pale et les levres tremblantes.
Mais, pret a parler, il s'arreta.
Puis, apres quelques secondes, qui parurent terriblement longues a
madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.
On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il
n'ecrivit pas a ses parents: ou etait-il? personne n'en savait rien.
Quand il rentra, ni son pere, ni sa mere n'oserent lui parler de son
voyage.
Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononce.
FIN DE LA PREMIERE PARTIE
DEUXIEME PARTIE
I
C'etait un samedi, le Cirque des Champs-Elysees donnait une
representation extraordinaire pour la rentree du gymnaste Otto, eloigne
de Paris depuis plusieurs annees, et pour les debuts de son eleve
Zabette.
Depuis quinze jours les murs de Paris etaient couverts d'affiches
representant deux hommes lances dans l'espace, l'un aux membres
athletiques, muscles comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre
mince, delie, gracieux comme un ephebe athenien; aux quatre cotes de
cette affiche s'etalaient en gros caracteres les noms d'Otto et de
Zabette. Ce nom d'Otto etait bien connu a Paris dans le monde des
theatres et de la galanterie, car les succes de celui qui le portait
avaient ete aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que
dans l'autre, et pendant plusieurs annees il avait ete de mode pour le
gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices,
lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapeze en trapeze, arrachait
des cris d'admiration a ses spectateurs; comme, dans un autre public
plus special et plus restreint, il avait ete de mode aussi de
s'arracher Otto qui sans maillot etait plus merveilleux encore.
Quant au nom de Zabette, il etait nouveau a Paris; mais, grace aux
journaux "bien informes", on avait bientot su que Zabette etait un jeune
creole qu'Otto avait rencontre en Amerique, et dont il avait fait son
eleve pour l'associer a ses exercices. Puis d'autres journaux, "mieux
informes encore", avaient raconte que ce jeune Zabette, bien que portant
des vetements d'homme, etait en realite une jeune fille qui adorait son
maitre. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette etait
un garcon ou si cette Zabette etait une fille avait suffi pour occuper
la badauderie parisienne, toujours prete a rester bouche ouverte,
attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile
d'ailleurs, de l'exploiter.
C'etait assez, on le comprend, pour que cette rentree d'Otto et ce debut
de Zabette fussent un evenement. A deux heures toutes les premieres
etaient louees, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places
hautes, demandees par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste
et que leur honnetete bourgeoise preservait de la curiosite de chercher
a savoir si Zabette etait un jeune garcon on une jeune fille.
A huit heures et demie, devant une salle a moitie remplie pour les
places louees et comble pour les autres, le spectacle commencait par les
exercices ordinaires des cirques francais, anglais, americains ou
espagnols, des Champs-Elysees ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dresse et
presente en liberte; _entree comique_; _Jeanne d'Arc_, scene a cheval.
Qu'il s'agisse d'une premiere representation aux Francais, a l'Opera,
aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la meme,
qui du 1er janvier au 31 decembre se rencontre inevitablement dans ces
soirees, et qui, bien entendu, se connait sans avoir eu souvent les plus
petites relations personnelles: on est habitue a se voir et l'on se
cherche des yeux.
Au milieu de la scene de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur
entree au moment ou Jeanne, a genoux sur sa selle, les yeux en extase,
entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitot de bouche en
bouche:
--Leon Haupois-Daguillon.
--Henri Clorgeau.
C'etait en effet Leon qui, accompagne de son ami intime Henri Clorgeau,
le fils de la tres-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et
Dammartin, venait assister aux debuts de Zabette. Ils gagnerent leurs
places au quatrieme rang, et, au lieu de donner leurs pardessus a
l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les deposerent sur les deux
places qui etaient devant eux et qu'ils avaient louees pour etre a leur
aise.
Puis, ayant tire leurs lorgnettes, ils se mirent a passer l'inspection
de la salle, sans s'inquieter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une
attitude inspiree, pressait religieusement son epee sur son coeur en
criant: "Hop! hop!" Le cheval allongeait son galop, et, prenant son epee
a deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais
invisibles: la musique jouait un air guerrier.
Leon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant a l'oreille de son
ami:
--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle
pleine sans m'imaginer que je vais peut-etre apercevoir ma cousine
Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite,
si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre
chose a faire qu'a passer ses soirees dans les theatres. Mais c'est
egal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans
les rues ou dans les promenades, ou je dois avoir l'air d'un chien qui
quete.
--Elle te tient bien au coeur.
--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une facon
toute particuliere, avec quelque chose de vague et je dirais meme de
poetique, si le mot pouvait etre applique a notre existence si banale;
c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux a
respirer que les sentiments qui l'ont forme sont plus purs; je penserai
toujours a elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse emue.
--La police n'a pu rien decouvrir?
--Rien. Elle m'a seulement donne une terrible emotion pendant que tu
etais a Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouve dans la
Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par
certains points de celui de Madeleine. J'ai couru a la Morgue, dans quel
etat d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en presence du
cadavre; c'etait celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai
cru tout d'abord que c'etait elle; mais je m'etais trompe. Jamais je
n'ai eprouve plus cruelle emotion; je vois encore, je verrai toujours ce
cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensee de Madeleine tant
qu'elle n'aura pas ete retrouvee.
Jeanne d'Arc venait de mourir brulee sur son bucher, et quelques
personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.
Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore
Henri Clorgeau et Leon, celui-ci, qui n'etait nullement a ce qui se
passait dans la salle ni a la salle elle-meme, continua a parler a
l'oreille de son ami.
--Comme je me disposais a sortir de la Morgue, la porte que j'allais
ouvrir s'ouvrit devant mon pere. Lui aussi avait ete prevenu et il etait
accouru presque aussi vite que moi. Par la, je vis qu'il faisait faire
des recherches de son cote. Lorsqu'il entra, il etait aussi pale que le
cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement a lui en criant: "Ce
n'est pas elle!" "Dieu soit loue!" murmura-t-il, et il me tendit la
main. Ce temoignage de tendresse me toucha, et il en resulta que mes
rapports avec mon pere et ma mere furent moins tendus; mais je crains
bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont ete. Ils ont cru etre
tres-habiles en forcant Madeleine a quitter leur maison; ils se sont
trompes dans leur calcul.
--Tu ne l'aurais pas epousee malgre eux.
--Ils ont eu peur que je les amene a accepter Madeleine, et pour ne pas
s'exposer a cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est
sauvee epouvantee. Qui sait ce qui s'est passe? La lettre que Madeleine
m'a ecrite est pleine de reticences, et je n'ai jamais pu avoir
d'explications ni avec mon pere ni avec ma mere.
L'exercice qui suivait la scene de Jeanne d'Arc etait un quadrille a
cheval; l'orchestre se mit a faire un tel tapage, que toute conversation
intime devint impossible.
Alors Leon et son ami s'amuserent au spectacle de la salle, qui assez
rapidement se remplissait, car l'heure arrivait ou Otto et Zabette
allaient s'elancer sur leurs trapezes; de tous cotes apparaissaient des
figures de connaissance, des habitues des clubs et des courses; ca et la
quelques femmes honnetes accompagnees d'amis intimes, et partout les
autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'etalant et provoquant les
lorgnettes. A l'une des entrees, juste en face d'eux, de l'autre cote de
l'arene, surgit une femme de trente ans environ, vetue de blanc avec une
simplicite et un gout qui auraient surement affirme a ceux qui ne la
connaissaient pas que c'etait une honnete femme.
--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, la-bas, en face de nous, en blanc
comme une vierge; elle adresse des discours a l'ouvreuse, ce qui indique
qu'elle n'a pas de place numerotee.
Prenant sa lorgnette, Leon se mit a la regarder.
--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.
Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand
nous la regardions, de tes fenetres, passer dans sa voiture, elle etait
exactement ce qu'elle est aujourd'hui.
--Moins bien.
--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de
ceux qui l'ont formee.
--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.
--Et du meilleur.
--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.
--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne
de la vallee de Montmorency; jusqu'a dix ans elle a travaille a la
terre.
--On ne le croirait jamais a la finesse de ses mains.
--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux,
est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez
mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille
longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?
--Avec qui est-elle presentement?
--Personne: apres avoir ruine Jacques Grandchamp si completement qu'il
me disait dernierement que, s'il ne l'avait pas quittee, elle lui aurait
tout devore: chateaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison
paternelle; elle s'est fait ruiner a son tour par une sorte de ruffian
de la grande boheme, moitie homme politique, moitie financier, Ackar, de
qui elle s'etait betement toquee.
Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques
instants apres, elle se montrait a l'entree qui desservait leurs places
et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en designant de la main
leurs pardessus.
--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Leon.
--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.
Et, sans attendre une reponse, il se leva:
--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.
II
A cette invitation, Cara repondit par un signe de main accompagne d'un
sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une
couleuvre, jusqu'a la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut
fait si adroitement, si prestement que personne ne fut derange.
--C'est une femme a passer par le trou d'une aiguille, dit Leon tout bas
en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avancait.
--Oui, mais avec grace.
Et de fait il etait impossible de mettre plus de grace dans la
souplesse: ce n'etaient pas seulement ses levres qui souriaient en
passant devant les gens qu'elle frolait avec une molle caresse,
c'etaient ses bras, c'etait sa taille flexible, c'etait toute sa
personne.
En arrivant a sa place elle tendit la main a Henri Clergeau et adressa a
Leon une gracieuse inclination de tete.
--Est-ce qu'il n'y a pas indiscretion de ma part a accepter votre place?
dit-elle.
--Pas du tout; ces deux places etaient louees pour nos paletots et
surtout pour ne pas avoir devant nous des gens genants; vous voyez que
vous pouvez accepter sans scrupule.
Elle parlait doucement, posement, en s'adressant tout autant a Henri
Clergeau qu'a Leon, et cependant c'etait la premiere fois qu'elle se
trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme
lui-meme la connaissait, mais sans qu'une parole eut jamais ete echangee
entre eux.
Leon remarqua que le timbre de sa voix etait harmonieux et doux; il fut
frappe aussi de la reserve de ses manieres, de la correction de ses
gestes, de la limpidite de son regard.
Pendant qu'il l'examinait, elle continuait a s'entretenir avec Henri
Clergeau, et elle le faisait sans eclats de voix, sans rires forces,
convenablement, decemment, comme une femme du monde.
Cependant, la premiere partie du programme avait ete remplie, et l'on
s'occupait a dresser un immense filet au-dessus de l'arene et a le bien
raidir de facon a attenuer le danger des chutes pour les gymnastes.
Cela avait amene tout naturellement la conversation sur Otto, et Leon
remarqua que Cara montrait une complete indifference sur la question de
savoir si Zabette etait ou n'etait pas une femme, question qui a ce
moment meme passionnait tant de curiosites feminines et meme masculines,
et faisait a l'avance preparer tant de lorgnettes.
Cara parlait d'Otto avec un mepris qu'elle ne prenait pas la peine de
dissimuler.
--Vous ne l'aimez pas, dit Leon.
--J'avoue que je le deteste; il a tue une de mes amies, cette pauvre
Emma Lajolais, qu'il a ruinee et martyrisee[1]. Ah! c'est un grand
malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.
[Note 1: Voir la _Fille de la Comedienne_.]
--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.
--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un
etre vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet
amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingue, un caractere
honnete, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'etre aimee?
Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?
--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.
--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Leon.
--C'est a la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne
vous est pas arrive quelquefois de regarder votre pendule a un moment
donne de la journee, puis apres qu'un temps assez long s'est ecoule, de
voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes
seulement apres l'heure que vous aviez notee; elle s'est arretee, voila
tout, et vous avez vecu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me
semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps;
les jours, les mois, les annees s'ecoulent sans qu'on s'en apercoive;
quoi de plus delicieux qu'une existence qui est un reve? Mais, voici
Otto, Ah! comme il a vieilli.
--Et voici Zabette.
En voyant paraitre les deux gymnastes, un brouhaha s'etait eleve dans la
salle et toutes les lorgnettes s'etaient braquees sur eux.
Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui
ne variaient guere:
--C'est un homme.
--Mais non, c'est une femme.
Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de
faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa
taille; il tenait ses bras a demi plies pour faire saillir les biceps,
et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui
disait clairement: "Admirez-moi." Quant a Zabette, revetu d'un maillot
gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple,
et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient
en dedans.
Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arene, chacun d'eux se
suspendit a celle qui lui etait destinee, et, sans qu'ils fissent un
mouvement, on les hissa jusqu'a leur trapeze.
Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur baton, vis-a-vis l'un
de l'autre; Zabette portant ses doigts a sa bouche, envoya un salut, un
baiser a Otto.
Instantanement un silence absolu s'etablit dans toute la salle; de
l'arene au cintre les respirations s'arreterent, bien des coeurs
cesserent de battre.
Ils etaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapeze
en trapeze: Otto remplissait le role de la force, Zabette celui de la
legerete.
Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara detourna
la tete comme si elle etait trop emue pour les suivre; elle etait
justement placee devant Leon, et en se detournant ainsi elle le frolait
aux genoux avec ses epaules.
Les gymnastes avaient termine la partie gracieuse de leurs exercices;
mais, apres les applaudissements donnes a l'adresse et a la souplesse,
il fallait en arracher d'autres plus nerveux a l'emotion et a l'effroi:
remontes sur leurs trapezes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains
mouillees par la sueur.
Otto etait assis sur un trapeze suspendu a la moitie de la hauteur du
cirque a peu pres, Zabette l'etait sur un qui se trouvait presque dans
les combles; il devait s'elancer de la, et, le saisissant par les deux
mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arreter dans
sa chute.
Otto s'etait suspendu a son trapeze par les pieds; Zabette, apres s'etre
balance un moment lacha son trapeze, et on le vit, lance dans l'espace
comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'emotion avait suspendu le
souffle des spectateurs.
Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol
que par une seule; l'impulsion qu'il recut n'etant plus egalement
partagee lui fit glisser les pieds, ils se desserrerent, et dans une
sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tomberent sur le
filet; soit que celui-ci eut ete trop fortement tendu, soit tout autre
cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta
dans l'arene.
Tous deux resterent etendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de
l'arene.
Une clameur, un immense cri d'epouvante s'etait echappe de toutes les
poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices
s'etaient detournes pour ne pas voir cette chute ou s'etaient cache la
tete entre leurs mains.
Se rejetant brusquement en arriere, Cara s'etait renversee sur une des
jambes de Leon, et elle restait la sans mouvement. Il se pencha vers
elle, mais elle ne bougea pas.
Au milieu du desordre et de la confusion, personne ne pouvait faire
attention a l'etrange situation de cette femme a demi evanouie; on
allait, on venait, on criait. Otto s'etait releve et avait glisse a bas
du filet, mais Zabette avait ete emporte evanoui ou mort: on ne savait.
Cara se releva lentement, les yeux egares, le visage pale, les levres
tremblantes.
--Vous etes souffrante? dit Leon.
--Oui, je ne me sens pas bien.
--Voulez-vous sortir? demanda Leon.
--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.
Leon descendit pres d'elle et, la soutenant par le bras, ils se
dirigerent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme
si de nouveau elle allait defaillir. Il la porta plutot qu'il ne la
conduisit dehors.
Ils la firent asseoir sur une chaise, a l'abri d'un massif d'arbustes;
cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.
La chute de ces malheureux m'a brisee, dit-elle d'une voix dolente, mais
ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous
accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une
voiture pour que je me fasse conduire chez moi.
Ce fut Henri Clergeau qui se mit a la recherche de cette voiture, et
pendant ce temps Leon resta pres de Cara: l'effort qu'elle avait fait en
parlant paraissait l'avoir epuisee, elle se tenait a demi renversee dans
sa chaise, respirant peniblement.
Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.
--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Leon en lui donnant le
bras.
--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal,
maintenant.
Le ton de ces paroles leur donnait un dementi; elle paraissait fort mal
a l'aise au contraire.
La voiture amenee par Henri Clergeau etait une voiture a deux places; il
fallait que l'un des deux amis abandonnat Cara.
Il etait plus logique que ce fut Leon, qui la connaissait moins que
Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.
Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eut trop conscience.
Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voila tout.
Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des roles qu'il ne
remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir
pres d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir a ses cotes, ainsi qu'il
etait naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.
Ce fut seulement quand ils furent tous deux installes que Leon remarqua
qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais
celui-ci ne lui en donna pas le temps.
--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il a Cara.
Puis, s'adressant au cocher:
--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_.
III
Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut
d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupes, que pendant le
trajet elle repondit aux questions que de temps en temps, avec
sollicitude, Leon lui adressait:
--J'ai hate d'etre arrivee.
--Voulez-vous que nous allions chez votre medecin, ou que je le
previenne de se rendre chez vous?
--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se derange jamais la nuit
pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos
suffiront.
Ils approchaient du boulevard Malesherbes.
--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installee
a la campagne, a Saint-Germain, et mes domestiques sont a Saint-Germain.
--Je vais vous accompagner jusque chez vous.
--Oh! non, s'ecria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscretion
jusque-la; c'est deja trop.
--Il n'y a pas d'indiscretion; je vous assure que je soigne tres-bien
les malades, c'est ma vocation.
--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une
femme, mais c'est impossible.
--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'a obeir.
--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser la? C'est
pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez ete mon
garde-malade?
--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquieter de cela.
--Ah! Et Berthe?
--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.
--Et Raphaelle?
--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaelle, si l'on peut
appeler fini ce qui a a peine commence: vous etes mal renseignee.
La voiture venait de s'arreter devant le numero 17 _bis_; Leon descendit
le premier et tendit la main a Cara; elle s'appuya contre sa poitrine
pour se laisser glisser a terre, lentement.
Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnat
pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas decemment
l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idee d'abord.
--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais
vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitot.
Elle demeurait au second etage, et l'escalier, bien que doux, lui parut
long a monter.
Elle voulut ouvrir sa porte elle-meme, mais elle n'en put pas venir a
bout; il fallut que Leon lui prit la clef des mains.
--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc
faibles!
Comme il n'y avait pas de lumiere dans l'appartement, elle prit Leon par
la main pour le guider.
--Allons lentement, dit-elle.
Et ils allerent lentement, tres-lentement, la main dans la main au
milieu de l'obscurite.
--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.
Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire eviter
quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.
Ils traverserent ainsi plusieurs pieces; puis, tout a coup, Cara
s'arreta et l'arreta:
--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester la en
attendant que j'aie allume une bougie.
Elle lui lacha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car
les volets et les rideaux clos ne laissaient pas penetrer la plus legere
lueur qui put le guider; cela avait quelque chose d'etrange et de
mysterieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait
une penetrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne
pouvait provenir que de fleurs naturelles.
Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanement
une faible lumiere lui montra qu'il etait dans une vaste chambre dont
les murs etaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles
etaient recouverts de tapisseries du meme genre, et sur le parquet etait
etale un vieux tapis de Caboul; par la severite, le gout et meme le
style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes a la mode ou
il etait jusqu'a ce jour entre.
--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe a esprit de vin, dit-elle
en se debarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de
tilleul, car je me sens vraiment mal a l'aise.
--Mais pas du tout, repondit Leon, c'est moi qui vais vous faire cette
infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous
prie.
--Vous y mettez trop de bonne grace pour que j'ose vous resister;
passons dans mon cabinet de toilette ou nous trouverons ce qui nous sera
necessaire.
Ce cabinet de toilette etait aussi grand que la chambre, mais meuble
dans un tout autre style, plein d'elegance et de coquetterie; ce qui
attira surtout l'attention de Leon, bien plus que le satin, les
brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les
bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui etaient en
argent nielle;--il y avait la un luxe aussi remarquable par le dedain de
la valeur de la matiere premiere que par le gout et l'art de
l'ornementation; aussi, malgre le peu d'estime que Leon professait pour
le metier auquel il devait sa fortune, fut-il gagne par un sentiment
d'admiration; cela etait vraiment charmant et original.
Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une
bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: "tilleul".
--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.
Aussitot Leon emplit la bouilloire et alluma la lampe.
Quant a Cara, elle s'etendit sur un large canape en satin gris et se
cala la tete avec deux coussins: elle paraissait a bout de force, ses
dents claquaient.
--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai
grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un chale, je
suis glacee; vous en trouverez un dans cette armoire.
Il prit ce chale dans l'armoire qu'elle lui designait d'une main
tremblante, et il l'enveloppa avec precaution en le lui passant sous les
pieds.
--Comme vous etes bon! dit-elle d'une voix emue.
L'eau ne tarda pas a bouillir; il prepara l'infusion de tilleul et la
lui donna apres l'avoir sucree.
Cependant elle ne se rechauffa point, et elle continua de claquer des
dents, avec des frissons par tout le corps.
--Laissez-moi donc vous aller chercher un medecin, dit-il.
--Non, repondit-elle, le sommeil va me calmer.
--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canape, vous ne vous
rechaufferez pas.
--Vous croyez?
--Assurement.
--Si j'osais....
Et elle s'arreta.
--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son medecin, dites donc ce que vous
feriez.
--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre,
je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand
je serai dans mon lit, il est certain que je me rechaufferai tout de
suite; d'ailleurs, quand j'eprouve des crises de ce genre, il n'y a que
le lit qui me guerit.
--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.
Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de
toilette, preparant une nouvelle tasse d'infusion.
Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva
dans le lit pelotonnee jusqu'au cou dans les draps; elle continuait a
trembler; il lui presenta l'infusion; alors elle se souleva a demi pour
boire; elle avait revetu une chemise de nuit bordee de dentelles, et il
etait impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la
sienne.
--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller;
je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'a tirer la
porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai
jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.
Placant son bras sous sa tete, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose
etait pleine de grace et d'abandon; le cou cache dans les dentelles, sa
tete brune encadree dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante,
elle etait vraiment ravissante ainsi sous la faible lumiere de la
bougie.
Assis a une assez grande distance d'elle et accoude sur une table, Leon
se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle
pouvaient etre vraies: en tout cas, il etait impossible d'etre plus
simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,
charmante.
Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point:
a chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de
position.
--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.
--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes
tomber la devant moi.
--Voulez-vous une autre tasse de tilleul?
--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fievre brulante a remplace
la fievre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait
de ne plus penser a ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?
--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.
--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empechera de s'egarer.
Mais puisque vous voulez bien causer, vous deplairait-il de vous
rapprocher, vous etes a une telle distance que nous aurons peine a nous
entendre.
Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il etait assis il se
rapprocha du lit.
--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.
Et de la main elle lui indiqua un fauteuil place tout contre le lit et
de telle sorte qu'une fois assis la ils se trouveraient en face l'un de
l'autre.
--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installe, une question, je vous
prie. Comment vous nommez-vous?
--Mais....
--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point
ou nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous
dise, monsieur Haupois-Daguillon?
--Leon.
--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me
donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus a
notre aise. Voulez-vous etre Leon pour moi et voulez-vous que je sois
Hortense pour vous?
--Cela est convenu.
--Eh bien, mon cher Leon, j'ai une demande a vous adresser, c'est celle
qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: "Vous
contez si bien, contez-moi donc une histoire."
--C'est que justement je ne sais pas du tout conter.
--Ah! quel malheur! en faisant un effort.
--Meme en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.
--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce
serait, j'en suis sure, un merveilleux remede: je ne verrais plus ces
malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous
imposer une tache ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer
d'ingratitude. Seulement, comme je tiens a l'histoire, voulez-vous que
je vous en conte une, moi.
--Vous allez vous fatiguer.
--Au contraire, je vais me guerir, mais il est bien entendu que si je
vous endors vous m'arreterez.
--C'est entendu.
--Mon recit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une
pauvre fille de la vallee de Montmorency_; c'est un conte vrai,
tres-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.
IV
Elle commenca son recit:
--"Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la
vallee de Montmorency, il serait peut-etre convenable de vous faire la
description de cette vallee. Mais comme elle est decouverte depuis
longtemps deja, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve
dans certains romans, ou trop souvent elles ne figurent que pour masquer
le vide du recit, je passe cette description et vous dis tout de suite
que notre petite fille est ne a Montlignon. Elle etait le dernier enfant
d'une famille qui en comptait trois: un garcon, l'aine, et deux filles.
Cette famille etait pauvre, tres-pauvre; le pere etait terrassier chez
un pepinieriste et la mere travaillait a la terre avec son mari; c'etait
elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
homme recouvrait a la houe ou au rateau. Notre jeune fille.... Si nous
lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
d'imagination que je n'en trouve pas.
--Si nous la baptisions Hortense.
--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son pere, qui mourut quand
elle n'avait que deux ans. Si la vie avait ete difficile quand le pere
apportait son gain a la maison, elle le fut bien plus encore quand la
mere se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus
d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appetit,
ce qui, pretendent les gens qui se donnent des indigestions, est
excellent pour la sante ... des autres. Devant cette misere, la mere se
remaria, non par amour, mais par speculation, pour trouver quelqu'un qui
l'aidat a nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une
infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme
que la mere d'Hortense avait pris etait une sorte de brute, terrassier
aussi, et qui n'avait d'autre merite que de travailler comme deux. C
etait justement ce qu'il fallait. Malheureusement a cote de cette
qualite il y avait un defaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en
allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
vin. Il ne lachait son argent a la maison que quand on le lui arrachait;
et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler "le drame de
la faim"; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se
mettaient a pleurer en criant: "J'ai faim". Et ils criaient cela
d'autant mieux que c'etait vrai.
Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
bien-etre qui donne la beaute, ni la sante, heureusement. Elle poussa et
se developpa en liberte a courir les champs et les bois, se nourrissant
surtout de bon air, ce qui, parait-il, est plus nutritif qu'on ne le
croit generalement.
Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fut question de l'envoyer
a l'ecole comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, a qui elle
portait des fraises des bois dans l'ete, et dans l'hiver des branches de
houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitie pour
sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent a Pontoise, promettant de se
charger de son instruction et plus tard de son avenir.
Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas,
comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
la meilleure eleve de sa classe.
Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
mourut sans avoir pense a Hortense dans son testament, et, comme ses
heritiers n'etaient pas disposes a se charger de cette petite fille
qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mere a
Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.
La question qu'elle se posait en revenant etait de savoir a quoi on
allait l'employer lorsqu'elle serait rentree dans la maison maternelle,
car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
prevoyant.
Cette question fut vite resolue.--Te voila, dit sa mere en la voyant
entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas;
pour que le pere fasse de toi ce qu'il a fait de l'ainee, jamais; tu vas
t'en aller, et tout de suite.--Ou,--N'importe ou, fut-ce en enfer, tu
serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.
Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle
en comprenait le ton et sentait bien qu'il etait inutile d'insister.
Apres une assez longue discussion ou plus justement une longue
recherche, il fut decide qu'elle irait a Paris demander l'hospitalite a
une de ses tantes, fruitiere dans le quartier des Invalides. Seulement,
comme le prix d'un billet coute dix-neuf sous d'Ermont a Paris et qu'il
n'y avait que onze sous a la maison, il fut decide qu'elle irait prendre
le train a Saint-Denis, ce qui ne couterait que huit sous. Sa mere
l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
trois sous qui lui restaient.
Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, a treize ans,
apres avoir embrasse sa mere, qu'elle ne devait pas revoir.
Quand elle entra chez sa tante la fruitiere, vous pouvez vous imaginer
les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'etait point
une mechante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours apres elle
l'installa a un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite
table chargee de fruits verts ou a moitie pourris. Vous representez-vous
une jeune fille de treize ans, jolie, tres-jolie, disait-on, elevee dans
un couvent, instruite jusqu'a un certain point, vendant des pommes a un
sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.
Quelle chute! Quelle souffrance!
Pendant pres de trois ans elle vecut de cette miserable existence,
dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien aupres du supplice
moral qui lui fut inflige.
Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
vouliez-vous qu'elle fit, elle n'avait pas de metier, et elle etait trop
miserable pour se payer un apprentissage, meme qui ne lui eut rien
coute. De quoi eut-elle vecu pendant le temps de cet apprentissage?
Il y a une saison ou les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs
et elle quittait les Invalides pour des quartiers ou l'on a de l'argent
a depenser aux superfluites du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin
du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un eventaire charge de
violettes pendu a son cou, un phaeton s'arreta devant elle, et un jeune
homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le presenta, le jeune
homme la regarda longuement et, lui ayant donne les deux sous, il
continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment ou il
disparut dans la confusion des voitures.
Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer:
c'etait le duc de Carami, celebre alors par sa grande existence, ses
pertes au jeu, ses chevaux, ses maitresses et ses folies toutes marquees
au coin de l'originalite.
Le lendemain, Hortense se trouvait a la meme place, quand le duc
s'arreta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au
grand ebahissement des gens qui passaient, il resta a causer avec elle
pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle etait et bien
surpris de ses reponses.
Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute
la semaine, chaque jour a la meme heure, et quinze jours apres il
installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallee de Montmorency,
dans un hotel de la rue Francois Ier, qui coutait dix mille francs de
loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son ecurie.
C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fut, a
toujours eu un bouquet de violettes pres d'elle,--souvenir des fleurs
qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.
Disant cela, Cara regarda le bouquet place sur la table ou, quelques
instants auparavant Leon etait accoude; puis elle continua:
--Ne blamez pas la pauvre fille de s'etre ainsi jetee dans les bras du
duc, elle n'a pas reflechi si elle se vendait ou si elle se donnait;
elle etait fascinee, eblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et
qui l'aimait. Car il l'aimait passionnement, et la meilleure preuve en
est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porte.
Elle s'arreta avec une sorte de confusion, puis se mettant a sourire:
--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon recit, dit-elle,
mais, bien que je me sois coupee nous la reprendrons si vous le
permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
dit-il, mais je veux t'en donner une part, et desormais tu t'appelleras
Cara. Ils s'aimerent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense
devint a la mode. Etait-il possible qu'il en fut autrement pour la
maitresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le
duc, vous devez le savoir, etait poitrinaire, et la vie a outrance qu'il
menait ruinait sa faible sante. Les choses en vinrent a ce point qu'on
lui ordonna le sejour de Madere. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya
et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena a Paris.
Elle s'arreta, la voix voilee par l'emotion; mais apres quelques minutes
elle continua:
--Le duc par son testament lui avait laisse une grosse part de ce qui
restait de sa fortune. Ce testament fut attaque par la duchesse de
Carami, remariee a cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente
ans, et il fut casse par la justice pour captation. Vous avez du
entendre parler de ce proces, qui a ete presque une cause celebre, je ne
vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se concoit de
reste, appele l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner
des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'a faire son choix parmi les
plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait etre fidele au
souvenir et au culte de celui qu'elle avait adore, et dont elle se
considerait comme la veuve. Cependant la misere etait devant elle, car
ce proces l'avait ruinee, et elle avait une peur effroyable de la
misere, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus
hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanite folle et les
pretentions, et qui, portant perruque sur une tete nue comme un genou,
se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques meches de sa
perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crut
qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait a sa maitresse qu'une
seule chose, qui etait qu'elle fit croire et fit dire qu'il avait une
maitresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux,
quand, en realite, il n'avait pas plus de maitresse que de cheveux.
Hortense accepta ce marche, qui n'etait pas bien honorable, j'en
conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misere, et
pendant plusieurs annees, le tout Paris dont se preoccupait tant
Salzondo put croire que celui-ci avait une maitresse. C'est la un fait
bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
choses-la ne s'inventent pas.
Sans repondre, Leon inclina la tete par un mouvement qui pouvait passer
pour un acquiescement.
--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
annees, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle
aspirait a une vie reguliere, sa reputation la suffoquait, et le milieu
dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond degout. Elle
crut avoir trouve dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le
travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont
elle ne se croyait pas tout a fait indigne. Elle sacrifia a cet homme la
plus grande partie de ce qu'elle possedait; et trop tard elle s'apercut
qu'elle s'etait trompee sur lui. De toutes les blessures qui l'ont
frappee, celle-la a ete la plus douloureuse, non pas qu'elle aimat cet
homme,--elle n'a jamais aime que celui qui est mort dans ses bras;--mais
elle aimait l'honneur et la dignite de la vie, et c'etait sur la main de
cet homme qu'elle avait compte pour les atteindre.
Voila l'histoire de la pauvre fille de la vallee de Montmorency. J'ai
tenu a vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme a qui
vous avez temoigne tant de bonte, non Cara, mais Hortense."
Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donne la
sienne, elle la serra doucement.
--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idees,
qui m'empecheront de penser a ces malheureux acrobates; je vous demande
donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
entiere.
--Mais....
--Si demain vous pensez encore a moi et si vous voulez bien venir savoir
quel a ete l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journee.
--A demain alors.
V
Lorsque la porte du vestibule se fut refermee avec un petit bruit sec,
et qu'il fut des lors bien certain que Leon sorti ne pouvait pas
rentrer, Cara glissa vivement a bas de son lit, et, en chemise comme une
femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie a la main,
vers sa cuisine.
Elle ne tremblait plus: et elle marchait resolument sans ces hesitations
qui l'avaient obligee a s'appuyer sur le bras de Leon.
Ayant pose sa bougie sur une table, elle se mit a fureter dans les
armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.
Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre a
moitie rempli d'un gros vin noiratre, et dans l'autre un crouton de pain
qui, place un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant
il etait dur et sec.
Mais elle ne parut pas s'en inquieter autrement, et prenant un couteau
de cuisine, elle parvint a en couper ou plutot a en casser un morceau.
Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
vin.
Evidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creuse l'estomac ou lui
avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se reconforter; les
infusions calmantes n'etaient pas le remede qui lui convenait
presentement.
Apres ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se
coucher, elle atteignit un reveil-matin, dont elle placa l'aiguille sur
huit heures; puis, apres l'avoir remonte, elle se mit au lit et, dix
minutes apres, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et
l'innocence etaient attestes par la regularite de la respiration.
Elle dormit ainsi jusqu'au moment ou partit la sonnerie du reveil;
alors, sans se frotter les yeux, sans s'etirer les bras, elle sauta a
bas de son lit comme une femme de resolution ou d'humeur facile.
En un tour de main elle fut habillee, chaussee, coiffee, et elle sortit.
Arrivee rue du Helder, elle monta au second etage d'une maison de bonne
apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.
--Monsieur Riolle.
--Mais monsieur n'est pas visible.
--Il n'est pas seul?
--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....
--Alors, c'est bien; j'entre.
Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un etroit et
sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
on la connaissait bien.
Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombre de
livres et de paperasses eparpillees partout sur le tapis et sur les
meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'annees, a la
figure rasee, vetu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe
de moine, travaillait la tete enfoncee dans ses deux mains.
Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se derangea
pas, et Cara put arriver jusqu'a lui, glissant sur le tapis, sans qu'il
levat la tete; sans doute il croyait que c'etait son valet de chambre;
alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.
Il fit un saut sur son fauteuil.
--Tiens, Cara! s'ecria-t-il.
Elle le menaca du doigt, et se mettant a rire
--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le
cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infame!
--Es-tu bete!
--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments
que je suis venue te deranger si matin.
--Tu viens me demander un conseil?
--Tu as devine, avocat perspicace et malin.
--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?
--D'une question de personne.
--C'est plus delicat alors.
--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
Banque de France.
--Tu me flattes; c'est donc bien grave?
--Tres-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?
--Ah bah! est-ce que le fils?...
--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.
--Excellente; fortune considerable et solidement etablie, a l'abri de
tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'interesser, honorabilite
parfaite.
--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle?
Voila tout.
--Huit, dix millions.
--Au plus ou au moins?
--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de preciser.
--Ton a peu pres suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?
--Un fils et une fille; celle-ci a epouse le baron Valentin.
--Un imbecile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle
sont les relations du pere et du fils? Le pere est-il un homme dur, un
vrai commercant?
--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mere qui est la tete de la
maison.
--Mauvaise affaire!
--Pourquoi?
--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
generalement. Sais-tu si le fils est associe ou interesse dans la
maison, et s'il a la signature?
--Je suis oblige de te repondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de
relation dans la maison.
Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus
sa jambe droite en haussant les epaules:
--Comme on se fait sur les gens des idees que la realite demolit,
dit-elle. Ainsi te voila, toi: tu es assurement un des hommes
d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car apres avoir
commence par etre l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses
du demi-monde, ce qui personnellement avait des agrements, mais ce qui
pecuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-a-dire, le
conseil des gens de la finance et de la speculation; au lieu de plaider
simplement pour eux comme tes confreres, tu as fait leurs affaires, tu
as ete les arranger a Constantinople, a Vienne, a Londres, partout; il
parait que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moque
de ce qui etait defendu ou permis, tu as ete recompense de ton courage
par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquerir.
Aujourd'hui, quand on parle de Riolle a quelqu'un, on vous repond
invariablement: "C'est un malin". Tu as la reputation de connaitre ton
Paris comme pas un. Eh bien, je viens a toi, et tu me reponds que tu ne
peux pas me repondre!
Riolle se mit a rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses
levres minces, ce qui decouvrit ses dents pointues comme celles d'un
chat.
--Que tu es bien femme, dit-il, une idee te passe par la cervelle et
tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il
te fallait des renseignements precis sur la maison Haupois-Daguillon, tu
les aurais aujourd'hui.
--Hier, je n'y pensais pas.
--Eh bien, donne-moi jusqu'a ce soir, et je te promets de te les porter
precis et circonstancies, tels que tu les veux en un mot.
--Ce soir, c'est impossible.
--Tu es cruelle.
--J'aime mieux venir les chercher demain matin.
--Eh bien, soit.
--Alors, adieu, a demain.
--Deja!
--Il faut que je passe chez Horton.
--Tu es malade?
--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.
Et elle s'en alla chez son medecin, auquel elle raconta ce qui lui etait
arrive la veille, et qui lui ecrivit l'ordonnance qu'elle
desirait,--c'est-a-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle
envoya une depeche a ses gens a Saint-Germain, pour leur dire de revenir
a Paris.
Toutes ces precautions prises, elle fit une gracieuse toilette de
malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
pres d'elle, elle attendit la visite de Leon.
Elle l'attendit toute la journee, et elle se demandait s'il ne viendrait
pas,--ce qui, a vrai dire, l'etonnait prodigieusement,--lorsqu'a neuf
heures du soir il arriva. Elle avait donne des instructions pour qu'on
le recut et qu'on ne recut que lui.
Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui
prendre des mains son pardessus et le conduire pres de Cara.
L'appartement n'avait plus le meme aspect que la veille, le salon etait
eclaire et les housses qui recouvraient les meubles avaient ete
enlevees. Cependant ce n'etait pas dans ce salon que se tenait Cara;
elle etait dans la chambre ou il avait passe une partie de la nuit
precedente, allongee sur une chaise longue, pale et dolente.
--Comme vous etes bon d'avoir pense a moi, dit-elle en lui tendant la
main, et que c'est genereux a vous de venir faire visite a une malade
chagrine et desagreable!
--Comment allez-vous?
--Assez mal, et vous voyez tous les remedes qu'Horton m'ordonne; j'ai
fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.
--Sans faire de medecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon
remede; en venant, j'ai passe par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en
sera quitte pour la peur.
--Mais vous avez donc toutes les delicatesses du coeur aussi bien que de
l'esprit, s'ecria-t-elle d'une voix emue; j'envie la femme que vous
aimez; comme elle doit etre heureuse!
--Je n'aime personne.
--C'est impossible.
Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.
Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins legerement, plus ou moins
spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
different prenait naissance dans le vestibule.
Peu de temps apres l'arrivee de Leon, le timbre avait retenti, et un
homme a mine rebarbative s'etait presente: c'etait un creancier,
l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
trop bien.
--Je veux voir votre maitresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en
passant j'ai apercu les fenetres eclairees et je suis monte.
A cela Louise repondit que sa maitresse ne pouvait recevoir; mais
Carbans n'etait pas homme a se laisser ainsi econduire; il connaissait
la maniere d'arriver aupres des debiteurs les plus recalcitrants.
--Votre maitresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si
demain je n'ai pas un fort a-compte, je la poursuis a outrance et la
fais vendre.
--Je le dirai a madame.
--Non pas vous, mais moi en face; ca la touchera et la fera se remuer.
Il avait eleve la voix et il commencait a crier fort lorsque Louise, qui
etait une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son
metier, se posa le doigt sur les levres, en faisant signe a Carbans
qu'il ne fallait pas parler si haut:
--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas aupres de madame,
c'est que quelqu'un est avec elle.
--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un serieux, il s'attendrira.
--S'il est serieux, tenez, jugez-en vous-meme.
Et, allant au pardessus de Leon, elle prit dans la poche de cote un
petit carnet, dont on voyait le coin en argent se detacher sur le noir
du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle presenta a Carbans:
--Trouvez-vous ce nom-la serieux? dit-elle.
--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments a votre maitresse.
Puis tout a coup se ravisant:
--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?
--Parce que ca ne fait que commencer.
--Et si ca ne dure pas?
--Le meilleur moyen que ca ne dure pas, c'est de l'effrayer des le
debut; si cela vous parait adroit, entrez, je me retire de devant la
porte.
--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un a-compte,
mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, interets et frais;
et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... a
boulet rouge. Dites bien cela a votre charmante maitresse. Huit jours,
pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.
VI
Leon ne se contenta pas de cette seule visite a Cara; apres la premiere
il en fit une seconde, apres la seconde une troisieme.
N'etaient-elles pas justifiees par l'etat maladif dans lequel elle se
trouvait; cette chute lui avait reellement cause une violente emotion,
et cela etait apres tout bien naturel.
Et puis pourquoi n'aurait-il pas ete sincere avec lui-meme? il avait
plaisir a la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait
connues jusqu'a ce jour.
Discrete, intelligente, instruite, causant de tout avec a-propos et
mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses
d'une facon amusante, avec malice sans mechancete, delicate dans ses
gouts, distinguee dans ses manieres, c'etait, a ses yeux, une vraie
femme du monde avec laquelle on aurait la liberte de tout dire et de
tout risquer, a la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela
mieux que jolie, et faite de la tete aux pieds pour provoquer le desir,
mais en le contenant par un air de decence et un charme naturel qui
etaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
Chaque fois que Leon la quittait, elle lui disait a demain, et le
lendemain il revenait; le premier jour, il etait arrive a neuf heures,
le second a huit heures et demie, le troisieme a six heures, le
quatrieme a cinq heures, et, apres deux heures de conversation qui
avaient passe sans qu'il eut conscience du temps, il etait reste a diner
avec elle, sans facon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce
jour-la il ne s'etait retire qu'a deux heures du matin. Et alors,
marchant par les rues desertes et silencieuses, il s'etait dit
tres-franchement qu'il eprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir a la
voir.
Depuis la disparition de Madeleine, il avait vecu fort melancoliquement,
ne s'interessant a rien, et portant partout un ennui insupportable aussi
bien a lui-meme qu'aux autres.
Et voila que pour la premiere fois depuis cette epoque il retrouvait de
l'entrain, de la bonne humeur; voila que pour la premiere fois le temps
passait sans qu'il comptat les heures en baillant.
Qui avait opere ce miracle?
Cara.
Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient ete
pour lui si vides ces journees, si longues, si penibles, qu'il avait
vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement
s'il se refusait a ce que Cara les remplit, comme depuis quelques jours
elle les remplissait.
En realite, le sentiment qu'il avait eprouve et qu'il eprouvait toujours
pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'etait point de ceux qui
commandent la fidelite. Cara ferait-elle qu'il gardat ce souvenir moins
vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait du
revoir Madeleine dans un temps determine, la situation serait bien
differente; mais la reverrait-il, jamais? De meme, cette situation
serait toute differente, si elle l'avait aime, comme elle le serait
aussi s'il lui avait avoue son amour et si tous deux avaient echange un
engagement, une promesse, ou tout simplement une esperance. Mais non,
les choses entre eux ne s'etaient point passees de cette maniere; il n'y
avait eu rien de precis; et il etait tres-possible que Madeleine ne se
doutat meme pas de l'amour qu'elle avait inspire. Alors, s'ils se
revoyaient jamais, ce qui etait au moins problematique, dans quelles
dispositions Madeleine serait-elle a son egard? N'aimerait-elle pas? Ne
serait-elle pas mariee? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui
assurement, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il
voulait la prendre pour femme.
Raisonnant ainsi, il etait arrive devant sa porte; mais, au lieu
d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
Rivoli. Paris endormi etait desert, et de loin en loin seulement on
rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
detachaient en noir.
Il etait arrive au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en
prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
marcher et de respirer l'air frais de la riviere.
Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au
moins il n'en voyait pas, car si seduisante que fut Cara, ce n'etait pas
une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgre
toutes ses qualites, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
toujours et ne pourrait etre jamais que Cara.
Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds
qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'etaient plonges dans les
siens.
Et a cette pensee, malgre la fraicheur du matin et le brouillard de la
riviere qui le penetraient, une bouffee de chaleur lui monta a la tete
et son coeur battit plus vite.
Si l'heure n'avait pas ete si avancee, il serait retourne chez elle;
mais deja l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les
tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
d'oiseaux; ce n'etait vraiment pas le moment d'aller sonner a la porte
d'une femme endormie depuis deux heures deja.
Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; la il prit une voiture et se fit
conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
n'importe ou dans les allees du bois.
A neuf heures seulement, il se fit ramener a Paris, boulevard
Malesherbes.
Cara n'etait pas encore levee bien entendu, mais Louise ne fit aucune
difficulte pour aller la reveiller et lui dire que M. Leon
Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
Moins de deux minutes apres son entree Cara le rejoignait, vetue d'un
simple peignoir:
--Eh bien! s'ecria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
Mais il lui montra un visage souriant.
Alors elle le regarda curieusement de la tete aux pieds, ne comprenant
rien au desordre de sa toilette et a la poussiere qui couvrait ses
bottines.
--D'ou venez-vous donc? demanda-t-elle.
--Du bois de Boulogne, ou j'ai passe la nuit.
--Ah! mon Dieu!
--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de
la mienne, que j'ai fait serieusement dans le recueillement et le
silence.
--Vous ne me rassurez pas du tout.
--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
vous voulez bien m'entendre.
Et, la prenant par la main, il la fit asseoir pres de lui, devant lui:
--Vous etes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarque que je suis
parti d'ici hier soir fort trouble, profondement emu: ce trouble et
cette emotion etaient causes par un sentiment qui a pris naissance dans
mon coeur. Avant de m'abandonner a ce sentiment, j'ai voulu sonder sa
profondeur et eprouver quelle etait sa solidite; voila pourquoi j'ai
passe la nuit a marcher en m'interrogeant, et ca ete seulement quand
j'ai ete fixe, bien fixe, que je me suis decide a venir vous voir si
matin pour vous dire ... que je vous aime.
Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la
porta a son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en
meme temps, elle regarda Leon avec un sourire plein de tristesse:
--J'aurais tant voulu etre Hortense pour vous! dit-elle apres un moment
de silence, et n'etre que Hortense; mais, helas! il parait que cela
etait impossible, meme pour un homme delicat tel que vous, puisque c'est
a Cara que vous venez de parler.
--Mais je vous jure....
Elle ne le laissa pas continuer.
--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres a votre
place seraient venus a moi et m'auraient dit: "Vous me plaisez, Cara;
combien me demandez-vous par mois pour etre ma maitresse?" Vous etes
trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parle d'un
sentiment ne dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je
suis touchee de vos paroles; mais, pour etre franche, je dois dire que
j'en suis peinee aussi. Il me semble que l'amour ne nait point ainsi et
ne s'affirme pas si vite: le gout peut-etre, le caprice peut-etre aussi,
mais non, a coup sur, un sentiment serieux.
De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse
dont il avait deja ete frappe.
--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je
le dedaigne. J'en suis vivement touchee au contraire, j'en suis fiere,
car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
sont nes en moi. D'autres naitront-ils plus tard? Je ne sais: cela est
possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
connais vous etes celui vers qui je me sens la plus tendrement attiree.
Mais l'heure n'a pas sonne de mettre ma main dans la votre, et j'espere
que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter a mes levres un
langage qui ne viendrait pas de mon coeur. A ma place, une coquette vous
dirait peut-etre qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre
amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire,
parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
--Et j'ajoute: faites-vous aimer.
VII
Contrairement a ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara
appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, etait laide et
d'une laideur repoussante qui inspirait la repulsion ou la pitie, selon
qu'on etait dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.
Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la
petite verole avait defiguree, ce n'etait point par un sentiment de
prudente jalousie ou pour avoir a ses cotes un repoussoir donnant toute
sa valeur a son teint blanc, veloute, vraiment superbe, qui pour le
grain de la peau (la pate comme diraient les peintres), rappelait les
petales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces
precautions, sachant bien ce qu'elle etait, et connaissant sa puissance
mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercee et eprouvee jusqu'a
l'extreme.
Si elle avait accepte pour femme de chambre cette fille laide, ca avait
ete par pitie, par sentiment familial et aussi par interet. Louise en
effet etait sa cousine et elles avaient ete elevees ensemble; mais
tandis qu'Hortense se rendait a Paris pour y devenir Cara, Louise
restait dans son village pour y travailler et y gagner honnetement sa
vie comme couturiere. Par malheur, au moment ou Louise allait se marier
avec un garcon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite
verole qui l'avait si bien defiguree, que lorsqu'elle avait ete guerie,
son fiance n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait epouse une autre
jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fut enceinte de cinq mois.
Louise avait alors quitte son village, ou elle etait devenue un objet de
risee et de moquerie pour tous, et elle etait arrivee aupres de sa
cousine Hortense, a ce moment maitresse en titre du duc de
Carami,--c'est-a-dire une puissance.
Si la misere et les hontes des annees de jeunesse avaient trempe le
coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas
pourtant ferme aux sentiments de la famille: Louise etait sa camarade,
son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait
apprendre a coiffer, a habiller, a servir a table, et apres avoir paye
ses couches et envoye son enfant en nourrice en se chargeant de toutes
les depenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.
Femme de chambre devant les etrangers, attentive, polie et
respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie,
lorsqu'elle etait en tete a tete avec sa maitresse, en realite sa
cousine, et une amie devouee, une sorte d'associee qui avait son
franc-parler pour conseiller, blamer ou approuver librement, sans
menagements, comme si elle soutenait ses propres interets.
Cependant il etait rare qu'elle en usat pour interroger Cara ou pour
aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se
contentait de repondre a ce qu'on lui demandait, ne prenant directement
la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.
Les menaces de Carbans lui parurent de nature a legitimer une
intervention energique. Bien entendu, elle avait raconte a Cara la
visite de l'usurier, puis elle avait raconte aussi comment elle avait pu
le renvoyer, grace au bienheureux pardessus de Leon, et naturellement
elle avait cru que les 27,500 francs seraient verses avant le delai de
huit jours fixe comme date fatale; mais, a son grand etonnement, elle
avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le
versement de ces 27,500 francs dut se faire prochainement.
Et comme elle considerait qu'il y avait urgence, elle se decida a
intervenir la veille du jour ou Carbans devait se presenter, pret a
tirer a boulet rouge, suivant son expression, s'il n'etait pas paye.
Pour cela elle attendit le depart de Leon, et comme il s'en alla a deux
heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle
aborda l'entretien en aidant Cara a se deshabiller.
--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.
--Je ne l'ai pas oublie.
--Tu as des fonds?
--Pas le premier sou.
--Mais alors?
--Alors il sera paye.
--Avec quoi? par qui?
--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis
preciser. Par qui? Par M. Leon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.
--Alors il paye d'avance, M. Leon Haupois-Daguillon?
--Parbleu! M. Leon Haupois est d'une espece particuliere, l'espece
sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met
toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour
conduire les gens, il n'y a qu'a chercher et a trouver leur grand
ressort; une fois qu'on les tient par la, on les manoeuvre comme on
veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusque les choses de
telle sorte que Leon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement,
eut du payer 27,500 francs a Carbans, il eut tres-probablement ete
blesse, et il eut tres-bien pu se dire que je ne l'avais accepte que
pour battre monnaie sur son amour;--de la, reflexion, deception,
humiliation et finalement separation dans un temps plus ou moins
rapproche. Or, cette separation je n'en veux pas.
--Mais Carbans?
--Carbans viendra demain a neuf heures, Leon sera avec moi; tu defendras
ma porte de maniere a ce que Carbans exaspere te mette de cote, et
entre quand meme. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colere
l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me reclamera son argent
grossierement en me reprochant de ne pas avoir use du delai qu'il
m'avait donne pour me procurer les fonds. Alors, si Leon est l'homme que
je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans
s'en ira avec la promesse d'etre paye le lendemain par l'heritier de la
maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel
sera le resultat de cette scene due au hasard seul? Ce sera de prouver a
Leon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, meme sous le coup de
poursuites qui me menacent d'etre chassee d'ici, je ne cede pas a
l'interet. D'un autre cote, il sera heureux et fier, n'etant pas mon
amant, de m'avoir donne cette marque de son amour. Enfin je pourrai etre
touchee de cette marque d'amour et l'en recompenser, ce qui simplifiera
et ennoblira le denoument. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne
voie, et la situation va changer.
--Il etait temps.
--Il n'etait pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui
iront du haut en bas de l'echelle, tu renverras demain Francoise; elle
nous a fait l'autre jour un diner que Leon a trouve execrable, et comme
il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin
de me choisir un vrai cordon bleu, Leon est sensible aux satisfactions
que donne la table. J'etudierai son gout; il me faut quelqu'un qui soit
en etat non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement
important, de lui donner des idees. Tu payeras a Francoise ses huit
jours.
--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine a la renvoyer, elle ne
demande que cela.
--De quoi se plaint-elle?
--De tout, du vin qu'on prend a mesure et au litre, du charbon qu'on
achete au sac plombe, mais principalement de la viande que tu veux qu'on
aille chercher a la Halle en ne prenant que celle de basse qualite.
--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-etre; moi j'ai
dine pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garcons de
salle des Invalides pour deux sous.
--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire a
la concierge: "Il n'y a rien a faire ici, madame est trop bonne pour sa
famille, elle veut qu'on lui donne les restes."
--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se
plaignent pas que la viande est de basse qualite. Tu me debarrasseras
donc de Francoise.
--Celle qui la remplacera sera peut-etre aussi difficile qu'elle; une
cuisiniere econome ne se trouve pas du premier coup.
--On ne fera plus d'economie, sans rien gaspiller on prendra le
meilleur; tu veilleras a cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait
tard.
Et Cara se mit au lit.
Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prevu, arriva pendant
qu'elle etait en tete en tete avec Leon, et, comme elle l'avait prevu
aussi, exaspere par Louise il forca la porte du salon ou il entra la
menace a la bouche.
Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques
paroles il dit tout ce qu'il avait a dire: on lui devait 27,500 francs,
il les voulait, et puisque le delai de huit jours qu'il avait accorde
n'avait servi a rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.
Ce fut alors a Leon de se lever et d'intervenir.
En cela encore Cara ne s'etait pas trompee dans ses previsions.
--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit
Leon.
--A qui ai-je l'honneur de parler?
--Haupois-Daguillon.
Carbans, qui ne saluait guere, s'inclina tout bas.
--Je suis a vos ordres.
Mais Cara a son tour se mit entre eux, et tirant Leon par la main, elle
l'emmena dans l'embrasure d'une fenetre:
--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous melez pas de
cela; n'ajoutez pas la honte a mes regrets.
--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal juge; si vous avez
un peu d'amitie pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment
avec cet homme.
--Mais....
--Je vous en prie.
Il fallut bien qu'elle cedat et qu'elle se retirat dans sa chambre.
Alors Leon revint vers Carbans qui avait abandonne son attitude
provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout
beaucoup plus conciliante.
--Monsieur, dit Leon, j'ai l'honneur d'etre l'ami de la personne que
vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces
soient mises a execution; si les 27,500 francs que vous reclamez sont
dus legitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'a
demain et d'ici la, vous contenter de mon engagement, de ma parole?
--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'a
six heures.
Et, sans en dire davantage, il deposa sa carte sur le coin de la table,
qui se trouvait a portee de sa main.
Cependant ce ne fut que le surlendemain que Leon paya ces 27,500 francs,
car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurat, ce qui etait
assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des
relations avec ceux qui pretent ordinairement aux jeunes gens.
Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher
nomme Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et
proprietaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent,
sans prelever de trop grosses commissions ni de trop gros interets, aux
gens du monde riches et bien etablis qui se trouvaient par hasard genes.
Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait
pretees a 6 pour 100 seulement a M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y
avait pas de risques a courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et
l'argent etait bien dur et bien difficile a trouver.
Bref, contre six billets s'elevant au chiffre total de 60,000 francs, il
put preter a Leon une somme de 50,000 francs, et encore fut-ce seulement
pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eut ete
difficile a prouver, cependant son benefice n'etait pas aussi gros
qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait ete oblige de
prelever dessus une somme de 2,000 francs offerte a Cara pour la
remercier de lui avoir procure la connaissance de M. Haupois-Daguillon,
qui, il fallait l'esperer, pourrait devenir avantageuse.
Sur les 50,000 francs qu'il recut, Leon paya les 27,500 francs dus a
Carbans, offrit a Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses
depenses courantes qui naturellement allaient etre un peu plus fortes
que par le passe.
VIII
Une femme en vue comme l'etait Cara ne prend pas un amant sans que cela
devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et meme sans
que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en
fassent ce qu'ils appellent une indiscretion.
Bientot tout Paris, le tout Paris qui s'interesse a ces cancans, sut que
Leon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue
Royale?--Lui-meme.) etait l'amant de Cara (--Celle qui a ete la
maitresse du duc de Carami?--Elle-meme.); et alors, pendant quelques
jours, cela devint un sujet de conversation.
--Il etait temps.
Comme cela arrive presque toujours, la derniere personne qui apprit la
liaison de Cara et de Leon fut celle qui avait le plus grand interet a
la connaitre,--c'est-a-dire "le papa".
Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se
passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait "des lorettes ou des
courtisanes". Bel homme et gate en sa jeunesse par des succes qui
s'etaient continues jusque dans son age mur, il n'avait jamais compris
qu'on se commit avec des femmes "qui font marchandise de leur amour". A
quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.
Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour a ses oreilles; alors il
voulut tout naturellement savoir s'il etait fonde, et comme il lui etait
difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la reponse la plus
precise, c'est-a-dire Leon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui
devait avoir des renseignements a ce sujet.
En effet, bien que Byasson n'eut pas de relations dans le monde de Cara,
il savait a peu pres ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se
passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'a
celui des cocottes, simplement en qualite de curieux qui veut etre
informe de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosite, il
ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un
ordre tout autre, sur tout ce qui touchait a la litterature, a la
peinture, a la musique. Bien qu'il ne fut qu'un commercant, il ne
laissait pas paraitre un livre nouveau un peu important sans le lire, et
sans se faire lui-meme,--et l'un des premiers,--une opinion a son sujet
dont rien plus tard ne le faisait demordre, pas plus l'eloge que le
blame. Dans tous les bureaux de location des theatres de Paris, son nom
etait inscrit pour qu'on lui reserva un fauteuil d'orchestre aux
premieres representations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou
applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
ce jour-la serieux et reserves comme des augures qui croient a leur
sacerdoce, lui eut revele leurs sentiments. Avant que le Salon de
peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y
figurer; il avait ete les voir dans les ateliers, il avait cause avec
les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
faite des journaux ou des gens du metier. Toutes les fois qu'une vente
interessante avait lieu a l'hotel des commissaires-priseurs, il recevait
un des premiers catalogues tires, et s'il n'assistait point a toutes les
vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui meritaient
une visite. Ou trouvait-il du temps pour cela? C'etait un prodige; et
cependant il en trouvait, de meme qu'il en trouvait encore pour arriver
presque chaque jour a la fin du dejeuner de M. et madame
Haupois-Daguillon, de facon a prendre une tasse de cafe avec eux;--il
est vrai que la famille Haupois-Daguillon etait sa famille a lui qui ne
s'etait point marie, comme Leon et Camille etaient ses enfants; et il
est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.
Personne mieux que lui assurement n'etait en etat de savoir ce qu'etait
cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
jamais s'inquieter d'elle, et qui maintenant, disait-on, etait la
maitresse de son fils.
Au premier mot, il fut evident que Byasson pourrait repondre s'il le
voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout a fait
significative.
--Vous savez qu'elle est la maitresse de Leon? demanda M. Haupois.
--On le dit; mais je n'en sais rien.
--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale
a mon fils en m'apprenant ce que vous savez. A vrai dire, et tout a fait
entre nous, je ne suis pas fache de cette liaison.
--Ah! vraiment.
--Entendons-nous: certainement je suis offusque de voir un homme comme
Leon, beau garcon, intelligent, distingue, mon fils, qui pourrait
prendre des maitresses ou il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,
d'une courtisane a la mode; oui, tres-certainement cela me blesse; mais
enfin, d'un autre cote, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement
que je vois Leon echapper a l'influence sous laquelle il etait;--Cara le
guerira de Madeleine.
--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses a votre point de vue,
et je ne peux pas me rejouir de voir Leon l'amant de Cara.
--Vous la connaissez?
--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voila pourquoi je suis
jusqu'a un certain point effraye de penser que Leon va subir son
influence. N'oubliez pas comment Leon a ete eleve et quelles etaient ses
dispositions dans sa premiere jeunesse.
--Il me semble que Leon a ete aussi bien eleve qu'il pouvait l'etre.
--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collegien pour ces
femmes qui, a un degre quelconque, etaient des Cara. Vous vous
contentiez de hausser les epaules quand nous le voyions, le nez colle
contre les vitres, regardant leur defile. Et vous haussiez les epaules
encore quand vous le preniez a lire ces journaux ou ces romans qui ont
la pretention d'etre l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous
faisait point part de ses idees, bien entendu, mais avec moi il
regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
etait vive sa curiosite de savoir quelle etait cette existence qui
l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'a ce
jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse
que par la nullite ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le
prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas
nulle, elle n'est pas sotte.
--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle
d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
Caravane, Carapace et surtout Caravanserail,--ce qui, eu egard a ses
moeurs hospitalieres, est une sorte de qualificatif parfaitement
justifie,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, nee
a Montlignon, dans la vallee de Montmorency, de parents pauvres et peu
honnetes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car a neuf ans elle
seduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commence de bonne
heure,--une vieille dame riche qui la fit elever dans un couvent.
Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commenca pour la jeune
fille une existence de misere horrible. On la retrouve au bout de
quelques annees la maitresse du duc de Carami. C'est le temps de sa
splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il
etait bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui
restait de sa fortune a sa maitresse. Le testament est attaque pour
captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
est la maniere de plaider de Nicolas, quel est son systeme de
personnalites et d'injures; il a forme son dossier avec des notes qui
lui ont ete fournies par la prefecture de police, il lit ces notes et
montre ce qu'a ete Cara depuis l'age de treize ans, c'est-a-dire depuis
son arrivee a Paris. Jamais requisitoire n'a ete plus ecrasant, et ce
qui lui donne un caractere de cruaute reelle, c'est la presence de Cara
a l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se leve et s'avance a la barre
dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant elegante.
Elle demande a donner quelques explication et prend la parole: "Tout ce
qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis
nee dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable
de la fatalite de ma naissance? oui, mon enfance s'est passee dans la
fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
sortie. Mais que dire de celles qui, nees dans le ciel, descendent
volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
de cinq mois?" La-dessus, comme vous le pensez bien, le president,
indigne, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit
ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,
c'etait la duchesse de Carami. Voila qui vous fera connaitre Cara,
mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
et quelle est sa resolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbe dans la reflexion;
depuis quelques instants deja, il avait perdu le sourire de confiance et
d'assurance avec lequel il avait aborde cet entretien.
--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur ainee, Isabelle.
Toutes deux ont suivi la meme carriere; mais, tandis qu'Isabelle a
demande la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce
qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandee au monde
commercial et financier. Apres l'experience du duc de Carami, qui avait
mal fini, elle s'est adressee aux fils de famille de la haute banque et
du haut commerce, trouvant la des avantages moins brillants peut-etre
que ceux que rencontrait sa soeur, mais a coup sur plus serieux et plus
productifs. Vous donner la liste des gens a la fortune desquels elle a
fait une large breche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons
des noms si vous en desirez.
--Alors elle doit etre riche?
--Elle l'etait, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un
aventurier qu'elle voulait epouser. C'est le juste retour des choses
d'ici-bas.
--Tout ce que vous me dites-la est assez effrayant.
--Aussi avez-vous eu grand tort de vous rejouir en pensant que Cara le
guerirait de Madeleine; il y a des remedes gui sont pires que le mal; et
cette chere Madeleine n'etait pas un mal. Ah! la pauvre fille, que
n'est-elle la pour nous sauver!
--Elle serait la que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Leon
n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
En tout cas, il y a un moyen d'empecher les choses d'aller trop loin.
Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Leon serre, et alors
elle s'en fatiguera bien vite.
--A moins que Leon ne trouve des preteurs, ce qui, vous le savez comme
moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signe
Haupois-Daguillon?
--Allons, decidement je parlerai a Leon.
IX
Bien que M. Haupois voulut parler a son fils, il ne lui parla point; la
situation n'etait pas assez franche pour qu'il l'affrontat volontiers,
sans raisons decisives sur lesquelles il put s'appuyer; si Leon devait
faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.
Il valait donc mieux ne pas se hater et attendre pour voir quelle
tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
que lorsqu'on l'aime, et par cela que Leon etait l'amant de Cara, il
n'etait nullement demontre qu'il l'aimat; cette liaison pouvait tres
bien n'etre qu'un caprice, et il n'etait pas de sa dignite de pere de
famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait ete question
d'un sentiment serieux, il n'avait pas hesite a agir: bien que cela
parut peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menacant, et il
paraissait sage de garder intacte l'autorite paternelle pour ce moment,
au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point etait
urgent a l'heure presente: c'etait de surveiller Leon et, autant que
possible, de le retenir a la maison de commerce, de facon a ce qu'il ne
donnat pas trop de temps a Cara, et sur ce point il fut tres-net avec
son fils.
Leon eut voulu faire ce que son pere lui demandait, car il se sentait en
faute vis-a-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que
lui-meme voulait etait par malheur impossible.
Son pere et sa mere savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas a
leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
aupres de Cara, il etait oblige de faire a chaque instant, a propos de
tout comme a propos de rien, la preuve de son amour.
La situation en effet avait ete nettement dessinee par elle:
--Il est bien entendu, mon cher Leon, que je ne veux pas de ton argent,
lui avait-elle dit le jour ou il lui avait apporte le cadeau qu'il avait
paye avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as debarrassee de cet horrible
Carbans, et j'ai accepte ce service parce que je le considere comme un
pret que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont
la negociation est en ce moment difficile, mais qui a un moment donne
redeviendront ce qu'elles sont en realite, excellentes; je te les
montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
dans notre vie. Mais, quant aux choses d'interet, je veux qu'il n'en
soit jamais question entre nous.
--Cependant....
--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces a cette
joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est la une fatalite de ma
position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la reputation qui
m'a ete faite. On a cru que j'etais avide, et bien que je n'aie par rien
justifie une pareille reputation, elle s'est repandue dans Paris, ou
elle s'est solidement etablie, parait-il.
--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondee!
--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour ou
tu pourrais douter de mon desinteressement, cela importerait beaucoup.
Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'elever l'ombre meme d'un
soupcon, et ce soupcon pourrait naitre si tu n'avais pas la preuve que
je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que
tu te donneras toi-meme en te disant: "Elle n'a jamais voulu accepter un
sou de moi?" Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je
t'aime par interet?
--Ne crains point cela.
--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais ete une
femme avide, si j'avais ete inspiree par l'interet dans le choix de mon
amant, je n'aurais pas ete assez maladroite ni assez mal avisee pour te
prendre.
Disant cela, elle l'avait regarde a la derobee, mais il n'avait pas
bronche.
Alors elle avait continue de facon a preciser ce qu'elle voulait dire:
--Cela t'etonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel
que toi, et cependant, si tu veux reflechir, tu sentiras combien mes
paroles sont raisonnables. Si ton pere est riche, il l'est d'une bonne
petite fortune bourgeoise qui n'a rien a voir avec le grand luxe; et
puis il connait le prix de l'argent; c'est un commercant, et il ne
laisserait assurement pas ecorner un morceau de cette fortune sans s'en
apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on ecorche tout vivant.
D'autre part, elle n'est pas a toi cette fortune, elle est a ton pere, a
ta mere, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout
coeur, ont peut-etre vingt ans, ont peut-etre trente ans a vivre. Il y
aurait donc la encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour
demontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit
pas.
--Que veux tu donc?
--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se meler a notre
amour; voila pourquoi desormais tu ne me feras plus des cadeaux qui
valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
qui a une valeur materielle, je te demande et j'exige ce qui a mes yeux
est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
amitie, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut
donner. Et, de ce cote, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi
laisse-moi te faire un reproche a ce sujet: depuis que nous nous aimons,
c'est a peine si tu as dine ici cinq ou six fois. Ca n'etait pas la ce
que j'avais espere et la preuve c'est que j'avais pris une cuisiniere
pour toi. La premiere fois que tu as accepte mon diner, j'ai tres-bien
vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu etais plus difficile
que moi; alors tout de suite j'ai renvoye ma cuisiniere, qui etait bien
suffisante pour moi, et j'ai pris a ton intention un cordon bleu.
--Tu as fait cela!
--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu recompensee? Tu as
trouve ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guere fait
plus d'honneur que si elle avait continue d'etre mediocre. Est-ce que tu
ne devrais pas rester a dejeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu
ne devrais pas revenir diner tous les soirs? Comprends donc que je suis
affamee de joies que je ne connais pas: celles de l'interieur, du
tete-a-tete, du menage. Revele-les moi ces joies, fais-les moi gouter,
que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer pres de moi? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses a nous dire, et,
lorsque nous nous separons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que
nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie a deux, a un, comme je la
voudrais etroite et fermee, si intime qu'il n'y ait place entre nous que
pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
Cette vie intime a deux c'etait celle que Leon avait si souvent revee,
si souvent desiree en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la
bouche de sa maitresse l'avait-il profondement emu.
--Si tu n'etais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te
parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espere, a te faire
manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu
es maitre de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois
me sacrifier a ta boutique. Me le dis-tu?
Au moment ou elle parlait ainsi, elle connaissait deja assez Leon pour
savoir qu'elle le frappait a son endroit sensible.
--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu desires, je le desire
moi-meme.
--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
m'aimes comme je veux etre aimee, prouve-le moi tous les jours, a chaque
instant, dans tout. Ah! si j'etais ce qu'on appelle une femme honnete ou
si tout simplement j'etais ta femme, je serais moins exigeante, mais je
suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par
les soins, par les prevenances, par les egards que tu me le feras
oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.
La question se trouvant ainsi posee par son pere et par Cara, c'etait du
cote de celle-ci qu'il avait ete entraine. Comment rester a sa
"boutique" quand il etait attendu? Comment ne pas venir diner quand elle
l'attendait? Elle se facherait. Pouvait-il la facher?
S'il lui avait plu, c'avait ete un hasard.
Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait etre
aime,--ce qui etait un choix.
Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui etait doux.
Ce reve de collegien emancipe, qu'il avait fait si souvent, d'etre aime
par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, etait realise.
Cara l'aimait et elle voulait etre aimee par lui.
Il y avait la de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanite. Ce
n'est pas seulement de tendresse ou de desir qu'est fait l'amour et
surtout l'amour qu'inspire une femme a la mode, une femme comme Cara.
Combien de fils de famille ont ete jetes dans les folies ou les hontes
de la passion, parce que leur maitresse etait une Cara.
Combien ont ete perdus, ruines, deshonores, non par l'amour, mais par
l'amour-propre.
Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un
titre de noblesse. On etait fils d'un bourgeois enrichi: on devient
quelqu'un.
X
Bien que Cara voulut avoir toujours Leon pres d'elle, il y avait deux
jours de la semaine cependant ou elle lui rendait la liberte, non pas
franchement, mais d'une facon detournee, avec des raisons sans cesse
renouvelees: ces deux jours etaient le jeudi et le dimanche.
En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois ou elle
s'arrangeait pour etre seule,--le 17.
Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Leon n'avait pas
tarde a remarquer qu'il y avait la quelque chose d'etrange: l'habilete
meme des pretextes mis en avant avait frappe son attention.
Si une maitresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanite et
l'amour-propre; par contre, elle enfievre bien souvent la jalousie d'un
amant.
Assurement Leon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait
entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
que personne ce que valaient les histoires racontees sur son compte et
sur ses pretendus amants; mais cependant ses audaces de rehabilitation
n'allaient pas jusqu'a la faire immaculee; elle avait ete aimee, elle
avait eu des liaisons.
Toutes etaient-elles rompues?
Ou allait-elle?
Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de precautions pour cacher ses
absences?
Certainement elle etait intelligente et fine, mais lui-meme n'etait ni
naif ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
qu'elle n'etait pas sincere dans les explications qu'elle lui donnait et
qu'il ne lui demandait pas.
Quand meme elle ne se serait pas troublee (et sont trouble prouvait bien
qu'elle n'etait pas aussi rouee qu'on le pretendait), Louise l'eut
eclaire par son embarras, lorsque, rentrant a l'improviste, il
l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des reponses evasives, telles
qu'en peut faire une femme de chambre devouee qui ne veut pas trahir sa
maitresse.
Tout cela formait un ensemble de faits qui n'etaient que trop
significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.
En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis
midi jusqu'a sept heures du soir? Elle etait pieuse, cela etait vrai, et
bien qu'elle se cachat pour dire ses prieres, et qu'elle eut place son
prie-Dieu dans un cabinet retire, ou personne ne penetrait, au lieu de
l'exposer a l'endroit le plus en vue de sa chambre a coucher, comme tant
de femmes le font, il etait impossible de ne pas savoir, quand on avait
vecu de sa vie, qu'elle accomplissait avec regularite certaines
pratiques religieuses; mais, si devote qu'on soit, on ne reste pas dans
les eglises de midi a sept heures, meme le dimanche.
Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.
Il n'y en a pas davantage qui reviennent periodiquement et regulierement
le 17 de chaque mois.
Et puis, si telle avait ete la raison qui la faisait sortir et la
retenait dehors, pourquoi ne l'eut-elle pas dit tout simplement?
Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, a
lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montre tant de
precautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.
C'etaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi
a s'inquieter, et non pas la jalousie, non pas la mefiance.
De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de mefiance, etant
au contraire porte par sa nature a croire le bien beaucoup plus
facilement que le mal.
Cependant, dans le cas present, il fallait fatalement qu'apres avoir
cherche le bien sans le trouver nulle part, il en arrivat au mal malgre
lui, et il y avait des jours ou il se disait qu'il fallait qu'il apprit,
n'importe comment, ou Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,
ce qu'elle faisait.
Plusieurs fois il le lui avait demande sur le ton de la plaisanterie,
n'osant pas l'interroger serieusement; mais toujours elle lui avait
repondu par des reponses evasives qui, malgre sa finesse, criaient le
mensonge.
Un jour, cependant, elle s'etait fachee et, sous le coup de la colere,
elle lui avait repondu franchement:
--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux
vaut nous separer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure
que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou
renonce a moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
justement le contraire des egards et des sentiments d'estime que je te
demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-la, dont
on peut etre jaloux sans qu'elles en soient blessees; il y en a
d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
n'est-pas?
Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il etait
jaloux: comment eut-il cesse de l'etre, alors que les causes qui avaient
provoque cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus
de ces inquietudes que, pour le reste, Cara s'appliquait a le rendre
aussi heureux que possible: toujours prevenante, toujours caressante,
toujours tendre, la plus douce, la plus agreable des maitresses; gaie et
enjouee d'humeur, egale de caractere, passionnee de coeur, ravissante
d'esprit, ne cherchant qu'a lui plaire, s'ingeniant a le charmer avec
une souplesse, une fecondite de ressources, une richesse d'invention qui
le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
l'aimait!
Et cependant?
Cependant, ce point d'interrogation restait enfonce comme un clou dans
sa tete, a l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour
en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
jeudi, Cara sortait regulierement comme si elle ne s'apercevait pas du
supplice qu'elle lui imposait.
Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fit rien d'ailleurs
pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 precisement, il recut un
billet pour assister a l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il
s'etait lie a Madrid, et qui venait de mourir a Paris. Il hesita
d'autant moins a se rendre a cet enterrement qu'il ne devait pas voir
Cara ce jour-la.
Deux ou trois personnes seulement se trouverent avec lui a l'eglise;
alors, pour que ce pauvre garcon ne fut pas conduit tout seul au
cimetiere, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,
qui avait ete creusee dans la partie haute du Pere-Lachaise, au dela de
la grande allee transversale.
Comme il redescendait melancoliquement vers Paris en suivant l'allee des
Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Perier, il apercut une
femme qui, de loin, lui parut ressembler a Cara d'une facon frappante:
meme taille, meme port de tete, memes epaules, elle etait penchee sur la
vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posee
pres d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la
reconnaitre surement. Elle fit un mouvement, c'etait elle. Alors il se
jeta derriere un monument pour qu'elle ne le vit pas et ne crut point
qu'il etait ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle
continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
gantees, puis quand elle eut tout nivele, un jardinier lui apporta un
arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-meme les fleurs qu'elle venait
de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, apres une assez longue
priere, elle partit.
Alors Leon, vivement emu, s'approcha, et sur le monument devant lequel
elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: "Amedee-Claude-Francois-Regis
de Galaure duc de Carami."
Ainsi celui qu'il avait cru un rival etait un mort.
Le jardinier qui avait apporte l'arrosoir, etait en train de placer dans
sa corbeille les plantes fanees arrachees par Cara; Leon s'approcha de
lui:
--Voila une tombe pieusement entretenue, dit-il.
--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ca dans le cimetiere: tous les
mois, le 17, _recta_, la garniture est changee, et jamais rien de trop
beau, rien de trop cher.
Leon revint a Paris, marchant la tete dans les nuages, et il s'en alla
droit chez Cara qui, bien entendu, etait rentree.
L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:
--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.
--Oui, je suis heureux, tres-heureux.
Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse emue.
Il avait son projet.
On etait au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait
etre absente depuis deux heures jusqu'a six; il etait resolu a la
suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
certain de decouvrir une tromperie du jeudi analogue a celle du 17.
A deux heures moins dix minutes, il etait dans une voiture devant le
numero 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant
vivement de voiture, il la suivit de loin a pied.
Elle le conduisit ainsi jusqu'a la rue Legendre, a Batignolles: elle
allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
rue Legendre un embarras sur le trottoir la forca a s'arreter et a se
coller contre une maison; alors, levant la tete, elle apercut Leon qui
arrivait.
En quelques pas, il fut pres d'elle.
--Toi ici! s'ecria-t-elle, d'une voix etouffee.
Mais, sans se laisser arreter par ces paroles et par son regard
courrouce, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle
intention il l'avait suivie.
Elle garda un moment de silence.
--Tu meriterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je
ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frere. Il est mort, laissant
trois enfants qui sont orphelins, car leur mere est plus que morte pour
eux. Je les ai pris, je les eleve, et je viens passer quelques heures
avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas a l'ecole, je
les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
porte; monte avec moi. Ne resiste pas; je le veux; ce sera ta punition,
jaloux!
Ils monterent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les
portes etaient fermees; en arrivant au palier du premier etage, il la
prit dans ses deux bras, et l'embrassant:
--Tu es un ange! dit-il.
Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout a coup se
mettant a rire:
--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses levres elle lui
effleura l'oreille,--une grande bebete.
C'etait au dernier etage qu'habitaient les enfants, dans un logement
simple, tres-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les
soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
ouvrir la porte.
Aussitot les trois enfants accoururent et se jeterent sur Cara, sans
faire attention a Leon qui se tenait un peu en arriere.
--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!
XI
Carbans n'etait pas le seul creancier de Cara: Leon ne fut pas longtemps
sans decouvrir cette facheuse verite.
Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'etait
explique une bonne fois avec lui a propos de ses affaires, et elle
n'etait pas femme a revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait
pas qu'il y eut de questions d'argent entre eux, cela avait ete
nettement formule; elle lui avait seulement montre les valeurs dont se
composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Leon, qui
n'etait pas lui-meme bien au courant des choses financieres, avait du
interroger quelques personnes competentes, et il avait eu le tres-vif
chagrin de venir dire a sa maitresse que ce qu'elle considerait comme
une fortune n'etait qu'un ensemble de titres deprecies et qui pour la
plupart meme n'etaient pas realisables.
Cara avait recu cette mauvaise nouvelle sans en etre trop vivement
affectee, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle etait loin
d'avoir une pareille pensee), mais parce qu'elle savait par experience
que des valeurs declares mauvaises par des gens de Bourse peuvent
devenir, a un moment donne, une source de fortune: il n'y a pas de femme
dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
prince qui fit cadeau a une de ses maitresse de quelques titres de
propriete sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien
preter, et qui, du jour au lendemain, quand on commenca a exploiter les
sources de petrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotees cinq
francs a la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs
centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et
elles y tiennent.
Ce fut par Louise que Leon connut la situation vraie de Cara: interrogee
par lui, la fidele femme de chambre commenca par se defendre de parler,
mais elle finit par tout dire:
--Je vois bien que monsieur a remarque l'inquietude de madame, et qu'il
a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentees dans la maison; je ne
veux pas que cette inquietude et nos airs mysterieux lui fassent
supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
et, si monsieur etait malheureux, cela ferait le chagrin de madame.
C'est la ce qui me decide a parler. Seulement, monsieur voudra bien me
promettre a l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconte
et que c'est moi qui l'ai averti.
--Parlez.
--Eh bien, madame va etre saisie et vendue.
Leon respira; ce n'etait pas cela qu'il craignait apres ces savantes
recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
n'etaient pas graves, et leur guerison etait facile.
--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce miserable M. Ackar,
en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
madame; il les a vendues ou echangees et a remplace celles qui lui
avaient ete confiees par d'autres qui ont tellement baisse que les
vendre maintenant serait une ruine. Madame etait loin de se douter de
cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
decouvert la verite ou tout au moins une partie de la verite, car a ce
moment il y avait une certaine quantite de ces valeurs qui, etant
depreciees, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru a cette
hausse, et elle a compte dessus pour payer ses depenses. Ce n'est pas la
hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
pas diminue ses depenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses
fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
boucher, l'epicier, meme le boulanger; c'est a en perdre la tete. Si
elle voulait que tout cela fut paye du jour au lendemain, rien ne serait
plus facile, elle n'aurait qu'un mot a dire, qu'un signe de tete a
faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
signe, elle aime trop monsieur.
A une pareille confidence il n'y avait qu'une reponse possible: demander
les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Leon.
Mais Louise refusa:
--Si monsieur croit que c'est pour en arriver a ce resultat que je lui
ai raconte, bien malgre moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce
que j'ai demande a monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai
parle. Si monsieur payait lui-meme les fournisseurs, madame comprendrait
tout de suite le role que j'ai joue et dans sa colere elle me
renverrait. Je ne veux pas de ca et voila pourquoi, avant d'ouvrir la
bouche, j'ai fait promettre a monsieur que madame ne saurait jamais rien
de ce que je lui aurais raconte; monsieur a promis, je lui demande de
tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parle, c'est pour
monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiete pas de ce qu'il
peut remarquer d'etrange. Maintenant il est bien certain, que si
monsieur pouvait debarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais
heureuse, mais comment?
Leon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il
la voyait devouee a Cara; mais, malgre tout, elle lui inspirait un
sentiment de repulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette
confidence.
--Voila une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les
dettes de sa maitresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener a
demander a Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle
me croit plus jeune que je ne suis.
Et il se decida a demander a Cara l'etat de ses dettes, bien convaincu
qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
qui l'obligeait a intervenir: "Si elle voulait, elle n'aurait qu'un
signe a faire pour que tout fut paye du jour au lendemain." Si cela
n'etait pas completement vrai, il suffisait que ce fut possible pour que
Leon trouvat son honneur engage a payer tout lui-meme. Seulement il
aurait mieux aime qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
adroitement deguise, Cara s'adressat franchement a lui, cela eut ete
plus digne, plus conforme au caractere qu'il avait cru trouver en elle,
qu'il avait ete si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui
gatait la Cara qui peu a peu s'etait revelee a lui, et qui, justement
par les qualites qu'il avait decouvertes en elle, s'etait emparee de son
coeur d'une maniere si forte et si profonde. Mais cette deception
n'etait pas telle qu'elle dut l'empecher de s'acquitter de son devoir
envers elle: il etait son amant, son seul amant, elle avait des dettes,
il devait les payer, cela etait oblige.
Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignite et son honneur,
mais il le devait encore pour le monde, c'est-a-dire pour sa reputation.
Malgre son amour du tete-a-tete et de l'intimite, Cara n'avait pas rompu
avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un
certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient a son
monde, les hommes appartenaient a tous les mondes, au vrai comme au
faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle etait une
femme desirable, ceux-la pour rien, pour aller quelque part ou l'on
s'amuse, ou l'on est libre, et ou de temps en temps on trouve un bon
diner. Pour tous il etait l'amant en titre et si les huissiers
saisissaient sa maitresse, c'etait exactement comme s'ils le
saisissaient lui-meme, avec cette circonstance aggravante qu'il la
laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y etait pas lui-meme.
Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
payat tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-etre
assez difficile; car ce qu'il s'etait reserve sur le pret de Rouspineau
etait depense depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il
ferait un nouvel emprunt a Rouspineau.
Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement
pris avec Louise; il avait trouve dans l'antichambre un monsieur qui
avait la tournure d'un huissier et il desirait savoir ce que cet
huissier venait faire.
Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette
question nettement posee, elle avait voulu se lancer dans de longues
explications; mais s'etant coupee deux ou trois fois sans pouvoir se
reprendre, elle avait ete obligee a la fin, et a sa grande confusion,
d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.
--J'aurais paye depuis longtemps deja, car je n'aime pas plus que toi
les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annoncait comme
prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
quelque temps, prochainement, je serai debarrassee de cet huissier.
--Laisse-moi t'en debarrasser tout de suite.
--Restons-en la; cet huissier sera paye, sois tranquille; pourquoi
soulever entre nous une cause de desaccord? tu aimes donc bien les
querelles? Si tu veux quereller a toute force, choisis au moins un autre
sujet.
Il avait insiste: elle s'etait fachee.
Alors lui aussi s'etait fache, et il lui avait represente les raisons
personnelles qui l'obligeaient a ne pas la laisser exposee aux
poursuites des huissiers: sa dignite, son honneur etaient en jeu.
Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'ecouter; mais peu a peu elle
s'etait laisse toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurement il
etait desagreable pour lui qu'on dit que sa maitresse etait poursuivie;
mais ne serait-il pas plus desagreable, deshonorant pour elle qu'on dit
qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
s'il payait des dettes qui, en realite, n'etaient pas les siennes?
Elle ne pouvait donc pas ceder a ce qu'il lui demandait, et elle ne
cederait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'etait de vendre
ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse;
sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
sacrifice de bon coeur.
Ce fut a son tour de resister: il ne pouvait pas accepter un pareil
sacrifice.
Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la premiere et
peut-etre plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien
simple: afin d'eviter desormais entre eux toute discussion d'affaires,
afin d'etre a l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire
inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en realite etre
evite, Cara remettrait a Leon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait
dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se
serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avance.
Qui eut l'idee de cet arrangement, qui terminait d'une facon si heureuse
cette difficulte au premier abord presque insurmontable? Personne en
propre. Elle leur fut suggeree a l'un aussi bien qu'a l'autre par la
logique meme des choses.
XII
Quand on est fils de bourgeois, et quand on a ete eleve bourgeoisement
au milieu d'idees bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes
bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine
developpee par celle de son education, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on
veuille, on ne peut pas ne pas etre bourgeois, au moins par quelque
cote. Chez Leon, qui non-seulement etait fils de bourgeois, mais qui de
plus avait pour pere un Normand et pour mere une femme de commerce, ce
cote bourgeois se manifestait dans une certaine mefiance qui
apparaissait chez lui aussitot qu'il s'agissait d'une question d'argent;
c'est-a-dire, pour preciser en employant une expression bourgeoise,
qu'il etait volontiers porte a s'imaginer "qu'on voulait lui tirer des
carottes". Et comme des son enfance, au college, ou il etait arrive avec
de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois a subir
cette extraction desagreable, il avait pris des habitudes de reserve et
de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il
se mettait sur la defensive.
On comprend combien fut doux son soulagement quand, apres son entretien
avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas
envoye Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.
Elle etait donc bien reellement la femme qu'il avait cru, et non pas
celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait
maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.
Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que
deux choses a faire: savoir tout d'abord a combien se montaient les
sommes que devait sa maitresse, et ensuite se procurer l'argent
necessaire pour qu'elle put elle-meme payer ces sommes.
Profitant d'un jeudi, c'est-a-dire d'une absence de Cara, il s'adressa a
Louise pour qu'elle lui donnat le montant de ces sommes: mais ce fut
difficilement qu'il la decida a parler.
A mesure qu'elle lui enumerait les noms des creanciers, couturier,
modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc.,
avec le chiffre de ce qui etait du a chacun, il ecrivait ces noms et ces
chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces
chiffres alignes les uns au-dessous des autres:
67,694 francs.
Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa
mine s'allonger.
En effet, le total etait un peu fort; de plus a ces 67,694 fr. il
fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total general
de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour
Cara ne serait nullement le total de ses dettes a lui. Pour payer 27,500
fr. a Carbans, il avait emprunte 60,000 fr. a Rouspineau; combien
faudrait-il qu'il empruntat pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000
fr. C'est-a-dire que sa dette a lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre
devait donner a reflechir.
Apres avoir emprunte, il faudrait payer. Ou prendrait-il ces 160,000
francs?
Une pareille question pouvait tres-justement allonger la mine. Jusqu'a
ce moment Leon n'avait point eu de dettes. Il avait vecu facilement avec
la tres-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'etait
trouve arriere de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot a
dire a son pere pour que celui-ci les lui donnat; cela rentrerait dans
les frais generaux auxquels la maison Haupois-Daguillon etait tenue:
noblesse oblige.
Mais de quelques milliers de francs a 160,000 francs, la marge est
large, et n'y avait pas a esperer que son pere continuat maintenant a se
montrer aussi facile.
Malheureusement de pareilles reflexions etaient a cette heure
completement inutiles; c'etait avant de prendre Cara pour maitresse
qu'il fallait les faire, et non maintenant.
Maintenant il etait engage, et il fallait qu'il allat jusqu'au bout,
c'est-a-dire qu'il devait, a n'importe quel prix, se procurer ces 67,694
francs.
Heureusement Rouspineau etait la; mais quand le marchand de fourrage de
la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Leon avait arrondi
la somme,--il poussa les hauts cris.
--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il
abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses
rentes dans son pays natal, a Beaugency, un joli pays comme chacun sait,
ou le vin n'est pas tant cher; il s'etait saigne aux quatre membres pour
trouver les soixante mille francs qu'il avait deja pretes et qui etaient
toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'etait pas a
lui qu'il fallait s'adresser, c'etait a un capitaliste.
En ecoutant ce discours, Leon ne s'etait pas beaucoup inquiete, se
disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces
quatre-vingt mille francs; mais bientot il avait compris qu'il ne
trouverait pas la la somme qu'il lui fallait.
--Je ne vois guere que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous
connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie
anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet
d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les
courses.
--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point ete en relations avec lui.
--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain,
vous saurez sa reponse: mais, a l'avance, je crois pouvoir vous assurer
qu'elle sera ce que vous desirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les
trouvera; il a une riche clientele, et il fait valoir l'argent de plus
d'une de nos femmes a la mode, qui chez lui trouvent de gros benefices
qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher
que moi.
Cette reponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prevue, et le
lendemain Leon se presenta chez M. Brazier; mais on ne penetrait pas
chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses
clients dans un petit bureau ou il tenait sous clef, dans des coffres
sur lesquels on s'asseyait, des echantillons d'avoine et de son. Chez
Brazier, on trouvait un elegant magasin meuble a l'anglaise, dans lequel
de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous,
s'informant poliment de ce que vous desiriez. Ce que Leon desirait,
c'etait voir M. Brazier; et, comme celui-ci etait occupe, il dut
l'attendre pendant pres d'une heure, assez mal a l'aise au milieu de ce
magasin.
Enfin, il vit paraitre une sorte de patriarche a cheveux blancs, d'une
tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-meme, qui le
pria de passer dans son bureau particulier.
En quelques mots Leon lui exposa l'objet de sa visite.
--L'affaire est faisable, repondit gravement Brazier: elle se resout
dans une question de garantie; autrement dit, en echange des 80,000
francs qui vous sont necessaires, qu'offrez-vous?
--Ma signature.
Brazier s'inclina avec une politesse affectee.
--Moralement, c'est beaucoup, mais financierement, c'est moins, si j'ose
me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de
fortune propre.
--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.
--J'ai l'honneur de connaitre M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui
j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et
l'autre, pleins de sante; ils peuvent vivre longtemps encore.
--Je l'espere.
--J'en suis convaincu; on ne desire pas generalement la mort de ses
parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas
notre cas. Nous sommes donc en presence d'un fils de famille, qui aura
une belle fortune un jour, mais qui presentement n'offre comme garantie
que des esperances; encore ces esperances peuvent-elles ne pas se
realiser; il peut mourir avant ses parents; il peut etre pourvu d'un
conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans;
vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas
cependant qu'elles soient telles qu'il faille considerer ce pret comme
impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je
ne suis qu'un intermediaire; et je dis encore que cette absence de
garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le
proportionnera au risque couru.
Il ne fallut pas longtemps a Brazier pour consulter ses clients, et le
surlendemain il communiqua a Leon la reponse que celui-ci attendait,
sinon avec inquietude, il avait prevu que l'affaire se ferait, au moins
avec une curiosite impatiente de savoir quelles en seraient les
conditions.
Elles furent dures, tres-dures.
Le temps n'est plus ou les usuriers vendaient a leurs clients des
collections de crocodiles empailles ou de vieux habits; mais si les
crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procedes de
messieurs les usuriers sont toujours les memes, sinon dans la forme, au
moins dans le fond.
--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'a une condition,
c'est que nous prendrons toutes nos suretes contre les proces. Pour cela
il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable a notre
pret. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si
grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez.
Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit defaut
honnete qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis
charge de vous proposer. Nous vous vendons une ecurie de course: oh! en
steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons a des prix
de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des
affaires, vous subissez des pertes, notre pret s'explique et se
justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les
explications a donner en justice; car, en realite, j'espere, je suis sur
que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent;
en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites
pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_
et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous
prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?
Leon ne dit rien, pas plus a propos du capitaine Thunder qu'a propos
d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on
l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit
signer pour lui livrer l'ecurie de course et les 80,000 francs; il etait
pris; il n'avait rien a dire. Au reste l'ecurie de course ne lui
deplaisait pas trop. C'etait un billet a la loterie qu'il prenait, et,
dans les conditions ou il allait se trouver avec les echeances qui le
menacaient, c'etait une sorte de soutien pour lui que ce billet de
loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?
Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte
qu'elle ne put pas croire qu'il avait des doutes sur la realite du
chiffre des dettes accuse par Louise.
--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il a Cara en lui
remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu
m'as parle, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.
Elle se jeta dans ses bras:
--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'ecria-t-elle, je t'ai
trompe, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois
connaitre la verite entiere.
Et, apres avoir longuement cherche, elle remit une serie de factures
dont le chiffre s'elevait a 67,694 francs.
Cela fut encore un soulagement pour Leon d'avoir la preuve que ce que
Louise lui avait annonce etait reellement du: il avait ete eleve dans
des habitudes de probite commerciale qui ne sont pas celles de toutes
les maisons de Paris; ce n'etait pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on
aurait fait deux factures avec des chiffres differents: l'une pour etre
montree a celui qui fournissait l'argent, l'autre pour etre reellement
payee.
XIII
_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ porterent assez convenablement les
couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque ecarlate), mais
ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il esperait; et, quand
le premier des effets Rouspineau arriva a echeance, Leon n'avait pas les
fonds necessaires pour le payer.
Signe "Haupois-Daguillon", ce billet fut presente a la maison de la rue
Royale. Habitue a venir souvent a cette caisse, et a ne s'en retourner
jamais sans etre paye, le garcon de recette passa son billet par le
guichet et alla s'asseoir sur une chaise.
En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'etait pas inscrit
sur son carnet d'echeances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux,
mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaitre l'ecriture et la
signature de Leon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et
prit sa loupe pour l'examiner: c'etait bien dix mille francs, il n'y
avait ni grattage, ni surcharge d'ecriture ou de chiffre.
Il resta un moment a reflechir, tenant le billet dans ses mains, que
l'emotion faisait trembler, puis tout a coup il ferma la porte en fer de
sa caisse, enfonca sa toque de velours bleu sur sa tete, placa le billet
dans la poche de cote de sa redingote et se dirigea rapidement vers le
bureau de madame Haupois-Daguillon.
--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
A madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus
pour reconnaitre l'ecriture de son fils; mais la surprise fut si forte
chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu
a peu, elle tourna vers Savourdin un visage pale, mais calme:
--Mon fils ne vous avait donc pas prevenu? dit-elle.
--Non, madame, et voila pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
--Vous demandez s'il faut payer un billet signe Haupois-Daguillon, vous!
Payez vite: c'est deja trop de retard.
Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arreta d'un signe
de la main:
--Je vous autorise a faire remarquer a mon fils qu'il doit vous prevenir
des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
Ce fut tout; mais les employes qui dans la journee eurent affaire a
"madame", comme on l'appelait dans la maison, furent recus de telle
facon qu'il fut evident pour tous qu'il se passait quelque chose de
grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'a l'heure ordinaire
pour aller diner rue de Rivoli: elle trouva son mari installe dans la
salle a manger, a sa place, et l'attendant tranquillement les deux
coudes sur la table, lisant son journal etale devant lui. Cette table
etait servie comme a l'ordinaire, c'est-a-dire avec trois couverts,
ceux du maitre et de la maitresse de maison en face l'un de l'autre,
celui de Leon a un bout; car bien qu'il ne partageat plus souvent les
repas de ses parents, son couvert etait mis chaque jour comme si on
l'attendait surement, et c'etait avec cette place vide devant les yeux
que son pere et sa mere avaient le chagrin de diner presque chaque soir
on tete-a-tete; moins tristes encore cependant quand ils etaient seuls
que lorsqu'ayant des invites, ils etaient obliges d'excuser leur fils
empeche, "qui ventait de les prevenir qu'a son grand regret, il lui
etait impossible de diner avec eux ce soir-la."
Madame Haupois-Daguillon laissa son mari diner, mais pour elle il lui
fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'apres le
depart du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle
prit dans sa poche le billet de Leon et le tendit a son mari:
--Voici un billet qu'on a presente tantot et que j'ai paye, dit-elle.
--Leon! dix mille francs, s'ecria-t-il, et tu as paye!
--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!
Dix mille francs n'etaient pas une somme pour eux; mais combien de
billets de dix mille francs avaient-ils ete deja signes par Leon? La
etait la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la
resoudre: c'etait d'interroger Leon. Mais, apres ce qui s'etait passe a
propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
n'etait pas pousser Leon a une rupture, loin de la; c'etait tout au
contraire le ramener a la maison paternelle. Il fallait donc proceder
avec prudence et avec douceur; interroger Leon, obtenir de lui une
confession par l'amitie plutot que par la severite, et n'agir ensuite
energiquement que si l'energie etait commandee par les circonstances.
Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours,
il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions etaient maintenant
une sinecure, declara qu'avant de sortir "monsieur ne lui avait rien
dit."
Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui ecrire chez cette femme:
ils n'avaient qu'a attendre son retour.
Mais en attendant ainsi ils recurent une nouvelle qui modifia leurs
sentiments: un banquier avec qui la maison etait en relations ecrivit a
Haupois-Daguillon qu'on lui avait demande d'escompter trois billets de
10,000 fr. chacun, signes "Haupois-Daguillon", et qu'avant de les
accepter ou de les refuser definitivement il se croyait oblige de l'en
prevenir.
M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
billets etaient souscrits a l'ordre de M. Tom Brazier, negociant, rue de
la Paix; et aussitot, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.
Le patriarche anglais le recut avec les demonstrations du plus profond
respect, et il ne fit aucune difficulte de lui apprendre que M. son
fils, "un charmant jeune homme", etait son debiteur pour une somme de
cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prete
et pour une autre part du prix de vente d'une ecurie de course, "trois
chevaux excellents qui feraient honneur a leur proprietaire, _Aventure_,
_Diavolo_ et _Robber_."
Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter
par la colere et de dire son fait au venerable negociant; mais il
s'arreta heureusement aux premieres paroles de son allocution, et,
plantant la M. Tom Brazier legerement suffoque de cette algarade, il
alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
temps des menagements etait passe; il n'avait que trop attendu;
maintenant il fallait agir et au plus vite.
C'etait Favas qui depuis vingt ans etait son avocat; il fut d'avis, lui
aussi, qu'il fallait agir au plus vite.
--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter a
votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demande. Il
faut l'arreter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met a votre
disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.
A ces mots, M. Haupois-Daguillon se recria: mon fils pourvu d'un conseil
judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!
--Voulez-vous que votre fils dissipe des maintenant la fortune que vous
lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
soit quitte par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le
moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter
et qui n'aura que de l'amour a lui offrir? Non. Le conseil judiciaire,
malgre ses inconvenients, est la seule voie que vous puissiez suivre;
c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
j'etais a votre place.
Il n'y eut pas d'explication entre le pere et le fils, il ne fut meme
pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait ete paye;
mais un matin comme Leon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet
de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbres,
qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait caches
pour que personne ne les vit.
Reste seul, Leon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier etait la
copie d'une requete au president du tribunal de premiere instance de la
Seine tendant a la nomination d'un conseil judiciaire a la personne de
Leon-Charles Haupois;--le second etait un avis du conseil de famille
reuni sous la presidence de M. le juge de paix du premier arrondissement
de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisieme etait un
jugement ordonnant qu'il devrait comparaitre le surlendemain en la
chambre du conseil pour y etre interroge.
Il resta abasourdi: il avait cru a des explications plus ou moins vives
avec son pere et sa mere, mais non a ce coup droit.
Que devait-il faire?
L'habitude, plus que la volonte, le porta au boulevard Malesherbes, et,
arrive devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette
porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prevenir Cara qu'il
ne rentrerait peut-etre pas a l'heure convenue.
A ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air
sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
passer quelque chose de grave, et, cela constate, il ne lui fallut pas
longtemps pour obtenir une confession complete.
Il fut bien etonne de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni
indignation:
--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas a cela, je
m'attendais a quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frere, qui
n'est entre dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir
aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entiere de la
maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te defends
pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
an l'interdiction. Il est habile.
En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
energiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les
premieres victimes.
Il ne fut plus question que de choisir l'avocat a qui il devait confier
sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'etait
pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en etait un
qui apportat un peu de son autorite et de sa consideration a son client;
elle proposa Gontaud qui reunissait ces conditions.
Leon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour etudier
l'affaire, puis, au bout de huit jours, il repondit: "Qu'il ne plaidait
pas des affaires de ce genre"; et il ajouta avec son sourire narquois:
"Allez trouver Nicolas, il vous defendra."
Cara n'avait pas de prejuges; bien que Nicolas l'eut trainee dans la
boue lors du proces a propos du testament du duc de Carami, elle
conseilla a Leon de s'adresser a lui. Et Nicolas, qui avait encore moins
de prejuges que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une
occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
avait dit d'excessif dans la premiere: "En realite, messieurs, cette
femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
etc."
Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin,
"ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons"; mais il perdit son
affaire; sur les conclusions conformes du ministere public, M.
Haupois-Daguillon fut nomme conseil judiciaire de son fils.
XIV
Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la
nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,
d'amener une rupture immediate entre Leon et Cara: une femme comme Cara
ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait
ete repete par M. Haupois-Daguillon et il etait devenu celui de la
famille entiere. Le baron Valentin lui-meme, que M. et madame
Haupois-Daguillon ecoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des
usages et des moeurs du monde et du demi-monde, declarait qu'il etait
impossible que la liaison de son beau-frere avec "cette fille" se
prolongeat longtemps:
--Vous ne savez pas, disait-il a sa belle-mere, qui le consultait a
chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas
quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux
ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de
ces negociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais generaux
par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous
qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux
commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans
doute cela lui sera desagreable, car lorsqu'elle a jete le grappin sur
Leon elle etait au bout de son rouleau, et elle esperait bien avec lui
refaire sa fortune et en meme temps se refaire elle-meme dans une
existence calme et bourgeoise, ou elle pourrait enfin se reposer de
toutes ses fatigues. Mais, quand il y a necessite, on ne s'arrete pas
devant ce qui est desagreable. Cara congediera donc Leon, soyez-en
certaine, au moins en qualite d'amant en titre; si elle le gardait, ce
serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Leon
accepte un pareil role.
--Mon fils! s'ecria madame Haupois-Daguillon. Et a cette pensee sa
fierte se revolta indignee au moins autant que son honnetete.
C'etait un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais
il avait au moins cette superiorite sur des gens tout aussi ridicules
que lui, de savoir qu'il l'etait, et par ou il l'etait. C'etait parce
qu'il etait peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par
quelque action d'eclat et qu'il avait recherche obstinement les gloires
du tir aux pigeons, n'etant point en etat d'en briguer d'autres, plus
difficiles ou plus dispendieuses a obtenir. C'etait encore parce qu'il
se savait de tournure chetive et jusqu'a un certain point heteroclite,
qu'il prenait a propos des choses les plus simples des grands airs de
dignite. En entendant sa belle-mere pousser son exclamation, il se
redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:
--Vous vous meprenez sur le sens de mes paroles, chere mere, dit-il avec
noblesse, je n'ai jamais eu la pensee que votre fils put accepter le
role que je vous indiquais; bien que l'avocat de Leon ait parle de moi
en termes peu convenables, m'a-t-on rapporte, mes sentiments a l'egard
du frere de ma femme n'ont pas change et ils ne changeront pas.
--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspire cette plaidoirie.
--Je le pense; il y a la une traitrise trop forte pour n'etre pas
feminine.
Cependant les previsions de Favas ne se realiserent pas plus que celles
du baron Valentin: Cara ne congedia point l'amant qui n'avait plus que
de l'amour a lui offrir, et Leon, du premier rang, ne passa point au
dernier.
Si l'intention premiere de Cara avait ete de se separer de Leon le jour
ou celui-ci avait eu les mains si bien liees par la justice qu'il ne
pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tarde a adopter
un plan tout oppose.
La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspere Leon
contre ses parents, non pas precisement a cause meme de cette demande,
mais a cause de la facon dont elle avait ete introduite. Que ses parents
voulussent l'empecher de continuer un systeme d'emprunts qui en
quelques mois avait devore plus de deux cent mille francs, il
l'admettait et trouvait meme qu'ils n'etaient point tout a fait dans
leur tort; mais qu'ils eussent procede de cette maniere, en arriere de
lui, sans le prevenir, c'etait ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui
avaient-ils rien dit? il se serait explique avec eux et il leur aurait
fait comprendre qu'il avait ete entraine, mais que son intention n'etait
pas du tout de marcher sur ce pied. En realite, deux cent mille francs
n'etaient pas dans sa position une depense constituant des habitudes de
prodigalite telles, qu'on devait les reprimer brutalement, par la
nomination d'un conseil judiciaire.
En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait a son
pere et a sa mere etait celui-la meme qu'ils pouvaient le plus justement
lui retourner. Indigne qu'ils eussent introduit leur demande sans le
prevenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on
presenterait a leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit a l'ordre
de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une
explication il les eut facilement donnees. Mais il n'admettait pas que
ses parents en eussent eu de leur cote pour agir comme ils l'avaient
fait. Quelle difference, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs a
payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!
Le resultat naturel de cette exasperation avait ete de le rapprocher de
Cara: cela etait oblige, etant donne sa nature; il avait besoin d'etre
plaint, d'etre aime, de ne pas se sentir isole.
Et c'etait de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonne et
isole. Enfant, il avait vu ses parents absorbes par le soin de leurs
affaires n'avoir presque pas de temps a lui donner et consacrer tous
leurs efforts a faire fortune, le grand but, la joie supreme de leur
vie. Plus tard, c'etait encore ce souci de la fortune qui les avait
empeches de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'etait
toujours a la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.
Cara, voyant cet acces de tendresse et en comprenant tres-bien la cause,
n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui
etait si doux de l'etre, elle l'avait aime comme il desirait l'etre;
elle avait ete toute a lui, entierement pleine de ces prevenances et de
ces calineries qu'une mere a pour son enfant malheureux: maitresse,
mere, soeur et meme soeur de charite, elle avait ete tout cela a la
fois.
Comment ne l'eut-il pas aimee pour cet amour qu'elle lui temoignait
alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'etait plus la brillante Cara
qu'il voyait en elle, c'etait la douce et affectueuse Cara qui le
consolait, une femme de coeur tendre et aimante.
Avant que le jugement fut rendu, Capa avait pu apprecier les changements
qui s'etaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais
encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire
qu'elle avait pris sur lui et de la solidite des liens par lesquels il
lui etait attache: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus
que par elle, et, ce qui etait d'une bien plus grande importance encore,
il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vit, et cela sans desir
de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensee.
Cet etat changeait si completement la situation, qu'apres avoir
commence par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un
conseil judiciaire fut repoussee, elle en vint a se demander s'il ne
valait pas mieux au contraire qu'elle fut admise: repoussee, Leon
pouvait se reconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus
et alors il etait tout a elle.
Il est vrai qu'il l'etait sans rien pouvoir faire; mais son incapacite
d'emprunter et d'aliener ne serait pas eternelle; et puis, d'ailleurs,
elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacite.
Et quand cette idee se presenta pour la premiere fois a son esprit, elle
se mit a rire toute seule silencieusement: ils etaient vraiment prudents
et prevoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents,
bien perspicaces dans les savantes precautions qu'ils prenaient pour
empecher les jeunes gens de se ruiner!
Le jour du jugement, elle voulut accompagner Leon jusqu'a la porte du
Palais, et elle l'attendit la, a moitie cachee au fond de sa voiture. A
la facon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que
le conseil judiciaire etait accorde, mais elle n'en ressentit aucune
contrariete. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa
maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,
passionnement serre contre elle, puis, le regardant en face avec des
yeux un peu egares:
--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te
reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'etre aime; tu
verras comme je t'aime.
Et comme il restait accable, elle le gronda doucement.
--Ne vas-tu pas te desoler pour une chose qui, en realite, n'est qu'une
chose d'argent.
--Ce n'est pas pour moi que je me desole, c'est pour toi.
--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai
jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.
Il la regarda avec inquietude.
--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la
meme situation.
--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.
--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voila sans
le sou, tandis que moi-meme je n'ai que des valeurs ... qui ne valent
pas grand'chose, il faut que nous prenions une resolution serieuse.
--Et tu l'as arretee dans ton esprit, cette resolution?
--Je l'ai arretee.
--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaitre?
--Il le faut bien.
Alors, voyant par l'inquietude de Leon les choses au point ou elle
voulait les amener, elle continua:
--Voici ce que j'ai decide: continuer a vivre comme je vis actuellement
est desormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends
tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation generale et
forcee comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est
indispensable pour meubler un appartement modeste et elegant: salle a
manger, petit salon, deux chambres, le strict necessaire: et c'est dans
cet appartement que nous allons nous etablir.
A mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Leon s'etait eclairee;
quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les
levres par un baiser.
--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus devouee!
--Je t'aime, c'est la ma seule qualite, ne m'en cherche pas d'autres;
serons-nous heureux ainsi!
La reflexion revint a Leon, et avec elle un sentiment de dignite.
--C'est impossible, dit-il.
--Parce que?
--Mais....
Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs etait inutile, car elle avait
compris.
--Es-tu bebete, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu
serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ca serait cependant
un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et
je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais
pas de ton argent quand tu etais riche, je l'accepte maintenant que tu
es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?
Rassure-toi. Tu m'as prete environ 100,000 francs, je te les rendrai sur
le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que
nous vivrons. Qu'en dis-tu?
--Je dis que tu es un ange!
XV
CATALOGUE
D'un tres-beau et tres elegant
MOBILIER MODERNE
CHAMBRE A COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES
SALON RECOUVERT EN BROCATELLE
SALLE A MANGER EN EBENE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART
GARNITURES DE CHEMINEES, LUSTRES, FEUX
GROUPES ET BUSTES D'APRES L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES
MARBRES, EMAUX CLOISONNES
PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SEVRES ET AUTRES
TABLEAUX, CURIOSITES
DIAMANTS
BAGUES, COLLIERS
BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES
OMBRELLES, EVENTAILS, LINGE
VOITURES
CALECHE ET DORSAY A HUIT RESSORTS
COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVREES
Dont la vente aura lieu
Par suite du depart de Mlle C...
_Hotel Drouot, grande salle n deg.1._
Ce catalogue, imprime par Claye avec un vrai luxe typographique et tire
sur papier teinte, annonca au tout Paris que ces sortes de choses
interessent la vente de Cara.
Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications
et de commentaires. Combien de bonnes amies s'ecrierent avec des larmes
dans la voix et le sourire aux levres:
--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout a fait ruinee!
A quoi il y avait des gens moins naifs qui repliquaient que ce n'est pas
toujours parce qu'une femme est ruinee qu'elle vend son mobilier, mais
que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
tout neuf.
--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,
puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
--Il lui donnera peut-etre mieux que cela.
--Quoi donc?
--Son nom?
Il y eut foule a l'exposition particuliere, qui se fit un samedi, et
plus grande foule encore a l'exposition du dimanche, car ces bavardages
avaient donne un attrait particulier a cette vente: puisqu'on en
parlait, il fallait voir ca.
Et l'on etait venu voir ca, non-seulement ceux qui, de pres ou de loin,
touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
appartenant au monde honnete, etaient curieux d'apprendre et de
s'instruire.
Comment font ces femmes-la? Comment sont-elles meublees? Ont-elles des
meubles speciaux a leur metier? Comment est leur chambre a coucher?
On eprouva une irritante deception a ce sujet en venant voir
l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre a coucher "en
tapisseries anciennes" fut le premier article inscrit au catalogue,
celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
ne figura pas a l'exposition, et les femmes qui etaient venues a cette
exposition pour voir cette fameuse chambre, de meme que les hommes qui
s'y etaient rendus comme a une sorte de pelerinage pour la revoir, en
furent pour leur temps perdu: la proprietaire s'etait, au dernier
moment, reserve le mobilier de cette chambre.
Ceux qui etaient venus pour revoir ce qu'ils avaient deja vu, les uns
pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soiree,
constaterent que ce n'etait pas seulement le mobilier de la chambre a
coucher qui ne figurait pas a l'exposition; celui du cabinet de
toilette, si curieux et si original, avait ete distrait aussi; de meme
avaient ete reserves encore par la proprietaire d'autres meubles ou
d'autres objets pris ca et la; il etait donc evident qu'un choix avait
ete fait et que la rubrique du catalogue et des affiches "pour cause de
depart" n'etait pas vraie; elles auraient du dire, ces affiches: "pour
cause de changement de domicile".
En effet, avec ce que Cara avait retire de son mobilier, elle avait
meuble pour Leon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est
vrai, mais tout a fait elegant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde
de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
quelconque, valeur intrinseque ou affection.
C'etait ainsi qu'elle avait reserve sa chambre entiere, tout son cabinet
de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle a manger, si
bien que sans depenser presque rien elle s'etait organise un interieur
charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de facon a faire de serieuses
economies sur les voitures.
Et cependant, malgre ce prelevement, son catalogue, grossi d'ailleurs
par une assez grande quantite d'objets fournis par le
commissaire-priseur et l'expert charges de la vente, avait presente un
chiffre total de trois cent quarante numeros bien suffisants pour
attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
non chiffrees, dix-sept cravaches a pomme d'or sans initiales et
vingt-deux porte-mine aussi en or et egalement sans initiales, le tout
entierement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitot donnees, montres
ou cravaches avaient ete serrees pour etre vendues un jour.
De tout ce qui peut allumer les encheres, Cara n'avait refuse que deux
moyens: vendre chez elle, ce qui est la supreme attraction pour le monde
bourgeois, et diriger sa vente ou meme simplement y assister; mais ni
l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discretes,
et les employer, si avantageux qu'ils pussent etre, eut ete donner un
dementi a sa vie entiere: elle ressemblait ou tout au moins elle avait
la pretention de ressembler a ces fleurs qu'on voyait toujours chez
elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
la trouver.
Malgre cette absence, sa vente obtint un tres-beau succes; elle
produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
"les journaux bien informes", fit rever plus d'une pauvre fille,
acharnee a l'ouvrage de sept heures du matin a dix heures du soir et
gagnant quinze sous par jour.
Pendant que les commissionnaires de l'hotel des ventes demenageaient
l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur cote,
les tapissiers amenageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Leon,
pour echapper a ces ennuis, passaient quelques jours a Fontainebleau, se
promenant sentimentalement dans la foret, seuls, en tete a tete,
oublieux du passe et se jetant passionnement dans les jouissances de
l'heure presente.
Ce fut a Fontainebleau que Cara recut la lettre de son
commissaire-priseur, lui annoncant que le produit de sa vente s'elevait
a 319,423 francs. Elle n'en dit rien a Leon, et ce fut seulement quand
le tapissier la prevint que tout etait pret dans l'appartement de la rue
Auber qu'elle parla de revenir a Paris.
Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
nouvel appartement, et ce devait etre une surprise pour Leon d'y faire
son entree pour la premiere fois.
C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soiree fut remplie pour
lui par une serie de surprises.
Partis de Fontainebleau dans l'apres-midi, ils etaient arrives a Paris
pour l'heure du diner, et a peine entres dans le salon, avant meme
d'avoir pu visiter l'appartement, Louise etait venue les prevenir que le
diner etait servi.
--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle a
manger.
Elle etait toute petite, cette salle a manger, et faite pour l'intimite
la plus etroite: deux couverts etaient mis sur la table, mais a cote
l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge etait
eblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux reflechissaient par
leurs facettes la douce lumiere de la lampe; sur le poele, dans une
jardiniere placee devant la fenetre, sur le buffet, des fleurs fraiches
et odorantes etaient arrangees avec gout dans des mousses veloutees.
Le menu n'etait compose que de trois plats, poisson, roti et legumes,
mais ces plats bien prepares etaient ceux precisement que Leon
preferait; aussitot apres les avoir places sur la table et avoir change
le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dinaient en tete
a tete comme deux amants enfermes dans un cabinet particulier.
Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors
Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle
revint prendre le bras de Leon pour le conduire dans le salon, ou, sur
un petit gueridon, deux tasses etaient preparees, flanquant une boite de
cigares.
Elle lui versa, elle lui sucra elle-meme son cafe, puis allumant une
allumette en papier a la lampe, elle la lui presenta; ce fut alors
seulement qu'elle s'assit sur le canape aupres de lui, tout contre lui.
--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de regler
nos comptes.
Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la
posa sur le gueridon:
--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
dit-elle, c'est-a-dire ce que tu as bien voulu me preter: les voici,
c'est a toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec
economie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera
longtemps. J'ai deja pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est
pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
nous ne depenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-etre
par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas
nous inquieter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous
rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les
epaules effacees, la tete haute, d'un air majestueux:
--M. Leon Haupois-Daguillon ici present, permettez-vous a votre
maitresse, a votre esclave de vous rendre heureux? repondez, je vous
prie, comme vous repondriez a M. le maire, oui ou non.
Il la prit dans ses bras, mais presque aussitot elle se degagea:
--Comme j'avais prevu ta reponse, j'ai dispose a l'avance ce qui, selon
mon sentiment, devait, en satisfaisant les idees, te plaire. Veux-tu me
suivre?
Elle prit la lampe et marcha devant lui. La piece qui faisait suite au
salon etait la chambre a coucher, exactement meublee, aux dimensions
pres, comme au boulevard Malesherbes; puis apres cette chambre en venait
une autre assez grande qui avait ete transformee en un cabinet de
toilette qui etait le meme aussi que celui du boulevard Malesherbes.
Il semblait que c'etait la que finissait l'appartement; cependant Cara
ouvrit une porte dans une armoire et dit a Leon de la suivre.
Ils se trouverent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,
puis, apres cette chambre, ils passerent dans un petit salon.
--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
entree particuliere sur l'escalier, afin que mon petit homme ait
l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gene, je
le parierais, qu'on dit qu'il demeure chez sa petite femme.
Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du
lit:
--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que
ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
de semblant; il ne deviendra un lit veritable que quand tu le voudras.
XVI
Ainsi que Cara l'avait pressenti, Leon aurait ete gene "qu'on dit qu'il
demeurait chez sa petite femme"; plus que gene, honteux, et il n'y
aurait point demeure. Mais l'arrangement de l'appartement particulier
leva tous les scrupules: aux yeux du monde il etait la chez lui, et
c'etait chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait
donner des rendez-vous, non chez sa maitresse. Les convenances etaient
sauvees, et Leon n'etait pas homme a se mettre volontiers au-dessus des
convenances,--cette religion bourgeoise. En realite c'etait lui qui
payait le loyer, lui qui payait toutes les depenses, et l'argent avec
lequel il ferait ses paiements lui avait coute assez cher pour qu'il le
considerat comme lui appartenant. Sa conscience etait donc en repos; en
tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle
avait des velleites de protestation ou de revolte, ce qui, a vrai dire,
arrivait assez souvent.
Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en
ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron
Valentin, leur avait repete, attendaient leur fils et, pour sa rentree,
M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, prepare une petite allocution
dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux resultat:
--De ce que tu as ete entraine a des actes de prodigalite que nous avons
du, bien malgre nous, arreter, il ne s'en suit pas que nous recourrons
contre toi a des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changee
dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme
par le passe et aussi tes appointements; seulement comme nous desirons
que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison,
nous augmentons ta part d'interet, nous la portons a 10 pour 100,
certains a l'avance que par ton assiduite au travail tu voudras
justifier notre confiance.
Ce petit discours debite simplement, amicalement, bras dessus, bras
dessous en se promenant, en ami indulgent plutot qu'en pere justement
irrite, devait etre selon eux tout a fait irresistible.
Cependant ce n'etait pas tout; la mere, elle aussi, aurait quelque chose
a dire a son fils, amicalement; tendrement:
--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signes de ton nom
soient protestes; chaque fois qu'on en presentera un, la caisse refusera
de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu
porteras toi-meme chez l'huissier.
Le "toi-meme" serait legerement souligne et seulement de facon a bien
marquer le temoignage de confiance.
Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne
serait-il par touche par ces temoignages d'affection!
Mais l'enfant prodigue n'etait pas rentre; et, les affiches annoncant la
vente de Cara avaient frappe leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_,
par suite du depart de mademoiselle C....
"Par suite de depart"; comme ces mots leur avaient ete doux! Et M.
Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit a sa femme
qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue
pour la lire elle-meme. Ah! comme son coeur de mere avait battu en
lisant cette ligne: "Par suite du depart de mademoiselle C..."; mais
comme en meme temps son imagination de femme honnete avait travaille en
lisant la longue enumeration de l'affiche: _Meubles d'art, marbres,
tableaux, diamants, voitures_, c'etait par le luxe que ces femmes
seduisaient les jeunes gens, et c'etait pour entretenir ce luxe que
ceux-ci se ruinaient.
Enfin elle partait cette femme et bientot ils en seraient delivres:
apres tout, il etait jusqu'a un certain point admissible que Leon eut
voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les
chagrins de ce depart et de cette vente: il etait si bon, si tendre le
brave garcon.
Mais la vente avait eu lieu et le brave garcon n'etait pas revenu a la
maison paternelle comme on l'esperait; ou plutot, s'il etait revenu rue
de Rivoli, ce n'avait point ete pour y rester et y reprendre son
domicile: tout au contraire.
Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon dejeunaient rue Royale comme
ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de
chambre, Jacques, avec une mine effaree.
Le pere et la mere, qui n'avaient qu'une pensee dans le coeur, avaient
senti tous deux en meme temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme
Saffroy etait a table avec eux, ils avaient fait un meme signe a Jacques
pour qu'il ne parlat pas. Saffroy etait trop fin pour n'avoir pas saisi
ce signe, et bien qu'il eut le plus vif desir de savoir ce que Jacques
venait annoncer, car il avait bien devine lui aussi qu'il s'agissait de
Leon, il avait quitte la table pour rentrer au magasin.
--Eh bien, Jacques?
Ce fut le meme cri qui s'echappa des levres de M. et de madame
Haupois-Daguillon.
--M. Leon est venu il y a environ deux heures a son appartement; par
malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prevenir
monsieur et madame.
--Alors, comment l'avez-vous su?
--C'est Joseph qui, tout a l'heure, est venu me le dire. M. Leon a donne
conge a Joseph et il l'a paye.
Le pere et la mere se regarderent avec inquietude.
Jacques, qui s'etait arrete un moment, comme s'il n'osait continuer,
reprit bientot:
--Ce n'est pas tout: M. Leon a fait mettre dans des malles son linge,
ses vetements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porte
le tout dans une voiture, et avant de partir M. Leon a dit a Joseph de
m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais
prevenir monsieur et madame.
Jacques ayant acheve ce qu'il avait a dire, sortit laissant ses deux
maitres ecrases.
Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensees qui
les etouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les
jours leur serrer la main et prendre une tasse de cafe avec eux; s'il
avait ete fidele a cette coutume amicale pendant vingt annees, il
l'etait plus encore depuis l'absence de Leon; quand ses amis etaient
heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient;
maintenant qu'ils etaient malheureux, il venait avec la regularite
qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.
Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise;
mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En
quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques
venait de leur dire.
--Et qu'avez-vous decide? demanda-t-il.
--Rien; nous ne savons a quel parti nous arreter.
--Mon mari parlait d'ecrire, mais ou voulez-vous qu'il adresse cette
lettre? Chez cette femme, est-ce possible?
--Si je ne puis pas ecrire a mon fils chez cette femme, je puis encore
bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.
--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est
moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Leon
ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait etre dangereux. Vous etes
exaspere contre lui, et de son cote il croit avoir, il a des griefs
contre vous: de votre rencontre, il pourrait resulter un choc qui, dans
les circonstances presentes, mettrait les choses au pire: je le verrai,
moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.
--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.
--Sans doute, il est evident que Leon s'est jete dans les bras de cette
femme et s'est rapproche d'elle plus etroitement parce qu'il a ete
blesse par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur
l'avis de Favas, vous avez adopte cette mesure, je ne vous ai rien dit
parce que vous ne m'avez pas consulte, et que rien n'est plus grave que
d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai augure rien de
bon, et j'ai meme fait des demarches aupres de trois membres du conseil
de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis
franchement.
--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinat?
--Je ne crois pas qu'il eut ete jusque-la, tout au plus aurait-il fait
une breche a la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette
breche eut-elle ete large, tres large, tout n'eut pas ete perdu; il faut
savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout
quand ils sont passionnes, et sous son apparence calme Leon est
passionne, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les
folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arreter,
vous en avez use, et ce moyen s'est retourne contre vous. Vous avez fait
comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitot
qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'a la derniere
extremite. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour
ajouter a votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine
mesure, comment je comprends que Leon ait ete entraine a la resistance
et finalement a cette folle resolution. J'ai voulu que vous sachiez a
l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de
nature a le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut
agir sur lui.
--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.
--Aussitot que possible, aujourd'hui, demain, aussitot que je l'aurai
trouve.
--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez
devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.
Comme Byasson, apres les avoir quittes, traversait le vestibule, Saffroy
se trouva devant lui.
--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Leon?
Byasson n'avait pas une tres-grande sympathie pour Saffroy; il le
trouvait trop ambitieux, et il le soupconnait de speculer sur l'absence
de Leon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes graces de M. et
de madame Haupois-Daguillon, de facon a devenir un jour le seul chef de
la maison, le fils etant ecarte.
--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici;
j'espere que, quand il dirigera tout a fait la maison, il ne pensera
plus qu'au travail.
XVII
Trouver Leon n'etait pas bien difficile, il n'y avait qu'a trouver Cara;
pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
pretendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la
donner: rue Auber, n deg. 9.
Arrive au quatrieme, il sonna a la porte de gauche comme le concierge le
lui avait recommande, et il sonna fort.
Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
s'entre-bailla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement
les dessins geometriques du tapis de l'escalier, leva la tete pour voir
si dans sa preoccupation il ne s'etait pas trompe; il apercut le bonnet
blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
Puis bientot apres la porte de gauche fut ouverte par Leon lui-meme,
qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
--Je suis indiscret? dit celui-ci.
--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir,
au contraire, vous me trouvez en train d'emmenager.
Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir
cet interieur simple et decent ou rien ne rappelait la femme a la mode,
et surtout une femme telle que Cara.
--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
j'ai vu naitre et grandir; cependant je ne serais pas monte ici si je
n'avais eu a te parler serieusement. Je quitte tes parents a l'instant
meme, et comme, peu de temps avant mon arrivee, Jacques etait venu leur
annoncer ton demenagement, tu peux t'imaginer dans quel etat de
desespoir ils sont; ta mere, ta pauvre mere est baignee dans les larmes;
ton pere est accable dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu
etais mort.
--Qui m'a tue?
--Qui tout d'abord les a desesperes? Ne recriminions point: je ne suis
venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
trouve pas a mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder
les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi.
Leon, assez mal a l'aise, montra les caisses et les malles placees au
milieu du salon:
--J'aurais voulu achever mon emmenagement, dit-il.
--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
--Et ou voulez-vous que nous allions?
--Sois sans inquietude, je ne te menage pas une surprise, ces moyens ne
sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
closes, librement.
--Je suis tout a vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me
preparer.
Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne
fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se preparer; il resta pres
d'un quart d'heure absent.
Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de
temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
choses insignifiantes, et plus d'une fois Leon laissa tomber la
conversation comme un homme qui suit sa propre pensee: le quart d'heure
qu'il avait employe a se preparer, selon son expression, l'avait
singulierement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le
laisser sortir, Cara l'avait style. Ce n'etait donc plus seulement
contre lui que Byasson allait avoir a lutter; ce serait encore contre
elle; mais, si formelles que pussent etre les promesses qu'elle avait
exigees de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces
conditions defavorables que de l'avoir elle-meme derriere soi,
invisible, mais menacante et prete a paraitre au moment decisif.
Au lieu de recevoir Leon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le
fit monter a sa chambre, ou il etait sur que personne ne pourrait venir
les deranger et ou il n'y avait pas d'oreilles indiscretes a craindre.
Mais si cette chambre etait un lieu sur, elle etait en meme temps un
lieu encombre et si plein de toutes sortes de choses placees ca et la
avec un beau desordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de
travail avant de pouvoir trouver deux sieges pour s'asseoir. Sur le
canape etait un tableau tout nouvellement achete et auquel il ne fallait
pas toucher, car il n'etait pas encore sec; les chaises etaient prises,
celle-ci par un vase en bronze, celle-la par un ivoire, une autre par un
tas de gravures; sur un fauteuil etaient de vieilles faiences, et debout
dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
et des etoffes qui attendaient la depuis longtemps le moment ou le
maitre s'etant decide a faire construire la maison de campagne dont
depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
toujours changeant dans sa tete, on les emploierait enfin a l'usage pour
lequel ils avaient ete successivement achetes au hasard des occasions.
--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle
est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton pere et de ta mere,
le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu etais mon fils,
moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
legitime que je me jette entre tes parents et toi au moment ou vous
allez vous separer. Et que produira cette separation? votre malheur,
votre desespoir a tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un;
mais ce quelqu'un merite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton
avenir, et ton honneur?
--Celle dont vous parlez sans la connaitre m'aime et je l'aime.
--Sans la connaitre! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriete
est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirme par vingt, par cent
temoins qui viendront deposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te
peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
paroles ne sont pas l'eloge de celle que tu crois aimer. Quelle est
cette femme que tu preferes a ton pere, a ta mere, a la famille, a la
fortune, a l'honneur, et aupres de qui tu veux vivre miserablement dans
une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
--Je l'aime.
--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la
jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes a elle; pour combien de temps?
Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous separer dans un avenir
prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son age.
Elle pourrait etre ta mere; ce n'est pas a toi qu'il faut le dire, toi
qui l'as vue sous la cruelle lumiere du matin, si terrible pour une
femme de son age.
Leon, blesse par ces paroles, ne pouvait guere s'en facher, il voulut
essayer de sourire:
--Vous qui aimez tant les choses d'art, reflechissez donc un peu,
dit-il, a l'age qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la
representa nue.
--Quelle niaiserie!
--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle etait adoree par son amant, qui
en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
--Elle en aura soixante le jour ou tombera le bandeau qu'elle t'a mis
sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
entendras, la satiete peut-etre, mieux que cela, la voix de ta dignite
et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
n'a jamais eveille en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de
grand, rien de ce qui est la consequence ordinaire de l'amour lorsqu'il
existe entre deux etres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est
digne de toi, toi que j'ai connu honnete, tendre, bon, genereux, toi qui
portes ecrites sur ton visage toutes les qualites qui sont dans ton
coeur?
--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as ete seduit et entraine par ces
qualites qui, etant aussi en elle, se sont mariees aux tiennes. Tu as
ete seduit par ses defauts, par ses vices, par son savoir de vieille
femme, qui depuis vingt-cinq ans a etudie, pratique, experimente sur le
sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
incomparable. Je les connais, ces habiletes de vieilles femmes qui se
font les meres en meme temps que les maitresses de leurs jeunes amants,
leur preparant d'une main experimentee la cantharide ou le haschisch et
de l'autre les enveloppant de flanelle. Voila ce qui m'epouvante pour
toi et me fait te tenir ce discours, que je t'epargnerais comme je me
l'epargnerais moi-meme, si, au lieu d'etre aux mains de cette femme, tu
aimais la premiere venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de
ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrene.
--C'etait a mon pere qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand
j'aimais Madeleine.
--Je l'ai fait.
--Et vous n'avez point ete ecoute, pas plus que je ne l'ai ete moi-meme;
vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon pere
et ma mere veulent mettre a l'abri de mes prodigalites, c'est encore mon
coeur qu'ils veulent proteger contre mes egarements, c'est ma vie qu'ils
veulent prendre pour la diriger au gre de leurs idees, de leurs
interets, de leur sagesse. Eh bien, je me suis revolte, et puisqu'on
m'avait empeche de prendre pour femme, une jeune fille digne entre
toutes de respect et d'amour, aupres de laquelle j'aurais vecu heureux
dans ma famille, tranquillement, sans autres emotions que celles du
bonheur et de la paix, j'ai pris pour maitresse une femme qui a ete
assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimee, celle que
j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
fallait en effet que son art fut grand, tres-grand. Mais pour tout le
reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
et la flanelle, ce n'est pas par la qu'Hortense me tient comme vous le
pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
complications la ou les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la
connaissance d'Hortense, j'ai obei a un caprice: elle me plaisait, voila
tout. Mais bientot j'ai appris a la connaitre, et j'ai vu qu'elle valait
mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
heureux d'etre aime par elle. C'est la ce que vous appelez de la folie.
Peut-etre au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la
folie, mais j'ai le malheur d'etre ainsi fait que je prefere la folie
qui me donne le bonheur a la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
--Mais, malheureux enfant....
--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis deja
dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose a
etre juge severement par ceux qui s'appellent les honnetes gens, cela
est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aime, je vis, je
me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
posee dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus
de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
et rien ne me separera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me
deshonorait, ou ai-je trouve de l'affection et de l'appui, si ce n'est
pres d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, ou sur la demande de mon
pere et de ma mere ... de ma mere, Byasson, on venait de faire de moi
une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
les siens. Et vous voulez que maintenant je me separe de cette femme qui
m'a console dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinee,
pour rester ma maitresse, quand vous qui etes riche vous m'avez
deshonore de peur que la centieme, la millieme partie peut-etre de votre
fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lachete et une infamie dont je
ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est
donc incurable.
--Que tu penses a elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas a ton
pere, ne penseras-tu pas a ta mere?
--A qui ont-ils pense lorsqu'ils ont presente cette demande? a moi ou a
eux?
--Ne parlons point du passe; parlons du present. Que vas-tu faire?
--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas etre l'amant de Cara
puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maitresse?
--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai recu
de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
--Et quand ces cent mille francs seront depenses, ton pere et ta mere,
morts de chagrin, t'auront laisse leur fortune, n'est-ce pas, et alors
tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espere?
Leon allait repondre; mais au moment meme ou il etendait le bras, on
frappa a la porte du salon qui precedait la chambre.
--Laissez-nous, cria Byasson.
Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colere alla
ouvrir la porte.
--C'est une lettre pressee pour M. Leon Haupois, dit le commis qui
entra.
Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgre la distance Leon
avait entendu ces quelques mots.
Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit
la lettre, mais, chose etrange, l'adresse etait d'une ecriture qu'il ne
connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
"Madame vient de se trouver mal; le medecin est tres-inquiet; Madame
prononcant votre nom a chaque instant j'ose vous prevenir de ce qui se
passe.
"LOUISE."
Alors s'adressant a Byasson:
--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que
je vous quitte.
XVIII
Lorsque Leon arriva rue Auber, il trouva sa maitresse sans connaissance
etendue sur son lit, et aupres d'elle un jeune medecin qu'on avait ete
chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait a la faire revenir a
elle.
--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs
je crois qu'elle va cesser.
En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour
d'elle d'un air egare, puis apercevant Leon, le reconnaissant, elle lui
jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant a elle par un mouvement
passionne, elle eclata en sanglots spasmodiques.
--Maintenant, dit le medecin, madame n'a plus besoin que de repos et de
calme; je puis me retirer.
Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la
conviction d'avoir accompli un miracle.
Leon s'installa aupres du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la
main, qu'elle garda dans la sienne, ils resterent ainsi assez longtemps
sans parler; malgre le desir qu'il en avait, Leon n'osait l'interroger,
le medecin ayant prescrit le repos et le calme.
Enfin, Cara se trouva assez bien elle-meme pour prendre la parole:
--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est
ta voix qui ma ressuscitee; je crois bien que j'etais en train de
mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je
serais peut-etre restee longtemps, toujours dans cet etat, si tout a
coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semble que
je me reveillais; comme tu as ete bien inspire de revenir!
--Je n'ai pas ete inspire; je suis revenu parce que Louise m'a ecrit que
tu etais malade.
--Comment, Louise?
--Elle m'a ecrit parce qu'elle etait effrayee, et elle m'a dit de venir
tout de suite.
--Je comprends qu'elle ait ete effrayee. Apres ton depart, j'ai pense a
ce que tu venais de me dire, et je me suis imagine, pardonne-moi, que
ton ami Byasson allait si bien te precher et te circonvenir que nous ne
nous verrions plus. Alors, j'ai ete prise d'un aneantissement, mon coeur
a cesse de battre, mes yeux ont cesse de voir, j'ai pousse un cri,
Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passe: quand j'ai
recouvre la vue, j'ai rencontre tes yeux.
--C'est pendant cette syncope que Louise effrayee m'a ecrit; mais
comment a-t-elle su que j'etais chez Byasson?
--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurement ce n'est pas moi
qui le lui ai dit, car je suis fachee qu'elle t'ait ecrit.
--Comment, tu es fachee que je sois revenu?
--Cela parait absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui,
je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais
j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas
ramene par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmene chez lui,
ce n'etait point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses
curiosites, c'etait pour tacher de te decider a te separer de moi et a
rentrer chez ton pere. Ne me dis pas non, c'est cette pensee, ce sont
ces discours que j'entendais qui m'ont etouffee et qui ont provoque ma
syncope. Quand j'en suis venue a bien preciser la situation et a me
dire: ecoutera-t-il la voix de son ami ou ecoutera-t-il celle de son
amour? retournera-t-il chez son pere ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a
ete si poignante que je me suis evanouie. Mais, malgre tout, malgre
l'etat affreux dans lequel j'etais, j'aurais voulu que Louise ne
t'ecrivit pas. Livre a toi-meme tu aurais seul decide cette situation,
c'est-a-dire notre avenir a tous deux, ma vie a moi. C'etait une
epreuve, elle eut ete telle qu'il ne serait plus reste de doute apres.
Si tu avais ete chez ton pere, je serais peut-etre morte, mais
qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu etais revenu pres
de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est
vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout a l'heure, parce que Louise
t'a ecrit que j'etais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur;
il n'y a pas eut choix. Et c'etait sortir triomphante de cette lutte que
j'aurais voulu. C'etait ce choix qui aurait calme mes alarmes. Tu es
accouru apres avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en verite
chez un homme tel que toi qui est la bonte meme! Pitie n'est pas amour.
Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,
mais demain, apres-demain, il reprendra son preche ou il a ete
interrompu, et tu decideras en connaissance de cause, librement.
Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la defendre.
Leon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille
et sa maitresse, n'y retourna pas, car y aller eut ete avouer qu'il
pouvait etre indecis, et que la lettre de Louise l'avait precisement
arrache a cette indecision.
Quant a la facon dont cette lettre lui etait parvenue, il en avait eu,
meme sans la demander, l'explication la plus simple et la plus
naturelle: dans sa crise, Cara avait prononce plusieurs fois, sans en
avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tete, avait
imagine qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouve
l'adresse dans le _Bottin_.
Byasson, ne voyant pas Leon revenir bientot comme celui-ci en avait pris
l'engagement, lui ecrivit; mais Leon ne recut pas ses lettres qui furent
remises a Louise par la concierge, et par Louise a Cara; alors il vint
lui-meme rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui
ouvrit pas. Il sonna a la porte de Cara, Louise lui repondit que madame
etait a la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le
laisser monter, l'arreta pour lui dire que M. Leon Haupois etait en
voyage; quelques jours apres on lui fit la meme reponse.
C'etait evidemment un parti pris; le mieux dans des conditions etait
donc de ne pas brusquer les choses; il etait plus sage d'attendre, de
veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se presenterait;
ce qui devait arriver un jour ou l'autre.
Cara eut alors toute liberte de pratiquer sur Leon le systeme de
l'absorption, a petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle
se rendit plus chere, surtout plus indispensable.
Vivant sous le meme toit, ils ne se quitterent plus, et, peu a peu, ils
en vinrent a sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au theatre dans
une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et ou ils se tenaient
serres l'un contre l'autre, les jambes enlacees, la main dans la main,
ecoutant, riant, s'attendrissant ensemble.
Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses,
d'abord a la Marche, a Porchefontaine, au Vesinet, ou l'on a pour ainsi
dire l'excuse de la partie de campagne, puis a Chantilly, puis enfin a
Longchamps, devant tout Paris.
Le jeudi, il l'accompagna a Batignolles, rue Legendre, et rapidement il
devint l'ami, le pere des enfants qui, tres franchement, se prirent pour
lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir a leur faire
des surprises de joujoux, de gateaux ou de bonbons; il les emmena a la
campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, diner dans les bois
ou au bord de l'eau.
--Quel bon pere, quel bon Papa-Gateau tu ferais! disait-elle.
Bientot il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, ou Cara le laissa
seul, celui ou elle allait au Pere-Lachaise, en pelerinage au tombeau du
duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'a la porte du cimetiere.
Puis, la fois suivante, comme elle etait souffrante et pouvait a peine
se trainer, il lui donna le bras pour l'aider a monter jusqu'au tombeau,
et ensuite il l'accompagna toujours.
C'etait beaucoup pour Cara que Leon ne put pas se passer d'elle, mais ce
n'etait pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait
qu'il s'habituat a voir en elle plus qu'une maitresse, si agreable, si
seduisante que fut cette maitresse.
Lorsqu'ils allaient aux courses, Leon ne restait pas toujours a ses
cotes comme un jaloux, et alors quand elle etait seule dans sa voiture,
ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du
monde dans lequel elle avait vecu l'entouraient, les uns pour lui donner
une banale poignee de main, les autres pour causer plus intimement avec
elle.
Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si preoccupee que
Leon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle repondit
qu'elle n'avait rien; mais son ton dementait ses paroles.
Enfin, apres le diner, lorsqu'ils furent en tete a tete, cote a cote,
elle se decida a parler:
--Sais-tu qui j'ai vu tantot a Longchamps? Salzondo.
Leon laissa echapper un mouvement de contrariete; car, malgre l'histoire
des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait ete si notoire, si
publique, que ce nom ne pouvait pas etre doux a ses oreilles.
--Sais-tu ce qu'il m'a propose? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour
la centieme fois, de redevenir pour lui ce que j'etais il y a quelques
annees; puis, quand il a ete bien convaincu que je n'y consentirais
jamais, il m'a tout simplement demande d'etre sa femme, sa vraie femme,
c'est-a-dire devant le maire.
--Et tu as repondu? demanda-t-il d'une voix mal assuree.
--Que je reflechirais; car enfin la chose merite d'etre pesee. Etre la
femme de Salzondo n'est pas plus serieux que d'etre sa maitresse;
seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;
et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on
aime et qu'on est aimee; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un
pareil mariage n'empeche pas d'etre aimee par celui qui est maitre de
votre coeur et d'etre a lui corps et ame. De plus, ce mariage, s'il se
faisait, te permettrait de te reconcilier avec ta famille, et c'est la
encore une consideration d'un poids considerable. Combien de fois,
pensant a cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer,
ce sera elle qui te detachera de moi: femme de Salzondo....
--Hortense! s'ecria-t-il en se levant avec colere.
Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:
--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'etais
assez miserable pour ecouter de pareilles considerations. Mais, sois
tranquille, si je sais voir ou est la sagesse, je ne puis aller que la
ou est l'amour.
Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit a ecrire:
"Mon cher Salzondo.
"J'ai reflechi a votre proposition et j'en suis touchee comme je dois
l'etre, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je
vous le jure), la raison, la sagesse, meme le vice, ne peuvent rien
contre lui.
"Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie
"CARA."
Elle donna ce billet a lire a Leon, puis l'ayant mis dans une enveloppe,
elle sonna.
Louise parut:
--Va jeter tout de suite cette lettre a la poste.
Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir pres de Leon:
--Etes-vous content, mon maitre? moi, je suis la plus heureuse des
femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante a Salzondo d'abord de
m'avoir montre qu'il m'estimait assez pour m'epouser, et aussi et
surtout de t'avoir inspire ce geste de colere qui prouve mieux que tout
combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuee!
XIX
Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui
devait lui permettre de faire aupres de Leon une nouvelle tentative plus
efficace que la premiere.
Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Leon par
quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
mais Leon lui-meme ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus
pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne repondait
point, et quand ses anis, cedant aux instances de Byasson, voulaient
aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche des le premier mot;
Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir a la charge, n'avait
obtenu que des paroles de colere qui avaient amene une brouille entre
eux.
--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Leon, je ne veux point
d'un conseil d'amis.
Avec ses creanciers, Rouspineau, Brazier, Leon avait pratique ce meme
systeme de faire le mort, et il les avait renvoyes a son conseil
judiciaire; il n'avait rien, (son appartement etait au nom de Cara), il
ne pouvait rien: c'etait a son pere de payer si celui-ci le voulait
bien, sinon il payerait plus tard lui-meme quand il le pourrait; et il
n'avait pas pris autrement souci de leurs reclamations, se disant qu'ils
lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui reclamaient pour
attendre. L'attente n'etait-elle pas justement un des risques sur
lesquels ils avaient base leurs operations?
Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
Haupois-Daguillon s'etaient montres de bonne composition: afin de sauver
l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer
les billets a leur echeance, mais a condition qu'ils seraient protestes
pour la forme, et surtout a condition plus expresse encore que cet
arrangement serait tenu secret, de maniere a ce que Leon ne le connut
jamais. Le jour ou une indiscretion serait commise ils ne payeraient
plus.
Fatigue, agace de voir qu'il n'obtiendrait rien de Leon, Byasson voulut
risquer une tentative aupres de Cara, et il lui ecrivit pour lui
demander une entrevue.
Si Cara ne voulait pas que Leon fut expose aux attaques amicales de
Byasson, qui pouvaient l'emouvoir et a la longue l'ebranler, elle
n'avait pas les memes craintes pour elle-meme. D'avance elle bien
certaine de ne pas se laisser toucher, si pathetique, si entrainante que
fut l'eloquence de Byasson; c'est au theatre qu'on voit les Marguerite
Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un pere noble et se
contenter d'un baiser, "le seul vraiment chaste qu'elles aient recu",
pour le paiement de leur sacrifice; dans la realite les choses se
passent d'une facon moins scenique peut-etre, mais a coup sur plus
sensee. D'ailleurs, elle avait interet a voir Byasson et a apprendre de
lui combien M. et madame Haupois etaient disposes a payer la liberte de
leur fils.
Elle donna donc a Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et,
pour etre sure de n'etre point derangee, elle envoya Leon a la campagne.
Byasson arriva a l'heure fixee, et, pour la premiere fois, cette porte,
a laquelle il avait si souvent sonne, s'ouvrit toute grande devant lui.
Cara etait dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de menage,
elle s'occupait a recoudre des boutons aux chemises de Leon, dont une
pile, revenant de chez le blanchisseur, etait placee devant elle sur une
table a ouvrage; ce fut donc l'aiguille a la main, travaillant, que
Byasson la surprit.
Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un
siege.
Byasson avait prepare ce qu'il aurait a dire, il entama donc l'entretien
rapidement et franchement:
--Vous savez, dit-il, que je suis un commercant, nous parlerons donc, si
vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espere que nous nous
entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous etes une femme
pratique.
Cara se mit a sourire.
--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
Leon?
--La question est originale.
--Il y a acheteur.
--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
--C'est a vous de le dire: vous avez; moi je demande.
--A livrer quand?
--Tout de suite.
--Et vous payez tout de suite aussi?
--Nous ne sommes pas precisement presses, mais je vous ferai remarquer
qu'entre vos mains la valeur que vous avez se deprecie.
--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
jour qui s'ecoule, etant un jour de vie, rend plus prochaine la
realisation de mes esperances.
--Enfin c'est a vous de faire votre prix, et non a moi.
--J'avoue que vous me prenez au depourvu, car il me faudrait une table
de probabilites pour la mortalite, comme en ont les compagnies
d'assurances, et je n'ai pas cette table; en realite votre question se
resume a ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps a vivre; et franchement je
n'en sais rien; vous etes mieux que moi renseigne a ce sujet; ont-ils
des infirmites, suivent-ils un bon regime, le coeur est-il solide, les
poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
loyaute a vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore?
Mourront-ils bientot? Faites-moi une offre raisonnable; nous
discuterons, et j'espere que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout
lieu de le supposer, vous etes un homme pratique.
Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
marche de Cara, il vit qu'il s'etait trompe, et il resta un moment sans
repondre.
--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
continuant; je croyais que vous me l'aviez propose, mettons que je me
suis trompee. C'est donc a moi de faire mon compte. Je vais essayer.
Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
600,000 fr. Votre ami s'etant trouve dans une mauvaise situation, j'ai
du pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une
vente forcee. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tire 300,000 fr.
environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
plus je lui ai prete 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son
compte diverses depenses, dont je puis fournir etat, s'elevant a environ
100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
creanciere et sur lesquels il n'y a pas un sou a diminuer. Maintenant, a
ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est necessaire pour vivre
honnetement en veuve de Leon, et je ne pense pas que vous trouverez que
ma demande est exageree si je la porte a 25,000 francs de rente, c'est a
dire un capital de 500,000 francs. En tout, et repondant a votre
question, je vous dis que pour moi votre ami Leon vaut un million, si je
vends tout de suite et comptant, deux si je vends a terme. Qu'est-ce que
vous offrez?
Quand on est ne sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de
flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
--Vous vous imaginez donc que Leon vous aimera toujours? s'ecria-t-il.
--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage
des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle etait votre intention;
est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
un autre langage?
--Mais....
--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; tres-volontiers,
et a vrai dire cela m'agree: le sentiment, mais c'est notre fort a nous
autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Leon
m'aimerait toujours. Je ne peux pas repondre a cela, car toujours, c'est
bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai
Leon m'epousera. A combien estimez-vous la fortune de M. et de madame
Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
part d'heritage de Leon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq
millions que j'abandonne pour un million. C'est-a-dire que si j'etais
une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marche de dupe. Mais
si je ne suis pas une honnete femme selon vos idees, je suis une femme
d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de
dire que j'ai le sentiment de la famille. Voila pourquoi je n'ai pas
voulu jusqu'a ce jour que Leon m'epouse. Mais vous comprendrez qu'apres
cette entrevue, je n'aurais plus les memes scrupules si vous, mandataire
de cette famille que je voulais menager, vous repoussiez l'arrangement
que je n'ai pas ete vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux
bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
j'exagere mon pouvoir sur Leon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari,
et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sure de ma force,
puisqu'a l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une
resistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons
pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Leon, son caractere, sa
nature; c'est un garcon au coeur tendre et a l'ame sensible. Quand ces
gens-la aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne
m'aimait pas il serait rentre dans sa famille, lui qui est la bonte
meme, pour ne pas desoler sa mere et son pere. Pourquoi ne l'a-t-il pas
fait? Parce qu'il ne peut pas se detacher de moi, attendu que je le
tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son etre;
en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
vous ne l'ayez pas marie jeune; comme il eut aime sa femme! il a tout ce
qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
et aussi la fidelite: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une
femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
passionnement comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
timides, les betes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Leon
mieux que moi; je n'ai donc rien a vous dire. C'est vous qui avez a me
repondre.
--Je vous aurais repondu si vous m'aviez parle serieusement.
--Je vous jure que je n'ai jamais ete plus serieuse, et il me semble
que, si vous voulez bien reflechir a mes chiffres, vous verrez combien
ils sont moderes. Je voudrais que la question put se traiter devant
Leon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donne
ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiete. Croyez-vous que
cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
exterminee pour offrir a un homme cette chose rare et precieuse qu'on
appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
heureux vos beaux fils de famille, eleves niaisement, qui ne prennent
interet a rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'energie que
pour satisfaire leur vanite bourgeoise, et qui nous prennent, non pour
ce que nous sommes, non pour notre beaute ou notre esprit, mais pour
notre reputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la
tache est rude et que celles qui la reussissent gagnent bien leur
argent. Mais je ne veux pas insister; vous reflechirez, et vous verrez
combien ma demande est modeste.
Elle se leva, et comme Byasson restait decontenance par le resultat de
leur entretien, elle continua:
--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas ou vos
reflexions seraient longues, que Leon peut attendre sans etre trop
malheureux?
Et, souriante, legere, elle le promena dans son appartement, le salon,
la salle a manger, meme le cabinet de toilette:
--Voila mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous
autres, c'est la piece la plus importante de notre appartement.
Et elle se mit a lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce
qui lui restait de bijoux et de curiosites. Pour cela, elle venait a
chaque instant s'asseoir pres de lui, sur un sopha, et il etait
impossible de deployer plus de gracieusete, plus de chatteries qu'elle
n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eut voulu
seduire Byasson qu'elle n'eut pas ete plus aimable.
Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils etaient l'un
contre l'autre, les yeux dans les yeux.
--A quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec calinerie.
--Je pense que si j'etais le pere de Leon, je vous etranglerais la sur
ce sopha comme une bete malfaisante.
Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientot a rire:
--Evidemment ce serait economique, mais ca ne se fait plus ces
choses-la: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un
compliment.
XX
Un million!
Ce fut le mot que Byasson se repeta en allant de la rue Auber a la rue
Royale, pour raconter a M. et a madame Haupois-Daguillon son entrevue
avec Cara.
Byasson, qui avait gagne lui-meme ce qu'il possedait, sou a sou d'abord,
franc a franc ensuite, et seulement apres plusieurs annees de travail
acharne par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et
ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une
idee bien exacte, representait d'efforts, de peines et de combinaisons
meme pour les heureux de ce monde.
Un million! Elle avait bon appetit mademoiselle Hortense Binoche, et
elle s'estimait a haut prix.
Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million,
ils faillirent etre suffoques tout d'abord par la surprise et ensuite
par l'indignation.
--Assurement vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et
cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'etais bien
convaincu qu'il vous debarrassera a jamais de cette femme.
--Y pensez-vous!
--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de
pres et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,
parfaitement capable, de se faire epouser par Leon.
--Mon fils!
Si Cara n'avait demande qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer
en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un
million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les
aurait donnes; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu
de chances de reussir.
Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,
Byasson qui avait vu Cara en sentait la necessite, et il avait fait
partager ses craintes a madame Haupois-Daguillon.
Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas desesperes:
tandis que madame Haupois-Daguillon, qui etait pieuse, demandait un
miracle a Dieu, a la Vierge et a tous les saints du paradis, Byasson qui
n'avait pas la meme confiance dans les moyens surnaturels se decidait a
risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et
assistance aupres de l'autorite. Ancien juge au tribunal de commerce,
membre de plusieurs commissions permanentes du ministere de
l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde
officiel dont il pouvait user et meme abuser, et il n'hesita pas a
recourir a leur influence plus ou moins legitime pour arracher Leon des
mains de Cara. Il lui etait reste dans la memoire des histoires de
femmes appartenant au monde de Cara qui avaient ete expulsees de Paris
ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une
mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-etre lui procurerait-on,
peut-etre lui suggererait-on un autre moyen d'arriver a ses fins: ce
n'etait pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se
permettre de rien negliger; le possible, l'impossible devaient etre
tentes.
Il connaissait a la prefecture de police un haut fonctionnaire sous la
direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi
que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagne de M.
Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur
ami, Leon Haupois-Daguillon, etait l'amant d'une femme connue sous le
nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menacait de
se faire epouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces
conditions, que faire? Le jeune homme etait si aveugle, si fascine qu'il
se pouvait tres-bien qu'il se laissat entrainer a ce honteux mariage.
M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui
il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'a un
certain point, rassure de ce cote, il n'en desirait pas moins voir finir
une liaison deshonorante qui faisait son desespoir et celui de toute sa
famille.
--Et qui vous fait esperer que ce mariage n'est pas possible? demanda le
fonctionnaire de la prefecture.
--Les idees d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a ete
eleve.
--Vous etes heureux, monsieur, d'avoir vecu dans un monde ou l'on croit
a la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'etre arrive a
votre age sans avoir recu de l'experience de cruelles lecons. Pour nous,
nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous
voyons chaque jour a quels abimes les passions peuvent entrainer les
hommes, meme ceux qui ont recu les plus pures lecons d'honneur et de
vertu; aussi ne disons-nous jamais a l'avance qu'une chose est
impossible, par cela seul qu'elle a les probabilites les plus serieuses
contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, meme
l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
--La passion n'est pas la folie, s'ecria M. Haupois-Daguillon.
Assurement, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme
passionne a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il
fait le bien ou le mal, et l'homme passionne agit en sachant ce qu'il
fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a
que satisfaction de sa passion; on a dit: "l'homme s'agite et Dieu le
mene", mais il faut dire aussi: "l'homme s'agite et ses passions le
menent." Ou la passion dont monsieur votre fils est possede le
conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux esperer avec vous que ce ne
sera pas a ce mariage dont M. Byasson se montre effraye. Cependant, je
dois vous dire que, si cette femme veut se faire epouser, elle est
parfaitement capable d'arriver a ses fins. Je la connais, et je l'ai eue
dans ce cabinet, a cette place meme ou vous etes assis en ce moment,
monsieur,--il adressa ces paroles a M. Haupois-Daguillon--a l'epoque ou
elle etait la maitresse du duc de Carami. Effrayee, elle aussi, de voir
son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense
de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce
moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive
bien souvent, trop souvent, helas! que des familles eperdues, qui n'ont
plus de secours a attendre de personne, s'adressent a nous comme a la
Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas
alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu
de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur
elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je
m'imaginai,--j'etais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je
m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait
immediatement sa maitresse, si grand que put etre l'amour qu'il
ressentait pour elle.
--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naivete de les lui
communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que
ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant epris aurait-il ajoute
foi a ceux qui parlaient de sa maitresse? Il fallait quelque chose de
plus precis. Je fis cacher le duc derriere ce rideau, cela ne fut pas
tres-facile; mais enfin j'en vins a bout, et lorsque mademoiselle de
Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai a celle-ci sa
vie entiere, avec piece a l'appui de chaque fait allegue; de telle sorte
qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'etait
pour le duc que je racontais, et comme sa maitresse etait contrainte par
les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation a
chaque fait, il etait a croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait
edifie quand j'arriverais au bout de mon recit. Je n'y arrivai pas. A un
certain moment, Cara dont les soupcons avaient ete eveilles par le ton
dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard
maladroitement lance du cote du rideau, se leva vivement et courut a ce
rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de theatre, et
alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'a ce
moment. Quel fut selon vous le resultat de cette explication? Cara
manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de
mon cabinet plus fortement lies l'un a l'autre que lorsqu'ils etaient
entres. Desolee de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint
que Cara serait mise a Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le
troisieme, je recus l'ordre de la faire mettre en liberte; et il n'y
avait pas a discuter cet ordre, qui avait ete obtenu grace aux
toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain
monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car
cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara
elle-meme d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence,
ont eu la sagesse de se partager les roles, l'une a travaille dans le
monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidees,
elles ne se sont pas contrariees. Aujourd'hui, par consideration pour
vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara a
Saint-Lazare, mais je vous previens d'avance qu'elle n'y restera pas
longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis desole. Mais,
helas! il n'y a plus de pouvoir qui protege les familles; nous ne sommes
plus au temps ou l'on pouvait expedier Manon Lescaut a la Louisiane.
Nous ne sommes meme plus au temps ou, par la contrainte par corps, on
pouvait, en coffrant les jeunes gens a Clichy, les separer de leurs
maitresses: M. Leon Haupois a fait pour deux cent mille francs de
billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois
a Clichy, il aurait eu le temps de se deshabituer de sa maitresse, et la
force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisee, vous auriez eu
bien des chances pour rompre definitivement cette liaison. Je me sens si
incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur,
je vous vois si faible en presence du danger qui vous menace que j'en
viens a vous dire: souhaitez que votre fils manque a cet honneur que
vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse
condamner, et nous l'arrachons a cette femme: il serait en prison, il
serait a la Nouvelle-Caledonie, je vous le rendrais et il reviendrait,
j'en suis sur, un honnete homme; il est dans la chambre de Cara, je ne
puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
XXI
Bien que la parole du fonctionnaire de la prefecture de police eut
produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
l'avait cependant pas convaincu que Leon put jamais en venir a prendre
Cara pour femme.
--Assurement, dit-il a Byasson en sortant, il y a de l'exageration. Le
spectacle continuel du mal conduit a un pessimisme desolant: la
passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, tres-petite
chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en realite, il n'y a pas
urgence a agir des demain; certes, j'ai grande hate de voir cette
liaison rompue, et j'ai grande hate aussi de voir l'enfant prodigue
revenir a la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de reflechir
et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
l'avait espere, car une lettre du cure de Noiseau vint a quelques jours
de la lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence a
agir pour empecher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a deja
dit que c'etait a Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient
leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait a la famille
Daguillon depuis plus de cinquante ans, les heritiers de cette famille
etaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne
compte guere plus de cent cinquante habitants: maire, cure, conseillers,
instituteur, garde champetre, tout le monde dependait, a un titre
quelconque, du chateau et des fermes, et par consequent s'interessait a
ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux proprietaires actuels ou
futurs de ce chateau et de ses terres.
C'etait a Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'etait mariee; c'etait
dans le cimetiere de Noiseau que ses peres etaient enterres; enfin
c'etait sur les registres de Noiseau qu'avaient ete inscrits les actes
de naissance et de bapteme de Camille et de Leon, nes l'un et l'autre au
chateau.
Dans sa lettre d'un style vraiment ecclesiastique, c'est-a-dire aussi
peu clair et aussi peu precis que possible, le cure de Noiseau croyait
devoir prevenir "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon" qu'une personne
fort elegante de toilette, et tout a fait bien dans sa tenue, etait
ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Leon Haupois-Daguillon.
Il savait d'une facon indirecte, mais certaine cependant, qu'a la mairie
la meme personne avait aussi demande une copie legalisee de l'acte de
naissance de M. Leon. Il ne lui appartenait pas de scruter les
intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laisse une
offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
chapelle de la tres sainte Vierge, mais il croyait neanmoins de son
devoir de porter cette demande a la connaissance "de sa bonne dame
madame Haupois-Daguillon", afin que celle-ci prit les mesures que la
prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures a prendre,
ce que lui ignorait et ne cherchait meme pas a savoir. Il regrettait
bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mysterieux
dans les allures, etait venue elle-meme commander et prendre ces actes,
de sorte qu'il avait ete impossible, malgre certaines avances faites a
ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'etait meme la
reserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donne a
penser au cure de Noiseau que "sa bonne dame madame Haupois-Daguillon"
devait etre avertie.
Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination a M. et a madame
Haupois Daguillon pour comprendre que "cette personne fort elegante de
toilette, tout a fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir
s'envelopper dans une reserve mysterieuse," n'etait autre que Cara et
ils avaient compris aussi que le moment etait venu d'agir energiquement
et de se defendre: si l'on se trompait une premiere fois, on
recommencerait une seconde, une troisieme, toujours, tant qu'on n'aurait
pas reussi.
Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait
agite dans la solitude et dans la fievre cent projets qui, tous,
n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
fous, elle le reconnaissait elle-meme, les autres senses, au moins elle
les jugeait tels, il y en avait un auquel elle etait toujours revenue,
et qui precisement par cela lui inspirait une certaine confiance. Au
moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le sejour de Paria
desagreable et penible a Leon, qui, elle le savait mieux que personne,
avait l'horreur des reclamations d'argent; quand ces deux creanciers,
dont ils etaient maitres, l'auraient bien harcele, on lui ferait
proposer d'une facon quelconque (cela etait a chercher) de quitter
Paris, d'entreprendre un voyage seul, ou il voudrait, et a son retour,
apres trois mois, apres deux mois d'absence, il trouverait toutes ses
dettes payees.
Decidee a agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet a son mari, et
tout de suite on lanca en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux
d'avoir la certitude d'etre integralement payes sans rabais et sans
proces, se preterent avec empressement au role qu'on exigeait deux;
pendant un mois Leon ne put point faire un pas sans etre expose a leurs
reclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs
demandes d'argent, tantot poliment, "ils savaient bien que paralyse par
son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
l'etait pas la totalite de leurs creances qu'ils demandaient, c'etait un
simple a-compte"; tantot au contraire grossierement: "Quand on avait
assez d'argent pour vivre a ne rien faire, on devait etre juste envers
ceux qui s'etaient ruines pour vous." Et les choses avaient pris une
telle tournure qu'un jour Rouspineau etait venu annoncer a madame
Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'etre jete
du haut en bas de l'escalier.
Ce jour-la, madame Haupois-Daguillon avait juge que le moment etait
arrive d'intervenir personnellement; elle etait, il est vrai, malade et
obligee de garder le lit; mais, loin d'etre une condition mauvaise, cela
pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas a chercher le
moyen de faire faire sa proposition a son fils, elle la lui adresserait
elle-meme directement, car elle n'admettait pas que Leon, la sachant
malade, refusat de venir la voir.
Elle n'avait donc qu'a le prevenir de cette maladie.
Mais, voulant mettre toutes les chances de son cote, elle pria son mari
de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours a leur maison de
Madrid: par cette absence, il n'etait pour rien dans sa tentative, ce
qui devait derouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Leon
craignait des reproches, il serait rassure, sachant son pere en Espagne.
Ce fut le coeur emu et les mains tremblantes que madame Haupois
Daguillon se decida a ecrire a son fils apres le depart de son mari:
"Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule
a Paris, ton pere etant retenu a Madrid; je voudrais te voir; toi, ne
voudras-tu pas embrasser ta mere qui t'aime et que ton baiser guerira
peut-etre?"
Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains
de Leon, et pour cela il n'etait pas prudent de la confier a la poste;
elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n deg. 9
de la rue Auber.
--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
disant que je suis malade; s'il est accompagne, vous ne lui remettrez et
ne lui direz rien; vous attendrez.
Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
jusqu'a cinq heures du soir, et ce fut seulement a ce moment qu'il put
remettre sa lettre a Leon qui rentrait seul.
Tout d'abord Leon, qui avait reconnu l'ecriture de l'adresse, voulut
repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononca alors les paroles
que, depuis qu'il avait commence sa faction, il se repetait
machinalement:
--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre a monsieur.
Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, a pas rapides il
se dirigea du cote de la rue de Rivoli.
Le temps de l'attente avait ete terriblement long pour madame
Haupois-Daguillon de deux heures a cinq; enfin, un coup de sonnette
retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'etait lui! elle ne se
trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitee d'un
fils inquiet sonne ainsi.
La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle
lui tendit les bras et ils s'embrasserent.
Elle avait fait preparer une chaise pres de son lit, elle le fit
asseoir, et elle l'eut en face d'elle, apres etre restee si longtemps
sans le voir, l'attendant, le pleurant.
Comme il etait change! Il avait pali; ses traits etaient fatigues, des
plis coupaient son front.
Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes reflexions que cet
examen provoquait en elle; elle ne l'eut pu qu'en les accompagnant de
reproches, et ce n'etait point pour lui adresser des reproches qu'elle
lui avait ecrit et qu'elle l'avait appele pres d'elle.
D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment repondre,
car elle, aussi avait change sous l'influence du chagrin d'abord, de la
maladie ensuite, et Leon lui posait question sur question pour savoir
depuis quand elle etait souffrante, ce qu'elle eprouvait, ce que le
medecin disait.
Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton egalement affectueux
chez la mere aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs
paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion a ce qui
s'etait passe de grave entre eux.
Il s'informa de la sante de son pere, de celle de sa soeur, de celle de
quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frere, prenant
ainsi la responsabilite de la plaidoirie de Nicolas.
Le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie
apres six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses
bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit a dresser le
couvert sur une petite table.
--Tu manges donc? demanda Leon.
--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'a present, j'ai mange du bout des
dents, le pain avait un gout de platre, il me semble aujourd'hui que
j'ai presque faim, tu me gueris.
La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui etait
necessaire en une seule fois, etait sortie.
--Si j'osais? dit madame Haupois.
--Quoi donc, maman?
--Je te demanderais de diner avec moi ... si tu n'es pas attendu
toutefois; je suis sure que je dinerais tout a fait bien si je t'avais
la en face de moi, me servant.
Assurement, il etait attendu; et, comme il devait rentrer a cinq heures,
il y avait deja longtemps qu'Hortense s'exasperait, car elle n'aimait
pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes?
comment partir quand sa mere lui disait qu'elle dinerait bien s'il etait
en face d'elle pour la servir? Hortense elle-meme lui dirait de rester,
si elle etait la; il lui expliquerait comment il avait ete retenu sans
pouvoir la prevenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour
ne pas comprendre qu'il avait du accepter, elle etait trop bonne pour se
facher.
Il rencontra les yeux de sa mere; leur expression anxieuse l'arracha a
son irresolution et a ses raisonnements.
--Mais certainement, dit-il, je dine avec toi.
--Oh! mon cher enfant!
Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'emotion, elle
le pria de sonner pour qu'on mit un second couvert.
--Et puis il faut savoir s'il y a a diner pour toi, dit-elle en
souriant, le regime d'une malade ne doit pas etre le tien.
On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame put en manger un
peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'etait point la le diner que madame
Haupois voulait offrir a son fils; heureusement le menu put etre
renforce par les provisions de la maison: une terrine de Nerac qu'un ami
envoyait de Nerac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les
marchands; du fromage de Brie fabrique a la ferme de Noiseau expres pour
les proprietaires et qui ne ressemblait en rien a celui du commerce; des
fruits du chateau; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait
ordinairement que dans les jours de fete, et que Jacques alla chercher a
la cave, enfin ces patisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces
chatteries, toutes ces choses caracteristiques de la vie de famille et
qui rappellent si doucement les annees d'enfance.
Ainsi compose, le diner dura longtemps. Leon eut voulu cependant
l'abreger, mais le moyen? il etait plus de huit heures quand il se
termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarque que, malgre la
joie que Leon eprouvait a diner avec elle, il etait preoccupe, et elle
avait compris quelle etait la cause de cette preoccupation. Elle ne
voulut pas pousser a l'extreme le triomphe si considerable qu'elle
venait d'obtenir.
--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours,
mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous separions. Te
verrai-je demain?
--Tu le demandes?
--Eh bien, a demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que
je te dise un mot serieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
question de reproches, cette soiree a trop bien commence pour que je la
termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
Elle lui serra la main.
--Quand nous avons recouru a la mesure du conseil judiciaire,--je dis
nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
responsabilite de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil
judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
desesperait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus
etroite et plus intime; et, au lieu de revenir a nous, tu t'en es
eloigne davantage.
--Mais....
--Ecoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompe; ce n'est
pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
prise, tu t'es mis dans l'impossibilite de payer tes creanciers, qui te
tourmentent et te harcelent. Je les ai vus. Je comprends que leurs
reclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
--Tres malheureux, cela est vrai.
--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payees. Elles le
seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction a
ton pere et de lui prouver que ton coeur n'est pas ferme a la voix de la
conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
meme, seul bien entendu; fais un voyage ou il te plaira, et, a ton
retour, je te donnerai moi-meme, j'en prends l'engagement, tous tes
billets acquittes. Voila ce que j'ai obtenu de ton pere, et voila ce que
je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
envers ton pere, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changes
du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera
pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible a Paris,
et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas
besoin de te dire ce que je demanderai a Dieu. Mais enfin, quoi que tu
fasses, tu auras lutte; et, si ce n'est pas a nous que tu reviens, tu
auras au moins la satisfaction de nous avoir donne un temoignage de bon
vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
condamnerons plus. Reflechis a cela, mon enfant. Tu me repondras demain,
plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixe. Pour aujourd'hui,
embrasse-moi.
Ils s'embrasserent, emus tous deux.
--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journee je n'ai
qu'a t'attendre. A demain.
XXII
Si Leon n'avait pas ete en retard, il se serait assurement abandonne, en
sortant de la chambre de sa mere, aux douces emotions qui emplissait son
coeur; mais, malgre lui, la pensee d'Hortense s'imposa imperieusement a
son esprit.
Dans quel etat allait-il la trouver? C'etait la premiere fois qu'il la
faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut
quatre a quatre qu'il monta les marches de son escalier.
Comme il allait, courbe en avant, la tete basse, il fut tout surpris, un
peu avant d'arriver a son palier, de se trouver brusquement arrete; en
meme temps deux bras se jeterent autour de son cou:
--Enfin, te voila!
C'etait Hortense, haletante, eperdue.
Ils acheverent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce
fut seulement a la porte du salon close qu'Hortense, apres l'avoir
passionnement embrasse a plusieurs reprises, put trouver des paroles
pour l'interroger:
--Ou as-tu ete? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrive? Qui t'a retarde?
Comment n'as-tu pas pu me prevenir? Ah! si tu savais quelles ont ete mes
angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;
tu es la et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le
franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le
vois, je le sais.
Elle voulait qu'il parlat, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir
les levres.
Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par
les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
Mais, au moment ou il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire
que le diner etait servi:
--Ah! c'est vrai, s'ecria Cara, j'oubliais, tu dois etre mort de faim,
viens diner, a table tu me raconteras tout.
--Mais j'ai dine.
--Ah! tu as dine; et moi, pendant que tu dinais tranquillement,
joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dine?
--Avec ma mere.
Cara etait ordinairement maitresse de ses impressions, elle ne put pas
cependant retenir un mouvement de stupefaction:
--Ta mere!
Alors il voulut commencer son recit; mais, apres l'avoir si vivement
presse de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
--Je n'ai pas dine, dit-elle, car j'etais trop tourmentee pour manger,
mais maintenant que je vois que j'ai ete comme toujours beaucoup trop
naive, je vais me mettre a table si tu veux bien le permettre; tu me
conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
Elle se mit a table, mais apres le potage il lui fut impossible de
manger.
--Non, dit-elle, cela m'etouffe; je sens qu'il se passe quelque chose
de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
Elle avait eu le temps de reflechir et de prendre une contenance, elle
ecouta donc Leon sans l'interrompre.
Il lui dit comment, au moment ou il rentrait, Jacques, le valet de
chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mere; comment
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