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LES MYSTÈRES DE PARIS
Tome III
(1842--1843)
by Eugène Sue
Table des matières
CINQUIÈME PARTIE.
I Conseils.
II Le piège.
III Réflexions.
IV Projets d'avenir.
V Déjeuner de garçons.
VI Saint-Lazare.
VII Mont-Saint-Jean.
VIII La Louve et la Goualeuse.
IX Châteaux en Espagne.
X La protectrice.
XI Une intimité forcée.
XII Cecily.
XIII Le premier chagrin de Rigolette.
XIV Amitié.
XV Le testament.
XVI L'île du Ravageur.
SIXIÈME PARTIE.
I Le pirate d'eau douce.
II La mère et le fils.
III François et Amandine.
IV Un garni.
V Les victimes d'un abus de confiance.
VI La rue de Chaillot.
VII Le comte de Saint-Remy.
VIII L'entretien.
IX La perquisition.
X Les adieux.
XI Souvenirs.
XII Le bateau.
Notes
CINQUIÈME PARTIE
I
Conseils
Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Harville
lisait par deux fois la lettre de Sarah.
Les traits du marquis restèrent calmes; un tremblement nerveux presque
imperceptible agita seulement sa main, lorsque après un moment
d'hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet.
--Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe en
souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller
répondre à cette lettre... plus importante que je ne le pensais
d'abord...
--Ne vous reverrai-je pas ce soir?
--Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espère que Votre
Altesse voudra bien m'excuser.
--Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas,
madame, de le retenir?
--Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain.
--Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que votre
lettre sera écrite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments
un matin... J'ai mille choses à vous dire.
--Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.
Et il se retira, laissant Clémence avec le prince.
--Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; son sourire m'a
paru contraint...
--Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d'Harville était profondément
ému; il a eu grand-peine à vous le cacher.
--Je suis peut-être arrivé mal à propos?
--Non, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entretien
pénible.
--Comment cela?
--J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de
suivre à son égard... en lui promettant soutien et consolation.
--Qu'il a dû être heureux!
--D'abord il l'a été autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont
causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je
croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste
vengeance! Mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... Tandis que
tout à l'heure... quelle différence! J'avais demandé à mon mari s'il
sortait; il m'avait répondu tristement qu'il passerait la soirée seul,
comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprès
de lui... si vous aviez vu son étonnement, monseigneur! Combien ses
traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radieux... Ah! vous
aviez bien raison... rien de plus charmant à ménager que ces surprises
de bonheur!...
--Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet
entretien pénible dont vous me parliez?
--Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que
j'avais fait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé
chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien
gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les
satisfaire...
--Je comprends... il vous aime si tendrement...
--Autant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je
me suis sentie glacée, effrayée, dès que son langage est devenu
passionné... Enfin, lorsque dans son exaltation il a posé ses lèvres sur
ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma
frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi
l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette...
Mais au moins M. d'Harville est maintenant à jamais convaincu, malgré
mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus
dévouée...
--Je le plains... sans pouvoir vous blâmer; il est des susceptibilités
pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!!
d'un coeur si vaillant, d'une âme si ardente! Si vous saviez combien
j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique
j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu à
peu il reconnaîtra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se
résignera comme il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes
consolations que vous lui offrez...
--Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.
--Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une
bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens
remplir mon engagement.
--Déjà, monseigneur? Quel bonheur!
--Ah! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue
du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai
trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés de la
mansarde jouissent du bonheur que votre présence leur avait promis; ils
ont cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous
attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent
accabler une seule famille...
--Quelle doit être leur reconnaissance envers vous!
--C'est votre nom qu'ils bénissent...
--Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?
--Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que
réaliser vos promesses.
--Oh! j'irai les détromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.
--Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison,
redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des
miens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin...
Songeons à notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille,
qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une
spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux.
--Malheureuses femmes!... Et où demeurent-elles, monseigneur?
--Je l'ignore.
--Mais comment avez-vous connu leur misère?
--Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le
Temple, madame la marquise?
--Non, monseigneur...
--C'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quelques
emplettes avec ma voisine du quatrième...
--Votre voisine?...
--N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?
--Je l'oubliais, monseigneur...
--Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle
Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.
--Quelle vertu... pour une grisette!
--Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle
n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse; cela lui prendrait trop
de temps, car il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour
gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...
--Elle peut vivre de si peu?
--Comment donc! Elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent
plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus
coquettes.
--Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...
--Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie
pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est,
dit-elle, très-habile couturière... En tout cas, vous ne seriez pas
obligée de porter les robes qu'elle vous ferait...
--Dès demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec
une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches,
que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!
--Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu;
revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec Mlle
Rigolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la
mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à
vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se
plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa fille, par
l'infidélité d'un dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait
ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune
encore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette
femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises
et supporter fièrement leur détresse.
--Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?
--Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M.
de Graün de tâcher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la
préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et
la fille auront été chercher un refuge dans quelque misérable hôtel
garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les maîtres de ces
maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la
journée.
--Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec
étonnement. Combien cela est attachant!
--Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée
dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay.»
--Quel bonheur! Peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse,
s'écria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais,
ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à Mme de Lucenay?
--Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore,
d'une physionomie distinguée, et dont la fille, âgée de seize ou
dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.
--Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de
s'intéresser à ces infortunées.
--J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y
a quelques mois.
--Si Mme de Lucenay connaît cette famille, reprit Mme d'Harville en
réfléchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la
voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura
dû frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hâte d'aller la voir! Je lui
écrirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain
matin. Quelles peuvent être ces femmes? D'après ce que vous savez
d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe
distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!...
Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse.
--Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais
déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand.
--Le notaire de mon mari! s'écria Clémence, le notaire de ma belle-mère!
Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête
homme du monde.
--J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes
doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce misérable; il est aussi
adroit que criminel, et, pour le démasquer, j'ai besoin qu'il croie
encore quelques jours à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces
infortunées, en niant un dépôt qui, selon toute apparence, lui avait été
remis par le frère de cette veuve.
--Et cette somme?
--Était toutes leurs ressources!
--Oh! voilà de ces crimes...
--De ces crimes, s'écria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni
le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance
au meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la
société d'un caractère presque sacerdotal, d'un caractère qui impose,
qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une
cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et
vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les
formules du désespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un homme
comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si
laborieusement amassés... rien n'est sacré! Vous lui confiez de l'or,
cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volonté_ de
cet homme vous fait mendiant et désolé!... À force de privations et de
travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la
_volonté_ de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri...
«Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes conséquences de ces
spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure
de chagrin et de détresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans
ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa
vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et la faim! Qu'elle s'égare,
qu'elle succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa
spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de la
prostitution de la fille!... Il a tué le corps de l'une, tué l'âme de
l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les
autres homicides, mais avec lenteur et cruauté.
Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant
d'indignation et d'amertume; elle l'écoutait en silence, frappée de ces
paroles d'une éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une haine
vigoureuse contre le mal.
--Pardon, madame, lui dit Rodolphe après quelques instants de silence,
je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles
qui pourraient atteindre vos futures protégées... Ah! croyez-moi, on
n'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent la ruine et la
misère.
--Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles
paroles, encore augmenté, s'il est possible, la tendre pitié que
m'inspire cette mère infortunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille
qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons,
nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je
suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un
nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M.
d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser à aucun
de mes nouveaux caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce
genre. Nos protégées sont fières, m'avez-vous dit, monseigneur; je les
en aime davantage; la fierté dans l'infortune prouve toujours une âme
élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient
devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux!
Oh! j'ai déjà mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que
l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.
--J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit
Rodolphe en souriant.
--Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'être à demain! En
sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai à leur ancienne demeure,
j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des
renseignements à tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je
serais si fière d'obtenir par moi-même et par moi seule le résultat que
je désire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante!
Pauvres femmes! Il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles
quand je songe à ma fille.
Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en
voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tâchant d'oublier
dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient;
les yeux de Clémence brillaient d'un vif éclat, ses joues étaient
légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un
nouvel attrait à sa ravissante physionomie.
II
Le piège
Mme d'Harville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle
rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion
charmante, elle lui dit:
--Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente
de goûter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent
triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j'avais
rêvé... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je
ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y
renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit:
Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me
serai créé d'autres intérêts; la charité remplacera l'amour. J'ai déjà
dû à vos conseils de si touchantes émotions! Vos paroles, monseigneur,
ont tant d'influence sur moi!... Plus je médite, plus j'approfondis vos
idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand je
songe que, non content de prendre en commisération des peines qui
devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les
plus salutaires, en me guidant pas à pas dans cette voie nouvelle que
vous avez ouverte à un pauvre coeur chagrin et abattu... oh!
monseigneur, quel trésor de bonté renferme donc votre âme? Où avez-vous
puisé tant de généreuse pitié?
--J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le
secret de bien des douleurs!
--Vous, monseigneur, vous malheureux!
--Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les
infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a
frappé dans mon ami; amant, il m'a frappé dans la première femme que
j'ai aimée avec l'aveugle confiance de la jeunesse; époux, il m'a frappé
dans ma femme; fils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé
dans mon enfant.
--Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas
laissé d'enfant.
--En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute
petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, la perte de cette
enfant, que j'ai vue à peine, est le regret de toute ma vie. Plus je
vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque année en redouble
l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir
ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!
--Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un
moment d'hésitation.
--Oh! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se
rembrunirent à la pensée de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une
âme bronzée par l'égoïsme et par l'ambition. Quelquefois je me demande
s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'être morte que d'être restée aux
mains de sa mère.
Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe
s'exprimer ainsi.
--Oh! je conçois alors, s'écria-t-elle, que vous regrettiez doublement
votre fille.
--Je l'aurais tant aimée!... Et puis il me semble que chez nous autres
princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte
d'intérêt de race et de nom, d'arrière-pensée politique. Mais une fille!
une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela même que l'on a vu,
hélas! l'humanité sous ses faces les plus sinistres, quelles délices de
se reposer dans la contemplation d'une âme candide et pure! de respirer
son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses
tressaillements ingénus! La mère la plus folle, la plus fière de sa
fille, n'éprouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour
l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien
davantage les mâles qualités d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne
trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'amour
d'une mère pour son fils, l'amour d'un père pour sa fille, c'est que
dans ces affections il y a un être faible qui a toujours besoin de
protection? Le fils protège sa mère, le père protège sa fille.
--Oh! c'est vrai, monseigneur.
--Mais, hélas! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables,
lorsqu'on ne doit jamais les éprouver! reprit Rodolphe avec abattement.
Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été
profond, déchirant.
Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle
il s'était laissé entraîner, il dit à Mme d'Harville en souriant
tristement:
--Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporté malgré moi;
vous m'excuserez, n'est-ce pas?
--Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le
droit? N'avez-vous pas partagé les miens? Malheureusement les
consolations que je puis vous offrir sont vaines...
--Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salutaire;
c'est déjà presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne
vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé
en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis
entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j'ai perdue...
--Ces préoccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que
je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de
mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes détenues de
Saint-Lazare; cette maison renferme des créatures bien coupables. Si je
n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus
de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en
songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et
la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais
pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage
encore...
--Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet
entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salutaire vous est
ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années
d'épreuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme
douée comme vous l'êtes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à
lutter, à souffrir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des
forces en songeant au bien que vous aurez fait... à celui que vous aurez
à faire encore...
Mme d'Harville fondit en larmes.
--Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais,
n'est-ce pas, monseigneur?
--De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui
vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à
votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante
amitié.
--Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses
larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces
m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici,
j'accomplirai courageusement mon devoir.
À ces mots, une petite porte cachée dans la tenture s'ouvrit
brusquement.
Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.
M. d'Harville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides
de larmes.
Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la
lettre de Sarah:
--Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure
devant vous... Veuillez la brûler après l'avoir lue.
Clémence regardait son mari avec stupeur.
--Oh! c'est infâme! s'écria Rodolphe indigné.
--Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lâche encore que
cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite!
--Que voulez-vous dire?
--Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement,
hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais
la jalousie, la rage, le désespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout...
Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis allé honteusement me
tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez
misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur... Oh! l'auteur
de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma tête est
faible... Eh bien! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je
viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car
je sais quels intérêts vous attirent rue du Temple... après avoir été
assez bassement défiant pour me faire le complice de cette horrible
calomnie en y croyant... n'est-ce pas à genoux que je dois vous demander
grâce et pitié?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est
ce que je fais, Clémence car je n'ai plus d'espoir que dans votre
générosité.
--Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe
en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialité.
Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à Mme d'Harville; j'en suis
ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre
confident forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident
de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que
vous devez attendre de ce noble coeur.
--Et vous, Clémence, dit tristement M. d'Harville à sa femme, me
pardonnerez-vous encore cela?
--Oui, à condition que vous m'aiderez à assurer votre bonheur... Et elle
tendit la main à son mari, qui la serra avec émotion.
--Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont
maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous
n'avez jamais plus justement apprécié Mme d'Harville, jamais elle ne
vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux
et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je
devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir
patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu,
madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à
secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque
mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre.
Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier
encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.
III
Réflexions
Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires
dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.
Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée
contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il
lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa
conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée,
courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir,
par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son
sort.
Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans
une tristesse, dans un accablement inexprimables.
La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien
ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément
préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour,
elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.
Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle
regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner.
La douleur de M. d'Harville était désespérée, car il ne voulait, après
tout, rien que de juste, que de légal.
«La possession... sinon l'amour de sa femme.»
Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce
n'était pas une dérision amère que ces paroles de la loi:
«La femme appartient à son mari.»
À quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette
froideur, cette répugnance qui changeaient sa vie en un long supplice,
puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?
Il lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents
de la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femme se
substituait impérieusement, sans appel, sans répression possible, à la
volonté souveraine de la loi.
À ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement.
L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.
Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore
les crises de son effroyable maladie.
--Oh! s'écria-t-il, à la fois attendri et désolé, c'est ma faute...
c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement
trompée! Elle peut... elle doit me haïr... et pourtant, tout à l'heure
encore, elle m'a témoigné l'intérêt le plus touchant; mais, au lieu de
me contenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre,
j'ai parlé de mon amour, et à peine mes lèvres ont-elles effleuré sa
main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la
répugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne
m'aurait laissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.
«Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? Cela est une
trahison indigne! De quel droit? Hélas! du droit que les victimes ont de
se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout
ce qu'elle a trouvé de plus cruel à dire contre l'horrible existence que
je lui ai faite... c'est que tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé,
et qu'elle était bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais
Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince,
elle la tiendra désormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs.
Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux
rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succéder
des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me
traiter toujours avec un mépris glacial, sans qu'il me fût possible de
me plaindre.
«Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne
serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible,
que je suis lâche! N'est-ce pas ma femme, après tout? N'est-elle pas à
moi, bien à moi? La loi ne me reconnaît-elle pas mon pouvoir sur elle?
Ma femme résiste... eh bien! j'ai le droit de...
Il s'interrompit avec un éclat de rire sardonique.
--Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre
infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un
insensé... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour,
et non sa tiède affection de soeur. Oh! à la fin il faudra bien qu'elle
ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non,
non! jamais! Il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte
pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut
bien te convaincre de cela: ton horrible infirmité lui fera horreur...
toujours... entends-tu? toujours! s'écria M. d'Harville dans une
douloureuse exaltation.
Après un moment de farouche silence, il reprit:
--Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part
encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue,
j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche
trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le même soupçon! Oh! la
jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le
prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux, engage
Clémence à occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables;
s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de
conseils, d'appui.
«Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au coeur qui la
défende, presque excusée de ses torts par les miens, qui sont atroces,
ne peut-elle pas faillir?
«Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue
coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine.
Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs... elle tiendra ses
promesses... mais à quel prix, mon Dieu! à quel prix! Tout à l'heure,
lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuses paroles, combien son
sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal! Combien ce retour vers
son bourreau a dû lui coûter! Pauvre femme! qu'elle était belle et
touchante ainsi! Pour la première fois j'ai senti un remords déchirant;
car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez vengée. Oh!
malheureux, malheureux que je suis!
Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitations
de M. d'Harville cessèrent comme par enchantement. Il attendit le jour
avec impatience.
IV
Projets d'avenir
Dès le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre.
Le vieux Joseph en entrant chez son maître l'entendit, à son grand
étonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de
la bonne humeur de M. d'Harville.
--Ah! monsieur le marquis, dit le fidèle serviteur attendri, quelle
jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus
souvent!
--Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en
riant.
--Monsieur le marquis aurait la voix aussi enrouée qu'un chat-huant ou
qu'une crécelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.
--Taisez-vous, flatteur!
--Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous
êtes content... et alors votre voix me paraît la plus charmante musique
du monde...
--En ce cas, mon vieux Joseph, apprête-toi à ouvrir tes longues
oreilles.
--Que dites-vous?
--Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu
parais si avide.
--Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'écria
Joseph en joignant les mains avec un radieux étonnement.
--Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de
chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, à toi, seul et
discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma
femme est un ange de bonté... elle m'a demandé pardon de son éloignement
passé, l'attribuant, le devinerais-tu?... à la jalousie!...
--À la jalousie?
--Oui, d'absurdes soupçons excités par des lettres anonymes...
--Quelle indignité!...
--Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas
fallu davantage pour nous séparer; mais heureusement hier soir elle s'en
est franchement expliquée avec moi. Je l'ai désabusée; te dire son
ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La
froideur qu'elle me témoignait lui pesait aussi cruellement qu'à
moi-même... Enfin notre cruelle séparation a cessé... juge de ma
joie!...
--Il serait vrai! s'écria Joseph les yeux mouillés de larmes. Il serait
donc vrai, monsieur le marquis! Vous voilà heureux pour toujours,
puisque l'amour de Mme la marquise vous manquait seul... ou plutôt
puisque son éloignement faisait seul votre malheur, comme vous me le
disiez...
--Et à qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possédais-tu pas un
secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour
est trop beau... Tu t'aperçois peut-être que j'ai pleuré?... C'est
qu'aussi, vois-tu, le bonheur me débordait... Je m'y attendais si
peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas?
--Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de
contentement, vous avez assez pleuré de douleur. Et moi donc! tenez...
est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais
pas pour dix années de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne
pouvoir pas m'empêcher de me jeter aux genoux de Mme la marquise la
première fois que je vais la voir...
--Vieux fou, tu es aussi déraisonnable que ton maître... Maintenant,
j'ai une crainte aussi, moi...
--Laquelle? mon Dieu!
--C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me
manque?
--Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien...
--C'est pour cela. Je me défie de ces bonheurs si parfaits, si
complets...
--Hélas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je
n'ose...
--Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La
révolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je
suis sûr d'être à peu près sauvé!
--Comment cela?
--Mon médecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente
secousse morale suffisait pour donner ou pour guérir cette funeste
maladie?... Pourquoi les émotions heureuses seraient-elles impuissantes
à nous sauver?
--Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est...
vous êtes guéri! Mais c'est donc un jour béni que celui-ci? Ah! comme
vous le dites, monsieur, Mme la marquise est un bon ange descendu du
ciel, et je commence presque à m'effrayer aussi, monsieur: c'est
peut-être trop de félicité en un jour; mais, j'y songe... si pour vous
rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre
affaire.
--Comment?
--Un de vos amis a reçu très-heureusement et très à-propos, voyez comme
ça se trouve! a reçu un coup d'épée, bien peu grave, il est vrai; mais
c'est égal, ça suffira toujours à vous chagriner assez pour qu'il y ait,
comme vous le désiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est
vrai qu'eu égard à cela il vaudrait mieux que le coup d'épée fût plus
dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a.
--Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler?
--De M. le duc de Lucenay.
--Il est blessé?
--Une égratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur,
et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de thé...
--Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit...
--Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis.
Après un moment de réflexion M. d'Harville reprit:
--Tu as raison; ce léger chagrin satisfera sans doute la jalouse
destinée... Mais il me vient une idée, j'ai envie d'improviser ce matin
un déjeuner de garçons, tous amis de M. de Lucenay, pour fêter
l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas à cette réunion il sera
enchanté.
--À la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le
temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au maître
d'hôtel?
--Six personnes dans la petite salle à manger d'hiver.
--Et les invitations?
--Je vais les écrire. Un homme d'écurie montera à cheval et les portera
à l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne.
Joseph sonna.
M. d'Harville entra dans un cabinet et écrivit les lettres suivantes,
sans autre variante que le nom de l'invité:
«Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay
doit venir déjeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un
tête-à-tête; faites-lui la très-aimable surprise de vous joindre à moi
et à quelques-uns de ses amis que je fais aussi prévenir. À midi sans
faute.»
A. D'HARVILLE
Un domestique entra.
--Faites monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces
lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant à Joseph: Écris les
adresses: «M. le vicomte de Saint-Remy...», Lucenay ne peut se passer de
lui, se dit M. d'Harville; «M. de Montville...», un des compagnons de
voyage du duc; «lord Douglas», son fidèle partner au whist, «le baron de
Sézannes», son ami d'enfance... As-tu écrit?
--Oui, monsieur le marquis.
--Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah!
Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.
Philippe sortit.
--Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait
avec ébahissement.
--Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en
train, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de
belles couleurs... vos yeux brillent...
--Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah çà, il faut
que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprès de Mlle
Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de
ses diamants...
--Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est chargée; je
l'ai aidée, il n'y a pas huit jours, à les nettoyer.
--Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa
maîtresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci à la marquise!...
--Ah! je comprends, monsieur... une surprise...
--Va vite. Voici M. Doublet.
En effet, l'intendant entra au moment où sortait Joseph.
--J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.
--Mon cher monsieur Doublet, je vais vous épouvanter, dit M. d'Harville
en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de détresse.
--À moi, monsieur le marquis?
--À vous.
--Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.
--Je vais dépenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, énormément
d'argent.
--Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci!
nous le pouvons.
--Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bâtisse: il
s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droite de
l'hôtel. Après avoir hésité devant cette folie, dont je ne vous ai pas
parlé jusqu'ici, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon
architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien!
monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense?
--Je puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas...
--Cette galerie sera destinée à donner des fêtes; je veux qu'elle
s'élève comme par enchantement: or, les enchantements étant fort chers,
il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour être en
mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent
le plus tôt possible.
--Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais
toujours: «Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût
quelconque...» Celui des bâtiments a cela de bon que les bâtiments
restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète
pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de
galerie-là.
Joseph entra.
--Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M.
Baudoin, dit-il à M. d'Harville.
--Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce
bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de
diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes
n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes...
Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.
--Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gémirai pas.
Des diamants, c'est comme des bâtiments, ça reste; et puis cette
surprise fera sans doute bien plaisir à Mme la marquise, sans compter le
plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais
l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence
plus belle que celle de monsieur le marquis.
--Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses
félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable...
--C'est leur seul mérite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-être,
ce mérite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le
joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.
Dès qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras
croisés sur la poitrine, l'oeil fixe, méditatif.
Sa physionomie changea tout à coup; elle n'exprima plus ce contentement
dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'être dupes,
mais une résolution calme, morne, froide.
Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé
sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et
cacha son front dans ses mains.
Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui
vint mouiller sa paupière rougie et dit avec effort:
--Allons... courage... allons.
Il écrivit alors à diverses personnes sur des objets assez
insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait
différents rendez-vous à plusieurs jours de là.
Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce
dernier était si gai qu'il s'oubliait jusqu'à chantonner à son tour.
--Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son maître en
souriant.
--Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; ça chante si
fort au dedans de moi qu'il faut bien que ça s'entende au dehors...
--Tu feras mettre ces lettres à la poste.
--Oui, monsieur le marquis; mais où recevrez-vous ces messieurs tout à
l'heure?
--Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du
tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville.
À ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel.
--C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demandé ce matin ses
chevaux de très-bonne heure, dit Joseph.
--Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.
--Oui, monsieur le marquis.
À peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une
glace et s'examina attentivement.
--Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues
colorées, le regard brillant... Joie ou fièvre... peu importe... pourvu
qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lèvres. Il y a tant
de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui
pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire: «Ce rire cache un sombre
désespoir, cette gaieté bruyante cache une pensée de mort»? Qui pourrait
deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh!
si... l'amour ne s'y méprendrait pas, lui; son instinct l'éclairerait.
Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... à ton rôle, histrion
sinistre.
Clémence entra dans le cabinet de M. d'Harville.
--Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d'un ton plein de douceur
et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression
souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami?
Vous avez l'air radieux.
--C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite soeur, je
pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d'une excellente
résolution...
--Cela ne m'étonne pas...
--Ce qui s'est passé hier, votre admirable générosité, la noble conduite
du prince, tout cela m'a donné beaucoup à réfléchir, et je me suis
converti à vos idées; mais converti tout à fait, en regrettant mes
velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par
coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez
pas pardonné, j'en suis sûr, de renoncer trop facilement à votre amour.
--Quel langage! quel heureux changement! s'écria Mme d'Harville. Ah!
j'étais bien sûre qu'en m'adressant à votre coeur, à votre raison, vous
me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.
--Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma résolution
de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est
singulièrement éclairci, simplifié.
--Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même
but, appuyés fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre
carrière, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce
sentiment sera inaltérable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce
sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son
front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa
main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est là... que cette bonne
pensée veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous
verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que l'entêtement d'un coeur
bien dévoué.
--Chère Clémence! répondit M. d'Harville avec une émotion contenue.
Puis, après un moment de silence, il reprit gaiement:
--Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre départ,
pour vous prévenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le thé avec
vous. J'ai plusieurs personnes à déjeuner; c'est une espèce d'impromptu
pour fêter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste,
n'a été que très-légèrement blessé par son adversaire.
Mme d'Harville rougit en songeant à la cause de ce duel: un propos
ridicule adressé devant elle par M. de Lucenay à M. Charles Robert.
Ce souvenir fut cruel pour Clémence, il lui rappelait une erreur dont
elle avait honte.
Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son mari:
--Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient déjeuner avec vous;
je vais, moi, peut-être très-indiscrètement, m'inviter ce matin chez Mme
de Lucenay; car j'ai beaucoup à causer avec elle de mes deux protégées
inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint-Lazare avec Mme de
Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: à cette heure
j'intrigue pour être admise dans l'oeuvre des jeunes détenues.
--En vérité vous êtes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il
ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses efforts, se trahit
quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se
hâta-t-il de dire.
--Êtes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demanda vivement
Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le désirez, je puis
remettre ma visite à Mme de Lucenay.
Le marquis avait été sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus
affectueux:
--Oui, ma chère petite soeur, je suis aussi contrarié de vous voir
sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces défauts
dont je ne me corrigerai jamais.
--Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée.
Un timbre annonçant une visite retentit dans l'hôtel.
--Voilà sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous
laisse. À propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas disposé
de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être
maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!
--Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir.
--Sortez-vous tantôt, mon ami? Vous reverrai-je avant dîner?
--Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.
--Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre déjeuner de garçon a
été amusant.
--Adieu, Clémence.
--Adieu, mon ami... à bientôt!... Je vous laisse le champ libre, je vous
souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!
Et, après avoir cordialement serré la main de son mari, Clémence sortit
par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrât par une autre.
--Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage à être gai...
Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon âme à l'agonie, dans
cette parole de suprême et éternelle séparation, elle a compris: à
bientôt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait
honneur à ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon
comédien... Mais voici Lucenay...
V
Déjeuner de garçons
M. de Lucenay entra chez M. d'Harville.
La blessure du duc avait si peu de gravité qu'il ne portait même plus
son bras en écharpe; sa physionomie était toujours goguenarde et
hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser
toujours insurmontable. Malgré ses travers, ses plaisanteries de mauvais
goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa figure un caractère
presque grotesque, M. de Lucenay n'était pas, nous l'avons dit, un type
vulgaire, grâce à une sorte de dignité naturelle et de courageuse
impertinence qui ne l'abandonnait jamais.
--Combien vous devez me croire indifférent à ce qui vous regarde, mon
cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main à M. de Lucenay; mais
c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fâcheuse aventure.
--Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donné pour mon
argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent
M. Robert avait l'air si solennellement déterminé à ne pas passer pour
avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'était la cause du
duel. L'autre soir, à l'ambassade de ***, je lui avais demandé, devant
votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait,
sa pituite. _Inde iræ_; car, entre nous, il n'avait pas cet
inconvénient-là. Mais c'est égal. Vous comprenez... s'entendre dire cela
devant de jolies femmes, c'est impatientant.
--Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert?
--Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai
rencontré aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de
l'ambassade, je l'ai appelé pour lui faire cette bête plaisanterie, il y
a répondu le surlendemain en me donnant très-galamment un petit coup
d'épée; voilà nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je
viens vous demander une tasse de thé.
Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'étendit sur un sofa; après quoi,
introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau
placé au-dessus de sa tête, il commença de tracasser et de balancer ce
cadre.
--Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise,
dit M. d'Harville.
--Ah! bah! et laquelle? s'écria M. de Lucenay en imprimant au tableau un
balancement très-inquiétant.
--Vous allez finir par décrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur
la tête...
--C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'oeil d'aigle... Mais votre
surprise, dites-la donc?
--J'ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous.
--Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissimo!
archi-bravissimo! cria M. de Lucenay à tue-tête en frappant de grands
coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy?
Non, au fait, il est à la campagne depuis quelques jours; que diable
peut-il manigancer à la campagne en plein hiver?
--Vous êtes sûr qu'il n'est pas à Paris?
--Très-sûr; je lui avais écrit pour lui demander de me servir de
témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur
Sézannes...
--Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous.
--Bravo! bravo! bravo! se mit à crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se
tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris
inhumains d'une série de sauts de carpe à désespérer un bateleur.
Les évolutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par
l'arrivée de M. de Saint-Remy.
--Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay était ici, dit gaiement
le vicomte. On l'entend d'en bas!
--Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'écria le
duc étonné, en se redressant brusquement; on vous croyait à la campagne.
--Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu tout à l'heure l'invitation
de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M.
de Saint-Remy tendit la main à M. de Lucenay, puis au marquis.
--Et je vous sais bien gré de cet empressement, mon cher Saint-Remy.
N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se réjouir
de l'heureuse issue de ce duel, qui, après tout, pouvait avoir des
suites fâcheuses.
--Mais, reprit obstinément le duc, qu'est-ce donc que vous avez été
faire à la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue.
--Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant à M. d'Harville. Puis il
répondit au duc:--Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je
dois le quitter bientôt...
--Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher à la légation
de France à Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos
billevesées de diplomatie! vous n'irez jamais là... ma femme le dit et
tout le monde le répète...
--Je vous assure que Mme de Lucenay se trompe comme tout le monde.
--Elle vous a dit devant moi que c'était une folie...
--J'en ai tant fait dans ma vie!
--Des folies élégantes et charmantes, à la bonne heure, comme qui dirait
de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets ça; mais
aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... à Gerolstein! Voyez
donc la belle poussée... Ça n'est pas une folie, c'est une bêtise, et
vous avez trop d'esprit pour en faire... des bêtises.
--Prenez garde, mon cher Lucenay; en médisant de cette cour allemande,
vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du
grand-duc régnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la
meilleure grâce du monde à l'ambassade de ***, où je lui ai été
présenté.
--Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le
grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait
aucune répugnance à aller passer quelque temps à Gerolstein.
--Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre
grand-duc; mais ça n'empêche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine
fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en
toute valeur qu'à Paris.
Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph
entra et dit quelques mots tout bas à son maître.
--Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma
femme qui m'apporte des diamants à choisir pour elle... une surprise.
Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille
roche, nous autres...
--Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a
fait une hier... et une fameuse encore!!!
--Quelque cadeau splendide?
--Elle m'a demandé... cent mille francs...
--Et comme vous êtes magnifique... vous les lui avez...
--Prêtés!... Ils seront hypothéqués sur sa terre d'Arnouville... Les
bons comptes font les bons amis... Mais c'est égal... prêter en deux
heures cent mille francs à quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et
c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui êtes très-connaisseur
en emprunts?... dit en riant le duc à M. de Saint-Remy, sans se douter
de la portée de ses paroles.
Malgré son audace, le vicomte rougit d'abord légèrement un peu, puis il
reprit effrontément:
--Cent mille francs! mais c'est énorme... Comment une femme peut-elle
jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la
bonne heure.
--Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-là... ma
femme. D'ailleurs ça m'est égal. Des arriérés de toilette
probablement... des fournisseurs impatientés et exigeants; ça la
regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui
prêtant mon argent, il eût été du plus mauvais goût à moi de lui en
demander l'emploi.
--C'est pourtant presque toujours une curiosité particulière à ceux qui
prêtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur
emprunte..., dit le vicomte en riant.
--Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent
goût, vous allez m'aider à choisir la parure que je destine à ma femme;
votre approbation consacrera mon choix, vos arrêts sont souverains en
fait de modes...
Le joaillier entra, portant plusieurs écrins dans un grand sac de peau.
--Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.
--À vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.
--Je suis sûr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations
infernales et éblouissantes? dit M. de Lucenay.
--Mme la duchesse s'est contentée de faire seulement remonter ses
diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et
justement, en venant chez M. le marquis, je les ai portés à Mme la
duchesse.
M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir à son aide, avait
changé ses pierreries pour des diamants faux; il fut désagréablement
frappé de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:
--Ces maris sont-ils curieux! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin.
--Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut
se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...
Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur un bureau plusieurs
admirables colliers de rubis et de diamants.
--Quel éclat!... et que ces pierres sont divinement taillées! dit lord
Douglas.
--Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j'employais à ce travail un
des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu
fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière en
pierreries m'a dit que c'est probablement la misère qui lui a fait
perdre la tête, à ce pauvre homme.
--La misère!... Et vous confiez des diamants à des gens dans la misère!
--Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait
jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le
leur.
--Combien ce collier? demanda M. d'Harville.
--Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une
coupe magnifiques, presque toutes de la même grosseur.
--Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse,
dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, à
quelque prix exorbitant.
--Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M.
d'Harville.
--Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier
prix sera de quarante-deux mille francs.
--Messieurs! s'écria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous
autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-deux mille
francs!... Diable! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple
détestable.
--Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je
suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en
vante!
--On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus
que toutes les protestations du monde.
--Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette
monture d'émail noir vous semble de bon goût, Saint-Remy.
--Elle fait encore valoir l'éclat des pierreries; elle est disposée à
merveille!
--Je me décide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur
Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.
--M. Doublet m'a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il
sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa
confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées,
et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et
examinées durant cet entretien.
M. d'Harville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres,
lui dit tout bas:
--Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de
sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit
plus complète.
À ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi; les
convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent.
--Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison
est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris?
--Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon
projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville
désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas.
Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empiétements
des fêtes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont
elles vous exilent de temps à autre.
--Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus
mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de
bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se
gêner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de
vastes éblouissantes salles, destinées à un bal splendide, doivent avoir
un tout autre caractère que celui des salons ordinaires: il y a entre
ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture
à fresque monumentale et les tableaux de chevalet.
--Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que
Saint-Remy n'ait pas douze à quinze cent mille livres de rentes! Quelles
merveilles il nous ferait admirer!
--Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement
représentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un
million par an à Saint Remy, et le charger de représenter à Paris le
goût et l'élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance
de l'Europe... du monde?
--Adopté! cria-t-on en choeur.
--Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'impôt, sur ces
abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes,
seraient prévenus, atteints et convaincus de vivre comme des
grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.
--Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamnés à défrayer des
magnificences qu'ils devraient étaler.
--Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand
maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy,
auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le goût
général.
--Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.
--C'est clair.
--Et en tâchant de le copier, le goût s'épurerait.
--Au temps de la Renaissance, le goût est devenu partout excellent,
parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui était exquis.
--À la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M.
d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une pétition aux
chambres pour l'établissement de la charge de grand maître de l'élégance
française.
--Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées
très-grandes, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par
acclamation.
--En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que
Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses
conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai été
frappé de ses idées sur la splendeur des fêtes.
--Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'Harville.
--Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?
--L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement
les travaux.
--Quel homme à projets vous êtes!
--J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet
du Val-Richer.
--Votre terre de Bourgogne?
--Oui; il y a là quelque chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu
me prête vie...
--Pauvre vieillard!...
--Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val-Richer
pour vous arrondir encore?
--Oui, une très-bonne affaire que mon notaire m'a conseillée.
--Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes
affaires?
--M. Jacques Ferrand.
À ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.
--Est-il vraiment aussi honnête homme qu'on le dit? demanda-t-il
négligemment à M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe
avait raconté à Clémence à propos du notaire.
--Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probité
antique, dit M. de Lucenay.
--Aussi respecté que respectable.
--Très-pieux... ce qui ne gâte rien.
--Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.
--C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent
pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à
propos de l'argent qu'on leur confie.
--Rien qu'à cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.
--Mais où diable Saint-Remy a-t-il été chercher ses doutes à propos de
ce digne homme d'une intégrité proverbiale?
--Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune
raison pour nier ce phénix des notaires... Mais, pour revenir à vos
projets, d'Harville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer? On dit le
château admirable?...
--Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus
tôt peut-être que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces
travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir
ainsi des intérêts successifs qui échelonnent et occupent les années à
venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard,
c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore,
qui est de moitié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et ma
foi, la vie se passe assez doucement.
--Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.
--Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le déjeuner fut terminé,
si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez
d'excellents.
On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de
sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit
que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies de
très-belles armes.
M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa
chambre.
--Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.
--Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, je
ne saurais auxquels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay,
venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs
Manton.
Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la
chambre du marquis pour examiner les armes.
M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:
--Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... le
spleen... l'ennui...
Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.
--Ma foi! moi, je préfère un autre spécifique! dit Saint-Remy; celui-là
n'est bon que dans les cas désespérés.
--Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la
volonté n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.
--Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours
dangereuses; un malheur est si vite arrivé! dit M. de Lucenay, voyant le
marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres.
--Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce
jeu-là?
--Sans doute, mais c'est toujours imprudent.
--Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend: on introduit délicatement
le canon entre ses dents... et alors...
--Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y
mettez! dit M. de Lucenay en haussant les épaules.
--On approche le doigt de la détente..., ajouta M. d'Harville.
--Est-il enfant... est-il enfant... à son âge!
--Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va
droit chez les âmes.
Avec ces mots le coup partit.
M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.
Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M.
d'Harville.
Le lendemain on devait lire dans un journal:
«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le
faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année
de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que
nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité:
«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine
de vingt-six ans, cité pour la bonté de son coeur, marié depuis peu
d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses
amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher
de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant
examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en
plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses
lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup
partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement
fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M.
d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de
bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme
si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le
rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M.
d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une
parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où
peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle
qu'il tombe victime d'un effroyable accident...
«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne
peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la
Providence.»
Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance
générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et
déplorable imprudence.
Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le
mystérieux secret de sa mort volontaire?...
Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de
générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur
la véritable cause de ce suicide.
Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et
ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise
que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de
pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si
préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se
tuer?...
Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une
imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait
dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre
qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement
à lui, Clémence avait éveillé dans le coeur de son mari de douloureux
remords.
La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour,
passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie;
bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne
pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville
s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût
de lui-même et de la vie.
Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:
«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne.
Sa conduite, pleine de coeur et d'élévation, augmenterait encore ma
folle passion, s'il était possible de l'augmenter.
«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...
«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...
«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon
détestable sort...
«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?
«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés.
«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...»
Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux
sacrifice.
Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé?
Non!
Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à
la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...
L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes
irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par
un nouveau crime.
VI
Saint-Lazare
Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la
prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux
prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la
charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de
tous.
Ces femmes, élevées au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes,
à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque
semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de
Saint-Lazare; épiant dans ces âmes dégradées la moindre aspiration vers
le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les
tendances meilleures, fécondent le repentir, et par la puissante magie
de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la
fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées.
Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure
compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaire,
appuient leurs lèvres au front virginal de leurs filles pures comme les
anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indifférence
grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces
prostituées...
Fidèles à leur mission de haute moralité, elles descendent vaillamment
dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces coeurs gangrenés,
et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de
salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'âme
malade dont elles n'ont pas désespéré.
Les lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur
susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après
tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vénérées que
nous venons de citer.
Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la nôtre,
pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette oeuvre
longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques
nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées,
pour les repentirs sincères, pour l'honnêteté simple, naïve; et d'avoir
inspiré le dégoût, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout
ce qui était absolument impur et criminel?
Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais,
pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout.
Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorité,
pour que nous prétendions enseigner ou réformer.
Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens
de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non
contester la réalité.
Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la
crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l'exagération, à
l'invraisemblance, à l'impossibilité, pour n'avoir pas à plaindre (nous
ne disons pas à secourir) tant de maux.
Cela se conçoit.
L'égoïste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille.
L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est
particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne
chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet
d'opéra.
Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont
généreusement compati à certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques
personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant
emploi d'aumônes nouvelles.
Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles
adhésions.
Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficulté pour un livre
mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'être pas un
mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous,
n'aurait-il eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont
nous avons parlé, que nous serions très-fier, très-honoré de notre
oeuvre.
Quelle plus glorieuse récompense pour nous que les bénédictions de
quelques pauvres familles qui auront dû un peu de bien-être aux pensées
que nous avons soulevées!
Cela dit à propos de la nouvelle pérégrination où nous engageons le
lecteur, après avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous
l'introduirons à Saint-Lazare, immense édifice d'un aspect imposant et
lugubre, situé rue du Faubourg-Saint-Denis.
Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville
s'était rendue à la prison, après avoir obtenu quelques renseignements
de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidité
du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la détresse.
Mme de Blainval, une des patronnesses de l'oeuvre des jeunes détenues,
n'ayant pu ce jour-là accompagner Clémence à Saint-Lazare, celle-ci y
était venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le
directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables à leurs
vêtements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient
en sautoir.
Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et
douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au
greffe.
On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence,
de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se
consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des
détenues.
Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de
travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que
ces enseignements survivront au séjour de la prison.
Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours
justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les
détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle
science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent
presque toujours sûrement du premier coup d'oeil, et qu'elles les
classent à l'instant selon leur degré d'immoralité.
Mme Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec Mme d'Harville,
possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du
caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la
maison une autorité considérable.
Mme Armand dit à Clémence:
--Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner
celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par un
repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui
recommander une infortunée que je crois plus malheureuse encore que
coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas
trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize
ou dix-sept ans tout au plus.
--Et qu'a-t-elle fait pour être emprisonnée?
--Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Élysées le soir. Comme
il est défendu à ses pareilles, sous des peines très-sévères, de
fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que
les Champs-Élysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a
arrêtée.
--Et elle vous semble intéressante?
--Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides.
Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait
encore à sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en
arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris.
--C'est donc une fille de campagne?
--Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle
demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente
depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation
des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel
qui l'a envoyée ici.
--Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter?
--Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle.
Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la
campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, comme je le croyais,
elle voudrait revenir au bien.
--Qu'a-t-elle répondu?
--Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de
larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur angélique: «Je vous
remercie, madame, de vos bontés; mais je ne puis rien dire sur le passé;
on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas.--Mais d'où
venez-vous? Où êtes-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous
êtes allée à la campagne chercher une existence honorable, dites-le,
prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre
liberté; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera
vos bonnes résolutions.--Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez
pas, je ne pourrais vous répondre, a-t-elle repris.--Mais en sortant
d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?--Oh!
jamais, s'est-elle écriée.--Que ferez-vous donc alors?--Dieu le sait»,
a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
--Cela est étrange!... Et elle s'exprime...?
--En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux,
mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix
et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une
sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n'appartenait pas à la
malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette
fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation.
--Mais c'est tout un roman! s'écria Clémence, intéressée au dernier
point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien
n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses
rapports avec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation
d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses
misérables compagnes?
--Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par
habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'étonnement. À peine
ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'influence sur les
autres détenues.
--En si peu de temps?
--Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du
respect.
--Comment! ces malheureuses...
--Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour
reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement
elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre
la supériorité.
--Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?
--Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son
entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits,
bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur
touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord
inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est
très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour
la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles
et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée
compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa
froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature
indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent,
audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile,
d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la
mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle
sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de
subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne
mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon
pain?--Moi! dit d'abord la Louve.--Moi!» dit ensuite une créature
presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et
quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues,
quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord
son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «--C'est moi
qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.--C'est
vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que
vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des
mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son
couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa
prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui
donnassent raison intérieurement.
--Comment dites-vous ce nom, madame?
--La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été
écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame
la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.
--Celui-ci est singulier...
--Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune
fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son
accent est enchanteur...
--Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve?
--Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle
courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé; toutes les
prisonnières jetèrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant
sans crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui
disant de sa voix angélique: «Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien...
et ne me faites pas trop souffrir!» Ces mots, m'a-t-on rapporté, furent
prononcés avec une simplicité si navrante que presque toutes les
détenues en eurent les larmes aux yeux.
--Je le crois bien, dit Mme d'Harville, péniblement émue.
--Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureusement
quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une
résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard,
jusqu'au fond de l'âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds,
et s'écria: «J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus
forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime
les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi
qui te défendrais...»
--Quel caractère singulier!
--L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et
aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des
prisonnières ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent même à
lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre
prisonnières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir
pour savoir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. «--C'est
plus fort que nous, m'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas
une personne comme nous autres.--Mais qui vous l'a dit?--On ne nous l'a
pas dit, cela se voit.--Mais encore à quoi?--À mille choses. D'abord,
hier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a fait sa prière:
pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le
droit.»
--Quelle observation étrange!
--Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se
permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous
verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la
statue de la Vierge est entourée d'offrandes et d'ornements faits par
elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en
ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s'y comportent parfaitement; mais
généralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour
revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit
qu'elle n'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à
la manière dont elle parle...--Et puis enfin, reprit brusquement la
Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas
des nôtres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi...
nous étions honteuses de nous habiller devant elle...»
--Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s'écria
Mme d'Harville.
--Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est
inconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi vêtues
par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la
marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que
Dieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'aspect
des seules personnes qu'elles puissent respecter.
--Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments
naturels plus forts que la dépravation.
--Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui,
honnêtement placés, seraient très-honorables... Il est encore un
sentiment sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien:
c'est la maternité; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent; il n'y
a pas de meilleures mères, rien ne leur coûte pour garder leur enfant
auprès d'elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles
sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne
les méprise pas.
--Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?
--On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mêmes...
Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, cette tache originelle
du vice reste ineffaçable à leurs yeux, lors même qu'elles se trouvent
dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'idée de
leur abjection première est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame,
je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goualeuse ne fût
causé par un remords de ce genre.
--Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne
peut calmer!
--Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces remords
sont plus fréquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne
s'endort jamais complètement; ou plutôt, chose étrange! quelquefois on
dirait que l'âme veille pendant que le corps est assoupi; c'est une
observation que j'ai faite de nouveau cette nuit à propos de ma
protégée.
--De la Goualeuse?
--Oui, madame.
--Et comment donc cela?
--Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire
une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame...
combien les physionomies de ces femmes différent d'expression pendant
qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour
insouciantes, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient complètement
changées lorsque le sommeil dépouillait leurs traits de toute
exagération de cynisme; car le vice, hélas! a son orgueil. Oh! madame,
que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes et
sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux
involontairement arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une
inexorable réalité!... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de cette
fille surnommée la Louve, créature indomptée, indomptable. Il y a quinze
jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les détenues; je
haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa rage... Alors, pour me
blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles
injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...
--Ah! quelle horreur!...
--Je l'avoue, toute stupide qu'était cette attaque, elle me fit mal...
La Louve s'en aperçut et triompha. Ce soir-là, vers minuit, j'allai
faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve,
qui ne devait être mise en cellule que le lendemain matin; je fus
frappée, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, comparée à
l'expression dure et insolente qui lui était habituelle; ses traits
semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lèvres
étaient à demi ouvertes, sa poitrine oppressée; enfin, chose qui me
parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux
grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractère de fer!...
Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je
l'entendis prononcer ces mots: «Pardon... pardon!... sa mère!...»
J'écoutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu
d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand...
prononcé avec un soupir.
--Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère...
--Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux
de ses compagnes elle avait voulu, par une déplorable vanité, exagérer
encore sa grossièreté naturelle; peut-être un bon instinct la faisait se
repentir pendant son sommeil.
--Et le lendemain, vous témoigna-t-elle quelque regret de sa conduite
passée?
--Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et
emportée. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus à la
pitié que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion
peut-être! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent
meilleures, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts,
il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus
dissimulés par une détestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai été
amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes
qu'elles n'affectent de le paraître; agissant d'après cette conviction,
j'ai souvent obtenu des résultats impossibles à réaliser si j'avais
complètement désespéré d'elles.
Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon
sens, tant de haute raison joints à des sentiments d'humanité si élevés,
si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.
--Mon Dieu, madame, reprit Clémence, vous avez une telle manière
d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent être pour vous des plus
intéressantes. Que d'observations, que d'études curieuses, mais surtout
que de bien vous pouvez, vous devez faire!
--Le bien est très-difficile à obtenir: ces femmes ne restent ici que
peu de temps; il est donc difficile d'agir très-efficacement sur elles;
il faut se borner à semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons
germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise.
--Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne
pas reculer devant l'ingratitude d'une tâche qui vous donne de si rares
satisfactions!
--La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis
quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et
là quelques éclaircies dans des coeurs que l'on aurait crus tout d'abord
absolument ténébreux.
--Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.
--Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus
de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre
quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes,
vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin
l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien
entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête
artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa
fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute
cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.
--La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de
cet artisan?
--Sa fille s'appelle Louise Morel...
--C'est bien cela...
--Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand,
notaire.
--Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en
rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce
nouveau coup terrible... Et Louise Morel?
--Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît
que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez
à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner
la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit
effrayant.
--Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une...
Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette
pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour
obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son
avenir...
--Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous
sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela
dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la
recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de
lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite
sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que
je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa
première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.
--Que voulez-vous dire, madame?
--Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette
jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où
elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour
honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment...
--Et pour quelle raison croyez-vous cela?
--Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les
trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle
craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle
avait trouvé un refuge.
--Et pourquoi cette crainte?
--Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.
--En effet, ses vêtements de paysanne...
--Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier
au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis
approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au
contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands
cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion
sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains
jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en
priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement
cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois
respectueux, triste et passionné elle prononça un nom...
--Et ce nom?
Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:
--Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant
le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée,
madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...
--Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis,
réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne
pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse,
elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:
--Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes
parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse
m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui...
tout à l'heure?...
--Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai
m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la
prison.
--Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui
resta seule.
«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de
l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je
suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports
peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta:
Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le coeur
s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!...
Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la
Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions
dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si
amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces
émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre
Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une
pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération,
car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de
notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan...
que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur
misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à
la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette
tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me
sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de
Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens
avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il
m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une
adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que
les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il
ignorera cette éternelle passion de ma vie...»
Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le
lecteur au milieu des détenues.
VII
Mont-Saint-Jean
Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare.
Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température
douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient
dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au
milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles
noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois
étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de
promenade aux détenues.
Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les
prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée
qu'on leur ouvrit.
Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de
longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle
de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour
contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les
mettent en dehors de la loi commune.
Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les
observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces
physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de
l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère.
À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut
s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été
pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette
restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues,
dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus
tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi
qu'on le verra plus tard...
On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de
causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la
pudeur et la chasteté.
Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!...
C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le
délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais
surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car
les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme
et du corps.
Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le
préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs
ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par
l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit
cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées.
C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée,
contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui
avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un
jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son
front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres
prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé
d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude
gauche, de parer les coups qu'on lui portait.
Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse:
c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée,
tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de
deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou
suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de
ses plaintes que de ses menaces.
Cette femme était le jouet des détenues.
Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements...
elle était grosse.
Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la
regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses
persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la
maternité.
Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom
du souffre-douleur), on remarquait la Louve.
La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement
découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se
nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un
duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais
et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves;
quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de
la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui,
retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère,
laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de
la Louve.
Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de
cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement
mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons
mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à Mme
d'Harville.
--Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait
Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi
vous acharnez-vous après moi?...
--Parce que ça nous amuse.
--Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée...
--C'est ton état.
--Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...
--Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre
tant que je peux.
--Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu
t'appelles Mont-Saint-Jean.
--Oui, oui, raconte-nous ça.
--Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé
dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à
la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant
êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose?
--S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat!
--Ça devait être un invalide...
--Un restant d'homme...
--Combien avait-il d'yeux de verre?
--Et de nez de fer-blanc?
--Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec
ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi...
--Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi
des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal;
mais ne me battez pas, je ne demande que ça.
--Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.
--Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là?
--Qu'elle nous le montre!
--Voyons! voyons!
--Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de
toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.
--Il faut lui prendre...
--Oui, arrache-lui... la Louve!
--Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc
ça... laissez donc ça...
--Qu'est-ce que c'est?
--Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais
ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je
ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas?
--Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être
farce!
--Voyons!!
--La layette... la layette!
--Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien
sûr...
--À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des
mains de Mont-Saint-Jean.
Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures
d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi
façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les
prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire.
--Que ça de guenilles!
--On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!
--En voilà des échantillons de vieilles loques!
--Quelle boutique!...
--Et pour coudre tout ça...
--Il y aura plus de fil que d'étoffe...
--Ça fait des broderies!
--Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!
--Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la
pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait
de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait
de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour
qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services
qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique
j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce
qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas
seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que
des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de
linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant,
puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de
ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à
coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous
voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles
vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me
haïssent.
La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le
préau.
Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des
prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore
charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval
(enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits
semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée,
était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa
physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte
de dignité triste.
Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux
sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la
réhabilitation.
--Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit
Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent
dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour
commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur
faire?
Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à
un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put
recueillir.
Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de
brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva
sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:
--Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre
femme qui pleure...
La détenue recula son pied...
La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que
la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce.
Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se
disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:
--Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...
--Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il
est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes
et noires, et une doublure de toile à matelas.
Ceci était exact.
Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires
sans fin.
--Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout
ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous
avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta
Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.
--À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita
en l'air comme un trophée.
--Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.
--Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean!
--Certainement.
--Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille!
--C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des
guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit
tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet.
--Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas
toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous
abusez de cela à la fin!...
--Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?...
répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce.
--Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix
douce... Vous ne l'aurez pas.
--Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante...
--Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...
--Je vous en prie!...
--Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la
Louve tout à fait irritée.
--Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure!
--Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre
souffre-douleur...
--C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques,
murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis
pour Mont-Saint-Jean!...
--Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec
amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses
gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut
bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle
n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!...
Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se
défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est
surtout bien brave et bien généreux!
--Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence
de son caractère et par son impatience de toute contradiction.
Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus
irritée.
Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire
entendre.
Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant,
oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille
avait jusqu'alors pris sur elles.
--Elle nous appelle lâches!
--De quel droit vient-elle nous blâmer?
--Est-ce qu'elle est plus que nous?
--Nous avons été trop bonnes enfants avec elle.
--Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.
--Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce
qu'elle a à dire?
--Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant,
entends-tu, Mont-Saint-Jean?
--Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de
poing.
--Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on
te traitera de même.
--Oui!... oui!
--Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous
demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la
laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous
sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça!
--Qu'elle nous demande pardon!
--À genoux!
--À deux genoux!
--Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée.
--À genoux! à genoux!
--Ah! nous sommes des lâches!
--Répète-le donc, hein!
Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la
tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les
prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la
Louve, qui vociférait de nouveau:
--Ose donc répéter que nous sommes des lâches!»
--Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les
vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui
est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en
vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a
peur de vous!
L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué
la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des
prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle
les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui
jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus
corrompues.
La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient,
elles s'avouaient lâches.
Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:
--Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon
Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous
donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour
elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre
pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude,
ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous
supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant
de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!
Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à
matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être;
pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je
vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous
voulez.
Les détenues ne rirent pas.
La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à
la main.
--Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa
main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous
tourmentez Mont-Saint-Jean par désoeuvrement, non par cruauté. Mais vous
oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre
ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la
battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il
avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le
couvrir, n'est-ce pas, la Louve?
--C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?...
--C'est tout simple, ça...
--S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui,
n'est-ce pas, la Louve?
--Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre.
--Ni nous non plus...
--Un pauvre petit innocent!
--Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal?
--Faudrait être des monstres!
--Des sans-coeur!
--Des bêtes sauvages!
--Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas
méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que
Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous
apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout...
--Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout.
Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes
brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas
tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau
faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme
nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça
est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus
courageuse que nous...
--C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous
dire comme ça nos vérités en face...
--Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que
ça s'y met...
--Ça devient des vrais petits lions.
--Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle!
--Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean,
nous battons son enfant.
--Je n'avais pas pensé à cela.
--Ni moi non plus.
--Mais la Goualeuse, elle, pense à tout.
--Et battre un enfant... c'est affreux!
--Pas une de nous n'en serait capable.
Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque,
de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.
Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré
une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait
d'attendrissement.
Tous les coeurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les
sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et
puissants chez les malheureuses dont nous parlons.
Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit
bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla
dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en
le présentant à ses compagnes:
--Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de
Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin
que la façon ne lui coûte rien...
--Oui... oui...
--C'est ça!... cotisons-nous!...
--J'en suis!
--Fameuse idée!
--Pauvre femme!
--Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une
autre...
--La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes
de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.
--Je mets dix sous.
--Moi trente.
--Moi vingt.
--Moi, quatre sous... je n'ai que ça.
--Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à
la masse. Qui me l'achète?
--Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta
ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.
Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son
grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant.
Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.
Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de
dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:
--Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...
--Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant
aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la
baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi
charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible,
mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette,
tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en
deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le _pâtiras_
de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit...
quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que
vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure.
Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me
fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me
faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était
pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur
la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi!
--Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en
finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans
le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait
employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop
sotte.
--Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.
--Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice,
Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes
nécessaires à la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible à
la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on
ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien!
la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras,
est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure,
quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?
La Louve ne répondit pas d'abord.
À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait
une sorte de défiance farouche.
Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce
changement subit.
--Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air
sombre.
Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement
Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du
préau. Un banc était tout près.
La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque
isolées de leurs compagnes.
VIII
La Louve et la Goualeuse
Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs,
assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur
imposer le bien ou le mal.
Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises
passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer;
mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux
qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds
ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus
misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le
réveil d'un excès toujours pénible.
_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.
D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux
instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit
soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien,
ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement
les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une
chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la
terre aride et brûlante.
_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence
bienfaisante.
La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses
effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux,
d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les coeurs les plus
endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.
Malheureusement le charme cesse.
Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans
les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui
les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils
cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de
murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.
Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la
Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces
ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des
raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les
autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.
Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si
passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et
autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant
son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les
rares qualités de cette nature excellente.
Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé
irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en
l'inspirant.
Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de
la Goualeuse.
Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier
contraste.
Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se
pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques
oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les
branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois
moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans
un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses
vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs
assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de
plantes pariétaires épargnées par la gelée.
Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais
Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement
fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se
réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel,
où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau
soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature
qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était
encore privée.
--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui,
assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.
--Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça
ne peut pas durer ainsi.
--Je ne vous comprends pas, la Louve.
--Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais
dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore
de vous céder...
--Mais...
--Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...
--Qu'avez-vous contre moi, la Louve?
--J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je
n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse...
Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe,
et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un
duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras,
un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans
un coeur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:
_Mort aux lâches!_
_Martial._
_P. L. V. (pour la vie)._
--Voyez-vous cela? s'écria la Louve.
--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en
détournant la vue.
--Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu,
ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait
ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le
corps comme ce poignard est planté dans ce coeur... et il aurait raison,
car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.
--Qu'avez-vous fait de lâche?
--Tout...
--Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?
--Oui...
--Ah! je ne vous crois pas...
--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce
que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu
Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...
--Qu'a-t-elle dit?
--Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de
mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour
notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez
du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers
mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...
--Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!
--Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai
jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je
suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un
homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me
mettra sous ses pieds...
--Moi!... et comment?
--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez
d'abord par m'offenser...
--Vous offenser?
--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds:
«Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui
donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon
couteau levé...
--Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop
souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.
--Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont
fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon...
à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand
je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir
de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre
prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le
dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie,
c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les
autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?
--Je ne sais pas... la Louve.
--Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez
pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en
plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez
peut-être cela?
--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.
--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.
--Je vous en prie, écoutez-moi.
--Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder.
Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois
je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis
surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et
triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux
bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune...
Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours,
j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre
sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce
naturel, dites?
--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous
cause?
--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y
toucher.
--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?
--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends
rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici
j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous
m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré
moi, m'ont remué le coeur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses
tristes.
--Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je
ne me souviens pas de vous avoir dit...
--Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une
impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant
que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...
--Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...
--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la
tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse
larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une
minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la
baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?
--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.
--Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si
malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écoeurée, toute
sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est
amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me
touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il
faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des
lâchetés plein le coeur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés;
et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à
Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre
fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai
assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je
suis... et ne pas me faire moquer de moi...
--Et pourquoi se moquerait-on de vous?
--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui
faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis
aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint,
c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le
contraire!
--Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?
--Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait,
dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la
Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça...
Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour
me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de
salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en
haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce
que j'avais à vous dire, la Goualeuse.
Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'était pas
complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures
tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été
éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que
lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares
mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes
d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction
qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur
sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.
Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats,
ne s'expliquent pas autrement...
Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de
Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction
singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable
et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire
influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent
énergiquement contre les influences mauvaises.
Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne
s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa
réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir
de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.
Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de
quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes
trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât
l'espoir qu'elle avait un moment conçu.
Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait
voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.
«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur,
pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les
entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»
Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une
sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:
--Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas
parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les
braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des
autres.
--Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve;
c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que
je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...
--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de
l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce
pas?
--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que
vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!
--Et où irez-vous en sortant d'ici?
--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.
--Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en
parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous
serez bien contente de le revoir?
--Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai
été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce
qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept
nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon
bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter,
et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai
encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais
c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la
convalescence...
--Et où est-il maintenant? Que fait-il?
--Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.
--Sur le bord de l'eau?
--Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est
toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son
bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher,
allez! dit orgueilleusement la Louve.
--Quel est donc son état?
--Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un
lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en
charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore
sa mère, deux soeurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas
l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un
jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux
leur cou.
--Et où l'avez-vous connu, Martial?
--À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état,
toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça
lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu
marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses
parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à
Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout
près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur
les genoux et sur les mains.
--Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit
la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous
promener dans les champs.
--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes
forêts, avec mon homme.
--Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?
--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt
serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où
j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit
tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous
arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous
cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!
--Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?
--Jamais.
--Qui vous a donc donné ces idées-là?
--Martial.
--Comment?
--Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a
_censé_ tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde!
Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de
quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de
serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête
pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières
près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins
assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un
jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il
m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que
je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre
homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été
voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.
--Et vos parents, la Louve, où sont-ils?
--Est-ce que je sais, moi!...
--Il y a longtemps que vous ne les avez vus?
--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.
--Ils étaient donc méchants pour vous?
--Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère
s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier,
a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons
qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de
pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements;
mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous
une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a
su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison
des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi
et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait
qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même
chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour
de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui
reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons,
mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai
joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère
Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle
le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main
que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces
massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à
Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes;
il y avait des bleus, mais pas de rouge...
--Et cette femme était méchante pour vous?
--La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça
une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a
abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus
revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays.
Alors j'avais quinze ou seize ans.
--Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?
--Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur
qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine,
il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre
est entré en apprentissage chez un menuisier.
--Et que faisiez-vous chez cette femme?
--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter
à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait
plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de
coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même
chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin,
il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa
hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine
a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie
boucherie.
--Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie
en hésitant.
--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à
l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps
que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous
étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal;
mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle
s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne
femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es
propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour
apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police;
à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un
sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je
serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu
dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai
répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des
moeurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là
que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an;
j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit
que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée,
elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été
apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car
c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le coeur sur la
main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.
Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de
corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une
oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.
Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il
faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille
fois au-dessous d'innombrables réalités.
Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à
ces effrayantes dégradations humaines et sociales.
Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et
garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse
comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux
d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de
meurtres.
Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de
plus à ces horreurs.
Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et
respecter la sainteté du foyer domestique.
Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule
chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de
faire coucher leurs enfants ensemble frères et soeurs, à quelques pas
d'eux, maris et femmes.
Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités,
presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais
probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par
l'ignorance ou par l'inconduite?
Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux
enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à
tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils
seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?
Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du
nouveau monde?
Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les
conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries
par cette grossière et terrible métaphore:
«Graines de bagne!!!»
Et la métaphore a raison.
Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou
lupanar, chaque sexe a son avenir.
Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.
Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme
pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné
que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation
à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par
le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la
prostitution comme un état protégé par le gouvernement!
Ce qui est vrai.
Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.
Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa
fille; le mari, la prostitution de sa femme.
Cet endroit s'appelle le «bureau des moeurs»!!!
Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond,
bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de
l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave
et morale abstraction--soit obligé non-seulement de tolérer, mais de
réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins
dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les
appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un
chiffre presque incommensurable!
IX
Châteaux en Espagne
La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste
confession de sa compagne, lui dit timidement:
--Écoutez-moi sans vous fâcher.
--Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est
égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.
--Êtes-vous heureuse, la Louve?
--Comment?
--De la vie que vous menez?
--Ici, à Saint-Lazare?
--Non, chez vous, quand vous êtes libre?
--Oui, je suis heureuse.
--Toujours?
--Toujours.
--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?
--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.
--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de
silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en
Espagne? C'est si amusant en prison!
--À propos de quoi, des châteaux en Espagne?
--À propos de Martial.
--De mon homme?
--Oui.
--Ma foi, je n'en ai jamais fait.
--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.
--Bah! à quoi bon?
--À passer le temps.
--Eh bien! voyons ce château en Espagne.
--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois
vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre
père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais
exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être
devenue...»
--D'être devenue quoi?
--Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une
voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise
encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie
mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»
La Louve haussa les épaules.
--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?
--Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre
action coupable?
--Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les
bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme
le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur
propriétaire?
--Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur
de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il
inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance
à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de
garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans
ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.
--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.
--Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous
épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.
--M'en aller avec Martial!
--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond
des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de
braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir
une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et
laborieuse?
--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?
--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.
--Ah! comme ça, à la bonne heure.
--Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre
maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants.
Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!
--Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche;
oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!
--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand
ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des
services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre
chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer
une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de
son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur
garde-chasse.
--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne.
Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!
--On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître
quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il
vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au
soir.
--Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne
me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...
--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant
à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à
préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le
blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à
nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent:
«Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au
grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours
si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme
Martial...»
--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial...
reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...
--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?
--Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une
bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...
--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure,
mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait
pas?...
--Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à
soigner qui m'embarrasseraient, allez!
--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos;
l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre
mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens...
écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.
--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non;
j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du
feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!
Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le
présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que
précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs
rustiques de la ferme de Bouqueval.
La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son
amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait
ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des
champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la
Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez
émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour
désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et
pitié.
Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse
reprit en souriant:
--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler
ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?
--Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules
en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame!
Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant...
Vous dites donc?...
--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond
des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.
--Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit
dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien
loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au
coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon
homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à
moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là...
allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!
--Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi,
poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame
Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent
les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est
embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans
l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à
peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois
d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a
plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande
chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux
enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez
remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans
les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les
feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...
--Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en
plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants
tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si
instinctivement amoureuse des beautés de la nature.
Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse
reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle
évoquait:
--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois,
c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les
feuilles; aimez-vous cela aussi?
--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.
--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien
trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant
à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui
pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?
--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent...
Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on
semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame!
je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous
dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous
parlons.
Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La
Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence
de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:
--Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été.
Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs
plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que
vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous,
à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de
l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu
le tintement lointain des clochettes, allez!...
--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus
hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à
califourchon sur le dos d'une des vaches...
--Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant
elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné,
tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un
panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une
couche épaisse de violettes sauvages.
--Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon
Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la
Goualeuse?
--Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les
violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial...
Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières,
préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer
les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout
harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de
chanter, quand, par une belle soirée d'été, le coeur satisfait, on
regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants?
N'est-ce pas, madame Martial?
--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve,
devenant de plus en plus songeuse.
--À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue
elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et
puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous
la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer
l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les
étoiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il
déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit
la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel
étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir
paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur...
car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de
tous les jours...
--De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa
poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu
est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...
--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne
devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie
paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans
la boue des rues de Paris?
Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.
Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène
étrange.
Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à
tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques
joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou
parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la
Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait
fait une exhortation d'une moralité transcendante.
Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être
ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.
Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale,
avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail,
la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui
promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des
forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain,
n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!
Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant,
auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions
menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?
La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à
la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et
salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie,
prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse
compagne.
Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant
mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse
était manifeste.
Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa
brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant
menaçante, courroucée:
--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas
vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi
m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela,
parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au
fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me
bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse!
Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette
maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais...
jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma
vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui,
par ta faute!...
--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.
--Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.
--Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un
enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.
--Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À
quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir
fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant
dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds...
réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas
avoir?
--Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie,
je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa
main.
--Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À
quoi ça m'avancera-t-il?
--À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit
Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée
de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée
d'étonnement.
--Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de
compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces
pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir
de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?
--Vous? Vous pourriez cela?
--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...
--Puissant comme Dieu?...
--Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une
pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle
avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un
jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute
méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières
que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes
misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à
l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté,
il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon
abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.
--Comme vous tout à l'heure...
--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir
qu'il me montrait me semblait plus beau!
--Comme moi, bon Dieu!
--Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire
entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais
j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme
Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire
luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à
personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.
--Et pour vous... qu'a-t-il fait?
--Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un
air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je
vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des
êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit...
car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il
donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles
vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que
son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus
heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous
promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure
l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est
qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs...
car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...
En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse,
inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat,
ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté
si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet
entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et
s'écria:
--Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien
entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui
êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que
nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant,
vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous
soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour
nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le
mal?
Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et
la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville.
La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:
--Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison
vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez
fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela
est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que
vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de
votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger
de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.
Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.
L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en
songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement
développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus
à la ferme de Bouqueval.
Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.
Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le coeur de la Louve avaient
été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près
semblables.
Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait
tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de
Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt
de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes
et attrayantes couleurs...
Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et,
ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes
pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.
Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace
des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs
oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes
de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême
horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant
aux lueurs des flammes éternelles...
On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable,
terrible...
À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...
Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons
honorables, distinctions glorieuses?
Non.
Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la
résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans
voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à
une misère profonde?
Non.
En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où
monte le grand homme de bien?
Non.
Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une
main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent
l'accusation et la défense.
Ceci n'est pas l'image de la justice.
C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout
selon sa conscience.
La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une
pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.
Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le
mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure,
dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des
tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.
Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ composée d'hommes
fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir,
à punir des scélérats.
Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes,
intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les
gens de bien.
Tout lui dit: «Tremble!...»
Rien ne lui dit: «Espère!...»
Tout le menace...
Rien ne le console.
L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile
punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers
et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.
Cela est nécessaire, soit.
Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si
féconde, des gens de bien?
Rien.
Et ce n'est pas tout.
Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous
conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable
probité seraient au comble de leurs voeux s'ils étaient certains de
jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours
assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!
Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et
longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même
bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire,
auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu
de la misère et des tentations?
Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la
peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification
de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et
difficile qu'ils parcourent vaillamment?
Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus
obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas
toujours découverts par la justice criminelle?
Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.
Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle
ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du
crime.
Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la
reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la
vindicte des lois.
Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus
féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:
Un homme a tué un autre homme pour le voler:
Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin
reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la
populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.
Voilà le dernier mot de la société.
Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà
le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le
plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...
Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de
sang.
Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce
spectacle funèbre.
Continuons notre utopie...
N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous
les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et
matériellement rémunérées par l'État?
Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un
tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une
foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la
longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:
--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert,
courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par
vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus
supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé.
Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans
l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses oeuvres...
l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la
considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance
une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront
toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup
d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de
rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus
grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau
que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une
salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des
devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous
et rémunérés comme vous...
Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé,
du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon
plus salutaire, plus féconde?
Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée
de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au
monde de plus éthéré: la vertu!
Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou
moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout
économiques, telles que celles-ci:
_Le bien porte en soi sa récompense..._
_La vertu est une chose sans prix..._
_La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses._
Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:
_Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit
uniquement suffire pour les encourager au bien._
À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les
coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance
divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.
La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...
En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe,
aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente
modestement... de gendarmes.
Nous le répétons:
Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des
proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du
courroux céleste...
Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine
à l'égard des gens de bien?
Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables,
comme de véritables utopies qu'elles sont.
La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui,
la jambe avinée, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux
banquet!
X
La protectrice
L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se
trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement
colorée ensuite de son entretien avec la Louve.
--Mme la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai
donnés sur vous, dit Mme Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et
daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre
peine.
--Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à Mme
Armand, qui la laissa seule avec la marquise.
Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de
son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se
souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de
Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à
un amour profond et caché.
Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du
grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la
beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince...
À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit,
respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement
attirée vers elle.
--Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre
caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se
plaint de votre peu de confiance envers elle.
Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre.
--Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée,
votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être
amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.
--Madame...
--Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne
voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que
si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être
accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets,
de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si,
comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où
vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de
gagner honorablement votre vie...
La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait
Mme d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit:
--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si
généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé
jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait.
--Un serment?
--Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes
employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été
conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une
promesse...
--Laquelle?
--Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans
manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui,
sans doute, sont bien inquiètes de moi.
--Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à
dire.
--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes
bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!...
Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent
Mme d'Harville d'un nouvel étonnement.
--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles,
tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît
distinguée, avez-vous pu...
--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume.
C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai
reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous,
madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables
renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié...
--Et ce protecteur... quel est-il?
--Je l'ignore, Madame...
--Vous l'ignorez?
--Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce
au ciel, je me suis trouvée sur son passage.
--Et où l'avez-vous rencontré?
--Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les
yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a
courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui.
--C'était donc un homme... du peuple?
--La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le
langage... mais plus tard...
--Plus tard?
--La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient
les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait
pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la
Cité.
--Mais dans quel but?
--Je ne sais...
--Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous?
--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je
puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M.
Rodolphe, madame...
Clémence devint pourpre.
--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à
Fleur-de-Marie.
--Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le
connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.
--Et son âge?
--Il est jeune encore, madame...
--Et beau?
--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur...
L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces
mots, causa une impression douloureuse à Mme d'Harville.
Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait
du prince.
Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la
Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé
pendant son sommeil...
Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse
s'étaient-ils rencontrés?
Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité?
La marquise ne put résoudre ces questions.
Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment
et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses
amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré
de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence
peu commune?...
Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait
profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au
plus profond de son coeur...
Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions
généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans
réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de
gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus
tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment
d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse
comme sa rivale.
Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle
souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte.
Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec
l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles:
--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse
en prison? Comment vous trouvez-vous ici?
--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque
changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?...
--Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda Mme d'Harville avec
hauteur.
--C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec
plus de bonté, madame...
--En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes
paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je
pense, de vous adresser certaines questions...
À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs
raisons, en regretta la dureté.
D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea
qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle
désirait savoir.
En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et
confiante, devint tout à coup craintive.
De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles
délicates et se replie sur elle-même... le coeur de Fleur-de-Marie se
serra douloureusement.
Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa
protégée par un revirement trop subit:
--En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à
vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment,
après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter
la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous
l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a
jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...
--J'ai dit la vérité, madame...
--J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre,
pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a
d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon
impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la
vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai
eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon
vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous
n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre
enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte...
Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si
vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous
vous proposez.
Grâce à ce _replâtrage_ assez habile (qu'on nous passe cette
trivialité), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un
moment effarouchée.
Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété
les mots qui l'avaient blessée.
--Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de
ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous
m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister
au bonheur de parler de lui...
--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante.
Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez
lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se
rapporte le serment dont vous m'avez parlé?
--Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en
restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma
disparition...
--Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.
--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme
située à quatre ou cinq lieues d'ici...
--Il vous y avait conduite... lui-même?
--Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que
vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du
village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon
éducation...
--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme?
--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis
restée.
Clémence ne put cacher un tressaillement de joie.
--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse...
n'est-ce pas?
--Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un
sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un
peu de crainte...
--De la crainte?
--De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...
--Mais... quel est donc son rang?
--J'ignore s'il a un rang, madame.
--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les
autres.
--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est
l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour
ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les
méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le
respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler
encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée
incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence...
autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.
--Cette comparaison...
--Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de
lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui
qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie
nouvelle?
--Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles
exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous
deviez vous trouver si heureuse?
--Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame!
--Qui vous y a donc forcée?
--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à
ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante
femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son
complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se
jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un
fiacre.
--Et dans quel but?
--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des
personnes puissantes.
--Quelles furent les suites de cet enlèvement?
--À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui
s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le
visage de la Goualeuse pour la défigurer.»
--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce
danger?
--Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école.
--Il a pris votre défense?
--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois
une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le
Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui
contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu,
après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde...
Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la
grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval
attendait à cet endroit... «--Eh bien! dit-il, la tenez-vous
enfin?--Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de
ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous
débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par
terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la
tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.»
--Mais c'est épouvantable!
--Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle
disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas
qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois
enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à
personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé
Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette
taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles
pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval
accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux
mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de
regretter la ferme de Bouqueval.
--Quel mystère étrange!
--Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore
lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son
cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant
d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux
enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien
qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours
submergées!... Tu veux donc la noyer?--Oui», répondit la Chouette.
--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme?
--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée
sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «--Je ne veux pas qu'on noie
la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»--La Chouette était aussi
étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se
mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez
Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «--Je t'en prie, dit celui-ci, car
je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je
t'étranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire
alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant
deux mois sans qu'on sache où elle est?--Il y a un moyen, dit le Maître
d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le
fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher
Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le
ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en
déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour
de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison
quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore
inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où
elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de
Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas
arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée,
elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à
ses protecteurs, tout sera découvert.--Non, elle ira en prison de bonne
volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer
à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus;
elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la
Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas
parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de
Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école
ajouta:--Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras
quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la
Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée.
Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le
tiendras.»
--Et vous avez juré?
--Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette
ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux...
Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas
cherché à y échapper.
--Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit Mme d'Harville en regardant
la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de
vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir
n'aura-t-il pas effacé le passé?
--Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que
le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si
désespéré que Clémence tressaillit.
--Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant!
--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en
plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève!
Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît
profond.
--Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon?
--De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que
l'indulgence ne manque jamais aux remords.
--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?
--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été...
Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...
--Et quelquefois vous désirez mourir?
--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle
reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.
--Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme;
vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie
a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...
--C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle,
comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le
nom de mon bienfaiteur...
Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.
Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits
angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement
d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son
funeste désir.
Mme d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce
qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse:
«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...»
Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de
Fleur-de-Marie.
Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si
désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à
un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec
une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.
Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si
vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que
Clémence devait toujours lui cacher.
Elle reprit, pour fuir ces pensées:
--J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais
parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous
n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?
--Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait
deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui.
--Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces montres?
--Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher
Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait
trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée
et l'on m'a conduite ici.
--Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude
mortelle?
--Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas
réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant
cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma
parole, je puis vous prier d'écrire à Mme Georges, à la ferme de
Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre
pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire...
--Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma
recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme,
sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos
bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse
arrachée par la menace.
--Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de
sortir bientôt d'ici?
--Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne
doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos
bienfaiteurs...
--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre
part? Comment les reconnaître?...
--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette
seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur
que vos amis se sont réservé...
Mme Armand entra tout à coup d'un air consterné.
--Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis
désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous.
--Que voulez-vous dire, madame?...
--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...
--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?
--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il,
d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez Mme la
duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...
--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout à coup, elle
s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!...
Oh! parlez, madame!...
--J'ignore, madame...
--Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay!
s'écria Mme d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de Mme Armand.
--Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du
regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de
se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non,
non, encore une fois, c'est impossible.
XI
Une intimité forcée
Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour
du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.
M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable,
s'occupait de restaurer la botte qui lui était plus d'une fois tombée
des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Cabrion.
La physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus
mélancolique que de coutume.
Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa défaite, passe tristement
la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait
un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt
tremblant sur la cassure transversale dont son vénérable chapeau
tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion.
Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes
d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes
poursuites du rapin.
M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son
imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il
possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.
Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son
jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce
qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de
trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de
Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.
Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à
force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait
creusé sous ses pas.
Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se
replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de Mme Pipelet, qui,
ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes,
considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à
l'égard d'Alfred comme une simple farce!
M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle
interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité
d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une
combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu
que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux
dissimulé sous une frivole apparence.
Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au
chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique.
--Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère,
qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je
porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans
l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne
si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie.
Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait
aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est
clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur
mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute
personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade...
personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la
nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi
au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère
que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique,
concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui
m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité
où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume!
Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous
les présentons au lecteur.
L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes
en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau,
lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la
maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:
--Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous!
--Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition
réfléchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de
la botte qu'il réparait.
--Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc! répéta la voix d'un ton
pressant.
--Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m'appelle,
lui... voilà ce que je puis affirmer... Ça n'est pas une raison
suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la
déserter en l'absence de mon épouse... jamais! s'écria héroïquement
Alfred, jamais!!
--Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se
trouve mal!...
--Anastasie!... s'écria Alfred en se levant de son siège; puis il
retomba, en se disant à lui-même: «Enfant que je suis... c'est
impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne
peut-elle pas être rentrée sans que je l'aie aperçue? Ceci serait peu
régulier; mais je dois déclarer que cela peut être.»
--Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!
--On a mon épouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant
brusquement.
--Je ne puis pas délacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix.
Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa
chasteté se révolta.
--L'organe mâle et inconnu parler de délacer Anastasie! s'écria-t-il, je
m'y oppose! Je le défends!!
Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.
M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques
et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poëtes. D'un côté
le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre côté sa pudique et
conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison.
Au milieu de ces perplexités terribles, la voix reprit:
--Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les
cordons et je ferme les yeux!...
Cette menace décida M. Pipelet.
--Môssieurr..., s'écria-t-il d'une voix de stentor, en sortant
éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, môssieurr,
de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... Et
Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en laissant, dans son
trouble, la porte de sa loge ouverte.
À peine l'eut-il quittée que tout à coup un homme y entra vivement, prit
sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de
quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il
tenait à la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de M.
Pipelet, puis disparut.
Cette opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu
presque au même instant qu'il avait laissé la porte de sa loge ouverte,
redescendit précipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans
pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Après cette
mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anastasie
en criant de toutes ses forces:
--Môssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon
épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse!
Le digne portier devait tomber d'étonnement en étonnement.
À peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier
qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas à l'étage supérieur, mais
dans l'allée.
Cette voix, plus glapissante que jamais, s'écriait:
--Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... Où es-tu donc, vieux
coureur?
À ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du
premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de
l'escalier, la bouche béante, les yeux fixes, le pied levé.
--Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet.
«Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se
trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidèle à son argumentation logique et
serrée. Mais alors... cet organe mâle et inconnu qui me menaçait de la
délacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un
jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici
quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. «Fais ton devoir,
advienne que pourra...» Après avoir été répondre à mon épouse, je
remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.»
M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face à face avec sa
femme.
--C'est toi! lui dit-il.
--Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que ça _soye_?
--C'est toi, ma vue ne m'abuse point?
--Ah çà! qu'est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de
loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...
--C'est que ta présence me révèle qu'il se passe ici des choses... des
choses...
--Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la
laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où
j'étais allée en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut
pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas à ce petit gueux
de Tortillard... et il a raison!
En disant ces mots, Mme Pipelet prit la clef que son mari tenait à la
main, ouvrit la loge et y précéda son mari.
À peine le couple était-il rentré qu'un personnage, descendant
légèrement l'escalier, passa rapidement et inaperçu devant la loge.
C'était l'organe mâle qui avait si vivement excité les inquiétudes
d'Alfred.
M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit à sa femme d'une voix
émue:
--Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutumée; il se
passe ici des choses... des choses...
--Voilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe partout, des choses!
Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah çà! mais tu es tout en eau... tout en
nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux
chéri!
--Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la
main sur son visage baigné de sueur, car il se passe ici des choses à
vous renverser...
--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il
faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester
tranquille sur ta chaise à garder la loge.
--Anastasie, vous êtes injuste... en disant que je trotte comme un chat
maigre. Si je trotte... c'est pour vous.
--Pour moi?
--Oui... Pour vous épargner un outrage dont nous eussions tous les deux
gémi et rougi... j'ai déserté un poste que je considère comme aussi
sacré que la guérite du soldat...
--On voulait me faire outrage, à moi?
--Ce n'était pas à vous... puisque l'outrage dont on vous menaçait
devait s'accomplir là-haut, et que vous étiez sortie... mais...
--Que le diable m'emporte si je comprends rien à ce que tu me chantes
là! Ah çà! est-ce que décidément tu perds la boule?... Tiens, vois-tu...
je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et
ça par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa
farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri...
cet être-là sera donc toujours ton cauchemar?
À peine Anastasie avait-elle prononcé ces mots qu'il se passa une chose
étrange.
Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté du lit.
La loge était éclairée par la clarté blafarde d'un jour d'hiver et par
une lampe. À la lueur de ces deux lumières douteuses, M. Pipelet, au
moment où sa femme prononça le nom de Cabrion, crut voir apparaître dans
l'ombre de l'alcôve la figure immobile et narquoise du peintre.
C'était lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre,
son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur...
Un moment M. Pipelet crut rêver; il passa sa main sur ses yeux... se
croyant le jouet d'une illusion...
Ce n'était pas une illusion...
Rien de plus réel que cette apparition...
Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tête,
dont la carnation vivante se détachait de l'obscurité de l'alcôve...
À cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrière sans
prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et désigna cette
terrible vision d'un geste si épouvanté que Mme Pipelet se retourna pour
chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientôt, malgré sa
crânerie habituelle.
Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'écria:
--CABRION!!!
--Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix éteinte et caverneuse, en
fermant les yeux.
La stupeur des deux époux faisait le plus grand honneur au talent de
l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de
Cabrion.
Sa première surprise passée, Anastasie, intrépide comme une lionne,
courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le
carton du mur où il avait été cloué.
L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri
de guerre son exclamation favorite:
--Et alllllez donc!...
Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait
immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances
critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon
révélait seule de temps à autre la violence contenue de ses émotions
intérieures.
--Ouvre donc l'oeil, vieux chéri, dit Mme Pipelet triomphante, ça n'est
rien... c'est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabrion!...
Tiens, regarde comme je le trépigne! Et Anastasie, dans son indignation,
jeta la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant: Voilà comme
je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le
portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!
Alfred secoua négativement la tête sans dire un mot, et en faisant signe
à sa femme d'éloigner de lui cette image détestée.
--A-t-on vu un effronté pareil!... Ça n'est pas tout... il y a écrit au
bas, en lettres rouges: _Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie,
_dit la portière en examinant le carton à la lumière.
--«Son bon ami... pour la vie!...» murmura Alfred.
Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de cette
nouvelle et outrageante ironie.
--Mais à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y
était pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sûr... tu avais tout à
l'heure emporté la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y
entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait
se trouve-t-il ici?... Ah çà! est-ce que par hasard ce serait toi qui
l'aurais mis là, vieux chéri?
À cette monstrueuse hypothèse, Alfred bondit sur son siège; il ouvrit
des yeux furieux, menaçants.
--Moi... moi, accrocher dans mon alcôve le portrait de cet être
malfaisant qui, non content de me persécuter de son odieuse présence, me
poursuit encore la nuit en rêve, le jour en peinture! Mais vous voulez
donc me rendre fou, Anastasie... fou à lier?...
--Eh bien! après? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommodé...
avec Cabrion pendant mon absence... où serait le grand mal?
--Moi... raccommodé avec... Ô mon Dieu! vous l'entendez!...
--Et alors... il t'aurait donné son portrait... en gage de bonne
amitié... Si ça est, ne t'en défends pas...
--Anastasie!...
--Si ça est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie
femme.
--Mon épouse!
--Mais, enfin, il faut bien que ça soit toi qui aies accroché ce
portrait?
--Moi!... Ô mon Dieu! mon Dieu!...
--Mais... qui est-ce, alors?
--Vous, madame...
--Moi!...
--Oui! s'écria M. Pipelet avec égarement, c'est vous, j'ai besoin de
croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourné au lit, je ne me
serai aperçu de rien.
--Mais... vieux chéri...
--Je vous dis qu'il faut que ça soit vous... sinon je croirai que c'est
le diable... puisque je n'ai pas quitté la loge, et que lorsque je suis
monté en haut pour répondre à l'appel de l'organe mâle j'avais la clef.
La porte était bien fermée, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela?
--C'est ma foi, vrai!
--Vous avouez donc?
--J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est
joliment faite... faut être juste.
--Une farce! s'écria M. Pipelet, emporté par une indignation délirante.
Ah! vous y voilà encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela
cache quelque trame abominable... il y a quelque chose là-dessous. C'est
un coup monté... un complot. On dissimule l'abîme sous des fleurs, on
tente de m'étourdir pour m'empêcher de voir le précipice où l'on veut me
plonger... Il ne me reste plus qu'à me mettre sous la protection des
lois... Heureusement, Dieu protège la France.
Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.
--Où vas-tu donc, vieux chéri?
--Chez M. le commissaire... déposer ma plainte et ce portrait, comme
preuve des persécutions dont on m'accable.
--Mais de quoi te plaindras-tu?
--De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharné trouvera
moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait
chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront
pas sous leur égide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie...
donnez-le-moi... pas du côté de la peinture... cette vue me révolte! Le
traître ne pourra pas nier... il y a de sa main: _Cabrion à son bon ami
Pipelet, pour la vie..._ Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est
pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par
l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que
cet être infernal est là, toujours là! sous le plancher, dans la
muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon
épouse... le jour, qu'il est debout derrière moi, toujours avec son
sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment même il n'est pas
ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y
es-tu, monstre? Y es-tu?... s'écria M. Pipelet en accompagnant cette
imprécation furibonde d'un mouvement de tête circulaire, comme s'il eût
voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.
--J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.
Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple
effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la
porte de la loge, jouissant des moindres détails de cette scène.
Pourtant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s'esquiva
prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau
sujet de colère, d'étonnement et de méditation à sa victime.
Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit,
les derniers recoins de la loge sans rien découvrir, explora l'allée
sans être plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet,
atterré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans un
état d'accablement désespéré.
--Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours
très-esprit fort, le gredin était caché près de la porte, et, pendant
que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience! je
l'attraperai un jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à
balai!
La porte s'ouvrit, et Mme Séraphin, femme de charge du notaire Jacques
Ferrand, entra dans la loge.
--Bonjour, madame Séraphin, dit Mme Pipelet, qui, voulant cacher à une
étrangère ses chagrins domestiques, prit tout à coup un air gracieux et
avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
--D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?
--Notre nouvelle enseigne?
--Le petit écriteau...
--Un petit écriteau?
--Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroché au-dessus de la
porte de votre allée.
--Comment! Dans la rue?...
--Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte.
--Ma chère madame Séraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y
comprends rien du tout; et toi, vieux chéri?
Alfred resta muet.
--Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dit Mme Séraphin; il va
m'expliquer ça, lui.
Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agitant son
chapeau tromblon.
Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien
expliquer aux autres, étant suffisamment préoccupé d'une infinité de
problèmes plus insolubles les uns que les autres.
--Ne faites pas attention, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre
Alfred a sa crampe au pylore, ça le rend tout chose... Mais qu'est-ce
que c'est donc que cet écriteau dont vous parlez... peut-être celui du
rogomiste d'à côté?
--Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit écriteau accroché
tout juste au-dessus de votre porte.
--Allons, vous voulez rire...
--Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus écrit en
grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITIÉ ET AUTRES.
_S'adresser au portier._
--Ah! mon Dieu!... il y a cela écrit au-dessus de notre porte!
Entends-tu, Alfred?
M. Pipelet regarda Mme Séraphin d'un air égaré; il ne comprenait pas, il
ne voulait pas comprendre.
--Il y a cela... dans la rue... sur un écriteau? reprit Mme Pipelet,
confondue de cette nouvelle audace.
--Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: «Quelle drôle
de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son état, et il apprend aux
passants par une affiche qu'il fait «commerce d'amitié» avec un M.
Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose
là-dessous... ça n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'écriteau:
«Adressez-vous au portier», Mme Pipelet va m'expliquer cela.» Mais
regardez donc, s'écria tout à coup Mme Séraphin en s'interrompant, votre
mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber à la
renverse!...
Mme Pipelet reçut Alfred dans ses bras, à demi pâmé. Ce dernier coup
avait été trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit à peu près
connaissance en murmurant ces mots:
--Le malheureux! il m'a publiquement affiché!!
--Je vous le disais, madame Séraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans
compter un polisson déchaîné qui le mine à coups d'épingle... Ce pauvre
vieux chéri n'y résistera pas! Heureusement, j'ai là une goutte
d'absinthe, ça va peut-être le remettre sur ses pattes...
En effet, grâce au remède infaillible de Mme Pipelet, Alfred reprit peu
à peu ses sens; mais, hélas! à peine renaissait-il à la vie qu'il fut
soumis à une nouvelle et cruelle épreuve.
Un personnage d'un âge mûr, honnêtement vêtu et d'une physionomie si
candide, ou plutôt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre
arrière-pensée ironique à ce type du _gobe-mouche_ parisien, ouvrit la
partie mobile et vitrée de la porte et dit d'un air singulièrement
intrigué:
--Je viens de voir écrit sur un écriteau placé au-dessus de cette allée:
«Pipelet et Cabrion font commerce d'amitié et autres. Adressez-vous au
portier.» Pourriez-vous, s'il vous plaît, me faire l'honneur de
m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui êtes le portier de la
maison?
--Ce que cela veut dire!... s'écria M. Pipelet d'une voix tonnante, en
donnant enfin cours à ses ressentiments si longtemps comprimés, cela
veut dire que M. Cabrion est un infâme imposteur, _môssieur_!...
Le gobe-mouche, à cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas.
Alfred, exaspéré, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le
corps à demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispées au
panneau inférieur de la porte, pendant que les figures de Mme Séraphin
et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la
demi-obscurité de la loge.
--Apprenez, _môssieur_! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec
ce gueux de Cabrion, et celui d'amitié encore moins que tout autre!
--C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en
bocal, vieux cornichon que vous êtes, pour venir faire une telle
demande! s'écria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse
au-dessus de l'épaule de son mari.
--Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre
pas, les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis, je
suis dans mon droit, et vous n'êtes pas dans le vôtre en me disant une
grossièreté!
--Grossièreté vous-même... grigou! riposta Anastasie en montrant les
dents.
--Vous êtes une manante!
--Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui
apprendre à venir faire le farceur à son âge... vieux paltoquet!
--Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous
indiquez sur votre affiche! Ça ne se passera pas comme ça, madame!
--Mais, _môssieur_..., s'écria le malheureux portier.
--Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspéré, faites amitié tant
qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez
pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans
l'obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je
vais déposer ma plainte chez le commissaire.
Et le gobe-mouche s'en alla courroucé.
--Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le
sens, je suis frappé à mort... je n'ai pas l'espoir de lui échapper. Tu
le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose
afficher que je fais commerce d'amitié avec lui, et le public le croit;
j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux...
c'est énorme, c'est une idée infernale; mais il faut que ça finisse...
la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans cette
lutte!
Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé à une
vigoureuse résolution, saisit le portrait de Cabrion et s'élança vers la
porte.
--Où vas-tu, Alfred?
--Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme
écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au
commissaire: Défendez-moi! Vengez-moi! Délivrez-moi de Cabrion!
--Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas
enlever l'écriteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prêter sa
petite échelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le
pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir
souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas
autant mérité que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grève, le
scélérat!
Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimité sublime.
Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité
de manifester quelques sentiments pitoyables à l'égard du rapin.
--Non, dit-il, non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa
tête!
--Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'écria la féroce
Anastasie.
--Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de
réclamer la réclusion perpétuelle de cet être malfaisant; mon repos
l'exige, ma santé me le commande... la loi doit m'accorder cette
réparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voilà ce
qu'on y gagnera.
Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge,
comme une de ces imposantes victimes de la fatalité antique.
XII
Cecily
Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de Mme Séraphin et de
Mme Pipelet, nous le préviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins
du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la
sévérité qu'il avait déployée à l'égard de Louise Morel et de Germain.
Naturellement la portière enveloppait Mme Séraphin dans la même
réprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons
que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de
charge sous l'accueil le plus cordial.
Après avoir formellement désapprouvé l'indigne conduite de Cabrion, Mme
Séraphin reprit:
--Ah çà! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui écris, pas de
réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espère qu'à
cette heure j'aurai plus de bonheur.
Mme Pipelet feignit la contrariété la plus vive.
--Ah! par exemple, s'écria-t-elle, faut avoir du guignon!
--Comment?
--M. Bradamanti n'est pas encore rentré.
--C'est insupportable!
--Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin!
--Moi qui ai tant à lui parler!
--Si ça n'est pas comme un sort!
--D'autant plus qu'il faut que j'invente des prétextes pour venir ici;
car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui
est si dévot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scène!
--C'est comme Alfred: il est si bégueule, si bégueule qu'il s'effarouche
de tout.
--Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?
--Il a donné rendez-vous à quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et
il m'a priée de dire, à la personne qu'il attend, de repasser s'il
n'était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le
trouver.
Et Anastasie ajouta mentalement: «Compte là-dessus; dans une heure il
sera en route pour la Normandie.»
--Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Séraphin d'un air contrarié. Puis
elle ajouta: J'avais autre chose à vous dire, ma chère madame Pipelet.
Vous savez ce qui est arrivé à cette drôlesse de Louise, que tout le
monde croyait si honnête?
--Ne m'en parlez pas, répondit Mme Pipelet en levant les yeux avec
componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.
--C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par
hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne
travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l'adresser.
Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer qu'il faut se
mettre en quête de vingt côtés pour les trouver.
--Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je
vous préviendrai... Écoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que
les bons sujets.
Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:
«Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de
faim dans ta baraque! Ton maître est trop avare et trop méchant;
dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!»
--Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Séraphin, combien notre
maison est tranquille; il n'y a qu'à gagner pour une jeune fille à être
placée chez nous, et il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet
incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que
lui donnait M. Ferrand.
--Bien sûr... Aussi fiez-vous à moi si j'entends parler d'une jeunesse
comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.
--Il y a encore une chose, reprit Mme Séraphin: M. Ferrand tiendrait,
autant que possible, à ce que cette servante n'eût pas de famille, parce
qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle
risquerait moins de se déranger; de sorte que, si par hasard cela se
trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose... d'abord
parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai
dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prétexte
pour sortir. Cette misérable Louise est une fière leçon pour monsieur...
allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si
difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une
pieuse maison comme la nôtre... quelle horreur! Allons, à ce soir; en
montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mère Burette.
--À ce soir, madame Séraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sûr.
Mme Séraphin sortit.
--Est-elle acharnée après Bradamanti! dit Mme Pipelet; qu'est-ce qu'elle
peut lui vouloir? Et lui, est-il acharné à ne pas la voir avant son
départ pour la Normandie! J'avais une fière peur qu'elle ne s'en allât
pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est
déjà venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je
vas joliment tâcher de la dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour
la particulière de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les
pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le
brûlerai, tout ton bois! freluquet manqué. Va donc! avec tes mauvais
douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! Ça t'a servi à
grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti?
Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je
suis curieuse comme une pie; ça n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a
faite comme ça. Qu'il s'arrange! voilà mon caractère. Tiens... une idée,
et fameuse encore, pour savoir son nom, à cette dame! Il faudra que
j'essaie. Mais qui est-ce qui vient là? Ah! c'est mon roi des
locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit Mme Pipelet en se mettant au
port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque.
C'était en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville.
--Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. Mlle Rigolette est-elle
chez elle? J'ai à lui parler.
--Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et
son travail, donc! Est-ce qu'elle chôme jamais!...
--Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?
--Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous
êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont
comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits,
une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle
Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir
l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu
de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh!
dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même: «Ah çà! mais
c'est donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là? Il peut leur
tâter le pouls sans se salir les mains.» C'est égal, la couleur n'y fait
rien; il paraît qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une
potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.
--Pauvre femme! Elle doit être toujours bien triste?
--Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou...
et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son
crève-coeur! Pour une famille honnête, c'est terrible... Et quand je
pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du
notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je
n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se
serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux.
Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne
connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de
notaire?... Sont-ils roués et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une
orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi,
monsieur Rodolphe? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de
parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien
plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie
est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien,
parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur
ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?
--Oui... oui..., répondit celui-ci d'un air préoccupé.
Apprenant que Mme Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise
comme servante auprès de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette
circonstance un moyen peut-être certain d'arriver à la punition du
notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu à peu le
rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné à Cecily, principal
instrument du juste châtiment qu'il voulait infliger au bourreau de
Louise Morel.
--J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet;
oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour
rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un.
D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que
je l'empêcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque.
N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?
--Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?
--Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu,
friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je
morde quelqu'un? Parlez... je suis toute à vous... moi et mon coeur nous
sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à
Alfred...
--Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agit... J'ai à
placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais
venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...
--Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil
avare?...
--C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne
s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle
gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son
compte.
--Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... Si,
malgré ça, vous trouvez la place bonne... vous êtes le maître... Et puis
aussi, faut être juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y
a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un âne, bigot comme
un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n'y en a
pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle...
_La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même
chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval;
mais c'est une maison on ne peut pas plus embêtante... où il n'y a
jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise,
c'est un hasard.
--Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.
--Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette
comme une tanche...
--Il ne faudra rien dire à M. Pipelet!...
--Je le jure sur la tête de mon vieux chéri... si le motif est
honnête...
--Ah! madame Pipelet!
--Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien
de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence
et la malice.
--J'ai confiance en vous. Écoutez-moi donc.
--C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez
votre train.
--La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...
--Connu!... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais
peut-être commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi,
telle que vous ne voyez... j'étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un
petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans
ça... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que
si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de
l'espoir.
--Je le crois aussi. Cette jeune fille était servante, en Allemagne,
chez une de mes parentes; le fils de cette parente a été le complice de
la faute; vous comprenez?
--Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la
faute.
--La mère a chassé la servante; mais le jeune homme a été assez fou pour
quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille à Paris.
--Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...
--Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant
plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune
parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner
auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et
que je tâcherais de la placer.
--Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à
m'en accorder un...
--Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille
n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de
la placer... Si vous vouliez dire à Mme Séraphin qu'un de vos parents,
établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le
notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement
satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement
dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette
raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer
chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée
par vous... personne si respectable...
--Ah! monsieur Rodolphe...
--Si estimable...
--Ah! mon roi des locataires...
--Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement
acceptée par Mme Séraphin, tandis que présentée par moi...
--Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien!
tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant
mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur
Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que
depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en
Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle
est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me
tomber sur le dos d'un jour à l'autre.
--Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en
parler davantage à Mme Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez
vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis
son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.
--Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?
--Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous
occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à Mme Séraphin;
ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous
voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on
demande quelque chose pour qu'on vous refuse...
--À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les
enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...
--Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à Mme
Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est
orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous
une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une
très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine,
et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait là...
--Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous
deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous
nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez
été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je
ne sais pas... et vous?
--Chut!... Si M. Pipelet...
--Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous
ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous
dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je
gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez
eux.
--Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour
vous. Je ne suis pas riche, mais...
--Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que
vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la
pure amitié... Cent francs!
--Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma
charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de
quelques mois...
--C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs,
monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que
vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous
êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la
petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien
la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans
compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me
voir _travailler_... ça vous amusera.
--Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette
dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.
--Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui
entrait, où allez-vous, madame?
--Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi
arrêtée au passage.
--Il n'y est pas...
--C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.
--Il n'y est pas...
--Vous vous trompez...
--Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manoeuvrant
toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M.
Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté
pour une dame...
--Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.
--Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne
que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce
nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...
--Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que
d'inquiétude.
--Oui, madame...
--Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment
d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle
eût craint d'être entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny.
À ce nom, Rodolphe tressaillit.
C'était le nom de la belle-mère de Mme d'Harville.
Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et
de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que
Clémence lui en avait plus d'une fois tracé.
--Mme d'Orbigny? répéta Mme Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M.
Bradamanti; vous pouvez monter, madame.
La belle-mère de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge.
--Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la
bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais
le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc?
Vous voilà tout pensif!
--Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la
portière.
--Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de
suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence
pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce
matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas
à ce petit gueux de Tortillard.
--Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous?
--En Normandie... route d'Alençon.
Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny,
était située en Normandie.
Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence,
nécessairement dans de sinistres intentions!
--C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la
Séraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M.
Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé
de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va
revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui
parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle...
_Cicé_?
--Cecily...
--C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra
que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce
diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà.
--Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe à Mme Pipelet,
en sortant de sa loge.
--Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas
bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous
contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...
--Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame
Pipelet...
Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de Mme d'Orbigny à
Polidori, monta chez Mlle Rigolette.
XIII
Le premier chagrin de Rigolette
La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette;
la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de
buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe
ouvrière n'avait pas allumé son poêle.
À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la
masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de
l'autre côté de la rue formait l'horizon.
Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre
deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une
teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.
Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur
de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse
de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.
De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière
sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses
petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une
incomparable agilité.
Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure
d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux
jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un
tabouret placé devant elle.
Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les
murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil
couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de
reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli
des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge
et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.
Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les
deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur
habitude, ne chantaient pas.
C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.
Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque
toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux
chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de
si bonne heure.
C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores,
perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas
toujours l'avantage.
Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie
elle éprouvait un chagrin.
Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée;
mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur
causer des sentiments très-durables.
Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le
pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se
sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes...
satisfaite de s'y être montrée pitoyable.
Mais ce n'était pas là un chagrin.
Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son
empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison,
elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de
l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait
bientôt.
Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que,
par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait
presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle,
pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans
doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de
l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait
presque luxueuse.
--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à
plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable
que possible.
Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette,
nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de
cette jeune fille.
Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux,
solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice
douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations
sur la fin des choses d'ici-bas.
Telle n'était pas la vertu de Rigolette.
Elle n'avait ni lutté ni médité.
Elle avait travaillé, ri et chanté.
Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à
Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas
le loisir d'être amoureuse.
Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté,
l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.
On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais
qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?
Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur
s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...
À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les
récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables
par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de
la vertu, un des projets de l'empereur.
Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...
Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a
découvert Rigolette.
Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la
pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont
entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête,
laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.
Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours,
mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui
donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres
yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?
Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de
protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et
de sérénité.
Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait
de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout
entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses
mérites passés lui viendrait en aide.
L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance
tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes
d'intérêt par leurs excellents antécédents.
Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.
N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à
temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la
conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables
antécédents?
Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de
haute charité morale?
Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du
premier chagrin de Rigolette.
Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette
avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon
voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs
avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de
dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon
pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne
enfant, mais non pas une maîtresse.
Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu
devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi
qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers
le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de
plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne
leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa
gentillesse doublaient le prix.
D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours
de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de
galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents
blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les
boulevards ou dans les passages!
Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils
conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour
refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si
gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse,
n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès
de belles moins cruelles!
François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité
de la jeune fille; fût-ce instinct du coeur ou délicatesse d'esprit, il
devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant
dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.
Ce qui devait fatalement arriver arriva.
Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire
un mot de cet amour.
Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de
leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela
vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait
délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès
d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était
pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme
toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent
même un peu triste.
Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières,
naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules
prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes
excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable
loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable
l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa
voisine.
Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun
de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement,
elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités
nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.
Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et
pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.
Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs,
ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés;
ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à
travailler une grande partie de la nuit.
De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout
ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être
adressée par Germain, et contenait ce qui suit:
«Prison de la Conciergerie.
«Mademoiselle,
«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis
incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et
j'ose pourtant vous écrire!
«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi
comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez
pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier
coup m'accablerait tout à fait!
«Voici ce qui s'est passé.
«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais
par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous
nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié
pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort
est bien cruel!...
«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures
pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon
patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là,
il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces
comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je
vous laisse la clef.» Et il sortit.
«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes
yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme
Morel, le lapidaire.
«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus
l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait
être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent
francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le
faisait emprisonner.
«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais
assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui
porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé
qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte
ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce
moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité
de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris
mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis
l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au
point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais
dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est
un méchant homme!...»
«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma
conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.
«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un
banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours,
il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé,
il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui
laisserais pas.
«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le
lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du
banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du
jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en
mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé
dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et
emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De
plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la
charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs
n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais
pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand
se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.
«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression
d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le
danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je
connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ,
revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux,
aux yeux de tous, c'est un vol.
«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le
banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais
motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M.
Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.
«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à
Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des
plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin
j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait
de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent.
Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!
«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire
m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque,
qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille
francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je
m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a
de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent
de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y
avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize
cents francs que je rapportais.
«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une
accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir
incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M.
Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte,
et ses paroles ne méritent aucune confiance.
«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux,
mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous
guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande
rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à
plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des
circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.
«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au
milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon
jugement!
«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture
de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après
avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à
guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.
«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud,
nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix
mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons
grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles
de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant
que tout le monde m'examinait.
«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète
peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles
horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de
haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils
étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des
bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous
ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.
«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste
consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des
leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis
ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage
hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux
vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma
bienvenue.
«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos:
cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors
plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils
allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le
tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que
l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais
je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la
pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule.
J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de
leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous
retrouver, et alors je resterais sur la place.
«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.
«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt,
après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on
appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons
du dépôt.
«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de
vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui
soient très-sévèrement défendues.
«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne
amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.
«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:
«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le
portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le
préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui
m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans
ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que
je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant
différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était
destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits
à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez
pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre
le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin
renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de
nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour
où j'ai quitté la rue du Temple.
«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous
m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que
je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et
obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu
le sait.
«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait
peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous
épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est
précieux.
«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien
seulement donner une petite gratification au portier. Pardon,
mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la
seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.
«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec
lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet
de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit;
quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.
«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette
dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation
dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me
refuserez pas.
«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me
serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un coeur
bienveillant la tristesse qui m'accable!
«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet
isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...
«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais
nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de
mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les
papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand
je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde,
sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste
grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon
sort.
«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je
l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez
quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié,
peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un
dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un
dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir
dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si
bonne... que...
«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi
avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la
hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le
juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas...
je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!
«FRANÇOIS GERMAIN
_«P. S.--_Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la
Force.»
On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son
coeur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle
n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à
l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître
d'école.
Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin
s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de
famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette
action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.
Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux
femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé
pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse
amitié, ressentit pour lui une vive préférence.
Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son
souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.
Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection
vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu:
sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y
joignait.
Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra
dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.
XIV
Amitié
--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?
--Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car
j'ai beaucoup de chagrin.
--En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.
--Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain!
Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si
ce n'est pas à fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous
intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle
pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M.
Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise,
maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il
arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente.
Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs!
Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si
triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces
scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je
commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.
--Et que comptez-vous faire, ma voisine?
--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et
cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage
très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue
Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers
dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour
gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en
dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme
Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être
très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas
seulement à qui m'adresser...
--J'avais songé à cela.
--Vous, mon voisin?
--Voici une permission.
--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi
pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de
plaisir!
--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.
--Oh! merci, monsieur Rodolphe.
--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?
--Bien sûr le coeur me battra très-fort la première fois... Mais c'est
égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas
toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au
spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à
arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans
la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne
peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je
le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez,
monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me
croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce
vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me
fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne
m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne
l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour
être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi
méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.
--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.
--Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce
notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh
bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela,
toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.
--Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de
l'animation de Rigolette.
--C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout
le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron
est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans
protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe,
vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y
aurait pas à faire quelque chose?
--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le
crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous
l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut
compter sur votre discrétion.
--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.
--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore
que des amis veillent sur lui... car il a des amis.
--Vraiment?
--De très-puissants, de très-dévoués.
--Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!
--Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M.
Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait,
et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre:
ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de
Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.
--Je vous comprends, monsieur Rodolphe.
--Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la
voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a
révélé; elle saura ce que cela signifie.
--Cela suffit, monsieur Rodolphe.
--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la
méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien
cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa
défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.
--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire.
Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un
est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.
--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand;
mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui
méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute
confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.
--Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux
Morel?
--Je loge... en garni.
--Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si
tout le monde avait été chez vous.
--Je n'y suis que la nuit, et alors...
--Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous,
pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je
m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru
possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux
pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les
Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la
misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend
pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain
c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire
d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été
votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné
pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je
suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais
pensé, ça me bouleverse.
Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.
--Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera
acquitté.
--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux
juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur
Rodolphe?
--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la
vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera
nécessaire à la défense de Germain.
--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai
chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous
proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de
travers, et puis il y a tant, tant de fautes...
--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.
--La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas?
J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau
m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des
coeurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils
croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette
pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres
aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça
prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?
--Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on
puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule
chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?
--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne
pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte
de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous
fatiguer et vous ennuyer peut-être?
--Pas du tout... nous prendrons un fiacre.
--Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais
pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la
première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la
journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils
ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a
chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au
bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé,
mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.
--Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et
Ramonette!
--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce
sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont
fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis;
sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette
étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.
--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs
s'appelaient ainsi.
--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais,
mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai
vu que Germain avait bien bon coeur.
--Comment donc?
--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout,
étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux;
appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas,
et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si
c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler
Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à
Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches
sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit
très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient
de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.
--Quelle courageuse résolution!
--Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties
du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute
seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux
sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer
de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y
attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez,
il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh
bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux
que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que
je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas,
monsieur Rodolphe?
--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de
ces noms, lui?
--Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles,
ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai
expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M.
Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me
suis dit: «M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa
tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de
lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être
triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet
fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon
voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce
pas?
--Nous allons en voiture et je vous ramènerai.
--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours
ça de temps gagné.
--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir
de vos visites aux prisons?
--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches
à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de
promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à
la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes
heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je
travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au
lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept
ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir
Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air,
ajouta Rigolette en souriant.
--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?
--Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas
toujours.
--Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret
qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.
--Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui
c'est différent. Prenez garde de me piquer.
--Allons, l'épingle est tordue.
--Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais,
voulez-vous être bien gentil, mon voisin?
--Ordonnez, ma voisine.
--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en
rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il
aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon
réveil.
--Et où sont vos plumes?
--Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous
allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.
--Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.
--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit
pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un
petit bougeoir bien luisant.
--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!
--Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la
chandelle, et c'est bien plus propre.
--Pas plus cher?
--Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une
demi-livre me fait presque mon année.
--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la
grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de
préparatifs pour votre dîner.
--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin,
j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.
--Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez
Germain?
--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois,
avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de
prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?
--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet
engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?
--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade,
sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est
surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que
je dépense un quart d'heure mal à propos.
--Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.
--Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la
porte.
--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.
--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli;
tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous
éclairerai.
Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.
Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du
portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers
eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au
public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il
tenait le portrait du damné peintre.
Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa
poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau
tromblon.
En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette,
on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.
Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de
son mari:
--Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le
commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer
dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur
Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le
fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais
réponds donc!
À cette voix chère à son coeur, M. Pipelet releva la tête; ses traits
étaient empreints d'une sombre amertume.
--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.
--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos
amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de
la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le
monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des
départements du royaume.
--Comment! Le commissaire?
--Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le
commissaire!... Il m'a ri au nez...
--À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en
paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...
--Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant
lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce
magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le
dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais
comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:
«--Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un
mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous
conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de
quoi!--D'en rire, _môssieur_! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le
chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il
m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme,
qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a
souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du
magistrat... et me voici.
--Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet.
--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a
plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...
Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et
le portrait au fond de l'allée...
Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir
de M. Pipelet.
Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie
calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue
du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se
rendre chez François Germain.
XV
Le testament
François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous
rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la
courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le
lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.
Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où
demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu
rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore
l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères
instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la
délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort
simple.
Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le
présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller
charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du
temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource;
mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la
grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les
qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait
la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.
Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se
fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle
s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à
la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à
l'instant venu au secours de sa protégée?
Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si
naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un
éclair de gaieté venait l'illuminer encore.
Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue
Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison
de modeste apparence.
Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et
lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification
promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école
était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre
que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles
furent ses expressions.
La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne
devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières
instructions.
La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant
devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:
--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez
vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra
plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un
mort...
--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!
--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.
Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une
impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.
Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître
d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il
pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures
dans cette solitude.
Rigolette posa la lumière sur une table.
Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon,
composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de
quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc
drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la
cheminée une carafe et un verre.
À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que
Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la
nuit qui avait précédé son arrestation.
--Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt
l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa
voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière
partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau
n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas
plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté,
comme chez moi...
--C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.
--Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas
couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a
laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le
prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que
je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir
en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...
--Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre
affection.
--Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un
paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter
en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du
reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers
et l'argent que Germain me prie de lui garder.
--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize
cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette
du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à
Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre,
vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.
--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque
autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs
maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre,
mais de l'argent... c'est dangereux...
--Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge
de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez
savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai
ce qu'il vous demandera.
--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce
service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra
de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en
ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela.
Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe,
comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.
Et elle lut d'une voix émue:
«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la
personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle
Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»
--Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?
--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les
papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement
adressée?
La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient
renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: _À Mademoiselle
Rigolette_, contenait ces mots:
«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus...
Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un
guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques
renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront
mettre sur la trace de mes assassins.»
--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne
plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours
poursuivi de pareilles idées!
--Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont
passés... croyez-moi.
--Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en
prison... accusé de vol...
--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber
dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère
bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.
--Sa mère! Il a encore sa mère?
--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle
le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui!
J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient
passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que
vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à
votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son
sort à venir.
--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je
garderai votre secret...
Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.
«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous
verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le
temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé
vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de _memento
_intitulé: _Mes seuls jours de bonheur._
«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les
consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules
adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était
de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à
ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma
destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce
sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.
«Il me reste un dernier voeu à former, et j'espère que vous voudrez bien
l'accomplir.
«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous
fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous
gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en
pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait
vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager
sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous
épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que
votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»
--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.
--Continuez... nous allons voir.
Rigolette reprit:
«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait,
en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre,
mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés
chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que
vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un
ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»
--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant
la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper
ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent!
--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais
calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce
testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous
aimait... combien il vous aime.
--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes,
que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre
voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur
passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les
menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là;
Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai
proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons
vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela
maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que
Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.
--Mais enfin vous en étiez... étonnée?
--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le
rendait ainsi.
--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?
--C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je
l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.
--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de
sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine
que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe
en souriant.
--C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le
coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
--Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.
--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si
à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais
abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à
moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse.
Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre
côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être
pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela,
je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour
Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois
libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié
que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon
voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à
quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous
rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah!
j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai
donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc
comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a
gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la
dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été
si content, si content!...
À ce moment on frappa à la porte de la chambre.
--Qui est là? demanda Rodolphe.
--On voudrait parler à _m'ame_ Mathieu, répondit une voix grêle et
enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme
Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)
Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs
dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et
alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des
habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant
l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette
physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.
Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école
et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du
mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse
les laboureurs de la ferme d'Arnouville.
Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait
vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de
costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne
manifesta aucun étonnement à son aspect.
--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.
--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette à
elle-même, répondit Barbillon.
--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.
--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.
Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que
Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc
aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon
venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce
bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur
le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon
apportait cette lettre.
À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain
qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans
environ, y parut tenant une chandelle à la main.
--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon.
--C'est moi, mon garçon.
--Voilà une lettre, il y a réponse...
Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui
fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son
flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:
--Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande.
J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette
dame...
--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...
--Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...
Et la courtière ferma sa porte.
Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement
l'escalier.
Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce,
qui l'attendait devant une boutique.
Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre,
il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de
dire à son compagnon:
--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le
point_ à mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mère Martial nous
aidera à lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et après
nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2].
--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne
heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.
Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible
pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue
Saint-Denis.
Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain,
remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.
Le fiacre s'arrêta.
Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du
quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de
l'allée.
La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou
inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.
--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette
rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.
--Un grand malheur, monseigneur!
--Parle, au nom du ciel!
--M. le marquis d'Harville...
--Tu m'effraies!
--Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout
s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai,
lorsqu'une fatale imprudence...
--Achève... achève donc!
--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...
--Il s'est blessé grièvement?
--Monseigneur!...
--Eh bien?...
--Quelque chose de terrible!
--Que dis-tu?
--Il est mort!...
--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si
déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses
paquets, s'écria:
--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?
--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami,
mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne
pouvait répondre.
--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.
--Un bien grand malheur, répondit le squire.
--Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de
silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:
--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous...
Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la
prison de Germain... bientôt je vous reverrai.
--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au
chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À
bientôt, n'est-ce pas?
--Oui, mon enfant, à bientôt.
--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut
dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez
Germain.
Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue
Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:
«Madame,
«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui
m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur,
mon chagrin.
«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce
cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris
depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie
emmenant avec elle Polidori.
«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père.
Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après
l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de
quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez
à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre
belle-mère, du moins en même temps qu'elle.
«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous...
Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...
«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée
quand je songe à cette soirée d'hier où je l'_ai_ quitté, _lui_... plus
tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...
«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...
«RODOLPHE»
Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir
reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.
Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même
route.
Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication
d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire
savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.
On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer
Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir
(et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.
On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand,
craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant
intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois
connue, pouvait le compromettre dangereusement.
Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le
trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont
Fleur-de-Marie devait être la victime.
Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de
Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan
auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage
à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire
et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin.
L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était
venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas
vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois
abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous
le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans
trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui
apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de
Jacques Ferrand.
Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la
Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et
effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.
Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer
dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme
d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare
et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir
cesser sa détention d'un moment à l'autre.
Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet
diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui
était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme
Séraphin pour rencontrer le charlatan.
Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé
d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la
famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont
d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise
Morel pour s'en défaire impunément.
Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres
desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus
habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait
commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme
Séraphin se rendit en hâte chez Martial.
XVI
L'île du Ravageur
Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme
Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue
chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite
île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.
Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une
veuve, quatre fils et deux filles...
Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...
De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que
dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait,
disons-nous:
La mère Martial;
Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre
vingt ans; le plus jeune douze ans;
Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.
Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable
hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.
Cela doit être.
Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le
mal.
Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...
Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...
La société prendra-t-elle souci des orphelins?...
De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort
civile, ou en lui coupant la tête?
Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la
déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la
déchéance de celui que la loi a tué?
Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...
Elle se trompe.
Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux,
qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il
ne serait jamais incurable.
Contradiction bizarre!...
L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie
transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants
de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...
Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...
Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le
germe d'une perversité précoce...
Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour
le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?
Non...
Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la
mort...
Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément
bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...
Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale
une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...
De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi
a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera
rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation
imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...
Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du
désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui
poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au
mal... la société dira:
«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers,
gardes-chiourme et bourreaux?»
Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur
malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.
Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation
domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!
«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la
société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.
«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils
soient à point.»
Un criminel demande à être attendu...
«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai
le couperet.
«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais
patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en
lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.
«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au
coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol
ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son
père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons
guéri le donateur.
«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore
toute chaude...»
Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.
Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des
traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en
génération.
Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de
montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la
société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver
les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt
fulminé contre leur père.
Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte
d'introduction.
Voici pourquoi nous agissons ainsi:
À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est
attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice,
qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui,
jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.
Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous
encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages
flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et
inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles,
obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée
législative.
Proclamer l'odieuse immoralité de notre oeuvre, c'est proclamer
implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des
personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.
C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous
tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet
ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.
L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons
donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager,
enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.
À ce propos, nous ajoutions:
«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les
criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage
des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le
but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours
été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un
délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions,
d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»
Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:
«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais
il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et
laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait
à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu
un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici
pour toi.».
Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre.
Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être
réalisé.
Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus
honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente
direction d'un véritable philanthrope au coeur généreux, à l'esprit
pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le
but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du
département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.
Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale
de notre oeuvre.
Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même
milieu d'idées, de voeux et d'espérance avec les fondateurs de cette
nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les
plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités:
qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de
récompenser le bien autant qu'il est en elle.
Puisque nous avons parlé de cette nouvelle oeuvre de charité, dont la
pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde,
espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre
lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur
sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été
supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile,
et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de
l'application de la loi.
Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par
leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une
attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle,
pénible, difficile, dangereuse.
Oui, pénible, difficile, dangereuse.
Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions,
souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit,
pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les
lieux où elle trouvait des moyens d'existence.
Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des
criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout
de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de
faillir, s'ils sont restés probes?
Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement
corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps
encore?
La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants
recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous
d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est
inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans
l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à
réhabiliter un nom déshonoré.
Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible
encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son
fils innocent?
Cela serait barbare, immoral, insensé.
N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:
--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.
--Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?
Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à
la nouvelle société de patronage.
Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais
l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif
de l'organisation sociale.
En peut-il être autrement?
À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé,
dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé,
entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides
destinées aux travailleurs».
Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du
moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en
cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du
travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité
générale et prolongée».
Cela dit, passons.
Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.
Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette
petite île moyennant un loyer modique, était _ravageur_.
Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux,
restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture
pour exercer leur métier.
Les débardeurs débarquent le bois flotté.
Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.
Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des
ravageurs a un but différent.
S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à
l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le
recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai
ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de
parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb,
étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.
Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de
bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où
se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace
ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.
Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces
industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si
formidablement baptisés.
Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant
ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent
l'île du Ravageur.
L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie
méridionale de cette _terre_.
Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de
la porte:
AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS
bon vin, bonne matelote et friture
_On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_
On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille
maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de
bateaux.
La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans
aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des
charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non
fériés en parties de plaisir.
Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins
coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable
_bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.
Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le
meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais
de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses
rives.
Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les
curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire
d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec
effraction et tentative de meurtre.
La fille aînée, surnommée _Calebasse_, aidait sa mère à faire la cuisine
et à servir les hôtes; sa soeur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait
aussi des soins du ménage, selon ses forces.
Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et
opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs
déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles.
La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine
vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la
transparence blanchâtre de la rivière.
La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans
l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées;
leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues
traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère,
situé proche de l'habitation.
Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis
sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches
des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...
Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison.
Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres,
au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute
cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de
cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables
destinées aux habitués du cabaret.
La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un
grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long
des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une
grande table occupe le milieu de cette cuisine.
La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au
coin du foyer.
Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est
vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses
cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez
est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses,
son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les
coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore
l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de
marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.
La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses
deux filles.
L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa
physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère,
son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing,
lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe
est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de
cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.
François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau,
remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur
la Seine.
Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une
forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses
lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne
ressemble ni à sa mère, ni à sa soeur aînée; il a l'air sournois,
craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe
sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'oeil défiant,
ou échange avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et
d'affection...
Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à
démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble
autant à son frère que sa soeur ressemble à sa mère; ses traits, sans
être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique
couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante;
ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins,
soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.
Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui
montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis,
appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte
distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...
Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère
Martial ne doit rentrer qu'à dix heures.
En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux
pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux
et deux victimes.
Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui
dit d'une voix dure:
--Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?...
L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses
ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui
dessinaient des lettres sur la toile.
Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la
veuve, lui présenta son ouvrage:
--Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle.
Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge.
L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande soeur
lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en
s'écriant:
--Petite bête!!!
Amandine regagna sa place et se mit activement à l'oeuvre, après avoir
échangé avec son frère un regard où roulait une larme.
Le même silence continua de régner dans la cuisine.
Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.
Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée
devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît.
Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne
parlait pas.
Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et
certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans
ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une
irritation concentrée.
Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois.
--François, une bûche! dit Calebasse.
Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de
la cheminée et répondit:
--Il n'y en a plus là...
--Va au bûcher, reprit Calebasse.
François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.
--Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.
La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle
démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.
Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour
ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de
rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.
--Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu
vois...
La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants
et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.
Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le
coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse.
François ne bougea pas.
La soeur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du
coupable: la veuve l'entendit.
De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte
et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée.
Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le
remit à sa mère.
François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva
brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante
baguette.
--Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse.
La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus
ses lèvres pâles, regardait François d'un oeil fixe, sans prononcer un
mot.
Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à
la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant,
quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui
attendait son frère.
Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et
irrité.
--Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit
la grande soeur.
--Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu
comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit...
encore...
--Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience.
--J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant
malgré lui.
--Tu as peur... imbécile... et de quoi?
François hocha la tête sans répondre.
--Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?
--Je ne sais pas... mais j'ai peur...
--Tu es allé là cent fois, et encore hier soir?
--Je ne veux plus y aller maintenant...
--Voilà ma mère qui se lève!...
--Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne
me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout...
--Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.
--Eh bien! parce que...
--Parce que?
--Parce qu'il y a quelqu'un...
--Il y a quelqu'un?
--D'enterré là..., murmura François en frissonnant.
La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un
brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes
frappées d'une même secousse électrique.
--Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en
haussant les épaules.
--Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine.
--Menteur!... s'écria Calebasse.
--Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin
noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était
humide à l'entour..., répliqua François.
--L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe
d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour
la lessive.
--Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante,
c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de
terre... je l'ai bien vu.
--Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton
frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une
ironie sauvage.
François ne répondit pas.
--Méchant petit _raille_[4]! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est
poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme
on a _fauché_[5] notre père!
--Puisque tu m'appelles _raille_, s'écria François exaspéré, je dirai
tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai
pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je...
L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais
inexorable.
Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était
très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la
veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance,
les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le
força de monter l'escalier du fond de la cuisine.
Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements
sourds, mêlés de cris et de sanglots.
Quelques minutes après ce bruit cessa.
Une porte se referma violemment.
Et la veuve du supplicié redescendit.
Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place,
se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans
prononcer une parole.
_Fin de la cinquième partie_
SIXIÈME PARTIE
I
Le pirate d'eau douce
Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille:
--Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour
de Nicolas et de Martial.
--De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...
--Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille.
Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et
sortit.
Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on
entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le
cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le
mugissement de la rivière.
Ces bruits étaient profondément tristes.
Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de
François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni
essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses
sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux
battements de son coeur palpitant de crainte.
Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise
qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux;
la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa
douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang
cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une
réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.
Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère,
elle répondit par un signe de tête affirmatif.
Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...
La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle
parut manier plus précipitamment son aiguille.
Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui
cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère.
--Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce
matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de
Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait
l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni
d'où elle venait.
La veuve haussa les épaules.
--Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après
tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se
trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là
d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti
pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas
s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route,
comme avant-hier ce linge-là, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de
blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine;
puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, _grinchir_?
--Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux.
--Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...
--Oui, ma soeur...
--Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque
chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous
coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta
Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et
jaunes comme son teint.
La veuve resta froide à cette plaisanterie.
--À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous
pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien
qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de
campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison
isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre?
La veuve baissa la tête.
--Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon
coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a
là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la
maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera
bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce
que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine.
--Oui, ma soeur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant.
--Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où
je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier
d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique,
c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas
obéi?
--Ma soeur... le coeur m'a manqué... je n'ai pas osé...
--L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du
colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de
quelque chose, imbécile?
--Ma soeur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis
ce n'était pas de l'argent...
--Qu'est-ce que ça fait?
--Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de
l'argent.
--Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là,
n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter,
petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton
Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma
mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est
furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre
nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...
--Non..., dit la mère d'un ton bref et dur.
--C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme
un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous,
si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à
venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la
méchante...
La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille:
--Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison
du médecin?
--Oui, ma mère...
--Il a l'air d'un mendiant!
--Ça n'empêche pas que c'est un noble.
--Un noble?
--Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à
pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour
toute voiture.
--Qu'en sais-tu s'il a de l'or?
--Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait
pas de lettre de Toulon...
À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve
du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir.
Calebasse continua:
--J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est
entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses
cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas
l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a
dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de
Saint-Remy?--Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.--C'est pour moi,
a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait,
le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout
j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme
un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les
yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux.
C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous
savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui
quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.
Des aboiements violents interrompirent Calebasse.
--Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est
Martial ou Nicolas...
Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie
contrainte.
Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil
impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret,
entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.
La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce;
petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son
dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale
suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.
Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans
manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il
jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur
son épaule.
--Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et
enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois
saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse
remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir.
Peut-être que je suis volé... on verra!
--Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve
regardait silencieusement son fils.
Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son
pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces
d'argent.
--Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse.
--Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera
encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons
mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici?
--Non, dit la soeur.
--Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache
pas...
--Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.
--Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne
nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la
langue trop bien affilée!...
--Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça
te clôt le bec.
Nicolas parut insensible à ce reproche et dit:
--Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il
nous aiderait.
--Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans
souper, dit Calebasse.
--Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot,
n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous
rentrerons tout ici...
La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher
François.
Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis
l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore
cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour
maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la
criminalité des siens.
Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la
veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions
mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans
mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme
si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de
Toulon.
--Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas.
--En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois
avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont
des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit:
«Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre...
J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé
pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors
j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont,
quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était
chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au
bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les
hardes... Avant de chasser... faut rapporter...
Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille,
plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence
et des couverts d'argent.
Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent
pesamment chargés.
Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules
semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous
le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas,
aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il
avait placé le quatrième saumon de cuivre.
--La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse
avec une sauvage impatience.
Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol.
Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture
et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la
cuisine, afin de le soulever.
La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de
pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.
Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de
le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais
couvercle résister à de vigoureuses pesées.
Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de
la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout
le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à
l'action du levier de Nicolas.
La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle
allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le
regard étincelant d'une fiévreuse convoitise.
Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants,
dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence
maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants,
oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une
curiosité fatale...
Serrés l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppressée,
François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le
contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de
Nicolas.
Enfin le couvercle sauta en éclats.
--Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.
Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se
précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans
doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain,
elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des
femmes.
--Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de
mousseline de laine.
--Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de
foulards, j'ai fait mes frais...
--De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en
puisant à son tour dans la caisse.
--La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les
étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du
quartier Saint-Honoré, s'arrangera du _rouget_[8].
--Amandine, dit tout bas François à sa petite soeur, comme ça ferait une
jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à
la main!...
--Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec
admiration.
--Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote,
Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des
châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma
mère!...
--La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la
veuve après un mûr examen.
--Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais,
comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais
pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer
par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un
ami.
--C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de
ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux,
reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent!
--Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.
--Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.
--Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse.
--Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le
garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame
_Pas-Gênée.._.
--Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!
--Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été
_enflaquée_ si on m'avait pincé sur la galiote...
--Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement
Calebasse en le rejetant dans la caisse.
--C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez
chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère
Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas.
Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je
te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou
sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.
Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le
châle sans rancune.
Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses
dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards
et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de
contempler cette étoffe avec envie.
--Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de
grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher...
j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.
Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent
triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner.
--Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial?
Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui?
François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans
répondre.
--Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais
fait des cadeaux, Martial?
--Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant
son mouchoir de soie rouge avec bonheur.
Amandine ajouta bien bas:
--Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas
de quoi...
--S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas,
François?
--Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau
foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!
--Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.
--Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront
joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les
traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de
ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour
étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du
chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront
de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous
aurez l'air de petits bourgeois!
--Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de
ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en
avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?
--Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout.
--Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement
Calebasse.
Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les
donna aux enfants et leur dit:
--Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et
éteignez-la avant de vous endormir.
--Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur
de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes,
vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous
retirerai les foulards.
Après le départ des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes,
la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau
surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin
de la cheminée.
--Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du
cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le
souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons
maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il
faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je
vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est
moi qui régale!
Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait
dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine
noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un
morceau de veau froid et une salade.
Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve,
toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant
Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les
places inoccupées de Martial et des deux enfants.
Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de
corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de
satisfaction féroce, il dit à la veuve:
--_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la
mère!...
--À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose
dans le bûcher.
--De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.
--Il a vu un des pieds...
--De l'homme? s'écria, Nicolas.
--Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de
son fils.
--C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand,
mais depuis le temps... la terre aura tassé...
--Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.
--C'est plus sûr, répondit Nicolas.
--On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit
Calebasse.
--Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis,
s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec
nous, ça vous égaiera, la mère!
La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils:
--Et l'homme du quai de Billy?
--Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de
boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au
quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on
ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet
depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière
moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de
moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa
figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les
yeux.
(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques
Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le
matin même, dépêché Mme Séraphin chez les Martial, dont il espérait
faire les instruments de son nouveau crime.)
«--_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de
passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier.
«--_Ravageur_, que je lui réponds, comme c'était encore convenu.
«--Vous vous appelez Martial? me dit-il.
«--Oui, bourgeois.
«--Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit?
«--Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.
«--Voulez-vous gagner de l'argent?
«--Oui, bourgeois, beaucoup.
«--Vous avez un bateau?
«--Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et
ravageurs de père en fils, à votre service.
«--Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...
«--Peur... de quoi, bourgeois?
«--De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait
d'aider à l'accident... Comprenez-vous?
«--Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la
Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat,
ça coûte cher d'assaisonnement...
«--Combien... pour deux?...
«--Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans
la rivière?
«--Oui...
«--Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher!
«--Va pour mille francs...
«--Payés d'avance, bourgeois.
«--Deux cents francs d'avance, le reste après...
«--Vous vous défiez de moi, bourgeois?
«--Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos
conventions.
«--Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai
les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en
prendre!
«--C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs
comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai
huit cents francs.
«--Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?
«--Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit?
«--C'est dit, bourgeois.
«--Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez
bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin?
«--Oui, bourgeois.
«--Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les
quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune
fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.
«--Oui, bourgeois.
«--Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île?
«--Vingt bonnes minutes.
«--Vos bateaux sont à fond plat?
«--Plat comme la main, bourgeois.
«--Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond
de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le
faire couler à volonté en un clin d'oeil... Comprenez-vous?
«--Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau
à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier
voyage.
«--Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau
vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous
prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué,
et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage,
vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez
la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la
vieille femme et la jeune fille blonde...
«--Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!
«--Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques
dans votre cabaret?
«--Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver
surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en
viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous
des amis connus.
«--Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau
sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené
la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que
toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si
elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir
l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...
«--Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!
«--Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin
que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau.
«--Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si
les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore?
«--C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.
«--À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?
«--Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la
petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour
que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de
manière à éloigner ses soupçons.
«--De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...
«--Et qu'elle boira avec la petite blonde.
«--C'est crânement arrangé, bourgeois.
«--Et surtout que la vieille ne se doute de rien!
«--Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.
«--Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je
vous emploierai encore.
«--À votre service, bourgeois!»
«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté
l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la
galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure.
On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un
double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de Mme
Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait
seulement tendu à la Goualeuse.
Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la
Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait
été abandonnée par Mme Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant
intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations
auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa
réputation?
Quant à Mme Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un
des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en
se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses
secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.
La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas,
qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il
à parler avec une exaltation singulière:
--Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la
Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup
crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi
frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants,
qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son
cabas.
--Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux
étincelèrent de cupidité.
--Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la
courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon,
boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a
de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a
déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de
venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous
serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le
long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera
une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan!
Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!
--Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de
la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été
relâché.
--Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais
trahir les autres... jamais!
La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de
la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit:
--J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain
soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme
toujours...
--Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria
Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la
table.
--J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas
durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire
des enfants...
--Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le
brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru...,
ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout
serait dit...
--Il y a d'autres moyens.
--C'est le meilleur! dit le brigand.
--Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas
se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi
criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui.
La veuve ajouta:
--Demain matin il quittera l'île pour toujours.
--Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas.
--Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face...
comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le
faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai...
Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé.
--Et puis après, la mère? demanda Nicolas.
--Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain...
sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le
connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on
l'a laissé trop tranquille...
--Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester
tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse.
--C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit
Nicolas.
--Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est
l'enfer... il cédera...
--Et s'il ne cédait pas?
--Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou
demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange.
--Vraiment, la mère?
--Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y
réussissais pas... alors, à l'autre moyen.
--Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas.
--Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve.
Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra.
Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements
des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié.
II
La mère et le fils
Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement
dans la cuisine.
Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont
déjà fait connaître la singulière existence de cet homme.
Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement
basse ou méchante. Martial n'en menait pas moins une conduite peu
régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient
assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur
son braconnage de rivière.
À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre
fort illicite.
Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de
courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres
de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop
inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de
droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il
prenait le parti du faible contre le fort.
L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il
était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais
cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front
bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez
saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle
visage une expression singulièrement résolue.
Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait
qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros
velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux,
qu'il déposa près de lui sur le buffet...
Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux
très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte,
n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés,
l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset,
ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son
maître, très-peu sympathique à la famille.
--Où sont donc les enfants?
Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit à table.
--Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse.
--Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de la
réponse de sa soeur.
--Ils sont couchés, reprit sèchement la veuve.
--Est-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère?
--Qu'est-ce que ça te fait, à toi? s'écria brutalement Nicolas, après
avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le
caractère et la force de son frère lui imposaient beaucoup.
Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de
Calebasse, dit de nouveau à sa mère:
--Je suis fâché que les enfants soient déjà couchés.
--Tant pis..., répondit la veuve.
--Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.
--Et nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria
Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver!
Martial, surpris, regarda fixement son frère.
Puis, comme s'il eût réfléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les
épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.
Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance
très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de
son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien,
donna un furieux coup de pied à Miraut, qui poussa des cris lamentables.
Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau
qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant
encore, il appela son chien et lui dit doucement:
--Ici, Miraut.
Le basset vint se coucher aux pieds de son maître.
Cette modération contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser
son frère à bout pour amener un éclat.
Il ajouta donc:
--Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste
ici.
Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.
Échangeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea
d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espérant, nous
l'avons dit, qu'une violente querelle amènerait une rupture et une
séparation complète.
Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve
pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa
rudement en disant:
--Hors d'ici, hé, Miraut!
Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers
Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et
de persistance.
L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans
quelque but caché, redoubla de modération.
Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte
de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.
Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractère
ordinairement emporté de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se
regardèrent profondément surpris.
Lui, paraissant complètement étranger à ce qui se passait, mangeait
glorieusement et gardait un profond silence.
--Calebasse, ôte le vin, dit la veuve à sa fille.
Celle-ci se hâtait d'obéir, lorsque Martial dit:
--Attends... je n'ai pas fini de souper...
--Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-même la bouteille.
--Ah!... c'est différent!... reprit l'amant de la Louve.
Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue
contre son palais et dit:
--Voilà de fameuse eau!
Cet imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas,
déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait
encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de
son frère; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration:
--Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial; c'est une bonne
habitude à prendre; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta
maîtresse à coups de pied, comme nous avons chassé ton chien.
--Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île, en
sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas,
c'est moi qui la souffletterais drôlement!
--Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque
du bout de l'île, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la
renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne...
Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion
sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses
sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se
gonflèrent et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez
d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une
colère contenue:
--Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une
tournée que tu ne cherches pas.
--Une tournée... à moi?
--Oui... meilleure que la dernière.
--Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial
t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus,
que Nicolas ait si peur de lui.
--Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas
devenant blême de fureur.
--Tu mens; tu m'avais attaqué en sournois, je t'ai crossé et j'ai eu
pitié de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma maîtresse...
entends-tu bien, de ma maîtresse... cette fois-ci pas de grâce... tu
porteras longtemps mes marques.
--Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...
--Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu
recommences... je recommencerai à t'avertir.
--Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.
--Vous?
--Oui... moi.
--Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous?
--Tu me battras aussi? N'est-ce pas?
--Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas;
maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...
--Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau
catalan, tu me rosseras!!!
--Nicolas... pas de couteau! s'écria la veuve en se levant promptement
pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de
colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son
frère.
Martial se recula vivement, saisit le gros bâton noueux qu'il avait en
entrant déposé sur le buffet et se mit sur la défensive.
--Nicolas, pas de couteau! répéta la veuve.
--Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du
ravageur.
Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment
de se jeter sur son frère.
--Je te dis, s'écria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous
crèverai tous les deux, et je commence... À moi, ma mère!... À moi,
Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!
Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur
son frère le couteau levé.
Martial, bâtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son
bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifflant un huit de
chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que
celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper
son couteau.
--Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa
main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté.
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