LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE



L'ASSOMMOIR

PAR

ÉMILE ZOLA





PRÉFACE


Les _Rougon-Macquart_ doivent se composer d'une vingtaine de romans.
Depuis 1869, le plan général est arrêté, et je le suis avec une
rigueur extrême. L'_Assommoir_ est venu à son heure, je l'ai écrit,
comme j'écrirai les autres, sans me déranger une seconde de ma ligne
droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais.

Lorsque l'_Assommoir_ a paru dans un journal, il a été attaqué avec
une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de tous les crimes. Est-il
bien nécessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions
d'écrivain? J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille
ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de
l'ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de
la famille, les ordures de la promiscuité, l'oubli progressif des
sentiments honnêtes, puis comme dénoûment, la honte et la mort. C'est
de la morale en action, simplement.

L'_Assommoir_ est à coup sûr le plus chaste de mes livres. Souvent
j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La forme seule a
effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la
curiosité littéraire de ramasser et de couler dans un moule très
travaillé la langue du peuple. Ah! la forme, là est le grand crime!
Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés
l'étudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprévu et de la force de
ses images. Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs.
N'importe, personne n'a entrevu que ma volonté était de faire un
travail purement philologique, que je crois d'un vif intérêt
historique et social.

Je ne me défends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me défendra. C'est une
oeuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et
qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple
tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils
ne sont qu'ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de
misère où ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les
comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les
jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma
personne et sur mes oeuvres. Ah! si l'on savait combien mes amis
s'égayent de la légende stupéfiante dont on amuse la foule! Si l'on
savait combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne
bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin,
et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi large et
aussi vivante qu'il pourra! Je ne démens aucun conte, je travaille, je
m'en remets au temps et à la bonne foi publique pour me découvrir
enfin sous l'amas des sottises entassées.

ÉMILE ZOLA.

Paris, 1er janvier 1877.




L'ASSOMMOIR




I


Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin. Puis,
toute frissonnante d'être restée en camisole à l'air vif de la
fenêtre, elle s'était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse,
les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du _Veau à
deux têtes_, où ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les
enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il
cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu'elle guettait son retour,
elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix
fenêtres flambantes éclairaient d'une nappe d'incendie la coulée noire
des boulevards extérieurs; et, derrière lui, elle avait aperçu la
petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à
cinq ou six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui
quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des
globes de la porte.

Quand Gervaise s'éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisés,
elle éclata en sanglots. Lantier n'était pas rentré. Pour la première
fois, il découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau
de perse déteinte qui tombait de la flèche attachée au plafond par une
ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle faisait le
tour de la misérable chambre garnie, meublée d'une commode de noyer
dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite
table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait
ajouté, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et
emplissait les deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de
Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un
vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales; tandis que, le long des murs, sur le dossier des
meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la boue, les
dernières nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au
milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de zinc dépareillés, il y
avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété, d'un rosé tendre.
C'était la belle chambre de l'hôtel, la chambre du premier, qui
donnait sur le boulevard.

Cependant, couchés côte à côte sur le même oreiller, les deux enfants
dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetées hors
de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'Étienne,
âgé de quatre ans seulement, souriait, un bras passé au cou de son
frère. Lorsque le regard noyé de leur mère s'arrêta sur eux, elle eut
une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa
bouche, pour étouffer les légers cris qui lui échappaient. Et, pieds
nus, sans songer à remettre ses savates tombées, elle retourna
s'accouder à la fenêtre, elle reprit son attente de la nuit,
interrogeant les trottoirs, au loin.

L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche de la
barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages, peinte en
rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la
pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à
lire entre les deux fenêtres: _Hôtel Boncoeur, tenu par Marsoullier_,
en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté
des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son
mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard
de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs,
stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une
puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle
regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant,
presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de
Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de
l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit,
elle entendait parfois des cris d'assassinés; et elle fouillait les
angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec
la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de
couteau. Quand elle levait les yeux, au delà de cette muraille grise
et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle
apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du
grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière
Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir
couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot
ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des
hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement
de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur
la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs
outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait
dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi
tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait
davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son
mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenêtre.

-- Le bourgeois n'est donc pas là, madame Lantier?

-- Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle en tâchant de sourire.

C'était un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l'hôtel, un
cabinet de dix francs. Il avait son sac passé à l'épaule. Ayant trouvé
la clef sur la porte, il était entré, en ami.

-- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille là, à
l'hôpital... Hein! quel joli mois de mai! Ça pique dur, ce matin.

Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il
vit que le lit n'était pas défait, il hocha doucement la tête; puis,
il vint jusqu'à la couchette des enfants qui dormaient toujours avec
leurs mines roses de chérubins; et, baissant la voix:

-- Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous
désolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique;
l'autre jour, quand on a voté pour Eugène Sue, un bon, paraît-il, il
était comme un fou. Peut-être bien qu'il a passé la nuit avec des amis
à dire du mal de cette crapule de Bonaparte.

-- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous
croyez. Je sais où est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout
le monde, mon Dieu!

Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'était pas dupe de ce
mensonge. Et il partit, après lui avoir offert d'aller chercher son
lait, si elle ne voulait pas sortir: elle était une belle et brave
femme, elle pouvait compter sur lui, le jour où elle serait dans la
peine. Gervaise, dès qu'il se fut éloigné, se remit à la fenêtre.

A la barrière, le piétinement de troupeau continuait, dans le froid du
matin. On reconnaissait les serruriers à leurs bourgerons bleus, les
maçons à leurs cottes blanches, les peintres à leurs paletots, sous
lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait
un effacement plâtreux, un ton neutre, où dominaient le bleu déteint
et le gris sale. Par moments, un ouvrier s'arrêtait, rallumait sa
pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un
rire, sans une parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face
tendue vers Paris, qui, un à un, les dévorait, par la rue béante du
Faubourg-Poissonnière. Cependant, aux deux coins de la rue des
Poissonniers, à la porte des deux marchands de vin qui enlevaient
leurs volets, des hommes ralentissaient le pas; et, avant d'entrer,
ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur
Paris, les bras mous, déjà gagnés à une journée de flâne. Devant les
comptoirs, dés groupes s'offraient des tournées, s'oubliaient là,
debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s'éclaircissant la
gorgé à coups de petits verres.

Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle du père Colombe, où
elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tête, en
tablier, l'interpella du milieu de la chaussée.

-- Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien matinale!

Gervaise se pencha.

-- Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne,
aujourd'hui!

-- Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules.

Et une conversation s'engagea, de la fenêtre au trottoir. Madame Boche
était concierge de la maison dont le restaurant du _Veau à deux têtes_
occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu
Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les
hommes qui mangeaient, à côté. La concierge raconta qu'elle allait à
deux pas, rue de la Charbonnière, pour trouver au lit un employé, dont
son mari ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite,
elle parla d'un de ses locataires qui était rentré avec une femme, la
veille, et qui avait empêché le monde de dormir, jusqu'à trois heures
du matin. Mais, tout en bavardant, elle dévisageait la jeune femme,
d'un air de curiosité aiguë; et elle semblait n'être venue là, se
poser sous la fenêtre, que pour savoir.

-- Monsieur Lantier est donc encore couché? demanda-t-elle
brusquement.

-- Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put s'empêcher de rougir.

Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans
doute, elle s'éloignait en traitant les hommes de sacrés fainéants,
lorsqu'elle revint, pour crier:

-- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai
quelque chose à laver, je vous garderai une place à côté de moi. et
nous causerons.

Puis, comme prise d'une subite pitié:

-- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester là, vous
prendrez du mal... Vous êtes violette.

Gervaise s'entêta encore à la fenêtre pendant deux mortelles heures,
jusqu'à huit heures. Les boutiques s'étaient ouvertes. Le flot de
blouses descendant des hauteurs avait cessé; et seuls quelques
retardataires franchissaient la barrière à grandes enjambées. Chez les
marchands de vin, les mêmes hommes, debout, continuaient à boire, à
tousser et à cracher. Aux ouvriers avaient succédé les ouvrières, les
brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs
minces vêtements, trottant le long des boulevards extérieurs; elles
allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de
légers rires et des regards luisants jetés autour d'elles; de loin en
loin, une, toute seule, maigre, l'air pâle et sérieux, suivait le mur
de l'octroi, en évitant les coulées d'ordures. Puis, les employés
étaient passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un
sou en marchant; des jeunes gens efflanqués, aux habits trop courts,
aux yeux battus, tout brouillés de sommeil; de petits vieux qui
roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée par les longues heures
du bureau, regardant leur montre pour régler leur marche à quelques
secondes près. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les
rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les mères, en cheveux,
en jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants au maillot,
qu'elles changeaient sur les bancs; toute une marmaille mal mouchée,
débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit
étouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, à bout d'espoir; il lui
semblait que tout était fini, que les temps étaient finis, que Lantier
ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux
abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, à l'hôpital
neuf, blafard, montrant, par les trous encore béants de ses rangées de
fenêtres, des salles nues où la mort devait faucher. En face d'elle,
derrière le mur de l'octroi, le ciel éclatant, le lever de soleil qui
grandissait au-dessus du réveil énorme de Paris, l'éblouissait.

La jeune femme était assise sur une chaise, les mains abandonnées, ne
pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.

-- C'est toi! c'est toi! cria-t-elle, en voulant se jeter à son cou.

-- Oui, c'est moi, après? répondit-il. Tu ne vas pas commencer tes
bêtises, peut-être!

Il l'avait écartée. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lança à la
volée son chapeau de feutre noir sur la commode. C'était un garçon de
vingt-six ans, petit, très-brun, d'une jolie figure, avec de minces
moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main.
Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tachée qu'il
pinçait à la taille, et avait, en parlant un accent provençal
très-prononcé.

Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes
phrases.

-- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait donné un
mauvais coup... Où es-tu allé? où as-tu passé la nuit? Mon Dieu! ne
recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, où es-tu allé?

-- Où j'avais affaire, parbleu! dit-il avec un haussement d'épaules.
J'étais à huit heures à la Glacière, chez cet ami qui doit monter une
fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors, j'ai préféré
coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi
la paix!

La jeune femme se remit à sangloter. Les éclats de voix, les
mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de
réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur séant, demi-nus,
débrouillant leurs cheveux de leurs petites mains; et, entendant
pleurer leur mère, ils poussèrent des cris terribles, pleurant eux
aussi de leurs yeux à peine ouverts.

-- Ah! voilà la musique! s'écria Lantier furieux. Je vous avertis, je
reprends la porte, moi! Et je file pour tout de bon, cette fois...
Vous ne voulez pas vous taire? Bonsoir! je retourne d'où je viens.

Il avait déjà repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se
précipita, balbutiant:

-- Non, non!

Et elle étouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait
leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les
petits, calmés tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amusèrent à se
pincer. Cependant, le père, sans même retirer ses bottes, s'était jeté
sur le lit, l'air éreinté, la face marbrée par une nuit blanche. Il ne
s'endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, à faire le tour de
la chambre.

-- C'est propre, ici! murmura-t-il.

Puis, après avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta méchamment:

-- Tu ne te débarbouilles donc plus?

Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle était grande, un peu mince,
avec des traits fins, déjà tirés par les rudesses de sa vie.
Dépeignée, en savates, grelottant sous sa camisole blanche où les
meubles avaient laissé de leur poussière et de leur graisse, elle
semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes
qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son
attitude peureuse et résignée.

-- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais
tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombés
ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une pièce où
il n'y a pas même un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il
fallait, en arrivant à Paris, au lieu de manger ton argent, nous
établir tout de suite, comme tu l'avais promis.

-- Dis donc! cria-t-il, tu as croqué le magot avec moi; ça ne te va
pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux!

Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua:

-- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu,
hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve; elle
me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glacière, nous
reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de
louer un trou quelque part, où nous serons chez nous... Oh! il faudra
travailler, travailler...

Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise alors
s'emporta.

-- Oui, c'est ça, on sait que l'amour du travail ne t'étouffe guère.
Tu crèves d'ambition, tu voudrais être habillé comme un monsieur et
promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas? tu ne me trouves
plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre toutes mes robes au
Mont-de-Piété... Tiens! Auguste, je ne voulais pas t'en parler,
j'aurais attendu encore, mais je sais où tu as passé la nuit; je t'ai
vu entrer au Grand-Balcon avec cette traînée d'Adèle. Ah! tu les
choisis bien! Elle est propre, celle-là! elle a raison de prendre des
airs de princesse... Elle a couché avec tout le restaurant.

D'un saut, Lantier se jeta à bas du lit. Ses yeux étaient devenus d'un
noir d'encre dans son visage blême. Chez ce petit homme, la colère
soufflait une tempête.

-- Oui, oui, avec tout le restaurant! répéta la jeune femme. Madame
Boche va leur donner congé, à elle et à sa grande bringue de soeur,
parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans l'escalier.

Lantier leva les deux poings; puis, résistant au besoin de la battre,
il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya tomber sur le
lit des enfants, qui se mirent de nouveau à crier. Et il se recoucha,
en bégayant, de l'air farouche d'un homme qui prend une résolution
devant laquelle il hésitait encore:

-- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as eu tort,
tu verras.

Pendant un instant, les enfants sanglotèrent. Leur mère, restée ployée
au bord du lit, les tenait dans une même étreinte; et elle répétait
cette phrase, à vingt reprises, d'une voix monotone:

-- Ah! si vous n'étiez pas là, mes pauvres petits!... Si vous n'étiez
pas là!... Si vous n'étiez pas là!...

Tranquillement allongé, les yeux levés au-dessus de lui, sur le
lambeau de perse déteinte, Lantier n'écoutait plus, s'enfonçait dans
une idée fixe. Il resta ainsi près d'une heure, sans céder au sommeil,
malgré la fatigue qui appesantissait ses paupières. Quand il se
retourna, s'appuyant sur le coude, la face dure et déterminée,
Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des
enfants, qu'elle venait de lever et d'habiller. Il la regarda donner
un coup de balai, essuyer les meubles; la pièce restait noire,
lamentable, avec son plafond fumeux, son papier décollé par
l'humidité, ses trois chaises et sa commode éclopées, où la crasse
s'entêtait et s'étalait sous le torchon. Puis, pendant qu'elle se
lavait à grande eau, après avoir rattaché ses cheveux, devant le petit
miroir rond, pendu à l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il
parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait,
comme si des comparaisons s'établissaient dans son esprit. Et il eut
une moue des lèvres. Gervaise boitait de la jambe droite; mais on ne
s'en apercevait guère que les jours de fatigue, quand elle
s'abandonnait, les hanches brisées. Ce matin-là, rompue par sa nuit,
elle traînait sa jambe, elle s'appuyait aux murs.

Le silence régnait, ils n'avaient plus échangé une parole. Lui,
semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforçant d'avoir un
visage indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un paquet du linge
sale jeté dans un coin, derrière la malle, il ouvrit enfin les lèvres,
il demanda:

-- Qu'est-ce que tu fais?... Où vas-tu?

Elle ne répondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il répéta sa question,
furieusement, elle se décida.

-- Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout ça... Les enfants
ne peuvent pas vivre dans la crotte.

Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d'un
nouveau silence, il reprit:

-- Est-ce que tu as de l'argent?

Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lâcher les chemises
sales des petits qu'elle tenait à la main.

-- De l'argent! où veux-tu donc que je l'aie volé?...

Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire.
Nous avons déjeuné deux fois là-dessus, et l'on va vite, avec la
charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent. J'ai quatre sous
pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes.

Il ne s'arrêta pas à cette allusion. Il était descendu du lit, il
passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre.
Enfin il décrocha le pantalon et le châle, ouvrit la commode, ajouta
au paquet une camisole et deux chemises de femme; puis, jetant le tout
sur les bras de Gervaise:

-- Tiens, porte ça au clou.

-- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants? demanda-t-elle.
Hein! si l'on prêtait sur les enfants, ce serait un fameux débarras!

Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand elle revint, au bout d'une
demi-heure, elle posa une pièce de cent sous sur la cheminée, en
joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux.

-- Voilà ce qu'ils m'ont donné, dit-elle. Je voulais six francs, mais
il n'y a pas eu moyen. Oh! ils ne se ruineront pas... Et l'on trouve
toujours un monde, là dedans!

Lantier ne prit pas tout de suite la pièce de cent sous. Il aurait
voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais
il se décida à la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit,
sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de
pain.

-- Je ne suis point allée chez la laitière, parce que nous lui devons
huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu
descendras chercher du pain et des côtelettes panées, pendant que je
ne serai pas là, et nous déjeunerons... Monte aussi un litre de vin.

Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait
de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les
chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui
cria de laisser ça.

-- Laisse mon linge, entends-tu! Je ne veux pas!

-- Qu'est-ce que tu ne veux pas? demanda-t-elle en se redressant. Tu
ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures? Il faut bien les
laver.

Et elle l'examinait, inquiète, retrouvant sur son visage de joli
garçon la même dureté, comme si rien, désormais, ne devait le fléchir.
Il se fâcha, lui arracha des mains le linge qu'il rejeta dans la
malle.

-- Tonnerre de Dieu! obéis-moi donc une fois! Quand je te dis que je
ne veux pas!

-- Mais pourquoi? reprit-elle, pâlissante, effleurée d'un soupçon
terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas
partir... Qu'est-ce que ça peut te faire que je les emporte?

Il hésita un instant, gêné par les yeux ardents qu'elle fixait sur
lui.

-- Pourquoi? pourquoi? bégayait-il... Parbleu! tu vas dire partout que
tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien! ça
m'embête, la! Fais tes affaires, je ferai les miennes... Les
blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.

Elle le supplia, se défendit de s'être jamais plainte; mais il ferma
la malle brutalement, s'assit dessus, lui cria: Non! dans la figure.
Il était bien le maître de ce qui lui appartenait! Puis, pour échapper
aux regards dont elle le poursuivait, il retourna s'étendre sur le
lit, en disant qu'il avait sommeil, et qu'elle ne lui cassât pas la
tête davantage. Cette fois, en effet, il parut s'endormir.

Gervaise resta un moment indécise. Elle était tentée de repousser du
pied le paquet de linge, de s'asseoir là, à coudre. La respiration
régulière de Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de bleu
et le morceau de savon qui lui restaient de son dernier savonnage; et,
s'approchant des petits qui jouaient tranquillement avec de vieux
bouchons, devant la fenêtre, elle les baisa, en leur disant à voix
basse:

-- Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort.

Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et d'Étienne
sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond noir. Il était
dix heures. Une raie de soleil entrait par la fenêtre entr'ouverte.

Sur le boulevard, Gervaise tourna à gauche et suivit la rue Neuve de
la Goutte-d'Or. En passant devant la boutique de madame Fauconnier,
elle salua d'un petit signe de tête. Le lavoir était situé vers le
milieu de la rue, à l'endroit où le pavé commençait à monter.
Au-dessus d'un bâtiment plat, trois énormes réservoirs d'eau, des
cylindres de zinc fortement boulonnés, montraient leurs rondeurs
grises; tandis que, derrière, s'élevait le séchoir, un deuxième étage
très-haut, clos de tous les côtés par des persiennes à lames minces,
au travers desquelles passait le grand air, et qui laissaient voir des
pièces de linge séchant sur des fils de laiton. A droite des
réservoirs, le tuyau étroit de la machine à vapeur soufflait, d'une
haleine rude et régulière, des jets de fumée blanche. Gervaise, sans
retrousser ses jupes, en femme habituée aux flaques, s'engagea sous la
porte encombrée de jarres d'eau de javelle. Elle connaissait déjà la
maîtresse du lavoir, une petite femme délicate, aux yeux malades,
assise dans un cabinet vitré, avec des registres devant elle, des
pains de savon sur des étagères, des boules de bleu dans des bocaux,
des livres de carbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui
réclama son battoir et sa brosse, qu'elle lui avait donnés à garder,
lors de son dernier savonnage. Puis, après avoir pris son numéro, elle
entra.

C'était un immense hangar, à plafond plat, à poutres apparentes, monté
sur des piliers de fonte, fermé par de larges fenêtres claires. Un
plein jour blafard passait librement dans la buée chaude suspendue
comme un brouillard laiteux. Des fumées montaient de certains coins,
s'étalant, noyant les fonds d'un voile bleuâtre. Il pleuvait une
humidité lourde, chargée d'une odeur savonneuse; et, par moments, des
souffles plus forts d'eau de javelle dominaient. Le long des
batteries, aux deux côtés de l'allée centrale, il y avait des files de
femmes, les bras nus jusqu'aux épaules, le cou nu, les jupes
raccourcies montrant des bas de couleur et de gros souliers lacés.
Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un
mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets,
ordurières, brutales, dégingandées, trempées comme par une averse, les
chairs rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un
grand ruissellement, les seaux d'eau chaude promenés et vidés d'un
trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les
éclaboussements des battoirs, les égouttures des linges rincés, les
mares où elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux sur les
dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups cadencés, du bruit
murmurant de pluie, de cette clameur d'orage s'étouffant sous le
plafond mouillé, la machine à vapeur, à droite, toute blanche d'une
rosée fine, haletait et ronflait sans relâche, avec la trépidation
dansante de son volant qui semblait régler l'énormité du tapage.

Cependant, Gervaise, à petits pas, suivait l'allée, en jetant des
regards à droite et à gauche. Elle portait son paquet de linge passé
au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le va-et-vient des
laveuses qui la bousculaient.

-- Eh! par ici, ma petite! cria la grosse voix de madame Boche.

Puis; quand la jeune femme l'eut rejointe, à gauche, tout au bout, la
concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se mit à parler
par courtes phrases, sans lâcher sa besogne.

-- Mettez-vous là, je vous ai gardé votre place..... Oh! je n'en ai
pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son linge... Et vous?
ça ne va pas traîner non plus, hein? Il est tout petit, votre paquet.
Avant midi, nous aurons expédié ça, et nous pourrons aller déjeuner...
Moi, je donnais mon linge à une blanchisseuse de la rue Poulet; mais
elle m'emportait tout, avec son chlore et ses brosses. Alors, je lave
moi-même. C'est tout gagné. Ça ne coûte que le savon... Dites donc,
voilà des chemises que vous auriez dû mettre à couler. Ces gueux
d'enfants, ma parole! ça a de la suie au derrière.

Gervaise défaisait son paquet, étalait les chemises des petits; et
comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau d'eau de
lessive, elle répondit:

-- Oh! non, l'eau chaude suffira... Ça me connaît.

Elle avait trié le linge, mis à part les quelques pièces de couleur.
Puis, après avoir empli son baquet de quatre seaux d'eau froide, pris
au robinet, derrière elle, elle plongea le tas du linge blanc; et,
relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses, elle entra dans une
boîte, posée debout, qui lui arrivait au ventre.

-- Ça vous connaît, hein? répétait madame Boche. Vous étiez
blanchisseuse dans votre pays, n'est-ce pas, ma petite?

Gervaise, les manches retroussées, montrant ses beaux bras de blonde,
jeunes encore, à peine rosés aux coudes, commençait à décrasser son
linge. Elle venait d'étaler une chemise sur la planche étroite de la
batterie, mangée et blanchie par l'usure de l'eau; elle la frottait de
savon, la retournait, la frottait de l'autre côté. Avant de répondre,
elle empoigna son battoir, se mit à taper, criant ses phrases, les
ponctuant à coups rudes et cadencés.

-- Oui, oui, blanchisseuse... A dix ans... Il y a douze ans de ça...
Nous allions à la rivière... Ça sentait meilleur qu'ici... Il fallait
voir, il y avait un coin sous les arbres... avec de l'eau claire qui
courait... Vous savez, à Plassans... Vous ne connaissez pas
Plassans?... près de Marseille?

-- C'est du chien, ça! s'écria madame Boche, émerveillée de la rudesse
des coups de battoir. Quelle mâtine! elle vous aplatirait du fer, avec
ses petits bras de demoiselle!

La conversation continua, très haut. La concierge, parfois, était
obligée de se pencher, n'entendant pas. Tout le linge blanc fut battu,
et ferme! Gervaise le replongea dans le baquet, le reprit pièce par
pièce pour le frotter de savon une seconde fois et le brosser. D'une
main, elle fixait la pièce sur la batterie; de l'autre main, qui
tenait la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge une mousse
salie, qui, par longues bavures, tombait. Alors, dans le petit bruit
de la brosse, elles se rapprochèrent, elles causèrent d'une façon plus
intime.

-- Non, nous ne sommes pas mariés, reprit Gervaise. Moi, je ne m'en
cache pas. Lantier n'est pas si gentil pour qu'on souhaite d'être sa
femme. S'il n'y avait pas les enfants, allez!... J'avais quatorze ans
et lui dix-huit, quand nous avons eu notre premier. L'autre est venu
quatre ans plus tard... C'est arrivé comme ça arrive toujours, vous
savez. Je n'étais pas heureuse chez nous; le père Macquart, pour un
oui, pour un non, m'allongeait des coups de pied dans les reins.
Alors, ma foi, on songe à s'amuser dehors... On nous aurait mariés,
mais je ne sais plus, nos parents n'ont pas voulu.

Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse blanche.

-- L'eau est joliment, dure à Paris, dit-elle.

Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arrêtait, faisant
durer son savonnage, pour rester là, à connaître cette histoire, qui
torturait sa curiosité depuis quinze jours. Sa bouche était à demi
ouverte dans sa grosse face; ses yeux, à fleur de tête, luisaient.
Elle pensait, avec la satisfaction d'avoir deviné:

-- C'est ça, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge.

Puis, tout haut:

-- Il n'est pas gentil, alors?

-- Ne m'en parlez pas! répondit Gervaise, il était très bien pour moi,
là-bas; mais, depuis que nous sommes à Paris, je ne peux plus en venir
à bout... Il faut vous dire que sa mère est morte l'année dernière, en
lui laissant quelque chose, dix-sept cents francs à peu près. Il
voulait partir pour Paris. Alors, comme le père Macquart m'envoyait
toujours des gifles sans crier gare, j'ai consenti à m'en aller avec
lui; nous avons fait le voyage avec les deux enfants. Il devait
m'établir blanchisseuse et travailler de son état de chapelier. Nous
aurions été très-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un
ambitieux, un dépensier, un homme qui ne songe qu'à son amusement. Il
ne vaut pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus à l'hôtel
Montmartre, rue Montmartre. Et ç'a été des dîners, des voitures, le
théâtre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi; car il n'a
pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez, tout le
tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous étions nettoyés.
C'est à ce moment-là que nous sommes venus habiter l'hôtel Boncoeur et
que la sacrée vie a commencé...

Elle s'interrompit, serrée tout d'un coup à la gorge, rentrant ses
larmes. Elle avait fini de brosser son linge.

-- Il faut que j'aille chercher mon eau chaude, murmura-t-elle.

Mais madame Boche, très contrariée de cet arrêt dans les confidences,
appela le garçon du lavoir qui passait.

-- Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc chercher un
seau d'eau chaude à madame, qui est pressée.

Le garçon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya; c'était un
sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet, et savonna le
linge une dernière fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la
batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait des filets de fumée
grise dans ses cheveux blonds.

-- Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai là, dit obligeamment la
concierge.

Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de carbonate
de soude, qu'elle avait apporté. Elle lui offrit aussi de l'eau de
javelle; mais la jeune femme refusa; c'était bon pour les taches de
graisse et les taches de vin.

-- Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en revenant à
Lantier, sans le nommer.

Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncées et crispées dans le
linge, se contenta de hocher la tête.

-- Oui, oui, continua l'autre, je me suis aperçue de plusieurs petites
choses...

Mais elle se récria, devant le brusque mouvement de Gervaise qui
s'était relevée, toute pâle, en la dévisageant.

-- Oh! non, je ne sais rien!.. Il aime à rire, je crois, voilà tout...
Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adèle et Virginie, vous
les connaissez, eh bien! il plaisante avec elles, et ça ne va pas plus
loin, j'en suis sûre.

La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les bras
ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et profond.
Alors, la concierge se fâcha, s'appliqua un coup de poing sur la
poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle criait:

-- Je ne sais rien, la, quand je vous le dis!

Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on parle à
une personne à qui la vérité ne vaudrait rien:

-- Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous épousera, ma
petite, je vous le promets!

Gervaise s'essuya le front de sa main mouillée. Puis, elle tira de
l'eau une autre pièce de linge, en hochant de nouveau la tête. Un
instant, toutes deux gardèrent le silence. Autour d'elles, le lavoir
s'était apaisé. Onze heures sonnaient. La moitié des laveuses, assises
d'une jambe au bord de leurs baquets, avec un litre de vin débouché à
leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des morceaux de pain
fendus. Seules, les ménagères venues là pour laver leurs petits
paquets de linge, se hâtaient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroché
au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir partaient encore,
espacés, au milieu des rires adoucis, des conversations qui
s'empâtaient dans un bruit glouton de mâchoires; tandis que la machine
à vapeur, allant son train, sans repos ni trêve, semblait hausser la
voix, vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une
des femmes ne l'entendait; c'était comme la respiration même du
lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond
l'éternelle buée qui flottait. La chaleur devenait intolérable; des
raies de soleil entraient à gauche, par les hautes fenêtres, allumant
les vapeurs fumantes de nappes opalisées, d'un gris-rose et d'un
gris-bleu très-tendres. Et, comme des plaintes s'élevaient, le garçon
Charles allait d'une fenêtre à l'autre, tirait des stores de grosse
toile; ensuite, il passa de l'autre côté, du côté de l'ombre, et
ouvrit des vasistas. On l'acclamait, on battait des mains; une gaieté
formidable roulait. Bientôt, les derniers battoirs eux-mêmes se
turent. Les laveuses, la bouche pleine, ne faisaient plus que des
gestes avec les couteaux ouverts qu'elles tenaient au poing. Le
silence devenait tel, qu'on entendait régulièrement, tout au bout, le
grincement de la pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le
jetant dans le fourneau de la machine.

Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau chaude,
grasse de savon, qu'elle avait conservée. Quand elle eut fini, elle
approcha un tréteau, jeta en travers toutes les pièces, qui faisaient
par terre des mares bleuâtres. Et elle commença à rincer. Derrière
elle, le robinet d'eau froide coulait au-dessus d'un vaste baquet,
fixé au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le
linge. Au-dessus, en l'air, deux autres barres passaient, où le linge
achevait de s'égoutter.

-- Voilà qui va être fini, ce n'est pas malheureux, dit madame Boche.
Je reste pour vous aider à tordre tout ça.

-- Oh! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, répondit la jeune
femme, qui pétrissait de ses poings et barbottait les pièces de
couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne dis pas.

Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge. Elles
tordaient toutes deux, chacune à un bout, une jupe, un petit lainage
marron mauvais teint, d'où sortait une eau jaunâtre, lorsque madame
Boche s'écria:

-- Tiens! la grande Virginie!... Qu'est-ce qu'elle vient laver ici,
celle-là, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir?

Gervaise avait vivement levé la tête. Virginie était une fille de son
âge, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgré sa figure un peu
longue. Elle avait une vieille robe noire à volants, un ruban rouge au
cou; et elle était coiffée avec soin, le chignon pris dans un filet en
chenille bleue. Un instant, au milieu de l'allée centrale, elle pinça
les paupières, ayant l'air de chercher; puis, quand elle eut aperçu
Gervaise, elle vint passer près d'elle, raide, insolente, balançant
ses hanches, et s'installa sur la même rangée, à cinq baquets de
distance.

-- En voilà un caprice! continuait madame Boche, à voix plus basse.
Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah! une fameuse
fainéante, je vous en réponds! Une couturière qui ne recoud pas
seulement ses bottines! C'est comme sa soeur, la brunisseuse, cette
gredine d'Adèle, qui manque l'atelier deux jours sur trois! Ça n'a ni
père ni mère connus, ça vit d'on ne sait quoi, et si l'on voulait,
parler... Qu'est-ce qu'elle frotte donc là? Hein! c'est un jupon? Il
est joliment dégoûtant, il a dû en voir de propres, ce jupon!

Madame Boche, évidemment, voulait faire plaisir à Gervaise. La vérité
était qu'elle prenait souvent le café avec Adèle et Virginie, quand
les petites avaient de l'argent. Gervaise ne répondait pas, se
dépêchait, les mains fiévreuses. Elle venait de faire son bleu, dans
un petit baquet monté sur trois pieds. Elle trempait ses pièces de
blanc, les agitait un instant au fond de l'eau teintée, dont le reflet
prenait une pointe de laque; et, après les avoir tordues légèrement,
elle les alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant toute cette
besogne, elle affectait de tourner le dos à Virginie. Mais elle
entendait ses ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques.
Virginie semblait n'être venue que pour la provoquer. Un instant,
Gervaise s'étant retournée, elles se regardèrent toutes deux,
fixement.

-- Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n'allez peut-être pas
vous prendre aux cheveux... Quand je vous dis qu'il n'y a rien! Ce
n'est pas elle, la!

A ce moment, comme la jeune femme pendait sa dernière pièce de linge,
il y eut des rires à la porte du lavoir.

-- C'est deux gosses qui demandent maman! cria Charles.

Toutes les femmes se penchèrent. Gervaise reconnut Claude et Étienne.
Dès qu'ils l'aperçurent, ils coururent à elle, au milieu des flaques,
tapant sur les dalles les talons de leurs souliers dénoués. Claude,
l'aîné, donnait la main à son petit frère. Les laveuses, sur leur
passage, avaient de légers cris de tendresse, à les voir un peu
effrayés, souriant pourtant. Et ils restèrent là, devant leur mère,
sans se lâcher, levant leurs têtes blondes.

-- C'est papa qui vous envoie? demanda Gervaise.

Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des souliers
d'Étienne, elle vit, à un doigt de Claude, la clef de la chambre avec
son numéro de cuivre, qu'il balançait.

-- Tiens! tu m'apportes la clef! dit-elle, très-surprise. Pourquoi
donc?

L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oubliée à son doigt, parut
se souvenir et cria de sa voix claire:

-- Papa est parti.

-- Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de venir me chercher
ici?

Claude regarda son frère, hésita, ne sachant plus. Puis, il reprit
d'un trait:

-- Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires
dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture... Il est parti.

Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant
les mains à ses joues et à ses tempes, comme si elle entendait sa tête
craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle le répéta vingt fois
sur le même ton:

-- Ah! mon Dieu!...ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu!...

Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant à son tour, tout
allumée de se trouver dans cette histoire.

-- Voyons, mon petit, il faut dire les choses.... C'est lui qui a
fermé la porte et qui vous a dit d'apporter la clef, n'est-ce pas?

Et, baissant la voix, à l'oreille de Claude:

-- Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture?

L'enfant se troubla de nouveau. Il recommença son histoire, d'un air
triomphant:

-- Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il
est parti...

Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son frère devant
le robinet. Ils s'amusèrent tous les deux à faire couler l'eau.

Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les reins appuyés contre
son baquet, le visage toujours entre les mains. De courts frissons la
secouaient. Par moments, un long soupir passait, tandis qu'elle
s'enfonçait davantage les poings sur les yeux, comme pour s'anéantir
dans le noir de son abandon. C'était un trou de ténèbres au fond
duquel il lui semblait tomber.

-- Allons, ma petite, que diable! murmurait madame Boche.

-- Si vous saviez! si vous saviez! dit-elle enfin tout bas. Il m'a
envoyée ce matin porter mon châle et mes chemises au Mont-de-Piété
pour payer cette voiture...

Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piété, en
précisant un fait de la matinée, lui avait arraché les sanglots qui
s'étranglaient dans sa gorge.

Cette course-là, c'était une abomination, la grosse douleur dans son
désespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses mains avaient
déjà mouillé, sans qu'elle songeât seulement à prendre son mouchoir.

-- Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, répétait madame
Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de se faire tant
de mal pour un homme!... Vous l'aimiez donc toujours, hein? ma pauvre
chérie. Tout à l'heure, vous étiez joliment montée contre lui. Et vous
voilà, maintenant, à le pleurer, à vous crever le coeur... Mon Dieu,
que nous sommes bêtes!

Puis, elle se montra maternelle.

-- Une jolie petite femme comme vous! s'il est permis!... On peut tout
vous raconter à présent, n'est-ce pas? Eh bien! vous vous souvenez,
quand je suis passée sous votre fenêtre, je me doutais...
Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adèle est rentrée, j'ai entendu
un pas d'homme avec le sien. Alors, j'ai voulu savoir, j'ai regardé
dans l'escalier. Le particulier était déjà au deuxième étage, mais
j'ai bien reconnu la redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait
le guet, ce matin, l'a vu redescendre tranquillement... C'était avec
Adèle, vous entendez. Virginie a maintenant un monsieur chez lequel
elle va deux fois par semaine. Seulement, ce n'est guère propre tout
de même, car elles n'ont qu'une chambre et une alcôve, et je ne sais
trop où Virginie a pu coucher.

Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa grosse
voix étouffée:

-- Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, là-bas. Je
mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a
emballé les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter la
tête que vous feriez.

Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle aperçut devant elle
Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la
dévisageant, elle fut prise d'une colère folle. Les bras en avant,
cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans un tremblement de tous
ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le
saisit à deux mains, le vida à toute volée.

-- Chameau, va! cria la grande Virginie.

Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines seules étaient
mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme
révolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la
bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, montèrent sur des
baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle
se forma.

-- Ah! le chameau! répétait la grande Virginie. Qu'est-ce qui lui
prend, à cette enragée-la! Gervaise en arrêt, le menton tendu, la face
convulsée, ne répondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de
Paris. L'autre continua:

-- Va donc! C'est las de rouler la province, ça n'avait pas douze ans
que ça servait de paillasse à soldats, ça a laissé une jambe dans son
pays... Elle est tombée de pourriture, sa jambe...

Un rire courut. Virginie, voyant son succès, s'approcha de deux pas,
redressant sa haute taille, criant plus fort:

-- Hein! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire! Tu
sais, il ne faut pas venir nous embêter, ici... Est-ce que je la
connais, moi, cette peau! Si elle m'avait attrapée, je lui aurais
joliment retroussé ses jupons; vous auriez vu ça. Qu'elle dise
seulement ce que je lui ai fait... Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a
fait?

-- Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien... On a vu mon
mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous étranglerais,
bien sûr.

-- Son mari! Ah! elle est bonne, celle-là!... Le mari à madame! comme
si on avait des maris avec cette dégaîne!... Ce n'est pas ma faute
s'il t'a lâchée. Je ne te l'ai pas volé, peut-être. On peut me
fouiller... Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme! Il
était trop gentil pour toi... Avait-il son collier, au moins? Qui
est-ce qui a trouvé le mari à madame?... Il y aura récompense...

Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix presque basse, se
contentait toujours de murmurer:

-- Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je
l'étranglerai, votre soeur...

-- Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie en ricanant. Ah!
c'est ma soeur! C'est bien possible, ma soeur a un autre chic que
toi... Mais est-ce que ça me regarde! est-ce qu'on ne peut plus laver
son linge tranquillement! Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu'en
voilà assez!

Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq ou six coups de
battoir, grisée par les injures, emportée. Elle se tut et recommença
ainsi trois fois:

-- Eh bien! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente?... Ils s'adorent
tous les deux. Il faut les voir se bécoter!... Et il t'a lâchée avec
tes bâtards! De jolis mômes qui ont des croûtes plein la figure! Il y
en a un d'un gendarme, n'est-ce pas? et tu en as fait crever trois
autres, parce que tu ne voulais pas de surcroît de bagage pour
venir... C'est ton Lantier qui nous a raconté ça. Ah! il en dit de
belles, il en avait assez de ta carcasse!

-- Salope! salope! salope! hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un
tremblement furieux.

Elle tourna, chercha une fois encore par terre; et, ne trouvant que le
petit baquet, elle le prit par les pieds, lança l'eau du bleu à la
figure de Virginie.

-- Rosse! elle m'a perdu ma robe! cria celle-ci, qui avait toute une
épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue!

A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors,
une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long
des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant se les jeter à la
tête. Et chaque déluge était accompagné d'un éclat de voix. Gervaise
elle-même répondait, à présent.

-- Tiens! saleté!... Tu l'as reçu celui-là. Ça te calmera le derrière.

-- Ah! la carne! Voilà pour ta crasse. Débarbouille-toi une fois dans
ta vie.

-- Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue!

-- Encore un!... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart
de ce soir, au coin de la rue Belhomme.

Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant
qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers
seaux, mal lancés, les touchaient à peine. Mais elles se faisaient la
main. Ce fut Virginie qui, la première, en reçut un en pleine figure;
l'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa
par-dessous sa robe. Elle était encore tout étourdie, quand un second
la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche,
en trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise
fut d'abord atteinte aux jambes; un seau lui emplit ses souliers,
rejaillit jusqu'à ses cuisses; deux autres l'inondèrent aux hanches.
Bientôt, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles
étaient l'une et l'autre ruisselantes de la tête aux pieds, les
corsages plaqués aux épaules, les jupes collant sur les reins,
maigries, raidies, grelottantes, s'égouttant de tous les côtés, ainsi
que des parapluies pendant une averse.

-- Elles sont rien drôles! dit la voix enrouée d'une laveuse.

Le lavoir s'amusait énormément. On s'était reculé, pour ne pas
recevoir les éclaboussures. Des applaudissements, des plaisanteries
montaient, au milieu du bruit d'écluse des seaux vidés à toute volée.
Par terre, des mares coulaient, les deux femmes pataugeaient jusqu'aux
chevilles. Cependant, Virginie, ménageant une traîtrise, s'emparant
brusquement d'un seau d'eau de lessive bouillante, qu'une de ses
voisines avait demandé, le jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise
ébouillantée. Mais elle n'avait que le pied gauche brûlé légèrement.
Et, de toutes ses forces, exaspérée par la douleur, sans le remplir
cette fois, elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui
tomba.

Toutes les laveuses parlaient ensemble.

-- Elle lui a cassé une patte!

-- Dame! l'autre a bien voulu la faire cuire!

-- Elle a raison, après tout, la blonde, si on lui a pris son homme!

Madame Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle s'était
prudemment garée entre deux baquets; et les enfants, Claude et
Étienne, pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient à sa robe,
avec ce cri continu: Maman! maman! qui se brisait dans leurs sanglots.
Quand elle vit Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise par
ses jupes, répétant:

-- Voyons, allez-vous-en! Soyez raisonnable... J'ai les sangs tournés,
ma parole! On n'a jamais vu une tuerie pareille.

Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre les deux baquets,
avec les enfants. Virginie venait de sauter à la gorge de Gervaise.
Elle la serrait au cou, tâchait de l'étrangler. Alors, celle-ci, d'une
violente secousse, se dégagea, se pendit à la queue de son chignon,
comme si elle avait voulu lui arracher la tête. La bataille
recommença, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se
prenaient pas corps à corps, s'attaquaient à la figure, les mains
ouvertes et crochues, pinçant, griffant ce qu'elles empoignaient. Le
ruban rouge et le filet en chenille bleue de la grande brune furent
arrachés; son corsage, craqué au cou, montra sa peau, tout un bout
d'épaule; tandis que la blonde, déshabillée, une manche de sa camisole
blanche ôtée sans qu'elle sût comment, avait un accroc à sa chemise
qui découvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'étoffe volaient.
D'abord, ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues
égratignures descendant de la bouche sous le menton; et elle
garantissait ses yeux, les fermait à chaque claque, de peur d'être
éborgnée. Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses
oreilles, s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit
enfin l'une des boucles, une poire de verre jaune; elle tira, fendit
l'oreille; le sang coula.

-- Elles se tuent! séparez-les, ces guenons! dirent plusieurs voix.

Les laveuses s'étaient rapprochées. Il se formait deux camps: les unes
excitaient les deux femmes comme des chiennes qui se battent; les
autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, tournaient la tête, en
avaient assez, répétaient qu'elles en seraient malades, bien sûr. Et
une bataille générale faillit avoir lieu; on se traitait de
sans-coeur, de propre à rien; des bras nus se tendaient; trois gifles
retentirent.

Madame Boche, pourtant, cherchait le garçon du lavoir.

-- Charles! Charles!... Où est-il donc?

Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras croisés.
C'était un grand gaillard, à cou énorme. Il riait, il jouissait des
morceaux de peau que les deux femmes montraient. La petite blonde
était grasse comme une caille. Ça serait farce, si sa chemise se
fendait.

-- Tiens! murmura-t il en clignant un oeil, elle a une fraise sous le
bras.

-- Comment! vous êtes là! cria madame Boche en l'apercevant. Mais
aidez-nous donc à les séparer!... Vous pouvez bien les séparer, vous!

-- Ah bien! non, merci! s'il n'y a que moi! dit-il tranquillement.
Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour, n'est-ce pas?... Je
ne suis pas ici pour ça, j'aurais trop de besogne... N'ayez pas peur,
allez! Ça leur fait du bien, une petite saignée. Ça les attendrit.

La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de ville. Mais
la maîtresse du lavoir, la jeune femme délicate, aux yeux malades, s'y
opposa formellement. Elle répéta à plusieurs reprises:

-- Non, non, je ne veux pas, ça compromet la maison.

Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se redressa
sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le
brandissait. Elle râlait, la voix changée:

-- Voilà du chien, attends! Apprête ton linge sale!

Gervaise, vivement, allongea la main, prit également un battoir, le
tint levé comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix
rauque.

-- Ah! tu veux la grande lessive... Donne ta peau, que j'en fasse des
torchons!

Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à se menacer. Les cheveux
dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tuméfiées, elles se
guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier
coup; son battoir glissa sur l'épaule de Virginie. Et elle se jeta de
côté pour éviter le battoir de celle-ci, qui lui effleura la hanche.
Alors, mises en train, elles se tapèrent comme les laveuses tapent
leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup
s'amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d'eau.

Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus; plusieurs s'en
étaient allées, en disant que ça leur cassait l'estomac; les autres,
celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allumés d'une
lueur de cruauté, trouvant ces gaillardes-là très-crânes. Madame Boche
avait emmené Claude et Étienne; et l'on entendait, à l'autre bout,
l'éclat de leurs sanglots mêlé aux heurts sonores des deux battoirs.

Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l'atteindre à
toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude; une plaque rouge
parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut
qu'elle voulait assommer l'autre.

-- Assez! assez! cria-t-on.

Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher. Les
forces décuplées, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui
colla la figure sur les dalles, les reins en l'air; et, malgré les
secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait
un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l'arracha, montra tout,
les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir levé, elle se mit
à battre, comme elle battait autrefois à Plassans, au bord de la
Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois
mollissait dans les chairs avec un bruit mouillé. A chaque tape, une
bande rouge marbrait la peau blanche.

-- Oh! oh! murmurait le garçon Charles, émerveillé, les yeux agrandis.

Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientôt le cri: Assez!
assez! recommença. Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle
regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne pas laisser une place
sèche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et
elle causait, prise d'une gaieté féroce, se rappelant une chanson de
lavandière:

-- Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! à coups de battoir... Pan!
pan! va laver son coeur... Pan! pan! tout noir de douleur...

Et elle reprenait:

-- Ça c'est pour toi, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour Lantier...
Quand tu les verras, tu leur donneras ça... Attention! je recommence.
Ça c'est pour Lantier, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour toi...
Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! à coups de battoir...

On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en
larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva; elle était
vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole,
rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria
madame Boche de lui mettre son linge sur l'épaule. La concierge
racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de lui visiter le
corps, pour voir.

-- Vous avez peut-être bien quelque chose de cassé... J'ai entendu un
coup...

Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne répondait pas aux
apitoiements à l'ovation bavarde des laveuses qui l'entouraient,
droites dans leurs tabliers. Quand elle fut chargée, elle gagna la
porte, où ses enfants l'attendaient.

-- C'est deux heures, ça fait deux sous, lui dit en l'arrêtant la
maîtresse du lavoir, déjà réinstallée dans son cabinet vitré.

Pourquoi deux sous? Elle ne comprenait plus qu'on lui demandait le
prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous. Et, boitant
fortement sous le poids du linge mouillé pendu à son épaule,
ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en alla, en
traînant de ses bras nus Étienne et Claude, qui trottaient à ses
côtés, secoués encore et barbouillés de leurs sanglots.

Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit énorme d'écluse. Les
laveuses avaient mangé leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus
dur, les faces allumées, égayées par le coup de torchon de Gervaise et
de Virginie. Le long des baquets, de nouveau, s'agitaient une fureur
de bras, des profils anguleux de marionnettes aux reins cassés, aux
épaules déjetées, se pliant violemment comme sur des charnières. Les
conversations continuaient d'un bout à l'autre des allées. Les voix,
les rires, les mots gras, se fêlaient dans le grand gargouillement de
l'eau. Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquées, une
rivière coulait sous les batteries. C'était le chien de l'après-midi,
le linge pilé à coups de battoir. Dans l'immense salle, les fumées
devenaient rousses, trouées seulement par des ronds de soleil, des
balles d'or, que les déchirures des rideaux laissaient passer. On
respirait l'étouffement tiède des odeurs savonneuses. Tout d'un coup,
le hangar s'emplit d'une buée blanche; l'énorme couvercle du cuvier où
bouillait la lessive, montait mécaniquement le long d'une tige
centrale à crémaillère; et le trou béant du cuivre, au fond de sa
maçonnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d'une
saveur sucrée de potasse. Cependant, à côté, les essoreuses
fonctionnaient; des paquets de linge, dans des cylindres de fonte,
rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante,
fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de
ses bras d'acier.

Quand Gervaise mit le pied dans l'allée de l'hôtel Boncoeur, les
larmes la reprirent. C'était une allée noire, étroite, avec un
ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales; et cette puanteur
qu'elle retrouvait, lui faisait songer aux quinze jours passés là avec
Lantier, quinze jours de misère et de querelles, dont le souvenir, à
cette heure, était un regret cuisant. Il lui sembla entrer dans son
abandon.

En haut, la chambre était nue, pleine de soleil, la fenêtre ouverte.
Ce coup de soleil, cette nappe de poussière d'or dansante, rendait
lamentables le plafond noir, les murs au papier arraché. Il n'y avait
plus, à un clou de la cheminée, qu'un petit fichu de femme, tordu
comme une ficelle. Le lit des enfants, tiré au milieu de la pièce,
découvrait la commode, dont les tiroirs laissés ouverts montraient
leurs flancs vides. Lantier s'était lavé et avait achevé la pommade,
deux sous de pommade dans une carte à jouer; l'eau grasse de ses mains
emplissait la cuvette. Et il n'avait rien oublié, le coin occupé
jusque-là par la malle paraissait à Gervaise faire un trou immense.
Elle ne retrouva même pas le petit miroir rond, accroché à
l'espagnolette. Alors, elle eut un pressentiment, elle regarda sur la
cheminée: Lantier avait emporté les reconnaissances, le paquet rose
tendre n'était plus là, entre les flambeaux de zinc dépareillés.

Elle pendit son linge au dossier d'une chaise; elle demeura debout,
tournant, examinant les meubles, frappée d'une telle stupeur, que ses
larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur les quatre sous
gardés pour le lavoir. Puis, entendant rire à la fenêtre Étienne et
Claude, déjà consolés, elle s'approcha, prit leurs têtes sous ses
bras, s'oublia un instant devant cette chaussée grise, où elle avait
vu, le matin, s'éveiller le peuple ouvrier, le travail géant de Paris.
A cette heure, le pavé échauffé par les besognes du jour allumait une
réverbération ardente au-dessus de la ville, derrière le mur de
l'octroi. C'était sur ce pavé dans cet air de fournaise, qu'on la
jetait toute seule avec les petits; et elle enfila d'un regard les
boulevards extérieurs, à droite, à gauche, s'arrêtant aux deux bouts,
prise d'une épouvante sourde, comme si sa vie, désormais, allait tenir
là, entre un abattoir et un hôpital.



II


Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour de beau
soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur, mangeaient ensemble
une prune, à l'Assommoir du père Colombe. Coupeau, qui fumait une
cigarette sur le trottoir, l'avait forcée à entrer, comme elle
traversait la rue, revenant de porter du linge; et son grand panier
carré de blanchisseuse était par terre, près d'elle, derrière la
petite table de zinc.

L'Assommoir du père Colombe se trouvait au coin de la rue des
Poissonniers et du boulevard de Rochechouart. L'enseigne portait, en
longues lettres bleues, le seul mot: _Distillation_, d'un bout à
l'autre. Il y avait à la porte, dans deux moitiés de futaille, des
lauriers-roses poussiéreux. Le comptoir énorme, avec ses files de
verres, sa fontaine et ses mesures d'étain, s'allongeait à gauche en
entrant; et la vaste salle, tout autour, était ornée de gros tonneaux
peints en jaune clair, miroitants de vernis, dont les cercles et les
cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des étagères, des
bouteilles de liqueurs, des bocaux de fruits, toutes sortes de fioles
en bon ordre, cachaient les murs, reflétaient dans la glace, derrière
le comptoir, leurs taches vives, vert-pomme, or pâle laque tendre.
Mais la curiosité de la maison était, au fond, de l'autre côté d'une
barrière de chêne, dans une cour vitrée, l'appareil à distiller que
les consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols,
des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable devant
laquelle venaient rêver les ouvriers soûlards.

A cette heure du déjeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros homme de
quarante ans, le père Colombe, en gilet à manches, servait une petite
fille d'une dizaine d'années, qui lui demandait quatre sous de goutte
dans une tasse. Une nappe de soleil entrait par la porte, chauffait le
parquet toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des
tonneaux, de toute la salle, montait une odeur liquoreuse, une fumée
d'alcool qui semblait épaissir et griser les poussières volantes du
soleil.

Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il était très
propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile bleue,
riant, montrant ses dents blanches. La mâchoire inférieure saillante,
le nez légèrement écrasé, il avait de beaux yeux marron, la face d'un
chien joyeux et bon enfant. Sa grosse chevelure frisée se tenait tout
debout. Il gardait la peau encore tendre de ses vingt-six ans. En face
de lui, Gervaise, en caraco d'orléans noir, la tête nue, achevait de
manger sa prune, qu'elle tenait par la queue, du bout des doigts. Ils
étaient près de la rue, à la première des quatre tables rangées le
long des tonneaux, devant le comptoir.

Lorsque le zingueur eut allumé sa cigarette, il posa les coudes sur la
table, avança la face, regarda un instant sans parler la jeune femme,
dont le joli visage de blonde avait, ce jour-là, une transparence
laiteuse de fine porcelaine. Puis, faisant allusion à une affaire
connue d'eux seuls, débattue déjà, il demanda simplement à demi-voix:

-- Alors, non? vous dites non?

-- Oh! bien sûr, non, monsieur Coupeau, répondit tranquillement
Gervaise souriante. Vous n'allez peut-être pas me parler de ça ici.
Vous m'aviez promis pourtant d'être raisonnable.... Si j'avais su,
j'aurais refusé votre consommation.

Il ne reprit pas la parole, continua à la regarder, de tout près, avec
une tendresse hardie et qui s'offrait, passionné surtout pour les
coins de ses lèvres, de petits coins d'un rose pâle, un peu mouillé,
laissant voir le rouge vif de la bouche, quand elle souriait. Elle,
pourtant, ne se reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au
bout d'un silence, elle dit encore:

-- Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme, moi; j'ai
un grand garçon de huit ans ... Qu'est-ce que nous ferions ensemble?

-- Pardi! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font les
autres!

Mais elle eut un geste d'ennui.

-- Ah! si vous croyez que c'est toujours amusant? On voit bien que
vous n'avez pas été en ménage... Non, monsieur Coupeau, il faut que je
pense aux choses sérieuses. La rigolade, ça ne mène à rien,
entendez-vous! J'ai deux bouches à la maison, et qui avalent ferme,
allez! Comment voulez-vous que j'arrive à élever mon petit monde, si
je m'amuse à la bagatelle?... Et puis, écoutez, mon malheur a été une
fameuse leçon. Vous savez, les hommes maintenant, ça ne fait plus mon
affaire. On ne me repincera pas de longtemps.

Elle s'expliquait sans colère, avec une grande sagesse, très froide,
comme si elle avait traité question d'ouvrage, les raisons qui
l'empêchaient de passer un corps de fichu à l'empois. On voyait
qu'elle avait arrêté ça dans sa tête, après de mûres réflexions.

Coupeau, attendri, répétait:

-- Vous me causez bien de la peine, bien de la peine...

-- Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fâchée pour
vous, monsieur Coupeau... Il ne faut pas que ça vous blesse. Si
j'avais des idées à rire, mon Dieu! ce serait encore plutôt avec vous
qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garçon, vous êtes gentil. On se
mettrait ensemble, n'est-ce pas? et on irait tant qu'on irait. Je ne
fais pas ma princesse, je ne dis point que ça n'aurait pas pu
arriver... Seulement, à quoi bon, puisque je n'en ai pas envie? Me
voilà chez madame Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont à
l'école. Je travaille, je suis contente... Hein? le mieux alors est de
rester comme on est.

Et elle se baissa pour prendre son panier.

-- Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la patronne... Vous
en trouverez une autre, allez! monsieur Coupeau, plus jolie que moi,
et qui n'aura pas deux marmots à traîner.

Il regardait l'oeil-de-boeuf, encadré dans la glace. Il la fit
rasseoir, en criant:

-- Attendez donc! Il n'est que onze heures trente-cinq... J'ai encore
vingt-cinq minutes... Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des
bêtises; il y a la table entre nous... Alors, vous me détestez, au
point de ne pas vouloir faire un bout de causette?

Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le désobliger; et ils
parlèrent en bons amis. Elle avait mangé, avant d'aller porter son
linge; lui, ce jour-là, s'était dépêché d'avaler sa soupe et son
boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en répondant avec
complaisance, regardait par les vitres, entre les bocaux de fruits à
l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, où l'heure du déjeuner mettait
un écrasement de foule extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans
l'étranglement étroit des maisons, c'était une hâte de pas, des bras
ballants, un coudoiement sans fin. Les retardataires, des ouvriers
retenus au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chaussée à
grandes enjambées, entraient en face chez un boulanger; et, lorsqu'ils
reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils allaient trois
portes plus haut, au _Veau à deux têtes_, manger un ordinaire de six
sous. Il y avait aussi, à côté du boulanger, une fruitière qui vendait
des pommes de terre frites et des moules au persil; un défilé continu
d'ouvrières, en longs tabliers, emportaient des cornets de pommes de
terre et des moules dans des tasses; d'autres, de jolies filles en
cheveux, l'air délicat, achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise
se penchait, elle apercevait encore une boutique de charcutier, pleine
de monde, d'où sortaient des enfants, tenant sur leur main, enveloppés
d'un papier gras, une côtelette panée, une saucisse ou un bout de
boudin tout chaud. Cependant, le long de la chaussée poissée d'une
boue noire, même par les beaux temps, dans le piétinement de la foule
en marche, quelques ouvriers quittaient déjà les gargotes,
descendaient en bandes, flânant, les mains ouvertes battant les
cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents au milieu des
bousculades de la cohue.

Un groupe s'était formé à la porte de l'Assommoir.

-- Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enrouée, est-ce que tu
payes une tournée de vitriol? Cinq ouvriers entrèrent, se tinrent
debout.

-- Ah! ce voleur de père Colombe! reprit la voix. Vous savez, il nous
faut de la vieille, et pas des coquilles de noix, de vrais verres!

Le père Colombe, paisiblement, servait. Une autre société de trois
ouvriers arriva. Peu à peu, les blouses s'amassaient à l'angle du
trottoir, faisaient là une courte station, finissaient par se pousser
dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris de poussière.

-- Vous êtes bête! vous ne songez qu'à la saleté! disait Gervaise à
Coupeau. Sans doute que je l'aimais... Seulement, après la façon
dégoûtante dont il m'a lâchée...

Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu; elle croyait
qu'il vivait avec la soeur de Virginie, à la Glacière, chez cet ami
qui devait monter une fabrique de chapeaux. D'ailleurs, elle ne
songeait guère à courir après lui. Ça lui avait d'abord fait une
grosse peine; elle voulait même aller se jeter à l'eau; mais, à
présent, elle s'était raisonnée, tout se trouvait pour le mieux.
Peut-être qu'avec Lantier elle n'aurait jamais pu élever les petits,
tant il mangeait d'argent. Il pouvait venir embrasser Claude et
Étienne, elle ne le flanquerait pas à la porte. Seulement, pour elle,
elle se ferait hacher en morceaux avant de se laisser toucher du bout
des doigts. Et elle disait ces choses en femme résolue, ayant son plan
de vie bien arrêté, tandis que Coupeau, qui ne lâchait pas son désir
de l'avoir, plaisantait, tournait tout à l'ordure, lui faisait sur
Lantier des questions très crues, si gaiement, avec des dents si
blanches, qu'elle ne pensait pas à se blesser.

-- C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh! vous n'êtes pas bonne!
Vous donnez le fouet au monde.

Elle l'interrompit par un long rire. C'était vrai, pourtant, elle
avait donné le fouet à cette grande carcasse de Virginie. Ce jour-là,
elle aurait étranglé quelqu'un de bien bon coeur. Et elle se mit à
rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que Virginie, désolée
d'avoir tout montré, venait de quitter le quartier. Son visage,
pourtant, gardait une douceur enfantine; elle avançait ses mains
potelées, en répétant qu'elle n'écraserait pas une mouche; elle ne
connaissait les coups que pour en avoir déjà joliment reçu dans sa
vie. Alors, elle en vint à causer de sa jeunesse, à Plassans. Elle
n'était point coureuse du tout; les hommes l'ennuyaient; quand Lantier
l'avait prise, à quatorze ans, elle trouvait ça gentil, parce qu'il se
disait son mari et qu'elle croyait jouer au ménage. Son seul défaut,
assurait-elle, était d'être très sensible, d'aimer tout le monde, de
se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille misères.
Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux bêtises,
elle rêvait uniquement de vivre toujours ensemble, très heureux. Et,
comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu'elle
n'avait certainement pas mis couver sous le traversin, elle lui
allongea des tapes sur les doigts, elle ajouta que, bien sûr, elle
était bâtie sur le patron des autres femmes; seulement, on avait tort
de croire les femmes toujours acharnées après ça; les femmes
songeaient à leur ménage, se coupaient en quatre dans la maison, se
couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir tout de suite.
Elle, d'ailleurs, ressemblait à sa mère, une grosse travailleuse,
morte à la peine, qui avait servi de bête de somme au père Macquart
pendant plus de vingt ans. Elle était encore toute mince, tandis que
sa mère avait des épaules à démolir les portes en passant; mais ça
n'empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher aux
gens. Même, si elle boitait un peu, elle tenait ça de la pauvre femme,
que le père Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci lui avait
raconté les nuits où le père, rentrant soûl, se montrait d'une
galanterie si brutale, qu'il lui cassait les membres; et sûrement,
elle avait poussé une de ces nuits-là, avec sa jambe en retard.

-- Oh! ce n'est presque rien, ça ne se voit pas, dit Coupeau pour
faire sa cour.

Elle hocha le menton; elle savait bien que ça se voyait; à quarante
ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un léger rire:

-- Vous avez un drôle de goût d'aimer une boiteuse.

Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avançant la face
davantage, la complimenta en risquant les mots, comme pour la griser.
Mais elle disait toujours non de la tête, sans se laisser tenter,
caressée pourtant par cette voix câline. Elle écoutait, les regards
dehors, paraissant s'intéresser de nouveau à la foule croissante.
Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait un coup de balai; la
fruitière retirait sa dernière poêlée de pommes de terre frites,
tandis que le charcutier remettait en ordre les assiettes débandées de
son comptoir. De tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient;
des gaillards barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des
gamins, avec le tapage de leurs gros souliers ferrés, écorchant le
pavé dans une glissade; d'autres, les deux mains au fond de leurs
poches, fumaient d'un air réfléchi, les yeux au soleil, les paupières
clignotantes. C'était un envahissement du trottoir, de la chaussée,
des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes ouvertes,
s'arrêtant au milieu des voitures, faisant une traînée de blouses, de
bourgerons et de vieux paletots, toute pâlie et déteinte sous la nappe
de lumière blonde qui enfilait la rue. Au loin, des cloches d'usine
sonnaient; et les ouvriers ne se pressaient pas, rallumaient des
pipes; puis, le dos arrondi, après s'être appelés d'un marchand de vin
à l'autre, ils se décidaient à reprendre le chemin de l'atelier, en
traînant les pieds. Gervaise s'amusa à suivre trois ouvriers, un grand
et deux petits, qui se retournaient tous les dix pas; ils finirent par
descendre la rue, ils vinrent droit à l'Assommoir du père Colombe.

-- Ah bien! murmura-t-elle, en voilà trois qui ont un fameux poil dans
la main!

-- Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand; c'est Mes-Bottes, un
camarade.

L'Assommoir s'était empli. On parlait très fort, avec des éclats de
voix qui déchiraient le murmure gras des enrouements. Des coups de
poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter les verres. Tous
debout, les mains croisées sur le ventre ou rejetées derrière le dos,
les buveurs formaient de petits groupes, serrés les uns contre les
autres; il y avait des sociétés, près des tonneaux, qui devaient
attendre un quart d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournées
au père Colombe.

-- Comment! c'est cet aristo de Cadet-Cassis! cria Mes-Bottes, en
appliquant une rude tape sur l'épaule de Coupeau. Un joli monsieur qui
fume du papier et qui a du linge!... On veut donc épater sa
connaissance, on lui paye des douceurs!

-- Hein! ne m'embête pas! répondit Coupeau, très contrarié.

Mais l'autre ricanait.

-- Suffit! on est à la hauteur, mon bonhomme... Les mufes sont des
mufes, voilà!

Il tourna le dos, après avoir louché terriblement, en regardant
Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effrayée. La fumée des pipes,
l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans l'air chargé
d'alcool; et elle étouffait, prise d'une petite toux.

-- Oh! c'est vilain de boire! dit-elle à demi-voix.

Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mère, elle buvait de l'anisette,
à Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et ça l'avait
dégoûtée; elle ne pouvait plus voir les liqueurs.

-- Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mangé ma prune;
seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait du mal.

Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pût avaler de pleins
verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-là, ça n'était pas mauvais.
Quant au vitriol, à l'absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir! il
n'en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait à
la porte, lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à poivre. Le
papa Coupeau, qui était zingueur comme lui, s'était écrabouillé la
tête sur le pavé de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribotte,
de la gouttière du n° 25; et ce souvenir, dans la famille, les rendait
tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait la
place, il aurait plutôt bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon
gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase:

-- Dans notre métier, il faut des jambes solides. Gervaise avait
repris son panier. Elle ne se levai pourtant pas, le tenait sur ses
genoux, les regards perdus, rêvant, comme si les paroles du jeune
ouvrier éveillaient en elle des pensées lointaines d'existence. Et
elle dit encore, lentement, sans transition apparente:

-- Mon Dieu! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas
grand'chose... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de
manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir,
vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah! je
voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'était
possible... Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue,
si je me remettais jamais en ménage; non, ça ne me plairait pas d'être
battue... Et c'est tout, vous voyez, c'est tout...

Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de
sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après avoir hésité:

-- Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit... Moi,
après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon
lit, chez moi.

Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, était
déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout
de suite; elle eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la
barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait
sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait
suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les
différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où
tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de
forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine
sombre; pas une fumée ne s'échappait; à peine entendait-on un souffle
intérieur, un ronflement souterrain; c'était comme une besogne de nuit
faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet.
Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux camarades, était venu
s'accouder sur la barrière, en attendant qu'un coin du comptoir fût
libre. Il avait un rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les
yeux attendris, fixés sur la machine à soûler. Tonnerre de Dieu! elle
était bien gentille! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi
se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu
qu'on lui soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le
vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons,
toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame! il ne se serait
plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce
roussin de père Colombe! Et les camarades ricanaient, disaient que cet
animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de même. L'alambic,
sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints
de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil
à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la
salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou
immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d'un frisson, recula; et elle
tâchait de sourire, en murmurant:

-- C'est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson me fait
froid...

Puis, revenant sur l'idée qu'elle caressait d'un bonheur parfait:

-- Hein? n'est-ce pas? ça vaudrait bien mieux: travailler, manger du
pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir dans son lit...

-- Et ne pas être battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous
battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il n'y a pas de
crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... Voyons, c'est
pour ce soir, nous nous chaufferons les petons.

Il avait baissé la voix, il lui parlait dans le cou, tandis qu'elle
s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des hommes. Mais
elle dit encore non, de la tête, à plusieurs reprises. Pourtant, elle
se retournait, lui souriait, semblait heureuse de savoir qu'il ne
buvait pas. Bien sûr, elle lui aurait dit oui, si elle ne s'était pas
juré de ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils gagnèrent la
porte, ils sortirent. Derrière eux, l'Assommoir restait plein,
soufflant jusqu'à la rue le bruit des voix enrouées et l'odeur
liquoreuse des tournées de vitriol. On entendait Mes-Bottes traiter le
père Colombe de fripouille, en l'accusant de n'avoir rempli son verre
qu'à moitié. Lui, était un bon, un chouette, un d'attaque. Ah! zut! le
singe pouvait se fouiller, il ne retournait pas à la boîte, il avait
la flemme. Et il proposait aux deux camarades d'aller au _Petit
bonhomme qui tousse_, une mine à poivre de la barrière Saint-Denis, où
l'on buvait du chien tout pur.

-- Ah! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien! adieu, et
merci, monsieur Coupeau.... Je rentre vite.

Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la main, il ne
la lâchait pas, répétant:

-- Faites donc le tour avec moi, passez par la rue de la Goutte-d'Or,
ça ne vous allonge guère.... Il faut que j'aille chez ma soeur, avant
de retourner au chantier.... Nous nous accompagnerons.

Elle finit par accepter, et ils montèrent lentement la rue des
Poissonniers, côte à côte, sans se donner le bras. Il lui parlait de
sa famille. La mère, maman Coupeau, une ancienne giletière, faisait
des ménages, à cause de ses yeux qui s'en allaient. Elle avait eu ses
soixante-deux ans le 3 du mois dernier. Lui, était le plus jeune.
L'une de ses soeurs, madame Lerat, une veuve de trente-six ans,
travaillait dans les fleurs et habitait la rue des Moines, aux
Batignolles. L'autre, âgée de trente ans, avait épousé un chaîniste,
ce pince-sans-rire de Lorilleux. C'était chez celle-là qu'il allait,
rue de la Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison, à gauche.
Le soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux; c'était une
économie pour tous les trois. Même, il passait chez eux les avertir de
ne pas l'attendre, parce qu'il était invité ce jour-là par un ami.

Gervaise, qui l'écoutait, lui coupa brusquement la parole pour lui
demander en souriant:

-- Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau?

-- Oh! répondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont donné,
parce que je prends généralement du cassis, quand ils m'emmènent de
force chez le marchand de vin.... Autant s'appeler Cadet-Cassis que
Mes-Bottes, n'est-ce pas?

-- Bien sûr, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, déclara la jeune femme.

Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours là,
derrière le mur de l'octroi, au nouvel hôpital. Oh! la besogne ne
manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce chantier de
l'année. Il y en avait des mètres et des mètres de gouttières!

-- Vous savez, dit-il, je vois l'hôtel Boncoeur, quand je suis
là-haut... Hier, vous étiez à la fenêtre, j'ai fait aller les bras,
mais vous ne m'avez pas aperçu.

Cependant, ils s'étaient déjà engagés d'une centaine de pas dans la
rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arrêta, levant les yeux, disant:

-- Voilà la maison... Moi, je suis né plus loin, au 22... Mais cette
maison-là, tout de même, fait un joli tas de maçonnerie! C'est grand
comme une caserne, là dedans!

Gervaise haussait le menton, examinait la façade. Sur la rue, la
maison avait cinq étages, alignant chacun à la file quinze fenêtres,
dont les persiennes noires, aux lames cassées, donnaient un air de
ruine à cet immense pan de muraille. En bas, quatre boutiques
occupaient le rez-de-chaussée: à droite de la porte, une vaste salle
de gargote graisseuse; à gauche, un charbonnier, un mercier et une
marchande de parapluies. La maison paraissait d'autant plus colossale
qu'elle s'élevait entre deux petites constructions basses, chétives,
collées contre elle; et, carrée, pareille à un bloc de mortier gâché
grossièrement, se pourrissant et s'émiettant sous la pluie, elle
profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits voisins, son énorme
cube brut, ses flancs non crépis, couleur de boue, d'une nudité
interminable de murs de prison, où des rangées de pierres d'attente
semblaient des mâchoires caduques, bâillant dans le vide. Mais
Gervaise regardait surtout la porte, une immense porte ronde,
s'élevant jusqu'au deuxième étage, creusant un porche profond, à
l'autre bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande
cour. Au milieu de ce porche, pavé comme la rue, un ruisseau coulait,
roulant une eau rose très tendre.

-- Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas.

Gervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne put
s'empêcher de s'enfoncer sous le porche, jusqu'à la loge du concierge,
qui était à droite. Et là, au seuil, elle leva de nouveau les yeux. A
l'intérieur, les façades avaient six étages, quatre façades régulières
enfermant le vaste carré de la cour. C'étaient des murailles grises,
mangées d'une lèpre jaune, rayées de bavures par l'égouttement des
toits, qui montaient toutes plates du pavé aux ardoises, sans une
moulure; seuls les tuyaux de descente se coudaient aux étages, où les
caisses béantes des plombs mettaient la tache de leur fonte rouillée.
Les fenêtres sans persienne montraient des vitres nues, d'un vert
glauque d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des
matelas à carreaux bleus, qui prenaient l'air; devant d'autres, sur
des cordes tendues, des linges séchaient, toute la lessive d'un
ménage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les
culottes des gamins; il y en avait une, au troisième, où s'étalait une
couche d'enfant, emplâtrée d'ordure. Du haut en bas, les logements
trop petits crevaient au dehors, lâchaient des bouts de leur misère
par toutes les fentes. En bas, desservant chaque façade, une porte
haute et étroite, sans boiserie, taillée dans le nu du plâtre,
creusait un vestibule lézardé, au fond duquel tournaient les marches
boueuses d'un escalier à rampe de fer; et l'on comptait ainsi quatre
escaliers, indiqués par les quatre premières lettres de l'alphabet,
peintes sur le mur. Les rez-de-chaussée étaient aménagés en immenses
ateliers, fermés par des vitrages noirs de poussière: la forge d'un
serrurier y flambait; on entendait plus loin les coups de rabot d'un
menuisier; tandis que, près de la loge, un laboratoire de teinturier
lâchait à gros bouillons ce ruisseau d'un rose tendre coulant sous le
porche. Salie de flaques d'eau teintée, de copeaux, d'escarbilles de
charbon, plantée d'herbe sur ses bords, entre ses pavés disjoints, la
cour s'éclairait d'une clarté crue, comme coupée en deux par la ligne
où le soleil s'arrêtait. Du côté de l'ombre, autour de la fontaine
dont le robinet entretenait là une continuelle humidité, trois petites
poules piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes
crottées. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait du
sixième étage au pavé, remontait, surprise de cette énormité, se
sentant au milieu d'un organe vivant, au coeur même d'une ville,
intéressée par la maison, comme si elle avait eu devant elle une
personne géante.

-- Est-ce que madame demande quelqu'un? cria la concierge, intriguée,
en paraissant à la porte de la loge.

Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne. Elle
retourna vers la rue; puis, comme Coupeau tardait, elle revint,
attirée, regardant encore. La maison ne lui semblait pas laide. Parmi
les loques pendues aux fenêtres, des coins de gaieté riaient, une
giroflée fleurie dans un pot, une cage de serins d'où tombait un
gazouillement, des miroirs à barbe mettant au fond de l'ombre des
éclats d'étoiles rondes. En bas, un menuisier chantait, accompagné par
les sifflements réguliers de sa varlope; pendant que, dans l'atelier
de serrurerie, un tintamarre de marteaux battant en cadence faisait
une grosse sonnerie argentine. Puis, à presque toutes les croisées
ouvertes, sur le fond de la misère entrevue, des enfants montraient
leurs têtes barbouillées et rieuses. des femmes cousaient, avec des
profils calmes penchés sur l'ouvrage. C'était la reprise de la tâche
après le déjeuner, les chambres vides des hommes travaillant au
dehors, la maison rentrant dans cette grande paix, coupée uniquement
du bruit des métiers, du bercement d'un refrain, toujours le même,
répété pendant des heures. La cour seulement était un peu humide. Si
Gervaise avait demeuré là, elle aurait voulu un logement au fond, du
côté du soleil. Elle avait fait cinq ou six pas, elle respirait cette
odeur fade des logis pauvres, une odeur de poussière ancienne, de
saleté rance; mais, comme l'âcreté des eaux de teinture dominait, elle
trouvait que ça sentait beaucoup moins mauvais qu'à l'hôtel Boncoeur.
Et elle choisissait déjà sa fenêtre, une fenêtre dans l'encoignure de
gauche, où il y avait une petite caisse, plantée de haricots
d'Espagne, dont les tiges minces commençaient à s'enrouler autour d'un
berceau de ficelles.

Je vous ai fait attendre, hein? dit Coupeau, qu'elle entendit tout
d'un coup près d'elle. C'est une histoire, quand je ne dîne pas chez
eux, d'autant plus qu'aujourd'hui ma soeur a acheté du veau.

Et comme elle avait eu un léger tressaillement de surprise, il
continua, en promenant à son tour ses regards:

-- Vous regardiez la maison. C'est toujours loué du haut en bas. Il y
a trois cents locataires, je crois... Moi, si j'avais eu des meubles,
j'aurais guetté un cabinet... On serait bien ici, n'est-ce pas?

-- Oui, on serait bien, murmura Gervaise. A Plassans, ce n'était pas
si peuplé, dans notre rue... Tenez, c'est gentil, cette fenêtre, au
cinquième, avec des haricots.

Alors, avec son entêtement, il lui demanda encore si elle voulait. Dès
qu'ils auraient un lit, ils loueraient là. Mais elle se sauvait, elle
se hâtait sous le porche, en le priant de ne pas recommencer ses
bêtises. La maison pouvait crouler, elle n'y coucherait bien sûr pas
sous la même couverture que lui. Pourtant, Coupeau, en la quittant
devant l'atelier de madame Fauconnier, put garder un instant dans la
sienne sa main qu'elle lui abandonnait en toute amitié.

Pendant un mois, les bons rapports de la jeune femme et de l'ouvrier
zingueur continuèrent. Il la trouvait joliment courageuse, quand il la
voyait se tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore le
moyen de coudre le soir à toutes sortes de chiffons. Il y avait des
femmes pas propres, noceuses, sur leur bouche; mais, sacré mâtin! elle
ne leur ressemblait guère, elle prenait trop la vie au sérieux! Alors,
elle riait, elle se défendait modestement. Pour son malheur, elle
n'avait pas été toujours aussi sage. Et elle faisait allusion à ses
premières couches, dès quatorze ans; elle revenait sur les litres
d'anisette vidés avec sa mère, autrefois. L'expérience la corrigeait
un peu, voilà tout. On avait tort de lui croire une grosse volonté;
elle était très faible, au contraire; elle se laissait aller où on la
poussait, par crainte de causer de la peine à quelqu'un. Son rêve
était de vivre dans une société honnête, parce que la mauvaise
société, disait elle, c'était comme un coup d'assommoir, ça vous
cassait le crâne, ça vous aplatissait une femme en moins de rien. Elle
se sentait prise d'une sueur devant l'avenir et se comparait à un sou
lancé en l'air retombant pile ou face, selon les hasards du pavé. Tout
ce qu'elle avait déjà vu, les mauvais exemples étalés sous ses yeux
d'enfant, lui donnaient une fière leçon. Mais Coupeau la plaisantait
de ses idées noires, la ramenait à tout son courage, en essayant de
lui pincer les hanches; elle le repoussait, lui allongeait des claques
sur les mains, pendant qu'il criait en riant que, pour une femme
faible, elle n'était pas d'un assaut commode. Lui, rigoleur, ne
s'embarrassait pas de l'avenir. Les jours amenaient les jours, pardi!
On aurait toujours bien la niche et la pâtée. Le quartier lui semblait
propre, à part une bonne moitié des soûlards dont on aurait pu
débarrasser les ruisseaux. Il n'était pas méchant diable, tenait
parfois des discours très sensés, avait même un brin de coquetterie,
une raie soignée sur le côté de la tête, de jolies cravates, une paire
de souliers vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse et une
effronterie de singe, une drôlerie gouailleuse d'ouvrier parisien,
pleine de bagou, charmante encore sur son museau jeune.

Tous deux avaient fini par se rendre une foule de services, à l'hôtel
Boncoeur. Coupeau allait lui chercher son lait, se chargeait de ses
commissions, portait ses paquets de linge; souvent, le soir, comme il
revenait du travail le premier, il promenait les enfants, sur le
boulevard extérieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses, montait
dans l'étroit cabinet où il couchait, sous les toits; et elle visitait
ses vêtements, mettant des boutons aux cottes, reprisant les vestes de
toile. Une grande familiarité s'établissait entre eux. Elle ne
s'ennuyait pas, quand il était là, amusée des chansons qu'il
apportait, de cette continuelle blague des faubourgs de Paris, toute
nouvelle encore pour elle. Lui, à se frotter toujours contre ses
jupes, s'allumait de plus en plus. Il était pincé, et ferme! Ça
finissait parle gêner. Il riait toujours, mais l'estomac si mal à
l'aise, si serré, qu'il ne trouvait plus ça drôle. Les bêtises
continuaient, il ne pouvait la rencontrer sans lui crier: « Quand
est-ce? » Elle savait ce qu'il voulait dire, et elle lui promettait la
chose pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la taquinait, se
rendait chez elle avec ses pantoufles à la main, comme pour emménager.
Elle en plaisantait, passait très bien sa journée sans une rougeur
dans les continuelles allusions polissonnes, au milieu desquelles il
la faisait vivre. Pourvu qu'il ne fût pas brutal, elle lui tolérait
tout. Elle se fâcha seulement un jour où, voulant lui prendre un
baiser de force, il lui avait arraché des cheveux.

Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit sa gaieté. Il devenait
tout chose. Gervaise, inquiète de certains regards, se barricadait la
nuit. Puis, après une bouderie qui avait duré du dimanche au mardi,
tout d'un coup, un mardi soir, il vint frapper chez elle, vers onze
heures. Elle ne voulait pas lui ouvrir; mais il avait la voix si douce
et si tremblante, qu'elle finit par retirer la commode poussée contre
la porte. Quand il fut entré, elle le crut malade, tant il lui parut
pâle, les yeux rougis, le visage marbré. Et il restait debout,
bégayant, hochant la tête. Non, non, il n'était pas malade. Il
pleurait depuis deux heures, en haut, dans sa chambre; il pleurait
comme un enfant, en mordant son oreiller, pour ne pas être entendu des
voisins. Voilà trois nuits qu'il ne dormait plus. Ça ne pouvait pas
continuer comme ça.

-- Écoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge serrée, sur le point
d'être repris par les larmes, il faut en finir, n'est-ce pas?... Nous
allons nous marier ensemble. Moi, je veux bien, je suis décidé.

Gervaise montrait une grande surprise. Elle était très grave.

-- Oh! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, qu'est-ce que vous allez
chercher là! Je ne vous ai jamais demandé cette chose, vous le savez
bien... Ça ne me convenait pas, voilà tout... Oh! non, non, c'est
sérieux, maintenant; réfléchissez, je vous en prie. Mais il continuait
à hocher la tète, d'un air de résolution inébranlable. C'était tout
réfléchi. Il était descendu, parce qu'il avait besoin de passer une
bonne nuit. Elle n'allait pas le laisser remonter pleurer, peut-être!
Dès qu'elle aurait dit oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait
se coucher tranquille. Il voulait simplement lui entendre dire oui. On
causerait le lendemain.

-- Bien sûr, je ne dirai pas oui comme ça, repris Gervaise. Je ne
tiens pas à ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir poussé à
faire une bêtise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous avez tort de
vous entêter. Vous ignorez vous-même ce que vous éprouvez pour moi. Si
vous ne me rencontriez pas de huit jours, ça vous passerait, je parie.
Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la première, et puis
les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont
joliment embêtés... Asseyez-vous là, je veux bien causer tout de
suite.

Alors, jusqu'à une heure du matin, dans la chambre noire, à la clarté
fumeuse d'une chandelle qu'ils oubliaient de moucher, ils discutèrent
leur mariage, baissant la voix, afin de ne pas réveiller les deux
enfants, Claude et Étienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la
tête sur le même oreiller. Et Gervaise revenait toujours à eux, les
montrait à Coupeau; c'était là une drôle de dot qu'elle lui apportait,
elle ne pouvait vraiment pas l'encombrer de deux mioches. Puis, elle
était prise de honte pour lui. Qu'est-ce qu'on dirait dans le
quartier? On l'avait connue avec son amant, on savait son histoire; ce
ne serait guère propre, quand on les verrait s'épouser, au bout de
deux mois à peine. A toutes ces bonnes raisons, Coupeau répondait par
des haussements d'épaules. Il se moquait bien du quartier! Il ne
mettait pas son nez dans les affaires des autres; il aurait eu trop
peur de le salir, d'abord! Eh bien! oui, elle avait eu Lantier avant
lui. Où était le mal? Elle ne faisait pas la vie, elle n'amènerait pas
des hommes dans son ménage, comme tant de femmes, et des plus riches.
Quant aux enfants, ils grandiraient, on les élèverait, parbleu! Jamais
il ne trouverait une femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de
plus de qualités. D'ailleurs, ce n'était pas tout ça, elle aurait pu
rouler sur les trottoirs, être laide, fainéante, dégoûtante, avoir une
séquelle d'enfants crottés, ça n'aurait pas compté à ses yeux: il la
voulait.

-- Oui, je vous veux, répétait-il, en tapant son poing sur son genou
d'un martèlement continu. Vous entendez bien, je vous veux... Il n'y a
rien à dire à ça, je pense?

Gervaise, peu à peu, s'attendrissait. Une lâcheté du coeur et des sens
la prenait, au milieu de ce désir brutal dont elle se sentait
enveloppée. Elle ne hasardait plus que des objections timides, les
mains tombées sur ses jupes, la face noyée de douceur. Du dehors, par
la fenêtre entr'ouverte, la belle nuit de juin envoyait des souffles
chauds, qui effaraient la chandelle, dont la haute mèche rougeâtre
charbonnait; dans le grand silence du quartier endormi, on entendait
seulement les sanglots d'enfant d'un ivrogne, couché sur le dos, au
milieu du boulevard; tandis que, très loin, au fond de quelque
restaurant, un violon jouait un quadrille canaille à quelque noce
attardée, une petite musique cristalline, nette et déliée comme une
phrase d'harmonica. Coupeau, voyant la jeune femme à bout d'arguments,
silencieuse et vaguement souriante, avait saisi ses mains, l'attirait
vers lui. Elle était dans une de ces heures d'abandon dont elle se
méfiait tant, gagnée, trop émue pour rien refuser et faire de la peine
à quelqu'un. Mais le zingueur ne comprit pas qu'elle se donnait; il se
contenta de lui serrer les poignets à les broyer, pour prendre
possession d'elle; et ils eurent tous les deux un soupir, à cette
légère douleur, dans laquelle se satisfaisait un peu de leur
tendresse.

-- Vous dites oui, n'est-ce pas? demanda-t-il.

-- Comme vous me tourmentez! murmura-t-elle. Vous le voulez? eh bien,
oui... Mon Dieu, nous faisons là une grande folie, peut-être.

Il s'était levé, l'avait empoignée par la taille, lui appliquait un
rude baiser sur la figure, au hasard. Puis, comme cette caresse
faisait un gros bruit, il s'inquiéta le premier, regardant Claude et
Étienne, marchant à pas de loup, baissant la voix.

-- Chut! soyons sages, dit-il, il ne faut pas réveiller les gosses...
A demain.

Et il remonta à sa chambre. Gervaise, toute tremblante, resta près
d'une heure assise au bord de son lit, sans songer à se déshabiller.
Elle était touchée, elle trouvait Coupeau très-honnête; car elle avait
bien cru un moment que c'était fini, qu'il allait coucher là.
L'ivrogne, en bas, sous la fenêtre, avait une plainte plus rauque de
bête perdue. Au loin, le violon à la ronde canaille se taisait.

Les jours suivants, Coupeau voulut décider Gervaise à monter un soir
chez sa soeur, rue de la Goutte-d'Or. Mais la jeune femme, très
timide, montrait un grand effroi de cette visite aux Lorilleux. Elle
remarquait parfaitement que le zingueur avait une peur sourde du
ménage. Sans doute il ne dépendait pas de sa soeur, qui n'était même
pas l'aînée. Maman Coupeau donnerait son consentement des deux mains,
car jamais elle ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille,
les Lorilleux passaient pour gagner jusqu'à dix francs par jour; et
ils tiraient de là une véritable autorité. Coupeau n'aurait pas osé se
marier, sans qu'ils eussent avant tout accepté sa femme.

-- Je leur ai parlé de vous, ils connaissent nos projets,
expliquait-il à Gervaise. Mon Dieu! que vous êtes enfant! Venez ce
soir... Je vous ai avertie, n'est-ce pas? Vous trouverez ma soeur un
peu raide. Lorilleux non plus n'est pas toujours aimable. Au fond, ils
sont très vexés, parce que, si je me marie, je ne mangerai plus chez
eux, et ce sera une économie de moins. Mais ça ne fait rien, ils ne
vous mettront pas à la porte... Faites ça pour moi, c'est absolument
nécessaire.

Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. Un samedi soir, pourtant,
elle céda. Coupeau vint la chercher à huit heures et demie. Elle
s'était habillée: une robe noire, avec un châle à palmes jaunes en
mousseline de laine imprimée, et un bonnet blanc garni d'une petite
dentelle. Depuis six semaines qu'elle travaillait, elle avait
économisé les sept francs du châle et les deux francs cinquante du
bonnet; la robe était une vieille robe nettoyée et refaite.

-- Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant qu'ils faisaient le
tour par la rue des Poissonniers. Oh! ils commencent à s'habituer à
l'idée de me voir marié. Ce soir, ils ont l'air très gentil... Et
puis, si vous n'avez jamais vu faire des chaînes d'or, ça vous amusera
à regarder. Ils ont justement une commande pressée pour lundi.

-- Ils ont de l'or chez eux? demanda Gervaise.  Je crois bien, il y en
--a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout.

Cependant, ils s'étaient engagés sous la porte ronde et avaient
traversé la cour. Les Lorilleux demeuraient au sixième, escalier B.
Coupeau lui cria en riant d'empoigner ferme la rampe et de ne plus la
lâcher. Elle leva les yeux, cligna les paupières, en apercevant la
haute tour creuse de la cage de l'escalier, éclairée par trois becs de
gaz, de deux étages en deux étages; le dernier, tout en haut, avait
l'air d'une étoile tremblotante dans un ciel noir, tandis que les deux
autres jetaient de longues clartés, étrangement découpées, le long de
la spirale interminable des marches.

-- Hein? dit le zingueur en arrivant au palier du premier étage, ça
sent joliment la soupe à l'ognon. On a mangé de la soupe à l'ognon
pour sûr.

En effet, l'escalier B, gris, sale, la rampe et les marches
graisseuses, les murs éraflés montrant le plâtre, était encore plein
d'une violente odeur de cuisine. Sur chaque palier, des couloirs
s'enfonçaient, sonores de vacarme, des portes s'ouvraient, peintes en
jaune, noircies à la serrure par la crasse des mains; et, au ras de la
fenêtre, le plomb soufflait une humidité fétide, dont la puanteur se
mêlait à l'âcreté de l'ognon cuit. On entendait, du rez-de-chaussée au
sixième, des bruits de vaisselle, des poêlons qu'on barbotait, des
casseroles qu'on grattait avec des cuillers pour les récurer. Au
premier étage, Gervaise aperçut, dans l'entrebâillement d'une porte,
sur laquelle le mot: _Dessinateur_, était écrit en grosses lettres,
deux hommes attablés devant une toile cirée desservie, causant
furieusement, au milieu de la fumée de leurs pipes. Le second étage et
le troisième, plus tranquilles, laissaient passer seulement par les
fentes des boiseries la cadence d'un berceau, les pleurs étouffés d'un
enfant, la grosse voix d'une femme coulant avec un sourd murmure d'eau
courante, sans paroles distinctes; et elle put lire des pancartes
clouées, portant des noms: _Madame Gaudron, cardeuse_, et plus loin:
_Monsieur Madinier, atelier de cartonnage_. On se battait au
quatrième: un piétinement dont le plancher tremblait, des meubles
culbutés, un effroyable tapage de jurons et de coups; ce qui
n'empêchait pas les voisins d'en face de jouer aux cartes, la porte
ouverte, pour avoir de l'air. Mais, quand elle fut au cinquième,
Gervaise dut souffler; elle n'avait pas l'habitude de monter; ce mur
qui tournait toujours, ces logements entrevus qui défilaient, lui
cassaient la tête. Une famille, d'ailleurs, barrait le palier; le père
lavait des assiettes sur un petit fourneau de terre, près du plomb,
tandis que la mère, adossée à la rampe, nettoyait le bambin, avant
d'aller le coucher. Cependant, Coupeau encourageait la jeune femme.
Ils arrivaient. Et, lorsqu'il fut enfin au sixième, il se retourna
pour l'aider d'un sourire. Elle, la tête levée, cherchait d'où venait
un filet de voix, qu'elle écoutait depuis la première marche, clair et
perçant, dominant les autres bruits. C'était, sous les toits, une
petite vieille qui chantait en habillant des poupées à treize sous.
Gervaise vit encore, au moment où une grande fille rentrait avec un
seau dans une chambre voisine, un lit défait, où un homme en manches
de chemise attendait, vautré, les yeux en l'air; sur la porte
refermée, une carte de visite écrite à la main indiquait:
_Mademoiselle Clémence, repasseuse_. Alors, tout en haut, les jambes
cassées, l'haleine courte, elle eut la curiosité de se pencher
au-dessus de la rampe; maintenant, c'était le bec de gaz d'en bas qui
semblait une étoile, au fond du puits étroit des six étages; et les
odeurs, la vie énorme et grondante de la maison, lui arrivaient dans
une seule haleine, battaient d'un coup de chaleur son visage inquiet,
se hasardant là comme au bord d'un gouffre.

-- Nous ne sommes pas arrivés, dit Coupeau. Oh! c'est un voyage!

Il avait pris, à gauche, un long corridor. Il tourna deux fois, la
première encore à gauche, la seconde à droite. Le corridor
s'allongeait toujours, se bifurquait, resserré, lézardé, décrépi, de
loin en loin éclairé par une mince flamme de gaz; et les portes
uniformes, à la file comme des portes de prison ou de couvent,
continuaient à montrer, presque toutes grandes ouvertes, des
intérieurs de misère et de travail, que la chaude soirée de juin
emplissait d'une buée rousse. Enfin, ils arrivèrent à un bout de
couloir complètement sombre.

-- Nous y sommes, reprit le zingueur. Attention! tenez-vous au mur; il
y a trois marches.

Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans l'obscurité,
prudemment. Elle buta, compta les trois marches. Mais, au fond du
couloir, Coupeau venait de pousser une porte, sans frapper. Une vive
clarté s'étala sur le carreau. Ils entrèrent.

C'était une pièce étranglée, une sorte de boyau, qui semblait le
prolongement même du corridor. Un rideau de laine déteinte, en ce
moment relevé par une ficelle, coupait le boyau en deux. Le premier
compartiment contenait un lit, poussé sous un angle du plafond
mansardé, un poêle de fonte encore tiède du dîner, deux chaises, une
table et une armoire dont il avait fallu scier la corniche pour
qu'elle pût tenir entre le lit et la porte. Dans le second
compartiment se trouvait installé l'atelier: au fond, une étroite
forge avec son soufflet; à droite, un étau scellé au mur, sous une
étagère où traînaient des ferrailles; à gauche, auprès de la fenêtre,
un établi tout petit, encombré de pinces, de cisailles, de scies
microscopiques, grasses et très sales.

-- C'est nous! cria Coupeau, en s'avançant jusqu'au rideau de laine.

Mais on ne répondit pas tout de suite. Gervaise, fort émotionnée,
remuée surtout par cette idée qu'elle allait entrer dans un lieu plein
d'or, se tenait derrière l'ouvrier, balbutiant, hasardant des
hochements de tête, pour saluer. La grande clarté, une lampe brûlant
sur l'établi, un brasier de charbon flambant dans la forge,
accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant par voir madame
Lorilleux, petite, rousse, assez forte, tirant de toute la vigueur de
ses bras courts, à l'aide d'une grosse tenaille, un fil de métal noir,
qu'elle passait dans les trous d'une filière fixée à l'étau. Devant
l'établi, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d'épaules plus
grêles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacité de
singe, à un travail si menu, qu'il se perdait entre ses doigts noueux.
Ce fut le mari qui leva le premier la tête, une tête aux cheveux
rares, d'une pâleur jaune de vieille cire, longue et souffrante.

-- Ah! c'est vous, bien, bien! murmura-t-il. Nous sommes pressés, vous
savez... N'entrez pas dans l'atelier, ça nous gênerait. Restez dans la
chambre.

Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le reflet
verdâtre d'une boule d'eau, à travers laquelle la lampe envoyait sur
son ouvrage un rond de vive lumière.

-- Prends les chaises! cria à son tour madame Lorilleux. C'est cette
dame, n'est-ce pas? Très bien, très bien!

Elle avait roulé le fil; elle le porta à la forge, et là, activant le
brasier avec un large éventail de bois, elle le mit à recuire, avant
de le passer dans les derniers trous de la filière.

Coupeau avança les chaises, fit asseoir Gervaise au bord du rideau. La
pièce était si étroite, qu'il ne put se caser à côté d'elle. Il
s'assit en arrière, et il se penchait pour lui donner, dans le cou,
des explications sur le travail. La jeune femme, interdite par
l'étrange accueil des Lorilleux, mal à l'aise sous leurs regards
obliques, avait un bourdonnement aux oreilles qui l'empêchait
d'entendre. Elle trouvait la femme très vieille pour ses trente ans,
l'air revêche, malpropre avec ses cheveux queue de vache, roulés sur
sa camisole défaite. Le mari, d'une année plus âgé seulement, lui
semblait un vieillard, aux minces lèvres méchantes, en manches de
chemise, les pieds nus dans des pantoufles éculées. Et ce qui la
consternait surtout, c'était la petitesse de l'atelier, les murs
barbouillés, la ferraille ternie des outils, toute la saleté noire
traînant là dans un bric-à-brac de marchand de vieux clous. Il faisait
terriblement chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face verdie
de Lorilleux; tandis que madame Lorilleux se décidait à retirer sa
camisole, les bras nus, la chemise plaquant sur les seins tombés.

-- Et l'or? demanda Gervaise à demi-voix.

Ses regards inquiets fouillaient les coins, cherchaient, parmi toute
cette crasse, le resplendissement qu'elle avait rêvé.

Mais Coupeau s'était mis à rire.

-- L'or? dit-il; tenez, en voilà, en voilà encore, et en voilà à vos
pieds!

Il avait indiqué successivement le fil aminci que travaillait sa
soeur, et un autre paquet de fil, pareil à une liasse de fil de fer,
accroché au mur, près de l'étau; puis, se mettant à quatre pattes, il
venait de ramasser par terre, sous la claie de bois qui recouvrait le
carreau de l'atelier, un déchet, un brin semblable à la pointe d'une
aiguille rouillée. Gervaise se récriait. Ce n'était pas de l'or,
peut-être, ce métal noirâtre, vilain comme du fer! Il dut mordre le
déchet, lui montrer l'entaille luisante de ses dents. Et il reprenait
ses explications: les patrons fournissaient l'or en fil, tout allié;
les ouvriers le passaient d'abord par la filière pour l'obtenir à la
grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois
pendant l'opération, afin qu'il ne cassât pas. Oh! il fallait une
bonne poigne et de l'habitude! Sa soeur empêchait son mari de toucher
aux filières, parce qu'il toussait. Elle avait de fameux bras, il lui
avait vu tirer l'or aussi mince qu'un cheveu.

Cependant, Lorilleux, pris d'un accès de toux, se pliait sur son
tabouret. Au milieu de la quinte, il parla, il dit d'une voix
suffoquée, toujours sans regarder Gervaise, comme s'il eût constaté la
chose uniquement pour lui:

-- Moi, je fais la colonne.

Coupeau força Gervaise à se lever. Elle pouvait bien s'approcher, elle
verrait. Le chaîniste consentit d'un grognement. Il enroulait le fil
préparé par sa femme autour d'un mandrin, une baguette d'acier
très-mince. Puis, il donna un léger coup de scie, qui tout le long du
mandrin coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. Ensuite il
souda. Les maillons étaient posés sur un gros morceau de charbon de
bois. Il les mouillait d'une goutte de borax, prise dans le cul d'un
verre cassé, à côté de lui; et, rapidement, il les rougissait à la
lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut
une centaine de maillons, il se remit une fois encore à son travail
menu, appuyé au bord de la cheville, un bout de planchette que le
frottement de ses mains avait poli. Il ployait la maille à la pince,
la serrait d'un côté, l'introduisait dans la maille supérieure déjà en
place, la rouvrait à l'aide d'une pointe; cela avec une régularité
continue, les mailles succédant aux mailles, si vivement, que la
chaîne s'allongeait peu à peu sous les yeux de Gervaise, sans lui
permettre de suivre et de bien comprendre.

-- C'est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le forçat, la
gourmette, la corde. Mais ça, c'est la colonne. Lorilleux ne fait que
la colonne.

Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il cria, tout en
continuant à pincer les mailles, invisibles entre ses ongles noirs:

-- Écoute donc, Cadet-Cassis!... J'établissais un calcul, ce matin.
J'ai commencé à douze ans, n'est-ce pas? Eh bien! sais-tu quel bout de
colonne j'ai dû faire au jour d'aujourd'hui?

Il leva sa face pâle, cligna ses paupières rougies.

-- Huit mille mètres, entends-tu! Deux lieues!... Hein! un bout de
colonne de deux lieues! Il y a de quoi entortiller le cou à toutes les
femelles du quartier... Et, tu sais, le bout s'allonge toujours.
J'espère bien aller de Paris à Versailles.

Gervaise était retournée s'asseoir, désillusionnée, trouvant tout
très-laid. Elle sourit pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce qui la
gênait surtout, c'était le silence gardé sur son mariage, sur cette
affaire si grosse pour elle, sans laquelle elle ne serait certainement
pas venue. Les Lorilleux continuaient à la traiter en curieuse
importune amenée par Coupeau. Et une conversation s'étant enfin
engagée, elle roula uniquement sur les locataires de la maison. Madame
Lorilleux demanda à son frère s'il n'avait pas entendu en montant les
gens du quatrième se battre. Ces Bénard s'assommaient tous les jours;
le mari rentrait soûl comme un cochon; la femme aussi avait bien des
torts, elle criait des choses dégoûtantes. Puis, on parla du
dessinateur du premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un poseur
criblé de dettes, toujours fumant, toujours gueulant avec des
camarades. L'atelier de cartonnage de M. Madinier n'allait plus que
d'une patte; le patron avait encore congédié deux ouvrières la veille;
ce serait pain bénit, s'il faisait la culbute, car il mangeait tout,
il laissait ses enfants le derrière nu. Madame Gaudron cardait
drôlement ses matelas: elle se trouvait encore enceinte, ce qui
finissait par n'être guère propre, à son âge. Le propriétaire venait
de donner congé aux Coquet, du cinquième; ils devaient trois termes;
puis, ils s'entêtaient à allumer leur fourneau sur le carré; même que,
le samedi d'auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille du sixième,
en reportant ses poupées, était descendue à temps pour empêcher le
petit Linguerlot d'avoir le corps tout brûlé. Quant à mademoiselle
Clémence, la repasseuse, elle se conduisait comme elle l'entendait,
mais on ne pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle possédait
un coeur d'or. Hein! quel dommage, une belle fille pareille aller avec
tous les hommes! On la rencontrerait une nuit sur un trottoir, pour
sûr.

-- Tiens, en voilà une, dit Lorilleux à sa femme, en lui donnant le
bout de chaîne auquel il travaillait depuis le déjeuner. Tu peux la
dresser.

Et il ajouta, avec l'insistance d'un homme qui ne lâche pas aisément
une plaisanterie:

-- Encore quatre pieds et demi... Ça me rapproche de Versailles.

Cependant, madame Lorilleux, après l'avoir fait recuire, dressait la
colonne, en la passant à la filière de réglage. Elle la mit ensuite
dans une petite casserole de cuivre à long manche, pleine d'eau
seconde, et la dérocha au feu de la forge. Gervaise, de nouveau
poussée par Coupeau, dut suivre cette dernière opération. Quand la
chaîne fut dérochée, elle devint d'un rouge sombre. Elle était finie,
prête à livrer.

-- On livre en blanc, expliqua encore le zingueur. Ce sont les
polisseuses qui frottent ça avec du drap.

Mais Gervaise se sentait à bout de courage. La chaleur, de plus en
plus forte, la suffoquait. On laissait la porte fermée, parce que le
moindre courant d'air enrhumait Lorilleux. Alors, comme on ne parlait
pas toujours de leur mariage, elle voulut s'en aller, elle tira
légèrement la veste de Coupeau. Celui-ci comprit. Il commençait,
d'ailleurs, à être également embarrassé et vexé de cette affectation
de silence.

-- Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous laissons travailler.

Il piétina un instant, il attendit, espérant un mot, une allusion
quelconque. Enfin, il se décida à entamer les choses lui-même.

-- Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur vous, vous serez le témoin
de ma femme.

Le chaîniste leva la tête, joua la surprise, avec un ricanement;
tandis que sa femme, lâchant les filières, se plantait au milieu de
l'atelier.

-- C'est donc sérieux? murmura-t-il. Ce sacré Cadet-Cassis, on ne sait
jamais s'il veut rire.

-- Ah! oui, madame est la personne, dit à son tour la femme en
dévisageant Gervaise. Mon Dieu! nous n'avons pas de conseil à vous
donner, nous autres... C'est une drôle d'idée de se marier tout de
même. Enfin, si ça vous va à l'un et à l'autre. Quand ça ne réussit
pas, on s'en prend à soi, voilà tout. Et ça ne réussit pas souvent,
pas souvent, pas souvent...

La voix ralentie sur ces derniers mots, elle hochait la tête, passant
de la figure de la jeune femme à ses mains, à ses pieds, comme si elle
avait voulu la déshabiller, pour lui voir les grains de la peau. Elle
dut la trouver mieux qu'elle ne comptait.

-- Mon frère est bien libre, continua-t-elle d'un ton plus pincé. Sans
doute, la famille aurait peut-être désiré... On fait toujours des
projets. Mais les choses tournent si drôlement... Moi, d'abord, je ne
veux pas me disputer. Il nous aurait amené la dernière des dernières,
je lui aurais dit: Épouse-la et fiche-moi la paix... Il n'était
pourtant pas mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien qu'il
ne jeûnait guère. Et toujours sa soupe chaude, juste à la minute...
Dis donc, Lorilleux, tu ne trouves pas que madame ressemble à Thérèse,
tu sais bien, cette femme d'en face qui est morte de la poitrine?

-- Oui, il y a un faux air, répondit le chaîniste.

-- Et vous avez deux enfants, madame. Ah! ça, par exemple, je l'ai dit
à mon frère: Je ne comprends pas comment tu épouses une femme qui a
deux enfants... Il ne faut pas vous fâcher, si je prends ses intérêts;
c'est bien naturel... Vous n'avez pas l'air fort, avec ça... N'est-ce
pas, Lorilleux, madame n'a pas l'air fort?

-- Non, non, elle n'est pas forte.

Ils ne parlèrent pas de sa jambe. Mais Gervaise comprenait, à leurs
regards obliques et au pincement de leurs lèvres, qu'ils y faisaient
allusion. Elle restait devant eux, serrée dans son mince châle à
palmes jaunes, répondant par des monosyllabes, comme devant des juges.
Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier:

-- Ce n'est pas tout ça... Ce que vous dites et rien, c'est la même
chose. La noce aura lieu le samedi 29 juillet. J'ai calculé sur
l'almanach. Est-ce convenu? ça vous va-t-il?

-- Oh! ça nous va toujours, dit sa soeur. Tu n'avais pas besoin de
nous consulter... Je n'empêcherai pas Lorilleux d'être témoin. Je veux
avoir la paix.

Gervaise, la tête basse, ne sachant plus à quoi s'occuper, avait
fourré le bout de son pied dans un losange de la claie de bois, dont
le carreau de l'atelier était couvert; puis, de peur d'avoir dérangé
quelque chose en le retirant, elle s'était baissée, tâtant avec la
main. Lorilleux, vivement, approcha la lampe. Et il lui examinait les
doigts avec méfiance.

-- Il faut prendre garde, dit-il, les petits morceaux d'or, ça se
colle sous les souliers, et ça s'emporte, sans qu'on le sache.

Ce fut toute une affaire. Les patrons n'accordaient pas un milligramme
de déchet. Et il montra la patte de lièvre avec laquelle il brossait
les parcelles d'or restées sur la cheville, et la peau étalée sur ses
genoux, mise là pour les recevoir. Deux fois par semaine, on balayait
soigneusement l'atelier; on gardait les ordures, on les brûlait, on
passait les cendres, dans lesquelles on trouvait par mois jusqu'à
vingt-cinq et trente francs d'or.

Madame Lorilleux ne quittait pas du regard les souliers de Gervaise.
-- Mais il n'y a pas à se fâcher, murmura-t-elle, avec un sourire
aimable. Madame peut regarder ses semelles.

Et Gervaise, très-rouge, se rassit, leva ses pieds, fit voir qu'il n'y
avait rien. Coupeau avait ouvert la porte en criant: Bonsoir! d'une
voix brusque. Il l'appela, du corridor. Alors, elle sortit à son tour,
après avoir balbutié une phrase de politesse: elle espérait bien qu'on
se reverrait et qu'on s'entendrait tous ensemble. Mais les Lorilleux
s'étaient déjà remis à l'ouvrage, au fond du trou noir de l'atelier,
où la petite forge luisait, comme un dernier charbon blanchissant dans
la grosse chaleur d'un four. La femme, un coin de la chemise glissé
sur l'épaule, la peau rougie par le reflet du brasier, tirait un
nouveau fil, gonflait à chaque effort son cou, dont les muscles se
roulaient, pareils à des ficelles. Le mari, courbé sous la lueur verte
de la boule d'eau, recommençant un bout de chaîne, ployait la maille à
la pince, la serrait d'un côté, l'introduisait dans la maille
supérieure, la rouvrait à l'aide d'une pointe, continuellement,
mécaniquement, sans perdre un geste pour essuyer la sueur de sa face.

Quand Gervaise déboucha des corridors sur le palier du sixième, elle
ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux:

-- Ça ne promet pas beaucoup de bonheur.

Coupeau branla furieusement la tête. Lorilleux lui revaudrait cette
soirée-là. Avait-on jamais vu un pareil grigou! croire qu'on allait
lui emporter trois grains de sa poussière d'or! Toutes ces histoires,
c'était de l'avarice pure. Sa soeur avait peut-être cru qu'il ne se
marierait jamais, pour lui économiser quatre sous sur son pot-au-feu?
Enfin, ça se ferait quand même le 29 juillet. Il se moquait pas mal
d'eux!

Mais Gervaise, en descendant l'escalier, se sentait toujours le coeur
gros, tourmentée d'une bête de peur, qui lui faisait fouiller avec
inquiétude les ombres grandies de la rampe. A cette heure, l'escalier
dormait, désert, éclairé seulement par le bec de gaz du second étage,
dont la flamme rapetissée mettait, au fond de ce puits de ténèbres, la
goutte de clarté d'une veilleuse. Derrière les portes fermées, on
entendait le gros silence, le sommeil écrasé des ouvriers couchés au
sortir de table. Pourtant, un rire adouci sortait de la chambre de la
repasseuse, tandis qu'un filet de lumière glissait par la serrure de
mademoiselle Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de
ciseaux, les robes de gaze des poupées à treize sous. En bas, chez
madame Gaudron, un enfant continuait à pleurer. Et les plombs
soufflaient une puanteur plus forte, au milieu de la grande paix,
noire et muette.

Puis, dans la cour, pendant que Coupeau demandait le cordon d'une voix
chantante, Gervaise se retourna, regarda une dernière fois la maison.
Elle paraissait grandie sous le ciel sans lune. Les façades grises,
comme nettoyées de leur lèpre et badigeonnées d'ombre, s'étendaient,
montaient; et elles étaient plus nues encore, toutes plates,
déshabillées des loques séchant le jour au soleil. Les fenêtres closes
dormaient. Quelques-unes, éparses, vivement allumées, ouvraient des
yeux, semblaient faire loucher certains coins. Au-dessus de chaque
vestibule, de bas en haut, à la file, les vitres des six paliers,
blanches d'une lueur pâle, dressaient une tour étroite de lumière. Un
rayon de lampe, tombé de l'atelier de cartonnage, au second, mettait
une traînée jaune sur le pavé de la cour, trouant les ténèbres qui
noyaient les ateliers du rez-de-chaussée. Et, du fond de ces ténèbres,
dans le coin humide, des gouttes d'eau, sonores au milieu du silence,
tombaient une à une du robinet mal tourné de la fontaine. Alors, il
sembla à Gervaise que la maison était sur elle, écrasante, glaciale à
ses épaules. C'était toujours sa bête de peur, un enfantillage dont
elle souriait ensuite.

-- Prenez garde! cria Coupeau.

Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une grande mare, qui avait
coulé de la teinturerie. Ce jour-là, la mare était bleue, d'un azur
profond de ciel d'été, où la petite lampe de nuit du concierge
allumait des étoiles.



III


Gervaise ne voulait pas de noce. A quoi bon dépenser de l'argent?
Puis, elle restait un peu honteuse; il lui semblait inutile d'étaler
le mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau se récriait: on ne
pouvait pas se marier comme ça, sans manger un morceau ensemble. Lui,
se battait joliment l'oeil du quartier! Oh! quelque chose de tout
simple, un petit tour de balade l'après-midi, en attendant d'aller
tordre le cou à un lapin, au premier gargot venu. Et pas de musique au
dessert, bien sûr, pas de clarinette pour secouer le panier aux
crottes des dames. Histoire de trinquer seulement, avant de revenir
faire dodo chacun chez soi.

Le zingueur, plaisantant, rigolant, décida la jeune femme, lorsqu'il
lui eut juré qu'on ne s'amuserait pas. Il aurait l'oeil sur les
verres, pour empêcher les coups de soleil. Alors, il organisa un
pique-nique à cent sous par tête, chez Auguste, au _Moulin-d'Argent_,
boulevard de la Chapelle. C'était un petit marchand de vin dans les
prix doux, qui avait un bastringue au fond de son arrière-boutique,
sous les trois acacias de sa cour. Au premier, on serait parfaitement
bien. Pendant dix jours, il racola des convives, dans la maison de sa
soeur, rue de la Goutte-d'Or: M. Madinier, mademoiselle Remanjou,
madame Gaudron et son mari. Il finit même par faire accepter à
Gervaise deux camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes: sans doute
Mes-Bottes levait le coude, mais il avait un appétit si farce, qu'on
l'invitait toujours dans les pique-nique, à cause de la tête du
marchand de soupe en voyant ce sacré trou-là avaler ses douze livres
de pain. La jeune femme, de son côté, promit d'amener sa patronne,
madame Fauconnier, et les Boche, de très braves gens. Tout compte
fait, on se trouverait quinze à table. C'était assez. Quand on est
trop de monde, ça se termine toujours par des disputes.

Cependant, Coupeau n'avait pas le sou. Sans chercher à crâner, il
entendait agir en homme propre. Il emprunta cinquante francs à son
patron. Là-dessus, il acheta d'abord l'alliance, une alliance d'or de
douze francs, que Lorilleux lui procura en fabrique pour neuf francs.
Il se commanda ensuite une redingote, un pantalon et un gilet, chez un
tailleur de la rue Myrrha, auquel il donna seulement un acompte de
vingt-cinq francs; ses souliers vernis et son bolivar pouvaient encore
marcher. Quand il eut mis de côté les dix francs du pique-nique, son
écot et celui de Gervaise, les enfants devant passer par-dessus le
marché, il lui resta tout juste six francs, le prix d'une messe à
l'autel des pauvres. Certes, il n'aimait pas les corbeaux, ça lui
crevait le coeur de porter ses six francs à ces galfatres-là, qui n'en
avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. Mais un mariage sans
messe, on avait beau dire, ce n'était pas un mariage. Il alla lui-même
à l'église marchander; et, pendant une heure, il s'attrapa avec un
vieux petit prêtre, en soutane sale, voleur comme une fruitière. Il
avait envie de lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui
demanda s'il ne trouverait pas, dans sa boutique, une messe
d'occasion, point trop détériorée, et dont un couple bon enfant ferait
encore son beurre. Le vieux petit prêtre, tout en grognant que Dieu
n'aurait aucun plaisir à bénir son union, finit par lui laisser sa
messe à cinq francs. C'était toujours vingt sous d'économie. Il lui
restait vingt sous.

Gervaise, elle aussi, tenait à être propre. Dès que le mariage fut
décidé, elle s'arrangea, fit des heures en plus, le soir, arriva à
mettre trente francs de côté. Elle avait une grosse envie d'un petit
mantelet de soie, affiché treize francs, rue du Faubourg-Poissonnière.
Elle se le paya, puis racheta pour dix francs au mari d'une
blanchisseuse, morte dans la maison de madame Fauconnier, une robe de
laine gros bleu, qu'elle refit complètement à sa taille. Avec les sept
francs qui restaient, elle eut une paire de gants de coton, une rose
pour son bonnet et des souliers pour son aîné Claude. Heureusement les
petits avaient des blouses possibles. Elle passa quatre nuits,
nettoyant tout, visitant jusqu'aux plus petits trous de ses bas et de
sa chemise.

Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour, Gervaise et Coupeau,
en rentrant du travail, eurent encore à trimer jusqu'à onze heures.
Puis, avant de se coucher chacun chez soi, ils passèrent une heure
ensemble, dans la chambre de la jeune femme, bien contents d'être au
bout de cet embarras. Malgré leur résolution de ne pas se casser les
côtes pour le quartier, ils avaient fini par prendre les choses à
coeur et par s'éreinter. Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient
debout. Mais, tout de même, ils poussaient un gros soupir de
soulagement. Maintenant, c'était réglé. Coupeau avait pour témoins M.
Madinier et Bibi-la-Grillade; Gervaise comptait sur Lorilleux et sur
Boche. On devait aller tranquillement à la mairie et à l'église, tous
les six, sans traîner derrière soi une queue de monde. Les deux soeurs
du marié avaient même déclaré qu'elles resteraient chez elles, leur
présence n'étant pas nécessaire. Seule maman Coupeau s'était mise à
pleurer, en disant qu'elle partirait plutôt en avant, pour se cacher
dans un coin; et on avait promis de l'emmener. Quant au rendez-vous de
toute la société, il était fixé à une heure, au _Moulin-d'Argent_. De
là on irait gagner la faim dans la plaine Saint-Denis; on prendrait le
chemin de fer et on retournerait à pattes, le long de la grande route.
La partie s'annonçait très bien, pas une bosse à tout avaler, mais un
brin de rigolade, quelque chose de gentil et d'honnête.

Le samedi matin, en s'habillant, Coupeau fut pris d'inquiétude, devant
sa pièce de vingt sous. Il venait de songer que, par politesse, il lui
faudrait offrir un verre de vin et une tranche de jambon aux témoins,
en attendant le dîner. Puis, il y aurait peut-être des frais imprévus.
Décidément, vingt sous, ça ne suffisait pas. Alors, après s'être
chargé de conduire Claude et Étienne chez madame Boche, qui devait les
amener le soir au dîner, il courut rue de la Goutte-d'Or et monta
carrément emprunter dix francs à Lorilleux. Par exemple, ça lui
écorchait le gosier, car il s'attendait à la grimace de son
beau-frère. Celui-ci grogna, ricana d'un air de mauvaise bête, et
finalement prêta les deux pièces de cent sous. Mais Coupeau entendit
sa soeur qui disait entre ses dents que « ça commençait bien. »

Le mariage à la mairie était pour dix heures et demie. Il faisait très
beau, un soleil du tonnerre, rôtissant les rues. Pour ne pas être
regardés, les mariés, la maman et les quatre témoins se séparèrent en
deux bandes. En avant, Gervaise marchait au bras de Lorilleux, tandis
que M. Madinier conduisait maman Coupeau; puis, à vingt pas, sur
l'autre trottoir, venaient Coupeau, Boche et Bibi-la-Grillade. Ces
trois-là étaient en redingote noire, le dos rond, les bras ballants;
Boche avait un pantalon jaune; Bibi-la-Grillade, boutonné jusqu'au
cou, sans gilet, laissait passer seulement un coin de cravate roulé en
corde. Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit à queue
carrée; et les passants s'arrêtaient pour voir ce monsieur promenant
la grosse mère Coupeau, en châle vert, en bonnet noir, avec des rubans
rouges. Gervaise, très douce, gaie, dans sa robe d'un bleu dur, les
épaules serrées sous son étroit mantelet, écoutait complaisamment les
ricanements de Lorilleux, perdu au fond d'un immense paletot sac,
malgré la chaleur; puis, de temps à autre, au coude des rues, elle
tournait un peu la tête, jetait un fin sourire à Coupeau, que ses
vêtements neufs, luisants au soleil, gênaient.

Tout en marchant très-lentement, ils arrivèrent à la mairie une grande
demi-heure trop tôt. Et, comme le maire fut en retard, leur tour vint
seulement vers onze heures. Ils attendirent sur des chaises, dans un
coin de la salle, regardant le haut plafond et la sévérité des murs,
parlant bas, reculant leurs sièges par excès de politesse, chaque fois
qu'un garçon de bureau passait. Pourtant, à demi-voix, ils traitaient
le maire de fainéant; il devait être pour sûr chez sa blonde, à
frictionner sa goutte; peut-être bien aussi qu'il avait avalé son
écharpe. Mais, quand le magistrat parut, ils se levèrent
respectueusement. On les fit rasseoir. Alors, ils assistèrent à trois
mariages, perdus dans trois noces bourgeoises, avec des mariées en
blanc, des fillettes frisées, des demoiselles à ceintures roses, des
cortèges interminables de messieurs et de dames sur leur trente-et-un,
l'air très comme il faut. Puis, quand on les appela, ils faillirent ne
pas être mariés, Bibi-la-Grillade ayant disparu. Boche le retrouva en
bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi, ils étaient encore de jolis
cocos dans cette boîte, de se ficher du monde, parce qu'on n'avait pas
des gants beurre frais à leur mettre sous le nez! Et les formalités,
la lecture du Code, les questions posées, la signature des pièces,
furent expédiées si rondement, qu'ils se regardèrent, se croyant volés
d'une bonne moitié de la cérémonie. Gervaise, étourdie, le coeur
gonflé, appuyait son mouchoir sur ses lèvres. Maman Coupeau pleurait à
chaudes larmes. Tous s'étaient appliqués sur le registre, dessinant
leurs noms, en grosses lettres boiteuses, sauf le marié qui avait
tracé une croix, ne sachant pas écrire. Ils donnèrent chacun quatre
sous pour les pauvres. Lorsque le garçon remit à Coupeau le certificat
de mariage, celui-ci, le coude poussé par Gervaise, se décida à sortir
encore cinq sous.

La trotte était bonne de la mairie à l'église. En chemin, les hommes
prirent de la bière, maman Coupeau et Gervaise, du cassis avec de
l'eau. Et ils eurent à suivre une longue rue, où le soleil tombait
d'aplomb, sans un filet d'ombre. Le bedeau les attendait au milieu de
l'église vide; il les poussa vers une petite chapelle, en leur
demandant furieusement si c'était pour se moquer de la religion qu'ils
arrivaient en retard. Un prêtre vint à grandes enjambées, l'air
maussade, la face pâle de faim, précédé par un clerc en surplis sale
qui trottinait. Il dépêcha sa messe, mangeant les phrases latines, se
tournant, se baissant, élargissant les bras, en hâte, avec des regards
obliques sur les mariés et sur les témoins. Les mariés, devant
l'autel, très-embarrassés, ne sachant pas quand il fallait
s'agenouiller, se lever, s'asseoir, attendaient un geste du clerc. Les
témoins, pour être convenables, se tenaient debout tout le temps;
tandis que maman Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le
livre de messe qu'elle avait emprunté à une voisine. Cependant, midi
avait sonné, la dernière messe était dite, l'église s'emplissait du
piétinement des sacristains, du vacarme des chaises remises en place.
On devait préparer le maître-autel pour quelque fête, car on entendait
le marteau des tapissiers clouant des tentures. Et, au fond de la
chapelle perdue, dans la poussière d'un coup de balai donné par le
bedeau, le prêtre à l'air maussade promenait vivement ses mains sèches
sur les têtes inclinées de Gervaise et de Coupeau, et semblait les
unir au milieu d'un déménagement, pendant une absence du bon Dieu,
entre deux messes sérieuses. Quand la noce eut de nouveau signé sur un
registre, à la sacristie, et qu'elle se retrouva en plein soleil, sous
le porche, elle resta un instant là, ahurie, essoufflée d'avoir été
menée au galop.

-- Voilà! dit Coupeau, avec un rire gêné.

Il se dandinait, il ne trouvait rien là de rigolo. Pourtant, il
ajouta:

-- Ah bien! ça ne traîne pas. Ils vous envoient ça en quatre
mouvements... C'est comme chez les dentistes: on n'a pas le temps de
crier ouf! ils marient sans douleur.

-- Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura Lorilleux en ricanant. Ça se
bâcle en cinq minutes et ça tient bon toute la vie... Ah! ce pauvre
Cadet-Cassis, va!

Et les quatre témoins donnèrent des tapes sur les épaules du zingueur
qui faisait le gros dos. Pendant ce temps, Gervaise embrassait maman
Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant. Elle répondait aux
paroles entrecoupées de la vieille femme:

-- N'ayez pas peur, je ferai mon possible. Si ça tournait mal, ça ne
serait pas de ma faute. Non, bien sûr, j'ai trop envie d'être
heureuse... Enfin, c'est fait, n'est-ce pas? C'est à lui et à moi de
nous entendre et d'y mettre du nôtre.

Alors, on alla droit au _Moulin-d'Argent_. Coupeau avait pris le bras
de sa femme. Ils marchaient vite, riant, comme emportés, à deux cents
pas devant les autres, sans voir les maisons, ni les passants, ni les
voitures. Les bruits assourdissants du faubourg sonnaient des cloches
à leurs oreilles. Quand ils arrivèrent chez le marchand de vin,
Coupeau commanda tout de suite deux litres, du pain et des tranches de
jambon, dans le petit cabinet vitré du rez-de-chaussée, sans assiettes
ni nappe, simplement pour casser une croûte. Puis, voyant Boche et
Bibi-la-Grillade montrer un appétit sérieux, il fit venir un troisième
litre et un morceau de brie. Maman Coupeau n'avait pas faim, était
trop suffoquée pour manger. Gervaise, qui mourait de soif, buvait de
grands verres d'eau à peine rougie.

-- Ça me regarde, dit Coupeau, en passant immédiatement au comptoir,
où il paya quatre francs cinq sous.

Cependant, il était une heure, les invités arrivaient. Madame
Fauconnier, une femme grasse, belle encore, parut la première; elle
avait une robe écrue, à fleurs imprimées, avec une cravate rose et un
bonnet très chargé de fleurs. Ensuite vinrent ensemble mademoiselle
Remanjou, toute fluette dans l'éternelle robe noire qu'elle semblait
garder même pour se coucher, et le ménage Gaudron, le mari, d'une
lourdeur de brute, faisant craquer sa veste brune au moindre geste, la
femme, énorme, étalant son ventre de femme enceinte, dont sa jupe,
d'un violet cru, élargissait encore la rondeur. Coupeau expliqua qu'il
ne faudrait pas attendre Mes-Bottes; le camarade devait retrouver la
noce sur la route de Saint-Denis.

-- Ah bien! s'écria madame Lerat en entrant, nous allons avoir une
jolie saucée! Ça va être drôle!

Et elle appela la société sur la porte du marchand de vin, pour voir
les nuages, un orage d'un noir d'encre qui montait rapidement au sud
de Paris. Madame Lerat, l'aînée des Coupeau, était une grande femme,
sèche, masculine, parlant du nez, fagotée dans une robe puce trop
large, dont les longs effilés la faisaient ressembler à un caniche
maigre sortant de l'eau. Elle jouait avec son ombrelle comme avec un
bâton. Quand elle eut embrassé Gervaise, elle reprit:

-- Vous n'avez pas idée, on reçoit un soufflet dans la rue.... On
dirait qu'on vous jette du feu à la figure.

Tout le monde déclara alors sentir l'orage depuis longtemps. Quand on
était sorti de l'église, M. Madinier avait bien vu ce dont il
retournait. Lorilleux racontait que ses cors l'avaient empêché de
dormir; à partir de trois heures du matin. D'ailleurs, ça ne pouvait
pas finir autrement; voilà trois jours qu'il faisait vraiment trop
chaud.

-- Oh! ça va peut-être couler, répétait Coupeau, debout à la porte,
interrogeant le ciel d'un regard inquiet. On n'attend plus que ma
soeur, on pourrait tout de même partir, si elle arrivait.

Madame Lorilleux, en effet, était en retard. Madame Lerat venait de
passer chez elle, pour la prendre; mais, comme elle l'avait trouvée en
train de mettre son corset, elles s'étaient disputées toutes les deux.
La grande veuve ajouta à l'oreille de son frère:

-- Je l'ai plantée là. Elle est d'une humeur!... Tu verras quelle
tête!

Et la noce dut patienter un quart d'heure encore, piétinant dans la
boutique du marchand de vin, coudoyée, bousculée, au milieu des hommes
qui entraient boire un canon sur le comptoir. Par moments, Boche, ou
madame Fauconnier ou Bibi-la-Grillade, se détachaient, s'avançaient au
bord du trottoir, les yeux en l'air. Ça ne coulait pas du tout; le
jour baissait, des souffles de vent, rasant le sol, enlevaient de
petits tourbillons de poussière blanche. Au premier coup de tonnerre,
mademoiselle Remanjou se signa. Tous les regards se portaient avec
anxiété sur l'oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace: il était déjà deux
heures moins vingt.

-- Allez-y! cria Coupeau. Voilà les anges qui pleurent.

Une rafale de pluie balayait la chaussée, où des femmes fuyaient, en
tenant leurs jupes à deux mains. Et ce fut sous cette première ondée
que madame Lorilleux arriva enfin, essoufflée, furibonde, se battant
sur le seuil avec son parapluie, qui ne voulait pas se fermer.

-- A-t-on jamais vu! bégayait-elle. Ça m'a pris juste à la porte.
J'avais envie de remonter et de me déshabiller. J'aurais rudement bien
fait... Ah! elle est jolie, la noce! Je le disais, je voulais tout
renvoyer à samedi prochain. Et il pleut parce qu'on ne m'a pas
écoutée! Tant mieux! tant mieux que le ciel crève!

Coupeau essaya de la calmer. Mais elle l'envoya coucher. Ce ne serait
pas lui qui payerait sa robe, si elle était perdue. Elle avait une
robe de soie noire, dans laquelle elle étouffait; le corsage, trop
étroit, tirait sur les boutonnières, la coupait aux épaules; et la
jupe, taillée en fourreau, lui serrait si fort les cuisses, qu'elle
devait marcher à tout petits pas. Pourtant, les dames de la société la
regardaient, les lèvres pincées, l'air ému de sa toilette. Elle ne
parut même pas voir Gervaise, assise à côté de maman Coupeau. Elle
appela Lorilleux, lui demanda son mouchoir; puis, dans un coin de la
boutique, soigneusement, elle essuya une à une les gouttes de pluie
roulées sur la soie.

Cependant, l'ondée avait brusquement cessé. Le jour baissait encore,
il faisait presque nuit, une nuit livide traversée par de larges
éclairs. Bibi-la-Grillade répétait en riant qu'il allait tomber des
curés, bien sûr. Alors, l'orage éclata avec une extrême violence.
Pendant une demi-heure, l'eau tomba à seaux, la foudre gronda sans
relâche. Les hommes, debout devant la porte, contemplaient le voile
gris de l'averse, les ruisseaux grossis, la poussière d'eau volante
montant du clapotement des flaques. Les femmes s'étaient assises,
effrayées, les mains aux yeux. On ne causait plus, la gorge un peu
serrée. Une plaisanterie risquée sur le tonnerre par Boche, disant que
saint Pierre éternuait là-haut, ne fit sourire personne. Mais, quand
la foudre espaça ses coups, se perdit au loin, la société recommença à
s'impatienter, se fâcha contre l'orage, jurant et montrant le poing
aux nuées. Maintenant, du ciel couleur de cendre, une pluie fine
tombait, interminable.

-- Il est deux heures passées, cria madame Lorilleux. Nous ne pouvons
pourtant pas coucher ici!

Mademoiselle Remanjou ayant parlé d'aller à la campagne tout de même,
quand on devrait s'arrêter dans le fossé des fortifications, la noce
se récria: les chemins devaient être jolis, on ne pourrait seulement
pas s'asseoir sur l'herbe; puis, ça ne paraissait pas fini, il
reviendrait peut-être une saucée. Coupeau, qui suivait des yeux un
ouvrier trempé marchant tranquillement sous la pluie, murmura:

-- Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur la route de
Saint-Denis, il n'attrapera pas un coup de soleil.

Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur grandissait. Ça devenait
crevant à la fin. Il fallait décider quelque chose. On ne comptait pas
sans doute se regarder comme ça le blanc des yeux jusqu'au dîner.
Alors, pendant un quart d'heure, en face de l'averse entêtée, on se
creusa le cerveau. Bibi-la-Grillade proposait de jouer aux cartes;
Boche, de tempérament polisson et sournois, savait un petit jeu bien
drôle, le jeu du confesseur; madame Gaudron parlait d'aller manger de
la tarte aux ognons, chaussée Clignancourt; madame Lerat aurait
souhaité qu'on racontât des histoires; Gaudron ne s'embêtait pas, se
trouvait bien là, offrait seulement de se mettre à table tout de
suite. Et, à chaque proposition, on discutait, on se fâchait: c'était
bête, ça endormirait tout le monde, on les prendrait pour des
moutards. Puis, comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait
quelque chose de bien simple, une promenade sur les boulevards
extérieurs jusqu'au Père-Lachaise, où l'on pourrait entrer voir le
tombeau d'Héloïse et d'Abélard, si l'on avait le temps, madame
Lorilleux, ne se contenant plus, éclata. Elle fichait le camp, elle!
Voilà ce qu'elle faisait! Est-ce qu'on se moquait du monde? Elle
s'habillait, elle recevait la pluie, et c'était pour s'enfermer chez
un marchand de vin! Non, non, elle en avait assez d'une noce comme ça,
elle préférait son chez elle. Coupeau et Lorilleux durent barrer la
porte. Elle répétait:

-- Otez-vous de là! Je vous dis que je m'en vais!

Son mari ayant réussi à la calmer, Coupeau s'approcha de Gervaise,
toujours tranquille dans son coin, causant avec sa belle-mère et
madame Fauconnier.

-- Mais vous ne proposez rien, vous! dit-il, sans oser encore la
tutoyer.

-- Oh! tout ce qu'on voudra, répondit-elle en riant. Je ne suis pas
difficile. Sortons, ne sortons pas, ça m'est égal. Je me sens
très-bien, je n'en demande pas plus.

Et elle avait, en effet, la figure tout éclairée d'une joie paisible.
Depuis que les invités se trouvaient là, elle parlait à chacun d'une
voix un peu basse et émue, l'air raisonnable, sans se mêler aux
disputes. Pendant l'orage, elle était restée les yeux fixes, regardant
les éclairs, comme voyant des choses graves, très-loin, dans l'avenir,
à ces lueurs brusques.

M. Madinier, pourtant, n'avait encore rien proposé. Il était appuyé
contre le comptoir, les pans de son habit écartés, gardant son
importance de patron. Il cracha longuement, roula ses gros yeux.

-- Mon Dieu! dit-il, on pourrait aller au musée... Et il se caressa le
menton, en consultant la société d'un clignement de paupières.

-- Il y a des antiquités, des images, des tableaux, un tas de choses.
C'est très instructif.... Peut-être bien que vous ne connaissez pas
ça. Oh! c'est à voir, au moins une fois.

La noce se regardait, se tâtait. Non, Gervaise ne connaissait pas ça;
madame Fauconnier non plus, ni Boche, ni les autres. Coupeau croyait
bien être monté un dimanche, mais il ne se souvenait plus bien. On
hésitait cependant, lorsque madame Lorilleux, sur laquelle
l'importance de M. Madinier produisait une grande impression, trouva
l'offre très comme il faut, très honnête. Puisqu'on sacrifiait la
journée, et qu'on était habillé, autant valait-il visiter quelque
chose pour son instruction. Tout le monde approuva. Alors, comme la
pluie tombait encore un peu, on emprunta au marchand de vin des
parapluies, de vieux parapluies, bleus, verts, marron, oubliés par les
clients; et l'on partit pour le musée.

La noce tourna à droite, descendit dans Paris par le faubourg
Saint-Denis. Coupeau et Gervaise marchaient de nouveau en tête,
courant, devançant les autres. M. Madinier donnait maintenant le bras
à madame Lorilleux, maman Coupeau étant restée chez le marchand de
vin, à cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux et madame Lerat,
Boche et madame Fauconnier, Bibi-la-Grillade et mademoiselle Remanjou,
enfin le ménage Gaudron. On était douze. Ça faisait encore une jolie
queue sur le trottoir.

-- Oh! nous n'y sommes pour rien, je vous jure, expliquait madame
Lorilleux à M. Madinier. Nous ne savons pas où il l'a prise, ou plutôt
nous ne le savons que trop; mais ce n'est pas à nous de parler,
n'est-ce pas? ... Mon mari a dû acheter l'alliance. Ce matin, au saut
du lit, il a fallu leur prêter dix francs, sans quoi rien ne se
faisait plus... Une mariée qui n'amène seulement pas un parent à sa
noce! Elle dit avoir à Paris une soeur charcutière. Pourquoi ne
l'a-t-elle pas invitée, alors?

Elle s'interrompit, pour montrer Gervaise, que la pente du trottoir
faisait fortement boiter.

-- Regardez-la! S'il est permis!... Oh! la banban!

Et ce mot: la Banban, courut dans la société. Lorilleux ricanait,
disait qu'il fallait l'appeler comme ça. Mais madame Fauconnier
prenait la défense de Gervaise: on avait tort de se moquer d'elle,
elle était propre comme un sou et abattait fièrement l'ouvrage, quand
il le fallait. Madame Lerat, toujours pleine d'allusions polissonnes,
appelait la jambe de la petite « une quille d'amour »; et elle
ajoutait que beaucoup d'hommes aimaient ça, sans vouloir s'expliquer
davantage.

La noce, débouchant de la rue Saint-Denis, traversa le boulevard. Elle
attendit un moment, devant le flot des voitures; puis, elle se risqua
sur la chaussée, changée par l'orage en une mare de boue coulante.
L'ondée reprenait, la noce venait d'ouvrir les parapluies; et, sous
les riflards lamentables, balancés à la main des hommes, les femmes se
retroussaient, le défilé s'espaçait dans la crotte, tenant d'un
trottoir à l'autre. Alors, deux voyous crièrent à la chienlit; des
promeneurs accoururent; des boutiquiers, l'air amusé, se haussèrent
derrière leurs vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur
les fonds gris et mouillés du boulevard, les couples en procession
mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe
écrue à fleurs imprimées de madame Fauconnier, le pantalon
jaune-canari de Boche; une raideur de gens endimanchés donnait des
drôleries de carnaval à la redingote luisante de Coupeau et à l'habit
carré de M. Madinier; tandis que la belle toilette de madame
Lorilleux, les effilés de madame Lerat, les jupes fripées de
mademoiselle Remanjou, mêlaient les modes, traînaient à la file les
décrochez-moi ça du luxe des pauvres. Mais c'étaient surtout les
chapeaux des messieurs qui égayaient, de vieux chapeaux conservés,
ternis par l'obscurité de l'armoire, avec des formes pleines de
comique, hautes, évasées, en pointe, des ailes extraordinaires,
retroussées, plates, trop larges ou trop étroites. Et les sourires
augmentaient encore, quand, tout au bout, pour clore le spectacle,
madame Gaudron, la cardeuse, s'avançait dans sa robe d'un violet cru,
avec son ventre de femme enceinte, qu'elle portait énorme, très en
avant. La noce, cependant, ne hâtait point sa marche, bonne enfant,
heureuse d'être regardée, s'amusant des plaisanteries.

-- Tiens! la mariée! cria l'un des voyous, en montrant madame Gaudron.
Ah! malheur! elle a avalé un rude pepin!

Toute la société éclata de rire. Bibi-la-Grillade, se tournant, dit
que le gosse avait bien envoyé ça. La cardeuse riait le plus fort,
s'étalait; ça n'était pas déshonorant, au contraire; il y avait plus
d'une dame qui louchait en passant et qui aurait voulu être comme
elle.

On s'était engagé dans la rue de Cléry. Ensuite, on prit la rue du
Mail. Sur la place des Victoires, il y eut un arrêt. La mariée avait
le cordon de son soulier gauche dénoué; et, comme elle le rattachait,
au pied de la statue de Louis XIV, les couples se serrèrent derrière
elle, attendant, plaisantant sur le bout de mollet qu'elle montrait.
Enfin, après avoir descendu la rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva
au Louvre.

M. Madinier, poliment, demanda à prendre la tête du cortège.

C'était très grand, on pouvait se perdre; et lui, d'ailleurs,
connaissait les beaux endroits, parce qu'il était souvent venu avec un
artiste, un garçon bien intelligent, auquel une grande maison de
cartonnage achetait des dessins, pour les mettre sur des boîtes. En
bas, quand la noce se fut engagée dans le musée assyrien, elle eut un
petit frisson. Fichtre! il ne faisait pas chaud; la salle aurait fait
une fameuse cave. Et, lentement les couples avançaient, le menton
levé, les paupières battantes, entre les colosses de pierre, les dieux
de marbre noir muets dans leur raideur hiératique, les bêtes
monstrueuses, moitié chattes et moitié femmes, avec des figures de
mortes, le nez aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça
très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour
d'aujourd'hui. Une inscription en caractères phéniciens les stupéfia.
Ce n'était pas possible, personne n'avait jamais lu ce grimoire. Mais
M. Madinier, déjà sur le premier palier avec madame Lorilleux, les
appelait, criant sous les voûtes:

-- Venez donc. Ce n'est rien, ces machines... C'est au premier qu'il
faut voir.

La nudité sévère de l'escalier les rendit graves. Un huissier superbe,
en gilet rouge, la livrée galonnée d'or, qui semblait les attendre sur
le palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec respect, marchant le
plus doucement possible, qu'ils entrèrent dans la galerie française.

Alors, sans s'arrêter, les yeux emplis de l'or des cadres, ils
suivirent l'enfilade des petits salons, regardant passer les images,
trop nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu une heure devant
chacune, si l'on avait voulu comprendre. Que de tableaux, sacredié! ça
ne finissait pas. Il devait y en avoir pour de l'argent. Puis, au
bout, M. Madinier les arrêta brusquement devant le _Radeau de la
Méduse_; et il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, se
taisaient. Quand on se remit à marcher, Boche résuma le sentiment
général: c'était tapé.

Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout émerveilla la société,
un parquet luisant, clair comme un miroir, où les pieds des banquettes
se reflétaient. Mademoiselle Remanjou fermait les yeux, parce qu'elle
croyait marcher sur de l'eau. On criait à madame Gaudron de poser ses
souliers à plat, à cause de sa position. M. Madinier voulait leur
montrer les dorures et les peintures du plafond; mais ça leur cassait
le cou, et ils ne distinguaient rien. Alors, avant d'entrer dans le
salon carré, il indiqua une fenêtre du geste, en disant:

-- Voilà le balcon d'où Charles IX a tiré sur le peuple.

Cependant, il surveillait la queue du cortège. D'un geste, il commanda
une halte, au milieu du salon carré. Il n'y avait là que des
chefs-d'oeuvre, murmurait-il à demi-voix, comme dans une église. On
fit le tour du salon. Gervaise demanda le sujet des _Noces de Cana_;
c'était bête de ne pas écrire les sujets sur les cadres. Coupeau
s'arrêta devant la Joconde, à laquelle il trouva une ressemblance avec
une de ses tantes. Boche et Bibi la-Grillade ricanaient, en se
montrant du coin de l'oeil les femmes nues; les cuisses de l'Antiope
surtout leur causèrent un saisissement. Et, tout au bout, le ménage
Gaudron, l'homme la bouche ouverte, la femme les mains sur son ventre,
restaient béants, attendris et stupides, en face de la Vierge de
Murillo.

Le tour du salon terminé, M. Madinier voulut qu'on recommençât; ça en
valait la peine. Il s'occupait beaucoup de madame Lorilleux, à cause
de sa robe de soie; et, chaque fois qu'elle l'interrogeait, il
répondait gravement, avec un grand aplomb. Comme elle s'intéressait à
la maîtresse du Titien, dont elle trouvait la chevelure jaune pareille
à la sienne, il la lui donna pour la belle Ferronnière, une maîtresse
d'Henri IV, sur laquelle on avait joué un drame, à l'Ambigu.

Puis, la noce se lança dans la longue galerie où sont les écoles
italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des tableaux,
des saints, des hommes et des femmes avec des figures qu'on ne
comprenait pas, des paysages tout noirs, des bêtes devenues jaunes,
une débandade de gens et de choses dont le violent tapage de couleurs
commençait à leur causer un gros mal de tête. M. Madinier ne parlait
plus, menait lentement le cortège, qui le suivait en ordre, tous les
cous tordus et les yeux en l'air. Des siècles d'art passaient devant
leur ignorance ahurie, la sécheresse fine des primitifs, les
splendeurs des Vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des
Hollandais. Mais ce qui les intéressait le plus, c'étaient encore les
copistes, avec leurs chevalets installés parmi le monde, peignant sans
gêne; une vieille dame, montée sur une grande échelle, promenant un
pinceau à badigeon dans le ciel tendre d'une immense toile, les frappa
d'une façon particulière. Peu à peu, pourtant, le bruit avait dû se
répandre qu'une noce visitait le Louvre; des peintres accouraient, la
bouche fendue d'un rire; des curieux s'asseyaient à l'avance sur des
banquettes, pour assister commodément au défilé; tandis que les
gardiens, les lèvres pincées, retenaient des mots d'esprit. Et la
noce, déjà lasse, perdant de son respect, traînait ses souliers à
clous, tapait ses talons sur les parquets sonores, avec le piétinement
d'un troupeau débandé, lâché au milieu de la propreté nue et
recueillie des salles.

M. Madinier se taisait pour ménager un effet. Il alla droit à la
_Kermesse_ de Rubens. Là, il ne dit toujours rien, il se contenta
d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil égrillard. Les dames, quand
elles eurent le nez sur la peinture, poussèrent de petits cris; puis,
elles se détournèrent, très-rouges. Les hommes les retinrent,
rigolant, cherchant les détails orduriers.

-- Voyez donc! répétait Boche, ça vaut l'argent. En voilà un qui
dégobille. Et celui-là, il arrose les pissenlits. Et celui-là, oh!
celui-là... Ah bien! ils sont propres, ici.

-- Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son succès. Il n'y a plus
rien à voir de ce côté.

La noce retourna sur ses pas, traversa de nouveau le salon carré et la
galerie d'Apollon. Madame Lerat et mademoiselle Remanjou se
plaignaient, déclarant que les jambes leur rentraient dans le corps.
Mais le cartonnier voulait montrer à Lorilleux les bijoux anciens. Ça
se trouvait à côté, au fond d'une petite pièce, où il serait allé les
yeux fermés. Pourtant, il se trompa, égara la noce le long de sept ou
huit salles, désertes, froides, garnies seulement de vitrines sévères
où s'alignaient une quantité innombrable de pots cassés et de
bonshommes très-laids. La noce frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis,
comme elle cherchait une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut
une nouvelle course immense: les dessins n'en finissaient pas, les
salons succédaient aux salons, sans rien de drôle, avec des feuilles
de papier gribouillées, sous des vitres, contre les murs. M. Madinier,
perdant la tête, ne voulant point avouer qu'il était perdu, enfila un
escalier, fit monter un étage à la noce. Cette fois, elle voyageait au
milieu du musée de marine, parmi des modèles d'instruments et de
canons, des plans en relief, des vaisseaux grands comme des joujoux.
Un autre escalier se rencontra, très loin, au bout d'un quart d'heure
de marche. Et, l'ayant descendu, elle se retrouva en plein dans les
dessins. Alors, le désespoir la prit, elle roula au hasard des salles,
les couples toujours à la file, suivant M. Madinier, qui s'épongeait
le front, hors de lui, furieux contre l'administration, qu'il accusait
d'avoir changé les portes de place. Les gardiens et les visiteurs la
regardaient passer, pleins d'étonnement. En moins de vingt minutes, on
la revit au salon carré, dans la galerie française, le long des
vitrines où dorment les petits dieux de l'Orient. Jamais plus elle ne
sortirait. Les jambes cassées, s'abandonnant, la noce faisait un
vacarme énorme, laissant dans sa course le ventre de madame Gaudron en
arrière.

-- On ferme! on ferme! crièrent les voix puissantes des gardiens.

Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu'un gardien se mît à
sa tête, la reconduisît jusqu'à une porte. Puis, dans la cour du
Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au vestiaire, elle
respira. M. Madinier retrouvait son aplomb; il avait eu tort de ne pas
tourner à gauche; maintenant, il se souvenait que les bijoux étaient à
gauche. Toute la société, d'ailleurs, affectait d'être contente
d'avoir vu ça.

Quatre heures sonnaient. On avait encore deux heures à employer avant
le dîner. On résolut de faire un tour, pour tuer le temps. Les dames,
très lasses, auraient bien voulu s'asseoir; mais, comme personne
n'offrait des consommations, on se remit en marche, on suivit le quai.
Là, une nouvelle averse arriva, si drue, que, malgré les parapluies,
les toilettes des dames s'abîmaient. Madame Lorilleux, le coeur noyé à
chaque goutte qui mouillait sa robe, proposa de se réfugier sous le
Pont-Royal; d'ailleurs, si on ne la suivait pas, elle menaçait d'y
descendre toute seule. Et le cortège alla sous le Pont-Royal. On y
était joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler ça une idée
chouette! Les dames étalèrent leurs mouchoirs sur les pavés, se
reposèrent là, les genoux écartés, arrachant des deux mains les brins
d'herbe poussés entre les pierres, regardant couler l'eau noire, comme
si elles se trouvaient à la campagne. Les hommes s'amusèrent à crier
très fort, pour éveiller l'écho de l'arche, en face d'eux; Boche et
Bibi-la-Grillade, l'un après l'autre, injuriaient le vide, lui
lançaient à toute volée: « Cochon! » et riaient beaucoup, quand l'écho
leur renvoyait le mot; puis, la gorge enrouée, ils prirent des
cailloux plats et jouèrent à faire des ricochets. L'averse avait
cessé, mais la société se trouvait si bien, qu'elle ne songeait plus à
s'en aller. La Seine charriait des nappes grasses, de vieux bouchons
et des épluchures de légumes, un tas d'ordures qu'un tourbillon
retenait un instant, dans l'eau inquiétante, tout assombrie par
l'ombre de la voûte; tandis que, sur le pont, passait le roulement des
omnibus et des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait
seulement les toits, à droite et à gauche, comme du fond d'un trou.
Mademoiselle Remanjou soupirait; s'il y avait eu des feuilles, ça lui
aurait rappelé, disait-elle, un coin de la Marne, ou elle allait, vers
1817, avec un jeune homme qu'elle pleurait encore.

Cependant, M. Madinier donna le signal du départ. On traversa le
jardin des Tuileries, au milieu d'un petit peuple d'enfants dont les
cerceaux et les ballons dérangèrent le bel ordre des couples. Puis,
comme la noce, arrivée sur la place Vendôme, regardait la colonne, M.
Madinier songea à faire une galanterie aux dames; il leur offrit de
monter dans la colonne, pour voir Paris. Son offre parut très farce.
Oui, oui, il fallait monter, on en rirait longtemps. D'ailleurs, ça ne
manquait pas d'intérêt pour les personnes qui n'avaient jamais quitté
le plancher aux vaches.

-- Si vous croyez que la Banban va se risquer là dedans, avec sa
quille! murmurait madame Lorilleux.

-- Moi, je monterais volontiers, disait madame Lerat, mais je ne veux
pas qu'il y ait d'homme derrière moi.

Et la noce monta. Dans l'étroite spirale de l'escalier, les douze
grimpaient à la file, butant contre les marches usées, se tenant aux
murs. Puis, quand l'obscurité devint complète, ce fut une bosse de
rires. Les dames poussaient de petits cris. Les messieurs les
chatouillaient, leur pinçaient les jambes. Mais elles étaient bien
bêtes de causer! on a l'air de croire que ce sont des souris.
D'ailleurs, ça restait sans conséquence; ils savaient s'arrêter où il
fallait, pour l'honnêteté. Puis, Boche trouva une plaisanterie que
toute la société répéta. On appelait madame Gaudron, comme si elle
était restée en chemin, et on lui demandait si son ventre passait.
Songez donc! si elle s'était trouvée prise là, sans pouvoir monter ni
descendre, elle aurait bouché le trou, on n'aurait jamais su comment
s'en aller. Et l'on riait de ce ventre de femme enceinte, avec une
gaieté formidable qui secouait la colonne. Ensuite, Boche, tout à fait
lancé, déclara qu'on se faisait vieux, dans ce tuyau de cheminée; ça
ne finissait donc pas, on allait donc au ciel? Et il cherchait à
effrayer les dames, en criant que ça remuait. Cependant, Coupeau ne
disait rien; il venait derrière Gervaise, la tenait à la taille, la
sentait s'abandonner. Lorsque, brusquement, on rentra dans le jour, il
était juste en train de lui embrasser le cou.

-- Eh bien! vous êtes propres, ne vous gênez pas tous les deux! dit
madame Lorilleux d'un air scandalisé.

Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il répétait entre ses dents:

Vous en avez fait un bruit! Je n'ai pas seulement pu compter les
marches.

Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait déjà les monuments.
Jamais madame Fauconnier ni mademoiselle Remanjou ne voulurent sortir
de l'escalier; la pensée seule du pavé, en bas, leur tournait les
sangs; et elles se contentaient de risquer des coups d'oeil par la
petite porte. Madame Lerat, plus crâne, faisait le tour de l'étroite
terrasse, en se collant contre le bronze du dôme. C'était tout de même
rudement émotionnant, quand on songeait qu'il aurait suffi de passer
une jambe. Quelle culbute, sacré Dieu! Les hommes, un peu pâles,
regardaient la place. On se serait cru en l'air, séparé de tout. Non,
décidément, ça vous faisait froid aux boyaux. M. Madinier, pourtant,
recommandait de lever les yeux, de les diriger devant soi, très loin;
ça empêchait le vertige. Et il continuait à indiquer du doigt les
Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, les buttes
Montmartre. Puis, madame Lorilleux eut l'idée de demander si l'on
apercevait, sur le boulevard de la Chapelle, le marchand de vin où
l'on allait manger, au _Moulin-d'Argent_. Alors, pendant dix minutes,
on chercha, on se disputa même; chacun plaçait le marchand de vin à un
endroit. Paris, autour d'eux, étendait son immensité grise, aux
lointains bleuâtres, ses vallées profondes, où roulait une houle de
toitures; toute la rive droite était dans l'ombre, sous un grand
haillon de nuage cuivré; et, du bord de ce nuage, frangé d'or, un
large rayon coulait, qui allumait les milliers de vitres de la rive
gauche d'un pétillement d'étincelles, détachant en lumière ce coin de
la ville sur un ciel très pur, lavé par l'orage.

-- Ce n'était pas la peine de monter pour nous manger le nez, dit
Boche, furieux, en reprenant l'escalier.

La noce descendit, muette, boudeuse, avec la seule dégringolade des
souliers sur les marches. En bas, M. Madinier voulait payer. Mais
Coupeau se récria, se hâta de mettre dans la main du gardien
vingt-quatre sous, deux sous par personne. Il était près de cinq
heures et demie; on avait tout juste le temps de rentrer. Alors, on
revint par les boulevards et par le faubourg Poissonnière. Coupeau,
pourtant, trouvait que la promenade ne pouvait pas se terminer comme
ça; il poussa tout le monde au fond d'un marchand de vin, où l'on prit
du vermouth.

Le repas était commandé pour six heures. On attendait la noce depuis
vingt minutes, au _Moulin-d'Argent_. Madame Boche, qui avait confié sa
loge à une dame de la maison, causait avec maman Coupeau, dans le
salon du premier, en face de la table servie; et les deux gamins,
Claude et Étienne, amenés par elle, jouaient à courir sous la table,
au milieu d'une débandade de chaises. Lorsque Gervaise, en entrant,
aperçut les petits, qu'elle n'avait pas vus de la journée, elle les
prit sur ses genoux, les caressa, avec de gros baisers.

-- Ont-ils été sages? demanda-t-elle à madame Boche. Ils ne vous ont
pas trop fait endêver, au moins?

Et comme celle-ci lui racontait les mots à mourir de rire de ces
vermines-là, pendant l'après-midi, elle les enleva de nouveau, les
serra contre elle, prise d'une rage de tendresse.

-- C'est drôle pour Coupeau tout de même, disait madame Lorilleux aux
autres dames, dans le fond du salon.

Gervaise avait gardé sa tranquillité souriante de la matinée. Depuis
la promenade pourtant, elle devenait par moments toute triste, elle
regardait son mari et les Lorilleux de son air pensif et raisonnable.
Elle trouvait Coupeau lâche devant sa soeur. La veille encore, il
criait fort, il jurait de les remettre à leur place, ces langues de
vipères, s'ils lui manquaient. Mais, en face d'eux, elle le voyait
bien, il faisait le chien couchant, guettait sortir leurs paroles,
était aux cent coups quand il les croyait fâchés. Et cela, simplement,
inquiétait la jeune femme pour l'avenir.

Cependant, on n'attendait plus que Mes-Bottes, qui n'avait pas encore
paru.

-- Ah! zut! cria Coupeau, mettons-nous à table. Vous allez le voir
abouler; il a le nez creux, il sent la boustifaille de loin... Dites
donc, il doit rire, s'il est toujours à faire le poireau sur la route
de Saint-Denis!

Alors, la noce, très égayée, s'attabla avec un grand bruit de chaises.
Gervaise était entre Lorilleux et M. Madinier, et Coupeau, entre
madame Fauconnier et madame Lorilleux. Les autres convives se
placèrent à leur goût, parce que ça finissait toujours par des
jalousies et des disputes, lorsqu'on indiquait les couverts. Boche se
glissa près de madame Lerat. Bibi-la-Grillade eut pour voisines
mademoiselle Remanjou et madame Gaudron. Quant à madame Boche et à
maman Coupeau, tout au bout, elles gardèrent les enfants, elles se
chargèrent de couper leur viande, de leur verser à boire, surtout pas
beaucoup de vin.

-- Personne ne dit le Bénédicité? demanda Boche, pendant que les dames
arrangeaient leurs jupes sous la nappe, par peur des taches.

Mais madame Lorilleux n'aimait pas ces plaisanteries-là. Et le potage
au vermicelle, presque froid, fut mangé très vite, avec des
sifflements de lèvres dans les cuillers. Deux garçons servaient, en
petites vestes graisseuses, en tabliers d'un blanc douteux. Par les
quatre fenêtres ouvertes sur les acacias de la cour, le plein jour
entrait, une fin de journée d'orage, lavée et chaude encore. Le reflet
des arbres, dans ce coin humide, verdissait la salle enfumée, faisait
danser des ombres de feuilles au-dessus de la nappe, mouillée d'une
odeur vague de moisi. Il y avait deux glaces, pleines de chiures de
mouches, une à chaque bout, qui allongeaient la table à l'infini,
couverte de sa vaisselle épaisse, tournant au jaune, où le gras des
eaux de l'évier restait en noir dans les égratignures des couteaux. Au
fond, chaque fois qu'un garçon remontait de la cuisine, la porte
battait, soufflait une odeur forte de graillon.

-- Ne parlons pas tous à la fois, dit Boche, comme chacun se taisait,
le nez sur son assiette.

Et l'on buvait le premier verre de vin, en suivant des yeux deux
tourtes aux godiveaux, servies par les garçons, lorsque Mes-Bottes
entra.

-- Eh bien! vous êtes de la jolie fripouille, vous autres! cria-t-il.
J'ai usé mes plantes pendant trois heures sur la route, même qu'un
gendarme m'a demandé mes papiers... Est-ce qu'on fait de ces
cochonneries-là à un ami! Fallait au moins m'envoyer un sapin par un
commissionnaire. Ah! non, vous savez, blague dans le coin, je la
trouve raide. Avec ça, il pleuvait si fort, que j'avais de l'eau dans
mes poches... Vrai, on y pêcherait encore une friture.

La société riait, se tordait. Cet animal de Mes-Bottes était allumé;
il avait bien déjà ses deux litres; histoire seulement de ne pas se
laisser embêter par tout ce sirop de grenouille que l'orage avait
craché sur ses abatis.

-- Eh! le comte de Gigot-Fin! dit Coupeau, va t'asseoir là-bas, à côté
de madame Gaudron. Tu vois, on t'attendait.

Oh! ça ne l'embarrassait pas, il rattraperait les autres; et il
redemanda trois fois du potage, des assiettes de vermicelle, dans
lesquelles il coupait d'énormes tranches de pain. Alors, quand on eut
attaqué les tourtes, il devint la profonde admiration de toute la
table. Comme il bâfrait! Les garçons effarés faisaient la chaîne pour
lui passer du pain, des morceaux finement coupés qu'il avalait d'une
bouchée. Il finit par se fâcher; il voulait un pain, à côté de lui. Le
marchand de vin, très-inquiet, se montra un instant sur le seuil de la
salle. La société, qui l'attendait, se tordit de nouveau. Ça la lui
coupait, au gargotier! Quel sacré zig tout de même, ce Mes-Bottes!
Est-ce qu'un jour il n'avait pas mangé douze oeufs durs et bu douze
verres de vin, pendant que les douze coups de midi sonnaient! On n'en
rencontre pas beaucoup de cette force-là. Et mademoiselle Remanjou,
attendrie, regardait Mes-Bottes mâcher, tandis que M. Madinier,
cherchant un mot pour exprimer son étonnement presque respectueux,
déclara une telle capacité extraordinaire.

Il y eut un silence. Un garçon venait de poser sur la table une
gibelotte de lapin, dans un vaste plat, creux comme un saladier.
Coupeau, très blagueur, en lança une bonne.

-- Dites donc, garçon, c'est du lapin de gouttière, ça... Il miaule
encore.

En effet, un léger miaulement, parfaitement imité, semblait sortir du
plat. C'était Coupeau qui faisait ça avec la gorge, sans remuer les
lèvres; un talent de société d'un succès certain, si bien qu'il ne
mangeait jamais dehors sans commander une gibelotte. Ensuite, il
ronronna. Les dames se tamponnaient la figure avec leurs serviettes,
parce qu'elles riaient trop.

Madame Fauconnier demanda la tête; elle n'aimait que la tête.
Mademoiselle Remanjou adorait les lardons. Et, comme Boche disait
préférer les petits ognons, quand ils étaient bien revenus, madame
Lerat pinça les lèvres, en murmurant:

-- Je comprends ça.

Elle était sèche comme un échalas, menait une vie d'ouvrière cloîtrée
dans son train-train, n'avait pas vu le nez d'un homme chez elle
depuis son veuvage, tout en montrant une préoccupation continuelle de
l'ordure, une manie de mots à double entente et d'allusions
polissonnes, d'une telle profondeur, qu'elle seule se comprenait.
Boche, se penchant et réclamant une explication, tout bas, à
l'oreille, elle reprit:

-- Sans doute, les petits ognons...Ça suffit, je pense.

Mais la conversation devenait sérieuse. Chacun parlait de son métier.
M. Madinier exaltait le cartonnage: il y avait de vrais artistes dans
la partie; ainsi, il citait des boîtes d'étrennes, dont il connaissait
les modèles, des merveilles de luxe. Lorilleux, pourtant, ricanait; il
était très vaniteux de travailler l'or, il en voyait comme un reflet
sur ses doigts et sur toute sa personne. Enfin, disait-il souvent, les
bijoutiers, au temps jadis, portaient l'épée; et il citait Bernard
Palissy, sans savoir. Coupeau, lui, racontait une girouette, un
chef-d'oeuvre d'un de ses camarades; ça se composait d'une colonne,
puis d'une gerbe, puis d'une corbeille de fruits, puis d'un drapeau;
le tout, très bien reproduit, fait rien qu'avec des morceaux de zinc
découpés et soudés. Madame Lerat montrait à Bibi-la-Grillade comment
on tournait une queue de rose, en roulant le manche de son couteau
entre ses doigts osseux. Cependant, les voix montaient, se croisaient;
on entendait, dans le bruit, des mots lancés très haut par madame
Fauconnier, en train de se plaindre de ses ouvrières, d'un petit
chausson d'apprentie qui lui avait encore brûlé, la veille, une paire
de draps.

-- Vous avez beau dire, cria Lorilleux en donnant un coup de poing sur
la table, l'or, c'est de l'or.

Et, au milieu du silence causé par cette vérité, il n'y eut plus que
la voix fluette de mademoiselle Remanjou, continuant:

-- Alors, je leur relève la jupe, je couds en dedans... Je leur plante
une épingle dans la tête pour tenir le bonnet... Et c'est fait, on les
vend treize sous.

Elle expliquait ses poupées à Mes-Bottes, dont les mâchoires,
lentement, roulaient comme des meules. Il n'écoutait pas, il hochait
la tête, guettant les garçons, pour ne pas leur laisser emporter les
plats sans les avoir torchés. On avait mangé un fricandeau au jus et
des haricots verts. On apportait le rôti, deux poulets maigres,
couchés sur un lit de cresson, fané et cuit par le four. Au dehors, le
soleil se mourait sur les branches hautes des acacias. Dans la salle,
le reflet verdâtre s'épaississait des buées montant de la table,
tachée de vin et de sauce, encombrée de la débâcle du couvert; et, le
long du mur, des assiettes sales, des litres vides, posés là par les
garçons, semblaient les ordures balayées et culbutées de la nappe. Il
faisait très chaud. Les hommes retirèrent leurs redingotes et
continuèrent à manger en manches de chemise.

-- Madame Boche, je vous en prie, ne les bourrez pas tant, dit
Gervaise, qui parlait peu, surveillant de loin Claude et Étienne.

Elle se leva, alla causer un instant, debout derrière les chaises des
petits. Les enfants, ça n'avait pas de raison, ça mangeait toute une
journée sans refuser les morceaux; et elle leur servit elle-même du
poulet, un peu de blanc. Mais maman Coupeau dit qu'ils pouvaient bien,
pour une fois, se donner une indigestion. Madame Boche, à voix basse,
accusa Boche de pincer les genoux de madame Lerat. Oh! c'était un
sournois, il godaillait. Elle avait bien vu sa main disparaître. S'il
recommençait, jour de Dieu! elle était femme à lui flanquer une carafe
à la tête.

Dans le silence, M. Madinier causait politique.

-- Leur loi du 31 mai est une abomination. Maintenant, il faut deux
ans de domicile. Trois millions de citoyens sont rayés des listes...
On m'a dit que Bonaparte, au fond, est très vexé, car il aime le
peuple, il en a donné des preuves.

Lui, était républicain; mais il admirait le prince, à cause de son
oncle, un homme comme il n'en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade
se fâcha: il avait travaillé à l'Élysée, il avait vu le Bonaparte
comme il voyait Mes-Bottes, là, en face de lui; eh bien! ce mufe de
président ressemblait à un roussin, voilà! On disait qu'il allait
faire un tour du côté de Lyon; ce serait un fameux débarras, s'il se
cassait le cou dans un fossé. Et, comme la discussion tournait au
vilain, Coupeau dut intervenir.

-- Ah bien! vous êtes encore innocents de vous attraper pour la
politique!... En voilà une blague, la politique! Est-ce que ça existe
pour nous?... On peut bien mettre ce qu'on voudra, un roi, un
empereur, rien du tout, ça ne m'empêchera pas de gagner mes cinq
francs, de manger et de dormir, pas vrai?... Non, c'est trop bête!

Lorilleux hochait la tête. Il était né le même jour que le comte de
Chambord, le 29 septembre 1820. Cette coïncidence le frappait
beaucoup, l'occupait d'un rêve vague, dans lequel il établissait une
relation entre le retour en France du roi et sa fortune personnelle.
Il ne disait pas nettement ce qu'il espérait, mais il donnait à
entendre qu'il lui arriverait alors quelque chose d'extraordinairement
agréable. Aussi, à chacun de ses désirs trop gros pour être contenté,
il renvoyait ça à plus tard, « quand le roi reviendrait. »

-- D'ailleurs, racontait-il, j'ai vu un soir le comte de Chambord...

Tous les visages se tournèrent vers lui.

-- Parfaitement. Un gros homme, en paletot, l'air bon garçon...
J'étais chez Péquignot, un de mes amis, qui vend des meubles,
Grande-Rue de la Chapelle... Le comte de Chambord avait la veille
laissé là un parapluie. Alors, il est entré, il a dit comme ça, tout
simplement: « Voulez-vous bien me rendre mon parapluie? » Mon Dieu!
oui, c'était lui, Péquignot m'a donné sa parole d'honneur.

Aucun des convives n'émit le moindre doute. On était au dessert. Les
garçons débarrassaient la table avec un grand bruit de vaisselle. Et
madame Lorilleux, jusque-là très convenable, très dame, laissa
échapper un: Sacré salaud! parce que l'un des garçons, en enlevant un
plat, lui avait fait couler quelque chose de mouillé dans le cou. Pour
sûr, sa robe de soie était tachée. M. Madinier dut lui regarder le
dos, mais il n'y avait rien, il le jurait. Maintenant, au milieu de la
nappe, s'étalaient des oeufs à la neige dans un saladier, flanqués de
deux assiettes de fromage et de deux assiettes de fruits. Les oeufs à
la neige, les blancs trop cuits nageant sur la crème jaune, causèrent
un recueillement; on ne les attendait pas, on trouva ça distingué.
Mes-Bottes mangeait toujours. Il avait redemandé un pain. Il acheva
les deux fromages; et comme il restait de la crème, il se fit passer
le saladier, au fond duquel il tailla de larges tranches, comme pour
une soupe.

-- Monsieur est vraiment bien remarquable, dit M. Madinier retombé
dans son admiration.

Alors, les hommes se levèrent pour prendre leurs pipes. Ils restèrent
un instant derrière Mes-Bottes, à lui donner des tapes sur les
épaules, en lui demandant si ça allait mieux. Bibi-la-Grillade le
souleva avec la chaise; mais, tonnerre de Dieu! l'animal avait doublé
de poids. Coupeau, par blague, racontait que le camarade commençait
seulement à se mettre en train, qu'il allait à présent manger comme ça
du pain toute la nuit. Les garçons, épouvantés, disparurent. Boche,
descendu depuis un instant, remonta en racontant la bonne tête du
marchand de vin, en bas; il était tout pâle dans son comptoir, la
bourgeoise consternée venait d'envoyer voir si les boulangers
restaient ouverts, jusqu'au chat de la maison qui avait l'air ruiné.
Vrai, c'était trop cocasse, ça valait l'argent du dîner, il ne pouvait
pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de Mes-Bottes. Et les
hommes, leurs pipes allumées, le couvaient d'un regard jaloux; car
enfin, pour tant manger, il fallait être solidement bâti!

-- Je ne voudrais pas être chargée de vous nourrir, dit madame
Gaudron. Ah! non, par exemple!

-- Dites donc, la petite mère, faut pas blaguer, répondit Mes-Bottes,
avec un regard oblique sur le ventre de sa voisine. Vous en avez avalé
plus long que moi.

On applaudit, on cria bravo: c'était envoyé. Il faisait nuit noire,
trois becs de gaz flambaient dans la salle, remuant de grandes clartés
troubles, au milieu de la fumée des pipes. Les garçons, après avoir
servi le café et le cognac, venaient d'emporter les dernières piles
d'assiettes sales. En bas, sous les trois acacias, le bastringue
commençait, un cornet à pistons et deux violons jouant très-fort, avec
des rires de femme, un peu rauques dans la nuit chaude.

-- Faut faire un brûlot! cria Mes-Bottes; deux litres de
casse-poitrine, beaucoup de citron et pas beaucoup de sucre!

Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage inquiet de Gervaise, se
leva en déclarant qu'on ne boirait pas davantage. On avait vidé
vingt-cinq litres, chacun son litre et demi, en comptant les enfants
comme des grandes personnes; c'était déjà trop raisonnable. On venait
de manger un morceau ensemble, en bonne amitié, sans flafla, parce
qu'on avait de l'estime les uns pour les autres et qu'on désirait
célébrer entre soi une fête de famille. Tout se passait très
gentiment, on était gai, il ne fallait pas maintenant se cocarder
cochonnément, si l'on voulait respecter les dames. En un mot, et comme
fin finale, on s'était réuni pour porter une santé au conjungo, et non
pour se mettre dans les brindezingues. Ce petit discours, débité d'une
voix convaincue par le zingueur, qui posait la main sur sa poitrine à
la chute de chaque phrase, eut la vive approbation de Lorilleux et de
M. Madinier. Mais les autres, Boche, Gaudron, Bibi-la-Grillade,
surtout Mes-Bottes, très-allumés tous les quatre, ricanèrent, la
langue épaissie, ayant une sacrée coquine de soif, qu'il fallait
pourtant arroser.

-- Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n'ont pas soif, n'ont pas
soif, fit remarquer Mes-Bottes. Pour lors, on va commander le
brûlot... On n'esbrouffe personne. Les aristos feront monter de l'eau
sucrée.

Et comme le zingueur recommençait à prêcher, l'autre, qui s'était mis
debout, se donna une claque sur la fesse, en criant:

-- Ah! tu sais, baise cadet!... Garçon, deux litres de vieille!

Alors, Coupeau dit que c'était très-bien, qu'on allait seulement
régler le repas tout de suite. Ça éviterait des disputes. Les gens
bien élevés n'avaient pas besoin de payer pour les soûlards. Et,
justement, Mes-Bottes, après s'être fouillé longtemps, ne trouva que
trois francs sept sous. Aussi pourquoi l'avait-on laissé droguer sur
la route de Saint-Denis? Il ne pouvait pas se laisser nayer, il avait
cassé la pièce de cent sous. Les autres étaient fautifs, voilà! Enfin,
il donna trois francs, gardant les sept sous pour son tabac du
lendemain. Coupeau, furieux, aurait cogné, si Gervaise ne l'avait tiré
par sa redingote, très effrayée, suppliante. Il se décida à emprunter
deux francs à Lorilleux, qui, après les avoir refusés, se cacha pour
les prêter, car sa femme, bien sûr, n'aurait jamais voulu.

Cependant, M. Madinier avait pris une assiette. Les demoiselles et les
dames seules, madame Lerat, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou,
déposèrent leur pièce de cent sous les premières, discrètement.
Ensuite, les messieurs s'isolèrent à l'autre bout de la salle, firent
les comptes. On était quinze; ça montait donc à soixante-quinze
francs. Lorsque les soixante-quinze francs furent dans l'assiette,
chaque homme ajouta cinq sous pour les garçons. Il fallut un quart
d'heure de calculs laborieux, avant de tout régler à la satisfaction
de chacun.

Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir affaire au patron, eut
demandé le marchand de vin, la société resta saisie, en entendant
celui-ci dire avec un sourire que ça ne faisait pas du tout son
compte. Il y avait des suppléments. Et, comme ce mot de
« suppléments » était accueilli par des exclamations furibondes, il
donna le détail: vingt-cinq litres, au lieu de vingt, nombre convenu à
l'avance; les oeufs à la neige, qu'il avait ajoutés, en voyant le
dessert un peu maigre; enfin un carafon de rhum, servi avec le café,
dans le cas où des personnes aimeraient le rhum. Alors, une querelle
formidable s'engagea. Coupeau, pris à partie, se débattait: jamais il
n'avait parlé de vingt litres; quant aux oeufs à la neige, ils
rentraient dans le dessert, tant pis si le gargotier les avait ajoutés
de son plein gré; restait le carafon de rhum, une frime, une façon de
grossir la note, en glissant sur la table des liqueurs dont on ne se
méfiait pas.

-- Il était sur le plateau au café, criait-il; eh bien! il doit être
compté avec le café... Fichez-nous la paix. Emportez votre argent, et
du tonnerre si nous remettons jamais les pieds dans votre baraque!
-- C'est six francs de plus, répétait le marchand de vin. Donnez-moi
mes six francs... Et je ne compte pas les trois pains de monsieur,
encore!

Toute la société, serrée autour de lui, l'entourait d'une rage de
gestes, d'un glapissement de voix que la colère étranglait. Les
femmes, surtout, sortaient de leur réserve, refusaient d'ajouter un
centime. Ah bien! merci, elle était jolie, la noce! C'était
mademoiselle Remanjou, qui ne se fourrerait plus dans un de ces
dîners-là! Madame Fauconnier avait très mal mangé; chez elle, pour ses
quarante sous, elle aurait eu un petit plat à se lécher les doigts.
Madame Gaudron se plaignait amèrement d'avoir été poussée au mauvais
bout de la table, à côté de Mes-Bottes, qui n'avait pas montré le
moindre égard. Enfin, ces parties tournaient toujours mal. Quand on
voulait avoir du monde à son mariage, on invitait les personnes,
parbleu! Et Gervaise, réfugiée auprès de maman Coupeau, devant une des
fenêtres, ne disait rien, honteuse, sentant que toutes ces
récriminations retombaient sur elle.

M. Madinier finit par descendre avec le marchand de vin. On les
entendit discuter en bas. Puis, au bout d'une demi-heure, le
cartonnier remonta; il avait réglé, en donnant trois francs. Mais la
société restait vexée, exaspérée, revenant sans cesse sur la question
des suppléments. Et le vacarme s'accrut d'un acte de vigueur de madame
Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le vit, dans un coin, pincer
la taille de madame Lerat. Alors, à toute volée, elle lança une carafe
qui s'écrasa contre le mur.

-- On voit bien que votre mari est tailleur, madame, dit la grande
veuve, avec son pincement de lèvres plein de sous-entendu. C'est un
juponnier numéro un... Je lui ai pourtant allongé de fameux coups de
pied, sous la table.

La soirée était gâtée. On devint de plus en plus aigre. M. Madinier
proposa de chanter; mais Bibi-la-Grillade, qui avait une belle voix,
venait de disparaître; et mademoiselle Remanjou, accoudée à une
fenêtre, l'aperçut, sous les acacias, faisant sauter une grosse fille
en cheveux. Le cornet à pistons et les deux violons jouaient, « _le
Marchand de moutarde_, » un quadrille où l'on tapait dans ses mains, à
la pastourelle. Alors, il y eut une débandade: Mes-Bottes et le ménage
Gaudron descendirent; Boche lui-même fila. Des fenêtres, on voyait les
couples tourner, entre les feuilles, auxquelles les lanternes pendues
aux branches donnaient un vert peint et cru de décor. La nuit dormait,
sans une haleine, pâmée par la grosse chaleur. Dans la salle, une
conversation sérieuse s'était engagée entre Lorilleux et M. Madinier,
pendant que les dames, ne sachant plus comment soulager leur besoin de
colère, regardaient leurs robes, cherchant si elles n'avaient pas
attrapé des taches.

Les effilés de madame Lerat devaient avoir trempé dans le café. La
robe écrue de madame Fauconnier était pleine de sauce. Le châle vert
de maman Coupeau, tombé d'une chaise, venait d'être retrouvé dans un
coin, roulé et piétiné. Mais c'était surtout madame Lorilleux qui ne
décolérait pas. Elle avait une tache dans le dos, on avait beau lui
jurer que non, elle la sentait. Et elle finit, en se tordant devant
une glace, par l'apercevoir.

-- Qu'est-ce que je disais? cria-t-elle. C'est du jus de poulet. Le
garçon payera la robe. Je lui ferai plutôt un procès... Ah! la journée
est complète. J'aurais mieux fait de rester couchée... Je m'en vais,
d'abord. J'en ai assez, de leur fichue noce!

Elle partit rageusement, en faisant trembler l'escalier sous les coups
de ses talons. Lorilleux courut derrière elle. Mais tout ce qu'il put
obtenir, ce fut qu'elle attendrait cinq minutes sur le trottoir, si
l'on voulait partir ensemble. Elle aurait dû s'en aller après l'orage,
comme elle en avait eu l'envie. Coupeau lui revaudrait cette
journée-là. Quand ce dernier la sut si furieuse, il parut consterné;
et Gervaise, pour lui éviter des ennuis, consentit à rentrer tout de
suite. Alors, on s'embrassa rapidement. M. Madinier se chargea de
reconduire maman Coupeau. Madame Boche devait, pour la première nuit,
emmener Claude et Étienne coucher chez elle; leur mère pouvait être
sans crainte, les petits dormaient sur des chaises, alourdis par une
grosse indigestion d'oeufs à la neige. Enfin, les mariés se sauvaient
avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le marchand de vin,
lorsqu'une bataille s'engagea en bas, dans le bastringue, entre leur
société et une autre société; Boche et Mes-Bottes, qui avaient
embrassé une dame, ne voulaient pas la rendre à deux militaires
auxquels elle appartenait, et menaçaient de nettoyer tout le
tremblement, dans le tapage enragé du cornet à pistons et des deux
violons, jouant la polka des _Perles_.

Il était à peine onze heures. Sur le boulevard de la Chapelle, et dans
tout le quartier de la Goutte-d'Or, la paye de grande quinzaine, qui
tombait ce samedi-là, mettait un vacarme énorme de soûlerie. Madame
Lorilleux attendait à vingt pas du _Moulin-d'Argent_, debout sous un
bec de gaz. Elle prit le bras de Lorilleux, marcha devant, sans se
retourner, d'un tel pas que Gervaise et Coupeau s'essoufflaient à les
suivre. Par moments, ils descendaient du trottoir, pour laisser la
place à un ivrogne, tombé là, les quatre fers en l'air. Lorilleux se
retourna, cherchant à raccommoder les choses.

-- Nous allons vous conduire à votre porte, dit-il.

Mais madame Lorilleux, élevant la voix, trouvait ça drôle, de passer
sa nuit de noce dans ce trou infect de l'hôtel Boncoeur. Est-ce qu'ils
n'auraient pas dû remettre le mariage, économiser quatre sous et
acheter des meubles, pour rentrer chez eux, le premier soir? Ah! ils
allaient être bien, sous les toits, empilés tous les deux dans un
cabinet de dix francs, où il n'y avait seulement pas d'air.

-- J'ai donné congé, nous ne restons pas en haut, objecta Coupeau
timidement. Nous gardons la chambre de Gervaise, qui est plus grande.

Madame Lorilleux s'oublia, se tourna d'un mouvement brusque.

-- Ça, c'est plus fort! cria-t-elle. Tu vas coucher dans la chambre à
la Banban!

Gervaise devint toute pâle. Ce surnom, qu'elle recevait à la face pour
la première fois, la frappait comme un soufflet. Puis, elle entendait
bien l'exclamation de sa belle-soeur: la chambre à la Banban, c'était
la chambre où elle avait vécu un mois avec Lantier, où les loques de
sa vie passée traînaient encore. Coupeau ne comprit pas, fut seulement
blessé du surnom.

-- Tu as tort de baptiser les autres, répondit-il avec humeur. Tu ne
sais pas, toi, qu'on t'appelle Queue-de-Vache, dans le quartier, à
cause de tes cheveux. La, ça ne te fait pas plaisir, n'est-ce pas?...
Pourquoi ne garderions-nous pas la chambre du premier? Ce soir, les
enfants n'y couchent pas, nous y serons très bien.

Madame Lorilleux n'ajouta rien, se renfermant dans sa dignité,
horriblement vexée de s'appeler Queue-de-Vache. Coupeau, pour consoler
Gervaise, lui serrait doucement le bras; et il réussit même à
l'égayer, en lui racontant à l'oreille qu'ils entraient en ménage avec
la somme de sept sous toute ronde, trois gros sous et un petit sou,
qu'il faisait sonner de la main dans la poche de son pantalon. Quand
on fut arrivé à l'hôtel Boncoeur, on se dit bonsoir d'un air fâché. Et
au moment où Coupeau poussait les deux femmes au cou l'une de l'autre,
en les traitant de bêtes, un pochard, qui semblait vouloir passer à
droite, eut un brusque crochet à gauche, et vint se jeter entre elles.

-- Tiens! c'est le père Bazouge! dit Lorilleux. Il a son compte,
aujourd'hui.

Gervaise, effrayée, se collait contre la porte de l'hôtel. Le père
Bazouge, un croque-mort d'une cinquantaine d'années, avait son
pantalon noir taché de boue, son manteau noir agrafé sur l'épaule, son
chapeau de cuir noir cabossé, aplati dans quelque chute.

-- N'ayez pas peur, il n'est pas méchant, continuait Lorilleux. C'est
un voisin; la troisième chambre dans le corridor, avant d'arriver chez
nous... Il serait propre, si son administration le voyait comme ça!

Cependant, le père Bazouge s'offusquait de la terreur de la jeune
femme.

-- Eh bien, quoi! bégaya-t-il, on ne mange personne dans notre
partie... J'en vaux un autre, allez, ma petite... Sans doute que j'ai
bu un coup! Quand l'ouvrage donne, faut bien se graisser les roues. Ce
n'est pas vous, ni la compagnie, qui auriez descendu le particulier de
six cents livres qui nous avons amené à deux du quatrième sur le
trottoir, et sans le casser encore... Moi, j'aime les gens rigolos.

Mais Gervaise se rentrait davantage dans l'angle de la porte, prise
d'une grosse envie de pleurer, qui lui gâtait toute sa journée de joie
raisonnable. Elle ne songeait plus à embrasser sa belle-soeur, elle
suppliait Coupeau d'éloigner l'ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant,
eut un geste plein de dédain philosophique.

-- Ça ne vous empêchera pas d'y passer, ma petite... Vous serez
peut-être bien contente d'y passer, un jour... Oui, j'en connais des
femmes, qui diraient merci, si on les emportait.

Et, comme les Lorilleux se décidaient à l'emmener, il se retourna, il
balbutia une dernière phrase, entre deux hoquets:

-- Quand on est mort... écoutez ça... quand on est mort, c'est pour
longtemps.



IV


Ce furent quatre années de dur travail. Dans le quartier, Gervaise et
Coupeau étaient un bon ménage, vivant à l'écart, sans batteries, avec
un tour de promenade régulier le dimanche, du côté de Saint-Ouen. La
femme faisait des journées de douze heures chez madame Fauconnier, et
trouvait le moyen de tenir son chez elle propre comme un sou, de
donner la pâtée à tout son monde, matin et soir. L'homme ne se soûlait
pas, rapportait ses quinzaines, fumait une pipe à sa fenêtre avant de
se coucher, pour prendre l'air. On les citait, à cause de leur
gentillesse. Et, comme ils gagnaient à eux deux près de neuf francs
par jour, on calculait qu'ils devaient mettre de côté pas mal
d'argent.

Mais, dans les premiers temps surtout, il leur fallut joliment trimer,
pour joindre les deux bouts. Leur mariage leur avait mis sur le dos
une dette de deux cents francs. Puis, ils s'abominaient, à l'hôtel
Boncoeur; ils trouvaient ça dégoûtant, plein de sales fréquentations;
et ils rêvaient d'être chez eux, avec des meubles à eux, qu'ils
soigneraient. Vingt fois, ils calculèrent la somme nécessaire; ça
montait, en chiffre rond, à trois cent cinquante francs, s'ils
voulaient tout de suite n'être pas embarrassés pour serrer leurs
affaires et avoir sous la main une casserole ou un poêlon, quand ils
en auraient besoin. Ils désespéraient d'économiser une si grosse somme
en moins de deux années, lorsqu'il leur arriva une bonne chance: un
vieux monsieur de Plassans leur demanda Claude, l'aîné des petits,
pour le placer là-bas au collège; une toquade généreuse d'un original,
amateur de tableaux, que des bonshommes barbouillés autrefois par le
mioche avaient vivement frappé. Claude leur coûtait déjà les yeux de
la tête. Quand ils n'eurent plus à leur charge que le cadet, Étienne,
ils amassèrent les trois cent cinquante francs en sept mois et demi.
Le jour où ils achetèrent leurs meubles, chez un revendeur de la rue
Belhomme, ils firent, avant de rentrer, une promenade sur les
boulevards extérieurs, le coeur gonflé d'une grosse joie. Il y avait
un lit, une table de nuit, une commode à dessus de marbre, une
armoire, une table ronde avec sa toile cirée, six chaises, le tout en
vieil acajou; sans compter la literie, du linge, des ustensiles de
cuisine presque neufs. C'était pour eux comme une entrée sérieuse et
définitive dans la vie, quelque chose qui, en les faisant
propriétaires, leur donnait de l'importance au milieu des gens bien
posés du quartier.

Le choix d'un logement, depuis deux mois, les occupait. Ils voulurent,
avant tout, en louer un dans la grande maison, rue de la Goutte-d'Or.
Mais pas une chambre n'y était libre, ils durent renoncer à leur
ancien rêve. Pour dire la vérité, Gervaise ne fut pas fâchée, au fond:
le voisinage des Lorilleux, porte à porte, l'effrayait beaucoup.
Alors, ils cherchèrent ailleurs. Coupeau, très-justement, tenait à ne
pas s'éloigner de l'atelier de madame Fauconnier, pour que Gervaise
pût, d'un saut, être chez elle à toutes les heures du jour. Et ils
eurent enfin une trouvaille, une grande chambre, avec un cabinet et
une cuisine, rue Neuve de la Goutte-d'Or, presque en face de la
blanchisseuse. C'était une petite maison à un seul étage, un escalier
très raide, en haut duquel il y avait seulement deux logements, l'un à
droite, l'autre à gauche; le bas se trouvait habité par un loueur de
voitures, dont le matériel occupait des hangars dans une vaste cour,
le long de la rue. La jeune femme, charmée, croyait retourner en
province; pas de voisines, pas de cancans à craindre, un coin de
tranquillité qui lui rappelait une ruelle de Plassans, derrière les
remparts; et, pour comble de chance, elle pouvait voir sa fenêtre, de
son établi, sans quitter ses fers, en allongeant la tête.

L'emménagement eut lieu au terme d'avril. Gervaise était alors
enceinte de huit mois. Mais elle montrait une belle vaillance, disant
avec un rire que l'enfant l'aidait, lorsqu'elle travaillait; elle
sentait, en elle, ses petites menottes pousser et lui donner des
forces. Ah bien! elle recevait joliment Coupeau, les jours où il
voulait la faire coucher pour se dorloter un peu! Elle se coucherait
aux grosses douleurs. Ce serait toujours assez tôt; car, maintenant,
avec une bouche de plus, il allait falloir donner un rude coup de
collier. Et ce fut elle qui nettoya le logement, avant d'aider son
mari à mettre les meubles en place. Elle eut une religion pour ces
meubles, les essuyant avec des soins maternels, le coeur crevé à la
vue de la moindre égratignure. Elle s'arrêtait, saisie, comme si elle
se fût tapée elle-même, quand elle les cognait en balayant. La commode
surtout lui était chère; elle la trouvait belle, solide, l'air
sérieux. Un rêve, dont elle n'osait parler, était d'avoir une pendule
pour la mettre au beau milieu du marbre, où elle aurait produit un
effet magnifique. Sans le bébé qui venait, elle se serait peut-être
risquée à acheter sa pendule. Enfin elle renvoyait ça à plus tard,
avec un soupir.

Le ménage vécut dans l'enchantement de sa nouvelle demeure. Le lit
d'Étienne occupait le cabinet, où l'on pouvait encore installer une
autre couchette d'enfant. La cuisine était grande comme la main et
toute noire; mais, en laissant la porte ouverte, on y voyait assez
clair; puis, Gervaise n'avait pas à faire des repas de trente
personnes, il suffisait qu'elle y trouvât la place de son pot-au-feu.
Quant à la grande chambre, elle était leur orgueil. Dès le matin, ils
fermaient les rideaux de l'alcôve, des rideaux de calicot blanc; et la
chambre se trouvait transformée en salle à manger, avec la table au
milieu, l'armoire et la commode en face l'une de l'autre. Comme la
cheminée brûlait jusqu'à quinze sous de charbon de terre par jour, ils
l'avaient bouchée; un petit poêle de fonte, posé sur la plaque de
marbre, les chauffait pour sept sous pendant les grands froids.
Ensuite, Coupeau avait orné les murs de son mieux, en se promettant
des embellissements: une haute gravure représentant un maréchal de
France, caracolant avec son bâton à la main, entre un canon et un tas
de boulets, tenait lieu de glace; au-dessus delà commode, les
photographies de la famille étaient rangées sur deux lignes, à droite
et à gauche d'un ancien bénitier de porcelaine dorée, dans lequel on
mettait les allumettes; sur la corniche de l'armoire, un buste de
Pascal faisait pendant à un buste de Béranger, l'un grave, l'autre
souriant, près du coucou, dont ils semblaient écouter le tic tac.
C'était vraiment une belle chambre.

-- Devinez combien nous payons ici? demandait Gervaise à chaque
visiteur.

Et quand on estimait son loyer trop haut, elle triomphait, elle
criait, ravie d'être si bien pour si peu d'argent:

-- Cent cinquante francs, pas un liard de plus!... Hein! c'est donné!

La rue Neuve de la Goutte-d'Or elle-même entrait pour une bonne part
dans leur contentement. Gervaise y vivait, allant sans cesse de chez
elle chez madame Fauconnier. Coupeau, le soir, descendait maintenant,
fumait sa pipe sur le pas de la porte. La rue, sans trottoir, le pavé
défoncé, montait. En haut, du côté de la rue de la Goutte-d'Or, il y
avait des boutiques sombres, aux carreaux sales, des cordonniers, des
tonneliers, une épicerie borgne, un marchand de vin en faillite, dont
les volets fermés depuis des semaines se couvraient d'affiches. A
l'autre bout, vers Paris, des maisons de quatre étages barraient le
ciel, occupées à leur rez-de-chaussée par des blanchisseuses, les unes
près des autres, en tas; seule, une devanture de perruquier de petite
ville, peinte en vert, toute pleine de flacons aux couleurs tendres,
égayait ce coin d'ombre du vif éclair de ses plats de cuivre, tenus
très propres. Mais la gaieté de la rue se trouvait au milieu, à
l'endroit où les constructions, en devenant plus rares et plus basses,
laissaient descendre l'air et le soleil. Les hangars du loueur de
voitures, l'établissement voisin où l'on fabriquait de l'eau de Seltz,
le lavoir, en face, élargissaient un vaste espace libre, silencieux,
dans lequel les voix étouffées des laveuses et l'haleine régulière de
la machine à vapeur semblaient grandir encore le recueillement. Des
terrains profonds, des allées s'enfonçant entre des murs noirs,
mettaient là un village. Et Coupeau, amusé par les rares passants qui
enjambaient le ruissellement continu des eaux savonneuses, disait se
souvenir d'un pays où l'avait conduit un de ses oncles, à l'âge de
cinq ans. La joie de Gervaise était, à gauche de sa fenêtre, un arbre
planté dans une cour, un acacia allongeant une seule de ses branches,
et dont la maigre verdure suffisait au charme de toute la rue.

Ce fut le dernier jour d'avril que la jeune femme accoucha. Les
douleurs la prirent l'après-midi, vers quatre heures, comme elle
repassait une paire de rideaux chez madame Fauconnier. Elle ne voulut
pas s'en aller tout de suite, restant là à se tortiller sur une
chaise, donnant un coup de fer quand ça se calmait un peu; les rideaux
pressaient, elle s'entêtait à les finir; puis, ça n'était peut-être
qu'une colique, il ne fallait pas s'écouter pour un mal de ventre.
Mais, comme elle parlait de se mettre à des chemises d'homme, elle
devint blanche. Elle dut quitter l'atelier, traverser la rue, courbée
en deux, se tenant aux murs. Une ouvrière offrait de l'accompagner;
elle refusa, elle la pria seulement de passer chez la sage-femme, à
côté, rue de la Charbonnière. Le feu n'était pas à la maison, bien
sûr. Elle en avait sans doute pour toute la nuit. Ça n'allait pas
l'empêcher en rentrant de préparer le dîner de Coupeau; ensuite, elle
verrait à se jeter un instant sur le lit, sans même se déshabiller.
Dans l'escalier, elle fut prise d'une telle crise, qu'elle dut
s'asseoir au beau milieu des marches; et elle serrait ses deux poings
sur sa bouche, pour ne pas crier, parce qu'elle éprouvait une honte à
être trouvée là par des hommes, s'il en montait. La douleur passa,
elle put ouvrir sa porte, soulagée, pensant décidément s'être trompée.
Elle faisait, ce soir-là, un ragoût de mouton avec des hauts de
côtelettes. Tout marcha encore bien, pendant qu'elle pelurait ses
pommes de terre. Les hauts de côtelettes revenaient dans un poêlon,
quand les sueurs et les tranchées reparurent. Elle tourna son roux, en
piétinant devant le fourneau, aveuglée par de grosses larmes. Si elle
accouchait, n'est-ce pas? ce n'était point une raison pour laisser
Coupeau sans manger. Enfin le ragoût mijota sur un feu couvert de
cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un
couvert à un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien vite le
litre de vin; elle n'eut plus la force d'arriver au lit, elle tomba et
accoucha par terre, sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva,
un quart d'heure plus tard, ce fut là qu'elle la délivra.

Le zingueur travaillait toujours à l'hôpital. Gervaise défendit
d'aller le déranger. Quand il rentra, à sept heures, il la trouva
couchée, bien enveloppée, très pâle sur l'oreiller. L'enfant pleurait,
emmaillotté dans un châle, aux pieds de la mère.

-- Ah! ma pauvre femme! dit Coupeau en embrassant Gervaise. Et moi qui
rigolais, il n'y a pas une heure, pendant que tu criais aux petits
pâtés!... Dis donc, tu n'es pas embarrassée, tu nous lâches ça, le
temps d'éternuer.

Elle eut un faible sourire; puis, elle murmura:

-- C'est une fille.

-- Juste! reprit le zingueur, blaguant pour la remettre, j'avais
commandé une fille! Hein! me voilà servi! Tu fais donc tout ce que je
veux?

Et, prenant l'enfant, il continua:

-- Qu'on vous voie un peu, mademoiselle Souillon!... Vous avez une
petite frimousse bien noire. Ça blanchira, n'ayez pas peur. Il faudra
être sage, ne pas faire la gourgandine, grandir raisonnable, comme
papa et maman.

Gervaise, très sérieuse, regardait sa fille, les yeux grands ouverts,
lentement assombris d'une tristesse. Elle hocha la tête; elle aurait
voulu un garçon, parce que les garçons se débrouillent toujours et ne
courent pas tant de risques, dans ce Paris. La sage-femme dut enlever
le poupon des mains de Coupeau. Elle défendit aussi à Gervaise de
parler; c'était déjà mauvais qu'on fît tant de bruit autour d'elle.
Alors, le zingueur dit qu'il fallait prévenir maman Coupeau et les
Lorilleux; mais il crevait de faim, il voulait dîner auparavant. Ce
fut un gros ennui pour l'accouchée de le voir se servir lui-même,
courir à la cuisine chercher le ragoût, manger dans une assiette
creuse, ne pas trouver le pain. Malgré la défense, elle se lamentait,
se tournait entre les draps. Aussi, c'était bien bête de n'avoir pas
pu mettre la table; la colique l'avait assise par terre comme un coup
de bâton. Son pauvre homme lui en voudrait, d'être là à se dorloter,
quand il mangeait si mal. Les pommes de terre étaient-elles assez
cuites, au moins? Elle ne se rappelait plus si elle les avait salées.

-- Taisez-vous donc! cria la sage-femme

-- Ah! quand vous l'empêcherez de se miner, par exemple! dit Coupeau,
la bouche pleine. Si vous n'étiez pas là, je parie qu'elle se lèverait
pour me couper mon pain.... Tiens-toi donc sur le dos, grosse dinde!
Faut pas te démolir, autrement tu en as pour quinze jours à te
remettre sur tes pattes.... Il est très bon, ton ragoût. Madame va en
manger avec moi. N'est-ce pas, madame?

La sage-femme refusa; mais elle voulut bien boire un verre de vin,
parce que ça l'avait émotionnée, disait-elle, de trouver la
malheureuse femme avec le bébé sur le paillasson. Coupeau partit
enfin, pour annoncer la nouvelle à la famille. Une demi-heure plus
tard, il revint avec tout le monde, maman Coupeau, les Lorilleux,
madame Lerat, qu'il avait justement rencontrée chez ces derniers. Les
Lorilleux, devant la prospérité du ménage, étaient devenus très
aimables, faisaient un éloge outré de Gervaise, en laissant échapper
de petits gestes restrictifs, des hochements de menton, des battements
de paupières, comme pour ajourner leur vrai jugement. Enfin, ils
savaient ce qu'ils savaient; seulement, ils ne voulaient pas aller
contre l'opinion de tout le quartier.

-- Je t'amène la séquelle! cria Coupeau. Tant pis! ils ont voulu te
voir... N'ouvre pas le bec, ça t'est défendu. Ils resteront là, à te
regarder tranquillement, sans se formaliser, n'est-ce pas?... Moi, je
vais leur faire du café, et du chouette!

Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau, après avoir embrassé
Gervaise, s'émerveillait de la grosseur de l'enfant. Les deux autres
femmes avaient également appliqué de gros baisers sur les joues de
l'accouchée. Et toutes trois, debout devant le lit, commentaient, en
s'exclamant, les détails des couches, de drôles de couches, une dent à
arracher, pas davantage. Madame Lerat examinait la petite partout, la
déclarait bien conformée, ajoutait même, avec intention, que ça ferait
une fameuse femme; et, comme elle lui trouvait la tête trop pointue,
elle la pétrissait légèrement, malgré ses cris, afin de l'arrondir.
Madame Lorilleux lui arracha le bébé en se fâchant: ça suffisait pour
donner tous les vices à une créature, de la tripoter ainsi, quand elle
avait le crâne si tendre. Puis, elle chercha là ressemblance. On
manqua se disputer. Lorilleux, qui allongeait le cou derrière les
femmes, répétait que la petite n'avait rien de Coupeau; un peu le nez
peut-être, et encore! C'était toute sa mère, avec des yeux d'ailleurs;
pour sûr, ces yeux-là ne venaient pas de la famille.

Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On l'entendait, dans la
cuisine, se battre avec le fourneau et la cafetière. Gervaise se
tournait les sangs: ce n'était pas l'occupation d'un homme, de faire
du café; et elle lui criait comment il devait s'y prendre, sans
écouter les chut! énergiques de la sage-femme.

-- Enlevez le baluchon! dit Coupeau, qui rentra, la cafetière à la
main. Hein! est-elle assez canulante! Il faut qu'elle se
cauchemarde... Nous allons boire ça dans des verres, n'est-ce pas?
parce que, voyez-vous, les tasses sont restées chez le marchand.

On s'assit autour de la table, et le zingueur voulut verser le café
lui-même. Il sentait joliment fort, ce n'était pas de la roupie de
sansonnet. Quand la sage-femme eut siroté son verre, elle s'en alla:
tout marchait bien, on n'avait plus besoin d'elle; si la nuit n'était
pas bonne, on l'enverrait chercher le lendemain. Elle descendait
encore l'escalier, que madame Lorilleux la traita de licheuse et de
propre à rien. Ça se mettait quatre morceaux de sucre dans son café,
ça se faisait donner des quinze francs, pour vous laisser accoucher
toute seule. Mais Coupeau la défendait; il allongerait les quinze
francs de bon coeur; après tout, ces femmes-là passaient leur jeunesse
à étudier, elles avaient raison de demander cher. Ensuite, Lorilleux
se disputa avec madame Lerat; lui, prétendait que, pour avoir un
garçon, il fallait tourner la tête de son lit vers le nord; tandis
qu'elle haussait les épaules, traitant ça d'enfantillage, donnant une
autre recette, qui consistait à cacher sous le matelas, sans le dire à
sa femme, une poignée d'orties fraîches, cueillies au soleil. On avait
poussé la table près du lit. Jusqu'à dix heures, Gervaise, prise peu à
peu d'une fatigue immense, resta souriante et stupide, la tête tournée
sur l'oreiller; elle voyait, elle entendait, mais elle ne trouvait
plus la force de hasarder un geste ni une parole; il lui semblait être
morte, d'une mort très douce, du fond de laquelle elle était heureuse
de regarder les autres vivre. Par moments, un vagissement de la petite
montait, au milieu des grosses voix, des réflexions interminables sur
un assassinat, commis la veille rue du Bon-Puits, à l'autre bout de la
Chapelle.

Puis, comme la société songeait au départ, on parla du baptême. Les
Lorilleux avaient accepté d'être parrain et marraine; en arrière, ils
rechignaient; pourtant, si le ménage ne s'était pas adressé à eux, ils
auraient fait une drôle de figure. Coupeau ne voyait guère la
nécessité de baptiser la petite; ça ne lui donnerait pas dix mille
livres de rente, bien sûr; et encore ça risquait de l'enrhumer. Moins
on avait affaire aux curés, mieux ça valait. Mais maman Coupeau le
traitait de païen. Les Lorilleux, sans aller manger le bon Dieu dans
les églises, se piquaient d'avoir de la religion.

-- Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le chaîniste.

Et Gervaise ayant consenti d'un signe de tête, tout le monde
l'embrassa en lui recommandant de se bien porter. On dit adieu aussi
au bébé. Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps frissonnant,
avec des risettes, des mots de tendresse, comme s'il avait pu
comprendre. On l'appelait Nana, la caresse du nom d'Anna, que portait
sa marraine.

-- Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle fille...

Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa chaise tout contre le
lit, et acheva sa pipe, en tenant dans la sienne la main de Gervaise.
Il fumait lentement, lâchant des phrases entre deux bouffées, très
ému.

-- Hein? ma vieille, ils t'ont cassé la tête? Tu comprends, je n'ai
pas pu les empêcher de venir. Après tout, ça prouve leur amitié...
Mais, n'est-ce pas? on est mieux seul. Moi, j'avais besoin d'être un
peu seul, comme ça, avec toi. La soirée m'a paru d'un long!... Cette
pauvre poule! elle a eu bien du bobo! Ces crapoussins-là, quand ça
vient au monde, ça ne se doute guère du mal que ça fait. Vrai, ça doit
être comme si on vous ouvrait les reins... Où est-il le bobo, que je
l'embrasse?

Il lui avait glissé délicatement sous le dos une de ses grosses mains,
et il l'attirait, il lui baisait le ventre à travers le drap, pris
d'un attendrissement d'homme rude pour cette fécondité endolorie
encore. Il demandait s'il ne lui faisait pas du mal, il aurait voulu
la guérir en soufflant dessus. Et Gervaise était bien heureuse. Elle
lui jurait qu'elle ne souffrait plus du tout. Elle songeait seulement
à se relever le plus tôt possible, parce qu'il ne fallait pas se
croiser les bras, maintenant. Mais lui, la rassurait. Est-ce qu'il ne
se chargeait pas de gagner la pâtée de la petite? Il serait un grand
lâche, si jamais il lui laissait cette gamine sur le dos. Ça ne lui
semblait pas malin de savoir faire un enfant: le mérite, pas vrai?
c'était de le nourrir.

Coupeau, cette nuit-là, ne dormit guère. Il avait couvert le feu du
poêle. Toutes les heures, il dut se relever pour donner au bébé des
cuillerées d'eau sucrée tiède. Ça ne l'empêcha pas de partir le matin
au travail comme à son habitude. Il profita même de l'heure de son
déjeuner, alla à la mairie faire sa déclaration. Pendant ce temps,
madame Boche, prévenue, était accourue passer la journée auprès de
Gervaise. Mais celle-ci, après dix heures de profond sommeil, se
lamentait, disait déjà se sentir toute courbaturée de garder le lit.
Elle tomberait malade, si on ne la laissait pas se lever. Le soir,
quand Coupeau revint, elle lui conta ses tourments: sans doute elle
avait confiance en madame Boche; seulement ça la mettait hors d'elle
de voir une étrangère s'installer dans sa chambre, ouvrir les tiroirs,
toucher à ses affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant d'une
commission, la trouva debout, habillée, balayant et s'occupant du
dîner de son mari. Et jamais elle ne voulut se recoucher. On se
moquait d'elle, peut-être! C'était bon pour les dames d'avoir l'air
d'être cassées. Lorsqu'on n'était pas riche, on n'avait pas le temps.
Trois jours après ses couches, elle repassait des jupons chez madame
Fauconnier, tapant ses fers, mise en sueur par la grosse chaleur du
fourneau.

Dès le samedi soir, madame Lorilleux apporta ses cadeaux de marraine:
un bonnet de trente-cinq sous et une robe de baptême, plissée et
garnie d'une petite dentelle, qu'elle avait eue pour six francs, parce
qu'elle était défraîchie. Le lendemain, Lorilleux, comme parrain,
donna à l'accouchée six livres de sucre. Ils faisaient les choses
proprement. Même le soir, au repas qui eut lieu chez les Coupeau, ils
ne se présentèrent point les mains vides. Le mari arriva avec un litre
de vin cacheté sous chaque bras, tandis que la femme tenait un large
flan acheté chez un pâtissier de la chaussée Clignancourt, très en
renom. Seulement, les Lorilleux allèrent raconter leurs largesses dans
tout le quartier; ils avaient dépensé, près de vingt francs. Gervaise,
en apprenant leurs commérages, resta suffoquée et ne leur tint plus
aucun compte de leurs bonnes manières.

Ce fut à ce dîner de baptême que les Coupeau achevèrent de se lier
étroitement avec les voisins du palier. L'autre logement de la petite
maison était occupé par deux personnes, la mère et le fils, les
Goujet, comme on les appelait. Jusque-là, on s'était salué dans
l'escalier et dans la rue, rien de plus; les voisins semblaient un peu
ours. Puis, la mère lui ayant monté un seau d'eau, le lendemain de ses
couches, Gervaise avait jugé convenable de les inviter au repas,
d'autant plus qu'elle les trouvait très bien. Et là, naturellement, on
avait fait connaissance.

Les Goujet étaient du département du Nord. La mère raccommodait les
dentelles; le fils, forgeron de son état, travaillait dans une
fabrique de boulons. Ils occupaient l'autre logement du palier depuis
cinq ans. Derrière la paix muette de leur vie, se cachait tout un
chagrin ancien: le père Goujet, un jour d'ivresse furieuse, à Lille,
avait assommé un camarade à coups de barre de fer, puis s'était
étranglé dans sa prison, avec son mouchoir. La veuve et l'enfant,
venus à Paris après leur malheur, sentaient toujours ce drame sur
leurs têtes, le rachetaient par une honnêteté stricte, une douceur et
un courage inaltérables. Même il se mêlait un peu de fierté dans leur
cas, car ils finissaient par se voir meilleurs que les autres. Madame
Goujet, toujours vêtue de noir, le front encadré d'une coiffe
monacale, avait une face blanche et reposée de matrone, comme si la
pâleur des dentelles, le travail minutieux de ses doigts, lui eussent
donné un reflet de sérénité. Goujet était un colosse de vingt-trois
ans, superbe, le visage rose, les yeux bleus, d'une force herculéenne.
A l'atelier, les camarades l'appelaient la Gueule-d'Or, à cause de sa
belle barbe jaune.

Gervaise se sentit tout de suite prise d'une grande amitié pour ces
gens. Quand elle pénétra la première fois chez eux, elle resta
émerveillée de la propreté du logis. Il n'y avait pas à dire, on
pouvait souffler partout, pas un grain de poussière ne s'envolait. Et
le carreau luisait, d'une clarté de glace. Madame Goujet la fit entrer
dans la chambre de son fils, pour voir. C'était gentil et blanc comme
dans la chambre d'une fille: un petit lit de fer garni de rideaux de
mousseline, une table, une toilette, une étroite bibliothèque pendue
au mur; puis, des images du haut en bas, des bonshommes découpés, des
gravures coloriées fixées à l'aide de quatre clous, des portraits de
toutes sortes de personnages, détachés des journaux illustrés. Madame
Goujet disait, avec un sourire, que son fils était un grand enfant; le
soir, la lecture le fatiguait; alors, il s'amusait à regarder ses
images. Gervaise s'oublia une heure près de sa voisine, qui s'était
remise à son tambour, devant une fenêtre. Elle s'intéressait aux
centaines d'épingles attachant la dentelle, heureuse d'être là,
respirant la bonne odeur de propreté du logement, où cette besogne
délicate mettait un silence recueilli.

Les Goujet gagnaient encore à être fréquentés. Ils faisaient de
grosses journées et plaçaient plus du quart de leur quinzaine à la
Caisse d'épargne. Dans le quartier, on les saluait, on parlait de
leurs économies. Goujet n'avait jamais un trou, sortait avec des
bourgerons propres, sans une tache. Il était très poli, même un peu
timide, malgré ses larges épaules. Les blanchisseuses du bout de la
rue s'égayaient à le voir baisser le nez, quand il passait. Il
n'aimait pas leurs gros mots, trouvait ça dégoûtant que des femmes
eussent sans cesse des saletés à la bouche. Un jour pourtant, il était
rentré gris. Alors, madame Goujet, pour tout reproche, l'avait mis en
face d'un portrait de son père, une mauvaise peinture cachée
pieusement au fond de la commode. Et, depuis cette leçon, Goujet ne
buvait plus qu'à sa suffisance, sans haine pourtant contre le vin, car
le vin est nécessaire à l'ouvrier. Le dimanche, il sortait avec sa
mère, à laquelle il donnait le bras; le plus souvent, il la menait du
côté de Vincennes; d'autres fois, il la conduisait au théâtre. Sa mère
restait sa passion. Il lui parlait encore comme s'il était tout petit.
La tête carrée, la chair alourdie par le rude travail du marteau, il
tenait des grosses bêtes: dur d'intelligence, bon tout de même.

Les premiers jours, Gervaise le gêna beaucoup. Puis, en quelques
semaines, il s'habitua à elle. Il la guettait pour lui monter ses
paquets, la traitait en soeur, avec une brusque familiarité, découpant
des images à son intention. Cependant, un matin, ayant tourné la clef
sans frapper, il la surprit à moitié nue, se lavant le cou; et, de
huit jours, il ne la regarda pas en face, si bien qu'il finissait par
la faire rougir elle-même.

Cadet-Cassis, avec son bagou parisien, trouvait la Gueule-d'Or bêta.
C'était bien de ne pas licher, de ne pas souffler dans le nez des
filles, sur les trottoirs; mais il fallait pourtant qu'un homme fût un
homme, sans quoi autant valait-il tout de suite porter des jupons. Il
le blaguait devant Gervaise, en l'accusant de faire de l'oeil à toutes
les femmes du quartier; et ce tambour-major de Goujet se défendait
violemment. Ça n'empêchait pas les deux ouvriers d'être camarades. Ils
s'appelaient le matin, partaient ensemble, buvaient parfois un verre
de bière avant de rentrer. Depuis le dîner du baptême, ils se
tutoyaient, parce que dire toujours « vous », ça allonge les phrases.
Leur amitié en restait là, quand la Gueule-d'Or rendit à Cadet-Cassis
un fier service, un de ces services signalés dont on se souvient la
vie entière. C'était au 2 décembre. Le zingueur, par rigolade, avait
eu la belle idée de descendre voir l'émeute; il se fichait pas mal de
la République, du Bonaparte et de tout le tremblement; seulement, il
adorait la poudre, les coups de fusil lui semblaient drôles. Et il
allait très-bien être pincé derrière une barricade, si le forgeron ne
s'était rencontré là, juste à point pour le protéger de son grand
corps et l'aider à filer. Goujet, en remontant la rue du
Faubourg-Poissonnière, marchait vite, la figure grave. Lui, s'occupait
de politique, était républicain, sagement, au nom de la justice et du
bonheur de tous. Cependant, il n'avait pas fait le coup de fusil. Et
il donnait ses raisons: le peuple se lassait de payer aux bourgeois
les marrons qu'il tirait des cendres, en se brûlant les pattes;
février et juin étaient de fameuses leçons; aussi, désormais, les
faubourgs laisseraient-ils la ville s'arranger comme elle
l'entendrait. Puis, arrivé sur la hauteur, rue des Poissonniers, il
avait tourné la tête, regardant Paris; on bâclait tout de même là-bas
de la fichue besogne, le peuple un jour pourrait se repentir de s'être
croisé les bras. Mais Coupeau ricanait, appelait trop bêtes les ânes
qui risquaient leur peau, à la seule fin de conserver leurs vingt-cinq
francs aux sacrés fainéants de la Chambre. Le soir, les Coupeau
invitèrent les Goujet à dîner. Au dessert, Cadet-Cassis et la
Gueule-d'Or se posèrent chacun deux gros baisers sur les joues.
Maintenant, c'était à la vie à la mort.

Pendant trois années, la vie des deux familles coula, aux deux côtés
du palier, sans un événement. Gervaise avait élevé la petite, en
trouvant le moyen de perdre, au plus, deux jours de travail par
semaine. Elle devenait une bonne ouvrière de fin, gagnait jusqu'à
trois francs. Aussi s'était-elle décidée à mettre Étienne, qui allait
sur ses huit ans, dans une petite pension de la rue de Chartres, où
elle payait cent sous. Le ménage, malgré la charge des deux enfants,
plaçait des vingt francs et des trente francs chaque mois à la Caisse
d'épargne. Quand leurs économies atteignirent la somme de six cents
francs, la jeune femme ne dormît plus, obsédée d'un rêve d'ambition:
elle voulait s'établir, louer une petite boutique, prendre à son tour
des ouvrières. Elle avait tout calculé. Au bout de vingt ans, si le
travail marchait, ils pouvaient avoir une rente, qu'ils iraient manger
quelque part, à la campagne. Pourtant, elle n'osait se risquer. Elle
disait chercher une boutique, pour se donner le temps de la réflexion.
L'argent ne craignait rien à la Caisse d'épargne; au contraire, il
faisait des petits. En trois années, elle avait contenté une seule de
ses envies, elle s'était acheté une pendule; encore cette pendule, une
pendule de palissandre, à colonnes torses, à balancier de cuivre doré,
devait-elle être payée en un an, par à-comptes de vingt sous tous les
lundis. Elle se fâchait, lorsque Coupeau parlait de la monter; elle
seule enlevait le globe, essuyait les colonnes avec religion, comme si
le marbre de sa commode se fût transformé en chapelle. Sous le globe,
derrière la pendule, elle cachait le livret de la Caisse d'épargne. Et
souvent, quand elle rêvait à sa boutique, elle s'oubliait là, devant
le cadran, à regarder fixement tourner les aiguilles, ayant l'air
d'attendre quelque minute particulière et solennelle pour se décider.

Les Coupeau sortaient presque tous les dimanches avec les Goujet.
C'étaient des parties gentilles, une friture à Saint-Ouen ou un lapin
à Vincennes, mangés sans épate, sous le bosquet d'un traiteur. Les
hommes buvaient à leur soif, revenaient sains comme l'oeil, en donnant
le bras aux dames. Le soir, avant de se coucher, les deux ménages
comptaient, partageaient la dépense par moitié; et jamais un sou en
plus ou en moins ne soulevait une discussion. Les Lorilleux étaient
jaloux des Goujet. Ça leur paraissait drôle, tout de même, de voir
Cadet-Cassis et la Ban-ban aller sans cesse avec des étrangers, quand
ils avaient une famille. Ah bien! oui! ils s'en souciaient comme d'une
guigne, de leur famille! Depuis qu'ils avaient quatre sous de côté,
ils faisaient joliment leur tête. Madame Lorilleux, très vexée de voir
son frère lui échapper, recommençait à vomir des injures contre
Gervaise. Madame Lerat, au contraire, prenait parti pour la jeune
femme, la défendait en racontant des contes extraordinaires, des
tentatives de séduction, le soir, sur le boulevard, dont elle la
montrait sortant en héroïne de drame, flanquant une paire de claques à
ses lâches agresseurs. Quant à maman Coupeau, elle tâchait de
raccommoder tout le monde, de se faire bien venir de tous ses enfants:
sa vue baissait de plus en plus, elle n'avait plus qu'un ménage, elle
était contente de trouver cent sous chez les uns et chez les autres.

Le jour même où Nana prenait ses trois ans, Coupeau, en rentrant le
soir, trouva Gervaise bouleversée. Elle refusait de parler, elle
n'avait rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle mettait la table à
l'envers, s'arrêtant avec les assiettes pour tomber dans de grosses
réflexions, son mari voulut absolument savoir.

-- Eh bien! voilà, finit-elle par avouer, la boutique du petit
mercier, rue de la Goutte-d'Or, est à louer... J'ai vu ça, il y a une
heure, en allant acheter du fil. Ça m'a donné un coup.

C'était une boutique très propre, juste dans la grande maison où ils
rêvaient d'habiter autrefois. Il y avait la boutique, une
arrière-boutique, avec deux autres chambres, à droite et à gauche;
enfin, ce qu'il leur fallait, les pièces un peu petites, mais bien
distribuées. Seulement, elle trouvait ça trop cher: le propriétaire
parlait de cinq cents francs.

-- Tu as donc visité et demandé le prix? dit Coupeau.

-- Oh! tu sais, par curiosité! répondit-elle, en affectant un air
d'indifférence. On cherche, on entre à tous les écriteaux, ça n'engage
à rien... Mais celle-là est trop chère, décidément. Puis, ce serait
peut-être une bêtise de m'établir.

Cependant, après le dîner, elle revint à la boutique du mercier. Elle
dessina les lieux, sur la marge d'un journal. Et, peu à peu, elle en
causait, mesurait les coins, arrangeait les pièces, comme si elle
avait dû, dès le lendemain, y caser ses meubles. Alors, Coupeau la
poussa à louer, en voyant sa grande envie; pour sûr, elle ne
trouverait rien de propre, à moins de cinq cents francs; d'ailleurs,
on obtiendrait peut-être une diminution. La seule chose ennuyeuse,
c'était d'aller habiter la maison des Lorilleux, qu'elle ne pouvait
pas souffrir. Mais elle se fâcha, elle ne détestait personne; dans le
feu de son désir, elle défendit même les Lorilleux; ils n'étaient pas
méchants au fond, on s'entendrait très bien. Et, quand ils furent
couchés, Coupeau dormait déjà qu'elle continuait ses aménagements
intérieurs, sans avoir pourtant, d'une façon nette, consenti à louer.

Le lendemain, restée seule, elle ne put résister au besoin d'enlever
le globe de la pendule et de regarder le livret de la Caisse
d'épargne. Dire que sa boutique était là dedans, dans ces feuillets
salis de vilaines écritures! Avant d'aller au travail, elle consulta
madame Goujet, qui approuva beaucoup son projet de s'établir; avec un
homme comme le sien, bon sujet, ne buvant pas, elle était certaine de
faire ses affaires et de ne pas être mangée. Au déjeuner, elle monta
même chez les Lorilleux pour avoir leur avis; elle désirait ne pas
paraître se cacher de la famille. Madame Lorilleux resta saisie.
Comment! la Banban allait avoir une boutique, à cette heure! Et, le
coeur crevé, elle balbutia, elle dut se montrer très contente: sans
doute, la boutique était commode, Gervaise avait raison de la prendre.
Pourtant, lorsqu'elle se fut un peu remise, elle et son mari parlèrent
de l'humidité de la cour, du jour triste des pièces du rez-de-chaussée.
Oh! c'était un bon coin pour les rhumatismes. Enfin, si elle était
décidée à louer, n'est-ce pas? leurs observations, bien certainement,
ne l'empêcheraient pas de louer.

Le soir, Gervaise avouait franchement en riant qu'elle en serait
tombée malade, si on l'avait empêchée d'avoir la boutique. Toutefois,
avant de dire: C'est fait! elle voulait emmener Coupeau voir les lieux
et tâcher d'obtenir une diminution sur le loyer.

-- Alors, demain, si ça te plaît, dit son mari. Tu viendras me prendre
vers six heures à la maison où je travaille, rue de la Nation, et nous
passerons rue de la Goutte-d'Or, en rentrant.

Coupeau terminait alors la toiture d'une maison neuve, à trois étages.
Ce jour-là, il devait justement poser les dernières feuilles de zinc.
Comme le toit était presque plat, il y avait installé son établi, un
large volet sur deux tréteaux. Un beau soleil de mai se couchait,
dorant les cheminées. Et, tout là-haut, dans le ciel clair, l'ouvrier
taillait tranquillement son zinc à coups de cisaille, penché sur
l'établi, pareil à un tailleur coupant chez lui une paire de culottes.
Contre le mur de la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept
ans, fluet et blond, entretenait le feu du réchaud en manoeuvrant un
énorme soufflet, dont chaque haleine faisait envoler un pétillement
d'étincelles.

-- Hé! Zidore, mets les fers! cria Coupeau.

L'aide enfonça les fers à souder au milieu de la braise, d'un rose
pâle dans le plein jour. Puis, il se remit à souffler. Coupeau tenait
la dernière feuille de zinc. Elle restait à poser au bord du toit,
près de la gouttière; là, il y avait une brusque pente, et le trou
béant de la rue se creusait. Le zingueur, comme chez lui, en chaussons
de lisières, s'avança, traînant les pieds, sifflotant l'air d'_Ohé!
les p'tits agneaux_! Arrivé devant le trou, il se laissa couler,
s'arc-bouta d'un genou contre la maçonnerie d'une cheminée, resta à
moitié chemin du pavé. Une de ses jambes pendait. Quand il se
renversait pour appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait à
un coin de la maçonnerie, à cause du trottoir, là-bas, sous lui.

-- Sacré lambin, va!... Donne donc les fers! Quand tu regarderas en
l'air, bougre d'efflanqué! les alouettes ne te tomberont pas toutes
rôties!

Mais Zidore ne se pressait pas. 11 s'intéressait aux toits voisins, à
une grosse fumée qui montait au fond de Paris, du côté de Grenelle; ça
pouvait bien être un incendie. Pourtant, il vint se mettre à plat
ventre, la tête au-dessus du trou; et il passa les fers à Coupeau.
Alors, celui-ci commença à souder la feuille. Il s'accroupissait,
s'allongeait, trouvant toujours son équilibre, assis d'une fesse,
perché sur la pointe d'un pied, retenu par un doigt. Il avait un sacré
aplomb, un toupet du tonnerre, familier, bravant le danger. Ça le
connaissait. C'était la rue qui avait peur de lui. Comme il ne lâchait
pas sa pipe, il se tournait de temps à autre, il crachait paisiblement
dans la rue.

-- Tiens! madame Boche! cria-t-il tout d'un coup. Ohé! madame Boche!

Il venait d'apercevoir la concierge traversant la chaussée. Elle leva
la tête, le reconnut. Et une conversation s'engagea du toit au
trottoir. Elle cachait ses mains sous son tablier, le nez en l'air.
Lui, debout maintenant, son bras gauche passé autour d'un tuyau, se
penchait.

-- Vous n'avez pas vu ma femme? demanda-t-il.

-- Non, bien sûr, répondit la concierge. Elle est par ici?

-- Elle doit venir me prendre... Et l'on se porte bien chez vous?

-- Mais oui, merci, c'est moi la plus malade, vous voyez... Je vais
chaussée Clignancourt chercher un petit gigot. Le boucher, près du
Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous.

Ils haussaient la voix, parce qu'une voiture passait dans la rue de la
Nation, large, déserte; leurs paroles, lancées à toute volée, avaient
seulement fait mettre à sa fenêtre une petite vieille; et cette
vieille restait là, accoudée, se donnant la distraction d'une grosse
émotion, à regarder cet homme, sur la toiture d'en face, comme si elle
espérait le voir tomber d'une minute à l'autre.

-- Eh bien! bonsoir, cria encore madame Boche. Je ne veux pas vous
déranger.

Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui tendait. Mais au
moment où la concierge s'éloignait, elle aperçut sur l'autre trottoir
Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait déjà la tête pour
avertir le zingueur, lorsque la jeune femme lui ferma la bouche d'un
geste énergique. Et, à demi-voix, afin de n'être pas entendue là-haut,
elle dit sa crainte: elle redoutait, en se montrant tout d'un coup, de
donner à son mari une secousse, qui le précipiterait. En quatre ans,
elle était allée le chercher une seule fois à son travail. Ce jour-là,
c'était la seconde fois. Elle ne pouvait pas assister à ça, son sang
ne faisait qu'un tour, quand elle voyait son homme entre ciel et
terre, à des endroits où les moineaux eux-mêmes ne se risquaient pas.

-- Sans doute, ce n'est pas agréable, murmurait madame Boche. Moi, le
mien est tailleur, je n'ai pas ces tremblements.

-- Si vous saviez, dans les premiers temps, dit encore Gervaise,
j'avais des frayeurs du matin au soir. Je le voyais toujours, la tête
cassée, sur une civière... Maintenant, je n'y pense plus autant. On
s'habitue à tout. Il faut bien que le pain se gagne... N'importe,
c'est un pain joliment cher, car on y risque ses os plus souvent qu'à
son tour.

Elle se tut, cachant Nana dans sa jupe, craignant un cri de la petite.
Malgré elle, toute pâle, elle regardait. Justement, Coupeau soudait le
bord extrême de la feuille, près de la gouttière; il se coulait le
plus possible, ne pouvait atteindre le bout. Alors, il se risqua, avec
ces mouvements ralentis des ouvriers, pleins d'aisance et de lourdeur.
Un moment, il fut au-dessus du pavé, ne se tenant plus, tranquille, à
son affaire; et, d'en bas, sous le fer promené d'une main soigneuse,
on voyait grésiller la petite flamme blanche de la soudure. Gervaise,
muette, la gorge étranglée par l'angoisse, avait serré les mains, les
élevait d'un geste machinal de supplication. Mais elle respira
bruyamment, Coupeau venait de remonter sur le toit, sans se presser,
prenant le temps de cracher une dernière fois dans la rue.

-- On moucharde donc! cria-t-il gaiement en l'apercevant. Elle a fait
la bête, n'est-ce pas? madame Boche; elle n'a pas voulu appeler...
Attends-moi, j'en ai encore pour dix minutes.

Il lui restait à poser un chapiteau de cheminée, une bricole de rien
du tout. La blanchisseuse et la concierge demeurèrent sur le trottoir,
causant du quartier, surveillant Nana, pour l'empêcher de barboter
dans le ruisseau, où elle cherchait des petits poissons; et les deux
femmes revenaient toujours à la toiture, avec des sourires, des
hochements de tête, comme pour dire qu'elles ne s'impatientaient pas.
En face, la vieille n'avait pas quitté sa fenêtre, regardant l'homme,
attendant.

-- Qu'est-ce qu'elle a donc à espionner, cette bique? dit madame
Boche. Une fichue mine!

Là-haut, on entendait la voix forte du zingueur chantant: _Ah! qu'il
fait donc bon cueillir la fraise_! Maintenant, penché sur son établi,
il coupait son zinc en artiste. D'un tour de compas, il avait tracé
une ligne, et il détachait un large éventail, à l'aide d'une paire de
cisailles cintrées; puis, légèrement, au marteau, il ployait cet
éventail en forme de champignon pointu. Zidore s'était remis à
souffler la braise du réchaud. Le soleil se couchait derrière la
maison, dans une grande clarté rose, lentement pâlie, tournant au
lilas tendre. Et en plein ciel, à cette heure recueillie du jour, les
silhouettes des deux ouvriers, grandies démesurément, se découpaient
sur le fond limpide de l'air, avec la barre sombre de l'établi et
l'étrange profil du soufflet.

Quand le chapiteau fut taillé, Coupeau jeta son appel:

-- Zidore! les fers!

Mais Zidore venait de disparaître. Le zingueur, en jurant, le chercha
du regard, l'appela par la lucarne du grenier restée ouverte. Enfin,
il le découvrit sur un toit voisin, à deux maisons de distance. Le
galopin se promenait, explorait les environs, ses maigres cheveux
blonds s'envolant au grand air, clignant les yeux en face de
l'immensité de Paris.

-- Dis donc, la flâne! est-ce que tu te crois à la campagne! dit
Coupeau furieux. Tu es comme monsieur Béranger, tu composes des vers,
peut-être!... Veux-tu bien me donner les fers! A-t-on jamais vu! se
balader sur les toits! Amène-z-y ta connaissance tout de suite, pour
lui chanter des mamours... Veux-tu me donner les fers, sacrée
andouille!

Il souda, il cria à Gervaise:

-- Voilà, c'est fini... Je descends.

Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau se trouvait au milieu
du toit. Gervaise, tranquillisée, continuait à sourire en suivant ses
mouvements. Nana, amusée tout d'un coup par la vue de son père, tapait
dans ses petites mains. Elle s'était assise sur le trottoir, pour
mieux voir là-haut.

-- Papa! papa! criait-elle de toute sa force; papa! regarde donc!

Le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors,
brusquement, bêtement, comme un chat dont les pattes s'embrouillent,
il roula, il descendit la pente légère de la toiture, sans pouvoir se
rattraper.

-- Nom de Dieu! dit-il d'une voix étouffée.

Et il tomba. Son corps décrivit une courbe molle, tourna deux fois sur
lui-même, vint s'écraser au milieu de la rue avec le coup sourd d'un
paquet de linge jeté de haut.

Gervaise, stupide, la gorge déchirée d'un grand cri, resta les bras en
l'air. Des passants accoururent, un attroupement se forma. Madame
Boche, bouleversée, fléchissant sur les jambes, prit Nana entre les
bras, pour lui cacher la tête et l'empêcher de voir. Cependant, en
face, la petite vieille, comme satisfaite, fermait tranquillement sa
fenêtre.

Quatre hommes finirent par transporter Coupeau chez un pharmacien, au
coin, de la rue des Poissonniers; et il demeura là près d'une heure,
au milieu de la boutique, sur une couverture, pendant qu'on était allé
chercher un brancard à l'hôpital Lariboisière. Il respirait encore,
mais le pharmacien avait de petits hochements de tête. Maintenant,
Gervaise, à genoux parterre, sanglotait d'une façon continue,
barbouillée de ses larmes, aveuglée, hébétée. D'un mouvement machinal,
elle avançait les mains, tâtait les membres de son mari,
très-doucement. Puis, elle les retirait, en regardant le pharmacien
qui lui avait défendu de toucher; et elle recommençait quelques
secondes plus tard, ne pouvant s'empêcher de s'assurer s'il restait
chaud, croyant lui faire du bien. Quand le brancard arriva enfin, et
qu'on parla de partir pour l'hôpital, elle se releva, en disant
violemment:

-- Non, non, pas à l'hôpital!... Nous demeurons rue Neuve de la
Goutte-d'Or.

On eut beau lui expliquer que la maladie lui coûterait très-cher, si
elle prenait son mari chez elle. Elle répétait avec entêtement:

-- Rue Neuve de la Goutte-d'Or, je montrerai la porte... Qu'est-ce que
ça vous fait? J'ai de l'argent... C'est mon mari, n'est-ce pas? Il est
à moi, je le veux.

Et l'on dut rapporter Coupeau chez lui. Lorsque le brancard traversa
la foule qui s'écrasait devant la boutique du pharmacien, les femmes
du quartier parlaient de Gervaise avec animation: elle boitait, la
mâtine, mais elle avait tout de même du chien; bien sûr, elle
sauverait son homme, tandis qu'à l'hôpital les médecins faisaient
passer l'arme à gauche aux malades trop détériorés, histoire de ne pas
se donner l'embêtement de les guérir. Madame Boche, après avoir emmené
Nana chez elle, était revenue et racontait l'accident avec des détails
interminables, toute secouée encore d'émotion.

-- J'allais chercher un gigot, j'étais là, je l'ai vu tomber,
répétait-elle. C'est à cause de sa petite, il a voulu la regarder, et
patatras! Ah! Dieu de Dieu! je ne demande pas à en voir tomber un
second... Il faut pourtant que j'aille chercher mon gigot.

Pendant huit jours, Coupeau fut très-bas. La famille, les voisins,
tout le monde, s'attendaient à le voir tourner de l'oeil d'un instant
à l'autre. Le médecin, un médecin très-cher qui se faisait payer cent
sous la visite, craignait des lésions intérieures; et ce mot effrayait
beaucoup, on disait dans le quartier que le zingueur avait eu le coeur
décroché par la secousse. Seule, Gervaise, pâlie par les veilles,
sérieuse, résolue, haussait les épaules. Son homme avait la jambe
droite cassée; ça, tout le monde le savait; on la lui remettrait,
voilà tout. Quant au reste, au coeur décroché, ce n'était rien. Elle
le lui raccrocherait, son coeur. Elle savait comment les coeurs se
raccrochent, avec des soins, de la propreté, une amitié solide. Et
elle montrait une conviction superbe, certaine de le guérir, rien qu'à
rester autour de lui et à le toucher de ses mains, dans les heures de
fièvre. Elle ne douta pas une minute. Toute une semaine, on la vit sur
ses pieds, parlant peu, recueillie dans son entêtement de le sauver,
oubliant les enfants, la rue, la ville entière. Le neuvième jour, le
soir où le médecin répondit enfin du malade, elle tomba sur une
chaise, les jambes molles, l'échine brisée, tout en larmes. Cette
nuit-là, elle consentit à dormir deux heures, la tête posée sur le
pied du lit.

L'accident de Coupeau avait mis la famille en l'air. Maman Coupeau
passait les nuits avec Gervaise; mais, dès neuf heures, elle
s'endormait sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail, madame
Lerat faisait un grand détour pour prendre des nouvelles. Les
Lorilleux étaient d'abord venus deux et trois fois par jour, offrant
de veiller, apportant même un fauteuil pour Gervaise. Puis, des
querelles n'avaient pas tardé à s'élever sur la façon de soigner les
malades. Madame Lorilleux prétendait avoir sauvé assez de gens dans sa
vie pour savoir comment il fallait s'y prendre. Elle accusait aussi la
jeune femme de la bousculer, de l'écarter du lit de son frère. Bien
sûr, la Banban avait raison de vouloir quand même guérir Coupeau; car,
enfin, si elle n'était pas allée le déranger rue de la Nation, il ne
serait pas tombé. Seulement, de la manière dont elle l'accommodait,
elle était certaine de l'achever.

Lorsqu'elle vit Coupeau hors de danger, Gervaise cessa de garder son
lit avec autant de rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le
lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans méfiance. La
famille s'étalait dans la chambre. La convalescence devait être
très-longue; le médecin avait parlé de quatre mois. Alors, pendant les
longs sommeils du zingueur, les Lorilleux traitèrent Gervaise de bête.
Ça l'avançait beaucoup d'avoir son mari chez elle. A l'hôpital, il se
serait remis sur pied deux fois plus vite. Lorilleux aurait voulu être
malade, attraper un bobo quelconque, pour lui montrer s'il hésiterait
une seconde à entrer à Lariboisière. Madame Lorilleux connaissait une
dame qui en sortait; eh bien! elle avait mangé du poulet matin et
soir. Et tous deux, pour la vingtième fois, refaisaient le calcul de
ce que coûteraient au ménage les quatre mois de convalescence: d'abord
les journées de travail perdues, puis le médecin, les remèdes, et plus
tard le bon vin, la viande saignante. Si les Coupeau croquaient
seulement leurs quatre sous d'économies, ils devraient s'estimer
fièrement heureux. Mais ils s'endetteraient, c'était à croire. Oh! ça
les regardait. Surtout, ils n'avaient pas à compter sur la famille,
qui n'était pas assez riche pour entretenir un malade chez lui. Tant
pis pour la Banban, n'est-ce pas? elle pouvait bien faire comme les
autres, laisser porter son homme à l'hôpital. Ça la complétait, d'être
une orgueilleuse.

Un soir, madame Lorilleux eut la méchanceté de lui demander
brusquement:

-- Eh bien! et votre boutique, quand la louez-vous?

-- Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous attend encore.

Gervaise resta suffoquée. Elle avait complètement oublié la boutique.
Mais elle voyait la joie mauvaise de ces gens, à la pensée que
désormais la boutique était flambée. Dès ce soir-là, en effet, ils
guettèrent les occasions pour la plaisanter sur son rêve tombé à
l'eau. Quand on parlait d'un, espoir irréalisable, ils renvoyaient la
chose au jour où elle serait patronne, dans un beau magasin donnant
sur la rue. Et, derrière elle, c'étaient des gorges chaudes: Elle ne
voulait pas faire d'aussi vilaines suppositions; mais, en vérité, les
Lorilleux avaient l'air maintenant d'être très-contents de l'accident
de Coupeau, qui l'empêchait de s'établir blanchisseuse rue de la
Goutte-d'Or.

Alors, elle-même voulut rire et leur montrer combien elle sacrifiait
volontiers l'argent pour la guérison de son mari. Chaque fois qu'elle
prenait en leur présence le livret de la Caisse d'épargne, sous le
globe de la pendule, elle disait gaiement:

-- Je sors, je vais louer ma boutique.

Elle n'avait pas voulu retirer l'argent tout d'une fois. Elle le
redemandait par cent francs, pour ne pas garder un si gros tas de
pièces dans sa commode; puis, elle espérait vaguement quelque miracle,
un rétablissement brusque, qui leur permettrait, de ne pas déplacer la
somme entière. A chaque course à la Caisse d'épargne, quand elle
rentrait, elle additionnait sur un bout de papier l'argent qu'ils
avaient encore là-bas. C'était uniquement pour le bon ordre. Le trou
avait beau se creuser dans la monnaie, elle tenait, de son air
raisonnable, avec son tranquille sourire, les comptes de cette débâcle
de leurs économies. N'était-ce pas déjà une consolation d'employer si
bien cet argent, de l'avoir eu sous la main, au moment de leur
malheur? Et, sans un regret, d'une main soigneuse, elle replaçait le
livret derrière la pendule, sous le globe.

Les Goujet se montrèrent très-gentils pour Gervaise pendant la maladie
de Coupeau. Madame Goujet était à son entière disposition; elle ne
descendait pas une fois sans lui demander si elle avait besoin de
sucre, de beurre, de sel; elle lui offrait toujours le premier
bouillon, les soirs où elle mettait un pot au feu; même, si elle la
voyait trop occupée, elle soignait sa cuisine, lui donnait un coup de
main pour la vaisselle. Goujet, chaque matin, prenait les seaux de la
jeune femme, allait les emplir à la fontaine de la rue des
Poissonniers; c'était une économie de deux sous. Puis, après le dîner,
quand la famille n'envahissait pas la chambre, les Goujet venaient
tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux heures, jusqu'à dix heures,
le forgeron fumait sa pipe, en regardant Gervaise tourner autour du
malade. Il ne disait pas dix paroles de la soirée. Sa grande face
blonde enfoncée entre ses épaules de colosse, il s'attendrissait à la
voir verser de la tisane dans une tasse, remuer le sucre sans faire de
bruit avec la cuiller. Lorsqu'elle bordait le lit et qu'elle
encourageait Coupeau d'une voix douce, il restait tout secoué. Jamais
il n'avait rencontré une aussi brave femme. Ça ne lui allait même pas
mal de boiter, car elle en avait plus de mérite encore à se
décarcasser tout le long de la journée auprès de son mari. On ne
pouvait pas dire, elle ne s'asseyait pas un quart d'heure, le temps de
manger. Elle courait sans cesse chez le pharmacien, mettait son nez
dans des choses pas propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir
en ordre cette chambre où l'on faisait tout; avec ça, pas une plainte,
toujours aimable, même les soirs où elle dormait debout, les yeux
ouverts, tant elle était lasse. Et le forgeron, dans cet air de
dévouement, au milieu des drogues traînant sur les meubles, se prenait
d'une grande affection pour Gervaise, à la regarder ainsi aimer et
soigner Coupeau de tout son coeur.

-- Hein! mon vieux, te voilà recollé, dit-il un jour au convalescent.
Je n'étais pas en peine, ta femme est le bon Dieu!

Lui, devait se marier. Du moins, sa mère avait trouvé une jeune fille
très convenable, une dentellière comme elle, qu'elle désirait vivement
lui voir épouser. Pour ne pas la chagriner, il disait oui, et la noce
était même fixée aux premiers jours de septembre. L'argent de l'entrée
en ménage dormait depuis longtemps à la Caisse d'épargne. Mais il
hochait la tête quand Gervaise lui parlait de ce mariage, il murmurait
de sa voix lente:

-- Toutes les femmes ne sont pas comme vous, madame Coupeau. Si toutes
les femmes étaient comme vous, on en épouserait dix.

Cependant, Coupeau, au bout de deux mois, put commencer à se lever. Il
ne se promenait pas loin, du lit à la fenêtre, et encore soutenu par
Gervaise. Là, il s'asseyait dans le fauteuil des Lorilleux, la jambe
droite allongée sur un tabouret. Ce blagueur, qui allait rigoler des
pattes cassées, les jours de verglas, était très vexé de son accident.
Il manquait de philosophie. Il avait passé ces deux mois dans le lit,
à jurer, à faire enrager le monde. Ce n'était pas une existence,
vraiment, de vivre sur le dos, avec une quille ficelée et raide comme
un saucisson. Ah! il connaîtrait le plafond, par exemple; il y avait
une fente, au coin de l'alcôve, qu'il aurait dessinée les yeux fermés.
Puis, quand il s'installa dans le fauteuil, ce fut une autre histoire.
Est-ce qu'il resterait longtemps cloué là, pareil à une momie? La rue
n'était pas si drôle, il n'y passait personne, ça puait l'eau de
javelle toute la journée. Non, vrai, il se faisait trop vieux, il
aurait donné dix ans de sa vie pour savoir seulement comment se
portaient les fortifications. Et il revenait toujours à des
accusations violentes contre le sort. Ça n'était pas juste, son
accident; ça n'aurait pas dû lui arriver, à lui un bon ouvrier, pas
fainéant, pas soûlard. À d'autres peut-être, il aurait compris.

-- Le papa Coupeau, disait-il, s'est cassé le cou, un jour de ribotte.
Je ne puis pas dire que c'était mérité, mais enfin la chose
s'expliquait... Moi, j'étais à jeun, tranquille comme Baptiste, sans
une goutte de liquide dans le corps, et voilà que je dégringole en
voulant me tourner pour faire une risette à Nana!... Vous ne trouvez
pas ça trop fort? S'il y a un bon Dieu, il arrange drôlement les
choses. Jamais je n'avalerai ça.

Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une sourde rancune contre
le travail. C'était un métier de malheur, de passer ses journées comme
les chats, le long des gouttières. Eux pas bêtes, les bourgeois! ils
vous envoyaient à la mort, bien trop poltrons pour se risquer sur une
échelle, s'installant solidement au coin de leur feu et se fichant du
pauvre monde. Et il en arrivait à dire que chacun aurait dû poser son
zinc sur sa maison. Dame! en bonne justice, on devait en venir là: si
tu ne veux pas être mouillé, mets-toi à couvert. Puis, il regrettait
de ne pas avoir appris un autre métier, plus joli et moins dangereux,
celui d'ébéniste, par exemple. Ça, c'était encore la faute du père
Coupeau; les pères avaient cette bête d'habitude de fourrer quand même
les enfants dans leur partie.

Pendant deux mois encore, Coupeau marcha avec des béquilles. Il avait
d'abord pu descendre dans la rue, fumer une pipe devant la porte.
Ensuite, il était allé jusqu'au boulevard extérieur, se traînant au
soleil, restant des heures assis sur un banc. La gaieté lui revenait,
son bagou d'enfer s'aiguisait dans ses longues flâneries. Et il
prenait là, avec le plaisir de vivre, une joie à ne rien faire, les
membres abandonnés, les muscles glissant à un sommeil très-doux;
c'était comme une lente conquête de la paresse, qui profitait de sa
convalescence pour entrer dans sa peau et l'engourdir, en le
chatouillant. Il revenait bien portant, goguenard, trouvant la vie
belle, ne voyant pas pourquoi ça ne durerait pas toujours. Lorsqu'il
put se passer de béquilles, il poussa ses promenades plus loin, courut
les chantiers pour revoir les camarades. Il restait les bras croisés
en face des maisons en construction, avec des ricanements, des
hochements de tête; et il blaguait les ouvriers qui trimaient, il
allongeait sa jambe, pour leur montrer où ça menait de s'esquinter le
tempérament. Ces stations gouailleuses devant la besogne des autres
satisfaisaient sa rancune contre le travail. Sans doute, il s'y
remettrait, il le fallait bien; mais ce serait le plus tard possible.
Oh! il était payé pour manquer d'enthousiasme. Puis, ça lui semblait
si bon de faire un peu la vache!

Les après-midi où Coupeau s'ennuyait, il montait chez les Lorilleux.
Ceux-ci le plaignaient beaucoup, l'attiraient par toutes sortes de
prévenances aimables. Dans les premières années de son mariage, il
leur avait échappé, grâce à l'influence de Gervaise. Maintenant, ils
le reprenaient, en le plaisantant sur la peur que lui causait sa
femme. Il n'était donc pas un homme! Pourtant, les Lorilleux
montraient une grande discrétion, célébraient d'une façon outrée les
mérites de la blanchisseuse. Coupeau, sans se disputer encore, jurait
à celle-ci que sa soeur l'adorait, et lui demandait d'être moins
mauvaise pour elle. La première querelle du ménage, un soir, était
venue au sujet d'Étienne. Le zingueur avait passé l'après-midi chez
les Lorilleux. En rentrant, comme le dîner se faisait attendre et que
les enfants criaient après la soupe, il s'en était pris brusquement à
Étienne, lui envoyant une paire de calottes soignées. Et, pendant une
heure, il avait ronchonné: ce mioche n'était pas à lui, il ne savait
pas pourquoi il le tolérait dans la maison; il finirait par le
flanquer à la porte. Jusque-là, il avait accepté le gamin sans tant
d'histoires. Le lendemain, il parlait de sa dignité. Trois jours
après, il lançait des coups de pied au derrière du petit, matin et
soir, si bien que l'enfant, quand il l'entendait monter, se sauvait
chez les Goujet, où la vieille dentellière lui gardait un coin de la
table pour faire ses devoirs.

Gervaise, depuis longtemps, s'était remise au travail. Elle n'avait
plus la peine d'enlever et de replacer le globe de la pendule; toutes
les économies se trouvaient mangées; et il fallait piocher dur,
piocher pour quatre, car ils étaient quatre bouches à table. Elle
seule nourrissait tout ce monde. Quand elle entendait les gens la
plaindre, elle excusait vite Coupeau. Pensez donc! il avait tant
souffert, ce n'était pas étonnant, si son caractère prenait de
l'aigreur! Mais ça passerait avec la santé. Et si on lui laissait
entendre que Coupeau semblait solide à présent, qu'il pouvait bien
retourner au chantier, elle se récriait. Non, non, pas encore! Elle ne
voulait pas l'avoir de nouveau au lit. Elle savait bien ce que le
médecin lui disait, peut-être! C'était elle qui l'empêchait de
travailler, en lui répétant chaque matin de prendre son temps, de ne
pas se forcer. Elle lui glissait même des pièces de vingt sous dans la
poche de son gilet. Coupeau acceptait ça comme une chose naturelle; il
se plaignait de toutes sortes de douleurs pour se faire dorloter; au
bout de six mois, sa convalescence durait toujours. Maintenant, les
jours où il allait regarder travailler les autres, il entrait
volontiers boire un canon avec les camarades. Tout de même, on n'était
pas mal chez le marchand de vin; on rigolait, on restait là cinq
minutes. Ça ne déshonorait personne. Les poseurs seuls affectaient de
crever de soif à la porte. Autrefois, on avait bien raison de le
blaguer, attendu qu'un verre de vin n'a jamais tué un homme. Mais il
se tapait la poitrine en se faisant un honneur de ne boire que du vin;
toujours du vin, jamais de l'eau-de-vie; le vin prolongeait
l'existence, n'indisposait pas, ne soûlait pas. Pourtant, à plusieurs
reprises, après des journées de désoeuvrement, passées de chantier en
chantier, de cabaret en cabaret, il était rentré éméché. Gervaise, ces
jours-là, avait fermé sa porte, en prétextant elle-même un gros mal de
tête, pour empêcher les Goujet d'entendre les bêtises de Coupeau.

Peu à peu, cependant, la jeune femme s'attrista. Matin et soir, elle
allait, rue de la Goutte-d'Or, voir la boutique, qui était toujours à
louer; et elle se cachait, comme si elle eût commis un enfantillage
indigne d'une grande personne. Cette boutique recommençait à lui
tourner la tête; la nuit, quand la lumière était éteinte, elle
trouvait à y songer, les yeux ouverts, le charme d'un plaisir défendu.
Elle faisait de nouveau ses calculs: deux cent cinquante francs pour
le loyer, cent cinquante francs d'outils et d'installation, cent
francs d'avance afin de vivre quinze jours; en tout cinq cents francs,
au chiffre le plus bas. Si elle n'en parlait pas tout haut,
continuellement, c'était de crainte de paraître regretter les
économies mangées par la maladie de Coupeau. Elle devenait toute pâle
souvent, ayant failli laisser échapper son envie, rattrapant sa phrase
avec la confusion d'une vilaine pensée. Maintenant, il faudrait
travailler quatre ou cinq années, avant d'avoir mis de côté une si
grosse somme. Sa désolation était justement de ne pouvoir s'établir
tout de suite; elle aurait fourni aux besoins du ménage, sans compter
sur Coupeau, en lui laissant des mois pour reprendre goût au travail;
elle se serait tranquillisée, certaine de l'avenir, débarrassée des
peurs secrètes dont elle se sentait prise parfois, lorsqu'il revenait
très-gai, chantant, racontant quelque bonne farce de cet animal de
Mes-Bottes, auquel il avait payé un litre.

Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle, Goujet entra et ne se
sauva pas, comme à son habitude. Il s'était assis, il fumait en la
regardant. Il devait avoir une phrase grave à prononcer; il la
retournait, la mûrissait, sans pouvoir lui donner une forme
convenable. Enfin, après un gros silence, il se décida, il retira sa
pipe de la bouche, pour tout dire d'un trait:

-- Madame Gervaise, voudriez-vous me permettre de vous prêter de
l'argent?

Elle était penchée sur un tiroir de sa commode, cherchant des
torchons. Elle se releva, très rouge. Il l'avait donc vue, le matin,
rester en extase devant la boutique, pendant près de dix minutes? Lui,
souriait d'un air gêné, comme s'il avait fait là une proposition
blessante. Mais elle refusa vivement; jamais elle n'accepterait de
l'argent, sans savoir quand elle pourrait le rendre. Puis, il
s'agissait vraiment d'une trop forte somme. Et comme il insistait,
consterné, elle finit par crier:

-- Mais votre mariage? Je ne puis pas prendre l'argent de votre
mariage, bien sûr!

-- Oh! ne vous gênez pas, répondit-il en rougissant à son tour. Je ne
me marie plus. Vous savez, une idée..... Vrai, j'aime mieux vous
prêter l'argent.

Alors, tous deux baissèrent la tête. Il y avait entre eux quelque
chose de très doux qu'ils ne disaient pas. Et Gervaise accepta. Goujet
avait prévenu sa mère. Ils traversèrent le palier, allèrent la voir
tout de suite. La dentellière était grave, un peu triste, son calme
visage penché sur son tambour. Elle ne voulait pas contrarier son
fils, mais elle n'approuvait plus le projet de Gervaise; et elle dit
nettement pourquoi: Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa
boutique. Elle ne pardonnait surtout point au zingueur d'avoir refusé
d'apprendre à lire, pendant sa convalescence; le forgeron s'était
offert pour lui montrer, mais l'autre l'avait envoyé dinguer, en
accusant la science de maigrir le monde. Cela avait presque fâché les
deux ouvriers; ils allaient chacun de son côté. D'ailleurs, madame
Goujet, en voyant les regards suppliants de son grand enfant, se
montra très bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu'on prêterait cinq
cents francs aux voisins; ils les rembourseraient en donnant chaque
mois un à-compte de vingt francs; ça durerait ce que ça durerait.

-- Dis donc! le forgeron te fait de l'oeil, s'écria Coupeau en riant,
quand il apprit l'histoire. Oh! je suis bien tranquille, il est trop
godiche... On le lui rendra, son argent. Mais, vrai, s'il avait
affaire à de la fripouille, il serait joliment jobardé.

Dès le lendemain, les Coupeau louèrent la boutique. Gervaise courut
toute la journée, de la rue Neuve à la rue de la Goutte-d'Or. Dans le
quartier, à la voir passer ainsi, légère, ravie au point de ne plus
boiter, on racontait qu'elle avait dû se laisser faire une opération.



V


Justement, les Boche, depuis le terme d'avril, avaient quitté la rue
des Poissonniers et tenaient la loge de la grande maison, rue de la
Goutte-d'Or. Comme ça se rencontrait, tout de même! Un des ennuis de
Gervaise, qui avait vécu si tranquille sans concierge dans son trou de
la rue Neuve, était de retomber sous la sujétion de quelque mauvaise
bête, avec laquelle il faudrait se disputer pour un peu d'eau
répandue, ou pour la porte refermée trop fort, le soir. Les concierges
sont une si sale espèce! Mais, avec les Boche, ce serait un plaisir.
On se connaissait, on s'entendrait toujours. Enfin, ça se passerait en
famille.

Le jour de la location, quand les Coupeau vinrent signer le bail,
Gervaise se sentit le coeur tout gros, en passant sous la haute porte.
Elle allait donc habiter cette maison vaste comme une petite ville,
allongeant et entre-croisant les rues interminables de ses escaliers
et de ses corridors. Les façades grises avec les loques des fenêtres
séchant au soleil, la cour blafarde aux pavés défoncés de place
publique, le ronflement de travail qui sortait des murs, lui causaient
un grand trouble, une joie d'être enfin près de contenter son
ambition, une peur de ne pas réussir et de se trouver écrasée dans
cette lutte énorme contre la faim, dont elle entendait le souffle. Il
lui semblait faire quelque chose de très hardi, se jeter au beau
milieu d'une machine en branle, pendant que les marteaux du serrurier
et les rabots de l'ébéniste tapaient et sifflaient, au fond des
ateliers du rez-de-chaussée. Ce jour-là, les eaux de la teinturerie
coulant sous le porche étaient d'un vert pomme très-tendre. Elle les
enjamba, en souriant; elle voyait dans cette couleur un heureux
présage.

Le rendez-vous avec le propriétaire était dans la loge même des Boche.
M. Marescot, un grand coutelier de la rue de la Paix, avait jadis
tourné la meule, le long des trottoirs. On le disait riche aujourd'hui
à plusieurs millions. C'était un homme de cinquante-cinq ans, fort,
osseux, décoré, étalant ses mains immenses d'ancien ouvrier; et un de
ses bonheurs était d'emporter les couteaux et les ciseaux de ses
locataires, qu'il aiguisait lui-même, par plaisir. Il passait pour
n'être pas fier, parce qu'il restait des heures chez ses concierges,
caché dans l'ombre de la loge, à demander des comptes. Il traitait là
toutes ses affaires. Les Coupeau le trouvèrent devant la table
graisseuse de madame Boche, écoutant comment la couturière du second,
dans l'escalier A, avait refusé de payer, d'un mot dégoûtant. Puis,
quand on eut signé le bail, il donna une poignée de main au zingueur.
Lui, aimait les ouvriers. Autrefois, il avait eu joliment du tirage.
Mais le travail menait à tout. Et, après avoir compté les deux cent
cinquante francs du premier semestre, qu'il engloutit dans sa vaste
poche, il dit sa vie, il montra sa décoration.

Gervaise, cependant, demeurait un peu gênée en voyant l'attitude des
Boche. Ils affectaient de ne pas la connaître. Ils s'empressaient
autour du propriétaire, courbés en deux, guettant ses paroles, les
approuvant de la tête. Madame Boche sortit vivement, alla chasser une
bande d'enfants qui pataugeaient devant la fontaine, dont le robinet
grand ouvert inondait le pavé; et quand elle revint, droite et sévère
dans ses jupes, traversant la cour avec de lents regards à toutes les
fenêtres, comme pour s'assurer du bon ordre de la maison, elle eut un
pincement de lèvres disant de quelle autorité elle était investie,
maintenant qu'elle avait sous elle trois cents locataires. Boche, de
nouveau, parlait de la couturière du second; il était d'avis de
l'expulser; il calculait les termes en retard, avec une importance
d'intendant dont la gestion pouvait être compromise. M. Marescot
approuva l'idée de l'expulsion; mais il voulait attendre jusqu'au
demi-terme. C'était dur de jeter les gens à la rue, d'autant plus que
ça ne mettait pas un sou dans la poche du propriétaire. Et Gervaise,
avec un léger frisson, se demandait si on la jetterait à la rue, elle
aussi, le jour où un malheur l'empêcherait de payer. La loge, enfumée,
emplie de meubles noirs, avait une humidité et un jour livide de cave;
devant la fenêtre, toute la lumière tombait sur l'établi du tailleur,
où traînait une vieille redingote à retourner; tandis que Pauline, la
petite des Boche, une enfant rousse de quatre ans, assise par terre,
regardait sagement cuire un morceau de veau, baignée et ravie dans
l'odeur forte de cuisine montant du poêlon.

M. Marescot tendait de nouveau la main au zingueur, lorsque celui-ci
parla des réparations, en lui rappelant sa promesse verbale de causer
de cela plus tard. Mais le propriétaire se fâcha; il ne s'était engagé
à rien; jamais, d'ailleurs, on ne faisait de réparations dans une
boutique. Pourtant, il consentit à aller voir les lieux, suivi des
Coupeau et de Boche. Le petit mercier était parti en emportant son
agencement de casiers et de comptoirs; la boutique, toute nue,
montrait son plafond noir, ses murs crevés, où des lambeaux d'un
ancien papier jaune pendaient. Là, dans le vide sonore des pièces, une
discussion furieuse s'engagea. M. Marescot criait que c'était aux
commerçants à embellir leurs magasins, car enfin un commerçant pouvait
vouloir de l'or partout, et lui, propriétaire, ne pouvait pas mettre
de l'or; puis, il raconta sa propre installation, rue de la Paix, où
il avait dépensé plus de vingt mille francs. Gervaise, avec son
entêtement de femme, répétait un raisonnement qui lui semblait
irréfutable: dans un logement, n'est-ce pas, il ferait coller du
papier? alors, pourquoi ne considérait-il pas la boutique comme un
logement? Elle ne lui demandait pas autre chose, blanchir le plafond
et remettre du papier.

Boche, cependant, restait impénétrable et digne; il tournait,
regardait en l'air, sans se prononcer. Coupeau avait beau lui adresser
des clignements d'yeux, il affectait de ne pas vouloir abuser de sa
grande influence sur le propriétaire. Il finit pourtant par laisser
échapper un jeu de physionomie, un petit sourire mince accompagné d'un
hochement de tête. Justement, M. Marescot, exaspéré, l'air malheureux,
écartant ses dix doigts dans une crampe d'avare auquel on arrache son
or, cédait à Gervaise, promettait le plafond et le papier, à la
condition qu'elle payerait la moitié du papier. Et il se sauva vite,
ne voulant plus entendre parler de rien.

Alors, quand Boche fut seul avec les Coupeau, il leur donna des
claques sur les épaules, très expansif. Hein? c'était enlevé! Sans
lui, jamais ils n'auraient eu leur papier ni leur plafond. Avaient-ils
remarqué comme le propriétaire l'avait consulté du coin de l'oeil et
s'était brusquement décidé en le voyant sourire? Puis, en confidence,
il avoua être le vrai maître de la maison: il décidait des congés,
louait si les gens lui plaisaient, touchait les termes qu'il gardait
des quinze jours dans sa commode. Le soir, les Coupeau, pour remercier
les Boche, crurent poli de leur envoyer deux litres de vin. Ça
méritait un cadeau.

Dès le lundi suivant, les ouvriers se mirent à la boutique. L'achat du
papier fut surtout une grosse affaire. Gervaise voulait un papier gris
à fleurs bleues, pour éclairer et égayer les murs. Boche lui offrit de
l'emmener; elle choisirait. Mais il avait des ordres formels du
propriétaire, il ne devait pas dépasser le prix de quinze sous le
rouleau. Ils restèrent une heure chez le marchand; la blanchisseuse
revenait toujours à une perse très gentille de dix-huit sous,
désespérée, trouvant les autres papiers affreux. Enfin, le concierge
céda; il arrangerait la chose, il compterait un rouleau de plus, s'il
le fallait. Et Gervaise, en rentrant, acheta des gâteaux pour Pauline.
Elle n'aimait pas rester en arrière, il y avait tout bénéfice avec
elle à se montrer complaisant.

En quatre jours, la boutique devait être prête. Les travaux durèrent
trois semaines. D'abord, on avait parlé de lessiver simplement les
peintures. Mais ces peintures, anciennement lie de vin, étaient si
sales et si tristes, que Gervaise se laissa entraîner à faire remettre
toute la devanture en bleu clair, avec des filets jaunes. Alors, les
réparations s'éternisèrent. Coupeau, qui ne travaillait toujours pas,
arrivait dès le matin, pour voir si ça marchait. Boche lâchait la
redingote ou le pantalon dont il refaisait les boutonnières, venait de
son côté surveiller ses hommes. Et tous deux, debout en face des
ouvriers, les mains derrière le dos, fumant, crachant, passaient la
journée à juger chaque coup de pinceau. C'étaient des réflexions
interminables, des rêveries profondes pour un clou à arracher. Les
peintres, deux grands diables bons enfants, quittaient à chaque
instant leurs échelles, se plantaient, eux aussi, au milieu de la
boutique, se mêlant à la discussion, hochant la tête pendant des
heures, en regardant leur besogne commencée. Le plafond se trouva
badigeonné assez rapidement. Ce furent les peintures dont on faillit
ne jamais sortir. Ça ne voulait pas sécher. Vers neuf heures, les
peintres se montraient avec leurs pots à couleur, les posaient dans un
coin, donnaient un coup d'oeil, puis disparaissaient; et on ne les
revoyait plus. Ils étaient allés déjeuner, ou bien ils avaient dû
finir une bricole, à côté, rue Myrrha. D'autres fois, Coupeau emmenait
toute la coterie boire un canon, Boche, les peintres, avec les
camarades qui passaient; c'était encore une après-midi flambée.
Gervaise se mangeait les sangs. Brusquement, en deux jours, tout fut
terminé, les peintures vernies, le papier collé, les saletés jetées au
tombereau. Les ouvriers avaient bâclé ça comme en se jouant, sifflant
sur leurs échelles, chantant à étourdir le quartier.

L'emménagement eut lieu tout de suite. Gervaise, les premiers jours,
éprouvait des joies d'enfant, quand elle traversait la rue, en
rentrant d'une commission. Elle s'attardait, souriait à son chez elle.
De loin, au milieu de la file noire des autres devantures, sa boutique
lui apparaissait toute claire, d'une gaieté neuve, avec son enseigne
bleu tendre, où les mots: _Blanchisseuse de fin_, étaient peints en
grandes lettres jaunes. Dans la vitrine, fermée au fond par de petits
rideaux de mousseline, tapissée de papier bleu pour faire valoir la
blancheur du linge, des chemises d'homme restaient en montre, des
bonnets de femme pendaient, les brides nouées à des fils de laiton. Et
elle trouvait sa boutique jolie, couleur du ciel. Dedans, on entrait
encore dans du bleu; le papier, qui imitait une perse Pompadour,
représentait une treille où couraient des liserons; l'établi, une
immense table tenant les deux tiers de la pièce, garni d'une épaisse
couverture, se drapait d'un bout de cretonne à grands ramages
bleuâtres, pour cacher les tréteaux. Gervaise s'asseyait sur un
tabouret, soufflait un peu de contentement, heureuse de cette belle
propreté, couvant des yeux ses outils neufs. Mais son premier regard
allait toujours à sa mécanique, un poêle de fonte, où dix fers
pouvaient chauffer à la fois, rangés autour du foyer, sur des plaques
obliques. Elle venait se mettre à genoux, regardait avec la
continuelle peur que sa petite bête d'apprentie ne fît éclater la
fonte, en fourrant trop de coke.

Derrière la boutique, le logement était très convenable. Les Coupeau
couchaient dans la première chambre, où l'on faisait la cuisine et où
l'on mangeait; une porte, au fond, ouvrait sur la cour de la maison.
Le lit de Nana se trouvait dans la chambre de droite, un grand
cabinet, qui recevait le jour par une lucarne ronde, près du plafond.
Quant à Étienne, il partageait la chambre de gauche avec le linge
sale, dont d'énormes tas traînaient toujours sur le plancher.
Pourtant, il y avait un inconvénient, les Coupeau ne voulaient pas en
convenir d'abord; mais les murs pissaient l'humidité, et on ne voyait
plus clair dès trois heures de l'après-midi.

Dans le quartier, la nouvelle boutique produisit une grosse émotion.
On accusa les Coupeau d'aller trop vite et de faire des embarras. Ils
avaient, en effet, dépensé les cinq cents francs des Goujet en
installation, sans garder même de quoi vivre une quinzaine, comme ils
se l'étaient promis. Le matin où Gervaise enleva ses volets pour la
première fois, elle avait juste six francs dans son porte-monnaie.
Mais elle n'était pas en peine, les pratiques arrivaient, ses affaires
s'annonçaient très bien. Huit jours plus tard, le samedi, avant de se
coucher, elle resta deux heures à calculer, sur un bout de papier; et
elle réveilla Coupeau, la mine luisante, pour lui dire qu'il y avait
des mille et des cents à gagner, si l'on était raisonnable.

-- Ah bien! criait madame Lorilleux dans toute la rue de la
Goutte-d'Or, mon imbécile de frère en voit de drôles!... Il ne
manquait plus à la Banban que de faire la vie. Ça lui va bien,
n'est-ce pas?

Les Lorilleux s'étaient brouillés à mort avec Gervaise. D'abord,
pendant les réparations de la boutique, ils avaient failli crever de
rage; rien qu'à voir les peintres de loin, ils passaient sur l'autre
trottoir, ils remontaient chez eux les dents serrées. Une boutique
bleue à cette rien-du-tout, si ce n'était pas fait pour casser les
bras des honnêtes gens! Aussi, dès le second jour, comme l'apprentie
vidait à la volée un bol d'amidon, juste au moment où madame Lorilleux
sortait, celle-ci avait-elle ameuté la rue en accusant sa belle-soeur
de la faire insulter par ses ouvrières. Et tous rapports étaient
rompus, on n'échangeait plus que des regards terribles, quand on se
rencontrait.

-- Oui, une jolie vie! répétait madame Lorilleux. On sait d'où il lui
vient, l'argent de sa baraque! Elle a gagné ça avec le forgeron...
Encore, du propre monde, de ce côté-là! Le père ne s'est-il pas coupé
la tête avec un couteau, pour éviter la peine à la guillotine? Enfin,
quelque sale histoire dans ce genre!

Elle accusait très carrément Gervaise de coucher avec Goujet. Elle
mentait, elle prétendait les avoir surpris un soir ensemble, sur un
banc du boulevard extérieur. La pensée de cette liaison, des plaisirs
que devait goûter sa belle-soeur, l'exaspérait davantage, dans son
honnêteté de femme laide. Chaque jour, le cri de son coeur lui
revenait aux lèvres:

-- Mais qu'a-t-elle donc sur elle, cette infirme, pour se faire aimer!
Est-ce qu'on m'aime, moi!

Puis, c'étaient des potins interminables avec les voisines. Elle
racontait toute l'histoire. Allez, le jour du mariage, elle avait fait
une drôle de tête! Oh! elle avait le nez creux, elle sentait déjà
comment ça devait tourner. Plus tard, mon Dieu! la Banban s'était
montrée si douce, si hypocrite, qu'elle et son mari, par égard pour
Coupeau, avaient consenti à être parrain et marraine de Nana; même que
ça coûtait bon, un baptême comme celui-là. Mais maintenant,
voyez-vous! la Banban pouvait être à l'article de la mort et avoir
besoin d'un verre d'eau, ce ne serait pas elle, bien sûr, qui le lui
donnerait. Elle n'aimait pas les insolentes, ni les coquines, ni les
dévergondées. Quant à Nana, elle serait toujours bien reçue, si elle
montait voir son parrain et sa marraine; la petite, n'est-ce pas?
n'était point coupable des crimes de la mère. Coupeau, lui, n'avait
pas besoin de conseil; à sa place, tout homme aurait trempé le
derrière de sa femme dans un baquet, en lui allongeant une paire de
claques; enfin, ça le regardait, on lui demandait seulement d'exiger
du respect pour sa famille. Jour de Dieu! si Lorilleux l'avait
trouvée, elle, madame Lorilleux, en flagrant délit! ça ne se serait
pas passé tranquillement, il lui aurait planté ses cisailles dans le
ventre.

Les Boche, pourtant, juges sévères des querelles de la maison,
donnaient tort aux Lorilleux. Sans doute, les Lorilleux étaient des
personnes comme il faut, tranquilles, travaillant toute la sainte
journée, payant leur terme recta. Mais là, franchement, la jalousie
les enrageait. Avec ça, ils auraient tondu un oeuf. Des pingres, quoi!
des gens qui cachaient leur litre, quand on montait, pour ne pas
offrir un verre de vin; enfin, du monde pas propre. Un jour, Gervaise
venait de payer aux Boche du cassis avec de l'eau de Seltz, qu'on
buvait dans la loge, quand madame Lorilleux était passée, très raide,
en affectant de cracher devant la porte des concierges. Et, depuis
lors, chaque samedi, madame Boche, lorsqu'elle balayait les escaliers
et les couloirs, laissait les ordures devant la porte des Lorilleux.

-- Parbleu! criait madame Lorilleux, la Banban les gorge, ces
goinfres! Ah! ils sont bien tous les mêmes!... Mais qu'ils ne
m'embêtent pas! J'irais me plaindre au propriétaire... Hier encore,
j'ai vu ce sournois de Boche se frotter aux jupes de madame Gaudron.
S'attaquer à une femme de cet âge, qui a une demi-douzaine d'enfants,
hein? c'est de la cochonnerie pure!... Encore une saleté de leur part,
et je préviens la mère Boche, pour qu'elle flanque une tripotée à son
homme... Dame! on rirait un peu.

Maman Coupeau voyait toujours les deux ménages, disant comme tout le
monde, arrivant même à se faire retenir plus souvent à dîner, en
écoutant complaisamment sa fille et sa belle-fille, un soir chacune.
Madame Lerat, pour le moment, n'allait plus chez les Coupeau, parce
qu'elle s'était disputée avec la Banban, un sujet d'un zouave qui
venait de couper le nez de sa maîtresse d'un coup de rasoir; elle
soutenait le zouave, elle trouvait le coup de rasoir très amoureux,
sans donner ses raisons. Et elle avait encore exaspéré les colères de
madame Lorilleux, en lui affirmant que la Banban, dans la
conversation, devant des quinze et des vingt personnes, l'appelait
Queue-de-vache sans se gêner. Mon Dieu! oui, les Boche, les voisins
maintenant l'appelaient Queue-de-vache.

Au milieu de ces cancans, Gervaise, tranquille, souriante, sur le
seuil de sa boutique, saluait les amis d'un petit signe de tête
affectueux. Elle se plaisait à venir là, une minute, entre deux coups
de fer, pour rire à la rue, avec le gonflement de vanité d'une
commerçante, qui a un bout de trottoir à elle. La rue de la
Goutte-d'Or lui appartenait, et les rues voisines, et le quartier tout
entier. Quand elle allongeait la tête, en camisole blanche, les bras
nus, ses cheveux blonds envolés dans le feu du travail, elle jetait un
regard à gauche, un regard à droite, aux deux bouts, pour prendre d'un
trait les passants, les maisons, le pavé et le ciel: à gauche, la rue
de la Goutte-d'Or s'enfonçait, paisible, déserte, dans un coin de
province, où des femmes causaient bas sur les portes; à droite, à
quelques pas, la rue des Poissonniers mettait un vacarme de voitures,
un continuel piétinement de foule, qui refluait et faisait de ce bout
un carrefour de cohue populaire. Gervaise aimait la rue, les cahots
des camions dans les trous du gros pavé bossué, les bousculades des
gens le long des minces trottoirs, interrompus par des cailloutis en
pente raide; ses trois mètres de ruisseau, devant sa boutique,
prenaient une importance énorme, un fleuve large, qu'elle voulait
très-propre, un fleuve étrange et vivant, dont la teinturerie de la
maison colorait les eaux des caprices les plus tendres, au milieu de
la boue noire. Puis, elle s'intéressait à des magasins, une vaste
épicerie, avec un étalage de fruits secs garanti par des filets à
petites mailles, une lingerie et bonneterie d'ouvriers, balançant au
moindre souffle des cottes et des blouses bleues, pendues les jambes
et les bras écartés. Chez la fruitière, chez la tripière, elle
apercevait des angles de comptoir, où des chats superbes et
tranquilles ronronnaient. Sa voisine, madame Vigouroux, la
charbonnière, lui rendait son salut, une petite femme grasse, la face
noire, les yeux luisants, fainéantant à rire avec des hommes, adossée
contre sa devanture, que des bûches peintes sur un fond lie de vin
décoraient d'un dessin compliqué de chalet rustique. Mesdames Cudorge,
la mère et la fille, ses autres voisines qui tenaient la boutique de
parapluies, ne se montraient jamais, leur vitrine assombrie, leur
porte close, ornée de deux petites ombrelles de zinc enduites d'une
épaisse couche de vermillon vif. Mais Gervaise, avant de rentrer,
donnait toujours un coup d'oeil, en face d'elle, à un grand mur blanc,
sans une fenêtre, percé d'une immense porte cochère, par laquelle on
voyait le flamboiement d'une forge, dans une cour encombrée de
charrettes et de carrioles, les brancards en l'air. Sur le mur, le
mot: _Maréchalerie_, était écrit en grandes lettres, encadré d'un
éventail de fers à cheval. Toute la journée, les marteaux sonnaient
sur l'enclume, des incendies d'étincelles éclairaient l'ombre blafarde
de la cour. Et, au bas de ce mur, au fond d'un trou, grand comme une
armoire, entre une marchande de ferraille et une marchande de pommes
de terre frites, il y avait un horloger, un monsieur en redingote,
l'air propre, qui fouillait continuellement des montres avec des
outils mignons, devant un établi où des choses délicates dormaient
sous des verres; tandis que, derrière lui, les balanciers de deux ou
trois douzaines de coucous tout petits battaient à la fois, dans la
misère noire de la rue et le vacarme cadencé de la maréchalerie.

Le quartier trouvait Gervaise bien gentille. Sans doute, on clabaudait
sur son compte, mais il n'y avait qu'une voix pour lui reconnaître de
grands yeux, une bouche pas plus longue que ça, avec des dents très
blanches. Enfin, c'était une jolie blonde, et elle aurait pu se mettre
parmi les plus belles, sans le malheur de sa jambe. Elle était dans
ses vingt-huit ans, elle avait engraissé. Ses traits fins
s'empâtaient, ses gestes prenaient une lenteur heureuse. Maintenant,
elle s'oubliait parfois sur le bord d'une chaise, le temps d'attendre
son fer, avec un sourire vague, la face noyée d'une joie gourmande.
Elle devenait gourmande; ça, tout le monde le disait; mais ce n'était
pas un vilain défaut, au contraire. Quand on gagne de quoi se payer de
fins morceaux, n'est-ce pas? on serait bien bête de manger des pelures
de pommes de terre. D'autant plus qu'elle travaillait toujours dur, se
mettant en quatre pour ses pratiques, passant elle-même les nuits, les
volets fermés, lorsque la besogne était pressée. Comme on disait dans
le quartier, elle avait la veine; tout lui prospérait. Elle
blanchissait la maison, M. Madinier, mademoiselle Remanjou, les Boche;
elle enlevait même à son ancienne patronne, madame Fauconnier, des
dames de Paris logées rue du Faubourg-Poissonnière. Dès la seconde
quinzaine, elle avait dû prendre deux ouvrières, madame Putois et la
grande Clémence, cette fille qui habitait autrefois au sixième; ça lui
faisait trois personnes chez elle, avec son apprentie, ce petit
louchon d'Augustine, laide comme un derrière de pauvre homme. D'autres
auraient pour sûr perdu la tête dans ce coup de fortune. Elle était
bien pardonnable de fricoter un peu le lundi, après avoir trimé la
semaine entière. D'ailleurs, il lui fallait ça; elle serait restée
gnangnan, à regarder les chemises se repasser toutes seules, si elle
ne s'était pas collé un velours sur la poitrine, quelque chose de bon
dont l'envie lui chatouillait le jabot.

Jamais Gervaise n'avait encore montré tant de complaisance. Elle était
douce comme un mouton, bonne comme du pain. A part madame Lorilleux,
qu'elle appelait Queue-de-vache pour se venger, elle ne détestait
personne, elle excusait tout le monde. Dans le léger abandon de sa
gueulardise, quand elle avait bien déjeuné et pris son café, elle
cédait au besoin d'une indulgence générale. Son mot était: « On doit
se pardonner entre soi, n'est-ce pas, si l'on ne veut pas vivre comme
des sauvages. » Quand on lui parlait de sa bonté, elle riait. Il
n'aurait plus manqué qu'elle fût méchante! Elle se défendait, elle
disait n'avoir aucun mérite à être bonne. Est-ce que tous ses rêves
n'étaient pas réalisés? est-ce qu'il lui restait à ambitionner quelque
chose dans l'existence? Elle rappelait son idéal d'autrefois,
lorsqu'elle se trouvait sur le pavé: travailler, manger du pain, avoir
un trou à soi, élever ses enfants, ne pas être battue, mourir dans son
lit. Et maintenant son idéal était dépassé; elle avait tout, et en
plus beau. Quant à mourir dans son lit, ajoutait-elle en plaisantant,
elle y comptait, mais le plus tard possible, bien entendu.

C'était surtout pour Coupeau que Gervaise se montrait gentille. Jamais
une mauvaise parole, jamais une plainte derrière le dos de son mari.
Le zingueur avait fini par se remettre au travail; et, comme son
chantier était alors à l'autre bout de Paris, elle lui donnait tous
les matins quarante sous pour son déjeuner, sa goutte et son tabac.
Seulement, deux jours sur six, Coupeau s'arrêtait en route, buvait les
quarante sous avec un ami, et revenait déjeuner en racontant une
histoire. Une fois même, il n'était pas allé loin, il s'était payé
avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton soigné, des escargots, du
rôti et du vin cacheté, au _Capucin_, barrière de la Chapelle; puis,
comme ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait envoyé la note à
sa femme par un garçon, en lui faisant dire qu'il était au clou.
Celle-ci riait, haussait les épaules. Où était le mal, si son homme
s'amusait un peu? Il fallait laisser aux hommes la corde longue, quand
on voulait vivre en paix dans son ménage. D'un mot à un autre, on en
arrivait vite aux coups. Mon Dieu! on devait tout comprendre. Coupeau
souffrait encore de sa jambe, puis il se trouvait entraîné, il était
bien forcé de faire comme les autres, sous peine de passer pour un
mufe. D'ailleurs, ça ne tirait pas à conséquence; s'il rentrait
éméché, il se couchait, et deux heures après il n'y paraissait plus.
Cependant, les fortes chaleurs étaient venues. Une après-midi de juin,
un samedi que l'ouvrage pressait, Gervaise avait elle-même bourré de
coke la mécanique, autour de laquelle dix fers chauffaient, dans le
ronflement du tuyau. A cette heure, le soleil tombait d'aplomb sur la
devanture, le trottoir renvoyait une réverbération ardente, dont les
grandes moires dansaient au plafond de la boutique; et ce coup de
lumière, bleui par le reflet du papier des étagères et de la vitrine,
mettait au-dessus de l'établi un jour aveuglant, comme une poussière
de soleil tamisée dans les linges fins. Il faisait là une température
à crever. On avait laissé ouverte la porte de la rue, mais pas un
souffle de vent ne venait; les pièces qui séchaient en l'air, pendues
aux fils de laiton, fumaient, étaient raides comme des copeaux en
moins de trois quarts d'heure. Depuis un instant, sous cette lourdeur
de fournaise, un gros silence régnait, au milieu duquel les fers seuls
tapaient sourdement, étouffés par l'épaisse couverture garnie de
calicot.

-- Ah bien! dit Gervaise, si nous ne fondons pas, aujourd'hui! On
retirerait sa chemise!

Elle était accroupie par terre, devant une terrine, occupée à passer
du linge à l'amidon. En jupon blanc, la camisole retroussée aux
manches et glissée des épaules, elle avait les bras nus, le cou nu,
toute rose, si suante, que les petites mèches blondes de ses cheveux
ébouriffés se collaient à sa peau. Soigneusement, elle trempait dans
l'eau laiteuse des bonnets, des devants de chemises d'homme, des
jupons entiers, des garnitures de pantalons de femme. Puis, elle
roulait les pièces et les posait au fond d'un panier carré, après
avoir plongé dans un seau et secoué sa main sur les corps des chemises
et des pantalons qui n'étaient pas amidonnés.

-- C'est pour vous, ce panier, madame Putois, reprit-elle.
Dépêchez-vous, n'est-ce pas? Ça sèche tout de suite, il faudrait
recommencer dans une heure.

Madame Putois, une femme de quarante-cinq ans, maigre, petite,
repassait sans une goutte de sueur, boutonnée dans un vieux caraco
marron. Elle n'avait pas même retiré son bonnet, un bonnet noir garni
de rubans verts tournés au jaune. Elle restait raide devant l'établi,
trop haut pour elle, les coudes en l'air, poussant son fer avec des
gestes cassés de marionnette. Tout d'un coup, elle s'écria:

-- Ah! non, mademoiselle Clémence, remettez votre camisole. Vous
savez, je n'aime pas les indécences. Pendant que vous y êtes, montrez
toute votre boutique. Il y a déjà trois hommes arrêtés en face.

La grande Clémence la traita de vieille bête, entre ses dents. Elle
suffoquait, elle pouvait bien se mettre à l'aise; tout le monde
n'avait pas une peau d'amadou. D'ailleurs, est-ce qu'on voyait quelque
chose? Et elle levait les bras, sa gorge puissante de belle fille
crevait sa chemise, ses épaules faisaient craquer les courtes manches.
Clémence s'en donnait à se vider les moelles avant trente ans; le
lendemain des noces sérieuses, elle ne sentait plus le carreau sous
ses pieds, elle dormait sur la besogne, la tête et le ventre comme
bourrés de chiffons. Mais on la gardait quand même, car pas une
ouvrière ne pouvait se flatter de repasser une chemise d'homme avec
son chic. Elle avait la spécialité des chemises d'homme.

-- C'est à moi, allez! finit-elle par déclarer, en se donnant des
claques sur la gorge. Et ça ne mord pas, ça ne fait bobo à personne.

-- Clémence, remettez votre camisole, dit Gervaise. Madame Putois a
raison, ce n'est pas convenable... On prendrait ma maison pour ce
qu'elle n'est pas.

Alors, la grande Clémence se rhabilla en bougonnant. En voilà des
giries! Avec ça que les passants n'avaient jamais vu des nénais! Et
elle soulagea sa colère sur l'apprentie, ce louchon d'Augustine, qui
repassait à côté d'elle du linge plat, des bas et des mouchoirs; elle
la bouscula, la poussa avec son coude. Mais Augustine, hargneuse,
d'une méchanceté sournoise de monstre et de souffre-douleur, cracha
par derrière sur sa robe, sans qu'on la vît, pour se venger.

Gervaise pourtant venait de commencer un bonnet appartenant à madame
Boche, qu'elle voulait soigner. Elle avait préparé de l'amidon cuit
pour le remettre à neuf. Elle promenait doucement, dans le fond de la
coiffe, le polonais, un petit fer arrondi des deux bouts, lorsqu'une
femme entra, osseuse, la face tachée de plaques rouges, les jupes
trempées. C'était une maîtresse laveuse qui employait trois ouvrières
au lavoir de la Goutte-d'Or.

-- Vous arrivez trop tôt, madame Bijard! cria Gervaise. Je vous avais
dit ce soir.... Vous me dérangez joliment, à cette heure-ci!

Mais comme la laveuse se lamentait, craignant de ne pouvoir mettre
couler le jour même, elle voulut bien lui donner le linge sale tout de
suite. Elles allèrent chercher les paquets dans la pièce de gauche où
couchait Étienne, et revinrent avec des brassées énormes, qu'elles
empilèrent sur le carreau, au fond de la boutique. Le triage dura une
grosse demi-heure. Gervaise faisait des tas autour d'elle, jetait
ensemble les chemises d'homme, les chemises de femme, les mouchoirs,
les chaussettes, les torchons. Quand une pièce d'un nouveau client lui
passait entre les mains, elle la marquait d'une croix au fil rouge
pour la reconnaître. Dans l'air chaud, une puanteur fade montait de
tout ce linge sale remué.

-- Oh! la, la, ça gazouille! dit Clémence, en se bouchant le nez.

-- Pardi! si c'était propre, on ne nous le donnerait pas, expliqua
tranquillement Gervaise. Ça sent son fruit, quoi!.... Nous disions
quatorze chemises de femme, n'est-ce pas, madame Bijard?... quinze,
seize, dix-sept....

Elle continua à compter tout haut. Elle n'avait aucun dégoût, habituée
à l'ordure; elle enfonçait ses bras nus et roses au milieu des
chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux
de vaisselle, des chaussettes mangées et pourries de sueur. Pourtant,
dans l'odeur forte qui battait son visage penché au-dessus des tas,
une nonchalance la prenait. Elle s'était assise au bord d'un tabouret,
se courbant en deux, allongeant les mains à droite, à gauche, avec des
gestes ralentis, comme si elle se grisait de cette puanteur humaine,
vaguement souriante, les yeux noyés. Et il semblait que ses premières
paresses vinssent de là, de l'asphyxie des vieux linges empoisonnant
l'air autour d'elle.

Juste au moment où elle secouait une couche d'enfant, qu'elle ne
reconnaissait pas, tant elle était pisseuse, Coupeau entra.

-- Cré coquin! bégaya-t-il, quel coup de soleil!... Ça vous tape dans
la tête!

Le zingueur se retint à l'établi pour ne pas tomber. C'était la
première fois qu'il prenait une pareille cuite. Jusque-là, il était
rentré pompette, rien de plus. Mais, cette fois, il avait un gnon sur
l'oeil, une claque amicale égarée dans une bousculade. Ses cheveux
frisés, où des fils blancs se montraient déjà, devaient avoir
épousseté une encoignure de quelque salle louche de marchand de vin,
car une toile d'araignée pendait à une mèche, sur la nuque. Il restait
rigolo d'ailleurs, les traits un peu tirés et vieillis, la mâchoire
inférieure saillant davantage, mais toujours bon enfant, disait-il, et
la peau encore assez tendre pour faire envie à une duchesse.

-- Je vais t'expliquer, reprit-il en s'adressant à Gervaise. C'est
Pied-de-Céleri, tu le connais bien, celui qui a une quille de bois...
Alors, il part pour son pays, il a voulu nous régaler... Oh! nous
étions d'aplomb, sans ce gueux de soleil... Dans la rue, le monde est
malade. Vrai! le monde festonne...

Et comme la grande Clémence s'égayait de ce qu'il avait vu la rue
soûle, il fut pris lui-même d'une joie énorme dont il faillit
étrangler. Il criait:

-- Hein! les sacrés pochards! Ils sont d'un farce!... Mais ce n'est
pas leur faute, c'est le soleil...

Toute la boutique riait, même madame Putois, qui n'aimait pas les
ivrognes. Ce louchon d'Augustine avait un chant de poule, la bouche
ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise soupçonnait Coupeau de n'être
pas rentré tout droit, d'avoir passé une heure chez les Lorilleux, où
il recevait de mauvais conseils. Quand il lui eut juré que non, elle
rit à son tour, pleine d'indulgence, ne lui reprochant même pas
d'avoir encore perdu une journée de travail.

-- Dit-il des bêtises, mon Dieu! murmura-t-elle. Peut-on dire des
bêtises pareilles!

Puis, d'une voix maternelle:

-- Va te coucher, n'est-ce pas? Tu vois, nous sommes occupées; tu nous
gênes... Ça fait trente-deux mouchoirs, madame Bijard; et deux autres,
trente-quatre...

Mais Coupeau n'avait pas sommeil. Il resta là, à se dandiner, avec un
mouvement de balancier d'horloge, ricanant d'un air entêté et taquin.
Gervaise, qui voulait se débarrasser de madame Bijard, appela
Clémence, lui fit compter le linge pendant qu'elle l'inscrivait.
Alors, à chaque pièce, cette grande vaurienne lâcha un mot cru, une
saleté; elle étalait les misères des clients, les aventures des
alcôves, elle avait des plaisanteries d'atelier sur tous les trous et
toutes les taches qui lui passaient par les mains. Augustine faisait
celle qui ne comprend pas, ouvrait de grandes oreilles de petite fille
vicieuse. Madame Putois pinçait les lèvres, trouvait ça bête, de dire
ces choses devant Coupeau; un homme n'a pas besoin de voir le linge;
c'est un de ces déballages qu'on évite chez les gens comme il faut.
Quant à Gervaise, sérieuse, à son affaire, elle semblait ne pas
entendre. Tout en écrivant, elle suivait les pièces d'un regard
attentif, pour les reconnaître au passage; et elle ne se trompait
jamais, elle mettait un nom sur chacune, au flair, à la couleur. Ces
serviettes-là appartenaient aux Goujet; ça sautait aux yeux, elles
n'avaient pas servi à essuyer le cul des poêlons. Voilà une taie
d'oreiller qui venait certainement des Boche, à cause de la pommade
dont madame Boche emplâtrait tout son linge. Il n'y avait pas besoin
non plus de mettre son nez sur les gilets de flanelle de M. Madinier,
pour savoir qu'ils étaient à lui; il teignait la laine, cet homme,
tant il avait la peau grasse. Et elle savait d'autres particularités,
les secrets de la propreté de chacun, les dessous des voisines qui
traversaient la rue en jupes de soie, le nombre de bas, de mouchoirs,
de chemises qu'on salissait par semaine, la façon dont les gens
déchiraient certaines pièces, toujours au même endroit. Aussi
était-elle pleine d'anecdotes. Les chemises de mademoiselle Remanjou,
par exemple, fournissaient des commentaires interminables; elles
s'usaient par le haut, la vieille fille devait avoir les os des
épaules pointus; et jamais elles n'étaient sales, les eût-elle portées
quinze jours, ce qui prouvait qu'à cet âge-là on est quasiment comme
un morceau de bois, dont on serait bien en peine de tirer une larme de
quelque chose. Dans la boutique, à chaque triage, on déshabillait
ainsi tout le quartier de la Goutte-d'Or.

-- Ça, c'est du nanan! cria Clémence, en ouvrant un nouveau paquet.

Gervaise, prise brusquement d'une grande répugnance, s'était reculée.

-- Le paquet de madame Gaudron, dit-elle. Je ne veux plus la blanchir,
je cherche un prétexte... Non, je ne suis pas plus difficile qu'une
autre, j'ai touché à du linge bien dégoûtant dans ma vie; mais, vrai,
celui-là, je ne peux pas. Ça me ferait jeter du coeur sur du
carreau... Qu'est-ce qu'elle fait donc, cette femme, pour mettre son
linge dans un état pareil!

Et elle pria Clémence de se dépêcher. Mais l'ouvrière continuait ses
remarques, fourrait ses doigts dans les trous, avec des allusions sur
les pièces, qu'elle agitait comme les drapeaux de l'ordure
triomphante. Cependant, les tas avaient monté autour de Gervaise.
Maintenant, toujours assise au bord du tabouret, elle disparaissait
entre les chemises et les jupons; elle avait devant elle les draps,
les pantalons, les nappes, une débâcle de malpropreté; et, là dedans,
au milieu de cette mare grandissante, elle gardait ses bras nus, son
cou nu, avec ses mèches de petits cheveux blonds collés à ses tempes,
plus rose et plus alanguie. Elle retrouvait son air posé, son sourire
de patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge de madame
Gaudron, ne le sentant plus, fouillant d'une main dans les tas pour
voir s'il n'y avait pas d'erreur. Ce louchon d'Augustine, qui adorait
jeter des pelletées de coke dans la mécanique, venait de la bourrer à
un tel point, que les plaques de fonte rougissaient. De soleil oblique
battait la devanture, la boutique flambait. Alors, Coupeau, que la
grosse chaleur grisait davantage, fut pris d'une soudaine tendresse.
Il s'avança vers Gervaise, les bras ouverts, très ému.

-- T'es une bonne femme, bégayait-il. Faut que je t'embrasse.

Mais il s'emberlificota dans les jupons, qui lui barraient le chemin,
et faillit tomber.

-- Es-tu bassin! dit Gervaise sans se fâcher. Reste tranquille, nous
avons fini.

Non, il voulait l'embrasser, il avait besoin de ça, parce qu'il
l'aimait bien. Tout en balbutiant, il tournait le tas de jupons, il
butait dans le tas de chemises; puis, comme il s'entêtait, ses pieds
s'accrochèrent, il s'étala, le nez au beau milieu des torchons.
Gervaise, prise d'un commencement d'impatience, le bouscula, en criant
qu'il allait tout mélanger. Mais Clémence, madame Putois elle-même,
lui donnèrent tort. Il était gentil, après tout. Il voulait
l'embrasser. Elle pouvait bien se laisser embrasser.

-- Vous êtes heureuse, allez! madame Coupeau, dit madame Bijard, que
son soûlard de mari, un serrurier, tuait de coups chaque soir en
rentrant. Si le mien était comme ça, quand il s'est piqué le nez, ce
serait un plaisir!

Gervaise, calmée, regrettait déjà sa vivacité. Elle aida Coupeau à se
remettre debout. Puis, elle tendit la joue en souriant. Mais le
zingueur, sans se gêner devant le monde, lui prit les seins.

-- Ce n'est pas pour dire, murmurait-il, il chelingue rudement, ton
linge! Mais je t'aime tout de même, vois-tu!

-- Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en riant plus fort.
Quelle grosse bête! On n'est pas bête comme ça!

Il l'avait empoignée, il ne la lâchait pas. Elle s'abandonnait,
étourdie par le léger vertige qui lui venait du tas de linge, sans
dégoût pour l'haleine vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu'ils
échangèrent à pleine bouche, au milieu des saletés du métier, était
comme une première chute, dans le lent avachissement de leur vie.

Cependant, madame Bijard nouait le linge en paquets. Elle parlait de
sa petite, âgée de deux ans, une enfant nommée Eulalie, qui avait déjà
de la raison comme une femme. On pouvait la laisser seule; elle ne
pleurait jamais, elle ne jouait pas avec les allumettes. Enfin, elle
emporta les paquets de linge un à un, sa grande taille cassée sous le
poids, sa face se marbrant de taches violettes.

-- Ce n'est plus tenable, nous grillons, dit Gervaise en s'essuyant la
figure, avant de se remettre au bonnet de madame Boche.

Et l'on parla de ficher des claques à Augustine, quand on s'aperçut
que la mécanique était rouge. Les fers, eux aussi, rougissaient. Elle
avait donc le diable dans le corps! On ne pouvait pas tourner le dos
sans qu'elle fit quelque mauvais coup. Maintenant, il fallait attendre
un quart d'heure pour se servir des fers. Gervaise couvrit le feu de
deux pelletées de cendre. Elle imagina en outre de tendre une paire de
draps sur les fils de laiton du plafond, en manière de stores, afin
d'amortir le soleil. Alors, on fut très bien dans la boutique. La
température y était encore joliment douce; mais on se serait cru dans
une alcôve, avec un jour blanc, enfermé comme chez soi, loin du monde,
bien qu'on entendît, derrière les draps, les gens marchant vite sur le
trottoir; et l'on avait la liberté de se mettre à son aise. Clémence
retira sa camisole. Coupeau refusant toujours d'aller se coucher, on
lui permit de rester, mais il dut promettre de se tenir tranquille
dans un coin, car il s'agissait à cette heure de ne pas s'endormir sur
le rôti.

-- Qu'est-ce que cette vermine a encore fait du polonais? murmurait
Gervaise, en parlant d'Augustine.

On cherchait toujours le petit fer, que l'on retrouvait dans des
endroits singuliers, où l'apprentie, disait-on, le cachait par malice.
Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de madame Boche. Elle en
avait ébauché les dentelles, les détirant à la main, les redressant
d'un léger coup de fer. C'était un bonnet dont la passe, très ornée,
se composait d'étroits bouillonnés alternant avec des entre-deux
brodés. Aussi s'appliquait-elle, muette, soigneuse, repassant les
bouillonnés et les entre-deux au coq, un oeuf de fer fiché par une
tige dans un pied de bois.

Alors, un silence régna. On n'entendit plus, pendant un instant, que
les coups sourds, étouffés sur la couverture. Aux deux côtés de la
vaste table carrée, la patronne, les deux ouvrières et l'apprentie,
debout, se penchaient, toutes à leur besogne, les épaules arrondies,
les bras promenés dans un va-et-vient continu. Chacune, à sa droite,
avait son carreau, une brique plate, brûlée par les fers trop chauds.
Au milieu de la table, au bord d'une assiette creuse pleine d'eau
claire, trempaient un chiffon et une petite brosse. Un bouquet de
grand lis, dans un ancien bocal de cerises à l'eau-de-vie,
s'épanouissait, mettait là un coin de jardin royal, avec la touffe de
ses larges fleurs de neige. Madame Putois avait attaqué le panier de
linge préparé par Gervaise, des serviettes, des pantalons, des
camisoles, des paires de manches. Augustine faisait traîner ses bas et
ses torchons, le nez en l'air, intéressée par une grosse mouche qui
volait. Quant à la grande Clémence, elle en était, depuis le matin, à
sa trente-cinquième chemise d'homme.

-- Toujours du vin, jamais de casse-poitrine! dit tout d'un coup le
zingueur, qui éprouva le besoin de faire cette déclaration. Le
casse-poitrine me fait du mal n'en faut pas!

Clémence prenait un fer à la mécanique, avec sa poignée de cuir garnie
de tôle, et l'approchait de sa joue, pour s'assurer s'il était assez
chaud. Elle le frotta sur son carreau, l'essuya sur un linge pendu à
sa ceinture, et attaqua sa trente-cinquième chemise, en repassant
d'abord l'empiècement et les deux manches.

-- Bah! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout d'une minute, un petit
verre de cric, ce n'est pas mauvais. Moi, ça me donne du chien...
Puis, vous savez, plus vite on est tortillé, plus c'est drôle. Oh! je
ne me monte pas le bourrichon, je sais que je ne ferai pas de vieux
os.

-- Êtes-vous tannante avec vos idées d'enterrement! interrompit madame
Putois, qui n'aimait pas les conversations tristes.

Coupeau s'était levé, et se fâchait, en croyant qu'on l'accusait
d'avoir bu de l'eau-de-vie. Il le jurait sur sa tête, sur celles de sa
femme et de son enfant, il n'avait pas une goutte d'eau-de-vie dans le
corps. Et il s'approchait de Clémence, lui soufflant dans la figure
pour qu'elle le sentît. Puis, quand il eut le nez sur ses épaules
nues, il se mit à ricaner. Il voulait voir. Clémence, après avoir plié
le dos de la chemise et donné un coup de fer des deux côtés, en était
aux poignets et au col. Mais, comme il se poussait toujours contre
elle, il lui fit faire un faux pli; et elle dut prendre la brosse, au
bord de l'assiette creuse, pour lisser l'amidon.

-- Madame! dit-elle, empêchez-le donc d'être comme ça après moi!
-- Laisse-la, tu n'es pas raisonnable, déclara tranquillement
Gervaise. Nous sommes pressées, entends-tu?

Elles étaient pressées, eh bien! quoi? ce n'était pas sa faute. Il ne
faisait rien de mal. Il ne touchait pas, il regardait seulement.
Est-ce qu'il n'était plus permis de regarder les belles choses que le
bon Dieu a faites? Elle avait tout de même de sacrés ailerons, cette
dessalée de Clémence! Elle pouvait se montrer pour deux sous et
laisser tâter, personne ne regretterait son argent. L'ouvrière,
cependant, ne se défendait plus, riait de ces compliments tout crus
d'homme en ribotte. Et elle en venait à plaisanter avec lui. Il la
blaguait sur les chemises d'homme. Alors, elle était toujours dans les
chemises d'homme. Mais oui? elle vivait là dedans. Ah! Dieu de Dieu!
elle les connaissait joliment, elle savait comment c'était fait. Il
lui en avait passé par les mains, et des centaines, et des centaines!
Tous les blonds et tous les bruns du quartier portaient de son ouvrage
sur le corps. Pourtant, elle continuait, les épaules secouées de son
rire; elle avait marqué cinq grands plis à plat dans le dos, en
introduisant le fer par l'ouverture du plastron; elle rabattait le pan
de devant et le plissait également à larges coups.

-- Ça, c'est la bannière! dit-elle en riant plus fort.

Ce louchon d'Augustine éclata, tant le mot lui parut drôle. On la
gronda. En voilà une morveuse qui riait des mots qu'elle ne devait pas
comprendre! Clémence lui passa son fer; l'apprentie finissait les fers
sur ses torchons et sur ses bas, quand ils n'étaient plus assez chauds
pour les pièces amidonnées. Mais elle empoigna celui-là si
maladroitement, qu'elle se fit une manchette, une longue brûlure au
poignet. Et elle sanglota, elle accusa Clémence de l'avoir brûlée
exprès. L'ouvrière, qui était allée chercher un fer très chaud pour le
devant de la chemise, la consola tout de suite en la menaçant de lui
repasser les deux oreilles, si elle continuait. Cependant, elle avait
fourré une laine sous le plastron, elle poussait lentement le fer,
laissant à l'amidon le temps de ressortir et de sécher. Le devant de
chemise prenait une raideur et un luisant de papier fort.

-- Sacré mâtin! jura Coupeau, qui piétinait derrière elle, avec une
obstination d'ivrogne.

Il se haussait, riant d'un rire de poulie mal graissée. Clémence,
appuyée fortement sur l'établi, les poignets retournés, les coudes en
l'air et écartés, pliait le cou, dans un effort; et toute sa chair nue
avait un gonflement, ses épaules remontaient avec le jeu lent des
muscles mettant des battements sous la peau fine, la gorge s'enflait,
moite de sueur, dans l'ombre rose de la chemise béante. Alors, il
envoya les mains, il voulut toucher.

-- Madame! madame! cria Clémence, faites-le tenir tranquille, à la
fin!... Je m'en vais, si ça continue. Je ne veux pas être insultée.

Gervaise venait de poser le bonnet de madame Boche sur un champignon
garni d'un linge, et en tuyautait les dentelles, minutieusement, au
petit fer. Elle leva les yeux juste au moment où le zingueur envoyait
encore les mains, fouillant dans la chemise.

-- Décidément, Coupeau, tu n'es pas raisonnable, dit-elle d'un air
d'ennui, comme si elle avait grondé un enfant s'entêtant à manger des
confitures sans pain. Tu vas venir te coucher.

-- Oui, allez vous coucher, monsieur Coupeau, ça vaudra mieux, déclara
madame Putois.

-- Ah bien! bégaya-t-il sans cesser de ricaner, vous êtes encore
joliment toc!... On ne peut plus rigoler, alors? Les femmes, ça me
connaît, je ne leur ai jamais rien cassé. On pince une dame, n'est-ce
pas? mais on ne va pas plus loin; on honore simplement le sexe... Et
puis, quand on étale sa marchandise, c'est pour qu'on fasse son choix,
pas vrai? Pourquoi la grande blonde montre-t-elle tout ce qu'elle a?
Non, ce n'est pas propre...

Et, se tournant vers Clémence:

-- Tu sais, ma biche, tu as tort de faire ta poire... Si c'est parce
qu'il y a du monde...

Mais il ne put continuer. Gervaise, sans violence l'empoignait d'une
main et lui posait l'autre main sur la bouche. Il se débattit, par
manière de blague, pendant qu'elle le poussait au fond de la boutique,
vers la chambre. Il dégagea sa bouche, il dit qu'il voulait bien se
coucher, mais que la grande blonde allait venir lui chauffer les
petons. Puis, on entendit Gervaise lui ôter ses souliers. Elle le
déshabillait, en le bourrant un peu, maternellement. Lorsqu'elle tira
sur sa culotte, il creva de rire, s'abandonnant, renversé, vautré au
beau milieu du lit; et il gigottait, il racontait qu'elle lui faisait
des chatouilles. Enfin, elle l'emmaillotta avec soin, comme un enfant.
Était-il bien, au moins? Mais il ne répondit pas, il cria à Clémence:

-- Dis donc, ma biche, j'y suis, je t'attends.

Quand Gervaise retourna dans la boutique, ce louchon d'Augustine
recevait décidément une claque de Clémence. C'était venu à propos d'un
fer sale, trouvé sur la mécanique par madame Putois; celle-ci, ne se
méfiant pas, avait noirci toute une camisole; et comme Clémence, pour
se défendre de ne pas avoir nettoyé son fer, accusait Augustine,
jurait ses grands dieux que le fer n'était pas à elle, malgré la
plaque d'amidon brûlé restée dessous, l'apprentie lui avait craché sur
la robe, sans se cacher, par devant, outrée d'une pareille injustice.
De là, une calotte soignée. Le louchon rentra ses larmes, nettoya le
fer, en le grattant, puis en l'essuyant, après l'avoir frotté avec un
bout de bougie; mais, chaque fois qu'elle devait passer derrière
Clémence, elle gardait de la salive, elle crachait, riant en dedans,
quand ça dégoulinait le long de la jupe.

Gervaise se remit à tuyauter les dentelles du bonnet. Et, dans le
calme brusque qui se fit, on distingua, au fond de l'arrière-boutique,
la voix épaisse de Coupeau. Il restait bon enfant, il riait tout seul,
en lâchant des bouts de phrases.

-- Est-elle bête, ma femme!... Est-elle bête de me coucher!... Hein!
c'est trop bête, en plein midi, quand on n'a pas dodo!

Mais, tout d'un coup, il ronfla. Alors, Gervaise eut un soupir de
soulagement, heureuse de le savoir enfin en repos, cuvant sa
soulographie sur deux bons matelas. Et elle parla dans le silence,
d'une voix lente et continue, sans quitter des yeux le petit fer à
tuyauter, qu'elle maniait vivement.

-- Que voulez-vous? il n'a pas sa raison, on ne peut pas se fâcher.
Quand je le bousculerais, ça n'avancerait à rien. J'aime mieux dire
comme lui et le coucher; au moins, c'est fini tout de suite et je suis
tranquille... Puis, il n'est pas méchant, il m'aime bien. Vous avez vu
tout à l'heure, il se serait fait hacher pour m'embrasser. C'est
encore très gentil, ça; car il y en a joliment, lorsqu'ils ont bu, qui
vont voir les femmes... Lui, rentre tout droit ici. Il plaisante bien
avec les ouvrières, mais ça ne va pas plus loin. Entendez-vous,
Clémence, il ne faut pas vous blesser. Vous savez ce que c'est, un
homme soûl; ça tuerait père et mère, et ça ne s'en souviendrait
seulement pas... Oh! je lui pardonne de bon coeur. Il est comme tous
les autres, pardi!

Elle disait ces choses mollement, sans passion, habituée déjà aux
bordées de Coupeau, raisonnant encore ses complaisances pour lui, mais
ne voyant déjà plus de mal à ce qu'il pinçât, chez elle, les hanches
des filles. Quand elle se tut, le silence retomba, ne fut plus
troublé. Madame Putois, à chaque pièce qu'elle prenait, tirait la
corbeille, enfoncée sous la tenture de cretonne qui garnissait
l'établi; puis, la pièce repassée, elle haussait ses petits bras et la
posait sur une étagère. Clémence achevait de plisser au fer sa
trente-cinquième chemise d'homme. L'ouvrage débordait; on avait
calculé qu'il faudrait veiller jusqu'à onze heures, en se dépêchant.
Tout l'atelier, maintenant, n'ayant plus de distraction, bûchait
ferme, tapait dur. Les bras nus allaient, venaient, éclairaient de
leurs taches roses la blancheur des linges. On avait encore empli de
coke la mécanique, et comme le soleil, glissant entre les draps,
frappait en plein sur le fourneau, on voyait la grosse chaleur monter
dans le rayon, une flamme invisible dont le frisson secouait, l'air.
L'étouffement devenait tel, sous les jupes et les nappes séchant au
plafond, que ce louchon d'Augustine, à bout de salive, laissait passer
un coin de langue au bord des lèvres. Ça sentait la fonte surchauffée,
l'eau d'amidon aigrie, le roussi des fers, une fadeur tiède de
baignoire où les quatre ouvrières, se démanchant les épaules,
mettaient l'odeur plus rude de leurs chignons et de leurs nuques
trempées; tandis que le bouquet de grands lis, dans l'eau verdie de
son bocal, se fanait, en exhalant un parfum très pur, très fort. Et,
par moments, au milieu du bruit des fers et du tisonnier grattant la
mécanique, un ronflement de Coupeau roulait, avec la régularité d'un
tic-tac énorme d'horloge, réglant la grosse besogne de l'atelier.

Les lendemains de culotte, le zingueur avait mal aux cheveux, un mal
aux cheveux terrible qui le tenait tout le jour les crins défrisés, le
bec empesté, la margoulette enflée et de travers. Il se levait tard,
secouait ses puces sur les huit heures seulement; et il crachait,
traînaillait dans la boutique, ne se décidait pas à partir pour le
chantier. La journée était encore perdue. Le matin, il se plaignait
d'avoir des guibolles de coton, il s'appelait trop bête de
gueuletonner comme ça, puisque ça vous démantibulait le tempérament.
Aussi, on rencontrait un tas de gouapes, qui ne voulaient pas vous
lâcher le coude; on gobelottait malgré soi, on se trouvait dans toutes
sortes de fourbis, on finissait par se laisser pincer, et raide! Ah!
fichtre non! ça ne lui arriverait plus; il n'entendait pas laisser ses
bottes chez le mastroquet, à la fleur de l'âge. Mais, après le
déjeuner, il se requinquait, poussant des hum! hum! pour se prouver
qu'il avait encore un bon creux. Il commençait à nier la noce de la
veille, un peu d'allumage peut-être. On n'en faisait plus de comme
lui, solide au poste, une poigne du diable, buvant tout ce qu'il
voulait sans cligner un oeil. Alors, l'après-midi entière, il
flânochait dans le quartier. Quand il avait bien embêté les ouvrières,
sa femme lui donnait vingt sous pour qu'il débarrassât le plancher. Il
filait, il allait acheter son tabac à _la Petite Civette_, rue des
Poissonniers, où il prenait généralement une prune, lorsqu'il
rencontrait un ami. Puis, il achevait de casser la pièce de vingt sous
chez François, au coin de la rue de la Goutte-d'Or, où il y avait un
joli vin, tout jeune, chatouillant le gosier. C'était un mannezingue
de l'ancien jeu, une boutique noire, sous un plafond bas, avec une
salle enfumée, à côté, dans laquelle on vendait de la soupe. Et il
restait là jusqu'au soir, à jouer des canons au tourniquet; il avait
l'oeil chez François, qui promettait formellement de ne jamais
présenter la note à la bourgeoise. N'est-ce pas? il fallait bien se
rincer un peu la dalle, pour la débarrasser des crasses de la veille.
Un verre de vin en pousse un autre. Lui, d'ailleurs, toujours bon
zigue, ne donnant pas une chiquenaude au sexe, aimant la rigolade,
bien sûr, et se piquant le nez à son tour, mais gentiment, plein de
mépris pour ces saloperies d'hommes tombés dans l'alcool, qu'on ne
voit pas dessoûler! Il rentrait gai et galant comme un pinson.

-- Est-ce que ton amoureux est venu? demandait-il parfois à Gervaise
pour la taquiner. On ne l'aperçoit plus, il faudra que j'aille le
chercher.

L'amoureux, c'était Goujet. Il évitait, en effet, de venir trop
souvent, par peur de gêner et de faire causer. Pourtant, il saisissait
les prétextes, apportait le linge, passait vingt fois sur le trottoir.
Il y avait un coin dans la boutique, au fond, où il aimait à rester
des heures, assis sans bouger, fumant sa courte pipe. Le soir, après
son dîner, une fois tous les dix jours, il se risquait, s'installait;
et il n'était guère causeur, la bouche cousue, les yeux sur Gervaise;
ôtant seulement sa pipe de la bouche pour rire de tout ce qu'elle
disait. Quand l'atelier veillait le samedi, il s'oubliait, paraissait
s'amuser là plus que s'il était allé au spectacle. Des fois, les
ouvrières repassaient jusqu'à trois heures du matin. Une lampe pendait
du plafond, à un fil de fer; l'abat-jour jetait un grand rond de
clarté vive, dans lequel les linges prenaient des blancheurs molles de
neige. L'apprentie mettait les volets de la boutique; mais, comme les
nuits de juillet étaient brûlantes, on laissait la porte ouverte sur
la rue. Et, à mesure que l'heure avançait, les ouvrières se
dégrafaient, pour être à l'aise. Elles avaient une peau fine, toute
dorée dans le coup de lumière de la lampe, Gervaise surtout, devenue
grasse, les épaules blondes, luisantes comme une soie, avec un pli de
bébé au cou, dont il aurait dessiné de souvenir la petite fossette,
tant il le connaissait. Alors, il était pris par la grosse chaleur de
la mécanique, par l'odeur des linges fumant sous les fers; et il
glissait à un léger étourdissement, la pensée ralentie, les yeux
occupés de ces femmes qui se hâtaient, balançant leurs bras nus,
passant la nuit à endimancher le quartier. Autour de la boutique, les
maisons voisines s'endormaient, le grand silence du sommeil tombait
lentement. Minuit sonnait, puis une heure, puis deux heures. Les
voitures, les passants s'en étaient allés. Maintenant, dans la rue
déserte et noire, la porte envoyait seule une raie de jour, pareille à
un bout d'étoffe jaune déroulé à terre. Par moments, un pas sonnait au
loin, un homme approchait; et, lorsqu'il traversait la raie de jour,
il allongeait la tête, surpris des coups de fer qu'il entendait,
emportant la vision rapide des ouvrières dépoitraillées, dans une buée
rousse.

Goujet, voyant Gervaise embarrassée d'Étienne et voulant le sauver des
coups de pied au derrière de Coupeau, l'avait embauché pour tirer le
soufflet, à sa fabrique de boulons. L'état de cloutier, s'il n'avait
rien de flatteur en lui-même, à cause de la saleté de la forge et de
l'embêtement de toujours taper sur les mêmes morceaux de fer, était un
riche état, où l'on gagnait des dix et des douze francs par jour. Le
petit, alors âgé de douze ans, pourrait s'y mettre bientôt, si le
métier lui allait. Et Étienne était ainsi devenu un lien de plus entre
la blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait l'enfant, donnait
des nouvelles de sa bonne conduite. Tout le monde disait en riant à
Gervaise que Goujet avait un béguin pour elle. Elle le savait bien,
elle rougissait comme une jeune fille, avec une fleur de pudeur qui
lui mettait aux joues des tons vifs de pomme d'api. Ah! le pauvre cher
garçon, il n'était pas gênant! Jamais il ne lui avait parlé de ça;
jamais un geste sale, jamais un mot polisson. On n'en rencontrait pas
beaucoup de cette honnête pâte. Et, sans vouloir l'avouer, elle
goûtait une grande joie à être aimée ainsi, pareillement à une sainte
vierge. Quand il lui arrivait quelque ennui sérieux, elle songeait au
forgeron; ça la consolait. Ensemble, s'ils restaient seuls, ils
n'étaient pas gênés du tout; ils se regardaient avec des sourires,
bien en face, sans se raconter ce qu'ils éprouvaient. C'était une
tendresse raisonnable, ne songeant pas aux vilaines choses, parce
qu'il vaut encore mieux garder sa tranquillité, quand on peut
s'arranger pour être heureux, tout en restant tranquille.

Cependant, Nana, vers la fin de l'été, bouleversa la maison. Elle
avait six ans, elle s'annonçait comme une vaurienne finie. Sa mère la
menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer toujours sous ses
pieds, dans une petite pension de la rue Polonceau, chez mademoiselle
Josse. Elle y attachait par derrière les robes de ses camarades; elle
emplissait de cendre la tabatière de la maîtresse, trouvait des
inventions moins propres encore, qu'on ne pouvait pas raconter. Deux
fois, mademoiselle Josse la mit à la porte, puis la reprit, pour ne
pas perdre les six francs, chaque mois. Dès la sortie de la classe,
Nana se vengeait d'avoir été enfermée, en faisant une vie d'enfer sous
le porche et dans la cour, ou les repasseuses, les oreilles cassées,
lui disaient d'aller jouer. Elle retrouvait là Pauline, la fille des
Boche, et le fils de l'ancienne patronne de Gervaise, Victor, un grand
dadais de dix ans, qui adorait galopiner en compagnie des toutes
petites filles. Madame Fauconnier, qui ne s'était pas fâchée avec les
Coupeau, envoyait elle-même son fils. D'ailleurs, dans la maison, il y
avait un pullulement extraordinaire de mioches, des volées d'enfants
qui dégringolaient les quatre escaliers à toutes les heures du jour,
et s'abattaient sur le pavé, comme des bandes de moineaux criards et
pillards. Madame Gaudron, à elle seule, en lâchait neuf, des blonds,
des bruns, mal peignés, mal mouchés, avec des culottes jusqu'aux yeux,
des bas tombés sur les souliers, des vestes fendues, montrant leur
peau blanche sous la crasse. Une autre femme, une porteuse de pain, au
cinquième, en lâchait sept. Il en sortait des tapées de toutes les
chambres. Et, dans ce grouillement de vermines aux museaux roses,
débarbouillés chaque fois qu'il pleuvait, on en voyait de grands,
l'air ficelle, de gros, ventrus déjà comme des hommes, de petits,
petits, échappés du berceau, mal d'aplomb encore, tout bêtes, marchant
à quatre pattes quand ils voulaient courir. Nana régnait sur ce tas de
crapauds; elle faisait sa mademoiselle jordonne avec des filles deux
fois plus grandes qu'elle, et daignait seulement abandonner un peu de
son pouvoir à Pauline et à Victor, des confidents intimes qui
appuyaient ses volontés. Cette fichue gamine parlait sans cesse de
jouer à la maman, déshabillait les plus petits pour les rhabiller,
voulait visiter les autres partout, les tripotait, exerçait un
despotisme fantasque de grande personne ayant du vice. C'était, sous
sa conduite, des jeux à se faire gifler. La bande pataugeait dans les
eaux de couleur de la teinturerie, sortait de là les jambes teintes en
bleu ou en rouge, jusqu'aux genoux; puis, elle s'envolait chez le
serrurier, où elle chipait des clous et de la limaille, et repartait
pour aller s'abattre au milieu des copeaux du menuisier, des tas de
copeaux énormes, amusants tout plein, dans lesquels on se roulait en
montrant son derrière. La cour lui appartenait, retentissait du tapage
des petits souliers se culbutant à la débandade, du cri perçant des
voix qui s'enflaient chaque fois que la bande reprenait son vol.
Certains jours même, la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se
jetait dans les caves, remontait, grimpait le long d'un escalier,
enfilait un corridor, redescendait, reprenait un escalier, suivait un
autre corridor, et cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant
toujours, ébranlant la maison géante d'un galop de bêtes nuisibles
lâchées au fond de tous les coins.

-- Sont-ils indignes, ces crapules-là! criait madame Boche. Vraiment,
il faut que les gens aient bien peu de chose à faire, pour faire tant
d'enfants... Et ça se plaint encore de n'avoir pas de pain!

Boche disait que les enfants poussaient sur la misère comme des
champignons sur le fumier. La portière criait toute la journée, les
menaçait de son balai. Elle finit par fermer la porte des caves, parce
qu'elle apprit par Pauline, à laquelle elle allongea une paire
décalottes, que Nana avait imaginé de jouer au médecin, là-bas, dans
l'obscurité; cette vicieuse donnait des remèdes aux autres, avec des
bâtons.

Or, une après-midi, il y eut une scène affreuse. Ça devait arriver,
d'ailleurs. Nana s'avisa d'un petit jeu bien drôle. Elle avait volé,
devant la loge, un sabot à madame Boche. Elle l'attacha avec une
ficelle, se mit à le traîner, comme une voiture. De son côté, Victor
eut l'idée d'emplir le sabot de pelures de pomme. Alors, un cortège
s'organisa. Nana marchait la première, tirant le sabot. Pauline et
Victor s'avançaient à sa droite et à sa gauche. Puis, toute la flopée
des mioches suivait en ordre, les grands d'abord, les petits ensuite,
se bousculant; un bébé en jupe, haut comme une botte, portant sur
l'oreille un bourrelet défoncé, venait le dernier. Et le cortège
chantait quelque chose de triste, des oh! et des ah! Nana avait dit
qu'on allait jouer à l'enterrement; les pelures de pomme, c'était le
mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on recommença. On trouvait
ça joliment amusant.

-- Qu'est-ce qu'ils font donc? murmura madame Boche, qui sortit de la
loge pour voir, toujours méfiante et aux aguets.

Et lorsqu'elle eut compris:

-- Mais c'est mon sabot! cria-t-elle furieuse. Ah! les gredins!

Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur les deux joues,
flanqua un coup de pied à Pauline, cette grande dinde qui laissait
prendre le sabot de sa mère. Justement, Gervaise emplissait un seau, à
la fontaine. Quand elle aperçut Nana le nez en sang, étranglée de
sanglots, elle faillit sauter au chignon de la concierge. Est-ce qu'on
tapait sur un enfant comme sur un boeuf? Il fallait manquer de coeur,
être la dernière des dernières. Naturellement, madame Boche répliqua.
Lorsqu'on avait une saloperie de fille pareille, on la tenait sous
clef. Enfin, Boche lui-même parut sur le seuil de la loge, pour crier
à sa femme de rentrer et de ne pas avoir tant d'explications avec de
la saleté. Ce fut une brouille complète.

A la vérité, ça n'allait plus du tout bien entre les Boche et les
Coupeau depuis un mois. Gervaise, très donnante de sa nature, lâchait
à chaque instant des litres de vin, des tasses de bouillon, des
oranges, des parts de gâteau. Un soir, elle avait porté à la loge un
fond de saladier, de la barbe de capucin avec de la betterave, sachant
que la concierge aurait fait des bassesses pour la salade. Mais, le
lendemain, elle devint toute blanche en entendant mademoiselle
Remanjou raconter comment madame Boche avait jeté la barbe de capucin
devant du monde, d'un air dégoûté, sous prétexte que, Dieu merci! elle
n'en était pas encore réduite à se nourrir de choses ou les autres
avaient pataugé. Et, dès lors, Gervaise coupa net à tous les cadeaux:
plus de litres de vin, plus de tasses de bouillon, plus d'oranges,
plus de parts de gâteau, plus rien. Il fallait voir le nez des Boche!
Ça leur semblait comme un vol que les Coupeau leur faisaient. Gervaise
comprenait sa faute; car, enfin, si elle n'avait point eu la bêtise de
tant leur fourrer, ils n'auraient pas pris de mauvaises habitudes et
seraient restés gentils. Maintenant, la concierge disait d'elle pis
que pendre. Au terme d'octobre, elle fit des ragots à n'en plus finir
au propriétaire, M. Marescot, parce que la blanchisseuse, qui mangeait
son saint frusquin en gueulardises, se trouvait en retard d'un jour
pour son loyer; et morne M. Marescot, pas très poli non plus celui-là,
entra dans la boutique, le chapeau sur la tête, demandant son argent,
qu'on lui allongea tout de suite d'ailleurs. Naturellement, les Boche
avaient tendu la main aux Lorilleux. C'était à présent avec les
Lorilleux qu'on godaillait dans la loge, au milieu des attendrissements
de la réconciliation. Jamais on ne se serait fâché sans cette Banban,
qui aurait fait battre des montagnes. Ah! les Boche la connaissaient à
cette heure, ils comprenaient combien les Lorilleux devaient souffrir.
Et, quand elle passait, tous affectaient de ricaner, sous la porte.

Gervaise pourtant monta un jour chez les Lorilleux. Il s'agissait de
maman Coupeau, qui avait alors soixante-sept ans. Les yeux de maman
Coupeau étaient complètement perdus. Ses jambes non plus n'allaient
pas du tout. Elle venait de renoncer à son dernier ménage par force,
et menaçait de crever de faim, si on ne la secourait pas. Gervaise
trouvait honteux qu'une femme de cet âge, ayant trois enfants, fût
ainsi abandonnée du ciel et de la terre. Et comme Coupeau refusait de
parler aux Lorilleux, en disant à Gervaise qu'elle pouvait bien
monter, elle, celle-ci monta sous le coup d'une indignation, dont tout
son coeur était gonflé.

En haut, elle entra sans frapper, comme une tempête. Rien n'était
changé depuis le soir où les Lorilleux, pour la première fois, lui
avaient fait un accueil si peu engageant. Le même lambeau de laine
déteinte séparait la chambre de l'atelier, un logement en coup de
fusil qui semblait bâti pour une anguille. Au fond, Lorilleux, penché
sur son établi, pinçait un à un les maillons d'un bout de colonne,
tandis que madame Lorilleux tirait un fil d'or à la filière, debout
devant l'étau. La petite forge, sous le plein jour, avait un reflet
rose.

-- Oui, c'est moi! dit Gervaise. Ça vous étonne, parce que nous sommes
à couteaux tirés? Mais je ne viens pas pour moi ni pour vous, vous
pensez bien... C'est pour maman Coupeau que je viens. Oui, je viens
voir si nous la laisserons attendre un morceau de pain de la charité
des autres.

-- Ah bien! en voilà une entrée! murmura madame Lorilleux. Il faut
avoir un fier toupet.

Et elle tourna le dos, elle se remit à tirer son fil d'or, en
affectant d'ignorer la présence de sa belle-soeur. Mais Lorilleux
avait levé sa face blême, criant:

-- Qu'est-ce que vous dites?

Puis, comme il avait parfaitement entendu, il continua:

-- Encore des potins, n'est-ce pas? Elle est gentille, maman Coupeau,
de pleurer misère partout!... Avant-hier, pourtant, elle a mangé ici.
Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres. Nous n'avons pas le
Pérou... Seulement, si elle va bavarder chez les autres, elle peut y
rester, parce que nous n'aimons pas les espions.

Il reprit le bout de chaîne, tourna le dos à son tour, en ajoutant
comme à regret:

-- Quand tout le monde donnera cent sous par mois, nous donnerons cent
sous.

Gervaise s'était calmée, toute refroidie par les figures en coin de
rue des Lorilleux. Elle n'avait jamais mis les pieds chez eux sans
éprouver un malaise. Les yeux à terre, sur les losanges de la claie de
bois, où tombaient les déchets d'or, elle s'expliquait maintenant d'un
air raisonnable. Maman Coupeau avait trois enfants; si chacun donnait
cent sous, ça ne ferait que quinze francs, et vraiment ce n'était pas
assez, on ne pouvait pas vivre avec ça; il fallait au moins tripler la
somme. Mais Lorilleux se récriait. Où voulait-on qu'il volât quinze
francs par mois? Les gens étaient drôles, on le croyait riche parce
qu'il avait de l'or chez lui. Puis, il tapait sur maman Coupeau: elle
ne voulait pas se passer de café le matin, elle buvait la goutte, elle
montrait les exigences d'une personne qui aurait eu de la fortune.
Parbleu! tout le monde aimait ses aises; mais, n'est-ce pas? quand on
n'avait pas su mettre un sou de côté, on faisait comme les camarades,
on se serrait le ventre. D'ailleurs, maman Coupeau n'était pas d'un
âge à ne plus travailler; elle y voyait encore joliment clair quand il
s'agissait de piquer un bon morceau au fond du plat; enfin, c'était
une vieille rouée, elle rêvait de se dorloter. Même s'il en avait eu
les moyens, il aurait cru mal agir en entretenant quelqu'un dans la
paresse.

Cependant Gervaise restait conciliante, discutait paisiblement ces
mauvaises raisons. Elle tâchait d'attendrir les Lorilleux. Mais le
mari finit par ne plus lui répondre. La femme maintenant était devant
la forge, en train de dérocher un bout de chaîne, dans la petite
casserole de cuivre à long manche, pleine d'eau seconde. Elle
affectait toujours de tourner le dos, comme à cent lieues. Et Gervaise
parlait encore, les regardant s'entêter au travail, au milieu de la
poussière noire de l'atelier, le corps déjeté, les vêtements rapiécés
et graisseux, devenus d'une dureté abêtie de vieux outils, dans leur
besogne étroite de machine. Alors, brusquement, la colère remonta à sa
gorge, elle cria:

-- C'est ça, j'aime mieux ça, gardez votre argent!... Je prends maman
Coupeau, entendez-vous î J'ai ramassé un chat l'autre soir, je peux
bien ramasser votre mère. Et elle ne manquera de rien, et elle aura
son café et sa goutte!... Mon Dieu! quelle sale famille!

Madame Lorilleux, du coup, s'était retournée. Elle brandissait la
casserole, comme si elle allait jeter l'eau seconde à la figure de sa
belle-soeur. Elle bredouillait:

-- Fichez le camp, ou je fais un malheur!... Et ne comptez pas sur les
cent sous, parce que je ne donnerai pas un radis! non, pas un
radis!... Ah bien! oui, cent sous! Maman vous servirait de domestique,
et vous vous gobergeriez avec mes cent sous! Si elle va chez vous,
dites-lui ça, elle peut crever, je ne lui enverrai pas un verre
d'eau... Allons, houp! débarrassez le plancher!

-- Quel monstre de femme! dit Gervaise en refermant la porte avec
violence.

Dès le lendemain, elle prit maman Coupeau chez elle. Elle mit son lit
dans le grand cabinet où couchait Nana, et qui recevait le jour par
une lucarne ronde, près du plafond. Le déménagement ne fut pas long,
car maman Coupeau, pour tout mobilier, avait ce lit, une vieille
armoire de noyer qu'on plaça dans la chambre au linge sale, une table
et deux chaises; on vendit la table, on fit rempailler les deux
chaises. Et la vieille femme, le soir même de son installation,
donnait un coup de balai, lavait la vaisselle, enfin se rendait utile,
bien contente de se tirer d'affaire. Les Lorilleux rageaient à crever,
d'autant plus que madame Lerat venait de se remettre avec les Coupeau.
Un beau jour, les deux soeurs, la fleuriste et la chaîniste, avaient
échangé des torgnoles, au sujet de Gervaise; la première s'était
risquée à approuver la conduite de celle-ci, vis-à-vis de leur mère;
puis, par un besoin de taquinerie, voyant l'autre exaspérée, elle en
était arrivée à trouver les yeux de la blanchisseuse magnifiques, des
yeux auxquels on aurait allumé des bouts de papier; et là-dessus
toutes deux, après s'être giflées, avaient juré de ne plus se revoir.
Maintenant, madame Lerat passait ses soirées dans la boutique, où elle
s'amusait en dedans des cochonneries de la grande Clémence.

Trois années se passèrent. On se fâcha et on se raccommoda encore
plusieurs fois. Gervaise se moquait pas mal des Lorilleux, des Boche
et de tous ceux qui ne disaient point comme elle. S'ils n'étaient pas
contents, n'est-ce pas? ils pouvaient aller s'asseoir. Elle gagnait ce
qu'elle voulait, c'était le principal. Dans le quartier, on avait fini
par avoir pour elle beaucoup de considération, parce que, en somme, on
ne trouvait pas des masses de pratiques aussi bonnes, payant recta,
pas chipoteuse, pas râleuse. Elle prenait son pain chez madame
Coudeloup, rue des Poissonniers, sa viande chez le gros Charles, un
boucher de la rue Polonceau, son épicerie, chez Lehongre, rue de la
Goutte-d'Or, presque en face de sa boutique. François, le marchand de
vin du coin de la rue, lui apportait son vin par paniers de cinquante
litres. Le voisin Vigouroux, dont la femme devait avoir les hanches
bleues, tant les hommes la pinçaient, lui vendait son coke au prix de
la Compagnie du gaz. Et, l'on pouvait le dire, ses fournisseurs la
servaient en conscience, sachant bien qu'il y avait tout à gagner avec
elle, en se montrant gentil. Aussi, quand elle sortait dans le
quartier, en savates et en cheveux, recevait-elle des bonjours de tous
les côtés; elle restait là chez elle, les rues voisines étaient comme
les dépendances naturelles de son logement, ouvert de plain-pied sur
le trottoir. Il lui arrivait maintenant de faire traîner une
commission, heureuse d'être dehors, au milieu de ses connaissances.
Les jours où elle n'avait pas le temps de mettre quelque chose au feu,
elle allait chercher des portions, elle bavardait chez le traiteur,
qui occupait la boutique de l'autre côté de la maison, une vaste salle
avec de grands vitrages poussiéreux, à travers la saleté desquels on
apercevait le jour terni de la court au fond. Ou bien, elle s'arrêtait
et causait, les mains chargées d'assiettes et de bols, devant quelque
fenêtre du rez-de-chaussée, un intérieur de savetier entrevu, le lit
défait, le plancher encombré de loques, de deux berceaux éclopés et de
la terrine à la poix pleine d'eau noire. Mais le voisin qu'elle
respectait le plus était encore, en face, l'horloger, le monsieur en
redingote, l'air propre, fouillant continuellement des montres avec
des outils mignons; et souvent elle traversait la rue pour le saluer,
riant d'aise à regarder, dans la boutique étroite comme une armoire,
la gaieté des petits coucous dont les balanciers se dépêchaient,
battant l'heure à contre-temps, tous à la fois.



VI


Une après-midi d'automne, Gervaise, qui venait de reporter du linge
chez une pratique, rue des Portes-Blanches, se trouva dans le bas de
la rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il avait plu le matin,
le temps était très doux, une odeur s'exhalait du pavé gras; et la
blanchisseuse, embarrassée de son grand panier, étouffait un peu, la
marche ralentie, le corps abandonné, remontant la rue avec la vague
préoccupation d'un désir sensuel, grandi dans sa lassitude. Elle
aurait volontiers mangé quelque chose de bon. Alors, en levant les
yeux, elle aperçut la plaque de la rue Marcadet, elle eut tout d'un
coup l'idée d'aller voir Goujet à sa forge. Vingt fois, il lui avait
dit de pousser une pointe, un jour qu'elle serait curieuse de regarder
travailler le fer. D'ailleurs, devant les autres ouvriers, elle
demanderait Étienne, elle semblerait s'être décidée à entrer
uniquement pour le petit.

La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par là, dans ce
bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien où; d'autant plus que
les numéros manquaient souvent, le long des masures espacées par des
terrains vagues. C'était une rue où elle n'aurait pas demeuré pour
tout l'or du monde, une rue large, sale, noire de la poussière de
charbon des manufactures voisines, avec des pavés défoncés et des
ornières, dans lesquelles des flaques d'eau croupissaient. Aux deux
bords, il y avait un défilé de hangars, de grands ateliers vitrés, de
constructions grises, comme inachevées, montrant leurs briques et
leurs charpentes, une débandade de maçonneries branlantes, coupées par
des trouées sur la campagne, flanquées dégarnis borgnes et de gargotes
louches. Elle se rappelait seulement que la fabrique était près d'un
magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert à ras
de terre, où dormaient pour des centaines de mille francs de
marchandises, à ce que racontait Goujet. Et elle cherchait à
s'orienter, au milieu du tapage. des usines: de minces tuyaux, sur les
toits, soufflaient violemment des jets de vapeur; une scierie
mécanique avait des grincements réguliers, pareils à de brusques
déchirures dans une pièce de calicot; des manufactures de boutons
secouaient le sol du roulement et du tic tac de leurs machines. Comme
elle regardait vers Montmartre, indécise, ne sachant pas si elle
devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit la suie d'une haute
cheminée, empesta la rue; et elle fermait les yeux, suffoquée,
lorsqu'elle entendit un bruit cadencé de marteaux: elle était, sans le
savoir, juste en face de la fabrique, ce qu'elle reconnut au trou
plein de chiffons, à côté.

Cependant, elle hésita encore, ne sachant par où entrer. Une palissade
crevée ouvrait un passage qui semblait s'enfoncer au milieu des
plâtras d'un chantier de démolitions. Comme une mare d'eau bourbeuse
barrait le chemin, on avait jeté deux planches en travers. Elle finit
par se risquer sur les planches, tourna à gauche, se trouva perdue
dans une étrange forêt de vieilles charrettes renversées les brancards
en l'air, de masures en ruines dont les carcasses de poutres restaient
debout. Au fond, trouant la nuit salie d'un reste de jour, un feu
rouge luisait. Le bruit des marteaux avait cessé. Elle s'avançait
prudemment, marchant vers la lueur, lorsqu'un ouvrier passa près
d'elle, la figure noire de charbon, embroussaillée d'une barbe de
bouc, avec un regard oblique de ses yeux pâles.

-- Monsieur, demanda-t-elle, c'est ici, n'est-ce pas, que travaille un
enfant du nom d'Étienne... C'est mon garçon.

-- Étienne, Étienne, répétait l'ouvrier qui se dandinait, la voix
enrouée; Étienne, non, connais pas.

La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d'alcool des vieux tonneaux
d'eau-de-vie, dont on a enlevé la bonde. Et, comme cette rencontre
d'une femme dans ce coin d'ombre commençait à le rendre goguenard,
Gervaise recula, en murmurant:

-- C'est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille?

-- Ah! Goujet, oui! dit l'ouvrier, connu Goujet!... Si c'est pour
Goujet que vous venez... Allez au fond.

Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre fêlé:

-- Dis donc, la Gueule-d'Or, voilà une dame pour toi!

Mais un tapage de ferraille étouffa ce cri. Gervaise alla au fond.
Elle arriva à une porte, allongea le cou. C'était une vaste salle, où
elle ne distingua d'abord rien. La forge, comme morte, avait dans un
coin une lueur pâlie d'étoile, qui reculait encore l'enfoncement des
ténèbres. De larges ombres flottaient. Et il y avait par moments des
masses noires passant devant le feu, bouchant cette dernière tache de
clarté, des hommes démesurément grandis dont on devinait les gros
membres. Gervaise, n'osant s'aventurer, appelait de la porte, à
demi-voix:

-- Monsieur Goujet, monsieur Goujet...

Brusquement, tout s'éclaira. Sous le ronflement du soufflet, un jet de
flamme blanche avait jailli. Le hangar apparut, fermé par des cloisons
de planches, avec des trous maçonnés grossièrement, des coins
consolidés à l'aide de murs de briques. Les poussières envolées du
charbon badigeonnaient cette halle d'une suie grise. Des toiles
d'araignée pendaient aux poutres, comme des haillons qui séchaient
là-haut, alourdies par des années de saleté amassée. Autour des
murailles, sur des étagères, accrochés à des clous ou jetés dans les
angles sombres, un pêle-mêle de vieux fers, d'ustensiles cabossés,
d'outils énormes, traînaient, mettaient des profils cassés, ternes et
durs. Et la flamme blanche montait toujours, éclatante, éclairant d'un
coup de soleil le sol battu, où l'acier poli de quatre enclumes,
enfoncées dans leurs billots, prenait un reflet d'argent pailleté
d'or.

Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge, à sa belle barbe
jaune. Étienne tirait le soufflet. Deux autres ouvriers étaient là.
Elle ne vit que Goujet, elle s'avança, se posa devant lui.

-- Tiens! madame Gervaise! s'écria-t-il, la face épanouie; quelle
bonne surprise!

Mais, comme les camarades avaient de drôles de figures, il reprit en
poussant Étienne vers sa mère:

-- Vous venez voir le petit... Il est sage, il commence à avoir de la
poigne.

-- Ah bien! dit-elle, ce n'est pas commode d'arriver ici... Je me
croyais au bout du monde...

Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle demanda pourquoi on ne
connaissait pas le nom d'Étienne dans l'atelier. Goujet riait; il lui
expliqua que tout le monde l'appelait le petit Zouzou, parce qu'il
avait des cheveux coupés ras, pareils à ceux d'un zouave. Pendant
qu'ils causaient ensemble, Étienne ne tirait plus le soufflet, la
flamme de la forge baissait, une clarté rose se mourait, au milieu du
hangar redevenu noir. Le forgeron attendri regardait la jeune femme
souriante, toute fraîche dans cette lueur. Puis, comme tous deux ne se
disaient plus rien, noyés de ténèbres, il parut se souvenir, il rompit
le silence:

-- Vous permettez, madame Gervaise, j'ai quelque chose à terminer.
Restez là, n'est-ce pas? vous ne gênez personne.

Elle resta. Étienne s'était pendu de nouveau au soufflet. La forge
flambait, avec des fusées d'étincelles; d'autant plus que le petit,
pour montrer sa poigne à sa mère, déchaînait une haleine énorme
d'ouragan. Goujet, debout, surveillant une barre de fer qui chauffait,
attendait, les pinces à la main. La grande clarté l'éclairait
violemment, sans une ombre. Sa chemise roulée aux manches, ouverte au
col, découvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau rose de fille
où frisaient des poils blonds; et, la tête un peu basse entre ses
grosses épaules bossuées de muscles, la face attentive, avec ses yeux
pâles fixés sur la flamme, sans un clignement, il semblait un colosse
au repos, tranquille dans sa force. Quand la barre fut blanche, il la
saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume, par
bouts réguliers, comme s'il avait abattu des bouts de verre, à légers
coups. Puis, il remit les morceaux au feu, où il les reprit un à un,
pour les façonner. Il forgeait des rivets à six pans. Il posait les
bouts dans une clouière, écrasait le fer qui formait la tête,
aplatissait les six pans, jetait les rivets terminés, rouges encore,
dont la tache vive s'éteignait sur le sol noir; et cela d'un
martèlement continu, balançant dans sa main droite un marteau de cinq
livres, achevant un détail à chaque coup, tournant et travaillant son
fer avec une telle adresse, qu'il pouvait causer et regarder le monde.
L'enclume avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur,
très à l'aise, tapait d'un air bonhomme, sans paraître faire plus
d'effort que les soirs où il découpait des images, chez lui.

-- Oh! ça, c'est du petit rivet, du vingt millimètres, disait-il pour
répondre aux questions de Gervaise. On peut aller à ses trois cents
par jour... Mais il faut de l'habitude, parce que le bras se rouille
vite...

Et comme elle lui demandait si le poignet ne s'engourdissait pas à la
fin de la journée, il eut un bon rire. Est-ce qu'elle le croyait une
demoiselle? Son poignet en avait vu de grises depuis quinze ans; il
était devenu en fer, tant il s'était frotté aux outils. D'ailleurs,
elle avait raison: un monsieur qui n'aurait jamais forgé un rivet ni
un boulon, et qui aurait voulu faire joujou avec son marteau de cinq
livres, se serait collé une fameuse courbature au bout de deux heures.
Ça n'avait l'air de rien, mais ça vous nettoyait souvent des gaillards
solides en quelques années. Cependant, les autres ouvriers tapaient
aussi, tous à la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la clarté,
les éclairs rouges du fer sortant du brasier traversaient les fonds
noirs, des éclaboussements d'étincelles partaient sous les marteaux,
rayonnaient comme des soleils, au ras des enclumes. Et Gervaise se
sentait prise dans le branle de la forge, contente, ne s'en allant
pas. Elle faisait un large détour, pour se rapprocher d'Étienne sans
risquer d'avoir les mains brûlées, lorsqu'elle vit entrer l'ouvrier
sale et barbu, auquel elle s'était adressée, dans la cour.

-- Alors, vous avez trouvé, madame? dit-il de son air d'ivrogne
goguenard. La Gueule-d'Or, tu sais, c'est moi qui t'ai indiqué à
madame...

Lui, se nommait Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, le lapin des lapins, un
boulonnier du grand chic, qui arrosait son fer d'un litre de
tord-boyaux par jour. Il était allé boire une goutte, parce qu'il ne
se sentait plus assez graissé pour attendre six heures. Quand il
apprit que Zouzou s'appelait Étienne, il trouva ça trop farce; et il
riait en montrant ses dents noires. Puis, il reconnut Gervaise. Pas
plus tard que la veille, il avait encore bu un canon avec Coupeau. On
pouvait parler à Coupeau de Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, il dirait
tout de suite: C'est un zig! Ah! cet animal de Coupeau! il était bien
gentil, il rendait les tournées plus souvent qu'à son tour.

-- Ça me fait plaisir de vous savoir sa femme, répétait-il. Il mérite
d'avoir une belle femme.... N'est-ce pas? la Gueule-d'Or, madame est
une belle femme?

Il se montrait galant, se poussait contre la blanchisseuse, qui reprit
son panier et le garda devant elle, afin de le tenir à distance.
Goujet, contrarié, comprenant que le camarade blaguait, à cause de sa
bonne amitié pour Gervaise, lui cria:

-- Dis donc, feignant! pour quand les quarante millimètres?... Es-tu
d'attaque, maintenant que tu as le sac plein, sacré soiffard?

Le forgeron voulait parler d'une commande de gros boulons qui
nécessitaient deux frappeurs à l'enclume.

-- Pour tout de suite, si tu veux, grand bébé! répondit Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif. Ça tette son pouce et ça fait l'homme! T'as beau être
gros, j'en ai mangé d'autres!

-- Oui, c'est ça, tout de suite. Arrive, et à nous deux!

-- On y est, malin!

Ils se défiaient, allumés par la présence de Gervaise. Goujet mit au
feu les bouts de fer coupés à l'avance; puis, il fixa sur une enclume
une clouière de fort calibre. Le camarade avait pris contre le mur
deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier, que
les ouvriers nommaient Fifine et Dédèle. Et il continuait à crâner, il
parlait d'une demi-grosse de rivets qu'il avait forgés pour le phare
de Dunkerque, des bijoux, des choses à placer dans un musée, tant
c'était fignolé. Sacristi, non! il ne craignait pas la concurrence;
avant de rencontrer un cadet comme lui, on pouvait fouiller toutes les
boîtes de la capitale. On allait rire, on allait voir ce qu'on allait
voir.

-- Madame jugera, dit-il en se tournant vers la jeune femme.

-- Assez causé! cria Goujet. Zouzou, du nerf! Ça ne chauffe pas, mon
garçon.

Mais Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, demanda encore:

-- Alors, nous frappons ensemble?

-- Pas du tout! chacun son boulon, mon brave!

La proposition jeta un froid, et du coup le camarade, malgré son
bagou, resta sans salive. Des boulons de quarante millimètres établis
par un seul homme, ça ne s'était jamais vu; d'autant plus que les
boulons devaient être à tête ronde, un ouvrage d'une fichue
difficulté, un vrai chef d'oeuvre à faire. Les trois autres ouvriers
de l'atelier avaient quitté leur travail pour voir; un grand sec
pariait un litre que Goujet serait battu. Cependant, les deux
forgerons prirent chacun une masse, les yeux fermés, parce que Fifine
pesait une demi-livre de plus que Dédèle. Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la main sur Dédèle; la
Gueule-d'Or tomba sur Fifine. Et, en attendant que le fer blanchît, le
premier, redevenu crâne, posa devant l'enclume en roulant des yeux
tendres du côté de la blanchisseuse; il se campait, tapait des appels
du pied comme un monsieur qui va se battre, dessinait déjà le geste de
balancer Dédèle à toute volée. Ah! tonnerre de Dieu! il était bon là;
il aurait fait une galette de la colonne Vendôme!

-- Allons, commence! dit Goujet, en plaçant lui-même dans la clouière
un des morceaux de fer, de la grosseur d'un poignet de fille.

Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, se renversa, donna le branle à Dédèle,
des deux mains. Petit, desséché, avec sa barbe de bouc et ses yeux de
loup, luisant sous sa tignasse mal peignée, il se cassait à chaque
volée du marteau, sautait du sol comme emporté par son élan. C'était
un rageur, qui se battait avec son fer, par embêtement de le trouver
si dur; et même il poussait un grognement, quand il croyait lui avoir
appliqué une claque soignée. Peut-être bien que l'eau-de-vie
amollissait les bras des autres, mais lui avait besoin d'eau-de-vie
dans les veines, au lieu de sang; la goutte de tout à l'heure lui
chauffait la carcasse comme une chaudière, il se sentait une sacrée
force de machine à vapeur. Aussi, le fer avait-il peur de lui, ce
soir-là; il l'aplatissait plus mou qu'une chique. Et Dédèle valsait,
il fallait voir! Elle exécutait le grand entrechat, les petons en
l'air, comme une baladeuse de l'Élysée-Montmartre, qui montre son
linge; car il s'agissait de ne pas flâner, le fer est si canaille,
qu'il se refroidit tout de suite, à la seule fin de se ficher du
marteau. En trente coups, Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, avait façonné
la tête de son boulon. Mais il soufflait, les yeux hors de leurs
trous, et il était pris d'une colère furieuse en entendant ses bras
craquer. Alors, emballé, dansant et gueulant, il allongea encore deux
coups, uniquement pour se venger de sa peine. Lorsqu'il le retira de
la clouière, le boulon, déformé, avait la tête mal plantée d'un bossu.

-- Hein! est-ce torché? dit-il tout de même avec son aplomb, en
présentant son travail à Gervaise.

-- Moi, je ne m'y connais pas, monsieur, répondit la blanchisseuse
d'un air de réserve.

Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux derniers coups de talon
de Dédèle, et elle était joliment contente, elle se pinçait les lèvres
pour ne pas rire, parce que Goujet à présent avait toutes les chances.

C'était le tour de la Gueule-d'Or. Avant de commencer, il jeta à la
blanchisseuse un regard plein d'une tendresse confiante. Puis, il ne
se pressa pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à
grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé
et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de
bastringue, les guibolles emportées par-dessus les jupes; elle
s'enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l'air sérieux,
conduisant quelque menuet ancien. Les talons de Fifine lapaient la
mesure, gravement; et ils s'enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête
du boulon, avec une science réfléchie, d'abord écrasant le métal au
milieu, puis le modelant par une série de coups d'une précision
rythmée. Bien sûr, ce n'était pas de l'eau-de-vie que la Gueule-d'Or
avait dans les veines, c'était du sang, du sang pur, qui battait
puissamment jusque dans son marteau, et qui réglait la besogne. Un
homme magnifique au travail, ce gaillard-là! Il recevait en plein la
grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front
bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui
éclairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or,
sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou
d'enfant; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers;
des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d'un
géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles
se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau;
ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient; il faisait de la clarté
autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu.
Vingt fois déjà, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer,
respirant à chaque coup, ayant seulement à ses tempes deux grosses
gouttes de sueur qui coulaient. Il comptait: vingt-et-un, vingt-deux,
vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses révérences de grande
dame.

-- Quel poseur! murmura en ricanant Bec-Salé dit Boit-sans-Soif.

Et Gervaise, en face de la Gueule-d'Or, regardait avec un sourire
attendri. Mon Dieu! que les hommes étaient donc bêtes! Est-ce que ces
deux-là ne tapaient pas sur leurs boulons pour lui faire la cour! Oh!
elle comprenait bien, ils se la disputaient à coups de marteau, ils
étaient comme deux grands coqs rouges qui font les gaillards devant
une petite poule blanche. Faut-il avoir des inventions, n'est-ce pas?
Le coeur a tout de même, parfois, des façons drôles de se déclarer.
Oui, c'était pour elle, ce tonnerre de Dédèle et de Fifine sur
l'enclume; c'était pour elle, tout ce fer écrasé; c'était pour elle,
cette forge en branle, flambante d'un incendie, emplie d'un
pétillement d'étincelles vives. Ils lui forgeaient là un amour, ils se
la disputaient, à qui forgerait le mieux. Et, vrai, cela lui faisait
plaisir au fond; car enfin les femmes aiment les compliments. Les
coups de marteau de la Gueule-d'Or surtout lui répondaient dans le
coeur; ils y sonnaient, comme sur l'enclume, une musique claire, qui
accompagnait les gros battements de son sang. Ça semble une bêtise,
mais elle sentait que ça lui enfonçait quelque chose là, quelque chose
de solide, un peu du fer du boulon. Au crépuscule, avant d'entrer,
elle avait eu, le long des trottoirs humides, un désir vague, un
besoin de manger un bon morceau; maintenant, elle se trouvait
satisfaite, comme si les coups de marteau de la Gueule-d'Or l'avaient
nourrie. Oh! elle ne doutait pas de sa victoire. C'était à lui qu'elle
appartiendrait. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, était trop laid, dans sa
cotte et son bourgeron sales, sautant d'un air de singe échappé. Et
elle attendait, très rouge, heureuse de la grosse chaleur pourtant,
prenant une jouissance à être secouée des pieds à la tête par les
dernières volées de Fifine.

Goujet comptait toujours.

-- Et vingt-huit! cria-t-il enfin, en posant le marteau à terre. C'est
fait, vous pouvez voir.

La tête du boulon était polie, nette, sans une bavure, un vrai travail
de bijouterie, une rondeur de bille faite au moule. Les ouvriers la
regardèrent en hochant le menton; il n'y avait pas à dire, c'était à
se mettre à genoux devant. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, essaya bien
de blaguer; mais il barbota, il finit par retourner à son enclume, le
nez pincé. Cependant, Gervaise s'était serrée contré Goujet, comme
pour mieux voir. Étienne avait lâché le soufflet, la forge de nouveau
s'emplissait d'ombre, d'un coucher d'astre rouge, qui tombait tout
d'un coup à une grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse
éprouvaient une douceur en sentant cette nuit les envelopper, dans ce
hangar noir de suie et de limaille, où des odeurs de vieux fers
montaient; ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le bois de
Vincennes, s'ils s'étaient donné un rendez-vous au fond d'un trou
d'herbe. Il lui prit la main comme s'il l'avait conquise.

Puis, dehors, ils n'échangèrent pas un mot. Il ne trouva rien; il dit
seulement qu'elle aurait pu emmener Étienne, s'il n'y avait pas eu
encore une demi-heure de travail. Elle s'en allait enfin, quand il la
rappela, cherchant à la garder quelques minutes de plus.

-- Venez donc, vous n'avez pas tout vu... Non, vrai, c'est
très-curieux.

Il la conduisit à droite, dans un autre hangar, où son patron
installait toute une fabrication mécanique. Sur le seuil, elle hésita,
prise d'une peur instinctive. La vaste salle, secouée par les
machines, tremblait; et de grandes ombres flottaient, tachées de feux
rouges. Mais lui la rassura en souriant, jura qu'il n'y avait rien à
craindre; elle devait seulement avoir bien soin de ne pas laisser
traîner ses jupes trop près des engrenages. Il marcha le premier, elle
le suivit, dans ce vacarme assourdissant où toutes sortes de bruits
sifflaient et ronflaient, au milieu de ces fumées peuplées d'êtres
vagues, des hommes noirs affairés, des machines agitant leurs bras,
qu'elle ne distinguait pas les uns des autres. Les passages étaient
très-étroits, il fallait enjamber des obstacles, éviter des trous, se
ranger pour se garer d'un chariot. On ne s'entendait pas parler. Elle
ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle éprouvait
au-dessus de sa tête la sensation d'un grand frôlement d'ailes, elle
leva les yeux, elle s'arrêta à regarder les courroies, les longs
rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d'araignée, dont
chaque fil se dévidait sans fin; le moteur à vapeur se cachait dans un
coin, derrière un petit mur de briques; les courroies semblaient filer
toutes seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur
glissement continu, régulier, doux comme le vol d'un oiseau de nuit.
Mais elle faillit tomber, en se heurtant à un des tuyaux du
ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son
souffle de vent aigre aux petites forges, près des machines. Et il
commença par lui faire voir ça, il lâcha le vent sur un fourneau; de
larges flammes s'étalèrent des quatre côtés en éventail, une
collerette de feu dentelée, éblouissante, à peine teintée d'une pointe
de laque; la lumière était si vive, que les petites lampes des
ouvriers paraissaient des gouttes d'ombre dans du soleil. Ensuite, il
haussa la voix pour donner des explications, il passa aux machines:
les cisailles mécaniques qui mangeaient des barres de fer, croquant un
bout à chaque coup de dents, crachant les bouts par derrière, un à un;
les machines à boulons et à rivets, hautes, compliquées, forgeant les
têtes d'une seule pesée de leur vis puissante; les ébarbeuses, au
volant de fonte, une boule de fonte qui battait l'air furieusement à
chaque pièce dont elles enlevaient les bavures; les taraudeuses,
manoeuvrées par des femmes, taraudant les boulons et leurs écrous,
avec le tictac de leurs rouages d'acier luisant sous la graisse des
huiles. Elle pouvait suivre ainsi tout le travail, depuis le fer en
barre, dressé contre les murs, jusqu'aux boulons et aux rivets
fabriqués, dont des caisses pleines encombraient les coins. Alors,
elle comprit, elle eut un sourire en hochant le menton; mais elle
restait tout de même un peu serrée à la gorge, inquiète d'être si
petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de métal, se
retournant parfois, les sangs glacés, au coup sourd d'une ébarbeuse.
Elle s'accoutumait à l'ombre, voyait des enfoncements où des hommes
immobiles réglaient la danse haletante des volants, quand un fourneau
lâchait brusquement le coup de lumière de sa collerette de flamme. Et,
malgré elle, c'était toujours au plafond qu'elle revenait, à la vie,
au sang même des machines, au vol souple des courroies, dont elle
regardait, les yeux levés, la force énorme et muette passer dans la
nuit vague des charpentes.

Cependant, Goujet s'était arrêté devant une des machines à rivets. Il
restait là, songeur, la tête basse, les regards fixes. La machine
forgeait des rivets de quarante millimètres, avec une aisance
tranquille de géante. Et rien n'était plus simple en vérité. Le
chauffeur prenait le bout de fer dans le fourneau; le frappeur le
plaçait dans la clouière, qu'un filet d'eau continu arrosait pour
éviter d'en détremper l'acier; et c'était fait, la vis s'abaissait, le
boulon sautait à terre, avec sa tête ronde comme coulée au moule. En
douze heures, cette sacrée mécanique en fabriquait des centaines de
kilogrammes. Goujet n'avait pas de méchanceté; mais, à certains
moments, il aurait volontiers pris Fifine pour taper dans toute cette
ferraille, par colère de lui voir des bras plus solides que les siens.
Ça lui causait un gros chagrin, même quand il se raisonnait, en se
disant que la chair ne pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien
sûr, la machine tuerait l'ouvrier; déjà leurs journées étaient tombées
de douze francs à neuf francs, et on parlait de les diminuer encore;
enfin, elles n'avaient rien de gai, ces grosses bêtes, qui faisaient
des rivets et des boulons comme elles auraient fait de la saucisse. Il
regarda celle-là trois bonnes minutes sans rien dire; ses sourcils se
fronçaient, sa belle barbe jaune avait un hérissement de menace. Puis,
un air de douceur et de résignation amollit peu à peu ses traits. Il
se tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il dit avec un
sourire triste:

-- Hein! ça nous dégotte joliment! Mais peut-être que plus tard ça
servira au bonheur de tous.

Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les boulons à la
mécanique mal faits.

-- Vous me comprenez, s'écria-t-elle avec feu, ils sont trop bien
faits... J'aime mieux les vôtres. On sent la main d'un artiste, au
moins.

Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi, parce
qu'un moment il avait eu peur qu'elle ne le méprisât, après avoir vu
les machines. Dame! s'il était plus fort que Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, les machines étaient plus fortes que lui. Lorsqu'il la
quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets à les briser, à
cause de sa grosse joie.

La blanchisseuse allait tous les samedis chez les Goujet pour reporter
leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de la rue Neuve
de la Goutte-d'Or. La première année, elle leur avait rendu
régulièrement vingt francs par mois, sur les cinq cents francs; afin
de ne pas embrouiller les comptes, on additionnait le livre à la fin
du mois seulement, et elle ajoutait l'appoint nécessaire pour
compléter les vingt francs, car le blanchissage des Goujet, chaque
mois, ne dépassait guère sept ou huit francs. Elle venait donc de
s'acquitter de la moitié de la somme environ, lorsque, un jour de
terme, ne sachant plus par où passer, des pratiques lui ayant manqué
de parole, elle avait dû courir chez les Goujet et leur emprunter son
loyer. Deux autres fois, pour payer ses ouvrières, elle s'était
adressée également à eux, si bien que la dette se trouvait remontée à
quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus un
sou, elle se libérait par le blanchissage, uniquement. Ce n'était pas
qu'elle travaillât moins, ni que ses affaires devinssent mauvaises. Au
contraire. Mais il se faisait des trous chez, elle, l'argent avait
l'air de fondre, et elle était contente quand elle pouvait joindre les
deux bouts. Mon Dieu! pourvu qu'on vive, n'est-ce pas? on n'a pas trop
à se plaindre. Elle engraissait, elle cédait à tous les petits
abandons de son embonpoint naissant, n'ayant plus la force de
s'effrayer en songeant à l'avenir. Tant pis! l'argent viendrait
toujours, ça le rouillait de le mettre de côté. Madame Goujet
cependant restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois
avec douceur, non pas à cause de son argent, mais parce qu'elle
l'aimait et qu'elle craignait de lui voir faire le saut. Elle n'en
parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait beaucoup
de délicatesse.

Le lendemain de la visite de Gervaise à la forge était justement le
dernier samedi du mois. Lorsqu'elle arriva chez les Goujet, où elle
tenait à aller elle même, son panier lui avait tellement cassé les
bras, qu'elle étouffa pendant deux bonnes minutes. On ne sait pas
comme le linge pèse, surtout quand il y a des draps.

-- Vous apportez bien tout? demanda madame Goujet.

Elle était très sévère là-dessus. Elle voulait qu'on lui rapportât son
linge, sans qu'une pièce manquât, pour le bon ordre, disait-elle. Une
autre de ses exigences était que la blanchisseuse vînt exactement le
jour fixé et chaque fois à la même heure; comme ça, personne ne
perdait son temps.

-- Oh! il y a bien tout, répondit Gervaise en souriant. Vous savez que
je ne laisse rien en arrière.

-- C'est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des défauts, mais
vous n'avez pas encore celui-là.

Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le linge
sur le lit, la vieille femme fit son éloge: elle ne brûlait pas les
pièces, ne les déchirait pas comme tant d'autres, n'arrachait pas les
boutons avec le fer; seulement elle mettait trop de bleu et amidonnait
trop les devants de chemise.

-- Tenez, c'est du carton, reprit-elle en faisant craquer un devant de
chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais ça lui coupe le cou...
Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons de Vincennes.

-- Non, ne dites pas ça! s'écria Gervaise désolée. Les chemises pour
s'habiller doivent être un peu raides, si l'on ne veut pas avoir un
chiffon sur le corps. Voyez les messieurs... C'est moi qui fais tout
votre linge. Jamais une ouvrière n'y touche, et je le soigne, je vous
assure, je le recommencerais plutôt dix fois, parce que c'est pour
vous, vous comprenez.

Elle avait rougi légèrement, en balbutiant la fin de la phrase. Elle
craignait de laisser voir le plaisir qu'elle prenait à repasser
elle-même les chemises de Goujet. Bien sûr, elle n'avait pas de
pensées sales; mais elle n'en était pas moins un peu honteuse.

-- Oh! je n'attaque pas votre travail, vous travaillez dans la
perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voilà un bonnet qui
est perlé. Il n'y a que vous pour faire ressortir les broderies comme
ça. Et les tuyautés sont d'un suivi! Allez, je reconnais votre main
tout de suite. Quand vous donnez seulement un torchon à une ouvrière,
ça se voit... N'est-ce pas? vous mettrez un peu moins d'amidon, voilà
tout! Goujet ne tient pas à avoir l'air d'un monsieur.

Cependant, elle avait pris le livre et effaçait les pièces d'un trait
de plume. Tout y était bien. Quand elles réglèrent, elle vit que
Gervaise lui comptait un bonnet six sous; elle se récria, mais elle
dut convenir qu'elle n'était vraiment pas chère pour le courant; non,
les chemises d'homme cinq sous, les pantalons de femme quatre sous,
les taies d'oreiller un sou et demi, les tabliers un sou, ce n'était
pas cher, attendu que bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou
même un sou de plus pour toutes ces pièces. Puis, lorsque Gervaise eut
appelé le linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra
dans son panier, elle ne s'en alla pas, embarrassée, ayant aux lèvres
une demande qui la gênait beaucoup.

-- Madame Goujet, dit-elle enfin, si ça ne vous faisait rien, je
prendrais l'argent du blanchissage, ce mois-ci.

Justement, le mois était très fort, le compte qu'elles venaient
d'arrêter ensemble, se montait à dix francs sept sous. Madame Goujet
la regarda un moment d'un air sérieux. Puis, elle répondit:

-- Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas vous
refuser cet argent, du moment où vous en avez besoin... Seulement, ce
n'est guère le chemin de vous acquitter; je dis cela pour vous, vous
entendez. Vrai, vous devriez prendre garde.

Gervaise, la tête basse, reçut la leçon en bégayant. Les dix francs
devaient compléter l'argent d'un billet qu'elle avait souscrit à son
marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus sévère au mot de
billet. Elle s'offrit en exemple: elle réduisait sa dépense, depuis
qu'on avait baissé les journées de Goujet de douze francs à neuf
francs. Quand on manquait de sagesse en étant jeune, on crevait la
faim dans sa vieillesse. Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas à
Gervaise qu'elle lui donnait son linge uniquement pour lui permettre
de payer sa dette; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait
à tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de
pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise eut les dix francs sept
sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier, elle se
sentit à l'aise, elle eut envie de danser, car elle s'accoutumait déjà
aux ennuis et aux saletés de l'argent, ne gardant de ces
embêtements-là que le bonheur d'en être sortie, jusqu'à la prochaine
fois.

Ce fut précisément ce samedi que Gervaise fit une drôle de rencontre,
comme elle descendait l'escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre
la rampe, avec son panier, pour laisser passer une grande femme en
cheveux qui montait, en portant sur la main, dans un bout de papier,
un maquereau très frais, les ouïes saignantes. Et voilà qu'elle
reconnut Virginie, la fille dont elle avait retroussé les jupes, au
lavoir. Toutes deux se regardèrent bien en face. Gervaise ferma les
yeux, car elle crut un instant qu'elle allait recevoir le maquereau
par la figure. Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la
blanchisseuse, dont le panier bouchait l'escalier, voulut se montrer
polie.

-- Je vous demande pardon, dit-elle.

-- Vous êtes toute pardonnée, répondit la grande brune.

Et elles restèrent au milieu des marches, elles causèrent,
raccommodées du coup, sans avoir risqué une seule allusion au passé.
Virginie, alors âgée de vingt-neuf ans, était devenue une femme
superbe, découplée, la face un peu longue entre ses deux bandeaux d'un
noir de jais. Elle raconta tout de suite son histoire pour se poser:
elle était mariée maintenant, elle avait épousé au printemps un ancien
ouvrier ébéniste qui sortait du service et qui sollicitait une place
de sergent de ville, parce qu'une place, c'est plus sûr et plus comme
il faut. Justement, elle venait d'acheter un maquereau pour lui.

-- Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gâter, ces
vilains hommes, n'est-ce pas?... Mais, montez donc. Vous verrez notre
chez nous... Nous sommes ici dans un courant d'air.

Quand Gervaise, après lui avoir à son tour conté son mariage, lui
apprit qu'elle avait habité le logement, où elle était même accouchée
d'une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement encore. Ça.
fait toujours plaisir de revoir les endroits où l'on a été heureux.
Elle, pendant cinq ans, avait demeuré de l'autre côté de l'eau, au
Gros-Caillou. C'était là qu'elle avait connu son mari, quand il était
au service. Mais elle s'ennuyait, elle rêvait de revenir dans le
quartier de la Goutte-d'Or, où elle connaissait tout le monde. Et,
depuis quinze jours, elle occupait la chambre en face des Goujet. Oh!
toutes ses affaires étaient encore bien en désordre; ça s'arrangerait
petit à petit.

Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms.

-- Madame Coupeau.

-- Madame Poisson.

Et, dès lors, elles s'appelèrent gros comme le bras madame Poisson et
madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d'être des dames, elles qui
s'étaient connues autrefois dans des positions peu catholiques.
Cependant, Gervaise conservait un fonds de méfiance. Peut-être bien
que la grande brune se raccommodait pour se mieux venger de la fessée
du lavoir, en roulant quelque plan de mauvaise bête hypocrite.
Gervaise se promettait de rester sur ses gardes. Pour le quart
d'heure, Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien être
gentille aussi.

En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de trente-cinq
ans, à la face terreuse, avec des moustaches et une impériale rouges,
travaillait, assis devant une table, près de la fenêtre. Il faisait
des petites boîtes. Il avait pour seuls outils un canif, une scie
grande comme une lime à ongles, un pot à colle. Le bois qu'il
employait provenait de vieilles boîtes à cigares, de minces
planchettes d'acajou brut sur lesquelles il se livrait à des
découpages et à des enjolivements d'une délicatesse extraordinaire.
Tout le long de la journée, d'un bout de l'année à l'autre, il
refaisait la même boîte, huit centimètres sur six. Seulement, il la
marquetait, inventait des formes de couvercle, introduisait des
compartiments. C'était pour s'amuser, une façon de tuer le temps, en
attendant sa nomination de sergent de ville. De son ancien métier
d'ébéniste, il n'avait gardé que la passion des petites boîtes. Il ne
vendait pas son travail, il le donnait en cadeau aux personnes de sa
connaissance.

Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que sa femme lui présenta
comme une ancienne amie. Mais il n'était pas causeur, il reprit tout
de suite sa petite scie. De temps à autre, il lançait seulement un
regard sur le maquereau, posé au bord de la commode. Gervaise fut très
contente de revoir son ancien logement; elle dit où les meubles
étaient placés, et elle montra l'endroit où elle avait accouché par
terre. Comme ça se rencontrait, pourtant! Quand elles s'étaient
perdues de vue toutes deux, autrefois, elles n'auraient jamais cru se
retrouver ainsi, en habitant l'une après l'autre la même chambre.
Virginie ajouta de nouveaux détails sur elle et son mari: il avait
fait un petit héritage, d'une tante; il l'établirait sans doute plus
tard; pour le moment, elle continuait à s'occuper de couture, elle
bâclait une robe par-ci par-là. Enfin, au bout d'une grosse
demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. Poisson tourna à peine le
dos. Virginie, qui l'accompagna, promit de lui rendre sa visite;
d'ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c'était une chose entendue.
Et, comme elle la gardait sur le palier, Gervaise s'imagina qu'elle
désirait lui parler de Lantier et de sa soeur Adèle, la brunisseuse.
Elle en était toute révolutionnée à l'intérieur. Mais pas un mot ne
fut échangé sur ces choses ennuyeuses, elles se quittèrent en se
disant au revoir, d'un air très aimable.

-- Au revoir, madame Coupeau.

-- Au revoir, madame Poisson.

Ce fut là le point de départ d'une grande amitié. Huit jours plus
tard, Virginie ne passait plus devant la boutique de Gervaise sans
entrer; et elle y taillait des bavettes de deux et trois heures, si
bien que Poisson, inquiet, la croyant écrasée, venait la chercher,
avec sa figure muette de déterré. Gervaise, à voir ainsi journellement
la couturière, éprouva bientôt une singulière préoccupation: elle ne
pouvait lui entendre commencer une phrase, sans croire qu'elle allait
causer de Lantier; elle songeait invinciblement à Lantier, tout le
temps qu'elle restait là. C'était bête comme tout, car enfin elle se
moquait de Lantier, et d'Adèle, et de ce qu'ils étaient devenus l'un
et l'autre; jamais elle ne posait une question; même elle ne se
sentait pas curieuse d'avoir de leurs nouvelles. Non, ça la prenait en
dehors de sa volonté. Elle avait leur idée dans la tête comme on a
dans la bouche un refrain embêtant, qui ne veut pas vous lâcher.
D'ailleurs elle n'en gardait nulle rancune à Virginie, dont ce n'était
point la faute, bien sûr. Elle se plaisait beaucoup avec elle, et la
retenait dix fois avant de la laisser partir.

Cependant, l'hiver était venu, le quatrième hiver que les Coupeau
passaient rue de la Goutte-d'Or. Cette année-là, décembre et janvier
furent particulièrement durs. Il gelait à pierre fendre. Après le jour
de l'an, la neige resta trois semaines dans la rue sans se fondre. Ça
n'empêchait pas le travail, au contraire, car l'hiver est la belle
saison des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la boutique! On
n'y voyait jamais de glaçons aux vitres, comme chez l'épicier et le
bonnetier d'en face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait là une
chaleur de baignoire; les linges fumaient, on se serait cru en plein
été; et l'on était bien, les portes fermées, ayant chaud partout,
tellement chaud, qu'on aurait fini par dormir, les yeux ouverts.
Gervaise disait en riant qu'elle s'imaginait être à la campagne. En
effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur la
neige; c'était à peine si l'on entendait le piétinement des passants;
dans le grand silence du froid, des voix d'enfants seules montaient,
le tapage d'une bande de gamins, qui avaient établi une grande
glissade, le long du ruisseau de la maréchalerie. Elle allait parfois
à un des carreaux de la porte, enlevait de la main la buée, regardait
ce que devenait le quartier par cette sacrée température; mais pas un
nez ne s'allongeait hors des boutiques voisines, le quartier,
emmitouflé de neige, semblait faire le gros dos; et elle échangeait
seulement un petit signe de tête avec la charbonnière d'à côté, qui se
promenait tête nue, la bouche fendue d'une oreille à l'autre, depuis
qu'il gelait si fort.

Ce qui était bon surtout, par ces temps de chien, c'était de prendre,
à midi, son café bien chaud. Les ouvrières n'avaient pas à se
plaindre; la patronne le faisait très fort et n'y mettait pas quatre
grains de chicorée; il ne ressemblait guère au café de madame
Fauconnier, qui était une vraie lavasse. Seulement, quand maman
Coupeau se chargeait de passer l'eau sur le marc, ça n'en finissait
plus, parce qu'elle s'endormait devant la bouillotte. Alors, les
ouvrières, après le déjeuner, attendaient le café en donnant un coup
de fer.

Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que le café
n'était pas prêt. Ce jour-là, il s'entêtait à ne pas vouloir passer.
Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une petite cuiller; et l'on
entendait les gouttes tomber une à une, lentement, sans se presser
davantage.

-- Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça le rend trouble....
Aujourd'hui, bien sûr, il y aura de quoi boire et manger.

La grande Clémence mettait à neuf une chemise d'homme, dont elle
détachait les plis du bout de l'ongle. Elle avait un rhume à crever,
les yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de toux qui la
pliaient en deux, au bord de l'établi. Avec ça, elle ne portait pas
même un foulard au cou, vêtue d'un petit lainage à dix-huit sous, dans
lequel elle grelottait. Près d'elle, madame Putois, enveloppée de
flanelle, matelassée jusqu'aux oreilles, repassait un jupon, qu'elle
tournait autour de la planche à robe, dont le petit bout était posé
sur le dossier d'une chaise; et, par terre, un drap jeté empêchait le
jupon de se salir en frôlant le carreau. Gervaise occupait à elle
seule la moitié de l'établi, avec des rideaux de mousseline brodée,
sur lesquels elle poussait son fer tout droit, les bras allongés, pour
éviter les faux plis. Tout d'un coup, le café qui se mit à couler
bruyamment, lui fit lever la tète. C'était ce louchon d'Augustine qui
venait de pratiquer un trou au milieu du marc, en enfonçant une
cuiller dans le filtre.

-- Veux-tu te tenir tranquille! cria Gervaise. Qu'est-ce que tu as
donc dans le corps? Nous allons boire de la boue, maintenant.

Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur un coin libre de l'établi.
Alors, les ouvrières lâchèrent leur travail. La patronne versait
toujours le café elle-même, après avoir mis deux morceaux de sucre
dans chaque verre. C'était l'heure attendue de la journée. Ce jour-là,
comme chacune prenait son verre et s'accroupissait sur un petit banc,
devant la mécanique, la porte de la rue s'ouvrit, Virginie entra,
toute frissonnante.

-- Ah! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en deux! Je ne sens plus
mes oreilles. Quel gredin de froid!

-- Tiens! c'est madame Poisson! s'écria Gervaise. Ah bien! vous
arrivez à propos... Vous allez prendre du café avec nous.

-- Ma foi! ce n'est pas de refus... Rien que pour traverser la rue, on
a l'hiver dans les os.

Il restait du café, heureusement. Maman Coupeau alla chercher un
sixième verre, et Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse.
Les ouvrières s'écartèrent, firent à celle-ci une petite place près de
la mécanique. Elle grelotta un instant, le nez rouge, serrant ses
mains raidies autour de son verre, pour se réchauffer. Elle venait de
chez l'épicier, où l'on gelait, rien qu'à attendre un quart de
gruyère. Et elle s'exclamait sur la grosse chaleur de la boutique:
vrai, on aurait cru entrer dans un four, ça aurait suffi pour
réveiller un mort, tant ça vous chatouillait agréablement la peau.
Puis, dégourdie, elle allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les
six, elles sirotèrent lentement leur café, au milieu de la besogne
interrompue, dans l'étouffement moite des linges qui fumaient. Maman
Coupeau et Virginie seules étaient assises sur des chaises; les
autres, sur leurs petits bancs, semblaient par terre; même ce louchon
d'Augustine avait tiré un coin du drap, sous le jupon, pour s'étendre.
On ne parla pas tout de suite, les nez dans les verres, goûtant le
café.

-- Il est tout de même bon, déclara Clémence. Mais elle faillit
étrangler, prise d'une quinte. Elle appuyait sa tête contre le mur
pour tousser plus fort.

-- Vous êtes joliment pincée, dit Virginie. Où avez-vous donc empoigné
ça?

-- Est-ce qu'on sait! reprit Clémence, en s'essuyant la figure avec sa
manche. Ça doit être l'autre soir. Il y en avait deux qui se
dépiautaient, à la sortie du _Grand-Balcon_. J'ai voulu voir, je suis
restée là, sous la neige. Ah! quelle roulée! c'était à mourir de rire.
L'une avait le nez arraché; le sang giclait par terre. Lorsque l'autre
a vu le sang, un grand échalas comme moi, elle a pris ses cliques et
ses claques... Alors, la nuit, j'ai commencé à tousser. Il faut dire
aussi que ces hommes sont d'un bête, quand ils couchent avec une
femme; ils vous découvrent toute la nuit...

-- Une jolie conduite, murmura madame Putois. Vous vous crevez, ma
petite.

-- Et si ça m'amuse de me crever, moi!... Avec ça que la vie est
drôle. S'escrimer toute la sainte journée pour gagner cinquante-cinq
sous, se brûler le sang du matin au soir devant la mécanique, non,
vous savez, j'en ai par-dessus la tête!... Allez, ce rhume-là ne me
rendra pas le service de m'emporter; il s'en ira comme il est venu.

Il y eut un silence. Cette vaurienne de Clémence, qui, dans les
bastringues, menait le chahut avec des cris de merluche, attristait
toujours le monde par ses idées de crevaison, quand elle était à
l'atelier. Gervaise la connaissait bien et se contenta de dire:

-- Vous n'êtes pas gaie, les lendemains de noce, vous!

Le vrai était que Gervaise aurait mieux aimé qu'on ne parlât pas de
batteries de femmes. Ça l'ennuyait, à cause de la fessée du lavoir,
quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les
quilles et de giroflées à cinq feuilles. Justement, Virginie la
regardait en souriant.

-- Oh! murmura-t-elle, j'ai vu un crêpage de chignons, hier. Elles
s'écharpillaient...

-- Qui donc? demanda madame Putois.

-- L'accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez, une petite
blonde... Une gale, cette fille! Elle criait à l'autre: « Oui, oui,
t'as décroché un enfant à la fruitière, même que je vais aller chez le
commissaire, si tu ne me payes pas. » Et elle en débagoulait, fallait
voir! L'accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une baffre, v'lan! en
plein museau. Voilà alors que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa
bourgeoise, et qu'elle la graffigne, et qu'elle la déplume, oh! mais
aux petits ognons! Il a fallu que le charcutier la lui retirât des
pattes.

Les ouvrières eurent un rire de complaisance. Puis, toutes burent une
petite gorgée de café, d'un air gueulard.

-- Vous croyez ça, vous, qu'elle a décroché un enfant? reprit
Clémence.

-- Dame! le bruit a couru dans le quartier, répondit Virginie. Vous
comprenez, je n'y étais pas... C'est dans le métier, d'ailleurs.
Toutes en décrochent.

-- Ah bien! dit madame Putois, on est trop bête de se confier à elles.
Merci, pour se faire estropier!... Voyez-vous, il y a un moyen
souverain. Tous les soirs on avale un verre d'eau bénite en se traçant
sur le ventre trois signes de croix avec le pouce. Ça s'en va comme un
vent.

Maman Coupeau, qu'on croyait endormie, hocha la tête pour protester.
Elle connaissait un autre moyen, infaillible celui-là. Il fallait
manger un oeuf dur toutes les deux heures et s'appliquer des feuilles
d'épinard sur les reins. Les quatre autres femmes restèrent graves.
Mais ce louchon d'Augustine, dont les gaietés partaient toutes seules,
sans qu'on sût jamais pourquoi, lâcha le gloussement de poule qui
était son rire à elle. On l'avait oubliée. Gervaise releva le jupon,
l'aperçut sur le drap qui se roulait comme un goret, les jambes en
l'air. Et elle la tira de là-dessous, la mit debout d'une claque.
Qu'est-ce qu'elle avait à rire, cette dinde? Est-ce qu'elle devait
écouter, quand des grandes personnes causaient! D'abord, elle allait
reporter le linge d'une amie de madame Lerat, aux Batignolles. Tout en
parlant, la patronne lui enfilait le panier au bras et la poussait
vers la porte. Le louchon, rechignant, sanglotant, s'éloigna en
traînant les pieds dans la neige.

Cependant, maman Coupeau, madame Putois et Clémence discutaient
l'efficacité des oeufs durs et des feuilles d'épinard. Alors,
Virginie, qui restait rêveuse, son verre de café à la main, dit tout
bas:

-- Mon Dieu! on se cogne, on s'embrasse, ça va toujours, quand on a
bon coeur...

Et, se penchant vers Gervaise, avec un sourire:

-- Non, bien sûr, je ne vous en veux pas... L'affaire du lavoir, vous
vous souvenez?

La blanchisseuse demeura toute gênée. Voilà ce qu'elle craignait.
Maintenant, elle devinait qu'il allait être question de Lantier et
d'Adèle. La mécanique ronflait, un redoublement de chaleur rayonnait
du tuyau rouge. Dans cet assoupissement, les ouvrières, qui faisaient
durer leur café pour se remettre à l'ouvrage le plus tard possible,
regardaient la neige de la rue, avec des mines gourmandes et
alanguies. Elles en étaient aux confidences; elles disaient ce
qu'elles auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs de rente;
elles n'auraient rien fait du tout, elles seraient restées comme ça
des après-midi à se chauffer, en crachant de loin sur la besogne.
Virginie s'était rapprochée de Gervaise, de façon à ne pas être
entendue des autres. Et Gervaise se sentait toute lâche, à cause sans
doute de la trop grande chaleur, si molle et si lâche, qu'elle ne
trouvait pas la force de détourner la conversation; même elle
attendait les paroles de la grande brune, le coeur gros d'une émotion
dont elle jouissait sans se l'avouer.

-- Je ne vous fais pas de la peine au moins? reprit la couturière.
Vingt fois déjà, ça m'est venu sur la langue. Enfin, puisque nous
sommes là-dessus... C'est pour causer, n'est-ce pas?... Ah! bien sûr,
non, je ne vous en veux pas de ce qui s'est passé. Parole d'honneur!
je n'ai pas gardé ça de rancune contre vous.

Elle tourna le fond de son café dans le verre, pour avoir tout le
sucre, puis elle but trois gouttes, avec un petit sifflement des
lèvres. Gervaise, la gorge serrée, attendait toujours, et elle se
demandait si réellement Virginie lui avait pardonné sa fessée tant que
ça; car elle voyait, dans ses yeux noirs, des étincelles jaunes
s'allumer. Cette grande diablesse devait avoir mis sa rancune dans sa
poche avec son mouchoir par-dessus.

-- Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On venait de vous faire une
saleté, une abomination... Oh! je suis juste, allez! Moi, j'aurais
pris un couteau.

Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord du verre. Et elle
quitta sa voix traînante, elle ajouta rapidement, sans s'arrêter:

-- Aussi ça ne leur a pas porté bonheur, ah! Dieu de Dieu! non, pas
bonheur du tout!... Ils étaient allés demeurer au diable, du côté de
la Glacière, dans une sale rue où il y a toujours de la boue jusqu'aux
genoux. Moi, deux jours après, je suis partie un matin pour déjeuner
avec eux; une fière course d'omnibus, je vous assure! Eh bien! ma
chère, je les ai trouvés en train de se houspiller déjà. Vrai, comme
j'entrais, ils s'allongeaient des calottes. Hein! en voilà des
amoureux!... Vous savez qu'Adèle ne vaut pas la corde pour la pendre.
C'est ma soeur, mais ça ne m'empêche pas de dire qu'elle est dans la
peau d'une fière salope. Elle m'a fait un tas de cochonneries; ça
serait trop long à conter, puis ce sont des affaires à régler entre
nous... Quant à Lantier, dame! vous le connaissez, il n'est pas bon
non plus. Un petit monsieur, n'est-ce pas? qui vous enlève le derrière
pour un oui, pour un non! Et il ferme le poing, lorsqu'il tape...
Alors donc ils se sont échignés en conscience. Quand on montait
l'escalier, on les entendait se bûcher. Un jour même, la police est
venue. Lantier avait voulu une soupe à l'huile, une horreur qu'ils
mangent dans le Midi; et, comme Adèle trouvait ça infect, ils se sont
jeté la bouteille d'huile à la figure, la casserole, la soupière, tout
le tremblement; enfin, une scène à révolutionner un quartier.

Elle raconta d'autres tueries, elle ne tarissait pas sur le ménage,
savait des choses à faire dresser les cheveux sur la tête. Gervaise
écoutait toute cette histoire, sans un mot, la face pâle, avec un pli
nerveux aux coins des lèvres qui ressemblait à un petit sourire.
Depuis bientôt sept ans, elle n'avait plus entendu parler de Lantier.
Jamais elle n'aurait cru que le nom de Lantier, ainsi murmuré à son
oreille, lui causerait une pareille chaleur au creux de l'estomac.
Non, elle ne se savait pas une telle curiosité de ce que devenait ce
malheureux, qui s'était si mal conduit avec elle. Elle ne pouvait plus
être jalouse d'Adèle, maintenant; mais elle riait tout de même en
dedans des raclées du ménage, elle voyait le corps de cette fille
plein de bleus, et ça la vengeait, ça l'amusait. Aussi serait-elle
restée là jusqu'au lendemain matin, à écouter les rapports de
Virginie. Elle ne posait pas de questions, parce qu'elle ne voulait
pas paraître intéressée tant que ça. C'était comme si, brusquement, on
comblait un trou pour elle; son passé, à cette heure, allait droit à
son présent.

Cependant, Virginie finit par remettre son nez dans son verre; elle
suçait le sucre, les yeux à demi fermés. Alors, Gervaise, comprenant
qu'elle devait dire quelque chose, prit un air indifférent, demanda:

-- Et ils demeurent toujours à la Glacière?

-- Mais non! répondit l'autre; je ne vous ai donc pas raconté?.....
Voici huit jours qu'ils ne sont plus ensemble. Adèle, un beau matin, a
emporté ses frusques, et Lantier n'a pas couru après, je vous assure.

La blanchisseuse laissa échapper un léger cri, répétant tout haut:

-- Ils ne sont plus ensemble!

-- Qui donc? demanda Clémence, en interrompant sa conversation avec
maman Coupeau et madame Putois.

-- Personne, dit Virginie; des gens que vous ne connaissez pas.

Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait joliment émue. Elle se
rapprocha, sembla prendre un mauvais plaisir à recommencer ses
histoires. Puis, tout d'un coup, elle lui demanda ce qu'elle ferait,
si Lantier venait rôder autour d'elle; car, enfin, les hommes sont si
drôles, Lantier était bien capable de retourner à ses premières
amours. Gervaise se redressa, se montra très nette, très digne. Elle
était mariée, elle mettrait Lantier dehors, voilà tout. Il ne pouvait
plus y avoir rien entre eux, même pas une poignée de mains. Vraiment,
elle manquerait tout à fait de coeur, si elle regardait un jour cet
homme en face.

-- Je sais bien, dit-elle, Étienne est de lui, il y a un lien que je
ne peux pas rompre. Si Lantier a le désir d'embrasser Étienne, je le
lui enverrai, parce qu'il est impossible d'empêcher un père d'aimer
son enfant... Mais quant à moi, voyez-vous, madame Poisson, je me
laisserais plutôt hacher en petits morceaux que de lui permettre de me
toucher du bout du doigt. C'est fini.

En prononçant ces derniers mots, elle traça en l'air une croix, comme
pour sceller à jamais son serment. Et, désireuse de rompre la
conversation, elle parut s'éveiller en sursaut, elle cria aux
ouvrières:

-- Dites donc, vous autres! est-ce que vous croyez que le linge se
repasse tout seul?... En voilà des flemmes!... Houp! à l'ouvrage!

Les ouvrières ne se pressèrent pas, engourdies d'une torpeur de
paresse, les bras abandonnés sur leurs jupes, tenant toujours d'une
main leurs verres vides, où un peu de marc de café restait. Elles
continuèrent de causer.

-- C'était la petite Célestine, disait Clémence. Je l'ai connue. Elle
avait la folie des poils de chat..... Vous savez, elle voyait des
poils de chat partout, elle tournait toujours la langue comme ça,
parce qu'elle croyait avoir des poils de chat plein la bouche.

-- Moi, reprenait madame Putois, j'ai eu pour amie une femme qui avait
un ver... Oh! ces animaux-là ont des caprices!... Il lui tortillait le
ventre, quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous pensez, le mari
gagnait sept francs, ça passait en gourmandises pour le ver...

-- Je l'aurais guérie tout de suite, moi, interrompait maman Coupeau.
Mon Dieu! oui, on avale une souris grillée. Ça empoisonne le ver du
coup.

Gervaise elle-même avait glissé de nouveau à une fainéantise heureuse.
Mais elle se secoua, elle se mit debout. Ah bien! en voilà une
après-midi passée à faire les rosses! C'était ça qui n'emplissait pas
la bourse! Elle retourna la première à ses rideaux; mais elle les
trouva salis d'une tache de café, et elle dut, avant de reprendre le
fer, frotter la tache avec un linge mouillé. Les ouvrières s'étiraient
devant la mécanique, cherchaient leurs poignées en rechignant. Dès que
Clémence se remua, elle eut un accès de toux, à cracher sa langue;
puis, elle acheva sa chemise d'homme, dont elle épingla les manchettes
et le col. Madame Putois s'était remise à son jupon.

-- Eh bien! au revoir, dit Virginie. J'étais descendue chercher un
quart de gruyère. Poisson doit croire que le froid m'a gelée en route.

Mais, comme elle avait déjà fait trois pas sur le trottoir, elle
rouvrit la porte pour crier qu'elle voyait Augustine au bout de la
rue, en train de glisser sur la glace avec des gamins. Cette
gredine-là était partie depuis deux grandes heures. Elle accourut
rouge, essoufflée, son panier au bras, le chignon emplâtré par une
boule de neige; et elle se laissa gronder d'un air sournois, en
racontant qu'on ne pouvait pas marcher, à cause du verglas. Quelque
voyou avait dû, par blague, lui fourrer des morceaux de glace dans les
poches; car, au bout d'un quart d'heure, ses poches se mirent à
arroser la boutique comme des entonnoirs.

Maintenant, les après-midi se passaient toutes ainsi. La boutique,
dans le quartier, était le refuge des gens frileux. Toute la rue de la
Goutte-d'Or savait qu'il y faisait chaud. Il y avait sans cesse là des
femmes bavardes qui prenaient un air de feu devant la mécanique, leurs
jupes troussées jusqu'aux genoux, faisant la petite chapelle. Gervaise
avait l'orgueil de cette bonne chaleur, et elle attirait le monde,
elle tenait salon, comme disaient méchamment les Lorilleux et les
Boche. Le vrai était qu'elle restait obligeante et secourable, au
point de faire entrer les pauvres, quand elle les voyait grel